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Espagne 1937: Quand le fascisme rouge s’allie au fascisme brun pour éliminer la révolution sociale…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 6 juillet 2017 by Résistance 71
Cette excellente analyse de Berthier montre que toute alliance du peuple en phase émancipatrice avec quelque instance étatique que ce soit est non seulement une erreur, mais un suicide politique à très court terme. C’est le tsunami de la révolution sociale qui aura raison de tous les fascismes, de toutes les inégalités, du terrorisme d’état et de tous les privilèges et non pas la « victoire » sur le totalitarisme qui amènera la révolution sociale. Les zapatistes du Chiapas tiennent depuis plus de 20 ans parce qu’ils l’ont compris, les Kurdes du Rojava sont en train de commettre la même erreur, certes dans un contexte différent, que les anarchistes espagnols. Des leçons à toujours garder présent à l’esprit…

~ Résistance 71 ~

 

Mai 1937: La contre-révolution stalinienne à Barcelone

 

René Berthier

 

source: http://1libertaire.free.fr/RBerthier12.html

lu sur ainfos :

 » Les événements de mai 1937 à Barcelone sont exemplaires à plus d’un titre. Ils se réduisent à une idée principale : comment le stalinisme a utilisé l’antifascisme pour liquider la révolution sociale. Pour réaliser cet objectif, il était indispensable de liquider le mouvement anarcho-syndicaliste. Mais à ce moment-là, ce mouvement, qui avait impulsé un vaste mouvement de collectivisations dans l’industrie, les transports, l’agriculture, était trop puissant, trop populaire pour être attaqué de front. Il fallait commencer par l’isoler en s’en prenant au POUM, petit parti marxiste mais qui était sur des positions révolutionnaires, dans lequel se trouvaient quelques trotskistes (1).

L’occasion était trop belle.

En Allemagne, Staline avait fait le lit du nazisme en sacrifiant le parti communiste allemand pour liquider la social-démocratie. Tout mouvement se réclamant de la classe ouvrière non contrôlé par Moscou devait être liquidé. Staline menait une campagne contre les  » hitléro-trotskistes  » ; le POUM fut donc dans la ligne de mire des communistes espagnols, qui exigeaient de façon lancinante sa dissolution.

Ils firent en sorte d’éliminer Andrès Nin du gouvernement de la généralité de Catalogne, le 13 décembre 1936, avec sinon la complicité, du moins l’accord de la direction de la CNT, qui ne sembla pas se rendre compte que cela, ajouté à d’innombrables autres manœuvres, contribuait à isoler la Confédération chaque fois un peu plus et à la rendre plus vulnérable face au stalinisme. Les staliniens avaient déjà réussi à éliminer les militants du POUM de toute responsabilité dans l’UGT : or celle-ci était, avant sa prise en main par les staliniens, un allié naturel de la CNT… à condition qu’il y eût dedans des éléments suffisamment radicaux pour favoriser cette alliance. Ainsi, lorsque la CNT obtint que les deux partis marxistes se retirent de la généralité en laissant la place à la seule UGT, c’est en fait le parti communiste qu’elle avait face à elle. L’UGT, que les communistes contrôlaient, était littéralement devenue l’organisation de la petite bourgeoise et du patronat (2).

Les événements de mai 37 sont donc exemplaires de l’incompréhension de la direction confédérale à saisir les rapports de forces, à comprendre la nature réelle du stalinisme et son rôle contre-révolutionnaire, alors que la masse des travailleurs soutenait la CNT.

Communisme espagnol ?

Les communistes espagnols représentaient peu de chose avant la guerre civile, et ne purent se développer qu’en attirant à eux la paysannerie aisée opposée à la collectivisation, la petite bourgeoise, beaucoup de fonctionnaires de police, des militaires. L’épine dorsale du mouvement communiste espagnol, soutenu par Moscou, offrait son expérience organisationnelle à des couches sociales dont les intérêts coïncidaient, à ce moment-là, avec les intérêts de la politique internationale de Staline. Ce dernier ne pouvait accepter l’idée d’une révolution prolétarienne se développant en dehors de son contrôle et sur des bases radicalement différentes de la révolution russe. En participant au gouvernement et en pratiquant le noyautage des instances de pouvoir, les communistes acquirent donc une puissance hors de proportion avec leur base sociale. Les communistes, soutenus par la petite bourgeoise nationaliste catalane, s’exprimaient ouvertement contre les collectivisations ce qui est un paradoxe curieux, sachant qu’en Russie ils avaient imposé la collectivisation forcée de l’agriculture avec la violence la plus inouïe, faisant des millions de morts…

En octobre 1936, un communiste est nommé ministre du ravitaillement, poste précédemment tenu par un anarchiste. Les comités ouvriers de ravitaillement, mis en place par les anarchistes et qui fonctionnaient efficacement, sont dissous. La distribution de l’alimentation, assurée par le système de la vente directe des produits organisés par les comités des syndicats, est remise au commerce privé. Les prix augmentent, provoquant la pénurie. Le mécontentement de la population monte, mais les communistes accusent les anarchistes. Les forces de police -garde civile et gardes d’assaut- avaient été dissoutes et remplacées par des « patrouilles de contrôle ». Mais la police sera rapidement reconstituée, contrôlée par les staliniens. Le même processus s’était passé, le 10 octobre 1936, avec la militarisation des milices, dont les communistes étaient de chauds partisans.

La Batalla du 1er mai 1937 décrit la composition sociale et le mode de recrutement de la police contrôlée par les communistes :  » ils ont concentré en Catalogne une partie de la formidable armée de carabiniers, qui avait été créée dans des buts contre-révolutionnaires, en la recrutant parmi les éléments du parti communiste dépourvus d’éducation politique, parmi les ouvriers n’appartenant à aucune idéologie, et même parmi les petits-bourgeois déclassés, ayant perdu toute confiance dans le rétablissement de leur position… »

Une offensive est lancée contre la liberté d’expression.

La censure devient de plus en plus importante, y compris la censure politique. Un meeting CNT-POUM est interdit le 26 février 1937 à Tarragona. Le 26 mars 1937, les libertaires s’opposent à un décret qui dissout les patrouilles de contrôle, qui interdit le port d’armes par les civils et l’affiliation politique ou syndicale des gardes et des officiers de police, et qui dissout les conseils d’ouvriers et de soldats, ce qui équivalait à la liquidation du pouvoir réel de la Confédération, élément moteur des milices, maîtresse de la rue et des usines.

De fait, les patrouilles de contrôle ne rendent pas leurs armes, au contraire, les militants sortent dans la rue et désarment les forces de police régulières, qui résistent, des coups de feu sont échangés. La mesure de suppression des patrouilles de contrôle avait été prise en accord avec les conseillers anarchistes de la Généralité, qui furent critiqués par leur base et retirèrent leur appui au décret.

La crise sera résolue par la formation d’un nouveau gouvernement, identique au précédent.

Les affrontements armés continuent.

Les faits

La provocation du 3 mai 1937 fut donc l’aboutissement d’une longue série d’escarmouches dont l’objectif était, pour les staliniens, la liquidation de la révolution sociale, la liquidation des libertaires comme force hégémonique dans la classe ouvrière catalane, la restauration du pouvoir de la bourgeoisie dûment « drivée » par les conseillers techniques du GPU (3).

Que se passa-t-il ce jour-là ? Le lundi 3 mai 1937 la police communiste tente de prendre le contrôle du central téléphonique de Barcelone, qui est sous contrôle CNT-UGT, mais dont la majorité des employés est à la CNT. Les miliciens présents se saisissent de leurs armes et résistent violemment, avec succès. Une heure plus tard les miliciens de la FAI et des membres des patrouilles de contrôle arrivent en renfort.

Les usines s’arrêtent. Les armes sortent des cachettes. Les barricades s’élèvent.

L’insurrection s’étend à toute la ville.

Le gouvernement -avec ses représentants anarchistes !- est en fait assiégé par la force populaire. Il s’agit d’une authentique riposte spontanée à une provocation stalinienne. Le comité régional de la CNT et de la FAI se contente d’exiger la destitution de Rodriguez Sala, communiste, commissaire à l’ordre public de Barcelone. Comme si Sala pouvait être quoi que ce soit en dehors des forces qui se trouvaient derrière lui.

Comme le 19 juillet 1936 lorsque les fascistes ont tenté de prendre le pouvoir, ce sont, à la base, les comités de défense confédéraux CNT-FAI qui organisèrent la contre-offensive populaire, mais cette fois contre l’avis de la direction de la CNT. Le lendemain, mardi 4 mai, la bataille fait rage toute la journée. La rapidité de la réaction des miliciens de la CNT-FAI et du POUM contre la police a été stupéfiante, autant qu’a été terrible l’acharnement de la police noyautée par les communistes. Cette crise révèle un conflit aigu à l’intérieur même du camp républicain.

Le sort de la révolution sociale était en jeu.

Pendant que les prolétaires se battent dans la rue contre la réaction intérieure au camp républicain, les états-majors marchandent : il faut former un nouveau gouvernement. Les dirigeants de l’UGT et de la CNT appellent à cesser le feu. Les ministres anarchistes du gouvernement central appuient cette initiative, mais Companys, président de la généralité, refuse de renvoyer Rodriguez Sala.

Garcia Oliver, ministre anarchiste du gouvernement central, dirigeant de la CNT mais aussi de la FAI, fait un discours ridicule au nom de l’unité antifasciste, appelle à déposer les armes : « tous ceux qui sont morts aujourd’hui sont mes frères, je m’incline devant eux et je les embrasse », y compris sans doute les staliniens et les policiers. Oliver accrédite ainsi l’idée que la bataille qui a eu lieu n’était qu’un accident de parcours dans le camp républicain, alors qu’elle était un authentique combat de classe, le projet des communistes étant de rétablir tous les attributs de l’ordre bourgeois : propriété privée, pouvoir centralisé, police, hiérarchie. Il évacue l’objectif de cette bataille, qui se résumait dans l’alternative : poursuite de la révolution sociale ou restauration de l’État bourgeois.

Dans la nuit du 4 au 5 mai, les marchandages au palais de la généralité continuent.

Les communistes veulent grignoter un peu plus de pouvoir aux comités ouvriers et doivent affronter les travailleurs en armes. Leur objectif : écraser définitivement la révolution. Force est de constater que les dirigeants anarchistes sont dépassés par les événements. A la radio, ils se succèdent tous pour appeler les combattants à déposer les armes : Garcia Oliver, Federica Montseny, tous deux CNT et FAI, et les autres. Companys exige comme préalable à tout accord que les travailleurs se retirent de la rue. Le lendemain, mercredi 5 mai, la bataille est plus violente encore que la veille. La Gare de France, occupée par les anarchistes, est prise par la garde civile ; les employés de la centrale téléphonique se rendent aux gardes d’assaut. Le gouvernement catalan démissionne. Les divisions anarchistes du front proposent de venir à Barcelone, mais le comité régional de la CNT leur annonce qu’on n’a pas besoin d’elles… Le soir, de nouveaux appels demandent aux ouvriers de quitter les barricades et de rentrer chez eux. Le mécontentement grandit dans les rangs de la CNT-FAI.

De nombreux militants déchirent leur carte. Une partie importante des jeunesses libertaires, de nombreux comités et groupes de base dans les entreprises et les quartiers s’opposent à l’attitude conciliatrice et à courte vue de la direction du mouvement libertaire catalan.

Les Amis de Durruti proposent la formation d’une junte révolutionnaire qui devait remplacer la généralité. Le POUM devait être admis dans cette junte  » car il s’est placé du côté des travailleurs « . Ils réclament la socialisation de l’économie, la dissolution des partis et des corps armés qui ont participé à l’agression, le châtiment des coupables. Ces positions sont dénoncées par le comité régional de la CNT. Le groupe sera plus tard exclu de la CNT.

Les Amis de Durruti n’étaient pas, malgré leur nom, des survivants des groupes Los Solidarios ou Nosotros dont Durruti avait fait partie. C’était un petit groupe formé d’irréductibles hostiles à la militarisation des milices, à la participation de la CNT au gouvernement, et dirigé par les Faïstes Carreno, Pablo Ruiz, Eleuterio Roig et Jaime Balius. Accusé d’être à la traîne du POUM et d’être constitué d’anarchistes bolchevisés, ce groupe eut un faible impact et son existence fut courte, car il ne se manifeste plus après l’été 37.

Cela ne retire rien au fait que certaines (pas toutes, loin s’en faut) des positions qu’il prit à un certain moment aient pu être dignes d’être prises en considération. Les critiques qu’il faisait à l’encontre de l’appareil dirigeant de la CNT n’étaient en effet pas infondées.

Par exemple, le Comité national de la CNT, lors d’une conférence des délégués le 28 mars 1937, demanda la soumission de tous les organes de presse de la Confédération aux directives du Comité national. La proposition ne fut adoptée qu’à une voix de majorité. La minorité décida de ne pas tenir compte du vote. Il est incontestable qu’il s’était développé une couche de dirigeants spécialisés à la CNT, sans aucun contrôle de la base, et une hiérarchisation autoritaire de l’organisation, y compris à la FAI.

La direction du POUM dans cette affaire n’est elle-même pas exempte de critique.

Andrès Nin tente de freiner l’ardeur des militants ; un curieux appel du comité exécutif du POUM propose à la fois de se débarrasser de l’ennemi et d’amorcer une retraite. Le 5 mai aura été le point culminant de la bataille. Le matin, le gouvernement est démissionnaire, le soir il se reforme.

Berneri, une des figures de l’opposition révolutionnaire, est assassiné par les communistes, ainsi qu’un autre militant anarchiste italien, Barbieri. Le matin du 6 mai, on constate un certain flottement chez les combattants, déçus et désorientés par l’attitude de la direction régionale de la CNT.

Bientôt les barricades abandonnées sont réoccupées. La direction de la CNT renouvelle ses appels au calme. La lutte est terminée mais personne ne retourne au travail, les combattants restent sur place. Dans la nuit du 6 au 7 mai, les dirigeants de la CNT-FAI réitèrent leurs propositions : retrait des barricades, libération des prisonniers et des otages. Le matin du 7, le gouvernement accepte les propositions de cessez-le-feu.

L’échec du mouvement insurrectionnel marquera le début d’une régression terrible des acquis des premiers mois de la révolution. L’emprise du stalinisme, s’appuyant sur les couches sociales les plus hostiles à la révolution dans le camp républicain, s’affirmera.

Les assassinats de militants révolutionnaires par les staliniens redoubleront. Dès l’été 1937 les troupes du communiste Lister entreront en Aragon pour tenter de liquider par la terreur les collectivités agricoles libertaires et les remettre aux anciens propriétaires.

L’adhésion des masses paysannes aux collectivisations était telle que la tentative de Lister se heurta à un échec cuisant.  » Ni vous, ni nous n’avons lancé les masses de Barcelone dans ce mouvement. Il n’a été qu’une réponse spontanée à une provocation du stalinisme. C’est maintenant le moment décisif pour faire la révolution. Ou bien nous nous mettons à la tête du mouvement pour détruire l’ennemi intérieur ou bien le mouvement échoue et nous serons détruits. Il faut choisir entre la révolution ou la contre-révolution.  » C’était l’alternative proposée par le POUM, dans la nuit du 3 mai, refusée par la direction de la CNT, et rapportée par Julian Gorkin (4).

Si c’était à refaire

Ce serait cependant une grave erreur d’aborder la question en termes de « trahison » de la direction de la CNT par rapport à ses objectifs. Le bilan serein et non dogmatique de l’action de la confédération et des positions de ses dirigeants pendant la guerre civile reste encore à faire chez les libertaires. Il faut garder à l’esprit que la révolution espagnole n’était pas la révolution russe.

On peut considérer cette dernière comme l’ultime révolution du XIXè siècle en termes de moyens techniques mis en œuvre. La révolution espagnole a été la première du XXè siècle, avec l’utilisation des blindés, de l’aviation, de la radio, etc.

Elle a été le terrain d’entraînement de l’Allemagne hitlérienne pour la Seconde Guerre mondiale. En Russie, l’État était en déliquescence, toutes les forces sociales opposées à la révolution étaient en état de dissolution. La société russe tout entière était en état de dissolution, après plusieurs années d’une guerre terrible. C’est cette situation qui a permis à un petit groupe d’hommes -quelques milliers en 1917- de prendre le pouvoir. L’extrême degré d’organisation et de discipline de ce petit groupe d’hommes ne peut à lui seul expliquer l’efficacité de son action, ce qui ne retire rien au génie stratégique de Lénine, en tout cas au début.

La société espagnole ne présentait pas ce caractère de déliquescence. Les forces sociales en présence étaient précisément caractérisées et ancrées dans leur mode de vie. La bourgeoisie espagnole, et en particulier la bourgeoisie catalane, était puissante, influente. Des classes intermédiaires nombreuses faisaient tampon et épousaient d’autant plus les idées de la classe dominante qu’elles craignaient la prolétarisation. Une telle situation n’existait pas en Russie.

La révolution prolétarienne en Espagne a dû faire face à des adversaires autrement plus redoutables que ceux auxquels les révolutionnaires russes se sont affrontés, car les puissances capitalistes occidentales, après la Première Guerre mondiale, étaient elles aussi épuisées par la guerre, et les corps expéditionnaires qu’elle envoyait, étaient minés par les désertions.

Les libertaires espagnols ont dû affronter à la fois les fascistes, les staliniens et les républicains. Ça fait beaucoup. La révolution russe a eu lieu à une période d’effondrement général, où les puissances, au plan international, susceptibles de la combattre étaient elles-mêmes épuisées par quatre années d’une guerre terrible.

La révolution espagnole au contraire a eu lieu à une période de montée en puissance de forces réactionnaires d’une puissance jamais vue -le nazisme en Allemagne, le fascisme mussolinien- qui ont soutenu sans réserve de ses armes le fascisme espagnol.

Parmi ces forces réactionnaires figurait le stalinisme, dont les marxistes révolutionnaires qui accusaient la CNT de tous les maux sont sinon directement, du moins intellectuellement responsables. Si les libertaires l’avaient décidé, ils auraient pu aisément liquider les communistes en mai 37, et le comité régional, dans une certaine mesure, avait raison de dire qu’il n’avait pas besoin de dégarnir les divisions anarchistes du front (5).

Les miliciens de Barcelone et de la région, les ouvriers insurgés, les comités de défense des faubourgs auraient largement suffi à la tâche. Mais la situation se serait limitée à la Catalogne, car à Madrid la CNT ne dominait pas. La direction de la CNT ne voulait pas risquer de se retrouver seule face à une coalition fascisto-stalino-républicaine. Par ailleurs, spéculer sur un phénomène d’entraînement dans la classe ouvrière espagnole, qui dans un grand élan d’enthousiasme, aurait soutenu les libertaires catalans, était un risque que la Confédération n’a pas voulu prendre.

L’Espagne aurait éclaté en plusieurs blocs antagonistes, devenant une proie facile pour les franquistes. C. M. Lorenzo a sans doute raison de dire qu’un  » triomphe de l’anarchisme espagnol entraînant l’effondrement de la légalité républicaine aurait provoqué à coup sûr contre lui la formation d’une coalition internationale allant de l’Union soviétique (suppression de toute aide en armes et en munitions) aux États occidentaux démocratiques (reconnaissance immédiate du gouvernement fasciste, blocus économique (6). » Le mouvement ouvrier international, et en particulier le mouvement ouvrier français largement influencé par les staliniens, auraient-ils soutenu une révolution anarchiste en Espagne qui se serait opposée par les armes aux communistes espagnols ? Certes, les libertaires se sont de toute façon trouvés face à une coalition fascisto-stalino-républicaine…

La question, dans ces conditions -qu’il est facile de poser soixante ans après-, est : est-ce qu’il ne valait pas mieux tenter le coup ?

Il est facile, lorsqu’on vit constamment « en plein délire d’identification avec la révolution russe », comme dit Carlos Semprun-Maura, lorsqu’on traîne un schéma de révolution qui se limite à la prise du Palais d’Hiver, de reprocher aux libertaires espagnols de ne pas l’avoir fait. On peut, aujourd’hui, reprocher aux libertaires d’avoir fait une mauvaise analyse à la fois de la nature du stalinisme et de celle du républicanisme bourgeois.

On est, aujourd’hui, confondu par leur naïveté (7) : ils sont les seuls à avoir joué honnêtement le jeu de l’antifascisme. Ils étaient les seuls authentiques antifascistes. Ils étaient les seuls dont l’objectif prioritaire réel était la liquidation du fascisme en Espagne sans préconditionner cet objectif à leur monopole du pouvoir.

Au nom de l’unité antifasciste, la CNT, majoritaire en Catalogne, a accepté dans tous les organes de décision une représentation infiniment moindre que celle correspondant à ses effectifs réels, en gage de sa bonne foi… Les libertaires ont fait, tragiquement et à leurs dépens, la preuve que l’antifascisme sans la révolution sociale n’a aucun sens. Ils ont démontré que la liquidation du fascisme ne peut pas se faire avec l’alliance avec un autre fascisme -le stalinisme-, ni avec la bourgeoisie républicaine.

C’est une leçon qui vaut encore aujourd’hui.

Notes:

(1) Le POUM (parti ouvrier d’unification marxiste), fondé en 1935, avait entre 3 000 et 5 000 adhérents avant la guerre civile (1 million pour la CNT). Qualifié à tort de trotskiste, y compris par les trotskistes d’aujourd’hui (qui se l’ont un peu récupéré, surtout depuis le film de Ken Loach), il avait rompu avec Trotski et la IVe Internationale. L’attitude de la CNT par rapport au POUM s’explique en partie parce que les relations entre les deux organisations n’avaient jamais été bonnes, Joaquin Maurin ayant accusé la Confédération de tous les maux.

(2) Il y eut même des grèves opposant des ouvriers de la CNT et leur patron de l’UGT, ou des affrontements armés entre paysans collectivistes de la CNT et des petits propriétaires de l’UGT… (

3) L' » Aide  » soviétique, payée au prix fort par les républicains espagnols, était conditionnée à la présence de  » conseillers  » militaires soviétiques qui installèrent une tchéka qui procéda à l’exécution d’innombrables militants révolutionnaires.

(8) Cité par C. M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, p. 266, Le Seuil. Cf. également J. Gorkin, Les communistes contre la révolution espagnole, Belfond, p. 59-60.

(4) La preuve a posteriori que les anarchistes auraient pu sans difficulté liquider physiquement les communistes dès mai 37 se trouve dans les événements de mars 1939, à Madrid, lors desquels la CNT réalisa ce qu’elle aurait peut-être dû faire dès le début. Le 2 mars Negrin fait un véritable coup d’État et met des communistes à tous les commandement militaires importants. La CNT décida alors de régler ses comptes avec le stalinisme en écrasant les troupes communistes. Du 5 au 12 mars 1939, le IVe corps d’armée anarchiste (150 000 hommes) commandé par Cipriano Mera, écrasa les Ier, IIe et IIIe corps d’armée communistes (350 000 hommes). Selon des témoignages oraux, tous les officiers communistes au-dessus du grade de sergent furent exécutés. La nature de classe du parti communiste espagnol est bien décrite dans ces propose de C. M. Lorenzo :  » Il semble qu’il se produisit alors un véritable effondrement du Parti communiste. La masse innombrable de gens qui avaient adhéré à ce parti par haine de la Révolution, par peur, par amour de l' » ordre « , par opportunisme politique, par arrivisme, n’avait aucune formation idéologique véritable, aucune connaissance du marxisme. Tous ces gens abandonnèrent le Parti dès qu’ils le virent en mauvaise posture et les communistes se retrouvèrent tels qu’ils étaient au début de la Guerre civile une poignée de cadres sans prise réelle sur la population. Le Parti communiste eut à la faveur des circonstances un gonflement absolument artificiel ; ce fut un organisme monstrueux aux pieds d’argile.  » C. M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, éditions le Seuil, p. 327.

(5) C. M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, éditions le Seuil, p. 267.

(6) Solidaridad obrera du 21 janvier 1937 évoque en termes lyriques l’arrivée, la veille, du premier bateau soviétique débarquant farine, sucre et beurre, quelque temps après que les communistes catalans aient provoqué la pénurie et le renchérissement des produits alimentaires en liquidant les comités ouvriers de ravitaillement (7 janvier), fournissant le prétexte d’accuser les anarchistes d’être les responsables de la pénurie :  » Tout un peuple vibrait à cause de la signification profondément humaine de la première visite d’un autre peuple. La sensibilité rendait tribut à la solidarité. Ce messsager du prolétariat russe a apporté en Espagne quelques tonnes de produits alimentaires, offrande de ses femmes aux nôtres, aimables caresses des tout petits d’Orient aux enfants d’Ibérie…  » etc.

Le quotidien de la CNT aurait pu préciser que ces produits étaient achetés au prix fort et à prix d’or aux Soviétiques, de même que le seront les armes, pour la plupart anciennes, livrées à l’Espagne et distribuées de façon très sélective.

Histoire héroïque et populaire: Juillet 1936-Juillet 2016… 80ème anniversaire de la révolution sociale espagnole

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« Pour Bakounine, le but principal et immédiat de la révolution est pour l’individu d’étendre son contrôle sur sa propre vie, ainsi la révolution ne doit pas être dirigée vers la ‘saisie du pouvoir’ [comme le pensait Marx], mais vers sa dissolution. »
~ Murray Bookchin ~

« Nous voulons que le capitalisme et l’État, qu’ils soient rouge, blanc ou noir disparaissent, mais nous ne voulons pas le remplacer par un autre… Nous voulons une révolution qui est née du sentiment profond du peuple, pas une révolution qui nous est offerte. La Confédération est une organisation révolutionnaire et non pas une organisation qui propage les abus, le harcèlement et les émeutes, qui propage le culte de la violence pour la violence, la révolution pour la révolution. »
~ Extrait du « Manifesto de los Treinta », de la Federacion Anarquista Iberica / FAI ~

 

Juillet 1936-Juillet 2016: 80ème anniversaire de la révolution sociale espagnole

 

Robert Graham

 

20 juillet 2016

 

url de l’article original:

https://robertgraham.wordpress.com/2016/07/18/the-spanish-revolution-80th-anniversary/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Nous remettons en section commentaire l’excellent documentaire sur la révolution sociale espagnole « Vivir la utopia » (en français)

A (re)lire sur Résistance 71: « Un dimanche de la vie, la révolution espagnole de 1936-39 »

 

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Les idées anarchistes et syndicalistes ont conservé de profondes racines parmi les ouvriers et les paysans espagnols. En 1911, une énorme fédération révolutionnaire syndicale la CNT (Confederacion Nacional del Trabajo) se constitua. Elle avait deux objectifs:

  • Combattre le patronat par l’action de masse quotidienne
  • Réaliser une révolution sociale anarchiste en organisant les ouvriers et les pauvres afin qu’ils exproprient et saisissent la terre, les usines et les mines.

La CNT mena un grand nombre de luttes militantes à succès contre le patronat et le gouvernement. En 1936, elle était devenue le plus gros syndicat en Espagne avec près de 2 millions de membres. La CNT demeura toujours démocratique et malgré son énorme taille n’eut jamais plus d’un officiel salarié du syndicat.

Les anarchistes ne se limitaient en aucun cas aux lieux de travail ! Ils organisaient aussi un groupe politique anarchiste travaillant au sein des syndicats la FAI ou Federacion Anarquista Iberica, rassemblant des militants anarchistes espagnols et portugais. La FAI organisait le boycott des loyers dans les zones pauvres. La CNT incluait aussi les paysans travaillant leurs terres, les ouvriers agricoles et les chômeurs (NdT: contrairement aux syndicats marxistes qui ne voient que dans le prolétariat urbain sans jamais penser qu’une révolution qui me mange pas et qui ne s’occupe pas des déshérités du système ne va pas bien loin…). La CNT organisait aussi l’éducation et la scolarité des travailleurs ! (NdT: on n’a jamais autant lu que dans l’Espagne anarchiste de 1936-1939 !!)

En juillet 1936, les fascistes emmenés par le général Franco et soutenus par la classe riche dominante et l’église, essayèrent de saisir le pouvoir en Espagne. Le gouvernement élu (celui de la coalition des partis de gauche appelé “Front Populaire”) fut incapable et ne voulut pas traiter avec les fascistes. Il essaya même de faire un pacte avec ceux-ci en nommant un homme de droite comme premier ministre. Pourquoi ? Parce qu’ils préféraient faire des compromis avec la droite bourgeoise et protéger leurs biens et richesses ainsi que leur pouvoir politique plutôt que d’armer le peuple et les pauvres pour l’auto-défense contre le coup d’état.

Fort heureusement, les travailleurs et les paysans n’attendirent pas que le gouvernement agisse. La CNT déclara la grève générale et organisa la résistance armée contre la tentative fasciste de saisir le pouvoir. Les autres syndicats et groupes de gauches suivirent l’exemple de la CNT.

De cette façon, le peuple fut capable d’arrêter les fascistes franquistes dans les deux tiers de l’Espagne. Il devint très vite bien clair à tous ces ouvriers et paysans que ceci n’était pas juste une guerre contre le fascisme, mais le début d’une révolution sociale !L’influence anarchiste se voyait absolument partout, des milices de travailleurs étaient mises en place de manière indépendante de l’État, les ouvriers saisirent le contrôle de leurs lieux de travail, usines et ateliers et les paysans saisirent les terres des grands propriétaires terriens parasites.

Il y eut bien des triomphes dans cette révolution, bien que nous ne considérerons ici que les victoires des paysans et des ouvriers espagnols. Ceci incluant la saisie générale de la terre et des usines.

Les petits paysans et les ouvriers agricoles devaient faire face à des conditions très très dures en Espagne. La famine et la répression faisaient partie de leur vie quotidienne et, en résultat, l’anarchisme était très populaire dans les campagnes espagnoles. Pendant la révolution, près de 7 millions de paysans et d’ouvriers agricoles mirent en place des collectifs agricoles sur une base de volontariat dans les régions anti-fascistes. Après la fuite des grands propriétaires, des assemblées de villages furent organisées. Si la décision de l’assemblée était en faveur de la collectivisation, alors toutes les terres, outils, machines, cheptel etc étaient mis en commun et à la disposition de la collectivité pour le bien de tous. Des équipes étaient formées pour gérer les différentes parties du travail du collectif et un comité était élu (NdT: mandat court et révocable, souvent en rotation) pour organiser les activités du collectif agricole. Chaque collectif avait des assemblées générales régulière où tout le monde participait. Ceux qui ne voulaient pas rejoindre le collectif et désiraient continuer à travailler leur terre indépendamment n’étaient pas forcés de rejoindre. On leur donnait suffisamment de terres pour cultiver selon leurs besoins mais ils ne pouvaient pas employer quiconque pour la travailler. La vaste majorité des “individualistes” finirent par rejoindre les collectifs en voyant les succès auxquels ceux-ci parvenaient.

L’anarchisme inspira des transformations massives dans l’industrie. Les ouvriers saisirent le contrôle de leurs lieux de travail et contrôlèrent directement la production par eux-mêmes et pour le bénéfice des ouvriers et des paysans espagnols. Le système de transport en commun, surtout les tramways comme à Barcelone nous donne un parfait exemple de comment les choses allèrent bien mieux sous le contrôle direct des ouvriers et des employés. Le 24 juillet 1936, les personnels du tram se rassemblèrent et décidèrent d’autogérer le système dans sa totalité. Dans les cinq jours qui suivirent, 700 trams étaient en service au lieu des habituels 600. Les salaires furent nivelés et les conditions de travail dramatiquement améliorées, donnant une assistance médicale gratuite à tous les ouvriers.

Tout le monde bénéficia des trams autogérés, les prix des transports chutèrent et 50 millions de passagers de plus furent transportés. Le surplus de revenus était utilisé pour améliorer les services de transport, faire une meilleure maintenance et pour produire plus d’armes pour la défense de la révolution. Avec le motif principal capitaliste du bénéfice n’existant plus, la sécurité devint bien plus importante et le nombre d’accidents fut considérablement réduit.

Au début de la révolution, les forces armées de l’État s’étaient effondrées. A leur place, les syndicats et les organisations de gauche se mirent à organiser les ouvriers et les paysans armés en milices. En tout, il y avait plus de 150 000 volontaires désirant combattre là où cela serait nécessaire. La vaste majorité était membre de la CNT. Tous les officiers étaient élus par la base et n’avaient absolument aucun privilèges.

La révolution démontra que les ouvriers, les paysans et les pauvres pouvaient parfaitement créer un nouveau monde sans État, sans gouvernement et sans patrons. Elle montra que les idées anarchistes ainsi que les méthodes de réalisation (comme la construction de syndicats révolutionnaires) pouvaient parfaitement fonctionner. Pourtant, malgré tout cela, la révolution fut vaincue. En 1939, les fascistes avaient gagné la guerre civile et écrasé la classe ouvrière et paysanne et imposé une dictature des plus brutales.

Pourquoi ceci se produisit-il ? La révolution fut vaincue en partie par la force des fascistes ; ils étaient soutenus par les riches, l’église, l’Italie fasciste de Mussolini et l’Allemagne nazie d’Hitler.

La CNT a aussi commis des erreurs. Elle visa pour un maximun d’unité anti-fasciste et rejoignit l’alliance du Front Populaire, qui comprenait des partis politiques du gouvernement et des forces capitalistes. Ceci demanda à la CNT de faire bien des compromis dans son programme révolutionnaire. Ceci donna également une opportunité au gouvernement du Front Populaire d’affaiblir et de détruire pas à pas les collectifs anarchistes et les milices ouvrieres et paysannes, le parti communiste espagnol (marxiste) jouant un grand rôle dans ces attaques au profit de la Russie stalinienne (NdT: qui avait envoyée ses commissaires politiques du NKVD pour éliminer les anarchistes et les membres du P.O.U.M, dont faisait partie George Orwell par exemple, qui échappa au massacre après avoir été prévenu)

Quoi qu’il en soit, les anarchistes avaient prouvé que des idées qui n’ont l’air bonnes que dans les pages de livres théoriques, étaient encore meilleures lorsqu’appliquées sur la toile de la vie.

 

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A lire: “Germinal de la Sierra, ville anarchiste”

Résistance politique: Pour ne pas oublier l’Espagne 1936… Une nouvelle organisation politique et sociale qui fit trembler les instances étatique en Europe ~ 2ème partie ~

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Souvenons-nous des compagnons espagnols (1936-39) et avant eux des makhnovistes ukrainiens (1918-1923), des révoltés de Kronstadt (1921) du mouvement ouvrier expropriateur italien (1920) tous trahis par les étatistes communistes larbins du système de marché en place et avant eux, des Communards de Paris (1871) trahis et quasi-exterminés par une république dite “modérée”. Ces évènements historiques devraient faire comprendre à tout à chacun que l’État organisé, monarchiste, républicain, fasciste brun ou fasciste rouge, est prêt à tout pour préserver le statu quo oligarchique dont il est le cerbère pour ses maîtres de la haute finance et de la grosses industrie transnationales et que l’intérêt général n’est en AUCUN CAS son objectif politique et social, mais qu’au contraire tout est mis en œuvre pour le maintien des privilèges du plus petit nombre.

¡Ya Basta!

~ Résistance 71 ~

 

Un dimanche de la vie, la révolution espagnole 1936-39

 

Olivier Pinalie

 

Extraits tirés de son livre éponyme, Editions du Monde Libertaire, 2006

 

~ Compilation de Résistance 71, Mars 2016 ~

 

1ère partie “La nouvelle organisation sociale”

2ème partie “La trahison communiste”

 

Les collectivités

[…] Répondant à un journaliste canadien, Durruti lui déclara: “Nous avons toujours vécu dans des taudis et nous saurons bien encore nous en arranger pendant quelque temps. Mais nous sommes capables de construire aussi. C’est nous qui avons construit les villes et les palais d’Espagne, d’Amérique et de partout. Nous les travailleurs nous pouvons bâtir les villes et nous les construirons bien mieux, nous n’avons pas peur des ruines. Nous allons recevoir le monde en héritage.

Appliquant les principes d’Errico Malatesta dans chaque village, la colonne Durruti invite la population à s’organiser elle-même.

[…] La révolution dans les villages fait souvent des victimes parmi les représentants de l’État. Gardes civils, inspecteurs des impôts et grands propriétaires disparaissent. En Aragon où les paysans sont déjà acquis aux idées libertaires, la collectivisation gagne toute la province. Les propriétaires en fuite ont abandonné leurs terres et dès le mois de Juillet, les paysans ont organisé collectivement la récolte du blé, obligeant l’Institut de Réforme Agraire à entériner cette nouvelle répartition des terres. En fait la très grande majorité des grandes propriétés ont été expropriées et collectivisées par les ouvriers agricoles eux-mêmes. La révolution déclenche un bouleversement radical du monde rural. Les paysans désormais organisés en collectivités gèrent en commun toutes les ressources. Ce mouvement prend une ampleur encore largement sous-estimée.

On compte des collectivités là où il n’y avait même pas de cénétistes auparavant. Gaston Leval a recensé plus de 400 collectivités en Aragon, 900 dans le Levant, 300 en Castille, 40 en Catalogne et plus de 100 en Andalousie.

Comment fonctionne ces nouvelles structures ?

Il faut d’abord préciser que ce mouvement est avant tout spontané.

L’autogestion n’est pas un idéal imposé par les anarchistes, mais plutôt la consécration des mouvements insurrectionnels que les paysans ont mené pendant plus d’un demi siècle contre le régime de la propriété et de l’État en général. L’autogerstion est donc l’aspiration de la vaste majorité des paysans. La collectivité avec ses réussites et ses échecs est un exemple de démocratie. Lors des réunions de comités et en assemblées tout le monde peut discuter des problèmes de la communauté. Cette forme de démocratie directe s’étend d’ailleurs à toute la vie sociale. Les terres et le matériel agricole sont réunis en commun sans que l’on confisque les biens des petits propriétaires. L’individualisme est toléré à condition que l’on ne possède pas plus de terres que l’on soit capable d’en cultiver soi-même en famille. De nouvelles coopératives assurent la distribution, souvent c’est dans l’église du village qu’on entrpose ou qu’on crée les nouveaux magasins collectifs.

[…] Après différentes expériences bien des collectivités adoptèrent le système du salaire familial. Désormais on ne rétribue plus en fonction de la somme de travail apportée, mais en fonction du nombre de personnes par foyer. De nombreuses collectivités renoncent à l’argent, mais se servent de “bons” (vales). L’argent demeure pour l’épargne et les échanges commerciaux avec l’extérieur. Entre elles, les collectivités pratiquent l’échange.

[…] Chaque collectivité rédige une charte régissant son fonctionnement. Ceux qui refusent de s’y conformer peuvent partir en emportant avec eux les biens qu’ils avaient en arrivant. L’autogestion produit des effets immédiats sur l’économie rurale. La modernisation et l’augmentation rapide de l’équipement, les travaux d’entretien et l’irrigation, l’extension des surfaces cultivables, permettent d’augmenter la production de près de 30% dans certains secteurs de l’agriculture. La diversification des activités et des cultures/élevages améliore l’ordinaire de tous. La production est ensuite distribuée par les coopératives ou les fédérations régionales qui ont supprimé quasiment tous les intermédiaires parasites. Un effort particulier est fait pour approvisionner le front.

[…] La révolution sociale transforme profondément la société espagnole. Une nouvelle structure sociale s’organise qui substitue à une hiérarchie basée sur l’exploitation des rapports qui fonctionnent non plus en terme de pouvoir mais en terme de compétence. De juillet à octobre 1936, 2000 km2 furent travaillés en commun.

[…] Au bout de quelque temps, les collectivités éprouvèrent le besoin de développer de nouvelles activités complémentaires, boulangers, coiffeurs, charpentiers, forgerons, pour simplifier la vie quotidienne et se garantir une certaine indépendance. Les artisans sont regroupés par professions dans de nouveaux ateliers, équippés de douches et de lavabos, des services sanitaires sont organisés… Ainsi, contrairement aux critiques lapidaires qui caricaturent l’anarchie comme un régime archaïque, pour tous les Espagnols, le mythe libertaire est porteur de liberté et de grande modernité. Dorénavant, plus rien ne sera réservé à l’usage exclusif de la bourgeoisie ; ni l’économie, ni la culture, ni l’éducation, ni la santé.

Le plus surprenant dans la révolution espagnole, c’est que tout le peuple aspire à profiter de son siècle et qu’en si peu de temps il soit parvenu à faire tant de choses.

[…] Gaston Leval témoigne: “Dans chaque chef-lieu de canton fut constitué une équipe comprenant des comptables, un expert en agriculture, un vétérinaire, un ingénieur, un architecte, et un spécialiste des questions commerciales. Ces équipes étaient au service de tous les villages du canton.

Un immense travail de relevé de données est entrepris pour disposer de statistiques précises dans l’industrie, l’agriculture, les transports, afin de pouvoir coordonner tous les secteurs de l’économie.

Des questionnaires sont ainsi distribués pour connaître et améliorer le réseau de circulation: “Quelles sont les localités desservies par vos gares ? Quelle est dans votre région la zone d’influence du chemin de fer ? Quels sont les moyens de transport entre la gare et les villages dans le périmètre de la zone d’influence ? Quelle est la production industrielle et agricole et vers quels endroits sont envoyés vos excédents ? Quels sont les moyens de transport les plus employés ?Y a –t’il une coordination entre le rail et la route ? S’il n’y en a pas, comment l’établir et quelles solutions espérer ? (Gaston Leval).

Grâce à ces efforts méthodiques, on établit le nombre exact de lignes de chemin de fer, de camions, de bus et de bateaux de cabotage existant dans toute la Catalogne. Les lignes qui se font concurrences sur le même secteur peuvent être détournées vers d’autres, ce qui permet de désenclaver des régions entières, complètement isolées jusque là. La section de conseil statistique en Catalogne assure chaque jour plus de 50 consultations.

De grands travaux publics sont entrepris. A Flix un barrage est construit qui augmente la production électrique de 5000 KW. Des villages sont pour la toute première fois équipé avec l’électricité et des lignes d’adduction d’eau. Le réseau routier est entretenu et agrandi. Mais c’est dans l’industrie que l’effort est le plus important. Pendant toute la durée de la guerre, ce sont des usines collectivisées et auto-gérées par la CNT et l’UGT sur lesquelles reposent toute l’industrie de guerre…

La culture

L’effort le plus surprenant concerne la santé et l’éducation. “Le souci de la culture et de la pédagogie était une véritable obsession et un fait sans précédent dans le monde rural espagnol.” (José Peirats)

Cet intérêt permanent pour l’instruction et la pédagogie, en pleine période de guerre, est une façon pour les anarchistes d’assumer leur responsabilité politique. Aucun d’eux ne veut profiter du rôle “d’avant-garde révolutionnaire” (Note de R71: si cher aux marxistes…) pour confisquer le pouvoir et l’initiative aux travailleurs. Au contraire, les anarchistes veulent partager les responsabilités, encourager la faculté d’indépendance et c’est à cette mission idéologique que doit ouvrir l’enseignement. Donner aux travailleurs “l’intelligence de la lutte”. Si la domination s’exerce grâce à l’ignorance, la culture et l’éducation empêcheront la tyrannie. Le temps presse et les anarchistes savent que la transmission de savoir est un jeu essentiel de leur combat. La révolution ne peut s’inscrire dans la durée, se consolider et se développer, que si le peuple comprend de lui-même les raisons économiques et politiques de son assujettissement. La culture doit être un moyen pour les travailleurs de choisir eux-mêmes leur avenir.

A travers la culture et la pédagogie, ce que les anarchistes proposent c’est une expérience cognitive de la liberté, afin que même si la révolution devait échouer, une certaine idée de la liberté fasse néanmoins son chemin…

La décision est immédiatement prise par les collectivités de financer à raison de 1% de leurs richesses productives les initiatives médicales et culturelles. L’Espagne se dote alors de crèches, d’écoles, d’universités etc…

Une militante se souvient de l’arriération du système scolaire avant la révolution: le matin les élèves saluent le drapeau. Suit une longue prière pour l’Espagne éternelle avant un cours d’alphabétisation sommaire. Puis vient le catéchisme jusqu’à midi. On descend alors les couleurs avant une nouvelle prière qui marque la fin de la journée. A Clanda, deux prêtres s’occupaient des enfants, ils sont maintenant quinze instituteurs qui leur apprennent à lire et à écrire. Pour le reste on demande aux enfants ce qu’ils veulent apprendre. L’enseignement est totalement gratuit. Calanda est loin d’être un exemple isolé. A Amposta, les habitants disposent de cours pour adultes, d’une cantine scolaire, d’une école des arts et métiers. A Graus, la collectivité crée un groupe scolaire, une imprimerie, une école des beaux-arts et un musée d’une assez grande valeur.

Il y a un investissement énorme dans l’enseignement supérieur.

[…] Le problème sanitaire est aussi l’autre grande préoccupation des anarcho-syndicalistes. Dès les années 1930, la CNT considère la discriminartion médicale comme un des enjeux essentiels de la lutte sociale.

[…] La première urgence est de créer une structure autonome capable de gérer et de développer une médecine démocratique. On met donc en place un service d’assistance médicale, de médecine générale, un bureau d’hygiène et de salubrité, une inspection sanitaire et une assistance sociale. Les effets sont notables.

Les enseignements de l’anarchisme espagnol

En mai 1936, soit quelques semaines avant le soulèvement militaire et le Pronunciamento de Franco, les fédérations régionales de la CNT réunies en congrès au théâtre Iris Park de Saragosse, avaient adopté une nouvelle motion: le “Concepto Federal del Communismo Libertario”. Ce programme révolutionnaire traçait les grandes lignes de la société révolutionnaire, prévoyant l’abolition de la propriété privée, l’autogestion, le fédéralisme et le respect de la liberté individuelle. Ce texte clair et concis insistait aussi solenellement sur l’égalité des sexes, la santé, l’éducation, la culture… “Restituer la richesse naturelle et la culture sont les objectifs fondamentaux de notre révolution […] L’enseignement, mission pédagogique tendant à l’éducation d’une humanité nouvelle, sera libre, scientifique, commun aux deux sexes, doté de tous les éléments n´´cessaires pour s’exercer dans tous les dnaines de l’activité productrice et du savoir humain […] Une attention particulière sera également portée à l’éducation sexuelle, base du développement de l’espèce.

Ce programme d’une étonnante modernité reste pourtant délibérément abstrait comme si les anarchistes refusaient de donner un cadre théorique trop strict au concept de “communisme libertaire”. Le texte ébauche les grands principes de la société révolutionnaire sans constituer un système. Les anarchistes se méfient du modèle autoritaire qu’impose la doctrine, de son caractère formel et restrictif.

Le système est un instrument de domination, il est forcément lié au pouvoir. La conception des anarchistes se fonde au contraire sur l’être humain en tant qu’homme libre et créateur. On ne le dirige pas, ses actions doivent être de sa propre initiative, car c’est à cette condition seulement que le changement est en toute chose à sa mesure et qu’il conserve son essence démocratique. Les nouvelles structures collectives sont de libres associations qui doivent subvenir aux besoins de la communauté tout en respectant les aspirations personnelles de chacun. […] La théorie doit garder un caractère d’hypothèse, le peuple n’est pas un instrument subordonné au processus révolutionnaire. En ce sens, l’Anarchie n’est pas une théorie politique mais une conception matérialiste de la politique, “une idéologie agissante”.

[…] La cohésion et la maturité du prolétariat, l’activité sociale intense des villages espagnols composaient le tissu préalable de la révolution… mais le concept de fédéralisme ne suffit pas à équilibrer l’ensemble. Fédérations d’industries, collectivités ou milices, ces entités sont chacune à la merci du pouvoir concurrent et n’ont pas entre elles de coordination suffisante. Les anarchistes manquent d’une vision globale structurante et la révolution bute sur cette limite.

[…]

La guerre dévore la révolution

[…] Depuis la signature par les principales puissances européennes du pacte de non-intervention (sur une proposition de la république française du Front Populaire…), qui interdit l’aide militaire aux belligérants, les frontières sont fermées. Ce pacte qui asphyxie les milices n’empêche pas Franco de recevoir une aide massive de la part de Mussolini et de Hitler. Les protestations du gouvernement républicain espagnol restent vaines et malgré les preuves qu’il apporte de l’engagement militaire italo-allemand, ni la France, ni la Grande-Bretagne ne reviennent sur leur neutralité.

Près de 60 000 Italiens se battent pourtant en Espagne, tandis qu’une division aérienne allemande, la Légion Condor, sillonne le pays à bord d’un train spécial pour intervenir ponctuellement: Guernica, Barcelone, Madrid. Franco a ordonné le bombardement systématique des civils pour démoraliser l’adversaire (Note de R71: tactique devenue classique depuis dans toutes les guerres…) Pendant toute la bataille de Madrid, les quartiers populaires comme celui de Cuatro Caminos sont bombardés tous les jours tandis que le quartier chic de Salamanca est épargné.

Des techniciens et des officiers italiens et allemands apprennent aux soldats nationalistes le maniement de nouveau matériel militaire qui débarque par cargos entiers: bombardiers, chasseurs, mitrailleuses lourdes, grenades offensives… L’Espagne devient un cas d’école pour les académies militaires du monde entier. Un officier français, Henri Morel, tient bien entendu un rapport détaillé de tout cela pour son état-major.

Du côté républicain, le contingent des Brigades Internationales ne dépassera jamais plus de 30 à 40 000 hommes et le matériel soviétique dépassé, se paiera quand même très cher. Staline a longuement hésité avant de soutenir les républicains. Il cherchait alors à se concilier l’Angleterre et la France et la révolution espagnole le gênait. En décembre 1936, il envoie même une lettre à Largo Caballero, le chef du gouvernement espagnol, pour lui conseiller de protéger la petite bourgeoisie et de mettre fin à la révolution.

Quand il se décide enfin à envoyer une aide matérielle, c’est à des conditions très spéciales. Des officiers de l’Armée Rouge et des agents du NKVD l’accompagnent avec des instructions précises: ne pas approcher des combats et mettre un terme à la révolution. Ce matériel a d’ailleurs été payé 10 fois son prix par les Espagnols. Entre temps un chargement d’or de la Banque d’Espagne est arrivé secrètement en URSS pour un dépôt provisoire que le gouvernement républicain ne reverra jamais. Certains commentateurs estiment même que la stratégie de Staline consistait à laisser durer la guerre en Espagne afin d’occuper Hitler ailleurs.

Mais la question miltaire a d’autres conséquences, moins connues et pourtant qui seront fatales à la révolution. Pendant que les milices sont occupées au front, le gouvernement républicain en profite pour restaurer progressivement son autorité, bridant peu à peu le pouvoir des comités révolutionnaires. L’administration se reconstitue en cooptant de nouveaux membres parmi les socialistes et les communistes. Regroupant ainsi l’opposition la plus ferme à la révolution (Note de R71: tous des étatistes… logique donc…).

[…] Les maquis étaient très nombreux et très actifs au début de la guerre, mais le gouvernement républicain préférait les soumettre à l’autorité militaire, car il redoutait l’indépendance de ces groupes armés. Ils poursuivront donc une mission de renseignement sans créer de vrais foyers de guérilla.

l’armée de la république ne confia jamais à ces guérilleros ni à ces agents le soin de créer des guérillas en zone rebelle où pourtant cela eut été possible et très efficace. Le pays qui inventa la guérilla (contre l’armée de Napoléon…) fît sa guerre civile sans une seule guérilla. Le parti communiste s’opposa à cette aptitude quoi qu’il en défendît plus tard l’usage, après la guerre dans les années 1947-48, quand il n’y avait plus de base populaire. Les milices catalanes et surtout les unités anarcho-syndicalistes proposèrent à plusieurs reprises mais en vain, la création de telles guérillas. La guerre, pour les chefs militaires républicains, devait-être faite par une armée régulière et avec une armée populaire.

[…]

La contre révolution

… Pour le gouvernement espagnol opportunément soutenu par les communistes, il s’agissait du premier épisode de la contre-révolution. Le Comité Central des Milices fut bientôt dissout et toutes les décisions militaires passèrent au département de la défense.

[…] Des journaux paraissent avec des blancs (censure) et les réunions politiques étaient interdites ou étroitement surveillées. Dans la nouvelle armée, le terrorisme policier se donne libre cours (Note de R71: l’armée “républicaine” est sous contrôle du NKVD soviétique et de ses commissaires politiques staliniens). Une sévère hiérarchie est rétablie, officiers et soldats de touchent plus la même solde. Toute désobéissance est sévèrement sanctionnée on voit même réapparaître des pelotons d’exécution. Dans les brigades internationales, les communistes font régner la terreur politique. André Marty, un communiste français (PCF) a même gagné le surnom de “boucher d’Albacete” et épurant sa brigade des éléments politiquement “suspects”. Sur décision du gouvernement, une junte de défense se constitua qui devait bientôt confisquer tout pouvoir. Les communistes y occupaient miraculeusement tous les postes les plus importants tandis que que la CNT/FAI n’en occupait qu’un. (Note de R71: alors qu’en 1936 la différence d’appartenance des prolétaires et paysans entre la CNT/FAI et le PCE était de 1 pour 10 en faveur des anarchistes…)

[…] Le parti communiste (espagnol) devient alors une machine qui échappe totalement à sa base populaire, à ses militants et à ses combattants. L’appareil dévelope sa propre logique de pouvoir et de sa conquête sans se soucier des conséquences. Il renonce bientôt à toutes les alliances avec les organisations révolutionnaires. Hostile à toute collaboration et sur l’instigation probable de Staline, le parti communiste veut maintenant passer à l’élimination pure et simple des forces révolutionnaires.

[…] Ce témoignage de George Orwell alors avec les brigades du POUM de Barcelone du 3 Mai 1937: “L’impression générale était que les gardes civils en avaient après la CNT et la classe ouvrière en général.

A Barcelone, la supériorité numérique de la CNT devait logiquemet l’emporter sur les communistes et les troupes gouvernementales mais les dirigeants de la CNT/FAI intervinrent auprès des militants pour calmer la situation, préférant une fois de plus la négociation à l’affrontement.

[…]

Liquidation de l’opposition

Les anarchistes transigèrent donc avec le gouvernement, qui accepta que chacun reste sur ses positions. Mais alors que la CNT renonçait à faire redescendre du front des éléments des 26ème et 27ème divisions pour prévenir de nouvelles attaques, le gouvernement lui, n’hésita pas à envoyer une colonne de gardes d’assaut qui occupèrent Barcelone à partir du 7 Mai 1937. Ni le gouvernement républicain, ni les staliniens n’étaient prêts à une coopération démocratique. Après avoir provoqué les accrochages de Barcelone, les communistes en rejetèrent toute la responsabilité sur le POUM et les anarchistes. Dans la presse communiste, les incidents de Barcelone se transformèrent aussitôt en complot prémédité par les “incontrôlés” avec le concours d’agents fascistes pour renverser le gouvernement.

Le parti le plus faible, le POUM, en subit immédiatement les conséquences. Sur la foi de faux documents fournis et produits par les communistes, ses dirigeants furent accusés d’intelligence avec l’ennemi et ses militants emprisonnés ou fusillés tandis que l’on dissimulait aux unités engagées sur le front la répression de leurs camarades. George Orwell dut alors quitter clandestinement l’Espagne avec sa femme.: Le POUM avait pris des positions les plus radicales au début de la révolution en faveur d’une république des travailleurs et ne cessait de dénoncer la mainmise des communistes sur l’appareil d’état. Sûrs de leur impunité, les communistes avaient donc décidé d’éliminer le POUM. Andrès Nin, son fondateur, fut enlevé et assassiné après une grotesque mise en scène. On sait depuis, grâce aux archives du NKVD que Nin fut liquidé sur ordre direct et expresse de Staline. Des anarchistes furent également assassinés par le NKVD.

[…] Pour lutter contre l’opposition, les communistes utilisèrent le SIM ou Servicio de Investigacion Militar, un bureau de renseignement militaire qui fonctionnait sur le modèle du NKVD soviétique et dont les agents en Espagne furent d’une aide précieuse. Le SIM comptera jusqu’à 6000 agents pour un budget de 22 millions de Pesetas. […] En dehors de l’espionnage, l’activité principale de ce bureau était le terrorisme politique. Son réseau s’étend aussi bien à l’armée où 80% des commissaires politiques sont des communistes, qu’à la vie civile. Des militants du POUM et de la CNT/FAI sont ainsi enlevés pour être torturés dans des prisons secrètes ou simplement exécutés, leurs cadavres abandonnés sur les chemins.

[…] Aujourd’hui encore, chacun des partis se renvoie mutuellement la responsabilité de la défaite, pourtant une remarque s’impose d’elle-même. Quels que soient ses succès ponctuels, la dictature des communistes, alliès au gouvernement républicain, a profondément dénaturé le sens de la guerre et porte une lourde responsabilité dans l’issue du conflit. C’est la révolution qui a arrêté l’insurrection militaire de Franco et on peut raisonnablement croire que seule la révolution pouvait gagner cette guerre civile.

A la fin de celle-ci, au milieu de la panique et de l’exode de 500 000 réfugiés espagnols, lorsque la 26ème division, ex-colonne Durruti se présenta à la frontière, les gendarmes français lui rendirent les honneurs militaires avant de disperser les hommes vers les camps d’internement du sud-ouest de la France.

La Retirada

En avril 1938, plus personne n’ignore l’issue de la guerre.

[…] Le 26 janvier 1939 voit la chute de Barcelone sans combats et le 28 mars les troupes nationalistes entrent dans Madrid. Le gouvernement républicain a déjà pris le chemin de l’exil, lorsque le 1er Avril Franco annonce la fin de la guerre. Une partie de l’intelligentsia communiste est partie en URSS, tandis que 35 000 républicains ont choisi de partir au Mexique ou en Amérique latine ; mais le plus gros des réfugiees, soit près de 500 000 personnes dont la moitié de militaires, se bousculent à la frontière française. Ils subissent l’humiliation d’être désarmés par les Français.

Les camps

Ils sont d’abord répartis dans les camps du sud-ouest de la France qui ne ressemblent parfois qu’à une plage venteuse entourée de barbelés ou à d’anciens baraquements de chantier. On recense 6 camps principaux: le camp répressif du Vernet, Bram, Argelès sur Mer, St Cyprien comme camps d’hébergements. Les Milles, camp de transit. Enfin Rieucros et Agde, destinés à recevoir les indésirables (Rafaneau-Boj).

Dans ces camps, les conditions sanitaires y sont telles que la mortalité y augmente rapidement. Épidémies, malnutrition, mauvais traitements, sans jouer sur les mots, on peut dire que la France invente là les premiers camps de concentration (Note de R71: faux, les premiers camps de concentration furent britanniques lors de la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud au XIXème siècle, mais néanmoins la France contribua à leur maintien en vigueur…).

[…] Le pire arrive lorsque le gouvernement Daladier organise dans les camps une campagne de propagande pro-franquiste d’aide au retour alors que la répression est à son comble en Espagne ! Le pays s’est transformé en véritable goulag (A. Beevor) et le nombre de morts, victimes de la répression sauvage dépassent les 200 000 personnes. Le chantage au regroupement familial est le plus usité.

[…] Les rivalités de la guerre civile sont passées intactes dans les rangs des réfugiés. Anarchistes et communistes ne digèreront jamais cette défaite amère dont ils se rendent mutuellement responsables.

[…]

La résistance

Lorsque débute la seconde guerre mondiale, les Espagnols sont d’abord mobilisés mais après la défaite de juin 1940, ils redeviennent des internés civils. Ils sont alors regroupés dans des Groupes de Travailleurs Etrangers les GTE et plus tard affectés à l’organisation Todt de construction du mur de l’Atlantique. Ces grands chantiers et à partir de 1943 la création du Service du Travail Obligatoire, le STO, sont les grands pourvoyeurs de la résistance. Trois grandes régions leur servent de refuges: les Alpes, le Massif Central et le Sud-Ouest. Malgré leur présence incontestable dans les maquis, les Espagnols préfèrent les groupes de guérilleros mobiles dont ils ont l’habitude. Mais les clivages politiques sont toujours aussi importants. Tandis que les communistes poursuivent la lutte anti-fasciste avec les FFI, la CNT se répartit en deux tendances, l’une interventionniste, engagée dans la résistance, l’autre apolitique, sans doute nourrie par une rancune tenace contre la France de la non-intervention. Quoi qu’il en soit ces groupes de partisans vont jouer un rôle essentiel dans le hercèlement de l’occupant. Les coups de main se succèdent jusqu’à provoquer dans ces régions de véritables foyers de guerre civile. Malgré le risque et la répression, des sabotages ont lieu sur les chantiers, les ponts et les voies ferrées. La lutte armée ne fait que s’amplifier et les réfugiés espagnols après des années de guerre sont d’une valeur inestimable pour les maquis. En 1944, leur audace n’a plus de limite. Attaque d’un aérodrome allemand près de Pau, assaut contre la prison de Nîmes, destruction de la poudrière de Crugey en Côte d’or. Les Espagnols sont sur tous les fronts. La vengeance de la milice de Darnand et des troupes d’occupation n’en est que plus cruelle. Le maquis des Glières puis celui du Vercors sont systématiquement liquidés tandis que les Waffen SS protègent les points stratégiques. De nombreux espagnols sont alors déportés en Allemagne vers les camps de Mathausen, Dachau et Buchenwald.

Il n’empêche que la résistance a libéré des régions entières et qu’elle a ouvert le chemin aux alliés.

[…] Les Espagnols sont aussi présents au sein de l’armée régulière dans la 2ème division blindée du général Leclerc qui fera campagne en Afrique, celle de France puis d’Allemagne. Les Espagnols planteront le drapeau républicain à Berchtesgaden (Note de R71: Le “nid d’aigle” d’Hitler).

L’après-guerre

[…] Depuis octobre 1944, une concentration de plus de 7000 hommes en armes attend le moment propice pour passer la frontière et poursuivre la lutte en Espagne.

[Après avoir pénétré en Espagne par le Val d’Aran] l’opération s’achève par une défaite retentissante et on compte plus de 200 morts et 800 prisonniers. Cet échec ne décourage pas la résistance tant intérieure qu’extérieure.

[…] Mise au banc des nations en 1946, l’Espagne finit pourtant par sortir de son isolement. En 1952, elle intègre l’UNESCO (Note de R71: Ce qui provoquera le départ d’Albert Camus de l’organisation en signe de protestation…) et l’Europe dite démocratique n’est plus loin de reconnaître sa légitimité.

Dès 1953, la CNT en exil refuse d’envoyer des hommes à une mort certaine. En Espagne, les prisons ne désemplissent pas et un nouveau service , le Despacho de Investigacion Social ou DIS, est créé pour traquer les résistants au franquisme. Entre 1947 et 1949, 60 000 personnes furent arrêtées.

De l’autre côté de la frontière, Toulouse devient la capitale des Espagnols en exil. Il s’y retrouve toutes les tendances de l’Espagne républicaine ; mais les exilés vieillissent et sont de plus en plus indifférents à la situation d’une Espagne qui ne semble pas vouloir bouger. Dans les années 1960, une nouvelle génération prendra le relais mais avec d’autres objectifs. Que ce soient les étudiants des grandes villes ou les nationalistes basques et catalans, tous se battent pour une nouvelle démocratie fédéraliste.

Education et résistance politiques: La démocratie communaliste égalitaire vue de l’intérieur… Espagne 1936 (Gaston Leval)

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La démocratie libertaire

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

Il y a dans l’organisation mise sur pied par la révolution espagnole, et par le mouvement libertaire qui en a été la cheville ouvrière, structuration de la base au sommet, qui correspond au véritable fédéralisme et à la véritable démocratie. Il est vrai qu’au sommet, et même à un échelon ou à un autre, des déviations peuvent se produire ; que des individus autoritaires peuvent transformer, ou vouloir transformer, la délégation en pouvoir autoritaire intangible. Et nul ne peut affirmer que ce danger ne surgirait jamais. Mais la situation est toute différente de ce qu’elle est, ou serait dans un appareil d’Etat. Dans l’Etat que Marx, quand il voulait courtiser les communards échappés au massacre afin de les attirer à lui appelait une « superstructure parasitaire » de la société, les hommes installés aux commandes sont inaccessibles pour le peuple. Ils peuvent légiférer, décider, ordonner, choisir pour tous sans consulter ceux qui devront subir les conséquences de leurs décisions : ils sont les maîtres. La liberté qu’ils appliquent est leur liberté de faire les choses comme ils l’entendent, grâce à l’appareil de lois, de règlements et de répression dont ils disposent, et au bout duquel il y a les prisons, les bagnes, les camps de concentration et les exécutions. L’U.R.S.S. et les pays satellisés en sont d’écrasants témoignages.

Le système non étatique ne permet pas ces déviations parce que les comités de direction et de coordination, évidemment indispensables, ne sortent pas de l’organisation qui les a choisis ; ils restent en son sein, toujours contrôlables, à la portée des adhérents. Si tels ou tels individus contredisent par leurs actes les instructions reçues, les résolutions prises, il est possible de les rappeler à l’ordre, de les blâmer, de les destituer, de les remplacer. C’est seulement dans, et par cette pratique que « la majorité fait loi ».

Ce système avait été, depuis 1870, apporté par les libertaires d’Espagne, qui tenaient absolument, suivant en cela la pensée de Proudhon et de Bakounine, à ce que la masse des adhérents se prononce et décide au maximum sur les problèmes posés et la marche des activités.

Cela signifie-t-il qu’il n’existait pas de minorités, d’individualités exerçant une influence souvent décisive sur les assemblées, ou dans la vie quotidienne des Syndicats, des Collectivités, des fédérations ? L’affirmer serait mentir et ne tromperait personne. Comme partout, comme toujours, il y avait dans ces organismes des militants mieux préparés, les premiers sur la brèche, prêchant d’exemple, payant de leur personne, et qui, parce que poussés par l’esprit de dévouement et de sacrifice, connaissaient plus à fond les problèmes et trouvaient plus facilement les solutions. L’histoire de l’humanité contient, en bonne place, celle des minorités qui ont pris en charge le bonheur de leurs contemporains et le progrès de l’espèce. Mais la minorité libertaire assumait ce rôle selon le principe antiautoritaire, et en s’opposant à la domination de l’homme par l’homme.

Pour émanciper les peuples, il faut d’abord leur apprendre, les pousser à penser, et à vouloir. La minorité libertaire, nombreuse et ardente comme on l’a vu, s’efforçait donc d’apprendre aux masses à se passer de chefs et de maîtres, et pour cela les informait continuellement, les éduquait, les habituait à comprendre les problèmes les concernant directement ou indirectement, à chercher et à trouver les solutions adéquates. Les assemblées syndicales étaient donc l’expression et la pratique de la démocratie libertaire, démocratie n’ayant rien à voir avec la démocratie athénienne où les citoyens discouraient et disputaient à longueur de journée sur l’agora, où les factions, les rivalités de clans, d’ambitions, de personnages se heurtaient ; où, étant donné les inégalités sociales, le temps précieux était perdu en disputes interminables. Ici, un nouvel Aristophane n’aurait pas eu de raisons d’écrire l’équivalent des Nuées.

Normalement, ces réunions périodiques ne dépassaient pas quelques heures. On y traitait de sujets concrets, précis, de façon concrète et précise. Et tous ceux qui avaient quelque chose à dire pouvaient s’exprimer. Le Comité exposait les problèmes nouveaux surgis depuis la dernière assemblée, les résultats obtenus par l’application de telle ou telle résolution sur le volume de la production, l’augmentation ou la diminution de telle ou telle spécialité, les rapports avec les autres syndicats, les rendements selon les ateliers ou usines. Tout cela faisait l’objet d’exposés et de débats. Ensuite, l’assemblée nommait les commissions ; les membres de ces commissions discutaient entre eux des solutions à prendre ; s’il y avait désaccord, on établissait un rapport de majorité, un rapport de minorité.

Cela avait lieu dans tous les syndicats de toute l’Espagne, de tous les métiers et de toutes les industries, dans les assemblées qui, à Barcelone, réunissaient depuis la naissance de notre mouvement, des centaines ou des milliers, et des milliers de travailleurs, selon l’importance des organisations. De façon que la prise de conscience des devoirs, des responsabilités de chacun s’étendait de plus en plus, dans une mesure déterminante et décisive.

*

La pratique de cette démocratie s’étendait aussi aux régions agricoles. Nous avons vu comment, dès le début de la guerre civile doublée de la Révolution, la décision de nommer un Comité local de gestion des villages fut prise par les réunions générales des habitants des villages, comment les délégués aux différentes fonctions essentielles qui réclamaient une indispensable coordination des activités furent proposés et élus par toute la population rassemblée. Mais il convient d’ajouter et de souligner que dans tous les villages collectivisés, dans toutes les collectivités partielles de villages, dans les 400 collectivités d’Aragon, dans les 900 de la région levantine, dans les 300 de la région castillane (région du Centre. selon la dénomination adoptée) pour ne parler que des grandes formations qui embrassaient au moins 60 % de l’agriculture de l’Espagne « républicaine », la population était convoquée une fois par semaine, par quinzaine ou par mois, et mise, elle aussi, au courant de tout ce qui concernait l’existence générale.

L’auteur a assisté, en Aragon, à un certain nombre de ces assemblées où les exposés sur les différentes questions composant l’ordre du jour permettaient à la population de savoir, de comprendre, et de s’intégrer mentalement à la société, de co-participer à la direction des affaires publiques, aux responsabilités, si bien que les récriminations, les tensions qui se produisent toujours quand le pouvoir de décision est confié sans contestation possible à quelques individus, fussent-ils démocratiquement élus, ne se produisaient pas ici. Les assemblées étaient publiques, les objections, les propositions discutées publiquement, chacun pouvant, comme dans les assemblées syndicales, participer aux débats, critiquer, proposer, etc. La démocratie s’étendait à toute la vie sociale. Dans la plupart des cas, les individualistes mêmes pouvaient prendre part aux délibérations. Ils étaient écoutés comme les collectivistes.

Ce principe et cette pratique furent étendus aux débats des Conseils municipaux dans les petites villes, et même dans des villes d’une certaine importance – telles Villanueva y Geltru, Castellon de la Plana, Gérone Alicante ou Alcoy. Nous avons vu que, quand, à cause des exigences de la guerre, nos camarades étaient entrés dans ces conseils, et s’y trouvaient en minorité, ils n’en exerçaient pas moins, très souvent, une influence proportionnellement supérieure à leur nombre, en premier lieu parce qu’ils obtinrent des autres partis qui ne pouvaient s’y refuser, que les débats fussent publics. Ceux qui, parmi les gens du peuple, disposaient de temps libre ne se privèrent pas d’y assister. Et souvent on arracha à la majorité politicienne des réformes sociales immédiates (construction d’écoles, crèches, jardins d’enfants, secours décents aux vieillards) qui n’auraient pas été accordées si les débats avaient eu lieu à huis clos.

Tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle locale, ces différents aspects de la démocratie libertaire inauguraient, à notre avis, une civilisation nouvelle. Pour en donner une idée plus précise, et plus claire, nous allons voir le déroulement d’une assemblée villageoise, à Tamarite de Litera, dans la province de Huesca, assemblée à laquelle nous avons assisté -ainsi qu’à d’autres -, désireux que nous étions de recueillir des témoignages aussi vivants que possible pour l’avenir.

*

Le « pregonero » (crieur public) s’est présenté aux carrefours, sur la place ou dans les endroits les plus fréquentés du village. Il a soufflé trois fois dans la petite corne avec laquelle il s’annonce toujours, comme font en France les gardes champêtres avec leur tambour, puis d’une voix lente, de ténor léger qu’adoptent, je ne sais pourquoi, tous les « pregoneros » d’Aragon, il a lu, en hachant les mots et les phrases un peu au hasard, un papier sur lequel il était écrit que les membres de la Collectivité étaient invités par la Commission administrative à prendre part à l’assemblée générale qui aurait lieu le soir même, à 21 heures.

A 21 h 30, la salle du cinéma local est à moitié pleine. A 22 h, elle l’est complètement. Il y a là environ 600 personnes dont une centaine de femmes, de jeunes filles, et quelques enfants.

En attendant l’ouverture de la séance, tous parlent, sans cris, malgré le tempérament expansif des habitants de la région. Enfin, le secrétaire de la Collectivité monte, seul, à la tribune. Le silence s’établit, et le secrétaire propose immédiatement l’adoption des dispositions nécessaires :

– Nous devons, dit-il, nommer un bureau de séance.

Aussitôt, un des assistants demande la parole, « pour une question d’ordre ».

– Il y a dans la salle des individualistes. Ce sont des ennemis de la Collectivité. ils n’ont rien à faire ici, nous devons les expulser, déclare-t-il. De plus, il est indispensable que les femmes se taisent pendant la discussion, sinon il faudra les expulser, elles aussi.

Une partie du public semble d’accord avec la double proposition ; une autre doute, visiblement. Le secrétaire répond qu’à son avis les individualistes peuvent aussi assister et même prendre part aux débats. « Nous n’avons rien à cacher, et c’est en voyant comment nous agissons qu’ils finiront par se convaincre. » Quant aux femmes bavardes – ce sont des paysannes qui n’avaient jamais assisté à semblables débats, et qui ont, elles aussi, droit à la parole -, il est sûr qu’elles se tairont et qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à des mesures si énergiques. L’ensemble des assistants approuvent. Les individualistes demeurent.

On nomme alors le bureau, composé par des camarades qui sont élus l’un après l’autre. Puis le président prend la parole. C’est, naturellement, un des militants les plus actifs et les plus au courant des problèmes qui figurent à l’ordre du jour. Il commence par exposer abondamment pourquoi la Commission a convoqué cette assemblée extraordinaire. Bien qu’intelligent, il n’est pas vraiment orateur, mais s’efforce de s’exprimer avec la plus grande clarté, et y parvient.

Première question : il faut remplacer quatre camarades de la Commission administrative, qui n’accomplissent pas bien leur tâche, non par mauvaise volonté, mais par manque de formation. D’autre part, il existe un certain mécontentement contre le délégué au ravitaillement. Il est très capable, mais il a mauvais caractère et des manières trop brusques, ce qui cause des frictions désagréables, particulièrement dans les rapports interrégionaux, mieux vaudra désormais qu’il s’occupe des échanges à distance, où les contacts individuels jouent très peu. Le délégué à l’industrie et au commerce pourrait se charger de la distribution à l’échelle locale, et des rapports qu’elle entraîne avec les membres de la Collectivité.

L’assemblée accepte sans discussion inutile le changement des membres de la Commission, qu’elle remplace un par un. Puis le délégué au ravitaillement local voit ses attributions limitées d’une part, et étendues de l’autre.

Autre question à l’ordre du jour : un groupe assez nombreux de membres de la Collectivité vient de s’en retirer pour revenir aux pratiques individualistes. Mais la Collectivité, qui a pris en main la production locale non agricole a en sa possession les fournils destinés à la fabrication du pain, et le groupe d’individualistes en réclame un.

Les visages sont sérieux, attentifs, tendus. Les femmes commentent sans élever la voix. Un collectiviste prend la parole :

– Nous devons leur prêter un fournil pour quinze jours ou un mois afin qu’ils aient le temps d’en construire un.

– Non, répond un autre, ils n’avaient qu’à rester avec nous. Puisqu’ils sont partis, qu’ils se débrouillent !

Un troisième déclare qu’il y a déjà trop de fournils dans le village. Il ne faut pas en construire davantage. Plusieurs autres assistants parlent encore avec cette économie de mots qui caractérise les paysans aragonais. Personne d’autre ne demande la parole. Le président expose alors son opinion.

Il y a tout d’abord le problème de la bonne organisation de l’économie. Construire un fournil de plus c’est gaspiller du matériel dont on a besoin pour d’autres usages ; demain cela entraînerait une dépense supplémentaire de bois et d’électricité, ce que nous devons éviter car les répercussions d’une mauvaise gestion ne retombent pas seulement sur les individualistes, mais aussi sur toute l’économie nationale. Or nous devons montrer que nous sommes capables de faire mieux que le capitalisme. C’est pourquoi, au lieu d’en augmenter le nombre, nous devons même réduire le nombre de fournils en activité. Faisons donc le pain pour nous et pour les individualistes. Mais ceux-ci fourniront la farine correspondant à leur consommation, et il n’y aura qu’une même qualité de pain pour tous. D’autre part, nous ne devons pas refuser le pain aux individualistes, car malgré leur erreur ils doivent pouvoir manger, et dans une situation opposée à celle que nous vivons, nous serions heureux que nos adversaires n’empêchent pas les collectivistes de se nourrir.

Le président a convaincu l’assemblée, qui, sur l’intervention de quelques collectivistes, approuve sans opposition.

La question suivante se rapporte au rationnement et au non-rationnement du pain. Les salaires familiaux élevés payés par la Collectivité permettent d’en acheter beaucoup, ce qui facilite certains excès, et même parfois une inégalité que la Révolution ne peut admettre. Il faut par conséquent établir une limite de consommation afin que chaque famille puisse obtenir les quantités dont elle aura besoin, mais sans en arriver au gaspillage.

L’assemblée admet le rationnement, mais voici que se pose une question de jurisprudence : qui appliquera les mesures décidées ? Le Conseil municipal ou la Collectivité ? Le Conseil municipal embrasse la population tout entière : les individualistes, qui en comprennent le huitième, et les collectivistes. Si le Conseil municipal s’en charge, le rationnement devra être établi pour tous. Si c’est la Collectivité, les individualistes ne se considéreront pas obligés de le respecter. Diverses opinions sont émises, qui permettent de préciser les attributions des deux organismes. Et l’on décide de demander d’abord au Conseil municipal de s’en charger. S’il n’acceptait pas, la Collectivité prendrait l’affaire en main, tout du moins dans les limites de ses possibilités.

Mais le départ des individualistes a posé un autre problème. Plusieurs d’entre eux ont laissé leurs vieux parent s à la charge de la Collectivité, tout en s’installant sur les terres que ceux qu’ils abandonnent ainsi possédaient auparavant. Les dépossédés ont été pris en charge par l’organisation solidariste et collective parce qu’il s’agit de vieillards handicapés pour le travail, mais on considère ce comportement inacceptable. Quelles mesures adopter ?

Le président, qui a exposé le litige, souligne d’emblée qu’on ne peut penser à expulser ces pauvres vieux. De toute façon, ils seront aidés, mais il faut que les fils reprennent leurs parents, ou la terre leur sera enlevée. Telle est son opinion.

Plusieurs membres de l’assemblée interviennent dans un ordre qui ne se dément à aucun moment. L’un demande qu’on enlève la moitié de leur récolte à ces fils sans conscience. Un autre répète qu’il serait honteux de faire sortir ces vieillards de la Collectivité – tout doit être envisagé, moins cela. On en revient à la solution suggérée par le président ou les individualistes prennent leurs parents avec eux, ou ils n’auront pas de terre, et toute solidarité leur sera refusée. Le problème moral est primordial. La proposition est approuvée.

A chaque fois qu’une solution est adoptée et avant qu’un autre problème ne soit abordé, l’assemblée commente, donne libre cours à sa pensée. Pourtant, la conversation générale n’est pas bruyante, et dure à peine une minute.

On aborde maintenant la question des ateliers de poterie qui, normalement, constituent une source de revenus car ils fournissent de nombreux villages de la région, et même de petites villes, en cruches, alcarazas et « cantaros » (brocs en terre). On y fabrique aussi des tuiles et des briques. Mais comme les bras manquent aux travaux des champs à cause de la mobilisation pour le front, on y a envoyé les potiers qui ont cessé leur métier ; certains, aussi, sont au front. Aussi la production a-t-elle baissé notablement. Que faire ?

Un homme demande que l’on fasse passer la journée des potiers de huit à dix heures ; un autre, que l’on augmente la main-d’œuvre; solution sur laquelle un troisième insiste, en ajoutant que l’on devrait faire venir des spécialistes d’autres régions. Il propose aussi que l’on rouvre la fabrique de carrelage, fermée à cause des événements actuels.

On lui répond sur ce dernier point que nous sommes en temps de guerre, et qu’on peut très bien se passer de carrelage. Rires de l’auditoire, qui approuve, et comme quelques-uns demandent pourquoi les ouvriers spécialisés ne peuvent pas produire cette année autant que l’année précédente, le secrétaire de la Collectivité, ancien maire et qui connaît bien toutes ces questions, explique qu’auparavant plusieurs cantons se fournissaient à Huesca ; or, cette ville étant tombée aux mains des fascistes, ils se fournissent maintenant à Tamarite. Il faut donc rendre à leur métier les ouvriers potiers, et de plus publier dans notre presse un appel pour que les travailleurs spécialisés d’autres régions viennent s’installer dans la localité. Proposition acceptée.

L’ordre du jour est épuisé. On passe aux questions diverses. Un des assistants déclare qu’il y a, à Tamarite, un « alpargatero » (ouvrier fabricant d’espadrilles), qui connaît très bien son métier. On pourrait organiser un atelier où les femmes iraient travailler au lieu de perdre leur temps à bavarder dans la rue. Les femmes rient, mais la proposition est acceptée. Un homme de cinquante à soixante ans déclare que les petites jeunes filles du village ne sont pas sérieuses, car elles préfèrent se promener au lieu d’aller travailler dans l’atelier qui leur a été désigné pour apprendre la couture. Pour y remédier il propose que l’on choisisse une bonne couturière chargée de les former, mais que l’enseignement soit donné dans une église sans fenêtres. La porte serait fermée à clef, les gamines ne pourront pas sortir pendant les heures de travail. Tout le monde rit, les intéressées plus que les autres.

Plusieurs collectivistes exposent tour à tour leur opinion, et l’on finit par décider que dans chaque atelier une déléguée surveillera les apprenties. Celles qui manqueront deux fois de suite sans motif valable seront renvoyées. Mais celui qui voulait les enfermer est implacable : il propose, très sérieusement, du moins le semble-t-il, que, pour les punir quand elles ne donneront pas satisfaction, on oblige les jeunes filles à jeûner deux ou trois jours. Cette fois, c’est un rire général.

Nouveau problème : il faut nommer une nouvelle directrice à l’hôpital (nous apprenons ainsi que c’est une femme qui le dirige, ce qui est assez inhabituel). Cet hôpital a été transformé en Maison de Vieillards, mais ceux-ci sont maintenant soignés à domicile par le médecin qui a adhéré à la Collectivité, et l’on dispose de l’hôpital cantonal pour les cas urgents ou sérieux de maladies. Cela pose à nouveau un problème de juridiction. L’hôpital a un caractère public général. Il faut savoir s’il dépend ou non du Conseil municipal reconstitué après la publication du décret correspondant du gouvernement de Valence. Si oui, l’hôpital est l’affaire de tous, collectivistes et individualistes, et ces derniers doivent aussi participer aux frais. Or, jusqu’à présent la Collectivité a tout payé, et ses ennemis ont profité de ses largesses. Affaire à étudier plus à fond.

Après examen de quelques questions de moindre importance, le président lève la séance. L’assemblée a duré deux heures et demie. Presque tous ceux qui y avaient pris part étaient des paysans du village, ou des environs, habitués à se lever tôt, et qui, en cette époque de l’année, avaient travaillé douze ou quatorze heures.

Pourtant, personne ne partit avant la fin des débats, pas même ceux qui se tenaient debout, car bien vite les sièges avaient manqué. Pas une femme, pas un gamin ne s’endormit. Les yeux étaient restés bien ouverts, les visages aussi éveillés. On y lisait, à la fin, autant d’intérêt souvent amusé qu’on en avait lu au commencement. Et le président, à la fois paternel, fraternel et pédagogue dut insister pour que l’ordre du jour ne fût pas allongé.

La dernière résolution prise concernait la fréquence des assemblées qui, de mensuelles, devenaient hebdomadaires.

Et les collectivistes s’en furent se coucher en commentant les débats et les motions votées. Certains vivaient assez loin. Ils rentrèrent chez eux à pied, ou à bicyclette.

Changement de paradigme politique: Un exemple de charte de commune libre pour Salas Altas, Espagne, 1936…

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Les communes libres, les confédérations de communes libres ont été et sont des réalités qui fonctionnent parfaitement bien. L’étatisme et ses suppôts passent leur vie à expliquer du contraire, passent leur temps à marteler que « sans l’État, point de salut ; sans l’État, ce sera tous contre chacun dans une apocalypse politico-économico-sociale »… Rien n’est plus faux et il est grand temps que le plus de personnes possible s’en rendent compte et que nous recommencions à appliquer ces principes égalitaires et autogestionnaires, c’est la voie naturelle de l’humanité. L’État est un cancer, une anomalie, une « ruse de la raison » hégelienne… Gaston Leval nous rappelle les collectifs espagnols la révolution sociale de 1936-39.

— Résistance 71 —

 

Exemple de charte réglant la vie politique et économique d’un collectif en Espagne, charte établie le 7 décembre 1936

Gaston Leval

Extrait de “Espagne libertaire 1936-39” (1983)

 

REGLEMENT DE LA COLLECTIVITE DE SALAS ALTAS

Les soussignés, réunis en Assemblée générale et après avoir défini les normes collectivistes, décident librement d’organiser une Collectivité et d’y adhérer. Et ils approuvent les bases suivantes pour en assurer le développement économique :

1° Tout habitant de Salas Altas, quelle que soit sa condition et sans distinction d’organisation ouvrière ou de parti, pourra appartenir à la Collectivité.

2° Les membres de la Collectivité nommeront un Comité composé d’un président, un vice-président, un secrétaire, un comptable, un trésorier, et d’autant de membres qu’il le faudra, d’après les tâches à accomplir.

3° Ce Comité aura un caractère purement administratif, et répondra de sa gestion devant les assemblées des collectivistes qui pourront confirmer ou destituer ceux qui n’auront pas rempli leur mandat d’une façon satisfaisante.

4° Les adhérents apporteront tous leurs biens : terres, instruments aratoires, bêtes de trait, argent et divers moyens de travail.

5° Les collectivistes apporteront également leurs animaux de basse-cour avec lesquels on s’efforcera d’organiser une grande basse-cour collective afin de décupler cette richesse. Cette tâche incombera à ceux que l’assemblée choisira.

6° Des écuries communales seront organisées afin que toutes les bêtes de trait soient réunies et soignées par un personnel compétent. Ainsi les conducteurs travailleront moins longtemps que le temps demandé pour les tâches agricoles ou les transports.

7° Les moutons seront groupés en troupeaux, et la Collectivité nommera des pâtres pour les soigner et les faire paître. Un spécialiste sera choisi pour l’abattage. C’est lui qui désignera quels moutons devront être sacrifiés.

8° Les produits de la terre et d’épicerie seront emmagasinés dans les locaux collectifs pour que leur contrôle soit mieux exercé.

9° On constituera une ou plusieurs coopératives ; celles-ci procureront les produits qu’il faudra obtenir au moyen des échanges ; elles distribueront les articles de consommation sur la présentation du carnet de producteur, et d’après les barèmes établis par l’assemblée.

10° Ces barèmes pourront être modifiés en plus ou en moins, selon la situation économique de la Collectivité.

11° Nul ne pourra consommer avec excès. En cas d’exception, et s’agissant d’un malade, la demande devra être justifiée par un certificat du médecin.

12° L’assemblée décidera des jours de vacances annuelles dont pourront bénéficier les membres de la Collectivité.

13° L’argent dont pourra disposer la Collectivité ne servira qu’à se procurer des marchandises dans les régions où la monnaie subsistera encore.

14° Dans toutes les branches du travail (agriculture, élevage, mines), les délégués pourront être réélus ; leurs instructions devront être respectées, faute de quoi la Collectivité prendrait les mesures qu’elle jugerait nécessaires.

15° Au-dessus de quinze ans, tous les membres de la Collectivité devront travailler. L’assemblée décidera de ce que devront faire les jeunes femmes mariées ou les inaptes au travail.

16° Les collectivistes de plus de soixante ans sont dispensés de travailler ; toutefois, si tel est leur désir et que leur état physique le leur permet, ils pourront se livrer à des travaux correspondant à leurs possibilités physiques pour aider la Collectivité.

17° Celui qui, sans cause justifiée, se séparera de la Collectivité, n’aura aucun droit aux biens collectifs.

18° Les résolutions seront prises à la majorité des assemblées.

19° Tout adhérent recevra un reçu des biens par lui apportés au moment de son adhésion.

20° L’assemblée est souveraine et ses accords feront loi, même s’ils modifient les présents statuts.

Tel est le Règlement collectiviste que nous nous engageons à appliquer. Fait à Salas Altas le 7 décembre 1936.

Espagne 1934-1939: De la révolution sociale anarchiste à la trahison communiste…

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Burnett Bolloten la guerre d’Espagne révolution et contre révolution 1934-1939

 

Autre Futur

 

29 Septembre 2015

 

url de l’article original:

http://www.autrefutur.net/Burnett-Bolloten-La-Guerre-d

 

Pourquoi ne pas aller passer ses vacances en Espagne ? C’est un beau pays, pittoresque, on y mange bien et le soleil change agréablement des brumes londoniennes. C’est probablement ce que s’est dit le jeune Burnett Bolloten, citoyen britannique et correspondant de l’agence de presse américaine AP. en juillet 1936.

Juillet 1936 ! Burnett Bolloten est de gauche, et sans être encarté nulle part, vaguement sympathisant du parti communiste. C’est un bon journaliste, habitué des enquêtes, des interviews. 17 juillet : Franco lance son coup d’Etat. La bourgeoisie républicaine, tétanisée, cherche à négocier, n’est pas loin de se rendre. Le mouvement ouvrier, CNT en tête, va en décider autrement. Et à la faveur de la résistance au coup d’Etat, va se développer la révolution sociale la plus radicale que le monde ait jamais connue.

Oubliées les vacances ! Burnett Bolloten multiplie les reportages, les entrevues avec des militants et des responsables de tout l’éventail politique et syndical républicain. Il n’est militant d’aucun parti, ce qui lui ouvre largement toutes les portes, d’autant qu’aussi bien la république que les révolutionnaires éprouvent le besoin de faire connaître à l’étranger la réalité de la situation espagnole.

Rapidement, Burnett Bolloten va se rendre compte que derrière l’unanimité de façade du gouvernement, des luttes sourdes agitent le camp républicain. Et surtout il se rend compte que le discours officiel, « il s’agit d’une lutte entre la démocratie et le fascisme, entre un gouvernement légal et des militaires factieux, » dissimule en fait une révolution sociale d’une ampleur encore inconnue. 
Mais en même temps, une conspiration du silence s’organise autour de cette révolution tandis que toutes les forces politiques, y compris, hélas, la direction de la puissante CNT, vont tenter de l’étouffer. 
Au premier rang de ces forces de la contre révolution, le Parti communiste d’Espagne, le PCE, et son appendice catalan, le Parti socialiste unifié de Catalogne, le PSUC. 
Groupuscule sans guère d’influence en dehors de quelques villes (notamment Madrid et Séville) le PCE va agir comme l’instrument docile de la politique étrangère de l’URSS dont les intérêts de grande puissance ne coïncident nullement avec ceux de la révolution espagnole. 
Inquiète de la montée en puissance du nazisme et dans une moindre mesure du fascisme italien, l’URSS cherche à constituer un front avec les démocraties occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne. L’URSS ne veut donc surtout pas apparaître comme une menace, comme l’hydre communiste menaçant les pays capitalistes, mais comme un rempart de la démocratie face à l’expansionnisme hitlérien. La révolution espagnole va lui fournir le meilleur prétexte pour prouver à la France et à la Grande-Bretagne qu’elle est seulement préoccupée par la défense de la légalité républicaine et démocratique et par la volonté de lutter contre la menace nazie. Mais dans le même temps, le parti communiste espagnol, force minuscule au départ, va rapidement viser l’hégémonie au sein du camp républicain tout en protestant de son indéfectible bonne foi démocratique. 
C’est ce double, ce triple jeu que va découvrir Burnett Bolloten et qu’il passera sa vie à décrire avec une rigueur quasi chirurgicale. La première édition de ce livre, en anglais, portera d’ailleurs le nom de The Grand Camouflage. Plusieurs éditions tant en anglais que dans différentes langues, notamment le français et l’espagnol, verront le jour au cours des années, jusqu’à la dernière, parue en 1991, sous le titre de The Spanish Civil War. Revolution and Counterrevolution. C’est cette ultime version, dont les dernières épreuves ont été corrigées par Burnett Bollotten juste avant sa mort, qui est aujourd’hui parue aux éditions Agone, dans une excellente traduction due à Etienne Dobenesque, et dans une édition très soigneusement établie par Philippe Olivera et Thierry Discepolo. 
Cette dernière version reprend avec des modifications considérables la traduction en français parue en 1977, avec cinq nouvelles parties totalement inédites. C’est dire que l’on a affaire à un ouvrage bien différent de celui qui passait déjà pour une véritable somme sur la guerre et la révolution espagnoles. 
Aux côtés du classique de Pierre Broué et Emile Témine, la Révolution et la guerre d’Espagne, de l’Espagne libertaire de Gaston Leval, de l’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire de Frank Mintz, de Révolution et contre révolution en Catalogne de Carlos Semprun Maura, du Mouvement anarchiste en Espagne de César M. Lorenzo et de quelques autres, le livre de Burnett Bollotten (plus d’un millier de pages !) apparaît comme l’un des ouvrages majeurs sur la question. 
Non qu’il soit au-dessus de toute critique et notre ami Frank Mintz a pointé quelques insuffisances dans ses appréciations du mouvement de collectivisation, notamment dans le domaine industriel : http://www.fondation-besnard.org/sp…. Pour autant, ces quelques réserves, justifiées, ne diminuent en rien l’intérêt majeur de cet ouvrage qui réside avant tout dans l’examen impitoyable des menées communistes aussi bien au sein des différents gouvernements qu’à l’arrière et sur les fronts. 
On connaissait déjà, bien sûr, la façon dont un parti plutôt squelettique s’était gonflé comme une outre dans les quelques mois qui suivirent l’explosion révolutionnaire en se présentant avant tout comme un parti d’ordre et de discipline. Comment il avait rallié de larges fractions de la petite bourgeoisie, des fonctionnaires, de la police et de l’armée effrayées par l’ouragan révolutionnaire qui menaçait de les emporter. On savait comment ce parti qui manquait cruellement non seulement d’une base ouvrière mais aussi de cadres compétents, avait été cornaqué par les centaines de « conseillers » soviétiques qui l’avaient infiltré dans tous les rouages de l’appareil d’Etat et notamment dans l’armée. On connaissait le chantage aux armes pratiqué par l’URSS, ces armes payées par l’or de la banque d’Espagne commodément envoyé par bateau dans la « patrie des travailleurs. »

Il manquait pourtant la description minutieuse des manœuvres, complots et assassinats qui avaient fini par assurer au parti stalinien une place dominante au sein de l’appareil républicain. Pour ce faire, Burnett Bolloten s’appuie sur une documentation immense, le plus souvent de première main, même s’il n’ignore rien de l’imposante littérature sur le sujet. Il a été journaliste, il est devenu historien, manifestant dans l’un et l’autre domaine des qualités et une rigueur impressionnantes.

A la lecture de son ouvrage, on reste également confondu devant la pusillanimité et parfois la couardise non seulement du parti socialiste, manipulé ou écrasé quand certains de ses militants se rebiffaient, ce qui, au fond, n’est guère surprenant, mais surtout de la direction de la CNT, principale force révolutionnaire d’Espagne, qui, par antifascisme politicien, a laissé l’Etat républicain dominé par les communistes dépouiller lentement la révolution de toutes ses conquêtes, a laissé les staliniens assassiner ses militants sans réagir. 


L’année 2016 verra le quatre-vingtième anniversaire du début de la révolution espagnole et l’on peut craindre les commémorations les plus affligeantes, depuis les universitaires, soulagés de pouvoir embaumer dans les draps du savoir historique l’insurrection qui partit à l’assaut du ciel, mais aussi des « anarchosyndicalistes » patentés, plus soucieux de revendiquer des étiquettes prestigieuses que d’agir aujourd’hui pour en finir avec le capital. 

Pourtant, le plus bel hommage que nous pouvons rendre à nos camarades qui ont accompli ce qui reste à ce jour la révolution la plus radicale que le monde ait jamais connue, c’est bien de poursuivre leur combat pour l’émancipation du genre humain.