Archive pour errico malatesta pratique anarchiste

Résistance politique: Anarchie et organisation (Errico Malatesta)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , on 22 janvier 2018 by Résistance 71

Anarchie et organisation

 

Errico Malatesta (1927)

 

Un opuscule français intitulé: “Plateforme d’organisation de l’Union générale des Anarchistes (Projet)“ me tombe entre les mains par hasard. (On sait qu’aujourd’hui les écrits non fascistes ne circulent pas en Italie.)

C’est un projet d’organisation anarchique, publié sous le nom d’un “ Groupe d’anarchistes russes à l’étranger “ et qui semble plus spécialement adressé aux camarades russes. Mais il traite de questions qui intéressent tous les anarchistes et, de plus, il est évident qu’il recherche l’adhésion des camarades de tous les pays, du fait même d’être écrit en français. De toute façon, il est utile d’examiner, pour les Russes comme pour tous, si le projet mis en avant est en harmonie avec les principes anarchistes et si sa réalisation servirait vraiment la cause de l’anarchisme. Les mobiles des promoteurs sont excellents. Ils déplorent que les anarchistes n’aient pas eu et n’aient pas sur les événements de la politique sociale une influence proportionnée à la valeur théorique et pratique de leur doctrine, non plus qu’à leur nombre, à leur courage, à leur esprit de sacrifice, et ils pensent que la principale raison de cet insuccès relatif est l’absence d’une organisation vaste, sérieuse. Effective.

Jusqu’ici, en principe, je serais d’accord.

L’organisation n’est que la pratique de la coopération et de la solidarité, elle est la condition naturelle, nécessaire de la vie sociale, elle est un fait inéluctable qui s’impose à tous, tant dans la société humaine en général que dans tout groupe de gens ayant un but commun à atteindre.

L’homme ne veut et ne peut vivre isolé, il ne peut même pas devenir véritablement homme et satisfaire ses besoins matériels et moraux autrement qu’en société et avec la coopération de ses semblables. Il est donc fatal que tous ceux qui ne s’organisent pas librement, soit qu’ils ne le puissent pas, soit qu’ils n’en sentent pas la pressante nécessité, aient à subir l’organisation établie par d’autres individus ordinairement constitués en classes ou groupes dirigeants, dans le but d’exploiter à leur propre avantage le travail d’autrui.

Et l’oppression millénaire des masses par un petit nombre de privilégiés a toujours été la conséquence de l’incapacité de la plupart des individus à s’accorder, à s’organiser sur la base de la communauté d’intérêts et de sentiments avec les autres travailleurs pour produire, pour jouir et pour, éventuellement, se défendre des exploiteurs et oppresseurs. L’anarchisme vient remédier à cet état de choses avec son principe fondamental d’organisation libre, créée et maintenue par la libre volonté des associés sans aucune espèce d’autorité, c’est-à-dire sans qu’aucun individu ait le droit d’imposer aux autres sa propre volonté. Il est donc naturel que les anarchistes cherchent à appliquer à leur vie privée et à la vie de leur parti ce même principe sur lequel, d’après eux, devrait être fondé toute la société humaine.

Certaines polémiques laisseraient supposer qu’il y a des anarchistes réfractaires à toute organisation; mais en réalité, les nombreuses, trop nombreuses discussions que nous avons sur ce sujet, même quand elles sont obscurcies par des questions de mots ou envenimées par des questions de personnes, ne concernent au fond, que le mode et non le principe d’organisation. C’est ainsi que des camarades, en paroles les plus opposées à l’organisation, s’organisent comme les autres et souvent mieux que les autres, quand ils veulent sérieusement faire quelque chose. La question, je le répète, est toute dans l’application.

Je devrais donc regarder avec sympathie l’initiative de ces camarades russes, convaincu comme je le suis qu’une organisation plus générale, mieux formée, plus constante que celles qui ont été jusqu’ici réalisées par les anarchistes, même si elle n’arriverait pas à éliminer toutes les erreurs, toutes les insuffisances, peut-être inévitables dans un mouvement qui, comme le nôtre, devance les temps et qui, pour cela, se débat contre l’incompréhension, l’indifférence et souvent l’hostilité du plus grand nombre, serait tout au moins, indubitablement, un important élément de force et de succès, un puissant moyen de faire valoir nos idées.

Je crois surtout nécessaire et urgent que les anarchistes s’organisent pour influer sur la marche que suivent les masses dans leur lutte pour les améliorations et l’émancipation. Aujourd’hui, la plus grande force de transformation sociale est le mouvement ouvrier (mouvement syndical) et de sa direction dépend, en grande partie, le cours que prendront les événements et le but auquel arrivera la prochaine révolution. Par leurs organisations, fondées pour la défense de leurs intérêts, les travailleurs acquièrent la conscience de l’oppression sous laquelle ils ploient et de l’antagonisme qui les sépare de leurs patrons, ils commencent à aspirer à une vie supérieure, ils s’habituent à la lutte collective et à la solidarité et peuvent réussir à conquérir toutes les améliorations compatibles avec le régime capitaliste et étatiste. Ensuite, c’est ou la révolution ou la réaction.

Les anarchistes doivent reconnaître l’utilité et l’importance du mouvement syndical, ils doivent en favoriser le développement et en faire un des leviers de leur action, s’efforçant de faire aboutir la coopération du syndicalisme et des autres force qui comporte la suppression des classes, la liberté totale, l’égalité, la paix et la solidarité entre tous les êtres humains. Mais ce serait une illusion funeste que de croire, comme beaucoup le font, que le mouvement ouvrier aboutira de lui-même, en vertu de sa nature même, à une telle révolution. Bien au contraire: dans tous les mouvements fondés sur des intérêts matériels et immédiats (et l’on ne peut établir sur d’autres fondements un vaste mouvement ouvrier), il faut le ferment, la poussée, l’oeuvre concertée des hommes d’idées qui combattent et se sacrifient en vue d’un idéal à venir. Sans ce levier, tout mouvement tend fatalement à s’adapter aux circonstances, il engendre l’esprit conservateur, la crainte des changements chez ceux qui réussissent à obtenir des conditions meilleures. Souvent de nouvelles classes privilégiées sont crées, qui s’efforcent de faire supporter, de consolider l’état de choses que l’on voudrait abattre.

D’où la pressante nécessité d’organisations proprement anarchistes qui, à l’intérieur comme en dehors des syndicats, luttent pour l’intégrale réalisation de l’anarchisme et cherchent à stériliser tous les germes de corruption et de réaction,

Mais il est évident que pour atteindre leur but, les organisations anarchistes doivent, dans leur constitution et dans leur fonctionnement, être en harmonie avec les principes de l’anarchie. Il faut donc qu’elles ne soient en rien imprégnées d’esprit autoritaire, qu’elles sachent concilier la libre action des individus avec la nécessité et le plaisir de la coopération, qu’elles servent à développer la conscience et la capacité d’initiative de leurs membres et soient un moyen éducatif dans le milieu où elles opèrent et une préparation morale et matérielle à l’avenir désiré.

Le projet en question répond-il à ces exigences? Je crois que non. Je trouve qu’au lieu de faire naître chez les anarchistes un plus grand désir de s’organiser, il semble fait pour confirmer le préjugé de beaucoup de camarades qui pensent que s’organiser c’est se soumettre à des chefs, adhérer à un organisme autoritaire, centralisateur, étouffant toute libre initiative. En effet, dans ces statuts sont précisément exprimées les propositions que quelques-uns, contre l’évidence et malgré nos protestations, s’obstinent à attribuer à tous les anarchistes qualifiés d’organisateurs.

Examinons:

Tout d’abord il me semble que c’est une idée fausse (et en tout cas irréalisable) de réunir tous les anarchistes en une “Union générale”, c’est-à-dire, ainsi que le précise le Projet, en une seule collectivité révolutionnaire active.

Nous, anarchistes, nous pouvons nous dire tous du même parti si, par le mot parti, on entend l’ensemble de tous ceux qui sont d’un même côté, qui ont les mêmes aspirations générales, qui, d’une manière ou d’une autre, luttent pour la même fin contre des adversaires et des ennemis communs. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit possible- et peut-être n’est-il pas désirable- de nous réunir tous en une même association déterminée. Les milieux et les conditions de lutte diffèrent trop, les modes possibles d’action qui se partagent les préférences des uns et des autres sont trop nombreux et trop nombreuses aussi les différences de tempérament et les incompatibilités personnelles pour qu’une Union générale, réalisée sérieusement, ne devienne pas un obstacle aux activités individuelles et peut-être même une cause des plus âpres luttes intestines, plutôt qu’un moyen pour coordonner et totaliser les efforts de tous.

Comment, par exemple, pourrait-on organiser de la même manière et avec le même personnel, une association publique faite pour la propagande et l’agitation au milieu des masses, et une société secrète, contrainte par les conditions politiques où elle opère, à cacher à l’ennemi ses buts, ses moyens, ses agents? Comment la même tactique pourrait-elle être adoptée par les éducationnistes persuadés qu’il suffit de la propagande et de l’exemple de quelques-uns pour transformer graduellement les individus et, par conséquent, la société et les révolutionnaires convaincus de la nécessité d’abattre par la violence un état de choses qui ne se soutient que par la violence, et de créer, contre la violence des oppresseurs, les conditions nécessaires au libre exercice de la propagande et à l’application pratique des conquêtes idéales? Et comment garder unis des gens qui, pour des raisons particulières, ne s’aiment et ne s’estiment pas et, pourtant, peuvent également être de bons et utiles militants de l’anarchisme?

D’autre part, les auteurs du Projet déclarent inepte l’idée de créer une organisation réunissant les représentants des diverses tendances de l’anarchisme. Une telle organisation, disent-ils, “ incorporant des éléments théoriquement et pratiquement hétérogènes, ne serait qu’un assemblage mécanique d’individus qui ont une conception différente de toutes les questions concernant le mouvement anarchiste; elle se désagrégerait infailliblement à peine mise à l’épreuve des faits et de la vie réelle “.

Fort bien. Mais alors, s’ils reconnaissent l’existence des anarchistes des autres tendances, ils devront leur laisser le droit de s’organiser à leur tour et de travailler pour l’anarchie de la façon qu’ils croient la meilleure. Ou bien prétendront-ils mettre hors de l’anarchisme, excommunier tous ceux qui n’acceptent pas leur programme? Ils disent bien vouloir regrouper en une seule organisation tous les éléments sains du mouvement libertaire, et, naturellement, ils auront tendance à juger sains seulement ceux qui pensent comme eux. Mais que feront-ils des éléments malsains?

Certainement il y a, parmi ceux qui se disent anarchistes, comme dans toute collectivité humaine, des éléments de différentes valeurs et, qui pis est, il en est qui font circuler au nom de l’anarchisme des idées qui n’ont avec lui que de bien douteuses affinités. Mais comment éviter cela? La vérité anarchiste ne peut pas et ne doit pas devenir le monopole d’un individu ou d’un comité. Elle ne peut pas dépende des décisions de majorités réelles ou fictives. Il est seulement nécessaire- et il serait suffisant- que tous aient et exercent le plus ample droit de libre critique et que chacun puisse soutenir ses propres idées et choisir ses propres compagnons. Les faits jugeront en dernière instance et donneront raison à qui a raison.

Abandonnons donc l’idée de réunir tous les anarchistes en une seule organisation, considérons cette “ Union générale “ que nous proposent les Russes comme ce qu’elle serait en réalité: l’union d’un certain nombre d’anarchistes, et voyons si le mode d’organisation proposé est conforme aux principes et aux méthodes anarchistes et s’il peut aider au triomphe de l’anarchisme. Encore une fois, il me semble que non. Je ne mets pas en doute le sincère anarchisme de ces camarades russes; ils veulent réaliser le communisme anarchiste et cherchent la manière d’y arriver le plus vite possible. Mais il ne suffit pas de vouloir une chose, il faut encore employer les moyens opportuns pour l’obtenir, de même que pour aller à un endroit il faut prendre la route qui y conduit, sous peine d’arriver en tout autre lieu. Or, toute l’organisation proposée étant du type autoritaire, non seulement elle ne faciliterait pas le triomphe du communisme anarchiste, mais elle fausserait l’esprit anarchiste et aurait des résultats contraires à ceux que ses organisateurs en attendent.

En effet, une “ Union générale “ consisterait en autant d’organisations partielles qu’il y aurait de secrétariats pour en diriger idéologiquement l’oeuvre politique et technique, et il y aurait un Comité exécutif de l’Union chargé d’exécuter les décisions prises par l’Union, de “ diriger l’idéologie et l’organisation des groupes conformément à l’idéologie et à la ligne de tactique de l’Union “.

Est-ce là de l’anarchisme? C’est à mon avis, un gouvernement et une église. Il y manque, il est vrai, la police et les baïonnettes, comme manquent les fidèles disposer à accepter l’idéologie dictée d’en haut, mais cela signifie simplement que ce gouvernement serait un gouvernement impuissant et impossible et que cette église serait une pépinière de schismes et d’hérésies. L’esprit, la tendance restent autoritaires et l’effet éducatif serait toujours antianarchiste.

Écoutez plutôt: “ L’organe exécutif du mouvement libertaire général- l’Union anarchiste- adopte le principe de la responsabilité collective; toute l’Union sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de chacun de ses membres, et chaque membre sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de l’Union. “

Et après cette négation absolue de toute indépendance individuelle, de toute liberté d’initiative et d’action, les promoteurs, se souvenant d’être anarchistes, se disent fédéralistes et tonnent contre la centralisation dont les résultats inévitables sont, disent-ils, l’asservissement et la mécanisation de la vie sociale et de la vie des partis.

Mais si l’Union est responsable de ce que fait chacun de ses membres, comment laisser à chaque membre en particulier et aux différents groupes la liberté d’appliquer le programme commun de la façon qu’ils jugent la meilleure? Comment peut-on être responsable d’un acte si l’on a pas la faculté de l’empêcher? Donc l’Union, et pour elle le Comité exécutif, devrait surveiller l’action de tous les membres en particulier, et leur prescrire ce qu’ils ont à faire ou à ne pas faire, et comme le désaveu du fait accompli n’atténue pas une responsabilité formellement acceptée d’avance, personne ne pourrait faire quoi que ce soit avant d’en avoir obtenu l’approbation, la permission du Comité. Et, d’autre part, un individu peut-il accepter la responsabilité des actes d’une collectivité avant de savoir ce qu’elle fera, et comment peut-il l’empêcher de faire ce qu’il désapprouve ?

De plus, les auteurs du Projet disent que c’est l’Union qui veut et dispose. Mais quand on dit volonté de l’Union, entend-on volonté de tous ses membres? En ce cas, pour que l’Union puisse agir, il faudrait que tous ses membres, sur toutes les questions, aient toujours exactement la même opinion. Or, il est naturel que tous soient d’accord sur les principes généraux et fondamentaux, sans quoi ils ne seraient pas unis, mais on ne peut supposer que des être pensants soient tous et toujours du même avis sur ce qu’il convient de faire en toutes circonstances et sur le choix des personnes à qui confier la charge d’exécuter et de diriger.

En réalité, ainsi qu’il résulte du texte même du Projet- par volonté de l’Union on ne peut entendre que la volonté de la majorité, volonté exprimée par des Congrès qui nomment et contrôlent le Comité exécutif et qui décident sur toutes les questions importantes. Les Congrès, naturellement, seraient composés de représentants élus à la majorité dans chaque groupe adhérant et ces représentants décideraient de ce qui serait à faire, toujours à la majorité des voix. Donc, dans la meilleure hypothèse, les décisions seraient prises par une majorité de majorité qui pourrait fort bien, en particulier quand les opinions en présence seraient plus de deux, ne plus représenter qu’une minorité.

Il est, en effet, à remarquer que, dans les conditions où vivent et luttent les anarchistes, leurs Congrès sont encore moins représentatifs que ne le sont les Parlements bourgeois, et leur contrôle sur les organes exécutifs, si ceux-ci ont un pouvoir autoritaire, se produit rarement à temps de manière efficace. Aux Congrès anarchistes, en pratique, va qui veut et qui peut, qui a ou trouve l’argent nécessaire et n’est pas empêché par des mesures policières. On y rencontre autant de ceux qui représentent eux-même seulement ou un petit nombre d’amis, que de ceux qui portent réellement les opinions et les désirs d’une nombreuse collectivité. Et sauf les précautions à prendre contre les traîtres et les espions, et aussi à cause même de ces précautions nécessaires, une sérieuse vérification des mandats et de leurs valeur est impossible.

De toute façon, nous sommes en plein système majoritaire, en plein parlementarisme.

On sait que les anarchistes n’admettent pas le gouvernement de la majorité (démocratie), pas plus qu’il n’admettent le gouvernement d’un petit nombre (aristocratie, oligarchie, ou dictature de classe ou de parti), ni celui d’un seul (autocratie, monarchie, ou dictature personnelle).

Les anarchistes ont mille fois fait la critique du gouvernement dit de la majorité qui, dans l’application pratique, conduit toujours à la domination d’une petite minorité. Faudra-t-il la refaire encore une fois à l’usage de nos camarades russes?

Certes les anarchistes reconnaissent que, dans la vie en commun, il est souvent nécessaire que la minorité se conforme à l’avis de la majorité. Quand il y a nécessité ou utilité évidente de faire une chose et que, pour la faire, il faut le concours de tous, le petit nombre doit sentir la nécessité de s’adapter à la volonté du grand nombre. D’ailleurs, en général, pour vivre ensemble en paix sous un régime d’égalité, il est nécessaire que tous soient animés d’un esprit de concorde, de tolérance, de souplesse. Mais cette adaptation d’une partie des associés à l’autre partie doit être réciproque, volontaire, dériver de la conscience de la nécessité et de la volonté de chacun de ne pas paralyser la vie sociale par son obstination. Elle ne doit pas être imposée comme principe et comme règle statutaire. C’est un idéal qui, peut-être, dans la pratique de la vie sociale générale, sera difficile à réaliser de façon absolue, mais il est certain que tout groupement humain est d’autant plus voisin de l’anarchie que l’accord entre la minorité et la majorité est plus libre, plus spontané, et imposé seulement par la nature des choses.

Donc, si les anarchistes nient à la majorité le droit de gouverner dans la société humaine générale, où l’individu est pourtant contraint d’accepter certaines restrictions parce qu’il ne peut s’isoler sans renoncer aux conditions de la vie humaine, s’ils veulent que tout se fasse par libre accord entre tous, comment serait-il possible qu’ils adoptent le gouvernement de la majorité dans leurs associations essentiellement libres et volontaires et qu’ils commencent par déclarer qu’ils se soumettent aux décisions de la majorité avant même de savoir ce qu’elles seront?

Que l’anarchie, l’organisation libre sans domination de la majorité sur la minorité, et vice versa, soit qualifiée, par ceux qui ne sont pas anarchistes, d’utopie irréalisable ou seulement réalisable dans un très lointain avenir, cela se comprend; mais il est inconcevable que ceux qui professent des idées anarchistes et voudraient réaliser l’anarchie, ou tout au moins s’en approcher sérieusement aujourd’hui plutôt que demain, que ceux-là même renient les principes fondamentaux de l’anarchisme dans l’organisation même par laquelle ils se proposent de combattre pour son triomphe.

Une organisation anarchiste doit, selon moi, être établie sur des bases bien différentes de celles que nous proposent ces camarades russes. Pleine autonomie, pleine indépendance et, par conséquence, pleine responsabilité des individus et des groupes; libre accord entre ceux qui croient utile de s’unir pour coopérer à une oeuvre commune, devoir moral de maitenir les engagements pris et de ne rien faire qui soit en contradiction avec le programme accepté. Sur ces bases, s’adaptent les formes pratiques, les instruments aptes à donner une vie réelle à l’organisation: groupes, fédérations de groupes, fédérations de fédérations, réunions, congrès, comités chargés de la correspondance ou d’autres fonctions. Mais tout cela doit être fait librement de manière à ne pas entraver la pensée et l’initiative des individus et seulement pour donner plus de portée à des effets qui seraient impossibles ou à peu près inefficaces s’ils étaient isolés.

De cette manière, les Congrès, dans une organisation anarchiste, tout en souffrant, en tant que corps représentatifs, de toutes les imperfections que j’ai signalées, sont exempts de toute autoritarisme parce qu’ils ne font pas la loi, n’imposent pas aux autres leurs propres délibérations. Ils servent à maintenir et à étendre les rapports personnels entre les camarades les plus actifs, à résumer et provoquer l’étude de programmes sur les voies et moyens d’action, à faire connaître à tous la situation des diverses régions et l’action la plus urgente en chacune d’elles, à formuler les diverses opinions ayant cours parmi les anarchistes et à en faire une sorte de statistique, et leur décision ne sont pas des règles obligatoires, mais des suggestions, des conseils, des propositions à soumettre à tous les intéressés, elles ne deviennent obligatoires et exécutives que pour ceux qui les acceptent. Les organes de correspondance, etc. – n’ont aucun pouvoir de direction, ne prennent d’initiatives que pour le compte de ceux qui sollicitent et approuvent ces initiatives, n’ont aucune autorité pour imposer leurs propres vues qu’ils peuvent assurément soutenir et propager en tant que groupes de camarades, mais qu’ils ne peuvent pas présenter comme opinion officielle de l’organisation. Ils publient les résolutions des Congrès, les opinions et les propositions que groupes et individus leur communiquent; ils sont utiles à qui veut s’en servir pour de plus faciles relations entre les groupes et pour la coopération entre ceux qui sont d’accord sur les diverses initiatives, mais libres à chacun de correspondre directement avec qui bon lui semble ou de se servir d’autres comités nommés par des groupes spéciaux. Dans une organisation anarchiste, chaque membre peut professer toutes les opinions et employer toutes les tactiques qui ne sont pas en contradiction avec les principes acceptés et ne nuisent pas à l’activité des autres. En tous les cas, une organisation donnée dure aussi longtemps que les raisons d’union sont plus fortes que les raisons de dissolution; dans le cas contraire elle se dissout et laisse place à d’autres groupements plus homogènes. Certes la durée, la permanence d’une organisation est condition de succès dans la longue lutte que nous avons à soutenir et, d’autre part, il est naturel que toute institution aspire, par instinct, à durer indéfiniment. Mais la durée d’une organisation libertaire doit être la conséquence de l’affinité spirituelle de ses membres et des possibilités d’adaptation de sa constitution aux changements des circonstances; quand elle n’est plus capable d’une mission utile, le mieux est qu’elle meure.

Ces camarades russes trouveront peut-être qu’une organisation telle que je la conçois et telle qu’elle a déjà été réalisée, plus ou moins bien, à différentes époques, est de peu d’efficacité. Je comprends. Ces camarades sont obsédés par le succès des bolchevistes dans leur pays; ils voudraient, à l’instar des bolchevistes, réunir les anarchistes en une sorte d’armée disciplinée qui, sous la direction idéologique et pratique de quelques chefs, marchât, compacte, à l’assaut des régimes actuels et qui, la victoire matérielle obtenue, dirigeât la constitution de la nouvelle société. Et peut-être est-il vrai qu’avec ce système, en admettant que des anarchistes s’y prêtent et que les chefs soient des hommes de génie, notre force matérielle deviendrait plus grande. Mais pour quels résultats? N’adviendrait-il pas de l’anarchisme ce qui est advenu en Russie du socialisme et du communisme? Ces camarades sont impatients du succès, nous le sommes aussi, mais il ne faut pas, pour vivre et vaincre, renoncer aux raisons de la vie et dénaturer l’éventuelle victoire. Nous voulons combattre et vaincre, mais comme des anarchistes et pour l’anarchie.

= = =

Lectures connexes:

Manifeste de la societe des societes

Inevitable_anarchie_Kropotkine

L’anarchie pour la jeunesse

faramineuse conversation sur l’avenir (Père Peinard 1896)

Appel au Socialisme (PDF)

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Publicités

Résistance politique: Analyse visionnaire sur le syndicalisme (Errico Malatesta)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 12 janvier 2018 by Résistance 71

Intervention au congrès anarchiste d’Amsterdam au sujet du syndicalisme

Errico Malatesta (1907)

Je tiens à déclarer tout de suite que je ne développerai ici que les parties de ma pensée sur lesquelles je suis en désaccord avec les précédents orateurs, et tout particulièrement avec Monatte. Agir autrement serait vous infliger de ces répétitions oiseuses qu’on peut se permettre dans les meetings, quand on parle pour un public d’adversaires ou d’indifférents. Mais ici nous sommes entres camarades, et certes aucun d’entre vous, en m’entendant critiquer ce qu’il y a de critiquable dans le syndicalisme, ne sera tenté de me prendre pour un ennemi de l’organisation et de l’action des travailleurs ; ou alors celui-là me connaîtrait bien mal !

La conclusion à laquelle en est venu Monatte, c’est que le syndicalisme est un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale. En d’autres termes, Monatte a déclaré que « le syndicalisme se suffit à lui-même ». Et voilà, selon moi, une doctrine radicalement fausse. Combattre cette doctrine sera l’objet de ce discours.

Le syndicalisme, ou plus exactement le mouvement ouvrier (le mouvement ouvrier est un fait que personne ne peut ignorer, tandis que le syndicalisme est une doctrine, un système, et nous devons éviter de les confondre) le mouvement ouvrier, dis-je a toujours trouvé en moi un défenseur résolu, mais non aveugle. C’est que je voyais en lui un terrain particulièrement propice à notre propagande révolutionnaire, en même temps qu’un point de contact entre les masses et nous. Je n’ai pas besoin d’insister là-dessus. On me doit cette justice que je n’ai jamais été de ces anarchistes intellectuels qui, lorsque la vieille Internationale eut été dissoute, se sont bénévolement enfermés dans la tour d’ivoire de la pure spéculation ; que je n’ai cessé de combattre, partout où je la rencontrais, en Italie, en France, en Angleterre et ailleurs, cette attitude d’isolement hautain, ni de pousser de nouveau les compagnons dans cette voie que les syndicalistes, oubliant un passé glorieux, appellent nouvelle, mais qu’avaient déjà entrevue et suivie, dans l’Internationale, les premiers anarchistes.

Je veux, aujourd’hui comme hier, que les anarchistes entrent dans le mouvement ouvrier. Je suis, aujourd’hui comme hier, un syndicaliste, en ce sens que je suis partisan des syndicats. Je ne demande pas des syndicats anarchistes qui légitimeraient, tout aussitôt des syndicats social-démocratiques, républicains, royalistes ou autres et seraient, tout au plus, bons à diviser plus que jamais la classe ouvrière contre elle-même. Je ne veux pas même de syndicats dits rouges, parce que je ne veux pas de syndicats dits jaunes. Je veux au contraire des syndicats largement ouverts à tous les travailleurs sans distinction d’opinions, des syndicats absolument neutres.

Donc je suis pour la participation la plus active possible au mouvement ouvrier. Mais je le suis avant tout dans l’intérêt de notre propagande dont le champ se trouverait ainsi considérablement élargi. Seulement cette participation ne peut équivaloir en rien à une renonciation à nos plus chères idées. Au syndicat, nous devons rester des anarchistes, dans toute la force et toute l’ampleur de ce terme. Le mouvement ouvrier n’est pour moi qu’un moyen, – le meilleur évidemment de tous les moyens qui nous sont offerts. Ce moyen, je me refuse à le prendre pour un but, et même je n’en voudrais plus s’il devait nous faire perdre de vue l’ensemble de nos conceptions anarchistes, ou plus simplement nos autres moyens de propagande et d’agitation.

Les syndicalistes, au rebours, tendent à faire du moyen une fin, à prendre la partie pour le tout. Et c’est ainsi que, dans l’esprit de quelques-uns de nos camarades, le syndicalisme est en train de devenir une doctrine nouvelle et de menacer l’anarchisme dans son existence même. Or, même s’il se corse de l’épithète bien inutile de révolutionnaire, le syndicalisme n’est et ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible -et encore !- que l’amélioration des conditions de travail. Je n’en chercherai d’autre preuve que celle qui nous est offerte par les grandes unions nord-américaines. Après s’être montrées d’un révolutionnarisme radical, aux temps où elles étaient encore faibles, ces unions sont devenues, à mesure qu’elles croissaient en force et en richesse, des organisations nettement conservatrices, uniquement occupées à faire de leurs membres des privilégiés dans l’usine, l’atelier ou la mine et beaucoup moins hostiles au capitalisme patronal qu’aux ouvriers non organisés, à ce prolétariat en haillons flétri par la social-démocratie ! Or ce prolétariat toujours croissant de sans-travail, qui ne compte pas pour le syndicalisme, ou plutôt qui ne compte pour lui que comme obstacle, nous ne pouvons pas l’oublier, nous autres anarchistes, et nous devons le défendre parce qu’il est le pire des souffrants.

Je le répète : il faut que les anarchistes aillent dans les unions ouvrières. D’abord pour y faire de la propagande anarchiste : ensuite parce que c’est le seul moyen pour nous d’avoir à notre disposition, le jour voulu, des groupes capables de prendre en mains la direction de la production, nous devons y aller enfin pour réagir énergiquement contre cet état d’esprit détestable qui incline les syndicats à ne défendre que des intérêts particuliers.

L’erreur fondamentale de Monatte et de tous les syndicalistes révolutionnaires provient, selon moi, d’une conception beaucoup trop simpliste de la lutte de classe. C’est la conception selon laquelle les intérêts économiques de tous les ouvriers -de la classe ouvrière- seraient solidaires, la conception selon laquelle il suffit que des travailleurs prennent en mains la défense de leurs intérêts propres pour défendre du même coup les intérêts de tout le prolétariat contre le patronat. La réalité est , selon moi, bien différente.

Les ouvriers, comme les bourgeois, comme tout le monde, subissent cette loi de concurrence universelle qui dérive du régime de la propriété privée et qui ne s’éteindra qu’avec celui-ci. Il n’y a donc pas de classes, au sens propre du mot, puisqu’il n’y a pas d’intérêts de classes. Au sein de la « classe » ouvrière elle-même, existent, comme chez les bourgeois, la compétition et la lutte. Les intérêts économiques de telle catégorie ouvrière sont irréductiblement en opposition avec ceux d’une autre catégorie. Et l’on voit parfois qu’économiquement et moralement certains ouvriers sont beaucoup plus près de la bourgeoisie que du prolétariat. Comélissen nous a fourni des exemples de ce fait pris en Hollande même. Il y en a d’autres. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que, très souvent, dans les grèves, les ouvriers emploient la violence… contre la police ou les patrons ? Non pas : contre les Kroumirs (note : En Italie et en Suisse, on appelle ainsi les jaunes, ceux qui travaillent en temps de grève.) qui pourtant sont des exploités comme eux et même plus disgraciés encore, tandis que les véritables ennemis de l’ouvrier, les seuls obstacles à l’égalité sociale, ce sont les policiers et les patrons.

Cependant , parmi les prolétaires, la solidarité morale est possible, à défaut de la solidarité économique. Les ouvriers qui se cantonnent dans la défense de leurs intérêts corporatifs ne la connaîtront pas, mais elle naîtra du jour ou une volonté commune de transformation sociale aura fait d’eux des hommes nouveaux. La solidarité, dans la société actuelle, ne peut être que le résultat de la communion au sein d’un même idéal. Or c’est le rôle des anarchistes d’éveiller les syndicats à l’idéal, en les orientant peu à peu vers la révolution sociale, – au risque de nuire à ces  » avantages immédiats  » dont nous les voyons aujourd’hui si friands.

Que l’action syndicale comporte des dangers, c’est ce qu’il ne faut plus songer à nier. Le plus grand de ces dangers est certainement, dans l’acceptation par le militant de fonctions syndicales, surtout quand celles-ci sont rémunérées. Règle générale : l’anarchiste qui accepte d’être le fonctionnaire permanent et salarié d’un syndicat est perdu pour la propagande, perdu pour l’anarchisme ! Il devient désormais l’obligé de ceux qui le rétribuent et, comme ceux-ci ne sont pas anarchistes, le fonctionnaire salarié placé désormais entre sa conscience et son intérêt, ou bien suivra sa conscience et perdra sa son poste, ou bien suivra son intérêt et alors, adieu l’anarchisme !

Le fonctionnaire est dans le mouvement ouvrier un danger qui n’est comparable qu’au parlementarisme : l’un et l’autre mènent à la corruption et de la corruption à la mort, il n’y a pas loin.

Et maintenant, passons à la grève générale.

Pour moi, j’en accepte le principe que je propage tant que je puis depuis des années. La grève générale m’a toujours paru un moyen excellent pour ouvrir la révolution sociale. Toutefois gardons-nous bien de tomber dans l’illusion néfaste qu’avec la grève générale, l’insurrection armée devient une superfétation.

On prétend qu’en arrêtant brutalement la production, les ouvriers en quelques jours affameront la bourgeoisie qui, crevant de faim, sera bien obligée de capituler. Je ne puis concevoir absurdité plus grande. Les premiers à crever la faim, en temps de grève générale, ce ne seraient pas les bourgeois qui disposent de tous les produits accumulés, mais les ouvriers qui n’ont que leur travail pour vivre. La grève générale telle qu’on nous la décrit d’avance est une pure utopie. Ou bien l’ouvrier, crevant de faim après trois jours de grève, rentrera à l’atelier, la tête basse, et nous compterons une défaite de plus. Ou bien, il voudra s’emparer des produits de vive force. Qui trouvera-t-il devant lui pour l’en empêcher ? Des soldats, des gendarmes, sinon les bourgeois eux-mêmes, et alors il faudra bien que la question se résolve à coups de fusils et de bombes. Ce sera l’insurrection, et la victoire restera au plus fort.

Préparons-nous donc à cette insurrection inévitable, au lieu de nous borner à préconiser la grève générale, comme une panacée s’appliquant à tous les maux. Qu’on n’objecte pas que le gouvernement est armé jusqu’aux dents et sera toujours plus fort que les révoltés. A Barcelone, en 1902, la troupe n’était pas nombreuse. Mais on n’était pas préparé à la lutte armée et les ouvriers, ne comprenant pas que le pouvoir politique était le véritable adversaire, envoyaient des délégués au gouverneur pour lui demander de faire céder les patrons.

D’ailleurs la grève générale, même réduite à ce qu’elle est réellement, est encore une de ces armes à double tranchant qu’il ne faut employer qu’avec beaucoup de prudence. Le service des subsistances ne saurait admettre de suspension prolongée. Il faudra donc s’emparer par la force des moyens d’approvisionnement, et cela tout de suite, sans attendre que la grève se soit développée en insurrection.

Ce n’est donc pas tant à cesser le travail qu’il faut inviter les ouvriers, c’est bien plutôt à le continuer pour leur propre compte. Faute de quoi, la grève générale se transformerait vite en famine générale, même si l’on avait été assez énergiques pour s’emparer dès l’abord de tous les produits accumulés dans les magasins. Au fond l’idée de grève générale a sa source dans une croyance entre toutes erronée : c’est la croyance qu’avec les produits accumulés par la bourgeoisie, l’humanité pourrait consommer, sans produire, pendant je ne sais combien de mois ou d’années. Cette croyance a inspiré les auteurs de deux brochures de propagande publiées il y a une vingtaine d’années : Les Produits de la Terre et les Produits de l’Industrie , et ces brochures ont fait, à mon avis, plus de bien que de mal. La société actuelle n’est pas aussi riche qu’on le croit. Kropotkine a montré quelque part qu’à supposer un brusque arrêt de production, l’Angleterre n’aurait que pour un mois de vivres ; Londres n’en aurait que pour trois jours. Je sais bien qu’il y a le phénomène bien connu de surproduction. Mais toute surproduction a son correctif immédiat dans la crise qui ramène bientôt l’ordre dans l’industrie. La surproduction n’est jamais que temporaire et relative.

Il faut maintenant conclure.

Je déplorais jadis que les compagnons s’isolassent du mouvement ouvrier. Aujourd’hui je déplore que beaucoup d’entre nous, tombant dans l’excès contraire, se laissent absorber par ce même mouvement. Encore une fois, l’organisation ouvrière, la grève, la grève générale, l’action directe, le boycottage, le sabotage et l’insurrection armée elle-même, ce ne sont là que des moyens. L’anarchie est le but.

La révolution anarchiste que nous voulons dépasse de beaucoup les intérêts d’une classe : elle se propose la libération complète de l’humanité actuellement asservie, au triple point de vue économique, politique et moral.

Gardons-nous donc de tout moyen d’action unilatéral et simpliste. Le syndicalisme, moyen d’action excellent à raison des forces ouvrières qu’il met à notre disposition, ne peut pas être notre unique moyen. Encore moins doit-il nous faire perdre de vue le seul but qui vaille un effort : l’Anarchie !

Résistance politique contre le marasme ambiant: Anarchie et organisation (Errico Malatesta)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 20 juin 2017 by Résistance 71

A lire en complément: 

~ Résistance 71 ~

Anarchie et organisation

Errico Malatesta (1927)

Un opuscule français intitulé: “Plateforme d’organisation de l’Union générale des Anarchistes (Projet)“ me tombe entre les mains par hasard. (On sait qu’aujourd’hui les écrits non fascistes ne circulent pas en Italie.)

C’est un projet d’organisation anarchique, publié sous le nom d’un “ Groupe d’anarchistes russes à l’étranger “ et qui semble plus spécialement adressé aux camarades russes. Mais il traite de questions qui intéressent tous les anarchistes et, de plus, il est évident qu’il recherche l’adhésion des camarades de tous les pays, du fait même d’être écrit en français. De toute façon, il est utile d’examiner, pour les Russes comme pour tous, si le projet mis en avant est en harmonie avec les principes anarchistes et si sa réalisation servirait vraiment la cause de l’anarchisme. Les mobiles des promoteurs sont excellents. Ils déplorent que les anarchistes n’aient pas eu et n’aient pas sur les événements de la politique sociale une influence proportionnée à la valeur théorique et pratique de leur doctrine, non plus qu’à leur nombre, à leur courage, à leur esprit de sacrifice, et ils pensent que la principale raison de cet insuccès relatif est l’absence d’une organisation vaste, sérieuse. Effective.

Jusqu’ici, en principe, je serais d’accord.

L’organisation n’est que la pratique de la coopération et de la solidarité, elle est la condition naturelle, nécessaire de la vie sociale, elle est un fait inéluctable qui s’impose à tous, tant dans la société humaine en général que dans tout groupe de gens ayant un but commun à atteindre.

L’homme ne veut et ne peut vivre isolé, il ne peut même pas devenir véritablement homme et satisfaire ses besoins matériels et moraux autrement qu’en société et avec la coopération de ses semblables. Il est donc fatal que tous ceux qui ne s’organisent pas librement, soit qu’ils ne le puissent pas, soit qu’ils n’en sentent pas la pressante nécessité, aient à subir l’organisation établie par d’autres individus ordinairement constitués en classes ou groupes dirigeants, dans le but d’exploiter à leur propre avantage le travail d’autrui.

Et l’oppression millénaire des masses par un petit nombre de privilégiés a toujours été la conséquence de l’incapacité de la plupart des individus à s’accorder, à s’organiser sur la base de la communauté d’intérêts et de sentiments avec les autres travailleurs pour produire, pour jouir et pour, éventuellement, se défendre des exploiteurs et oppresseurs. L’anarchisme vient remédier à cet état de choses avec son principe fondamental d’organisation libre, créée et maintenue par la libre volonté des associés sans aucune espèce d’autorité, c’est-à-dire sans qu’aucun individu ait le droit d’imposer aux autres sa propre volonté. Il est donc naturel que les anarchistes cherchent à appliquer à leur vie privée et à la vie de leur parti ce même principe sur lequel, d’après eux, devrait être fondé toute la société humaine.

Certaines polémiques laisseraient supposer qu’il y a des anarchistes réfractaires à toute organisation; mais en réalité, les nombreuses, trop nombreuses discussions que nous avons sur ce sujet, même quand elles sont obscurcies par des questions de mots ou envenimées par des questions de personnes, ne concernent au fond, que le mode et non le principe d’organisation. C’est ainsi que des camarades, en paroles les plus opposées à l’organisation, s’organisent comme les autres et souvent mieux que les autres, quand ils veulent sérieusement faire quelque chose. La question, je le répète, est toute dans l’application.

Je devrais donc regarder avec sympathie l’initiative de ces camarades russes, convaincu comme je le suis qu’une organisation plus générale, mieux formée, plus constante que celles qui ont été jusqu’ici réalisées par les anarchistes, même si elle n’arriverait pas à éliminer toutes les erreurs, toutes les insuffisances, peut-être inévitables dans un mouvement qui, comme le nôtre, devance les temps et qui, pour cela, se débat contre l’incompréhension, l’indifférence et souvent l’hostilité du plus grand nombre, serait tout au moins, indubitablement, un important élément de force et de succès, un puissant moyen de faire valoir nos idées.

Je crois surtout nécessaire et urgent que les anarchistes s’organisent pour influer sur la marche que suivent les masses dans leur lutte pour les améliorations et l’émancipation. Aujourd’hui, la plus grande force de transformation sociale est le mouvement ouvrier (mouvement syndical) et de sa direction dépend, en grande partie, le cours que prendront les événements et le but auquel arrivera la prochaine révolution. Par leurs organisations, fondées pour la défense de leurs intérêts, les travailleurs acquièrent la conscience de l’oppression sous laquelle ils ploient et de l’antagonisme qui les sépare de leurs patrons, ils commencent à aspirer à une vie supérieure, ils s’habituent à la lutte collective et à la solidarité et peuvent réussir à conquérir toutes les améliorations compatibles avec le régime capitaliste et étatiste. Ensuite, c’est ou la révolution ou la réaction.

Les anarchistes doivent reconnaître l’utilité et l’importance du mouvement syndical, ils doivent en favoriser le développement et en faire un des leviers de leur action, s’efforçant de faire aboutir la coopération du syndicalisme et des autres force qui comporte la suppression des classes, la liberté totale, l’égalité, la paix et la solidarité entre tous les êtres humains. Mais ce serait une illusion funeste que de croire, comme beaucoup le font, que le mouvement ouvrier aboutira de lui-même, en vertu de sa nature même, à une telle révolution. Bien au contraire: dans tous les mouvements fondés sur des intérêts matériels et immédiats (et l’on ne peut établir sur d’autres fondements un vaste mouvement ouvrier), il faut le ferment, la poussée, l’oeuvre concertée des hommes d’idées qui combattent et se sacrifient en vue d’un idéal à venir. Sans ce levier, tout mouvement tend fatalement à s’adapter aux circonstances, il engendre l’esprit conservateur, la crainte des changements chez ceux qui réussissent à obtenir des conditions meilleures. Souvent de nouvelles classes privilégiées sont crées, qui s’efforcent de faire supporter, de consolider l’état de choses que l’on voudrait abattre.

D’où la pressante nécessité d’organisations proprement anarchistes qui, à l’intérieur comme en dehors des syndicats, luttent pour l’intégrale réalisation de l’anarchisme et cherchent à stériliser tous les germes de corruption et de réaction,

Mais il est évident que pour atteindre leur but, les organisations anarchistes doivent, dans leur constitution et dans leur fonctionnement, être en harmonie avec les principes de l’anarchie. Il faut donc qu’elles ne soient en rien imprégnées d’esprit autoritaire, qu’elles sachent concillier la libre action des individus avec la nécessité et le plaisir de la coopération, qu’elles servent à développer la conscience et la capacité d’initiative de leurs membres et soient un moyen éducatif dans le milieu où elles opèrent et une préparation morale et matérielle à l’avenir désiré.

Le projet en question répond-il à ces exigences? Je crois que non. Je trouve qu’au lieu de faire naître chez les anarchistes un plus grand désir de s’organiser, il semble fait pour confirmer le préjugé de beaucoup de camarades qui pensent que s’organiser c’est se soumettre à des chefs, adhérer à un organisme autoritaire, centralisateur, étouffant toute libre initiative. En effet, dans ces statuts sont précisément exprimées les propositions que quelques-uns, contre l’évidence et malgré nos protestations, s’obstinent à attribuer à tous les anarchistes qualifiés d’organisateurs.

Examinons:

Tout d’abord il me semble que c’est une idée fausse (et en tout cas irréalisable) de réunir tous les anarchistes en une “Union générale”, c’est-à-dire, ainsi que le précise le Projet, en une seule collectivité révolutionnaire active.

Nous, anarchistes, nous pouvons nous dire tous du même parti si, par le mot parti, on entend l’ensemble de tous ceux qui sont d’un même côté, qui ont les mêmes aspirations générales, qui, d’une manière ou d’une autre, luttent pour la même fin contre des adversaires et des ennemis communs. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit possible- et peut-être n’est-il pas désirable- de nous réunir tous en une même association déterminée. Les milieux et les conditions de lutte diffèrent trop, les modes possibles d’action qui se partagent les préférences des uns et des autres sont trop nombreux et trop nombreuses aussi les différences de tempérament et les incompatibilités personnelles pour qu’une Union générale, réalisée sérieusement, ne devienne pas un obstacle aux activités individuelles et peut-être même une cause des plus âpres luttes intestines, plutôt qu’un moyen pour coordonner et totaliser les efforts de tous.

Comment, par exemple, pourrait-on organiser de la même manière et avec le même personnel, une association publique faite pour la propagande et l’agitation au milieu des masses, et une société secrète, contrainte par les conditions politiques où elle opère, à cacher à l’ennemi ses buts, ses moyens, ses agents? Comment la même tactique pourrait-elle être adoptée par les éducationnistes persuadés qu’il suffit de la propagande et de l’exemple de quelques-uns pour transformer graduellement les individus et, par conséquent, la société et les révolutionnaires convaincus de la nécessité d’abattre par la violence un état de choses qui ne se soutient que par la violence, et de créer, contre la violence des oppresseurs, les conditions nécessaires au libre exercice de la propagande et à l’application pratique des conquêtes idéales? Et comment garder unis des gens qui, pour des raisons particulières, ne s’aiment et ne s’estiment pas et, pourtant, peuvent également être de bons et utiles militants de l’anarchisme?

D’autre part, les auteurs du Projet déclarent inepte l’idée de créer une organisation réunissant les représentants des diverses tendances de l’anarchisme. Une telle organisation, disent-ils, “ incorporant des éléments théoriquement et pratiquement hétérogènes, ne serait qu’un assemblage mécanique d’individus qui ont une conception différente de toutes les questions concernant le mouvement anarchiste; elle se désagrégerait infailliblement à peine mise à l’épreuve des faits et de la vie réelle “.

Fort bien. Mais alors, s’ils reconnaissent l’existence des anarchistes des autres tendances, ils devront leur laisser le droit de s’organiser à leur tour et de travailler pour l’anarchie de la façon qu’ils croient la meilleure. Ou bien prétendront-ils mettre hors de l’anarchisme, excommunier tous ceux qui n’acceptent pas leur programme? Ils disent bien vouloir regrouper en une seule organisation tous les éléments sains du mouvement libertaire, et, naturellement, ils auront tendance à juger sains seulement ceux qui pensent comme eux. Mais que feront-ils des éléments malsains?

Certainement il y a, parmi ceux qui se disent anarchistes, comme dans toute collectivité humaine, des éléments de différentes valeurs et, qui pis est, il en est qui font circuler au nom de l’anarchisme des idées qui n’ont avec lui que de bien douteuses affinités. Mais comment éviter cela? La vérité anarchiste ne peut pas et ne doit pas devenir le monopole d’un individu ou d’un comité. Elle ne peut pas dépendre des décisions de majorités réelles ou fictives. Il est seulement nécessaire- et il serait suffisant- que tous aient et exercent le plus ample droit de libre critique et que chacun puisse soutenir ses propres idées et choisir ses propres compagnons. Les faits jugeront en dernière instance et donneront raison à qui a raison.

Abandonnons donc l’idée de réunir tous les anarchistes en une seule organisation, considérons cette “ Union générale “ que nous proposent les Russes comme ce qu’elle serait en réalité: l’union d’un certain nombre d’anarchistes, et voyons si le mode d’organisation proposé est conforme aux principes et aux méthodes anarchistes et s’il peut aider au triomphe de l’anarchisme. Encore une fois, il me semble que non. Je ne mets pas en doute le sincère anarchisme de ces camarades russes; ils veulent réaliser le communisme anarchiste et cherchent la manière d’y arriver le plus vite possible. Mais il ne suffit pas de vouloir une chose, il faut encore employer les moyens opportuns pour l’obtenir, de même que pour aller à un endroit il faut prendre la route qui y conduit, sous peine d’arriver en tout autre lieu. Or, toute l’organisation proposée étant du type autoritaire, non seulement elle ne faciliterait pas le triomphe du communisme anarchiste, mais elle fausserait l’esprit anarchiste et aurait des résultats contraires à ceux que ses organisateurs en attendent.

En effet, une “ Union générale “ consisterait en autant d’organisations partielles qu’il y aurait de secrétariats pour en diriger idéologiquement l’oeuvre politique et technique, et il y aurait un Comité exécutif de l’Union chargé d’exécuter les décisions prises par l’Union, de “ diriger l’idéologie et l’organisation des groupes conformément à l’idéologie et à la ligne de tactique de l’Union “.

Est-ce là de l’anarchisme? C’est à mon avis, un gouvernement et une église. Il y manque, il est vrai, la police et les baïonnettes, comme manquent les fidèles disposés à accepter l’idéologie dictée d’en haut, mais cela signifie simplement que ce gouvernement serait un gouvernement impuissant et impossible et que cette église serait une pépinière de schismes et d’hérésies. L’esprit, la tendance restent autoritaires et l’effet éducatif serait toujours antianarchiste.

Écoutez plutôt: “ L’organe exécutif du mouvement libertaire général- l’Union anarchiste- adopte le principe de la responsabilité collective; toute l’Union sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de chacun de ses membres, et chaque membre sera responsable de l’activité révolutionnaire et politique de l’Union. “

Et après cette négation absolue de toute indépendance individuelle, de toute liberté d’initiative et d’action, les promoteurs, se souvenant d’être anarchistes, se disent fédéralistes et tonnent contre la centralisation dont les résultats inévitables sont, disent-ils, l’asservissement et la mécanisation de la vie sociale et de la vie des partis.

Mais si l’Union est responsable de ce que fait chacun de ses membres, comment laisser à chaque membre en particulier et aux différents groupes la liberté d’appliquer le programme commun de la façon qu’ils jugent la meilleure? Comment peut-on être responsable d’un acte si l’on a pas la faculté de l’empêcher? Donc l’Union, et pour elle le Comité exécutif, devrait surveiller l’action de tous les membres en particulier, et leur prescrire ce qu’ils ont à faire ou à ne pas faire, et comme le désaveu du fait accompli n’atténue pas une responsabilité formellement acceptée d’avance, personne ne pourrait faire quoi que ce soit avant d’en avoir obtenu l’approbation, la permission du Comité. Et, d’autre part, un individu peut-il accepter la responsabilité des actes d’une collectivité avant de savoir ce qu’elle fera, et comment peut-il l’empêcher de faire ce qu’il désapprouve ?

De plus, les auteurs du Projet disent que c’est l’Union qui veut et dispose. Mais quand on dit volonté de l’Union, entend-on volonté de tous ses membres? En ce cas, pour que l’Union puisse agir, il faudrait que tous ses membres, sur toutes les questions, aient toujours exactement la même opinion. Or, il est naturel que tous soient d’accord sur les principes généraux et fondamentaux, sans quoi ils ne seraient pas unis, mais on ne peut supposer que des être pensants soient tous et toujours du même avis sur ce qu’il convient de faire en toutes circonstances et sur le choix des personnes à qui confier la charge d’exécuter et de diriger.

En réalité, ainsi qu’il résulte du texte même du Projet- par volonté de l’Union on ne peut entendre que la volonté de la majorité, volonté exprimée par des Congrès qui nomment et contrôlent le Comité exécutif et qui décident sur toutes les questions importantes. Les Congrès, naturellement, seraient composés de représentants élus à la majorité dans chaque groupe adhérant et ces représentants décideraient de ce qui serait à faire, toujours à la majorité des voix. Donc, dans la meilleure hypothèse, les décisions seraient prises par une majorité de majorité qui pourrait fort bien, en particulier quand les opinions en présence seraient plus de deux, ne plus représenter qu’une minorité.

Il est, en effet, à remarquer que, dans les conditions où vivent et luttent les anarchistes, leurs Congrès sont encore moins représentatifs que ne le sont les Parlements bourgeois, et leur contrôle sur les organes exécutifs, si ceux-ci ont un pouvoir autoritaire, se produit rarement à temps de manière efficace. Aux Congrès anarchistes, en pratique, va qui veut et qui peut, qui a ou trouve l’argent nécessaire et n’est pas empêché par des mesures policières. On y rencontre autant de ceux qui représentent eux-même seulement ou un petit nombre d’amis, que de ceux qui portent réellement les opinions et les désirs d’une nombreuse collectivité. Et sauf les précautions à prendre contre les traîtres et les espions, et aussi à cause même de ces précautions nécessaires, une sérieuse vérification des mandats et de leurs valeur est impossible.

De toute façon, nous sommes en plein système majoritaire, en plein parlementarisme.

On sait que les anarchistes n’admettent pas le gouvernement de la majorité (démocratie), pas plus qu’il n’admettent le gouvernement d’un petit nombre (aristocratie, oligarchie, ou dictature de classe ou de parti), ni celui d’un seul (autocratie, monarchie, ou dictature personnelle).

Les anarchistes ont mille fois fait la critique du gouvernement dit de la majorité qui, dans l’application pratique, conduit toujours à la domination d’une petite minorité. Faudra-t-il la refaire encore une fois à l’usage de nos camarades russes?

Certes les anarchistes reconnaissent que, dans la vie en commun, il est souvent nécessaire que la minorité se conforme à l’avis de la majorité. Quand il y a nécessité ou utilité évidente de faire une chose et que, pour la faire, il faut le concours de tous, le petit nombre doit sentir la nécessité de s’adapter à la volonté du grand nombre. D’ailleurs, en général, pour vivre ensemble en paix sous un régime d’égalité, il est nécessaire que tous soient animés d’un esprit de concorde, de tolérence, de souplesse. Mais cette adaptation d’une partie des associés à l’autre partie doit être réciproque, volontaire, dériver de la conscience de la nécessité et de la volonté de chacun de ne pas paralyser la vie sociale par son obstination. Elle ne doit pas être imposée comme principe et comme règle statutaire. C’est un idéal qui, peut-être, dans la pratique de la vie sociale générale, sera difficile à réaliser de façon absolue, mais il est certain que tout groupement humain est d’autant plus voisin de l’anarchie que l’accord entre la minorité et la majorité est plus libre, plus spontané, et imposé seulement par la nature des choses.

Donc, si les anarchistes nient à la majorité le droit de gouverner dans la société humaine générale, où l’individu est pourtant contraint d’accepter certaines restrictions parce qu’il ne peut s’isoler sans renoncer aux conditions de la vie humaine, s’ils veulent que tout se fasse par libre accord entre tous, comment serait-il possible qu’ils adoptent le gouvernement de la majorité dans leurs associations essentiellement libres et volontaires et qu’ils commencent par déclarer qu’ils se soumettent aux décisions de la majorité avant même de savoir ce qu’elles seront?

Que l’anarchie, l’organisation libre sans domination de la majorité sur la minorité, et vice versa, soit qualifiée, par ceux qui ne sont pas anarchistes, d’utopie irréalisable ou seulement réalisable dans un très lointain avenir, cela se comprend; mais il est inconcevable que ceux qui professent des idées anarchistes et voudraient réaliser l’anarchie, ou tout au moins s’en approcher sérieusement aujourd’hui plutôt que demain, que ceux-là même renient les principes fondamentaux de l’anarchisme dans l’organisation même par laquelle ils se proposent de combattre pour son triomphe.

Une organisation anarchiste doit, selon moi, être établie sur des bases bien différentes de celles que nous proposent ces camarades russes. Pleine autonomie, pleine indépendance et, par conséquence, pleine responsabilité des individus et des groupes; libre accord entre ceux qui croient utile de s’unir pour coopérer à une oeuvre commune, devoir moral de maintenir les engagements pris et de ne rien faire qui soit en contradiction avec le programme accepté. Sur ces bases, s’adaptent les formes pratiques, les instruments aptes à donner une vie réelle à l’organisation: groupes, fédérations de groupes, fédérations de fédérations, réunions, congrès, comités chargés de la correspondance ou d’autres fonctions. Mais tout cela doit être fait librement de manière à ne pas entraver la pensée et l’initiative des individus et seulement pour donner plus de portée à des effets qui seraient impossibles ou à peu près inefficaces s’ils étaient isolés.

De cette manière, les Congrès, dans une organisation anarchiste, tout en souffrant, en tant que corps représentatifs, de toutes les imperfections que j’ai signalées, sont exempts de toute autoritarisme parce qu’ils ne font pas la loi, n’imposent pas aux autres leurs propres délibérations. Ils servent à maintenir et à étendre les rapports personnels entre les camarades les plus actifs, à résumer et provoquer l’étude de programmes sur les voies et moyens d’action, à faire connaître à tous la situation des diverses régions et l’action la plus urgente en chacune d’elles, à formuler les diverses opinions ayant cours parmi les anarchistes et à en faire une sorte de statistique, et leur décision ne sont pas des règles obligatoires, mais des suggestions, des conseils, des propositions à soumettre à tous les intéressés, elles ne deviennent obligatoires et exécutives que pour ceux qui les acceptent. Les organes de correspondance, etc. – n’ont aucun pouvoir de direction, ne prennent d’initiatives que pour le compte de ceux qui sollicitent et approuvent ces initiatives, n’ont aucune autorité pour imposer leurs propres vues qu’ils peuvent assurément soutenir et propager en tant que groupes de camarades, mais qu’ils ne peuvent pas présenter comme opinion officielle de l’organisation. Ils publient les résolutions des Congrès, les opinions et les propositions que groupes et individus leur communiquent; ils sont utiles à qui veut s’en servir pour de plus faciles relations entre les groupes et pour la coopération entre ceux qui sont d’accord sur les diverses initiatives, mais libres à chacun de correspondre directement avec qui bon lui semble ou de se servir d’autres comités nommés par des groupes spéciaux. Dans une organisation anarchiste, chaque membre peut professer toutes les opinions et employer toutes les tactiques qui ne sont pas en contradiction avec les principes acceptés et ne nuisent pas à l’activité des autres. (Note de R71: ceci est prévu dans la “Grande Loi de la Paix” de la confédération iroquoise depuis le XIIème siècle, par exemple…) En tous les cas, une organisation donnée dure aussi longtemps que les raisons d’union sont plus fortes que les raisons de dissolution; dans le cas contraire elle se dissout et laisse place à d’autres groupements plus homogènes. Certes la durée, la permanence d’une organisation est condition de succès dans la longue lutte que nous avons à soutenir et, d’autre part, il est naturel que toute institution aspire, par instinct, à durer indéfiniment. Mais la durée d’une organisation libertaire doit être la conséquence de l’affinité spirituelle de ses membres et des possibilités d’adaptation de sa constitution aux changements des circonstances; quand elle n’est plus capable d’une mission utile, le mieux est qu’elle meure.

Ces camarades russes trouveront peut-être qu’une organisation telle que je la conçois et telle qu’elle a déjà été réalisée, plus ou moins bien, à différentes époques, est de peu d’efficacité. Je comprends. Ces camarades sont obsédés par le succès des bolchevistes dans leur pays; ils voudraient, à l’instar des blochévistes, réunir les anarchistes en une sorte d’armée disciplinée qui, sous la direction idéologique et pratique de quelques chefs, marchât, compacte, à l’assaut des régimes actuels et qui, la victoire matérielle obtenue, dirigeât la constitution de la nouvelle société. Et peut-être est-il vrai qu’avec ce système, en admettant que des anarchistes s’y prêtent et que les chefs soient des hommes de génie, notre force matérielle deviendrait plus grande. Mais pour quels résultats? N’adviendrait-il pas de l’anarchisme ce qui est advenu en Russie du socialisme et du communisme? Ces camarades sont impatients du succès, nous le sommes aussi, mais il ne faut pas, pour vivre et vaincre, renoncer aux raisons de la vie et dénaturer l’éventuelle victoire. Nous voulons combattre et vaincre, mais comme des anarchistes et pour l’anarchie.

Résistance politique: Un exemple de programme coopératif anarchiste… L’Union Anarchiste Italienne ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 27 novembre 2015 by Résistance 71

Ce programme fut mis en application avec grand succès lors du grand mouvement ouvrier italien de grève générale expropriatrice qui vit les ouvriers prendre en compte les usines du nord de l’Italie en 1920. Trahis (ce qui deviendra une habitude) par les communistes autoritaires étatistes marxistes, le mouvement finit par échouer. Les marxistes qui firent le jeu du gouvernement et du patronat italiens se virent récompensés avec les anarchistes, par la venue au pouvoir de Mussolini, que la bourgeoisie apeurée appela pour la défendre et défendre les intérêts industrio-banquiers.

Ce schéma de trahison des anarchistes par les marxistes s’était déjà produit en Russie dès 1917 et se reproduira toujours en Russie (Cronstadt 1921), en Ukraine (1919-1923), en Espagne (1936-39) où les stalinistes eurent pour priorité de sauver l’État (garant oligarchique capitaliste et marxo-capitaliste) plutôt que de faire triompher la révolution sociale !

— Résistance 71 —

 

Le programme de l’Union Anarchiste Italienne

 

Errico Malatesta, 1920

 

Source:

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Programme_anarchiste

 

1ère partie

2ème partie

 

  1. Ce que nous voulons

Nous croyons que la plus grande partie des maux qui affligent les hommes découle de la mauvaise organisation sociale ; et que les hommes, par leur volonté et leur savoir, peuvent les faire disparaître.

La société actuelle est le résultat des luttes séculaires que les hommes se sont livrées entre eux. Ils ont méconnu les avantages qui pouvaient résulter pour tous de la coopération et de la solidarité. Ils ont vu en chacun de leurs prochains (sauf tout au plus les membres de leur famille) un concurrent et un ennemi. Et ils ont cherché à accaparer, chacun pour soi, la plus grande quantité de jouissances possible, sans s’occuper des intérêts d’autrui.

Dans cette lutte, naturellement, les plus forts et les plus chanceux devaient vaincre, et, de différentes manières, exploiter et opprimer les vaincus.

Tant que l’homme ne fut pas capable de produire plus que le strict nécessaire à sa survivance, les vainqueurs ne pouvaient que mettre en fuite et massacrer les vaincus, et s’emparer des aliments récoltés.

Ensuite – lorsque, avec la découverte de l’élevage et de l’agriculture, un homme sut produire davantage qu’il ne lui fallait pour vivre – les vainqueurs trouvèrent plus commode de réduire les vaincus au servage et de les faire travailler pour eux.

Plus tard, les vainqueurs trouvèrent plus avantageux, plus efficace et plus sûr d’exploiter le travail d’autrui par un autre système : garder pour soi la propriété exclusive de la terre et de tous les instruments de travail, et accorder une liberté apparente aux déshérités. Ceux-ci n’ayant pas les moyens de vivre, étaient contraints à recourir aux propriétaires et à travailler pour eux, aux conditions qu’ils leur fixaient.

Ainsi peu à peu, à travers un réseau compliqué de luttes de toute sorte, invasions, guerres, rébellions, répressions, concessions faites et reprises, association des vaincus unis pour se défendre, et des vainqueurs pour attaquer, on est arrivé à l’état actuel de la société, où quelques hommes détiennent héréditairement la terre et toutes les richesses sociales, pendant que la grande masse, privée de tout, est frustrée et opprimée par une poignée de propriétaires.

De ceci dépend l’état de misère où se trouvent généralement les travailleurs, et tous les maux qui en découlent ; ignorance, crime, prostitution, dépérissement physique, abjection morale, mort prématurée. D’où la constitution d’une classe spéciale (le gouvernement) qui, pourvue des moyens matériels de répression, a pour mission de légaliser et de défendre les propriétaires contre les revendications des prolétaires. Elle se sert ensuite de la force qu’elle possède, pour s’arroger des privilèges et soumettre, si elle le peut, à sa suprématie même la classe des propriétaires. D’où la formation d’une autre classe spéciale (le clergé) qui par une série de fables sur la volonté de dieu, sur la vie future, etc., cherche à amener les opprimés à supporter docilement l’oppresseur et qui, tout comme le gouvernement, sert les intérêts des propriétaires mais aussi les siens propres. D’où la formation d’une science officielle qui est, en tout ce qui peut servir les intérêts des dominateurs, la négation de la science véritable. D’où l’esprit patriotique, les haines de races, les guerres et les paix armées, plus désastreuses encore, peut-être, que les guerres elles-mêmes. D’où l’amour transformé en marché ignoble. D’où la haine plus ou moins larvée, la rivalité, la défiance, l’incertitude et la peur entre les êtres humains.

Nous voulons changer radicalement un tel état de choses. Et puisque tous ces maux dérivent de la recherche du bien-être poursuivie par chacun pour soi et contre tous, nous voulons leur donner une solution en remplaçant la haine par l’amour, la concurrence par la solidarité, la recherche exclusive du bien-être par la coopération, l’oppression par la liberté, le mensonge religieux et pseudo-scientifique par la vérité.

Par conséquent :

1) Abolition de la propriété privée de la terre, des matières premières et des instruments de travail – pour que personnes n’ait le moyen de vivre en exploitant le travail d’autrui, – et que tous, assurés des moyens de produire et de vivre, soient véritablement indépendants et puissent s’associer librement les uns les autres, dans l’intérêt commun et conformément à leurs affinités personnelles.

2) Abolition du gouvernement et de tout pourvoir qui fasse la loi pour l’imposer aux autres : donc abolition des monarchies, républiques, parlements, armées, polices, magistratures et de toute institution ayant des moyens coercitifs.

3) Organisation de la vie sociale au moyen des associations libres, et des fédérations de producteurs et consommateurs, créées et modifiées selon la volonté des membres, guidées par la science et l’expérience, et dégagées de toute obligation qui ne dériverait pas des nécessités naturelles, auxquelles chacun se soumet volontiers, lorsqu’il en a reconnu le caractère inéluctable.

4) Garantie des moyens de vie, de développement, de bien-être aux enfants et à tous ceux qui sont incapables de pourvoir à leur existence.

5) Guerre aux religions, et à tous les mensonges, même s’ils se cachent sous le manteau de la science. Instruction scientifique pour tous, jusqu’au degrés les plus élevés.

6) Guerre au patriotisme. Abolition des frontières, fraternité entre tous les peuples.

7) Reconstruction de la famille, de telle manière qu’elle résulte de la pratique de l’amour, libre de toute chaîne légale, de toute oppression économique ou physique, de tout préjugé religieux.

Tel est notre idéal.

  1. Voies et moyens

Nous avons exposé jusqu’à présent quel est le but que nous voulons atteindre, l’idéal pour lequel nous luttons.

Mais il ne suffit pas de désirer une chose : si on veut l’obtenir, il faut certainement employer les moyens adaptés à sa réalisation. Et ces moyens ne sont pas arbitraires : ils dérivent nécessairement des fins que l’on se propose et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se trompant sur le choix des moyens, on n’atteint pas le but envisagé, mais on s’en éloigne, vers des réalités souvent opposées, et qui sont la conséquence naturelle et nécessaire des méthodes que l’on emploie. Qui se met en chemin et se trompe de route, ne va pas où il veut, mais où le mène le chemin qu’il a pris.

Il faut donc dire quels sont les moyens qui, selon nous, conduisent à notre idéal, et que nous entendons employer.

Notre idéal n’est pas de ceux dont la pleine réalisation dépend de l’individu considéré isolément. Il s’agit de changer la manière de vivre en société : d’établir entre les hommes des rapports d’amour et de solidarité, de réaliser la plénitude du développement matériel, moral et intellectuel, non pour un individu isolé, non pour les membres d’une certaine classe ou d’un certain parti, mais pour tous les êtres humains. Cette transformation n’est pas une mesure que l’on puisse imposer par la force ; elle doit surgir de la conscience éclairée et de chacun, pour entrer dans les faits par le libre consentement de tous.

Notre première tâche doit dont être de persuader les gens.

Il faut que nous attirions l’attention des hommes sur les maux dont ils souffrent, et sur la possibilité de les détruire. Il faut que nous suscitions en chacun la sympathie pour les souffrances d’autrui, et le vif désir du bien de tous.

À qui a faim et froid, nous montrerons qu’il serait possible et facile d’assurer à tous la satisfaction des besoins matériels. À qui est opprimé et méprisé, nous dirons comment on peut vivre heureusement dans une société de libres et d’égaux. À qui est tourmenté par la haine et la rancune, nous indiquerons le chemin pour rejoindre l’amour de ses semblables, la paix et la joie du cœur.

Et quand nous aurons réussi à répandre dans l’âme des hommes le sentiment de la révolte contre les maux injustes et inévitables, dont on souffre dans la société actuelle, et à faire comprendre quelles en sont les causes et comment il dépend de la volonté humaine de les éliminer ; quand nous aurons inspiré le désir vif et passionné de transformer la société pour le bien de tous, alors les convaincus, par leur élan propre et par la persuasion de ceux qui les ont précédés dans la conviction, s’uniront et voudront et pourront mettre en œuvre l’idéal commun.

Il serait – nous l’avons déjà dit – absurde et en contradiction avec notre but de vouloir imposer la liberté, l’amour entre les hommes, le développement intégral de toutes les facultés humaines, par la force. Il faut donc compter sur la libre volonté des autres, et la seule chose que nous puissions faire est de provoquer la formation et la manifestation de cette volonté. Mais il serait également absurde et en contradiction avec notre but d’admettre que ceux qui ne pensent pas comme nous, nous empêchent de réaliser notre volonté, du moment que nous ne les privons pas du droit à une liberté égale à la nôtre.

Liberté, donc, pour tous de propager et d’expérimenter leurs propres idées, sans autres limites que celles qui résultent naturellement de l’égale liberté de tous.

Mais à cela s’opposent par la force brutale les bénéficiaires des privilèges actuels, qui dominent et règlent toute la vie sociale présente.

Ils ont en main tous les moyens de production : ils suppriment ainsi non seulement la possibilité d’appliquer de nouvelles formes de vie sociale, le droit des travailleurs à vivre librement de leur travail, mais aussi le droit même à l’existence. Ils obligent les non-propriétaires à se laisser exploiter et opprimer, s’il ne veulent pas mourir de faim.

Les privilégiés ont les polices, les magistratures, les armées, créées exprès pour les défendre et poursuivre, incarcérer, massacrer les opposants.

Même en laissant de côté l’expérience historique qui nous démontre que jamais une classe privilégiée ne s’est dépouillée, en tout ou en partie, de ses privilèges et que jamais un gouvernement n’a abandonné le pouvoir sans y être obligé par la force, les faits contemporains suffisent à convaincre quiconque que les gouvernements et les bourgeois entendent user de la force matérielle pour leur défense, non seulement contre l’expropriation totale, mais contre les moindres revendications populaires, et qu’ils sont toujours prêts à recourir aux persécutions les plus atroces, aux massacres les plus sanglants.

Au peuple qui veut s’émanciper, il ne reste qu’une issue : opposer la violence à la violence.

Il en résulte que nous devons travailler pour réveiller chez les opprimés le vif désir d’une transformation radicale de la société, et les persuader qu’en s’unissant, ils ont la force de vaincre. Nous devons propager notre idéal et préparer les forces morales et matérielles nécessaires pour vaincre les forces ennemies et organiser la nouvelle société. Lorsque nous aurons la force suffisante, nous devrons, profitant des circonstances favorables qui se produiront, ou les provoquant nous-mêmes, faire la révolution sociale : abattre par la force le gouvernement, exproprier par la force les propriétaires, mettre en commun les moyens de subsistance et de production, et empêcher que de nouveaux gouvernants ne viennent imposer leur volonté et s’opposer à la réorganisation sociale faite directement par les intéressés.

Tout cela est cependant moins simple qu’il ne le semble à première vue. Nous avons à faire aux hommes tels qu’ils sont dans la société actuelle, dans des conditions morales et matérielles très défavorables ; et nous nous tromperions en pensant que la propagande suffit à élever au niveau de développement intellectuel et moral nécessaire à la réalisation de notre idéal.

Entre l’homme et l’ambiance sociale, il y a une action réciproque. Les hommes font la société telle qu’elle est, et la société fait les hommes tels qu’ils sont, il en résulte une sorte de cercle vicieux : pour transformer la société il faut transformer les hommes, et pour transformer les hommes, il faut transformer la société.

La misère abrutit l’homme et pour détruire la misère, il faut que les hommes aient la conscience et la volonté. L’esclavage apprend aux hommes à être serviles, et pour se libérer de l’esclavage, il faut des hommes aspirant à la liberté. L’ignorance fait que les hommes ne connaissent pas les causes de leurs maux et ne savent pas y remédier ; et pour détruire l’ignorance, il faudrait que les hommes aient le temps et les moyens de s’instruire.

Le gouvernement habitue les gens à subir la loi et à croire qu’elle est nécessaire à la société ; et pour abolir le gouvernement il faut que les hommes soient persuadés de son inutilité et de sa nocivité.

Comment sortir de cette impasse ?

Heureusement, la société actuelle n’a pas été formée par la claire volonté d’une classe dominante qui aurait su réduire tous les dominés à l’état d’instruments passifs et inconscients de leurs intérêts. La société actuelle est la résultante de mille luttes intestines, de mille facteurs naturels et humains agissant au hasard, sans direction consciente ; et enfin, il n’y a point de division nette, absolue, entre individus, ni entre classes.

Les variétés des conditions matérielles sont infinies ; infinis les degrés de développement moral et intellectuel. Il est même rare que le poste de chacun dans la société corresponde à ses facultés et à ses aspirations. Souvent des hommes tombent dans des conditions inférieures à celles qui étaient les leurs ; et d’autres, par des circonstances particulièrement favorables, réussissent à s’élever au-dessus du niveau où ils sont nés. Une partie notable du prolétariat est déjà arrivés à sortir de l’état de misère absolue, abrutissante, ou n’a jamais pu y être réduite. Aucun travailleur, ou presque, ne se trouve dans un état d’inconscience complète, d’acquiescement total des conditions que lui font les patrons. Et les institutions elles-mêmes, qui sont les produits de l’histoire contiennent des contradictions organiques qui sont comme des germes de mort, dont le développement amène la dissolution de la structure sociale et la nécessité de sa transformation.

Par là, la possibilité du progrès existe. Mais non pas la possibilité de porter, au moyen de la seule promotion, tous les hommes au niveau nécessaire pour que nous puissions réaliser l’anarchie, sans une transformation graduelle préalable du milieu.

Le progrès doit cheminer à la fois et parallèlement chez les individus et dans le milieu social. Nous devons profiter de tous les moyens, de toutes les possibilités, de toutes les occasions que nous laisse le milieu actuel, pour agir sur les hommes et développer leur conscience et leurs aspirations. Nous devons utiliser tous les progrès réalisés dans la conscience des hommes pour les amener à réclamer et à imposer les plus grandes transformations sociales actuellement possibles, ou celle qui serviront le mieux à ouvrir la voie à des progrès ultérieurs.

Nous ne devons pas attendre de pouvoir réaliser l’anarchie ; et, en attendant, nous limiter à la promotion pure et simple. Si nous faisons ainsi, nous aurons bientôt épuisé notre champ d’action. Nous aurons convaincu, sans doute, tous ceux qui, dans les circonstances du milieu actuel, sont susceptibles de comprendre et d’accepter nos idées, mais notre promotion ultérieure resterait stérile. Et, même si les transformations du milieu élevaient de nouvelles couches populaires à la possibilité de concevoir des idées neuves, cela aurait lieu sans notre œuvre, voire contre, et donc au préjudice de nos idées.

Nous devons chercher à ce que le peuple, dans sa totalité et dans ses différentes fractions, réclame, impose et réalise lui-même, toutes les améliorations, toutes les libertés qu’il désire, à mesure qu’il en conçoit le besoin, et qu’il acquiert la force de les imposer. Ainsi, en propageant toujours notre programme intégral et en luttant sans cesse pour sa réalisation complète, nous devons inciter le peuple à prétendre et à imposer toujours davantage, jusqu’à ce qu’il parvienne à son émancipation définitive.

A suivre …

 

Changement de paradigme politique: Pensée et pratique anarchiste avec Errico Malatesta part 4: La révolution anarchiste !

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 9 novembre 2015 by Résistance 71

Errico Malatesta l’anarchisme de la théorie à la pratique (IV)

 

Compilation d’écrits 1919~1931

 

Source: “Écrits choisis”, Errico Malatesta, éditions du Monde Libertaire, 1978

 

Errico Malatesta (1853-1932), théoricien et militant anarchiste italien, créateur en 1920 de l’Union Anarchiste Italienne (UAI), qui fut à la pointe de la grève générale expropriatrice des usines du nord de l’Italie en 1920, mouvement trahi par les communistes et les socialistes au profit du patronat et de l’État qui appelèrent Mussolini au pouvoir en conséquence. La pensée et l’action directe de Malatesta ont donné au mouvement anarchiste son expression politique sans doute la plus achevée. Il élabora toute sa vie durant une praxis cohérente tant dans les moyens que dans les objectifs de la révolution sociale. Ancré profondément dans la dimension sociale et dans la volonté de réalisation du bien-être commun, Malatesta nous a laissé un riche héritage théorique et militant qui mérite d’être plus connu.

Nous avons beaucoup à apprendre d’Errico Malatesta. Sa pensée et son action sont au cœur de l’anarchisme moderne.

Nous avons compilé ces textes courts dans les rubriques suivantes, qui seront autant de parties à la publication sur le blog

 

~ Résistance 71, Octobre 2015 ~

 

La révolution anarchiste

 

La Révolution, c’est la création de nouveaux modes, de nouveaux groupements, de nouveaux rapports sociaux. La Révolution, c’est la destruction des privilèges et des monopoles ; c’est un nouvel esprit de justice, de fraternité, de liberté qui doit rénover toute la vie sociale, élever le niveau moral et les conditions matérielles des masses en les appelant à prendre en mains la détermination de leur destin, par leur propre action directe et consciente. La Révolution c’est l’organisation des services publiques par ceux-là mêmes qui y travaillent, dans leur propre intérêt et celui du public. La Révolution, c’est la derstructions de tous les liens coercitifs, c’est l’autonomie des groupes, des communes, des régions. La révolution c’est la libre fédération sous la poussée de la fraternité, des intérêts individuels et collectifs et de la nécessité de produire et de se défendre. La Révolution c’est la constitution d’innombrables groupements libres correspondant aux idées, aux désirs, aux besoins, aux goûts de toutes sortes qui existent dans la population. La révolution c’est la liberté éprouvée dans le creuset des faits. Et la Révolution dure tant que dure la liberté c’est à dire tant que d’autres ne profitent pas de la lassitude qui survient dans les masses, des inévitables déceptions qui suivent les espoirs excessifs, des erreurs et des fautes humaines toujours possibles pour arriver à constituer avec l’aide d’une armée de conscrits ou de mercenaires, un pouvoir capable de faire la loi, d’arrêter le mouvement là où il est en train de mettre en branle la réaction.

~ Pensiero e Volonta, Juin 1924 ~

Nous ne “voulons pas attendre pour faire la révolution que les masses deviennent anarchistes”. D’autant plus que nous sommes persuadés qu’elles ne le deviendront jamais si on n’abat pas d’abord par la violence, les institutions qui les maintiennent en esclavage (Note de R71: Comme Gustav Landauer et La Boétie bien avant lui, nous pensons que la révolution sociale n’est pas un acte violent pourvu que les membres de la société s’unissent dans le changement général d’attitude envers l’État et ses institutions et s’organisent pour créer la société des sociétés, conféderation des communes libres et autogérées. C’est le changement d’attitude du peuple qui changera le paradigme politico-social. L’État n’existe que parce que nous y acquiesçons, il suffit de lui retirer notre consentement en masse et il s’écroulera sans armes, ni haine, ni violence…).

Nous avons besoin du concours des masses populaires pour constituer une force matérielle suffisante et pour atteindre notre but spécifique: le changement radical de tout l’organisme social par les masses elles-mêmes, directement. Cela bien sûr, si nous voulons vraiment travailler à traduire dans la pratique nos propres idéaux et non pas nous contenter de prêcher dans le désert pour la simple satisfaction de notre orgueil intellectuel.

~ Pensiero e Volonta, Juin 1924 ~

Toute l’histoire nous montre que les progrès dûs aux révolutions ont été obtenus dans la période d’effervescence populaire, quand il n’existait pas encore de gouvernement reconnu ou que le gouvernement était trop faible pour se mettre ouvertement contre la révolution ; la réaction a toujours commencé dès lors qu’un gouvernement s’est constitué. Elle a toujours servi les intérêts des anciens et des nouveaux privilégiés et elle a toujours enlevé aux masses ce qui lui a été possible de leur enlever (Note de R71: à commencer en général par leurs armes, car le peuple en arme est la hantise de toute oligarchie étatiste…).

Notre tâche est donc de faire ou d’aider à faire le révolution en mettant à profit toutes les occasions et toutes les forces disponibles. Il faut pousser la révolution le plus loin possible, non seulement sur le plan de la destruction des institutions mais encore et surtout sur celui de la reconstruction de la société nouvelle ; il faut rester hostile à tout gouvernement qui se constituerait en l’ignorant ou en le combattant le plus possible. (Note de R71: Nous pensons à l’instar de Landauer qu’il faut commencer par cela et que le changement d’attitude et le refus des citoyens d’acquiescer aux désidératas de l’État le feront s’écrouler, imploser en grande partie sur lui-même, limitant ainsi la violence à employer voire même à la supprimer totalement.)

Nous ne reconnaîtrons pas plus la Constituante républicaine que nous ne reconnaîssons le parlement monarchique. Nous la laisserons faire si le peuple le veut, mais nous exigerons la liberté totale pour ceux qui, comme nous, entendent vivre en dehors de la tutelle et de l’oppression étatiques et propager leurs idées par la parole et par l’exemple.

Révolutionnaires, oui, mais surtout anarchistes.

~ Pensiero e volonta, Juin 1924 ~

  • Le premier devoir du prolétariat est la destruction de tout pouvoir politique (de partis étatiques).
  • Toute organisation d’un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour atteindre cette destruction des institutions ne peut être qu’un leurre de plus et serait aussi dangereux pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd’hui.
  • Les prolétaires de tous les pays rejettent tout compromis pour arriver à réaliser la Révolution Sociale et ils doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l’action révolutionnaire.

Ceux qui ont tenté d’agir en les contredisant se sont égarés parce que, de quelque façon qu’on les comprenne, l’État, la dictature et le parlement ne peuvent que conduire les masses à l’esclavage. Toutes les expériences faites jusqu’à maintenant l’ont démontré.

Il est bien sûr inutile d’ajouter que pour les congressistes de Saint-Imier (Note de R71: L’Internationale Anarchiste lancée par Bakounine en 1872 après l’éviction des anarchistes de la première Internationale par Marx, Engels et leurs suiveurs…) comme pour nous et tous les anarchistes, l’abolition du pouvoir politique n’est pas possible sans la destruction simultanée du privilège économique.

~ Pensiero e Volonta, Juillet 1926 ~

Ma conclusion est pécisément celle-ci: ou nous pensons à la réorganisation sociale, les travailleurs, y pensant par eux-mêmes et dès maintenant à mesure qu’ils détruisent l’ancien ordre et alors on aura une société plus humaine, plus juste, plus ouverte aux progrès furturs ; ou ce sont les “dirigeants” qui y penseront et nous aurons un nouveau gouvernement qui fera ce qu’ont toujours fait les gouvernements : faire payer à la masse des gens les rares (et mauvais) services qu’il lui fourrnit en lui enlevant la liberté et en laisant les parasites et les privilégiés en tous genres l’exploiter.

~ Pensiero e Volonta, Juin 1926 ~

Je dis que pour abolir le gendarme et toutes les institutions sociales pernicieuses à l’avenant, il faut savoir ce que nous voulons mettre à la place et cela immédiatement, le jour même où nous détruirons le système et non pas dans des lendemains plus ou moins lointains. On ne détruit de façon réelle et définitive que ce qu’on peut remplacer. Renvoyer à plus tard la solution de problèmes qu’il s’avère nécessaire de résoudre rapidement, ce serait donner aux institutions qu’on veut abolir le temps de se remettre de la secousse reçue et de s’imposer de nouveau (réaction), sous d’autres noms peut-être, mais à coup sûr substantiellement identiques.

Ou bien nos solutions pourront être acceptées par une partie suffisante de la population et alors nous aurons réalisé l’anarchie ou fait un grand pas vers celle-ci ; ou bien elles ne pourront pas être comprises et acceptées et dans ce cas, notre travail servira pour la promotion de l’Idée et exposera au grand public le programme du proche avenir. Mais dans tous les cas nous devons avoir des solutions, provisoires toujours susceptibles d’être revues et corrigées à la lumière de l’expérience. Mais solutions nécessaires si nous ne voulons pas subir passivement les solutions des autres et nous limiter au rôle peu utile de râleurs incapables et impuissants.

~ Pensiero e Volonta, Août 1926 ~

Nous devons agir dans le mouvement ouvrier pour l’empêcher de se corrompre (Note de R71: C’est chose faire depuis l’avènement de la société de consommation, nous devons donc ramener la conscience populaire sur les rails de la raison, le mercantilisme et le consummérisme nous ayant sciemment mis sur une voie de garage…) en se limitant à ne rechercher que les petites améliorations compatibles avec le système capitaliste (réformisme) et pour faire en sorte qu’il soit utile pour préparer la transformation sociale totale. Nous devons travailler au sein des masses inorganisées et peut-être inorganisables, pour éveiller en elles l’esprit de révolte, le désir et l’espoir d’une vie heureuse et libre. Nous devons lancer et appuyer tous les mouvements possibles tendant à affaiblir les forces de l’État et des capitalistes et à élever le niveau moral et les conditions matérielles des travailleurs. Nous devons en somme, nous préparer moralement et matériellement pour l’acte révolutionnaire qui doit ouvrir la voie de l’avenir.

Si nous ne trouvions pas assez d’écho dans le peuple et que nous ne puissions pas empêcher que ne se reconstitue un État avec ses institutions autoritaires et ses organes inhérents de coercition, alors nous aurions à refuser d’y participer et de le reconnaître, à nous révolter contre ce qu’ils voudraient nous imposer et à réclamer, pour nous et pour les minorités dissidentes, pleine et entière autonomie. Nous devrons en somme, rester en état de révolte effective et potentielle et si nous ne pouvons vaincre dans le présent, préparer au moins l’avenir…

~ Il Risveglio, décembre 1929 ~

Mais il ne faut pas non plus exagérer. Il ne faut pas s’imaginer devoir et pouvoir dès maintenant trouver une solution idéale à tous les problèmes possibles. Il ne faut pas vouloir trop prévoir ni trop déterminer par avance sinon, au lieu de préparer l’anarchie, nous rêverions de choses irréalisables ; ou nous tomberions dans l’autoritarisme et nous nous proposerions, consciemment ou non, d’agir comme un gouvernement qui soumet le peuple à sa propre domination, au nom de la liberté et de la volonté du peuple (Note de R71: Cela fait-il résonner quelque choses, comme 1789, 1792, 1917 par exemple ?..)…

Ce qui est certain est que la masse des gens ne s’éduque pas si elle n’a pas la possibilité et ne se trouve pas dans l’obligation d’agir elle-même et que l’organisation révolutionnaire des travailleurs, si utile et nécessaire soit-elle, ne peut pas s’étendre et durer indéfiniment. Si elle ne débouche pas sur l’action révolutionnaire, passé un certain stade, ou elle est détruite par le gouvernement, ou elle se corrompt et de défait d’elle-même et il faut alors tout recommencer.

~ Vogliano, Juin 1930 ~

Personnellement je ne saurais admettre que toutes les révolutions passés ont été inutiles parce que non anarchistes et que les révolutions futures qui ne seront pas anarchistes seront également inutiles. Au contraire, j’ai plutôt tendance à croire que le triomphe total de l’anarchie viendra moins d’une révolution violente que d’une révolution graduelle, après qu’une ou plusieurs révolutions auront détruits les plus grands obstacles militaires et économiques qui s’opposent au développement moral des populations. À ce que la production augmente jusqu’à atteindre le niveau des besoins et des désirs, à l’harmonisation des intérêts contraires. (Note de R71: ceci correspond à notre point de vue également. A noter que ceci fut écrit par Malatesta en 1930. Il a mis de l’eau dans son vin et son concept de gradualisme est la conséquence logique de sa maturité politique, patinée au gré de ses expériences militantes de premier plan…)

De toute façon, si nous tenons compte de nos faibles forces et de l’état d’esprit qui prévaut dans les masses populaires et si nous ne voulons pas prendre nos désirs pour des réalités, il faut nous attendre à ce que la prochaine révolution, imminente peut-être, ne soit pas anarchiste. C’est pourquoi ce qu’il y a de plus urgent, c’est de penser à ce que nous pouvons et à ce que nous devons faire dans une révolution où nous ne seront qu’une minorité relativement petite et mal armée…

Si les gens veulent un gouvernement (c’est à dire conserver l’État), nous ne pourrons propbablement pas empêcher que ne se constitue encore un de ces gouvernements. Mais nous n’en devons pas moins faire tout notre possible pour convaincre les gens que le gouvernement est inutile et nocif et pour empêcher que ce nouveau gouvernement ne s’impose aussi à nous et à ceux qui n’en veulent pas. Nous devrons tout mettre en œuvre pour que la vie sociale, particulièrement la vie économique, continuent et progressent sans l’intervention du gouvernement.

N’oublions par ailleurs pas que ceux qui sont les plus aptes à organiser le travail sont ceux-là mêmes qui font le travail en question, chacun son métier.

Si nous ne pouvons pas empêcher que ne se constitue un nouveau gouvernement, si nous ne pouvons pas l’abattre immédiatement, nous devrons en tous les cas, lui refuser tout concours, ainsi refuser le service militiare, refuser de payer des impôts. Ne pas obéir par principe, résister jusqu’au bout à tout ce que les autorités voudraient imposer et refuser catégoriquement tout poste de commandement quel qu’il soit.

Si nous ne pouvons pas abattre le capitlaisme, nous pouvons et devrons exiger pour nous et pour tous ceux qui le veulent, le droit d’user gratuitement des moyens de production nécessaires à une vie indépendante. (Note de R71: C’est le principe de refuser de consentir, de désobéissance civile et de construction de la société parallèle dans une confédération de communes libres autogérées. Cela a fonctionné longtemps historiquement, toutes les sociétés traditionnelles ancestrales sont fondées sur ce principe de communisme autogestionnaire confédéré où les leaders sont des porte-parole, des “chefs” sans pouvoir)

~ Vogliano, Juin 1930 ~

[Lors de l’insurrection] nous devrons pousser les ouvriers à se rendre maîtres des usines, à se fédérer entre eux et à travailler pour le compte de la collectivité ; tout comme les paysans à se rendre maîtres des terres et des produits usurpés par les riches et à s’entendre avec les ouvriers pour les échanges nécessaires.

~ Vogliano, juin 1930 ~

Le gouvernement est tombé, que faire ?

La méthode anarchiste serait la suivante: Une fois les autorités monarchiques vaincues (Note: Malatesta vivait dans une Italie monarchiste à l’époque, ceci s’applique à toute forme de gouvernement étatique centralisé…), les corps de police et l’armée dissous, nous ne reconnaîtrons aucun gouvernement et encore moins s’il s’agissait d’un gouvernement central ayant la prétention de diriger et de contrôler le mouvement (Note: les regards se tournent bien évidemment vers les marxistes à ce point…).

Nous pousserions les travailleurs à prendre totalement possession de la terre, des usines, des chemins de fer, des bateaux, bref de tous les moyens de production (de distribution et de service). Nous les pousserions à organiser IMMEDIATEMENT la nouvelle production en abandonnant pour toujours les travaux inutiles et nocifs et provisoirement ceux de luxe et en concentrant la majeure partie des forces à produire les biens alimentaires et autres biens de toute première nécessité.

Nous veillerions à ce que les maisons vides ou peu habitées soient occupées afin que tous et toutes aient un toit et que chacun ait un logement selon les locaux disponibles par rapport à la population. Nous nous empresserions de détruire les banques et le système banquier, les titres de propriété (Note de R71: à prendre au sens de titre de propriété générant des revenus en exploitant autrui. Les propriétaires de maison ne seront pas expropriés pourvu que leur “propriété” représente une possession familale et non pas un moyen de profiter et d’exploiter les gens. Exemple: un rentier vivant de ses loyers, spéculant sur l’immobiler garderait un logement pour lui et sa famille mais serait exproprié des autres logements dégageant des profits par l’exploitation de l’inégalité. Ceci est un concept proudhonien entre la propriété et la possession) ainsi que tout ce qui représente et garantit la puissance de l’État et le privilège capitaliste. Et nous chercherions à créer une situation de fait qui puisse rendre impossible la reconstruction de la société bourgeoise.

Tout cela et tout ce qui serait également réalisé pour satisfaire les besoins des gens et pour assurer le développement de la révolution, ce serait l’œuvre de volontaires, de comités de toute sorte, de congrès locaux, inter-communaux, régionaux, nationaux, qui se chargeraient de coordonner la vie sociale en prenant les accords nécessaires, mais sans avoir le moindre droit ni les moyens d’imposer leur volonté par la force et en ne comptant, pour trouver un appui, que sur les services qu’ils rendraient et sur les nécessités imposées par la situation et reconnues comme telles par les intéressés.

Surtout pas de gendarmes, quel que soit le nom qu’ils prendraient, mais des milices volontaires qui n’aient absolument aucune possibilité d’ingérence en tant que milices dans la vie de l’ensemble des citoyens et qui ne seraient là que pour faire front aux possibles retours armés de la réaction et aux attaques qui viendraient de pays étrangers qi n’auraient pas encore fait leur révolution.

= Umanita Nova, Avril 1922 ~

Pour supprimer cette oppression radicalement et sans risque de retour, il faut que le peuple tout entier soit convaincu de son droit d’user des moyens de production et que ce droit primordial qui est le sien, il le traduise en acte en expropriant ceux qui détiennent le sol et toutes les richesses sociales et en mettant le tout à la disposition de tous (Note de R71: Comme dans un gigantesque potlach à l’amérindienne et à l’échelle nationale…)

~ Le programme anarchiste, Bologne 1920 ~

Au cours d’une réunion à Teramo, le secrétaire de la chambre confédérale, le président de la coopérative socialiste et les députés socialistes Leopardi et Agostione ont dit aux paysans: “Tenez-vous prêts ; quand vos chefs vous diront de faire grève, avandonnez les champs. Si au contraire ils vous disent de moissonner ce qui vous revient, obéissez et laissez perdre l’autre moitié.

Voilà bien des conseils de réformistes bon teint : quand la récolte est perdue, on a beau jeu après de dire aux gens qu’on ne peut pas faire la révolution sous peine de mourir de faim.

Mais quand donc ces mauvais bergers se décideront-ils à dire aux paysans: Rentrez toute la récolte et ne donnez rien aux patrons ! Et après avoir rentré la récolte, préparez le terrain et semez pour l’année suivante avec l’idée bien arrêtée que les patrons ne doivent plus rien avoir.

~ Umanita Nova, juin 1920 ~

Si l’on veut vraiment changer le fond même du régime et non seulement sa forme extérieure, il faudra abattre le capitalisme dans les faits, en expropriant ceux qui détiennent la richesse sociale et en organisant immédiatement la nouvelle vie sociale, localement, sans passer par un seul intermédiaire légal. Ce qui veut sire que pour faire la “république sociale”, il faut d’abord faire l’Anarchie…

L’un des point fondamentaux de l’anarchisme, c’est l’abolition du monopole de la terre, des matières premières et des instruments de production, de travail. C’est donc l’abolition de l’exploitation du travail d’autrui par ceux qui détiennent les moyens de production. Du point de vue anarchiste et socialiste, est un vol toute appropriation du travail d’autrui et tout ce qui permet de vivre sans apporter à la société sa contribution à la production.

Par la violence et par la fraude, les propriétaires ont volé le peuple de la terre et de tous les moyens de producution et, depuis ce premier vol, ils enlèvent tous les jours aux travailleurs le produit de leur travail. Ce sont des voleurs chanceux, devenus forts, ils ont fait édicter des lois pour légitimer leur situation et ils ont élaboré tout un système de répression pour se défendre contre les revendications des travailleurs et aussi contre ceux qui veulent prendre leur place pour faire ce ont fait. Maintenant le vol de ces messieurs s’appelle propriété (voir Proudhon), commerce, industrie etc… En revanche le terme de voleur est réservé en langage courant, à ceux qui voudraient suivre l’exemple des capitalistes mais qui, étant arrivés trop tard et dans des circinstances non favorables, ne peuvent le faire qu’en se révoltant contre la loi.

~ Il Pensiero, mars 1911 ~

La révolution que nous voulons consiste à enlever le pouvoir et la richesse à ceux qui les détiennent actuellement et à mettre la terre, les instruments de travail et tous les biens existants à la disposition des travailleurs, c’est à dire de tout le monde, parce que tous doivent devenir des travailleurs s’ils ne le sont déjà pas. Cette révolution, les révolutionnaires doivent la défendre en veillant à ce que personne, que ce soit un individu, un parti ou une classe, ne puisse trouver les moyens de constituer un gouvernement et de rétablir le privilège en faveur des nouveaux ou des anciens patrons.

Pour défendre et sauver la révolution il n’y a qu’un seul moyen: la faire jusqu’au bout !

Tant que quelqu’un pourra obliger quelqu’un d’autre à travailler pour lui, tant que quelqu’un pourra violer la liberté d’autrui en le prenant à la gorge ou en le tenant par le ventre, la révolution ne sera pas finie. Nous serons en état de légitime défense et contre la violence qui nous opprime, nous y opposerons la violence qui libère.

Vous craignez que les bourgeois dépossédés n’enrôlent des inconscients pour restaurer l’ordre abattu ? Dépossédez-les réellement et vous verrez que, sans argent, ils n’enrôleront personne.

Vous craignez la réaction militaire ? Armez toute la population ! Mettez-la réellement en possession de tous les biens de façon à ce que chacun ait à défendre sa propre liberté et les moyens capables de lui assurer son bien-être et vous verrez si les généraux en mal d’aventure trouveront des gens pour les suivre. Et si un peuple armé, en possession de la terre, des usines, de toutes les richesses, était incapable de se défendre et se laissait de nouveau soumettre au joug, alors cela voudrait dire que ce peuple est encore incapable de liberté. La révolution aurait échoué et il faudrait recommencer le travail d’éducation et de préparation pour en faire une autre qui, parce qu’elle tirerait profit des graines semées par la première, aurait de plus grande chance de succès.

~ Fede ! ~ novembre 1923 ~

Voilà un préjugé courant dans certains milieux révolutionnaires: il tire son origine de la rhétorique et des falsifications historiques des apologistes de la Grande Révolution Française et, ces dernières années, il a trouvé une nouvelle vigueur dans la propagande des bolchéviques en Russie. Mais la vérité est tout le contraire: la terreur a toujours été un instrument de la tyrannie. En France, elle a servi à Robespierre pour établir sa féroce tyrannie et elle a préparé le terrain à Napoléon et à la réaction qui s’ensuivit. En Russie, elle a persécuté les anarchistes et les socialistes (Note de R71: N’oublions jamais que le tout premier “soviet” ou assemblée populaire fut créé sur le modèle anarchiste, par une mixture anarcho-socialiste, à St Petersbourg en 1905… et que la clique Lénine/Trotsky agents de la City de Londres et de Wall Street, a persécuté les anarchistes et les ont massacré à Cronstadt et en Ukraine), elle a massacré les ouvriers et les paysans révoltés et elle a brisé en définitive l’élan d’une révolution qui aurait pu ouvrir réellement une ère nouvelle à la civilisation.

Note de Résistance 71: Les bolchéviques ayant été des agents des banquiers, leur rôle était la facilitation de la création d’un marché captif: la Russie et de maintenir coûte que coûte les deux choses indispensables aux oligarques pour continuer à régner sur le monde: l’État et le capitalisme. Jamais Lénine, Trotsky, Marx, Engels ou quelques marxistes que ce soient ont jamais œuvré pour la disparition de l’économie de “marché”. Leur but est de faire passer le “marché”, le capitalisme, sous contrôle monopoliste d’une entité ayant fusionnée l’État et les entreprises transnationales. C’est le but de ce fascisme transnational appelé depuis “Nouvel Ordre Mondial”, des gens comme H.G. Wells ont écrit des bouquins à ce sujet comme “New World Order” en 1940, publié par une maison d’édition appartenant à la famille banquière Warburg, coïncidence ?… Gustav Landauer avait parfaitement pressenti tout cela dans sa critique du marxisme, que nous avons traduite et publiée récemment.

Ceux qui croient en l’efficacité révolutionnaire, libératrice de la répression et de la férocité ont la mentalité arriérée de ces “juristes” qui s’imaginent qu’il est possible d’éviter le délit et de moraliser le monde au moyen de peines judiciaires sévères.

Pour défende la révolution, le grand moyen reste toujours d’enlever aux bourgeois tous moyens économiques de domination, d’armer toute la population, jusqu’à ce qu’on puisse l’inciter à jeter les armes devenues jouets inutiles et dangereux et d’intéresser à la victoire la grande masse de la population.

Si pour vaincre il fallait dresser des potences dans les rues, je préférerais encore perdre.

~ Pensiero e Volonta, octobre 1924 ~

Et après la révolution, c’est à dire après la chute du pouvoir en place et le triomphe définitif des forces insurgées ?

C’est là qu’entre véritablement en jeu le caractère graduel dont nous parlons.

Il faut étudier tous les problèmes pratiques de la vie: la production, l’échange, les moyens de communication, les rapports entre groupements anarchistes et ceux qui vivent sous autorité, les rapports entre les collectivités communistes et celles qui vivent en régime individualiste, les rapports entre la ville et la campagne.

Il ne faut pas décider de tout détruire en pensant que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. La civilisation actuelle est le fruit d’une évolution millénaire et d’une façon ou une autre, elle a apporté une solution au problème de la vie sociale en commun de millions et de millions d’êtres humains. Ces avantages sont amoindris et annulés pour la grande masse des gens par le fait que l’évolution s’est faite sous la pression de l’autorité et du privilège et dans l’intérêt des dominateurs. Mais si on enlève l’autorité et le privilège, il reste toujours les avantages acquis, les triomphes de l’Homme face à l’adversité de la Nature, l’expérience accumulée par les générations précédentes, les habitudes de sociabilité acquises dans la longue vie sociale et grâce à l’expérience des bienfaits de l’appui mutuel. Il serait bien stupide de renoncer à tout cela, ce serait du reste impossible. Nous devons combattre l’autorité et les privilèges mais nous devons tirer parti de tous les avantages de la civilisation et ne rien détruire de tout ce qui peut, même mal, satisfaire un besoin humain, avant que de n’avoir quelque chose de meilleur pour le remplacer.

Nous devons être tolérants envers toutes les conceptions sociales qui prévaudront dans les différents groupements humains, pourvu qu’elles ne lèsent pas la liberté et le droit égal des autres. Nous devons nous contenter d’avancer graduellement, à mesure que le niveau moral des Hommes s’élève et qu’augmentent les moyens matériels et intellectuels dont dispose l’humanité.

~ Pensiero e volonta, octobre 1925 ~

Et après la victoire de l’insurrection, après la chute du gouvernement (étatique autoritaire), que faut-il faire ?

Nous anarchistes, voudrions que dans chaque localité, les travailleurs ou plus exactement la fraction des travailleurs qui est la plus consciente et qui a le plus grand esprit d’initiative, prenne possession de tous les instruments de travail, de toute la richesse, terre, matières premières, maisons, machines, denrées alimentaires etc et qu’ils ébauchent du mieux possible la nouvelle forme de vie sociale. Nous voudrions que les travailleurs de la terre qui travaillent aujourd’hui pour des patrons (ou des banques) ne reconnaissent plus aucun droit aux propriétaires et qu’ils continuent le travail et travaillent encore plus pour leur propre compte et celui de la communauté et qu’ils se mettent en rapport direct avec les ouvriers des industries, les ingénieurs, les techniciens compris, qui auront pris possession des usines et qu’eux-mêmes continuent le travail pour eux-mêmes et la collectivité, en transformant immédiatement ces usines qui fabriquent des choses inutiles ou nuisibles en usines œuvrant pour le bien-être de tous en satisfaisant les besoins des gens. Que les cheminots continuent à faire rouler les trains mais au service de la collectivité, que des comités assujettissent les logements, tous les logments disponibles pour loger les plus nécessiteux du mieux qu’il est possible dans un premier temps. Que d’autres comités, toujours sous le contrôle populaire, s’occupent de l’approvisionnement et de la distribution des denrées. Que tous les bourgeois actuels soient mis devant le fait qu’ils doivent se fondre dans la foule du peuple et de travailler comme les autres afin de jouir des mêmes avantages que les autres. Et tout cela, immédiatement, le jour même ou dès le lendemain de la victoire de l’insurrection, sans attendre de quelconques ordres de “comités centraux” ou d’une quelconque autorité.

Voilà ce que veulent les anarchistes et c’est en définitive se qui se passerait tout naturellement si la révolution devait être une vraie révolution sociale et non pas se limiter à un simple changement politique, qui après quelques convulsions, remettrait tout comme avant.

Ainsi donc ou on enlève immédiatement son pouvoir économique à la bourgeoisie ou elle aura de nouveau sous peu le pouvoir politique que l’insurrection lui avait arraché. Pour pouvoir enlever le pouvoir économique à la bourgeoisie, il faut immédiatemet organiser l’économie sur de nouvelles bases fondées sur la justice et l’égalité. Les besoins économiques, du moins les plus essentiels, n’admettent pas d’interruption et il faut les satisfaire immédiatement. Les “comités centraux” ne font jamais rien ou agissent quand on n’a plus besoin d’eux.

~ Unita Nova, Août 1920 ~

Note de Résistance 71: Ceci correspond dans les grandes largeurs à ce que les anarchistes espagnols firent et organisèrent durant la révolution espagnole de 1936-39, qui fut trahi par les marxistes staliniens, tout comme les soviets le furent par les lénino-trotskistes et le mouvement ouvrier italien le fut en 1920.

Notre tâche est de pousser le peuple à réclamer et à prendre toutes les libertés possibles et à pourvoir lui-même à ses propres besoins, sans attendre les ordres d’une quelconque autorité (Note: concept d’autonomie et d’autogestion populaire gérées en démocratie directe via les assemblées). Notre tâche est de lui démontrer le caractère inutile et nocif de tout gouvernement en suscitant et en encourageant, par la promotion de l’Idée et l’action, toutes les bonnes initiatives individuelles et collectives.

En somme, il s’agit d’éduquer à la liberté, d’élever à la conscience de leurs propres forces et de leurs propres capacités, des hommes habitués par ailleurs à l’obéissance et à la passivité. Il faut donc faire en sorte que le peuple agisse par lui-même, suivant son instinct et sa propre inspiration, même si cela lui aura souvent été suggéré. C’est ce que fait un bon instituteur avec ses élèves, lorsqu’ils ne trouvent pas la solution, il les aide, suggère certaines solutions tout en maintenant l’indépendance des élèves, ce qui aura pour effet de leur faire acquérir courage et confiance en leurs propres facultés.

 Dans la dernière partie, nous verrons le Programme de l’Union Anarchiste Italienne (UAI) de 1920 dont Errico Malatesta fut un des fondateurs et rédacteur de la charte…

Résistance politique: l’anarchisme contre la terreur… révolutionnaire ou autre… (Errico Malatesta)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 27 octobre 2015 by Résistance 71

Sur la terreur révolutionnaire

 

Errico Malatesta (1923)

 

Il y a un problème général de tactique révolutionnaire qu’il convient toujours de discuter et de rediscuter, parce que de sa solution peut dépendre le sort de la révolution qui viendra.

Je n’entends pas parler de la manière dont peut être combattue et abattue la tyrannie qui, aujourd’hui, opprime tel peuple en particulier. Notre rôle est de faire simplement oeuvre de clarification des idées et de préparation morale en vue d’un avenir prochain ou lointain, parce qu’il ne nous est pas possible de faire autrement. Et, du reste, nous croirions arrivé le moment d’une action effective… que nous en parlerions moins encore.

Je m’occuperai donc seulement et hypothétiquement du lendemain d’une insurrection triomphante et des méthodes de violence que certains voudraient adopter pour  » faire justice « , et que d’autres croient nécessaires pour défendre la révolution contre les embûches de ses ennemis.

Mettons de côté  » la justice « , concept trop relatif qui a toujours servi de prétexte à toutes les oppressions et à toutes les injustices, et qui souvent, ne signifie pas autre chose que la vengeance. La haine et le désir de vengeance sont des sentiments irréfrénables, que l’oppression, naturellement, réveille et alimente; mais s’ils peuvent représenter une force utile pour secouer le joug, ils sont par la suite une force négative quand on tente de substituer à l’oppression, non une oppression nouvelle, mais la liberté et la fraternité entre les hommes. Pour ces raisons, nous devons nous efforcer de susciter ces sentiments supérieurs qui puisent leur énergie dans le fervent amour du bien, tout en nous gardant cependant de briser cette impétuosité, issue de facteurs bons et mauvais, qui est nécessaire à la victoire. Mieux vaut que la masse agisse suivant son inspiration, que, sous prétexte de la mieux diriger, de lui mettre un frein qui se traduirait par une nouvelle tyrannie, mais souvenons-nous toujours que nous, anarchistes, nous ne pouvons être ni des vengeurs, ni des justiciers. Nous voulons être des libérateurs et nous devons agir comme tels, par les moyens de la prédication et de l’exemple.

Cela dit, occupons-nous ici de la question la plus importante : la défense de la révolution.

Il y en a encore qui sont fascinés par l’idée de la terreur. A ceux-là, il semble que la guillotine, les fusillades, les massacres, les déportations, les galères (potence et galères, me disait récemment un communiste des plus notoires) soient les armes puissantes et indispensables de la révolution, et ils trouvent que si tant de révolutions ont été écrasées et n’ont pas donné le résultat qu’on en attendait, ce fut à cause de la bonté, de la faiblesse des révolutionnaires qui n’ont pas persécuté, réprimé, massacré à suffisance.

C’est là un préjugé courant dans certains milieux révolutionnaires, préjugé qui trouve son origine dans la rhétorique et dans les falsifications historiques des apologistes de la grande révolution française, et qui s’est trouvé renforcé dans ces dernières années par la propagande des bolchevistes. Mais la vérité est précisément l’opposé : la terreur a toujours été un instrument de tyrannie. En France, elle a servi la tyrannie de Robespierre. Elle a aplani les voies à Napoléon et à la réaction qui suivit. En Russie, elle a persécuté et tué des anarchistes, des socialistes, a massacré des ouvriers et des paysans rebelles, et a arrêté, en somme, l’élan d’une révolution qui pouvait cependant ouvrir à la civilisation une ère nouvelle.

Ceux qui croient à l’efficacité révolutionnaire, libératrice, de la répression et de la férocité ont la même mentalité arriérée que les juristes qui croient qu’on peut éviter le délit et moraliser le monde par le moyen des peines sévères.

La terreur, comme la guerre, réveille les sentiments ataviques de férocité encore mal couverts par le vernis de la civilisation et porte aux premiers postes les éléments mauvais qui sont dans la population. Plutôt que de servir à défendre la révolution, elle sert à la discréditer, à la rendre odieuse aux masses, et, après une période de luttes féroces, aboutit nécessairement a ce que, aujourd’hui, j’appellerai  » normalisation « , c’est-à-dire, à la légalisation et à la perpétuation de la tyrannie. Quel que soit le parti vainqueur, on arrive toujours à la constitution d’un gouvernement fort, lequel assure, aux uns, la paix aux dépens de la liberté, et aux autres la domination sans trop de périls.

Je sais bien que les anarchistes terroristes (si peu nombreux qu’ils soient) dénoncent toute terreur organisée, faite par ordre d’un gouvernement, par des agents payés, et voudraient que ce fût la masse qui, directement, mît à mort ses ennemis. Mais ceci ne ferait qu’aggraver la situation. La terreur peut plaire aux fanatiques mais elle convient surtout aux vrais méchants, avides d’argent et de sang. Inutile d’idéaliser la masse et de se la figurer composée uniquement d’hommes simples, qui peuvent évidemment commettre des excès, mais sont toujours animés de bonnes intentions. Les flics et les fascistes servent les bourgeois, mais sortent de la masse !

En Italie, le fascisme a accueilli beaucoup de criminels et ainsi a, jusqu’à un certain point, purifié préventivement l’ambiance dans laquelle agira la révolution. Mais il ne faut pas croire que tous les Dumini et tous les Cesarino Rossi sont fascistes. Il y en a parmi eux qui, pour une raison quelconque, n’ont pas voulu ou n’ont pas pu devenir fascistes, mais ils sont disposés à faire, au nom de la  » révolution « , ce que les fascistes font au nom de la  » patrie « . Et, d’autre part, comme les coupe-jarrets de tous les régimes ont toujours été prêts à se mettre au service des nouveaux régimes et à en devenir les plus zélés instruments, ainsi les fascistes d’aujourd’hui seront prêts demain à se déclarer anarchistes ou communistes ou ce qu’on voudra, simplement pour continuer à faire les dominateurs et à satisfaire leurs instincts mauvais. S’ils ne le peuvent dans leur pays, parce que connus et compromis, ils s’en iront ailleurs et chercheront les occasions de se montrer plus violents, plus  » énergiques  » que les autres, traitant de modérés, de lâches, de pompiers, de contrerévolutionnaires, ceux qui conçoivent la révolution comme une grande oeuvre de bonté et d’amour.

Certainement, la révolution a à se défendre et à se développer avec une logique inexorable, mais on ne doit, et on ne peut la défendre avec des moyens qui sont en contradiction avec ses fins.

Le grand moyen de défense de la révolution reste toujours d’enlever aux bourgeois les moyens économiques de la domination, d’armer tout le monde (jusqu’à ce qu’on puisse amener tout le monde à jeter les armes comme des objets inutiles et dangereux) et d’intéresser à la victoire toute la grande masse de la population.

Si, pour vaincre, on devait élever des potences sur les places publiques, je préférerais être battu.

 

Source:

http://fr.wikisource.org/wiki/La_Terreur_révolutionnaire

 

Changement de paradigme politique: Pensée et pratique anarchiste avec Errico Malatesta part 3

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, Social & Retraite, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 25 octobre 2015 by Résistance 71

Errico Malatesta l’anarchisme de la théorie à la pratique (III)

 

Compilation d’écrits 1919~1931

 

Source: “Écrits choisis”, Errico Malatesta, éditions du Monde Libertaire, 1978

 

Errico Malatesta (1853-1932), théoricien et militant anarchiste italien, créateur en 1920 de l’Union Anarchiste Italienne (UAI), qui fut à la pointe de la grève générale expropriatrice des usines du nord de l’Italie en 1920, mouvement trahi par les communistes et les socialistes au profit du patronat et de l’État qui appelèrent Mussolini au pouvoir en conséquence. La pensée et l’action directe de Malatesta ont donné au mouvement anarchiste son expression politique sans doute la plus achevée. Il élabora toute sa vie durant une praxis cohérente tant dans les moyens que dans les objectifs de la révolution sociale. Ancré profondément dans la dimension sociale et dans la volonté de réalisation du bien-être commun, Malatesta nous a laissé un riche héritage théorique et militant qui mérite d’être plus connu.

Nous avons beaucoup à apprendre d’Errico Malatesta. Sa pensée et son action sont au cœur de l’anarchisme moderne.

Nous avons compilé ces textes courts dans les rubriques suivantes, qui seront autant de parties à la publication sur le blog

 

 

~ Résistance 71, Octobre 2015 ~

 

Les anarchistes et le mouvement ouvrier

 

Les anarchistes doivent reconnaître l’utilité et l’importance du mouvement syndical ; ils doivent favoriser son développement et en faire un des leviers de leur action en faisant tout leur possible pour que, en coopération avec les autres forces du progrès existantes, il débouche sur une révolution sociale menant à la suppression des classes, à la liberté totale, à l’égalité, à la paix et à la solidarité avec tous les êtres humains.

(Note de Résistance 71: Ceci était valide en 1927 et jusqu’à la seconde guerre mondiale, depuis les années 1950, le syndicalisme a été acheté par l’oligarchie politico-financière et les grandes centrales syndicales, en échange de l’abandon de toute velléité révolutionnaire, mangent dans la main du pouvoir et bénéficient des subsides d’état pour maintenir une clique de “négociateurs” tout aussi bourgeois que traître à la cause des travailleurs… Ceci a été appelé le “réformisme”, une mascarase de syndicalisme toutes tendances confondues,)

D’où la nécessité mpérieuse d’organisations purement anarchistes qui, dans les syndicats et hors des syndicats, luttent pour réaliser intégralement l’anarchisme et qui cherchent à stériliser tous les germes de dégénérescence et de réaction.

~ Il Risveglio, Octobre 1927 ~

 

La tâche des anarchistes est de travailler à renforcer les consciences révolutionnaires des organisés et à rester dans les syndicats, toujours en tant qu’anarchistes (Note de R71: Cette vision n’est pas partagé par tous les anarchistes…)

Il est vrai que dans bien des cas, les syndicats sont contraints de transiger et de faire des compromis, pour des raisons d’ordre immédiat. Je ne leur reproche pas, mais c’est précisément pour cette raison qu’il faille bien reconnaître que l’essence des synicats est d’être réformiste.

Les syndicats font un travail de fraternisation entre les masses prolétaires et ils éliminent les conflits qui, autrement, pourraient surgir entre les travailleurs eux-mêmes.

L’esclavage économique étant le fruit de l’esclavage politique, il faut en finir avec ce dernier pour en finir avec le premier, bien que Marx ait soutenu le contraire.

Pourquoi la payasan porte t’il le grain au patron ?

Parce que le gendarme est là pour l’y forcer

La lutte devant être menée, y compris sur le terrain politique, pour détruire l’État, le syndicalisme ne peut donc as être une fin en lui-même.

Nous voulons la liberté pour tous : nous voulons que la révolution, ce soit la masse qui la fasse, pour la masse.

L’Homme qui pense avec sa tête est préférable à celui qui approuve tout aveuglément.

~ Umanita Nova, Mars 1922 ~

 

Personnellement, je pense que tels qu’ils sont en régime capitaliste, les coopératives et les syndicats ne mènent pas naturellement (de par leur propre force intrinsèque, à l’émancipation de l’Homme (c’est sur ce point que porte la controverse). Je pense qu’ils peuvent produire le bien comme le mal, qu’ils peuvent être aujourd’hui des organes de conservation sociale comme de transformation sociale et servir, demain, la réaction comme la révolution.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

 

En un mot, le syndicat ouvrier n’est pas révolutionnaire, mais réformiste de par sa nature même. Le caractère révolutionnaire doit lui être apporté et soit être développé et maintenu en lui par l’action constante des révolutionnaires qui agissent en son sein et en dehors de lui.

Le syndicat ne peut faire œuvre révolutionnaire que s’il cesse d’être un syndicat économique, pour devenir un groupe politique ayant un idéal.

Le mouvement ouvrier en lui-même, loin de mener à la transformation de la société au bénéfice de tous, tend à fomenter les égoïsmes catégoriels et à créer une classe d’ouvriers privilégiés qui prévaut sur la grande masse des déshérités.

C’est ce qui explique le fait suivant qui est général: à mesure qu’elles sont devenues plus grandes et plus fortes, les organisations ouvrières sont devenues conservatrices et réactionnaires dans tous les pays et ceux qui ont consacré leurs efforts au mouvement ouvrier, dont les intentions sont honnêtes et qui ont en vue une société de bien-être et de justice pour tous, ceux-là sont souvent condamnés à un travail de Sisyphe et doivent périodiquement tout recommencer depuis le début.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

 

Les syndicalistes prétendent que l’organisation ouvrière d’aujourd’hui servira de cadre à la société future et facilitera le passage du régime bourgeois au régime égalitaire. Rien n’est moins vrai.

C’est une idée qui était chère aux membres de la 1ère Internationale et si je me souviens bien, il est dit dans les écrits de Bakounine, que la nouvelle société se réaliserait si tous les travailleurs entraient dans les sections internationales. Mais cela semble être une erreur.

La nouvelle société ne peut se réaliser qu’en brisant ces cadres et en créant des organismes nouveaux qui correspondent aux conditions nouvelles et aux nouvelles fins sociales.

Dans l’état actuel des choses, nous voudrions que le mouvement ouvrier soit ouvert à la promotion de bien des idées, qu’il prenne part à tous les faits d’ordre économique, politique, moral et de la vie sociale, qu’il vive et se développe libre de toute domination d’un parti politique, quel qu’il soit.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

 

… par syndicalisme on entend toutes les organisations ouvrières, tous les “syndicats” constituees pour résister à l’oppression des patrons et diminuer ou réduire à néant l’exploitation du travail humain par ceux qui détiennent les matières premières et les instruments de travail.

Je dis que ces organisations ne peuvent pas être anarchistes et qu’il n’est pas bon de vouloir qu’elles le soient parce que si elles l’étaient, elles ne répondraient pas à leur but et elles ne serviraient pas les fins que les anarchistes qui y participent proposent.

Le syndicat est fait pour défendre aujourd’hui les intérêts actuels des travailleurs et pour améliorer le plus possible leurs conditions, tant qu’on n’est pas en mesure de faire la révolution, révolution qui fera des salariés actuels des travailleurs libres, librement associés à l’avantage de tous.

Le syndicalisme est par nature réformiste (j’entends le syndicalisme pratique et non pas le syndicalisme théorique que chacun peut se façonner à sa guise). Tout ce qu’on peut attendre de lui, c’est que les réformes qu’il vise et obtient soient telles et obtenues de telle façon, qu’elles servent à l’éducation et à la préparation révolutionnaire et qu’elle laisse la voie ouverte à des exigences toujours plus grandes.

Toute fusion, toute confusion entre le mouvement anarchiste et révolutionnaire d’une part et le mouvement syndicaliste d’autre part, finit par rendre le syndicat impuissant face à son but spécifique ou par affaiblir, dénaturer, éteindre l’esprit anarchiste. Je pense donc que les anarchistes ne doivent pas vouloir que les syndicalistes soient anarchistes, mais qu’ils doivent agir au sein des syndicats, au profit des anarchistes, en tant qu’individus, en tant que groupes et en tant que fédération de groupes.

Dans les syndicats, les anarchistes devraient lutter pour qu’ils restent ouverts à tous les travailleurs, quelle que soit leur opinion et quel que soit le parti auquel ils appartiennent et pour que la seule condition soit la solidarité contre les patrons. Ils devraient s’opposer à l’esprit corporatif et à quiconque prétendrait monopoliser l’organisartion ou le travail.

Ne pas perdre de vue que l’organisation oiuvrière n’est pas une fin en soi mais un moyen parmi d’autres, bien qu’important, pour préparer l’avènement de l’anarchie.

~ Pensiero e Volonta, Avril 1925 ~

 

C’est à juste titre que les anarchistes s’opposent au communisme autoritaire (marxisme): le communisme autoritaire implique un gouvernement qui veut diriger toute la vie sociale et placer l’organisation de la production et la distribution des richesses sous les ordres de ses propres fonctionnaires. Il ne peut en conséquence donner que la pire des tyrannies ; il ne peut que paralyser toutes les forces vives de la société.

Les syndicats qui apparemment sont d’accord avec les anarchistes pour haïr le centralisme étatique, veulent se passer de gouvernement et le remplacer par les syndicats. Ils disent que ce sont les syndicats qui doivent se rendre maîtres des richesses, réquisitionner les vivres, les distribuer, organiser la production et l’échange. Je n’y verrais aucun inconvénient si les syndicats ouvraient toutes grandes leurs portes à toute la population et laissaient à ceux qui ne sont pas d’accord la liberté d’agir pour leur part et de prendre ce qui leur revient…

Mais s’il y a un petit nombre d’individus qu’une longue habitude fait considérer comme étant les chefs des syndicats, s’il y a des secrétaires permanents et des organisateurs officiels, ce sont eux qui se trouveront automatiquement chargés d’organiser la révolution. Ils auront tendance à considérer comme intrus et irresponsables ceux qui voudront prendre des initiatives indépendemment d’eux et, ne serait-ce qu’avec les meilleures intentions, ils voudront imposer leur propre volonté, peut-être même par la force.

Dans ce cas, le régime syndicaliste deviendrait très rapidement ce même mensonge et cette même tyrannie qu’est devenue la prétendue dictature du prolétariat,

Le remède à ce danger, et la condition pour que la révolution soit véritablement émancipatrice, c’est de former un grand nombre d’individus capables d’inistiatives et d’agir dans la pratique ; d’habituer les masses às ne pas abandonner la cause de tous dans les mains de qui que ce soit et à ne déléguer son pouvoir, quand il lui faut le déléguer, que pour des tâches bien déterminées et pour un temps limité. Pour créer une telle situation, et un tel esprit, le syndicat est un moyen très efficace s’il est organisé et s’il est vécu sur la base de méthodes véritablement libertaires.

~ Fede, Septembre 1923 ~

 

Les classes privilégiées ont accaparé tous les moyens de production et elles s’en servent pour exploiter le travail d’autrui. Elles n’auraient pas pu conquérir leurs privilèges et elles ne pourraient pas continier à maintenir les masses dans la sujétion si elles n’avaient pas constitué un gouvernement qui les défende en organisant une force matérielle capable d’étouffer par la force brutale toute tentative de révolte. “On n’enlève pas le pain à qui on n’a pas , au préalable, enlevé, par la bâton, la possibilité de résister.”

Tant que les ouvriers demandent de petites améliorations généralement illusoires, les capitalistes peuvent maintenir la lutte sur le terrain économique. Mais dès qu’ils voient que leur profit diminue sérieusement et que l’existence même de leurs privilèges est menacée, ils ont recours au gouvernement. Si le gouvernement n’est pas assez empressé ou pas assez fort pour les défendre, comme ce fut récemment le cas en Italie et en Espagne, ils se servent de leur richesse pour engager de nouvelles forces de répression et pour constituer un nouveau gouvernement capable de mieux les servir. (Note de R71: Malatesta écrivait ceci en 1925 !!!…)

~ Pensiero e Volonta, Février 1925 ~

 

L’occupation des usines

 

Les grèves générales de protestation n’émeuvent plus personne !! Ni ceux qui les font, ni ceux contre qui elles sont faites. Si la police avait seulement l’intelligence de ne pas faire de provocations, elles se passeraient comme n’importe quel autre jour férié…

Il faut chercher autre chose. Nous lançons cette idée: nous rendre maître des usines. La première fois, peut-être serons-nous peu nombreux à le faire et cela passera peu ou prou inaperçu. Mais cette méthode à certainement de l’avenir devant elle parce qu’elle correspond aux buts ultimes du mouvement prolétarien et qu’elle constitue un entraînement qui prépare à l’appropriation générale définitive.

~ Unita Nova, Mars 1920 ~

Ce sont les ouvriers de la métallurgie qui ont commencé le mouvement pour des raisons de salaire. Il s’agissait d’une grève d’un nouveau type. Au lieu d’abandonner les usines, il fallait y rester sans travailler et y monter la garde, nuit et jour, pour que les patrons ne puissent pas faire de lock-out.

Les ouvriers pensèrent (en 1920) que le moment était venu de se rendre définitivement maîtres des moyens de production. Ils s’armèrent pour assurer leur défense, transformèrent beaucoup d’usines en de véritables forteresses et de mirent à organiser la production pour leur propre compte. Les patrons furent chassés ou déclarés en état d’arrestation… C’était l’abolition de fait du droit de propriété, la violation de la loi en ce qu’elle sert à défendre l’exploitation capitaliste. C’était un nouveau régime, une nouvelle façon de vivre en société, qui était ainsi inaugurés. Et le gouvernement laisait faire, parce qu’il voyait qu’il n’était pas capable de s’y opposer ; il l’a avoué plus tard, en s’excusant auprès du parlement de l’absence de répression.

Le mouvement s’amplifiait et tendait à gagner d’autres catégories. Ici et là, les paysans occupaient les terres. C’était la révolution qui commençait et se développait de façon je dirais presque idéale.

Naturellement les réformistes ne voyaient pas les choses d’un bon œil et cherchait même à la faire avorter. Nous avions dit dans Umanita Nova que la révolution se ferait sans verser une goutte de sang si le mouvement s’étendait à toutes les catégories et si les ouvriers et les paysans suivaient l’exemple des métallurgistes, chassaient les patrons et prenaient possession des moyens de production. (Note de R71: Cela est toujours valide aujourd’hui, un tel mouvement décentralisé de la base, coordonné, de grève expropriatrice autogestionnaire est l7arme absolue contre le système…). Les tentatives de faire capoter le mouvement furent vaines.

La masse était avec nous. On nous demandait de venir dans les usines pour y parler, encourager, conseiller et pour satisfaire les demandes, il nous a fallu nous couper en mille…

La masse était avec nous parce que c’était nous qui interprétions le mieux ses instincts, ses besoins, ses intérêts. Et pourtant, il suffit du travail insidieux de la Confédération Générale du Travail (Note: CGT, branche italienne, à la botte du PCI marxiste) et de ses accords avec Giolitti pour faire croire à une espèce de victoire gràce à cette escroquerie: le contrôle ouvrier et pour amener les ouvriers à quitter les usines juste au moment où les chances de réussir étaient les plus fortes…

~ Umanita Nova. Juin 1922 ~

 

L’occupation des usines et des terres était parfaitement en ligne avec notre programme.

En bons “prophètes”, malheureusement, nous avions prévenu les ouvriers de ce qui leur arriverait s’ils abandonnaient les usines ; nous avons aider à préparer la résistance armée ; nous avons expliqué qu’il était possible de faire la révolution pratiquement sans avoir à combattre si on se montrait seulement résolus à employer les armes qui avaient été accumulées. Nous n’avons pas réussi.

Quand d’Aragona et Giolitti mient au point le contrôle ouvrier, ce leurre, et le parti socialiste, dirigé à l’époque par les communistes, était d’accord, nous avons crié à la TRAHISON et nous sommes allés d’usine en usine pour mettre les ouvriers en garde contre cette inique tromperie. Les ouvriers nous avaient toujours écouté et demandé avec enthousiasme et ils avaient applaudi quand nous les incitions à résister jusqu’au bout. Mais ils obéírent docilement lorsque l’ordre de sortir des usines fut diffusé par la CGT et pourtant ils disposaient d’énormes moyens pour résister.

Le mouvement ne pouvait réussir et durer qu’en s’étendant et en se généralisant et, vu les circonstances, il ne pouvait pas s’étendre sans l’accord des dirigeants de la CGT et du Parti Socialiste qui contrôlaient la grande majorité des travailleurs organisés. La Confédération et le Parti Socialiste (communiste compris) se déclarèrent contre et tout devait se terminer par la victoires des patrons.

~ Pensiero e Volonta, Avril 1924 ~

 

Note de Résistance 71: Le mouvement gréviste expropriateur et autogéré italien de 1920 fut trahit par le “socialisme” d’état prouvant, comme ce sera encore le cas en Russie (Cronstadt 1921 et Ukraine 1919-1923) et en Espagne (1936-39) que les sbires et larbins de l’État sont prêts à tout pour faire perdurer le système de leurs payeurs, seigneurs et maîtres capitalistes. Marx, Lénine, Trotsky, Staline, Mao (après la seconde guerre mondiale) étaient tout autant des employés de Wall Street et de la City de Londres que le furent Mussolini, Hitler et Franco. Les réformistes marxistes et socialistes (socio-démocrates) ont échangé toute velléité révolutionnaire et la lutte pour le bien commun contre le privilège de bouffer au ratelier du capitalisme et de son garde-chiourme qu’est l’État. Syndicats et partis politiques touchent des subsides de l’État pour exister et leurs “cadres” bouffent à la table des “guignols” d’en haut… La soupe est bonne et il ne faut surtout pas faire tanguer le navire, juste arrondir les angles jusqu’à la prochaine fois…

Ce sont tous des traîtres à la révolution sociale ce qui confirme historiquement une fois de plus, si cela était encore nécessaire, qu’il n’y a pas de solutions au sein du système !… Il faut en sortir, comme les ouvriers italiens l’avaient fait en 1920, comme les Espagnols l’ont fait en 1936, dans le sillage de 1920 et même de 1871 et la Commune…

Ce sont les leçons à tirer de ces évènements. Tout cela est plus que jamais réalisable. Un changement de paradigme sans armes, ni haine ni violence est dans la donne pour le futur et si armes il y a elles ne serviront qu’à l’auto-défense. A nous de travailler pour en commençant par dire NON ! Ensemble.

 

Anarchie, socialisme et communisme

 

C’est un fait qu’entre les socialistes et les anarchistes, il y a toujours eu une différence profonde sur la façon de concevoir l’évolution historique et les crises révolutionnaires que cette même évolution produit.

Les socialistes veulent aller au pouvoir, pacifiquement ou par la violence, peu importe. Et installés au gouvernement, ils veulent imposer leur programme aux masses, sous une forme dictatoriale ou sous une forme démocratique. Les anarchistes estiment au contraire que le gouvernement ne peut être que pernicieux et que, par sa nature même, il ne peut que défendre une classe privilégiée existante ou en créer une nouvelle. Au lieu d’aspirer à s’installer à la place des gouvernants du jour, ils veulent abattre tous les organismes institutionnels qui permettent à certains d’imposer aux autres leurs propres idées et leurs propres intérêts. En donnant à chacun la pleine liberté et, bien sûr, les moyens économiques qui rendent cette liberté possible et effective, ils veulent ouvrir et rendre libre la voie de l’évolution vers les meilleures formes de vie en commun qui naîtront de l’expérience.

~ Unita Nova, Septembre 1921 ~

 

Nous avons toujours été d’avis que socialisme et anarchie sont deux mots qui ont, au fond, le même sens, parce que, pour nous, l’émancipation économique (abolition de la propriété) n’est pas possible sans l’émancipation politique (abolition du gouvernement) et réciproquement.

S’il est vrai que le gouvernement est nécessairement et toujours l’instrument de ceux qui possèdent les instruments de production et de distribution, par quel miracle un gouvernement socialiste, né en plein régime capitaliste dans le but d’abolir le capital pourrait-il atteindre ce but ? Est-ce que ce sera, comme le voulaient Marx et Blanqui, par le moyen d’une dictature imposée révolutionnairement, par un acte de force qui décrète et impose révolutionnairement la confication des propriétés privées en faveur de l’État en tant que représentant des intérêts collectifs ? Ou est-ce que ce sera, comme le veulent apparemment tous les marxistes et la plupart des blanquistes modernes, par le moyen d’une majorité socialiste envoyée au Parlement par le suffrage universel ? Procèdera t’on d’un coup à l’expropriation de la classe dominante par la classe économiquement asservie, ou procèdera t’on graduellement en obligeant les propriétaires et les capitalistes à se aisser priver peu à peu de tous leurs privilèges ?

Tout cela semble étrangement en contradiction avec la théorie du “matérialisme historique” qui est un dogme fondamental pour les marxistes.

~ L’Agitazione, Mai 1897 ~

 

“Le communisme est la voie qui mène à l’anarchie”: c’est là toute la théorie des bolchéviques, toute la théorie des marxistes et des socialistes étatistes de toutes les écoles. Ils reconnaissent tous que l’anarchie est un idéal sublime, qu’elle est le but vers lequel marche, ou devrait marcher, l’humanité ; mais ils veulent tous accéder au pouvoir pour pousser et contraindre les gens à marcher dans la bonne voie.

Les anarchistes disent au contraire que l’anarchie est la voie qui mène au communisme… ou ailleurs.

Faire le communisme avant l’anarchie, c’est à dire avant d’avoir conquis la liberté politique et économique totale, cela voudrait dire (comme ce fut le cas en Russie) établir la plus odieuse des tyrannies, capable de faire regretter le régime bourgeois et de provoquer le retour du régime capitaliste (comme cela arrivera malheureusement en Russie) et cela parce qu’il ne serait pas possible d’organiser une vie sociale supportable et par réaction de l’esprit de liberté, qui n’est oas le privilège de “l’esprit latin”, comme le journal “Le Communiste” veut stupidement me le faire dire, mais bien un besoin de l’esprit humain et qui agira en Russie comme il agirait en Italie.

~ Umanita Nove, Octobre 1921 ~

 

Nous avons en horreur le mensonge démocratique qui, au nom du “peuple”, opprime le peuple dans l’intérêt d’une classe. Mais nous haïssons encore plus si c’est possible, la dictature qui, au nom du “prolétariat”, livre toute la force et toute la vie des travailleurs aux mains des créatures d’un parti soi-disant communiste, créatures qui chercheraient à se perpétuer au pouvoir et qui finiraient par reconstruire le capitalisme à leur propre profit.

~ Umanita Nova, Août 1921 ~

 

La caractéristique du socialisme, c’est qu’il s’applique de manière égale à tous les membres de la société, à tous les êtres humains. Pour cela, personne ne doit pouvoir exploiter le travail d’autrui grâce à l’accaparement des moyens de production et personne ne doit pouvir imposer sa propre volonté aux autres par le moyen de la force brutale ou, ce qui est la même chose, grâce à l’accaparement du pouvoir politique: l’exploitation économique et la domination politique sont les deux aspects d’une même réalité, l’assujettissement de l’Homme par l’Homme et la solution de l’un est liée à celle de l’autre.

Le parlementarisme (social-démocratie, république) n’apparaît pas non plus comme un moyen valable étant donné que lui aussi subsitue à la volonté tous, la volonté de quelques individus ; si d’un côté il laisse un peu plus de liberté que ne le fait la dictature, d’un autre côté, il crée plus d’illusions. Et au nom d’un intérêt collectif purement fictif, il foule aux pieds tous les intérêts réels et il va à l’encontre de la volonté de chacun comme de la volonté de tous, par le biais des élections et des votes.

Il reste l’organisation libre, de bas en haut, du simple au complexe, sur la base du libre accord et de la fédération des associations de production et de consommation: c’est à dire l’anarchie et c’est là le moyens que nous préférons.

Pour nous donc, socialisme et anarchie sont des termes qui ne sont ni opposés ni équivalents, mais étroitement liés l’un à l’autre, comme l’est la fin au moyen qui lui correspond nécessairement, comme l’est le fond à la forme dans laquelle il s’incarne.

Le socialisme sans l’anarchie, autrement dit le socialisme d’État, nous paraît impossible car il serait détruit par ce même organe qui devrait le maintenir.

L’anarchie sans le socialisme nous paraît également impossible, car elle ne pourrait être, en ce cas, que la domination des plus forts et elle aboutirait donc rapidement à l’organisation et à la consolidation de cette domination autrement dit, à l’établissement d’un gouvernement.

~ L’Anarchia, numéro unique, Août 1896 ~

 

Prochaine analyse: “La révolution anarchiste”