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Résistance politique contre le marasme ambiant: L’organisation, principe de la vie sociale (Errico Malatesta)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 16 juin 2017 by Résistance 71

“L’autogestion généralisée est le plus court chemin vers l’abondance. Le travail y tend vers zéro, la créativité vers l’infini.”
~ Raoul Vaneigem ~

“La démocratie représentative repose sur la fiction du règne de la volonté populaire exprimée par de soi-disants représentants de la volonté du peuple. Ainsi permet-elle de réaliser les deux conditions indispensables à l’économie capitaliste: la centralisation de l’État et la soumission de la souveraineté du peuple à la minorité régnante…

Au bout du compte, les démocratie est une machine à broyer et à concasser les aspirations sociales de telle sorte que face à l’inutilité de nos efforts individuels et collectifs pour améliorer les choses, nous abandonnons notre vie entre ls mains des classes dirigeantes.”
~ René Berthier ~

“L’État est la négation de l’humanité.”
~ Michel Bakounine ~

“Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens attentionnés et impliqués puisse changer le monde ; en fait, c’est la seule chose qui ne l’ait jamais fait…”
~ Margaret Mead ~

Lire notre dossier “illusion démocratique”

« Anarchie et démocratie »

 

 

L’organisation, principe et condition de la vie sociale

 

Errico Malatesta (1897)

 

Il y a des années que l’on discute beaucoup parmi les anarchistes de cette question. Et comme il arrive souvent lorsqu’on discute passionnément à la recherche de la vérité, on se pique ensuite d’avoir raison. Lorsque les discutions théoriques ne sont que des tentatives pour justifier une conduite inspirée par d’autres motifs, il se produit une grande confusion d’idées et de mots.

Rappelons au passage, surtout pour nous en débarrasser, les simples questions de mots, qui ont parfois atteint les sommets du ridicule, comme par exemple : « Nous ne voulons pas l’organisation, mais l’harmonisation », « Nous sommes opposés à l’association, mais nous l’admettons », « Nous ne voulons pas de secrétaire ou de caissier, parce que c’est une signe d’autoritarisme, mais nous chargeons un camarade de s’occuper du courrier et un autre de l’argent » ; et passons à la discussion sérieuse.

Si nous ne pouvons nous mettre d’accord, tâchons au moins de nous comprendre.

Et avant tout distinguons, puisque la question est triple : l’organisation en général comme principe et condition de la vie sociale ; l’organisation du mouvement anarchiste et l’organisation des forces populaires et en particulier celle des masses ouvrières pour résister au gouvernement et au capitalisme.

Le besoin de l’organisation dans la vie sociale – je dirai qu’organisation et société sont presque synonymes – est une chose si évidente que l’on a de la peine à croire qu’elle ait pu être niée.

Pour nous en rendre compte, il faut rappeler quelle est la fonction spécifique, caractéristique du mouvement anarchiste, et comment les hommes et les partis sont sujets à se laisser absorber par la question qui les regarde le plus directement, en oubliant tout ce qui s’y rattache, en donnant plus d’importance à la forme qu’à la substance et enfin en ne voyant les choses que d’un côté en ne distinguant plus la juste notion de la réalité.

Le mouvement anarchiste a débuté comme une réaction contre l’autoritarisme dominant dans la société, de même que tous les partis et les organisations ouvrières, et s’est accentué au fur et à mesure de toutes les révoltes contre les tendances autoritaires et centralistes.

Il était donc naturel que de nombreux anarchistes soient comme hypnotisés par cette lutte contre l’autorité et qu’ils combattent, pour contrecarrer l’influence de l’éducation autoritaire, tant l’autorité que l’organisation, dont elle est l’âme.

En vérité cette fixation est arrivée au point de faire soutenir des choses vraiment incroyables. On a combattu toute sorte de coopération et d’accord, parce que l’association est l’antithèse de l’anarchie. On affirme que sans accords, sans obligations réciproques, chacun faisant ce qui lui passe par la tête sans même s’informer de ce que font les autres, tout serait spontanément en harmonie : qu’anarchie signifie que chacun doit se suffire à lui-même et faire lui-même tout ce dont il a envie, sans échange et sans travail en association. Ainsi les chemins de fer pouvaient fonctionner très bien sans organisation, comme cela se passait en Angleterre (!). La poste n’était pas nécessaire : quelqu’un de Paris, qui voulait écrire une lettre à Pétersbourg… pouvait la porter lui-même (!!), etc.

On dira que ce ne sont là que des bêtises, dont il ne vaut pas la peine de discuter. Oui, mais ces bêtises ont été dites, propagées : elles ont été accueillies par une grande partie des gens comme l’expression authentique des idées anarchistes. Elles servent toujours comme armes de combat des adversaires, bourgeois et non-bourgeois, qui veulent remporter sur nous une facile victoire. Et puis, ces « bêtises » ne manquent pas de valeur, en tant qu’elles sont la conséquence logique de certaines prémisses et qu’elles peuvent servir de preuve expérimentale de la vérité ou du moins de ces prémisses.

Quelques individus, d’esprit limité pourvus d’un esprit logique puissant, quand ils ont accepté des prémisses en tirent toutes les conséquences jusqu’au bout, et, si la logique le veut ainsi, arrivent sans se démonter aux plus grandes absurdités, à la négation des faits les plus évidents. Mais il y en a d’autres plus cultivés et d’esprit plus large, qui trouvent toujours moyen d’arriver à des conclusions plus ou moins raisonnables, même au prix d’entorses à la logique. Pour eux, les erreurs théoriques ont peu ou aucune influence sur la conduite pratique. Mais en somme, jusqu’à ce qu’on n’ait pas renoncé à certaines erreurs fondamentales, on est toujours menacé de syllogismes à outrance, et on revient toujours au début.

Et l’erreur fondamentale des anarchistes adversaires de l’organisation est de croire qu’il n’y a pas de possibilité d’organisation sans autorité. Et une fois cette hypothèse admise, ils préfèrent renoncer à toute organisation, plutôt qu’accepter le minimum d’autorité.

Maintenant que l’organisation, c’est-à-dire l’association dans un but déterminé et avec les formes et les moyens nécessaires pour poursuivre ce but, soit nécessaire à la vie sociale, c’est une évidence pour nous. L’homme isolé ne peut même pas vivre comme un animal : il est impuissant (sauf dans les régions tropicales et lorsque la population est très dispersée) et ne peut se procurer sa nourriture ; il est incapable, sans exception, d’avoir une vie supérieure à celle des animaux. Par conséquent il est obligé de s’unir à d’autres hommes, comme l’évolution antérieure des espèces le montre, et il doit soit subir la volonté des autres (l’esclavage), soit imposer sa volonté aux autres (autoritarisme), soit vivre avec les autres en fraternel accord pour le plus grand bien de tous (association). Nul ne peut échapper à cette nécessité. Les anti-organisateurs les plus effrénés subissent non seulement l’organisation générale de la société où ils vivent, mais également dans leurs actes, leur révolte contre l’organisation, ils s’unissent, se divisent la tâche, s’organisent avec ceux qui partagent leurs idées, en utilisant les moyens que la société met à leur disposition ; à condition que ce soient des faits réels et non de vagues aspirations platoniques.

Anarchie signifie société organisée sans autorité, en comprenant autorité comme la faculté d’imposer sa volonté. Cela veut dire aussi le fait inévitable et bénéfique que celui qui comprend mieux et sait faire une chose, réussit à faire accepter plus facilement son opinion. Il sert de guide, pour cette chose, aux moins capables que lui.

Selon nous l’autorité n’est non seulement pas nécessaire à l’organisation sociale, mais loin de l’aider elle vit en parasite, gêne l’évolution et profite à une classe donnée qui exploite et opprime les autres. Tant que dans une collectivité il y a harmonie d’intérêts, que personne ne peut frustrer les autres, il n’y a pas trace d’autorité. Elle apparaît avec la lutte intestine, la division en vainqueurs et vaincus, les plus forts confirmant leur victoire.

Nous avons cette opinion et c’est pourquoi nous sommes anarchistes, dans le cas contraire, affirmant qu’il ne peut y avoir d’organisation sans autorité, nous serons autoritaires. Mais nous préférons encore l’autorité qui gêne et attriste la vie, à la désorganisation qui la rend impossible.

Du reste, ce que nous serons nous importe peu. S’il est vrai que le machiniste et le chef de train et le chef de service doivent forcément avoir de l’autorité, ainsi que les camarades qui font pour tous un travail déterminé, les gens aimeront toujours mieux subir leur autorité plutôt que de voyager à pied. Si les P.T.T. n’étaient que cette autorité, tout homme sain d’esprit l’accepterait plutôt que de porter lui-même ses lettres. Si on refuse cela, l’anarchie restera le rêve de quelques-uns et ne se réalisera jamais.

– II –

L’organisation du mouvement anarchiste

L’existence d’une collectivité organisée sans autorité, c’est-à-dire sans coercition, étant admise, sinon l’anarchie n’aurait pas de sens, venons-en à parler de l’organisation du mouvement anarchiste.

Même dans ces cas, l’organisation nous semble utile et nécessaire. Si le mouvement veut dire l’ensemble des individus qui ont un but commun et s’efforcent de l’atteindre, il est naturel qu’ils s’entendent, unissent leurs forces, se partagent le travail et prennent toutes les mesures adéquates pour remplir cette tâche. Rester isolé, agissant ou voulant agir chacun pour son compte sans s’entendre avec les autres, sans se préparer, sans unir en un faisceau puisant les faibles forces des isolés, signifie se condamner à la faiblesse, gaspiller son énergie en de petits actes inefficaces, perdre rapidement la foi dans le but et tomber dans l’inaction complète.

Mais cela semble tellement évident qu’au lieu d’en faire la démonstration, nous répondrons aux arguments des adversaires de l’organisation.

Et avant tout il y a une objection, pour ainsi dire, formelle. « Mais de quel mouvement nous parlez-vous ? nous dit-on, nous n’en sommes pas un, nous n’avons pas de programme. » Ce paradoxe signifie que les idées progressent et évoluent continuellement et qu’ils ne peuvent accepter un programme fixe, peut-être valable aujourd’hui, mais qui sera certainement dépassé demain.

Ce serait parfaitement juste s’il s’agissait d’étudiants qui cherchent le vrai, sans se soucier des applications pratiques. Un mathématicien, un chimiste, un psychologue, un sociologue peuvent dire qu’il n’y a pas de programme autre que celui de chercher la vérité : ils veulent connaître, mais pas faire quelque chose. Mais l’anarchie et le socialisme ne sont pas des sciences : ils sont des propositions, des projets que les anarchistes et les socialistes veulent mettre en pratique et qui, par conséquent, ont besoin d’être formulés en programme déterminés. La science et l’art des constructions progressent chaque jour. Mais un ingénieur, qui veut construire ou même démolir, doit faire son plan, réunir ses moyens d’action et agir comme si la science et l’art s’étaient arrêtés au point où il les a trouvés au début de son travail. Il peut heureusement arriver qu’il puisse utiliser de nouvelles acquisitions faites au cours de son travail sans renoncer à la partie essentielle de son plan. Il se peut également que les nouvelles découvertes et les nouveaux moyens de l’industrie soient tels qu’il se voit dans l’obligation d’abandonner tout, et de recommencer de zéro. Mais en recommençant, il aura besoin de faire un nouveau plan basé sur ce qui est connu et acquis alors, il ne pourra concevoir et se mettre à exécuter une construction amorphe, avec des matériaux non composés, sous prétexte que demain la science pourrait en suggérer des formes meilleures et l’industrie fournir des matériaux de meilleure composition.

Nous entendons par mouvement anarchiste l’ensemble de ceux qui veulent contribuer à réaliser l’anarchie, et qui, par conséquent, ont besoin de se fixer un but à atteindre et un chemin à parcourir. Nous laissons bien volontiers à leurs élucubrations transcendantales les amateurs de vérité absolue et de progrès continu, qui, ne mettant jamais leurs idées à l’épreuve des faits, finissent par ne rien faire ni découvrir.

L’autre objection est que l’organisation crée des chefs, une autorité. Si cela est vrai, s’il est vrai que les anarchistes sont incapables de se réunir et de se mettre d’accord entre eux sans se soumettre à une autorité, cela veut dire qu’ils sont encore très peu anarchistes. Avant de penser à établir l’anarchie dans le monde, ils doivent songer à se rendre capables eux-mêmes de vivre en anarchistes. Le remède n’est pas dans l’organisation, mais dans la conscience perfectible des membres.

Évidement si, dans une organisation, on laisse à quelques-uns tout le travail et toutes les responsabilités, si on subit ce que font certains sans mettre la main à la pâte et chercher à faire mieux, ces « quelques-uns » finiront, même s’ils ne le veulent pas, par substituer leur propre volonté à celle de la collectivité. Si dans une organisation tous les membres ne se préoccupent pas de penser, de vouloir comprendre, de se faire expliquer ce qu’ils ne comprennent pas, d’exercer sur tout et sur tous leurs facultés critiques et laissent à quelques-uns la responsabilité de penser pour tous, ces « quelques-uns » seront les chefs, les têtes pensantes et dirigeantes.

Mais, nous le répétons, le remède n’est pas dans l’absence d’organisation. Au contraire, dans les petites comme dans les grandes sociétés, à part la force brutale, dont il ne peut être question dans notre cas, l’origine et la justification de l’autorité résident dans la désorganisation sociale. Quand une collectivité a un besoin et que ses membres ne se sont pas organisés spontanément d’eux-mêmes pour y pourvoir, il surgit quelqu’un, une autorité qui pourvoit à ce besoin en se servant des forces de tous et en les dirigeant à sa guise. Si les rues sont peu sûres et que le peuple ne sait pas se défendre, il surgit une police qui, pour les quelques services qu’elle rend, se fait entretenir et payer, s’impose et tyrannise. S’il y a besoin d’un produit et que la collectivité ne sait pas s’entendre avec des producteurs lointains pour se le faire envoyer en échange de produits du pays, il vient du dehors le marchand, qui profite du besoin qu’ont les uns de vendre et les autres d’acheter, et il impose les prix qu’il veut aux producteurs et aux consommateurs.

Vous voyez que tout vient toujours de nous : moins nous avons été organisés, plus nous nous sommes trouvés sous la coupe de certains individus. Et il normal qu’il en ait été ainsi.

Nous avons besoin d’être en relation avec les camarades des autres localités, de recevoir et de donner des nouvelles, mais nous ne pouvons chacun correspondre avec tous les camarades. Si nous sommes organisés, nous chargeons des camarades de tenir la correspondance pour notre compte ; nous les changeons s’ils ne nous satisfont pas, et nous pouvons être au courant sans dépendre de la bonne volonté de quelques-uns pour avoir une information. Si au contraire, nous sommes désorganisés, il y aura quelqu’un qui aura les moyens et la volonté de correspondre, il concentrera dans ses mains tous les contacts, communiquera les nouvelles comme il lui plaît, à qui lui paît. Et s’il a une activité et une intelligence suffisante, il réussira, à notre insu, à donner au mouvement la direction qu’il veut, sans qu’il nous reste, nous la masse du mouvement, aucun moyen de contrôle ; sans que personne ait le droit de se plaindre, puisque cet individu agit pour son compte, sans mandat de personne et sans devoir rendre compte à personne de sa conduite.

Nous avons besoin d’avoir un journal. Si nous sommes organisés, nous pouvons réunir les moyens de le fonder et de le faire vivre, charger quelques camarades de le rédiger et en contrôler la direction. Les rédacteurs du journal lui donneront certainement, de façon plus ou moins nette, l’empreinte de leur personnalité, mais ce seront toujours des gens que nous aurons choisis et que nous pourrons remplacer. Si au contraire nous sommes désorganisés, quelqu’un qui a suffisamment d’esprit d’entreprise fera le journal pour son propre compte : il trouvera parmi nous les correspondants, les distributeurs, les abonnés, et nous fera servir ses desseins, sans que nous le sachions ou le voulions. Et nous, comme c’est souvent arrivé, accepterons ou soutiendrons ce journal, même s’il ne nous plaît pas, même si nous pensons qu’il est nuisible à la Cause, parce que nous serons incapables d’en faire un qui représente mieux nos idées.

De sorte que l’organisation, loin de créer l’autorité, est le seul remède contre elle et le seul moyen pour que chacun de nous s’habitue à prendre une part active et consciente dans le travail collectif, et cesse d’être un instrument passif entre les mains des chefs.

Si rien ne se fait et s’il y a inaction, alors certes il n’y aura ni chef ni troupeau, ni commandant ni commandés, mais alors la propagande, le mouvement, et même la discussion sur l’organisation, cesseront, ce qui, espérons-le, n’est l’idéal de personne…

Mais une organisation, dit-on, suppose l’obligation de coordonner sa propre action, celle des autres, donc de violer la liberté, de supprimer l’initiative. Il nous semble que ce qui vraiment enlève la liberté et rend impossible l’initiative, c’est l’isolement qui rend impuissant. La liberté n’est pas un droit abstrait, mais la possibilité de faire une chose. Cela est vrai pour nous comme pour la société en général. C’est dans la coopération des autres que l’homme trouve le moyen d’exercer son activité, sa puissance d’initiative.

Évidement, organisation signifie la coordination des forces dans un but commun et l’obligation de ne pas faire des actions contraires à ce but. Mais quand il s’agit d’organisation volontaire, quand ceux qui en font partie ont vraiment le même but et sont partisans des mêmes moyens, l’obligation réciproque qui les engage tous réussit avantageusement à tous. Si l’un renonce à une de ses idées personnelles par égard à l’union, cela veut dire qu’il trouve plus avantageux de renoncer à une idée, que du reste il ne pourrait réaliser seul, plutôt que de se priver de la coopération des autres dans ce qu’il croit de plus grande importance.

Si par la suite un individu voit que personne, dans les organisations existantes, n’accepte ses idées et ses méthodes dans ce qu’elles ont d’essentiel et que dans aucune il ne peut développer sa personnalité comme il l’entend, alors il fera bien de rester en dehors. Mais alors, s’il ne veut pas rester inactif et impuissant, il devra chercher d’autres individus qui pensent comme lui, et se faire l’initiateur d’une nouvelle organisation.

Une autre objection, et c’est la dernière que nous aborderons, est qu’étant organisés, nous sommes plus exposés à la répression gouvernementale.

Il nous paraît, au contraire, que plus on est uni, plus on peut se défendre efficacement. En fait, à chaque fois que la répression nous a surpris alors que nous étions désorganisés, elle nous a complètement mis en déroute et a anéanti notre travail précédent. Quand nous étions organisés, elle nous a fait plus de bien que de mal. Il en va de même en ce qui concerne l’intérêt personnel des individus : par exemple dans les dernières répressions, les isolés ont été autant et peut-être plus gravement frappé que les organisés. C’est le cas, organisés ou non, des individus qui font de la propagande individuelle. Pour ceux qui ne font rien et cachent leurs convictions, le danger est certes minime, mais l’utilité qu’ils amènent à la Cause l’est également.

Le seul résultat, du point de vue de la répression, qu’on obtient en étant désorganisé est d’autoriser le gouvernement à nous refuser le droit d’association et de rendre possible de monstrueux procès pour associations délictueuses. Le gouvernement n’agirait pas de même envers des gens qui affirment hautement, publiquement, le droit et le fait d’être associés, et s’il l’osait, cela tournerait à son désavantage et à notre profit.

Du reste, il est naturel que l’organisation prenne les formes que les circonstances conseillent et imposent. L’important n’est pas tant l’organisation formelle que l’esprit d’organisation. Il peut y avoir des cas, pendant la fureur de la réaction, où il est utile de suspendre toute correspondance, de cesser toutes les réunions : ce sera toujours un mal, mais si la volonté d’être organisé subsiste, si l’esprit d’association reste vif, si la période précédente d’activité coordonnée a multiplié les rapports personnels, produit de solides amitiés et crée un accord réel d’idée et de conduite entre les camarades, alors le travail des individus, même isolés, participera au but commun. Et on trouvera rapidement le moyen de se réunir de nouveau et de réparer le dommage subi.

Nous sommes comme une armée en guerre et nous pouvons, suivant le terrain et les mesures prises par l’ennemi, combattre en masse ou en ordre dispersé : l’essentiel est que nous nous considérions toujours membres de la même armée, que nous obéissions tous aux mêmes idées directrices et que nous soyons toujours prêts à nous réunir en colonnes compactes quand c’est nécessaire et quand on le peut.

Tout ce que nous avons dit s’adresse aux camarades qui sont réellement adversaires du principe de l’organisation. À ceux qui combattent l’organisation, seulement parce qu’ils ne veulent pas y entrer, ou n’y sont pas acceptés, ou ne sympathisent pas avec les individus qui en font partie, nous disons : faites avec ceux qui sont d’accord avec vous une autre organisation. Certes, nous aimerions pouvoir être tous d’accord et réunir dans un faisceau puissant toutes les forces de l’anarchisme. Mais nous ne croyons pas dans la solidité des organisations faites à force de concessions et de sous-entendus, où il n’y a pas entre les membres de sympathie et d’accords réels. Mieux vaut être désunis que mal unis. Mais nous voudrions que chacun s’unisse avec ses amis et qu’il n’y ait pas de forces isolées, de forces perdues.

– III –

L’organisation des masses ouvrières contre le gouvernement et contre les patrons

Nous l’avons déjà répété : sans organisation, libre ou imposée, il ne peut y avoir de société, sans organisation consciente et voulue, il ne peut y avoir ni liberté ni garantie que les intérêts de ceux qui vivent dans la société soient respectés. Et qui ne s’organise pas, qui ne recherche pas la coopération des autres et n’offre pas la sienne dans des conditions de réciprocité et de solidarité, se met nécessairement en état d’infériorité et reste un rouage inconscient dans le mécanisme social que les autres actionnent à leur façon, et à leur avantage.

Les travailleurs sont exploités et opprimés parce qu’étant désorganisés en tout ce qui concerne la protection de leurs intérêts, ils sont contraints par la faim ou la violence brutale, de faire ce que veulent les dominateurs au profit desquels la société actuelle est organisée. Les travailleurs s’offrent eux-mêmes (en tant que soldats et capital) à la force qui les assujettit. Ils ne pourront jamais s’émanciper tant qu’ils n’auront pas trouvé dans l’union la force morale, la force économique et la force physique qu’il leur faut pour abattre la force organisée des oppresseurs.

Il y a eu des anarchistes, et il en reste encore, qui, tout en reconnaissant la nécessité de l’organisation dans la société future et le besoin de s’organiser maintenant pour la propagande et l’action, sont hostile à toute organisation qui n’a pas pour but direct l’anarchie et ne suit pas les méthodes anarchistes. Et certains se sont éloigné de toutes les associations ouvrières qui se proposent la résistance et l’amélioration des conditions dans l’ordre actuel des choses, ou ils s’y sont mêlés avec le but avoué de les désorganiser; tandis que d’autres, tout en admettant qu’on pouvait faire partie des associations de résistance existantes, ont considéré presque comme une défection de tenter d’en organiser de nouvelles.

Il a paru à ces camarades que toutes les forces, organisées dans un but autre que radicalement révolutionnaire, seraient peut-être soustraites à la révolution. Il nous semble, au contraire, et l’expérience nous l’a déjà trop montré, que leur méthode condamnerait le mouvement anarchiste à une perpétuelle stérilité.

Pour faire de la propagande, il faut se trouver au milieu des gens. C’est dans les associations ouvrières que l’ouvrier trouve ses camarades et en principe ceux qui sont le plus disposés à comprendre et à accepter nos idées. Et quand bien même, on pourrait faire hors des associations autant de propagande que l’on voudrait, cela ne pourrait avoir d’effet sensible sur la masse ouvrière. Mis à part un petit nombre d’individus plus instruits et capables de réflexions abstraites et d’enthousiasmes théoriques, l’ouvrier ne peut arriver d’un coup à l’anarchie. Pour devenir anarchiste sérieusement et pas seulement de nom, il faut qu’il commence à sentir la solidarité qui le lie à ses camarades, qu’il apprenne à coopérer avec les autres dans la défense des intérêts communs et que, luttant contre les patrons, il comprenne que patrons et capitaliste sont des parasites inutiles et que les travailleurs pourraient conduire eux-mêmes l’administration sociale. Lorsqu’il comprend cela, le travailleur est anarchiste, même s’il n’en porte pas le nom.

D’autre part, favoriser les organisations populaires de toute sorte est la conséquence logique de nos idées fondamentales et, donc, cela devrait faire partie intégrante de notre programme.

Un parti autoritaire, qui vise à s’emparer du pouvoir pour imposer ses idées, a intérêt à ce que le peuple reste une masse amorphe, incapable d’agir par elle-même et, donc, toujours facile à dominer. Logiquement donc, il ne désire qu’un certain niveau d’organisation, selon la forme qui aide à la prise du pouvoir : organisation électorale, s’il espère y arriver par la voie légale; organisation militaire, s’il compte sur l’action violente.

Nous, anarchistes, nous ne voulons pas émanciper le peuple, nous voulons que le peuple s’émancipe. Nous ne croyons pas au fait imposé d’en haut par la force; nous voulons que le nouveau mode de vie sociale sorte des entrailles du peuple et corresponde au degré de développement atteint par les hommes et puisse progresser à mesure que les hommes avancent. Nous désirons donc que tous les intérêts et toutes les opinions trouvent dans une organisation consciente la possibilité de se mettre en valeur et d’influencer la vie collective, en proportion de leur importance.

Nous nous sommes donné pour but de lutter contre la présente organisation sociale et d’abattre les obstacles qui s’opposent à l’avènement d’une société nouvelle où la liberté et le bien-être seront assurés à tous. Pour poursuivre ce but nous nous unissons et nous cherchons à devenir le plus nombreux et le plus fort possible. Mais les autres aussi sont organisés.

Si les travailleurs restaient isolés comme autant d’unités indifférentes les unes aux autres, attaché à une chaîne commune; si nous-mêmes nous n’étions pas organisés avec les travailleurs en tant que travailleurs, nous ne pourrions arriver à rien ou, dans le meilleur des cas, nous ne pourrions que nous imposer… et alors ce ne serait plus le triomphe de l’anarchie, mais le nôtre. Et nous ne pourrions plus nous dire anarchistes, nous serions de simples gouvernants et nous serions incapables de faire le bien comme tous les gouvernants.

On parle souvent de révolution et on croit par ce mot résoudre toutes les difficultés. Mais que doit être, que peut être cette révolution à laquelle nous aspirons?

Abattre les pouvoirs constitués et déclarer déchu le droit de propriété, c’est bien : une organisation politique peut le faire… et encore, il faut que cette organisation, en dehors de ces forces, compte sur la sympathie des masses et sur une suffisante préparation de l’opinion publique.

Mais après? La vie sociale n’admet pas d’interruptions. Durant la révolution ou l’insurrection, comme on voudra, et aussitôt après, il faut manger, s’habiller, voyager, imprimer, soigner les malades, etc., et ces choses ne se font pas d’elles-mêmes. Aujourd’hui le gouvernement et les capitalistes les organisent pour en tirer profit, lorsqu’ils auront été abattus, il faudra que les ouvriers le fassent eux-mêmes au profit de tous, ou bien ils verront surgir, sous un nom ou un autre de nouveaux gouvernants et de nouveaux capitalistes.

Et comment les ouvriers pourraient-ils pourvoir aux besoins urgents s’ils ne sont pas déjà habitués à se réunir et à discuter ensemble des intérêts communs et ne sont pas déjà prêts, d’une certaine façon, à accepter l’héritage de la vieille société?

Dans une ville où les négociants en grain et les patrons boulangers auront perdu leurs droits de propriété et, donc, l’intérêt à approvisionner le marché, dès le lendemain il faudra trouver dans les magasins le pain nécessaire à l’alimentation du public. Qui y pensera si les ouvriers boulangers ne sont pas déjà associés et prêts à travailler sans les patrons et si en attendant la révolution, ils n’ont pas pensé par avance à calculer les besoins de la ville et les moyens d’y pourvoir?

Nous ne voulons pas dire pour autant que pour faire la révolution, il faut attendre que tous les ouvriers soient organisés. Ce serait impossible, vu les conditions du prolétariat, et heureusement ce n’est pas nécessaire. Mais il faut du moins qu’il y ait des noyaux autour desquels les masses puissent se regrouper rapidement, dès qu’elles seront libérées du poids qui les opprime. Si c’est une utopie de vouloir faire la révolution seulement lorsque nous serons tous prêts et d’accord, c’en est une plus grande encore que de vouloir la faire sans rien et personne. Il faut une mesure en tout. En attendant, travaillons pour que les forces conscientes et organisées du prolétariat s’accroissent autant que possible. Le reste viendra de lui-même.

Résistance politique: Un exemple de programme coopératif anarchiste… L’Union Anarchiste Italienne ~ 2ème partie ~

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Le programme anarchiste de l’Union Anarchiste Italienne

 

Errico Malatesta, 1920

 

Source:

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Programme_anarchiste

 

1ère partie

2ème partie

 

  1. La lutte économique

L’oppression qui aujourd’hui pèse le plus directement sur les travailleurs, et qui est la cause principale de toutes les sujétions morales et matérielles qu’ils subissent, c’est l’oppression économique. Autrement dit, c’est l’exploitation que les patrons et les commerçants exercent sur le travail, grâce à l’accaparement de tous les grands moyens de productions et d’échange.

Pour supprimer radicalement et sans retour possible cette exploitation, il faut que le peuple, dans son ensemble, soit convaincu qu’il possède l’usage des moyens de production, et qu’il applique ce droit primordial en expropriant ceux qui monopolisent le sol et la richesse sociale, pour la mettre à la disposition de tous.

Mais, est-il possible de passer directement, sans degrés intermédiaires, de l’enfer où vit aujourd’hui le prolétariat au paradis de la propriété commune ? La preuve que le peuple n’en est pas encore capable, est qu’il ne le fait pas. Que faire pour arriver à l’expropriation ?

Notre but est de préparer le peuple, moralement et matériellement, à cette expropriation nécessaire ; d’en tenter et d’en renouveler la tentative, autant de fois qu’une secousse révolutionnaire nous en donne l’occasion, jusqu’au triomphe définitif. Mais de quelle manière pouvons-nous préparer le peuple ? De quelle manière pouvons-nous réaliser les conditions qui rendront possible, non seulement le fait matériel de l’expropriation, mais l’utilisation à l’avantage de tous de la richesse commune ?

Nous avons dit plus haut que la seule propagande, orale ou écrite, est impuissante à conquérir à nos idées toute la grande masse populaire. Il faut une éducation pratique, qui soit tour à tour la cause et le résultat de la transformation graduelle du milieu. Il faut faire se développer peu à peu chez les travailleurs le sens de la rébellion contre les sujétions et les souffrances inutiles, dont ils sont victimes et le désir d’améliorer leurs conditions. Unis et solidaires, ils luttent pour obtenir ce qu’ils désirent.

Et nous comme anarchistes et comme travailleurs, nous devons les inciter et les encourager à la lutte, et lutter avec eux.

Mais ces améliorations sont-elles possibles en système capitaliste ? Sont-elles utiles du point de vue de la future émancipation intégrale par la révolution ?

Quels que soient les résultats pratiques de la lutte pour les améliorations immédiates, leur utilité principale est dans la lutte elle-même. C’est par elle que les travailleurs apprennent à défendre leurs intérêts de classe, comprennent que les patrons et les gouvernants ont des intérêts opposés aux leurs, et qu’ils ne peuvent améliorer leurs conditions, encore moins s’émanciper, autrement qu’en s’unissant entre eux et en devenant plus forts que les patrons. S’ils réussissent à obtenir ce qu’ils veulent, ils vivront mieux. Ils gagneront davantage, ils travailleront moins, ils auront plus de temps et de force pour réfléchir aux choses qui les intéressent ; et ils sentiront soudain des désirs et des besoins plus grands. S’ils ne réussissent pas, ils seront conduits à étudier les causes de leur échec et à reconnaître la nécessité d’une plus grande union, d’une plus grande énergie ; et ils comprendront enfin que pour vaincre sûrement et définitivement, il faut détruire le capitalisme. La cause de la révolution, la cause de l’élévation morale des travailleurs et de leur émancipation ne peuvent que gagner du fait que les ouvriers s’unissent et luttent pour leurs intérêts.

Mais encore une fois, est-il possible que les travailleurs réussissent dans l’état actuel des choses, à améliorer réellement leurs conditions ?

Cela dépend du concours d’une infinité de circonstances. Quoi qu’en disent quelques-uns, il n’existe aucune loi naturelle (loi des salaires) qui détermine la part qui va au travailleur sur le produit de son travail. Ou, si l’on veut formuler une loi, elle ne pourrait être que la suivante : le salaire ne peut descendre normalement au-dessous de ce qui est nécessaire à la conservation de la vie, et ne peut normalement s’élever au point de ne plus laisser aucun profit au patron. Il est clair que, dans le premier cas, les ouvriers mourraient, et ainsi ne recevraient plus de salaire ; et que, dans le second cas, les patrons cesseraient de faire travailler et par conséquent ne paieraient plus rien. Mais entre ces deux extrêmes impossibles, il y a une infinité de degrés, qui vont des conditions presque animales de beaucoup de travailleurs agricoles, jusqu’à celle presque décentes des ouvriers, dans de bons métiers, dans les grandes villes.

Le salaire, la longueur de la journée et toutes les autres conditions de travail sont le résultat des luttes entre patrons et ouvriers. Les premiers cherchent à donner aux travailleurs le moins possible et à les faire travailler jusqu’à épuisement complet ; les autres s’efforcent – ou devraient s’efforcer – de travailler le moins possible et à gagner le plus possible. Là où les travailleurs se contentent de tout et, même mécontents, ne savent pas opposer de résistance valable aux patrons, ils sont bientôt réduit à des conditions de vie presque animale. Là, au contraire, où ils ont une haute idée de ce que devraient être les conditions d’existence des êtres humains ; là où ils savent s’unir et, par le refus du travail et la menace latente ou explicite de la révolte, imposer que les patrons les respectent, là ils sont traités d’une manière relativement supportable. Ainsi, on peut dire que, dans une certaine mesure, le salaire est ce que l’ouvrier exige, non en tant qu’individus, mais en tant que classe.

En luttant, donc, en résistant aux patrons, les salariés peuvent s’opposer, jusqu’à un certain point, à l’aggravation de leur situation ; et même, obtenir des améliorations réelles. L’histoire du mouvement ouvrier a déjà démontré cette vérité.

Il ne faut cependant pas exagérer la portée de ces luttes entre exploités et exploiteurs sur le terrain exclusivement économique. Les classes dirigeantes peuvent céder, et cèdent souvent, aux exigences ouvrières énergiquement exprimées, tant qu’elles ne sont pas trop grandes. Mais quand les salariés commencent – et il est urgent qu’ils le fassent – à réclamer des augmentations telles qu’elles absorberaient tout le profit patronal et constitueraient ainsi une expropriation indirecte, il est certain que les patrons feraient appel au gouvernement et chercheraient à ramener par la violence les ouvriers aux conditions de tous les esclaves salariés.

Et avant, bien avant que les ouvriers puissent prétendre à recevoir en compensation de leur travail, l’équivalent de tout ce qu’ils ont produit, la lutte économique devient impuissante à assurer un sort meilleur.

Les ouvriers produisent tout et sans leur travail, on ne peut vivre. Il semble donc qu’en refusant de travailler, les travailleurs pourraient imposer toutes leurs volontés. Mais l’union de tous les travailleurs, même d’un seul métier, même d’un seul pays, est difficilement réalisable : à l’union des ouvriers s’oppose l’union des patrons. Les premiers vivent au jour le jour, et, s’ils font grève, ils manquent bientôt de pain. Les autres disposent par l’argent de tout ce qui a été produit ; ils peuvent attendre que la faim réduise les salariés à leur merci. L’invention ou l’introduction de nouvelles machines rend inutile le travail d’un grand nombre de travailleurs, accroissant l’armée des chômeurs, que la faim oblige à se vendre à n’importe quel prix. L’immigration apporte soudain, dans les pays où les conditions sont plus favorables, des foules de travailleurs affamés qui, bon gré mal gré, donnent au patronat le moyen de baisser les salaires. Et tous ces faits, dérivant nécessairement du système capitaliste, réussissent à contrebalancer le progrès de la conscience et de la solidarité ouvrière. Souvent même, ils ont un effet plus rapide que ce progrès qu’ils arrêtent et détruisent. Ainsi il reste toujours ce fait primordial que la production dans le système capitaliste est organisée par chaque employeur pour son profit personnel, et non pour satisfaire les besoins des travailleurs.

Le désordre, le gaspillage des forces humaines, la pénurie organisée, les travaux nocifs et malsains, le chômage, l’abandon des terres, la sous utilisation des machines, etc., sont autant de maux qu’on ne peut éviter qu’en enlevant aux capitalistes les moyens de production, et par conséquent la direction de la production.

Les ouvriers qui s’efforcent de s’émanciper ou ceux qui ne cherchent qu’à améliorer vraiment leurs conditions, doivent rapidement se défendre contre le gouvernement, l’attaquer, car il légitime et soutient par la force brutale le droit de propriété, il est un barrage au progrès, barrage qu’il faut faire sauter, si on ne veut pas rester indéfiniment dans les conditions présentes ou d’autres, pires.

De la lutte économique, il faut passer à la lutte politique, c’est-à-dire contre le gouvernement. Au lieu d’opposer aux millions des capitalistes, les quelques centimes réunis péniblement par les ouvriers, il faut opposer aux fusils et aux canons qui défendent la propriété, les moyens les meilleurs que le peuple trouvera pour vaincre la force par la force.

  1. La lutte politique

Par la lutte politique, nous entendons la lutte contre le gouvernement. Le gouvernement est l’ensemble des individus qui détiennent le pouvoir de faire la loi et de l’imposer aux gouvernés, c’est-à-dire au public.

Le gouvernement est la conséquence de l’esprit de domination et de violence, que des hommes ont imposé à d’autres, et en même temps, il est la créature et le créateur des privilèges et aussi leur défenseur naturel.

Il est faux de dire que le gouvernement remplit aujourd’hui le rôle de protecteur du capitalisme, et qu’une fois ce dernier aboli, il deviendrait le représentant et le gérant des intérêts de tous. D’abord, le capitalisme ne sera pas détruit tant que les travailleurs, s’étant débarrassé du gouvernement, n’auront pas pris possession de toute la richesse sociale et organisé eux-mêmes la production et la consommation, dans l’intérêt de tous, sans attendre que l’initiative vienne du gouvernement, qui au demeurant en est incapable.

Si l’exploitation capitaliste était détruite, et le principe gouvernemental conservé, alors, le gouvernement en distribuant toutes sortes de privilèges ne manquerait pas de rétablir un nouveau capitalisme. Ne pouvant contenter tout le monde, le gouvernement aurait besoin d’une classe économiquement puissante pour le soutenir, en échange de la protection légale et matérielle qu’elle recevrait de lui.

On ne peut pas abolir les privilèges et établir définitivement la liberté et l’égalité sociale, sans mettre fin au Gouvernement, et non à tel ou tel gouvernement, mais à l’institution gouvernementale elle-même.

En cela comme pour tout ce qui concerne l’intérêt général, et plus encore ce dernier, il faut le consentement de tous. C’est pourquoi nous devons nous efforcer de persuader les gens que le gouvernement est inutile et nuisible, et qu’on vit mieux en s’en passant. Mais comme nous l’avons déjà dit, la seule propagande est impuissante à atteindre tout cela; et si nous nous contentions de prêcher contre le gouvernement, en attendant, les bras croisés, le jour où les gens seraient convaincus de la possibilité et de l’utilité d’abolir complètement toute espèce de gouvernement, ce jour n’arriverait jamais.

En dénonçant toujours toute espèce de gouvernement, en réclamant toujours la liberté intégrale, nous devons favoriser tout combat pour des libertés partielle, convaincus que c’est par la lutte qu’on apprend à lutter. En commençant à goûter à la liberté, on finit par la vouloir entièrement. Nous devons toujours être avec le peuple; et lorsque nous ne réussissons pas à lui faire vouloir beaucoup, chercher à ce que, du moins, il commence à exiger quelque chose. Et nous devons nous efforcer à ce qu’il apprenne à obtenir par lui-même ce qu’il veut – peu ou beaucoup -, et à haïr et à mépriser quiconque est ou veut aller au gouvernement.

Puisque le gouvernement détient aujourd’hui le pouvoir de régler par des lois la vie sociale, d’élargir ou de restreindre la liberté des citoyens; et puisque nous ne pouvons pas encore lui arracher ce pouvoir, nous devons chercher à l’affaiblir et l’obliger à en faire l’usage le moins dangereux possible. Mais cette action, nous devons la mener toujours hors et contre le gouvernement, par l’agitation dans la rue, en menaçant de prendre de force ce qu’on réclame. Jamais nous ne devrons accepter une fonction législative, qu’elle soit nationale ou locale, car ce faisant, nous diminuerions l’efficacité de notre action et trahirions l’avenir de notre cause.

La lutte contre le gouvernement consiste, en dernière analyse, à la lutte physique et matérielle.

Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer d’une force matérielle (armée et police) pour imposer la loi. Autrement, obéirait qui voudrait et il n’y aurait plus de loi, mais une simple proposition, que chacun serait libre d’accepter ou de refuser. Les gouvernements ont cette force et s’en servent pour renforcer leur domination, dans l’intérêt des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les travailleurs.

La seule limite à l’oppression gouvernementale est la force que le peuple se montre capable de lui opposer. Il peut y avoir conflit, ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit. Car le gouvernement ne s’arrête devant le mécontentement et la résistance populaire que lorsqu’il sent le danger d’une insurrection.

Quand le peuple se soumet docilement à la loi, ou que la protestation reste faible et platonique, le gouvernement prend ses aises, sans s’occuper des besoins du peuple. Quand la protestation est vive, insiste et menace, le gouvernement, selon son humeur, cède ou réprime. Mais il faut toujours en arriver à l’insurrection, parce que si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit par se rebeller; et, s’il cède, le peuple prend confiance en lui-même et exige toujours plus, jusqu’à ce que l’incompatibilité entre la liberté et l’autorité soit évidente et déclenche le conflit.

Il est donc nécessaire de se préparer moralement et matériellement pour que quand la lutte violente éclatera, la victoire reste au peuple.

L’insurrection victorieuse est le fait le plus efficace pour l’émancipation populaire, parce que le peuple, après avoir rompu le joug, devient libre de se donner les institutions qu’il croit les meilleures. La distance, qu’il y a entre la loi (toujours retardataire) et le niveau de civisme auquel est parvenue la masse de la population, peut-être franchie d’un saut. L’insurrection détermine la révolution, c’est-à-dire l’activité rapide des forces latentes accumulées durant l’évolution précédente.

Tout dépend de ce que le peuple est capable de vouloir.

Dans les insurrections passées, le peuple, inconscient des véritables causes de ses maux, a toujours voulu bien peu et a obtenu bien peu.

Que voudra-t-il dans les prochaines insurrections ?

Cela dépend en grande partie de la valeur de notre promotion et de l’énergie que nous saurons déployer.

Nous devrons inciter le peuple à exproprier les possédants et à mettre en commun leurs biens, à organiser la vie sociale lui-même, par des associations librement constituées, sans attendre l’ordre de personne, à refuser de nommer ou de reconnaître un gouvernement quelconque et tout corps constitué (Assemblée, Dictature, etc.) qui s’attribuerait, même à titre provisoire, le droit de faire la loi et d’imposer aux autres leur volonté par la force.

Si la masse du peuple ne répond pas à notre appel, nous devrons, au nom du droit que nous avons d’être libres même si les autres veulent demeurer esclaves, et pour montrer l’exemple, appliquer le plus possible nos idées : ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, maintenir vive la résistance, faire que les communes, où nos idées sont reçues avec sympathie, repoussent toute ingérence gouvernementale et continuent à vivre à leur manière.

Nous devrons surtout nous opposer par tous les moyens à la reconstitution de la police et de l’armée, et profiter de toute occasion propice pour inciter les travailleurs à utiliser le manque de forces répressives pour imposer le maximum de revendications.

Quelle que soit l’issue de la lutte, il faut continuer à combattre sans répit, les possesseurs, les gouvernants, en ayant toujours en vue l’émancipation complète économique et morale de toute l’humanité.

Conclusion

Nous voulons donc abolir radicalement la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement par une solidarité consciente, coopèrent volontairement au bien-être de tous. Nous voulons que la société soit constituée dans le but de fournir à tous les moyens d’atteindre le même bien-être possible, le plus grand développement possible, moral et matériel. Nous voulons pour tous le pain, la liberté, l’amour et la science.

Pour ce faire, nous estimons nécessaire que les moyens de production soient à la disposition de tous et qu’aucun homme, ou groupe d’hommes, ne puisse obliger les autres à obéir à sa volonté ; ni à exercer son influence autrement que par le raisonnement et l’exemple.

Donc : expropriation des détenteurs du sol et du capital à l’avantage de tous et abolition du gouvernement.

En attendant : promotion de l’idéal ; organisation des forces populaires ; combat continuel, pacifique ou violent, selon les circonstances, contre le gouvernement et contre les propriétaires pour conquérir le plus possible de liberté et de bien-être pour tous.

Résistance politique: Un exemple de programme coopératif anarchiste… L’Union Anarchiste Italienne ~ 1ère partie ~

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Ce programme fut mis en application avec grand succès lors du grand mouvement ouvrier italien de grève générale expropriatrice qui vit les ouvriers prendre en compte les usines du nord de l’Italie en 1920. Trahis (ce qui deviendra une habitude) par les communistes autoritaires étatistes marxistes, le mouvement finit par échouer. Les marxistes qui firent le jeu du gouvernement et du patronat italiens se virent récompensés avec les anarchistes, par la venue au pouvoir de Mussolini, que la bourgeoisie apeurée appela pour la défendre et défendre les intérêts industrio-banquiers.

Ce schéma de trahison des anarchistes par les marxistes s’était déjà produit en Russie dès 1917 et se reproduira toujours en Russie (Cronstadt 1921), en Ukraine (1919-1923), en Espagne (1936-39) où les stalinistes eurent pour priorité de sauver l’État (garant oligarchique capitaliste et marxo-capitaliste) plutôt que de faire triompher la révolution sociale !

— Résistance 71 —

 

Le programme de l’Union Anarchiste Italienne

 

Errico Malatesta, 1920

 

Source:

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Programme_anarchiste

 

1ère partie

2ème partie

 

  1. Ce que nous voulons

Nous croyons que la plus grande partie des maux qui affligent les hommes découle de la mauvaise organisation sociale ; et que les hommes, par leur volonté et leur savoir, peuvent les faire disparaître.

La société actuelle est le résultat des luttes séculaires que les hommes se sont livrées entre eux. Ils ont méconnu les avantages qui pouvaient résulter pour tous de la coopération et de la solidarité. Ils ont vu en chacun de leurs prochains (sauf tout au plus les membres de leur famille) un concurrent et un ennemi. Et ils ont cherché à accaparer, chacun pour soi, la plus grande quantité de jouissances possible, sans s’occuper des intérêts d’autrui.

Dans cette lutte, naturellement, les plus forts et les plus chanceux devaient vaincre, et, de différentes manières, exploiter et opprimer les vaincus.

Tant que l’homme ne fut pas capable de produire plus que le strict nécessaire à sa survivance, les vainqueurs ne pouvaient que mettre en fuite et massacrer les vaincus, et s’emparer des aliments récoltés.

Ensuite – lorsque, avec la découverte de l’élevage et de l’agriculture, un homme sut produire davantage qu’il ne lui fallait pour vivre – les vainqueurs trouvèrent plus commode de réduire les vaincus au servage et de les faire travailler pour eux.

Plus tard, les vainqueurs trouvèrent plus avantageux, plus efficace et plus sûr d’exploiter le travail d’autrui par un autre système : garder pour soi la propriété exclusive de la terre et de tous les instruments de travail, et accorder une liberté apparente aux déshérités. Ceux-ci n’ayant pas les moyens de vivre, étaient contraints à recourir aux propriétaires et à travailler pour eux, aux conditions qu’ils leur fixaient.

Ainsi peu à peu, à travers un réseau compliqué de luttes de toute sorte, invasions, guerres, rébellions, répressions, concessions faites et reprises, association des vaincus unis pour se défendre, et des vainqueurs pour attaquer, on est arrivé à l’état actuel de la société, où quelques hommes détiennent héréditairement la terre et toutes les richesses sociales, pendant que la grande masse, privée de tout, est frustrée et opprimée par une poignée de propriétaires.

De ceci dépend l’état de misère où se trouvent généralement les travailleurs, et tous les maux qui en découlent ; ignorance, crime, prostitution, dépérissement physique, abjection morale, mort prématurée. D’où la constitution d’une classe spéciale (le gouvernement) qui, pourvue des moyens matériels de répression, a pour mission de légaliser et de défendre les propriétaires contre les revendications des prolétaires. Elle se sert ensuite de la force qu’elle possède, pour s’arroger des privilèges et soumettre, si elle le peut, à sa suprématie même la classe des propriétaires. D’où la formation d’une autre classe spéciale (le clergé) qui par une série de fables sur la volonté de dieu, sur la vie future, etc., cherche à amener les opprimés à supporter docilement l’oppresseur et qui, tout comme le gouvernement, sert les intérêts des propriétaires mais aussi les siens propres. D’où la formation d’une science officielle qui est, en tout ce qui peut servir les intérêts des dominateurs, la négation de la science véritable. D’où l’esprit patriotique, les haines de races, les guerres et les paix armées, plus désastreuses encore, peut-être, que les guerres elles-mêmes. D’où l’amour transformé en marché ignoble. D’où la haine plus ou moins larvée, la rivalité, la défiance, l’incertitude et la peur entre les êtres humains.

Nous voulons changer radicalement un tel état de choses. Et puisque tous ces maux dérivent de la recherche du bien-être poursuivie par chacun pour soi et contre tous, nous voulons leur donner une solution en remplaçant la haine par l’amour, la concurrence par la solidarité, la recherche exclusive du bien-être par la coopération, l’oppression par la liberté, le mensonge religieux et pseudo-scientifique par la vérité.

Par conséquent :

1) Abolition de la propriété privée de la terre, des matières premières et des instruments de travail – pour que personnes n’ait le moyen de vivre en exploitant le travail d’autrui, – et que tous, assurés des moyens de produire et de vivre, soient véritablement indépendants et puissent s’associer librement les uns les autres, dans l’intérêt commun et conformément à leurs affinités personnelles.

2) Abolition du gouvernement et de tout pourvoir qui fasse la loi pour l’imposer aux autres : donc abolition des monarchies, républiques, parlements, armées, polices, magistratures et de toute institution ayant des moyens coercitifs.

3) Organisation de la vie sociale au moyen des associations libres, et des fédérations de producteurs et consommateurs, créées et modifiées selon la volonté des membres, guidées par la science et l’expérience, et dégagées de toute obligation qui ne dériverait pas des nécessités naturelles, auxquelles chacun se soumet volontiers, lorsqu’il en a reconnu le caractère inéluctable.

4) Garantie des moyens de vie, de développement, de bien-être aux enfants et à tous ceux qui sont incapables de pourvoir à leur existence.

5) Guerre aux religions, et à tous les mensonges, même s’ils se cachent sous le manteau de la science. Instruction scientifique pour tous, jusqu’au degrés les plus élevés.

6) Guerre au patriotisme. Abolition des frontières, fraternité entre tous les peuples.

7) Reconstruction de la famille, de telle manière qu’elle résulte de la pratique de l’amour, libre de toute chaîne légale, de toute oppression économique ou physique, de tout préjugé religieux.

Tel est notre idéal.

  1. Voies et moyens

Nous avons exposé jusqu’à présent quel est le but que nous voulons atteindre, l’idéal pour lequel nous luttons.

Mais il ne suffit pas de désirer une chose : si on veut l’obtenir, il faut certainement employer les moyens adaptés à sa réalisation. Et ces moyens ne sont pas arbitraires : ils dérivent nécessairement des fins que l’on se propose et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se trompant sur le choix des moyens, on n’atteint pas le but envisagé, mais on s’en éloigne, vers des réalités souvent opposées, et qui sont la conséquence naturelle et nécessaire des méthodes que l’on emploie. Qui se met en chemin et se trompe de route, ne va pas où il veut, mais où le mène le chemin qu’il a pris.

Il faut donc dire quels sont les moyens qui, selon nous, conduisent à notre idéal, et que nous entendons employer.

Notre idéal n’est pas de ceux dont la pleine réalisation dépend de l’individu considéré isolément. Il s’agit de changer la manière de vivre en société : d’établir entre les hommes des rapports d’amour et de solidarité, de réaliser la plénitude du développement matériel, moral et intellectuel, non pour un individu isolé, non pour les membres d’une certaine classe ou d’un certain parti, mais pour tous les êtres humains. Cette transformation n’est pas une mesure que l’on puisse imposer par la force ; elle doit surgir de la conscience éclairée et de chacun, pour entrer dans les faits par le libre consentement de tous.

Notre première tâche doit dont être de persuader les gens.

Il faut que nous attirions l’attention des hommes sur les maux dont ils souffrent, et sur la possibilité de les détruire. Il faut que nous suscitions en chacun la sympathie pour les souffrances d’autrui, et le vif désir du bien de tous.

À qui a faim et froid, nous montrerons qu’il serait possible et facile d’assurer à tous la satisfaction des besoins matériels. À qui est opprimé et méprisé, nous dirons comment on peut vivre heureusement dans une société de libres et d’égaux. À qui est tourmenté par la haine et la rancune, nous indiquerons le chemin pour rejoindre l’amour de ses semblables, la paix et la joie du cœur.

Et quand nous aurons réussi à répandre dans l’âme des hommes le sentiment de la révolte contre les maux injustes et inévitables, dont on souffre dans la société actuelle, et à faire comprendre quelles en sont les causes et comment il dépend de la volonté humaine de les éliminer ; quand nous aurons inspiré le désir vif et passionné de transformer la société pour le bien de tous, alors les convaincus, par leur élan propre et par la persuasion de ceux qui les ont précédés dans la conviction, s’uniront et voudront et pourront mettre en œuvre l’idéal commun.

Il serait – nous l’avons déjà dit – absurde et en contradiction avec notre but de vouloir imposer la liberté, l’amour entre les hommes, le développement intégral de toutes les facultés humaines, par la force. Il faut donc compter sur la libre volonté des autres, et la seule chose que nous puissions faire est de provoquer la formation et la manifestation de cette volonté. Mais il serait également absurde et en contradiction avec notre but d’admettre que ceux qui ne pensent pas comme nous, nous empêchent de réaliser notre volonté, du moment que nous ne les privons pas du droit à une liberté égale à la nôtre.

Liberté, donc, pour tous de propager et d’expérimenter leurs propres idées, sans autres limites que celles qui résultent naturellement de l’égale liberté de tous.

Mais à cela s’opposent par la force brutale les bénéficiaires des privilèges actuels, qui dominent et règlent toute la vie sociale présente.

Ils ont en main tous les moyens de production : ils suppriment ainsi non seulement la possibilité d’appliquer de nouvelles formes de vie sociale, le droit des travailleurs à vivre librement de leur travail, mais aussi le droit même à l’existence. Ils obligent les non-propriétaires à se laisser exploiter et opprimer, s’il ne veulent pas mourir de faim.

Les privilégiés ont les polices, les magistratures, les armées, créées exprès pour les défendre et poursuivre, incarcérer, massacrer les opposants.

Même en laissant de côté l’expérience historique qui nous démontre que jamais une classe privilégiée ne s’est dépouillée, en tout ou en partie, de ses privilèges et que jamais un gouvernement n’a abandonné le pouvoir sans y être obligé par la force, les faits contemporains suffisent à convaincre quiconque que les gouvernements et les bourgeois entendent user de la force matérielle pour leur défense, non seulement contre l’expropriation totale, mais contre les moindres revendications populaires, et qu’ils sont toujours prêts à recourir aux persécutions les plus atroces, aux massacres les plus sanglants.

Au peuple qui veut s’émanciper, il ne reste qu’une issue : opposer la violence à la violence.

Il en résulte que nous devons travailler pour réveiller chez les opprimés le vif désir d’une transformation radicale de la société, et les persuader qu’en s’unissant, ils ont la force de vaincre. Nous devons propager notre idéal et préparer les forces morales et matérielles nécessaires pour vaincre les forces ennemies et organiser la nouvelle société. Lorsque nous aurons la force suffisante, nous devrons, profitant des circonstances favorables qui se produiront, ou les provoquant nous-mêmes, faire la révolution sociale : abattre par la force le gouvernement, exproprier par la force les propriétaires, mettre en commun les moyens de subsistance et de production, et empêcher que de nouveaux gouvernants ne viennent imposer leur volonté et s’opposer à la réorganisation sociale faite directement par les intéressés.

Tout cela est cependant moins simple qu’il ne le semble à première vue. Nous avons à faire aux hommes tels qu’ils sont dans la société actuelle, dans des conditions morales et matérielles très défavorables ; et nous nous tromperions en pensant que la propagande suffit à élever au niveau de développement intellectuel et moral nécessaire à la réalisation de notre idéal.

Entre l’homme et l’ambiance sociale, il y a une action réciproque. Les hommes font la société telle qu’elle est, et la société fait les hommes tels qu’ils sont, il en résulte une sorte de cercle vicieux : pour transformer la société il faut transformer les hommes, et pour transformer les hommes, il faut transformer la société.

La misère abrutit l’homme et pour détruire la misère, il faut que les hommes aient la conscience et la volonté. L’esclavage apprend aux hommes à être serviles, et pour se libérer de l’esclavage, il faut des hommes aspirant à la liberté. L’ignorance fait que les hommes ne connaissent pas les causes de leurs maux et ne savent pas y remédier ; et pour détruire l’ignorance, il faudrait que les hommes aient le temps et les moyens de s’instruire.

Le gouvernement habitue les gens à subir la loi et à croire qu’elle est nécessaire à la société ; et pour abolir le gouvernement il faut que les hommes soient persuadés de son inutilité et de sa nocivité.

Comment sortir de cette impasse ?

Heureusement, la société actuelle n’a pas été formée par la claire volonté d’une classe dominante qui aurait su réduire tous les dominés à l’état d’instruments passifs et inconscients de leurs intérêts. La société actuelle est la résultante de mille luttes intestines, de mille facteurs naturels et humains agissant au hasard, sans direction consciente ; et enfin, il n’y a point de division nette, absolue, entre individus, ni entre classes.

Les variétés des conditions matérielles sont infinies ; infinis les degrés de développement moral et intellectuel. Il est même rare que le poste de chacun dans la société corresponde à ses facultés et à ses aspirations. Souvent des hommes tombent dans des conditions inférieures à celles qui étaient les leurs ; et d’autres, par des circonstances particulièrement favorables, réussissent à s’élever au-dessus du niveau où ils sont nés. Une partie notable du prolétariat est déjà arrivés à sortir de l’état de misère absolue, abrutissante, ou n’a jamais pu y être réduite. Aucun travailleur, ou presque, ne se trouve dans un état d’inconscience complète, d’acquiescement total des conditions que lui font les patrons. Et les institutions elles-mêmes, qui sont les produits de l’histoire contiennent des contradictions organiques qui sont comme des germes de mort, dont le développement amène la dissolution de la structure sociale et la nécessité de sa transformation.

Par là, la possibilité du progrès existe. Mais non pas la possibilité de porter, au moyen de la seule promotion, tous les hommes au niveau nécessaire pour que nous puissions réaliser l’anarchie, sans une transformation graduelle préalable du milieu.

Le progrès doit cheminer à la fois et parallèlement chez les individus et dans le milieu social. Nous devons profiter de tous les moyens, de toutes les possibilités, de toutes les occasions que nous laisse le milieu actuel, pour agir sur les hommes et développer leur conscience et leurs aspirations. Nous devons utiliser tous les progrès réalisés dans la conscience des hommes pour les amener à réclamer et à imposer les plus grandes transformations sociales actuellement possibles, ou celle qui serviront le mieux à ouvrir la voie à des progrès ultérieurs.

Nous ne devons pas attendre de pouvoir réaliser l’anarchie ; et, en attendant, nous limiter à la promotion pure et simple. Si nous faisons ainsi, nous aurons bientôt épuisé notre champ d’action. Nous aurons convaincu, sans doute, tous ceux qui, dans les circonstances du milieu actuel, sont susceptibles de comprendre et d’accepter nos idées, mais notre promotion ultérieure resterait stérile. Et, même si les transformations du milieu élevaient de nouvelles couches populaires à la possibilité de concevoir des idées neuves, cela aurait lieu sans notre œuvre, voire contre, et donc au préjudice de nos idées.

Nous devons chercher à ce que le peuple, dans sa totalité et dans ses différentes fractions, réclame, impose et réalise lui-même, toutes les améliorations, toutes les libertés qu’il désire, à mesure qu’il en conçoit le besoin, et qu’il acquiert la force de les imposer. Ainsi, en propageant toujours notre programme intégral et en luttant sans cesse pour sa réalisation complète, nous devons inciter le peuple à prétendre et à imposer toujours davantage, jusqu’à ce qu’il parvienne à son émancipation définitive.

A suivre …

 

Changement de paradigme politique: Pensée et pratique anarchiste avec Errico Malatesta part 4: La révolution anarchiste !

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Errico Malatesta l’anarchisme de la théorie à la pratique (IV)

 

Compilation d’écrits 1919~1931

 

Source: “Écrits choisis”, Errico Malatesta, éditions du Monde Libertaire, 1978

 

Errico Malatesta (1853-1932), théoricien et militant anarchiste italien, créateur en 1920 de l’Union Anarchiste Italienne (UAI), qui fut à la pointe de la grève générale expropriatrice des usines du nord de l’Italie en 1920, mouvement trahi par les communistes et les socialistes au profit du patronat et de l’État qui appelèrent Mussolini au pouvoir en conséquence. La pensée et l’action directe de Malatesta ont donné au mouvement anarchiste son expression politique sans doute la plus achevée. Il élabora toute sa vie durant une praxis cohérente tant dans les moyens que dans les objectifs de la révolution sociale. Ancré profondément dans la dimension sociale et dans la volonté de réalisation du bien-être commun, Malatesta nous a laissé un riche héritage théorique et militant qui mérite d’être plus connu.

Nous avons beaucoup à apprendre d’Errico Malatesta. Sa pensée et son action sont au cœur de l’anarchisme moderne.

Nous avons compilé ces textes courts dans les rubriques suivantes, qui seront autant de parties à la publication sur le blog

 

~ Résistance 71, Octobre 2015 ~

 

La révolution anarchiste

 

La Révolution, c’est la création de nouveaux modes, de nouveaux groupements, de nouveaux rapports sociaux. La Révolution, c’est la destruction des privilèges et des monopoles ; c’est un nouvel esprit de justice, de fraternité, de liberté qui doit rénover toute la vie sociale, élever le niveau moral et les conditions matérielles des masses en les appelant à prendre en mains la détermination de leur destin, par leur propre action directe et consciente. La Révolution c’est l’organisation des services publiques par ceux-là mêmes qui y travaillent, dans leur propre intérêt et celui du public. La Révolution, c’est la derstructions de tous les liens coercitifs, c’est l’autonomie des groupes, des communes, des régions. La révolution c’est la libre fédération sous la poussée de la fraternité, des intérêts individuels et collectifs et de la nécessité de produire et de se défendre. La Révolution c’est la constitution d’innombrables groupements libres correspondant aux idées, aux désirs, aux besoins, aux goûts de toutes sortes qui existent dans la population. La révolution c’est la liberté éprouvée dans le creuset des faits. Et la Révolution dure tant que dure la liberté c’est à dire tant que d’autres ne profitent pas de la lassitude qui survient dans les masses, des inévitables déceptions qui suivent les espoirs excessifs, des erreurs et des fautes humaines toujours possibles pour arriver à constituer avec l’aide d’une armée de conscrits ou de mercenaires, un pouvoir capable de faire la loi, d’arrêter le mouvement là où il est en train de mettre en branle la réaction.

~ Pensiero e Volonta, Juin 1924 ~

Nous ne “voulons pas attendre pour faire la révolution que les masses deviennent anarchistes”. D’autant plus que nous sommes persuadés qu’elles ne le deviendront jamais si on n’abat pas d’abord par la violence, les institutions qui les maintiennent en esclavage (Note de R71: Comme Gustav Landauer et La Boétie bien avant lui, nous pensons que la révolution sociale n’est pas un acte violent pourvu que les membres de la société s’unissent dans le changement général d’attitude envers l’État et ses institutions et s’organisent pour créer la société des sociétés, conféderation des communes libres et autogérées. C’est le changement d’attitude du peuple qui changera le paradigme politico-social. L’État n’existe que parce que nous y acquiesçons, il suffit de lui retirer notre consentement en masse et il s’écroulera sans armes, ni haine, ni violence…).

Nous avons besoin du concours des masses populaires pour constituer une force matérielle suffisante et pour atteindre notre but spécifique: le changement radical de tout l’organisme social par les masses elles-mêmes, directement. Cela bien sûr, si nous voulons vraiment travailler à traduire dans la pratique nos propres idéaux et non pas nous contenter de prêcher dans le désert pour la simple satisfaction de notre orgueil intellectuel.

~ Pensiero e Volonta, Juin 1924 ~

Toute l’histoire nous montre que les progrès dûs aux révolutions ont été obtenus dans la période d’effervescence populaire, quand il n’existait pas encore de gouvernement reconnu ou que le gouvernement était trop faible pour se mettre ouvertement contre la révolution ; la réaction a toujours commencé dès lors qu’un gouvernement s’est constitué. Elle a toujours servi les intérêts des anciens et des nouveaux privilégiés et elle a toujours enlevé aux masses ce qui lui a été possible de leur enlever (Note de R71: à commencer en général par leurs armes, car le peuple en arme est la hantise de toute oligarchie étatiste…).

Notre tâche est donc de faire ou d’aider à faire le révolution en mettant à profit toutes les occasions et toutes les forces disponibles. Il faut pousser la révolution le plus loin possible, non seulement sur le plan de la destruction des institutions mais encore et surtout sur celui de la reconstruction de la société nouvelle ; il faut rester hostile à tout gouvernement qui se constituerait en l’ignorant ou en le combattant le plus possible. (Note de R71: Nous pensons à l’instar de Landauer qu’il faut commencer par cela et que le changement d’attitude et le refus des citoyens d’acquiescer aux désidératas de l’État le feront s’écrouler, imploser en grande partie sur lui-même, limitant ainsi la violence à employer voire même à la supprimer totalement.)

Nous ne reconnaîtrons pas plus la Constituante républicaine que nous ne reconnaîssons le parlement monarchique. Nous la laisserons faire si le peuple le veut, mais nous exigerons la liberté totale pour ceux qui, comme nous, entendent vivre en dehors de la tutelle et de l’oppression étatiques et propager leurs idées par la parole et par l’exemple.

Révolutionnaires, oui, mais surtout anarchistes.

~ Pensiero e volonta, Juin 1924 ~

  • Le premier devoir du prolétariat est la destruction de tout pouvoir politique (de partis étatiques).
  • Toute organisation d’un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour atteindre cette destruction des institutions ne peut être qu’un leurre de plus et serait aussi dangereux pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd’hui.
  • Les prolétaires de tous les pays rejettent tout compromis pour arriver à réaliser la Révolution Sociale et ils doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l’action révolutionnaire.

Ceux qui ont tenté d’agir en les contredisant se sont égarés parce que, de quelque façon qu’on les comprenne, l’État, la dictature et le parlement ne peuvent que conduire les masses à l’esclavage. Toutes les expériences faites jusqu’à maintenant l’ont démontré.

Il est bien sûr inutile d’ajouter que pour les congressistes de Saint-Imier (Note de R71: L’Internationale Anarchiste lancée par Bakounine en 1872 après l’éviction des anarchistes de la première Internationale par Marx, Engels et leurs suiveurs…) comme pour nous et tous les anarchistes, l’abolition du pouvoir politique n’est pas possible sans la destruction simultanée du privilège économique.

~ Pensiero e Volonta, Juillet 1926 ~

Ma conclusion est pécisément celle-ci: ou nous pensons à la réorganisation sociale, les travailleurs, y pensant par eux-mêmes et dès maintenant à mesure qu’ils détruisent l’ancien ordre et alors on aura une société plus humaine, plus juste, plus ouverte aux progrès furturs ; ou ce sont les “dirigeants” qui y penseront et nous aurons un nouveau gouvernement qui fera ce qu’ont toujours fait les gouvernements : faire payer à la masse des gens les rares (et mauvais) services qu’il lui fourrnit en lui enlevant la liberté et en laisant les parasites et les privilégiés en tous genres l’exploiter.

~ Pensiero e Volonta, Juin 1926 ~

Je dis que pour abolir le gendarme et toutes les institutions sociales pernicieuses à l’avenant, il faut savoir ce que nous voulons mettre à la place et cela immédiatement, le jour même où nous détruirons le système et non pas dans des lendemains plus ou moins lointains. On ne détruit de façon réelle et définitive que ce qu’on peut remplacer. Renvoyer à plus tard la solution de problèmes qu’il s’avère nécessaire de résoudre rapidement, ce serait donner aux institutions qu’on veut abolir le temps de se remettre de la secousse reçue et de s’imposer de nouveau (réaction), sous d’autres noms peut-être, mais à coup sûr substantiellement identiques.

Ou bien nos solutions pourront être acceptées par une partie suffisante de la population et alors nous aurons réalisé l’anarchie ou fait un grand pas vers celle-ci ; ou bien elles ne pourront pas être comprises et acceptées et dans ce cas, notre travail servira pour la promotion de l’Idée et exposera au grand public le programme du proche avenir. Mais dans tous les cas nous devons avoir des solutions, provisoires toujours susceptibles d’être revues et corrigées à la lumière de l’expérience. Mais solutions nécessaires si nous ne voulons pas subir passivement les solutions des autres et nous limiter au rôle peu utile de râleurs incapables et impuissants.

~ Pensiero e Volonta, Août 1926 ~

Nous devons agir dans le mouvement ouvrier pour l’empêcher de se corrompre (Note de R71: C’est chose faire depuis l’avènement de la société de consommation, nous devons donc ramener la conscience populaire sur les rails de la raison, le mercantilisme et le consummérisme nous ayant sciemment mis sur une voie de garage…) en se limitant à ne rechercher que les petites améliorations compatibles avec le système capitaliste (réformisme) et pour faire en sorte qu’il soit utile pour préparer la transformation sociale totale. Nous devons travailler au sein des masses inorganisées et peut-être inorganisables, pour éveiller en elles l’esprit de révolte, le désir et l’espoir d’une vie heureuse et libre. Nous devons lancer et appuyer tous les mouvements possibles tendant à affaiblir les forces de l’État et des capitalistes et à élever le niveau moral et les conditions matérielles des travailleurs. Nous devons en somme, nous préparer moralement et matériellement pour l’acte révolutionnaire qui doit ouvrir la voie de l’avenir.

Si nous ne trouvions pas assez d’écho dans le peuple et que nous ne puissions pas empêcher que ne se reconstitue un État avec ses institutions autoritaires et ses organes inhérents de coercition, alors nous aurions à refuser d’y participer et de le reconnaître, à nous révolter contre ce qu’ils voudraient nous imposer et à réclamer, pour nous et pour les minorités dissidentes, pleine et entière autonomie. Nous devrons en somme, rester en état de révolte effective et potentielle et si nous ne pouvons vaincre dans le présent, préparer au moins l’avenir…

~ Il Risveglio, décembre 1929 ~

Mais il ne faut pas non plus exagérer. Il ne faut pas s’imaginer devoir et pouvoir dès maintenant trouver une solution idéale à tous les problèmes possibles. Il ne faut pas vouloir trop prévoir ni trop déterminer par avance sinon, au lieu de préparer l’anarchie, nous rêverions de choses irréalisables ; ou nous tomberions dans l’autoritarisme et nous nous proposerions, consciemment ou non, d’agir comme un gouvernement qui soumet le peuple à sa propre domination, au nom de la liberté et de la volonté du peuple (Note de R71: Cela fait-il résonner quelque choses, comme 1789, 1792, 1917 par exemple ?..)…

Ce qui est certain est que la masse des gens ne s’éduque pas si elle n’a pas la possibilité et ne se trouve pas dans l’obligation d’agir elle-même et que l’organisation révolutionnaire des travailleurs, si utile et nécessaire soit-elle, ne peut pas s’étendre et durer indéfiniment. Si elle ne débouche pas sur l’action révolutionnaire, passé un certain stade, ou elle est détruite par le gouvernement, ou elle se corrompt et de défait d’elle-même et il faut alors tout recommencer.

~ Vogliano, Juin 1930 ~

Personnellement je ne saurais admettre que toutes les révolutions passés ont été inutiles parce que non anarchistes et que les révolutions futures qui ne seront pas anarchistes seront également inutiles. Au contraire, j’ai plutôt tendance à croire que le triomphe total de l’anarchie viendra moins d’une révolution violente que d’une révolution graduelle, après qu’une ou plusieurs révolutions auront détruits les plus grands obstacles militaires et économiques qui s’opposent au développement moral des populations. À ce que la production augmente jusqu’à atteindre le niveau des besoins et des désirs, à l’harmonisation des intérêts contraires. (Note de R71: ceci correspond à notre point de vue également. A noter que ceci fut écrit par Malatesta en 1930. Il a mis de l’eau dans son vin et son concept de gradualisme est la conséquence logique de sa maturité politique, patinée au gré de ses expériences militantes de premier plan…)

De toute façon, si nous tenons compte de nos faibles forces et de l’état d’esprit qui prévaut dans les masses populaires et si nous ne voulons pas prendre nos désirs pour des réalités, il faut nous attendre à ce que la prochaine révolution, imminente peut-être, ne soit pas anarchiste. C’est pourquoi ce qu’il y a de plus urgent, c’est de penser à ce que nous pouvons et à ce que nous devons faire dans une révolution où nous ne seront qu’une minorité relativement petite et mal armée…

Si les gens veulent un gouvernement (c’est à dire conserver l’État), nous ne pourrons propbablement pas empêcher que ne se constitue encore un de ces gouvernements. Mais nous n’en devons pas moins faire tout notre possible pour convaincre les gens que le gouvernement est inutile et nocif et pour empêcher que ce nouveau gouvernement ne s’impose aussi à nous et à ceux qui n’en veulent pas. Nous devrons tout mettre en œuvre pour que la vie sociale, particulièrement la vie économique, continuent et progressent sans l’intervention du gouvernement.

N’oublions par ailleurs pas que ceux qui sont les plus aptes à organiser le travail sont ceux-là mêmes qui font le travail en question, chacun son métier.

Si nous ne pouvons pas empêcher que ne se constitue un nouveau gouvernement, si nous ne pouvons pas l’abattre immédiatement, nous devrons en tous les cas, lui refuser tout concours, ainsi refuser le service militiare, refuser de payer des impôts. Ne pas obéir par principe, résister jusqu’au bout à tout ce que les autorités voudraient imposer et refuser catégoriquement tout poste de commandement quel qu’il soit.

Si nous ne pouvons pas abattre le capitlaisme, nous pouvons et devrons exiger pour nous et pour tous ceux qui le veulent, le droit d’user gratuitement des moyens de production nécessaires à une vie indépendante. (Note de R71: C’est le principe de refuser de consentir, de désobéissance civile et de construction de la société parallèle dans une confédération de communes libres autogérées. Cela a fonctionné longtemps historiquement, toutes les sociétés traditionnelles ancestrales sont fondées sur ce principe de communisme autogestionnaire confédéré où les leaders sont des porte-parole, des “chefs” sans pouvoir)

~ Vogliano, Juin 1930 ~

[Lors de l’insurrection] nous devrons pousser les ouvriers à se rendre maîtres des usines, à se fédérer entre eux et à travailler pour le compte de la collectivité ; tout comme les paysans à se rendre maîtres des terres et des produits usurpés par les riches et à s’entendre avec les ouvriers pour les échanges nécessaires.

~ Vogliano, juin 1930 ~

Le gouvernement est tombé, que faire ?

La méthode anarchiste serait la suivante: Une fois les autorités monarchiques vaincues (Note: Malatesta vivait dans une Italie monarchiste à l’époque, ceci s’applique à toute forme de gouvernement étatique centralisé…), les corps de police et l’armée dissous, nous ne reconnaîtrons aucun gouvernement et encore moins s’il s’agissait d’un gouvernement central ayant la prétention de diriger et de contrôler le mouvement (Note: les regards se tournent bien évidemment vers les marxistes à ce point…).

Nous pousserions les travailleurs à prendre totalement possession de la terre, des usines, des chemins de fer, des bateaux, bref de tous les moyens de production (de distribution et de service). Nous les pousserions à organiser IMMEDIATEMENT la nouvelle production en abandonnant pour toujours les travaux inutiles et nocifs et provisoirement ceux de luxe et en concentrant la majeure partie des forces à produire les biens alimentaires et autres biens de toute première nécessité.

Nous veillerions à ce que les maisons vides ou peu habitées soient occupées afin que tous et toutes aient un toit et que chacun ait un logement selon les locaux disponibles par rapport à la population. Nous nous empresserions de détruire les banques et le système banquier, les titres de propriété (Note de R71: à prendre au sens de titre de propriété générant des revenus en exploitant autrui. Les propriétaires de maison ne seront pas expropriés pourvu que leur “propriété” représente une possession familale et non pas un moyen de profiter et d’exploiter les gens. Exemple: un rentier vivant de ses loyers, spéculant sur l’immobiler garderait un logement pour lui et sa famille mais serait exproprié des autres logements dégageant des profits par l’exploitation de l’inégalité. Ceci est un concept proudhonien entre la propriété et la possession) ainsi que tout ce qui représente et garantit la puissance de l’État et le privilège capitaliste. Et nous chercherions à créer une situation de fait qui puisse rendre impossible la reconstruction de la société bourgeoise.

Tout cela et tout ce qui serait également réalisé pour satisfaire les besoins des gens et pour assurer le développement de la révolution, ce serait l’œuvre de volontaires, de comités de toute sorte, de congrès locaux, inter-communaux, régionaux, nationaux, qui se chargeraient de coordonner la vie sociale en prenant les accords nécessaires, mais sans avoir le moindre droit ni les moyens d’imposer leur volonté par la force et en ne comptant, pour trouver un appui, que sur les services qu’ils rendraient et sur les nécessités imposées par la situation et reconnues comme telles par les intéressés.

Surtout pas de gendarmes, quel que soit le nom qu’ils prendraient, mais des milices volontaires qui n’aient absolument aucune possibilité d’ingérence en tant que milices dans la vie de l’ensemble des citoyens et qui ne seraient là que pour faire front aux possibles retours armés de la réaction et aux attaques qui viendraient de pays étrangers qi n’auraient pas encore fait leur révolution.

= Umanita Nova, Avril 1922 ~

Pour supprimer cette oppression radicalement et sans risque de retour, il faut que le peuple tout entier soit convaincu de son droit d’user des moyens de production et que ce droit primordial qui est le sien, il le traduise en acte en expropriant ceux qui détiennent le sol et toutes les richesses sociales et en mettant le tout à la disposition de tous (Note de R71: Comme dans un gigantesque potlach à l’amérindienne et à l’échelle nationale…)

~ Le programme anarchiste, Bologne 1920 ~

Au cours d’une réunion à Teramo, le secrétaire de la chambre confédérale, le président de la coopérative socialiste et les députés socialistes Leopardi et Agostione ont dit aux paysans: “Tenez-vous prêts ; quand vos chefs vous diront de faire grève, avandonnez les champs. Si au contraire ils vous disent de moissonner ce qui vous revient, obéissez et laissez perdre l’autre moitié.

Voilà bien des conseils de réformistes bon teint : quand la récolte est perdue, on a beau jeu après de dire aux gens qu’on ne peut pas faire la révolution sous peine de mourir de faim.

Mais quand donc ces mauvais bergers se décideront-ils à dire aux paysans: Rentrez toute la récolte et ne donnez rien aux patrons ! Et après avoir rentré la récolte, préparez le terrain et semez pour l’année suivante avec l’idée bien arrêtée que les patrons ne doivent plus rien avoir.

~ Umanita Nova, juin 1920 ~

Si l’on veut vraiment changer le fond même du régime et non seulement sa forme extérieure, il faudra abattre le capitalisme dans les faits, en expropriant ceux qui détiennent la richesse sociale et en organisant immédiatement la nouvelle vie sociale, localement, sans passer par un seul intermédiaire légal. Ce qui veut sire que pour faire la “république sociale”, il faut d’abord faire l’Anarchie…

L’un des point fondamentaux de l’anarchisme, c’est l’abolition du monopole de la terre, des matières premières et des instruments de production, de travail. C’est donc l’abolition de l’exploitation du travail d’autrui par ceux qui détiennent les moyens de production. Du point de vue anarchiste et socialiste, est un vol toute appropriation du travail d’autrui et tout ce qui permet de vivre sans apporter à la société sa contribution à la production.

Par la violence et par la fraude, les propriétaires ont volé le peuple de la terre et de tous les moyens de producution et, depuis ce premier vol, ils enlèvent tous les jours aux travailleurs le produit de leur travail. Ce sont des voleurs chanceux, devenus forts, ils ont fait édicter des lois pour légitimer leur situation et ils ont élaboré tout un système de répression pour se défendre contre les revendications des travailleurs et aussi contre ceux qui veulent prendre leur place pour faire ce ont fait. Maintenant le vol de ces messieurs s’appelle propriété (voir Proudhon), commerce, industrie etc… En revanche le terme de voleur est réservé en langage courant, à ceux qui voudraient suivre l’exemple des capitalistes mais qui, étant arrivés trop tard et dans des circinstances non favorables, ne peuvent le faire qu’en se révoltant contre la loi.

~ Il Pensiero, mars 1911 ~

La révolution que nous voulons consiste à enlever le pouvoir et la richesse à ceux qui les détiennent actuellement et à mettre la terre, les instruments de travail et tous les biens existants à la disposition des travailleurs, c’est à dire de tout le monde, parce que tous doivent devenir des travailleurs s’ils ne le sont déjà pas. Cette révolution, les révolutionnaires doivent la défendre en veillant à ce que personne, que ce soit un individu, un parti ou une classe, ne puisse trouver les moyens de constituer un gouvernement et de rétablir le privilège en faveur des nouveaux ou des anciens patrons.

Pour défendre et sauver la révolution il n’y a qu’un seul moyen: la faire jusqu’au bout !

Tant que quelqu’un pourra obliger quelqu’un d’autre à travailler pour lui, tant que quelqu’un pourra violer la liberté d’autrui en le prenant à la gorge ou en le tenant par le ventre, la révolution ne sera pas finie. Nous serons en état de légitime défense et contre la violence qui nous opprime, nous y opposerons la violence qui libère.

Vous craignez que les bourgeois dépossédés n’enrôlent des inconscients pour restaurer l’ordre abattu ? Dépossédez-les réellement et vous verrez que, sans argent, ils n’enrôleront personne.

Vous craignez la réaction militaire ? Armez toute la population ! Mettez-la réellement en possession de tous les biens de façon à ce que chacun ait à défendre sa propre liberté et les moyens capables de lui assurer son bien-être et vous verrez si les généraux en mal d’aventure trouveront des gens pour les suivre. Et si un peuple armé, en possession de la terre, des usines, de toutes les richesses, était incapable de se défendre et se laissait de nouveau soumettre au joug, alors cela voudrait dire que ce peuple est encore incapable de liberté. La révolution aurait échoué et il faudrait recommencer le travail d’éducation et de préparation pour en faire une autre qui, parce qu’elle tirerait profit des graines semées par la première, aurait de plus grande chance de succès.

~ Fede ! ~ novembre 1923 ~

Voilà un préjugé courant dans certains milieux révolutionnaires: il tire son origine de la rhétorique et des falsifications historiques des apologistes de la Grande Révolution Française et, ces dernières années, il a trouvé une nouvelle vigueur dans la propagande des bolchéviques en Russie. Mais la vérité est tout le contraire: la terreur a toujours été un instrument de la tyrannie. En France, elle a servi à Robespierre pour établir sa féroce tyrannie et elle a préparé le terrain à Napoléon et à la réaction qui s’ensuivit. En Russie, elle a persécuté les anarchistes et les socialistes (Note de R71: N’oublions jamais que le tout premier “soviet” ou assemblée populaire fut créé sur le modèle anarchiste, par une mixture anarcho-socialiste, à St Petersbourg en 1905… et que la clique Lénine/Trotsky agents de la City de Londres et de Wall Street, a persécuté les anarchistes et les ont massacré à Cronstadt et en Ukraine), elle a massacré les ouvriers et les paysans révoltés et elle a brisé en définitive l’élan d’une révolution qui aurait pu ouvrir réellement une ère nouvelle à la civilisation.

Note de Résistance 71: Les bolchéviques ayant été des agents des banquiers, leur rôle était la facilitation de la création d’un marché captif: la Russie et de maintenir coûte que coûte les deux choses indispensables aux oligarques pour continuer à régner sur le monde: l’État et le capitalisme. Jamais Lénine, Trotsky, Marx, Engels ou quelques marxistes que ce soient ont jamais œuvré pour la disparition de l’économie de “marché”. Leur but est de faire passer le “marché”, le capitalisme, sous contrôle monopoliste d’une entité ayant fusionnée l’État et les entreprises transnationales. C’est le but de ce fascisme transnational appelé depuis “Nouvel Ordre Mondial”, des gens comme H.G. Wells ont écrit des bouquins à ce sujet comme “New World Order” en 1940, publié par une maison d’édition appartenant à la famille banquière Warburg, coïncidence ?… Gustav Landauer avait parfaitement pressenti tout cela dans sa critique du marxisme, que nous avons traduite et publiée récemment.

Ceux qui croient en l’efficacité révolutionnaire, libératrice de la répression et de la férocité ont la mentalité arriérée de ces “juristes” qui s’imaginent qu’il est possible d’éviter le délit et de moraliser le monde au moyen de peines judiciaires sévères.

Pour défende la révolution, le grand moyen reste toujours d’enlever aux bourgeois tous moyens économiques de domination, d’armer toute la population, jusqu’à ce qu’on puisse l’inciter à jeter les armes devenues jouets inutiles et dangereux et d’intéresser à la victoire la grande masse de la population.

Si pour vaincre il fallait dresser des potences dans les rues, je préférerais encore perdre.

~ Pensiero e Volonta, octobre 1924 ~

Et après la révolution, c’est à dire après la chute du pouvoir en place et le triomphe définitif des forces insurgées ?

C’est là qu’entre véritablement en jeu le caractère graduel dont nous parlons.

Il faut étudier tous les problèmes pratiques de la vie: la production, l’échange, les moyens de communication, les rapports entre groupements anarchistes et ceux qui vivent sous autorité, les rapports entre les collectivités communistes et celles qui vivent en régime individualiste, les rapports entre la ville et la campagne.

Il ne faut pas décider de tout détruire en pensant que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. La civilisation actuelle est le fruit d’une évolution millénaire et d’une façon ou une autre, elle a apporté une solution au problème de la vie sociale en commun de millions et de millions d’êtres humains. Ces avantages sont amoindris et annulés pour la grande masse des gens par le fait que l’évolution s’est faite sous la pression de l’autorité et du privilège et dans l’intérêt des dominateurs. Mais si on enlève l’autorité et le privilège, il reste toujours les avantages acquis, les triomphes de l’Homme face à l’adversité de la Nature, l’expérience accumulée par les générations précédentes, les habitudes de sociabilité acquises dans la longue vie sociale et grâce à l’expérience des bienfaits de l’appui mutuel. Il serait bien stupide de renoncer à tout cela, ce serait du reste impossible. Nous devons combattre l’autorité et les privilèges mais nous devons tirer parti de tous les avantages de la civilisation et ne rien détruire de tout ce qui peut, même mal, satisfaire un besoin humain, avant que de n’avoir quelque chose de meilleur pour le remplacer.

Nous devons être tolérants envers toutes les conceptions sociales qui prévaudront dans les différents groupements humains, pourvu qu’elles ne lèsent pas la liberté et le droit égal des autres. Nous devons nous contenter d’avancer graduellement, à mesure que le niveau moral des Hommes s’élève et qu’augmentent les moyens matériels et intellectuels dont dispose l’humanité.

~ Pensiero e volonta, octobre 1925 ~

Et après la victoire de l’insurrection, après la chute du gouvernement (étatique autoritaire), que faut-il faire ?

Nous anarchistes, voudrions que dans chaque localité, les travailleurs ou plus exactement la fraction des travailleurs qui est la plus consciente et qui a le plus grand esprit d’initiative, prenne possession de tous les instruments de travail, de toute la richesse, terre, matières premières, maisons, machines, denrées alimentaires etc et qu’ils ébauchent du mieux possible la nouvelle forme de vie sociale. Nous voudrions que les travailleurs de la terre qui travaillent aujourd’hui pour des patrons (ou des banques) ne reconnaissent plus aucun droit aux propriétaires et qu’ils continuent le travail et travaillent encore plus pour leur propre compte et celui de la communauté et qu’ils se mettent en rapport direct avec les ouvriers des industries, les ingénieurs, les techniciens compris, qui auront pris possession des usines et qu’eux-mêmes continuent le travail pour eux-mêmes et la collectivité, en transformant immédiatement ces usines qui fabriquent des choses inutiles ou nuisibles en usines œuvrant pour le bien-être de tous en satisfaisant les besoins des gens. Que les cheminots continuent à faire rouler les trains mais au service de la collectivité, que des comités assujettissent les logements, tous les logments disponibles pour loger les plus nécessiteux du mieux qu’il est possible dans un premier temps. Que d’autres comités, toujours sous le contrôle populaire, s’occupent de l’approvisionnement et de la distribution des denrées. Que tous les bourgeois actuels soient mis devant le fait qu’ils doivent se fondre dans la foule du peuple et de travailler comme les autres afin de jouir des mêmes avantages que les autres. Et tout cela, immédiatement, le jour même ou dès le lendemain de la victoire de l’insurrection, sans attendre de quelconques ordres de “comités centraux” ou d’une quelconque autorité.

Voilà ce que veulent les anarchistes et c’est en définitive se qui se passerait tout naturellement si la révolution devait être une vraie révolution sociale et non pas se limiter à un simple changement politique, qui après quelques convulsions, remettrait tout comme avant.

Ainsi donc ou on enlève immédiatement son pouvoir économique à la bourgeoisie ou elle aura de nouveau sous peu le pouvoir politique que l’insurrection lui avait arraché. Pour pouvoir enlever le pouvoir économique à la bourgeoisie, il faut immédiatemet organiser l’économie sur de nouvelles bases fondées sur la justice et l’égalité. Les besoins économiques, du moins les plus essentiels, n’admettent pas d’interruption et il faut les satisfaire immédiatement. Les “comités centraux” ne font jamais rien ou agissent quand on n’a plus besoin d’eux.

~ Unita Nova, Août 1920 ~

Note de Résistance 71: Ceci correspond dans les grandes largeurs à ce que les anarchistes espagnols firent et organisèrent durant la révolution espagnole de 1936-39, qui fut trahi par les marxistes staliniens, tout comme les soviets le furent par les lénino-trotskistes et le mouvement ouvrier italien le fut en 1920.

Notre tâche est de pousser le peuple à réclamer et à prendre toutes les libertés possibles et à pourvoir lui-même à ses propres besoins, sans attendre les ordres d’une quelconque autorité (Note: concept d’autonomie et d’autogestion populaire gérées en démocratie directe via les assemblées). Notre tâche est de lui démontrer le caractère inutile et nocif de tout gouvernement en suscitant et en encourageant, par la promotion de l’Idée et l’action, toutes les bonnes initiatives individuelles et collectives.

En somme, il s’agit d’éduquer à la liberté, d’élever à la conscience de leurs propres forces et de leurs propres capacités, des hommes habitués par ailleurs à l’obéissance et à la passivité. Il faut donc faire en sorte que le peuple agisse par lui-même, suivant son instinct et sa propre inspiration, même si cela lui aura souvent été suggéré. C’est ce que fait un bon instituteur avec ses élèves, lorsqu’ils ne trouvent pas la solution, il les aide, suggère certaines solutions tout en maintenant l’indépendance des élèves, ce qui aura pour effet de leur faire acquérir courage et confiance en leurs propres facultés.

 Dans la dernière partie, nous verrons le Programme de l’Union Anarchiste Italienne (UAI) de 1920 dont Errico Malatesta fut un des fondateurs et rédacteur de la charte…

Résistance politique: l’anarchisme contre la terreur… révolutionnaire ou autre… (Errico Malatesta)

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Sur la terreur révolutionnaire

 

Errico Malatesta (1923)

 

Il y a un problème général de tactique révolutionnaire qu’il convient toujours de discuter et de rediscuter, parce que de sa solution peut dépendre le sort de la révolution qui viendra.

Je n’entends pas parler de la manière dont peut être combattue et abattue la tyrannie qui, aujourd’hui, opprime tel peuple en particulier. Notre rôle est de faire simplement oeuvre de clarification des idées et de préparation morale en vue d’un avenir prochain ou lointain, parce qu’il ne nous est pas possible de faire autrement. Et, du reste, nous croirions arrivé le moment d’une action effective… que nous en parlerions moins encore.

Je m’occuperai donc seulement et hypothétiquement du lendemain d’une insurrection triomphante et des méthodes de violence que certains voudraient adopter pour  » faire justice « , et que d’autres croient nécessaires pour défendre la révolution contre les embûches de ses ennemis.

Mettons de côté  » la justice « , concept trop relatif qui a toujours servi de prétexte à toutes les oppressions et à toutes les injustices, et qui souvent, ne signifie pas autre chose que la vengeance. La haine et le désir de vengeance sont des sentiments irréfrénables, que l’oppression, naturellement, réveille et alimente; mais s’ils peuvent représenter une force utile pour secouer le joug, ils sont par la suite une force négative quand on tente de substituer à l’oppression, non une oppression nouvelle, mais la liberté et la fraternité entre les hommes. Pour ces raisons, nous devons nous efforcer de susciter ces sentiments supérieurs qui puisent leur énergie dans le fervent amour du bien, tout en nous gardant cependant de briser cette impétuosité, issue de facteurs bons et mauvais, qui est nécessaire à la victoire. Mieux vaut que la masse agisse suivant son inspiration, que, sous prétexte de la mieux diriger, de lui mettre un frein qui se traduirait par une nouvelle tyrannie, mais souvenons-nous toujours que nous, anarchistes, nous ne pouvons être ni des vengeurs, ni des justiciers. Nous voulons être des libérateurs et nous devons agir comme tels, par les moyens de la prédication et de l’exemple.

Cela dit, occupons-nous ici de la question la plus importante : la défense de la révolution.

Il y en a encore qui sont fascinés par l’idée de la terreur. A ceux-là, il semble que la guillotine, les fusillades, les massacres, les déportations, les galères (potence et galères, me disait récemment un communiste des plus notoires) soient les armes puissantes et indispensables de la révolution, et ils trouvent que si tant de révolutions ont été écrasées et n’ont pas donné le résultat qu’on en attendait, ce fut à cause de la bonté, de la faiblesse des révolutionnaires qui n’ont pas persécuté, réprimé, massacré à suffisance.

C’est là un préjugé courant dans certains milieux révolutionnaires, préjugé qui trouve son origine dans la rhétorique et dans les falsifications historiques des apologistes de la grande révolution française, et qui s’est trouvé renforcé dans ces dernières années par la propagande des bolchevistes. Mais la vérité est précisément l’opposé : la terreur a toujours été un instrument de tyrannie. En France, elle a servi la tyrannie de Robespierre. Elle a aplani les voies à Napoléon et à la réaction qui suivit. En Russie, elle a persécuté et tué des anarchistes, des socialistes, a massacré des ouvriers et des paysans rebelles, et a arrêté, en somme, l’élan d’une révolution qui pouvait cependant ouvrir à la civilisation une ère nouvelle.

Ceux qui croient à l’efficacité révolutionnaire, libératrice, de la répression et de la férocité ont la même mentalité arriérée que les juristes qui croient qu’on peut éviter le délit et moraliser le monde par le moyen des peines sévères.

La terreur, comme la guerre, réveille les sentiments ataviques de férocité encore mal couverts par le vernis de la civilisation et porte aux premiers postes les éléments mauvais qui sont dans la population. Plutôt que de servir à défendre la révolution, elle sert à la discréditer, à la rendre odieuse aux masses, et, après une période de luttes féroces, aboutit nécessairement a ce que, aujourd’hui, j’appellerai  » normalisation « , c’est-à-dire, à la légalisation et à la perpétuation de la tyrannie. Quel que soit le parti vainqueur, on arrive toujours à la constitution d’un gouvernement fort, lequel assure, aux uns, la paix aux dépens de la liberté, et aux autres la domination sans trop de périls.

Je sais bien que les anarchistes terroristes (si peu nombreux qu’ils soient) dénoncent toute terreur organisée, faite par ordre d’un gouvernement, par des agents payés, et voudraient que ce fût la masse qui, directement, mît à mort ses ennemis. Mais ceci ne ferait qu’aggraver la situation. La terreur peut plaire aux fanatiques mais elle convient surtout aux vrais méchants, avides d’argent et de sang. Inutile d’idéaliser la masse et de se la figurer composée uniquement d’hommes simples, qui peuvent évidemment commettre des excès, mais sont toujours animés de bonnes intentions. Les flics et les fascistes servent les bourgeois, mais sortent de la masse !

En Italie, le fascisme a accueilli beaucoup de criminels et ainsi a, jusqu’à un certain point, purifié préventivement l’ambiance dans laquelle agira la révolution. Mais il ne faut pas croire que tous les Dumini et tous les Cesarino Rossi sont fascistes. Il y en a parmi eux qui, pour une raison quelconque, n’ont pas voulu ou n’ont pas pu devenir fascistes, mais ils sont disposés à faire, au nom de la  » révolution « , ce que les fascistes font au nom de la  » patrie « . Et, d’autre part, comme les coupe-jarrets de tous les régimes ont toujours été prêts à se mettre au service des nouveaux régimes et à en devenir les plus zélés instruments, ainsi les fascistes d’aujourd’hui seront prêts demain à se déclarer anarchistes ou communistes ou ce qu’on voudra, simplement pour continuer à faire les dominateurs et à satisfaire leurs instincts mauvais. S’ils ne le peuvent dans leur pays, parce que connus et compromis, ils s’en iront ailleurs et chercheront les occasions de se montrer plus violents, plus  » énergiques  » que les autres, traitant de modérés, de lâches, de pompiers, de contrerévolutionnaires, ceux qui conçoivent la révolution comme une grande oeuvre de bonté et d’amour.

Certainement, la révolution a à se défendre et à se développer avec une logique inexorable, mais on ne doit, et on ne peut la défendre avec des moyens qui sont en contradiction avec ses fins.

Le grand moyen de défense de la révolution reste toujours d’enlever aux bourgeois les moyens économiques de la domination, d’armer tout le monde (jusqu’à ce qu’on puisse amener tout le monde à jeter les armes comme des objets inutiles et dangereux) et d’intéresser à la victoire toute la grande masse de la population.

Si, pour vaincre, on devait élever des potences sur les places publiques, je préférerais être battu.

 

Source:

http://fr.wikisource.org/wiki/La_Terreur_révolutionnaire

 

Changement de paradigme politique: Pensée et pratique anarchiste avec Errico Malatesta part 3

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Errico Malatesta l’anarchisme de la théorie à la pratique (III)

 

Compilation d’écrits 1919~1931

 

Source: “Écrits choisis”, Errico Malatesta, éditions du Monde Libertaire, 1978

 

Errico Malatesta (1853-1932), théoricien et militant anarchiste italien, créateur en 1920 de l’Union Anarchiste Italienne (UAI), qui fut à la pointe de la grève générale expropriatrice des usines du nord de l’Italie en 1920, mouvement trahi par les communistes et les socialistes au profit du patronat et de l’État qui appelèrent Mussolini au pouvoir en conséquence. La pensée et l’action directe de Malatesta ont donné au mouvement anarchiste son expression politique sans doute la plus achevée. Il élabora toute sa vie durant une praxis cohérente tant dans les moyens que dans les objectifs de la révolution sociale. Ancré profondément dans la dimension sociale et dans la volonté de réalisation du bien-être commun, Malatesta nous a laissé un riche héritage théorique et militant qui mérite d’être plus connu.

Nous avons beaucoup à apprendre d’Errico Malatesta. Sa pensée et son action sont au cœur de l’anarchisme moderne.

Nous avons compilé ces textes courts dans les rubriques suivantes, qui seront autant de parties à la publication sur le blog

 

 

~ Résistance 71, Octobre 2015 ~

 

Les anarchistes et le mouvement ouvrier

 

Les anarchistes doivent reconnaître l’utilité et l’importance du mouvement syndical ; ils doivent favoriser son développement et en faire un des leviers de leur action en faisant tout leur possible pour que, en coopération avec les autres forces du progrès existantes, il débouche sur une révolution sociale menant à la suppression des classes, à la liberté totale, à l’égalité, à la paix et à la solidarité avec tous les êtres humains.

(Note de Résistance 71: Ceci était valide en 1927 et jusqu’à la seconde guerre mondiale, depuis les années 1950, le syndicalisme a été acheté par l’oligarchie politico-financière et les grandes centrales syndicales, en échange de l’abandon de toute velléité révolutionnaire, mangent dans la main du pouvoir et bénéficient des subsides d’état pour maintenir une clique de “négociateurs” tout aussi bourgeois que traître à la cause des travailleurs… Ceci a été appelé le “réformisme”, une mascarase de syndicalisme toutes tendances confondues,)

D’où la nécessité mpérieuse d’organisations purement anarchistes qui, dans les syndicats et hors des syndicats, luttent pour réaliser intégralement l’anarchisme et qui cherchent à stériliser tous les germes de dégénérescence et de réaction.

~ Il Risveglio, Octobre 1927 ~

 

La tâche des anarchistes est de travailler à renforcer les consciences révolutionnaires des organisés et à rester dans les syndicats, toujours en tant qu’anarchistes (Note de R71: Cette vision n’est pas partagé par tous les anarchistes…)

Il est vrai que dans bien des cas, les syndicats sont contraints de transiger et de faire des compromis, pour des raisons d’ordre immédiat. Je ne leur reproche pas, mais c’est précisément pour cette raison qu’il faille bien reconnaître que l’essence des synicats est d’être réformiste.

Les syndicats font un travail de fraternisation entre les masses prolétaires et ils éliminent les conflits qui, autrement, pourraient surgir entre les travailleurs eux-mêmes.

L’esclavage économique étant le fruit de l’esclavage politique, il faut en finir avec ce dernier pour en finir avec le premier, bien que Marx ait soutenu le contraire.

Pourquoi la payasan porte t’il le grain au patron ?

Parce que le gendarme est là pour l’y forcer

La lutte devant être menée, y compris sur le terrain politique, pour détruire l’État, le syndicalisme ne peut donc as être une fin en lui-même.

Nous voulons la liberté pour tous : nous voulons que la révolution, ce soit la masse qui la fasse, pour la masse.

L’Homme qui pense avec sa tête est préférable à celui qui approuve tout aveuglément.

~ Umanita Nova, Mars 1922 ~

 

Personnellement, je pense que tels qu’ils sont en régime capitaliste, les coopératives et les syndicats ne mènent pas naturellement (de par leur propre force intrinsèque, à l’émancipation de l’Homme (c’est sur ce point que porte la controverse). Je pense qu’ils peuvent produire le bien comme le mal, qu’ils peuvent être aujourd’hui des organes de conservation sociale comme de transformation sociale et servir, demain, la réaction comme la révolution.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

 

En un mot, le syndicat ouvrier n’est pas révolutionnaire, mais réformiste de par sa nature même. Le caractère révolutionnaire doit lui être apporté et soit être développé et maintenu en lui par l’action constante des révolutionnaires qui agissent en son sein et en dehors de lui.

Le syndicat ne peut faire œuvre révolutionnaire que s’il cesse d’être un syndicat économique, pour devenir un groupe politique ayant un idéal.

Le mouvement ouvrier en lui-même, loin de mener à la transformation de la société au bénéfice de tous, tend à fomenter les égoïsmes catégoriels et à créer une classe d’ouvriers privilégiés qui prévaut sur la grande masse des déshérités.

C’est ce qui explique le fait suivant qui est général: à mesure qu’elles sont devenues plus grandes et plus fortes, les organisations ouvrières sont devenues conservatrices et réactionnaires dans tous les pays et ceux qui ont consacré leurs efforts au mouvement ouvrier, dont les intentions sont honnêtes et qui ont en vue une société de bien-être et de justice pour tous, ceux-là sont souvent condamnés à un travail de Sisyphe et doivent périodiquement tout recommencer depuis le début.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

 

Les syndicalistes prétendent que l’organisation ouvrière d’aujourd’hui servira de cadre à la société future et facilitera le passage du régime bourgeois au régime égalitaire. Rien n’est moins vrai.

C’est une idée qui était chère aux membres de la 1ère Internationale et si je me souviens bien, il est dit dans les écrits de Bakounine, que la nouvelle société se réaliserait si tous les travailleurs entraient dans les sections internationales. Mais cela semble être une erreur.

La nouvelle société ne peut se réaliser qu’en brisant ces cadres et en créant des organismes nouveaux qui correspondent aux conditions nouvelles et aux nouvelles fins sociales.

Dans l’état actuel des choses, nous voudrions que le mouvement ouvrier soit ouvert à la promotion de bien des idées, qu’il prenne part à tous les faits d’ordre économique, politique, moral et de la vie sociale, qu’il vive et se développe libre de toute domination d’un parti politique, quel qu’il soit.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

 

… par syndicalisme on entend toutes les organisations ouvrières, tous les “syndicats” constituees pour résister à l’oppression des patrons et diminuer ou réduire à néant l’exploitation du travail humain par ceux qui détiennent les matières premières et les instruments de travail.

Je dis que ces organisations ne peuvent pas être anarchistes et qu’il n’est pas bon de vouloir qu’elles le soient parce que si elles l’étaient, elles ne répondraient pas à leur but et elles ne serviraient pas les fins que les anarchistes qui y participent proposent.

Le syndicat est fait pour défendre aujourd’hui les intérêts actuels des travailleurs et pour améliorer le plus possible leurs conditions, tant qu’on n’est pas en mesure de faire la révolution, révolution qui fera des salariés actuels des travailleurs libres, librement associés à l’avantage de tous.

Le syndicalisme est par nature réformiste (j’entends le syndicalisme pratique et non pas le syndicalisme théorique que chacun peut se façonner à sa guise). Tout ce qu’on peut attendre de lui, c’est que les réformes qu’il vise et obtient soient telles et obtenues de telle façon, qu’elles servent à l’éducation et à la préparation révolutionnaire et qu’elle laisse la voie ouverte à des exigences toujours plus grandes.

Toute fusion, toute confusion entre le mouvement anarchiste et révolutionnaire d’une part et le mouvement syndicaliste d’autre part, finit par rendre le syndicat impuissant face à son but spécifique ou par affaiblir, dénaturer, éteindre l’esprit anarchiste. Je pense donc que les anarchistes ne doivent pas vouloir que les syndicalistes soient anarchistes, mais qu’ils doivent agir au sein des syndicats, au profit des anarchistes, en tant qu’individus, en tant que groupes et en tant que fédération de groupes.

Dans les syndicats, les anarchistes devraient lutter pour qu’ils restent ouverts à tous les travailleurs, quelle que soit leur opinion et quel que soit le parti auquel ils appartiennent et pour que la seule condition soit la solidarité contre les patrons. Ils devraient s’opposer à l’esprit corporatif et à quiconque prétendrait monopoliser l’organisartion ou le travail.

Ne pas perdre de vue que l’organisation oiuvrière n’est pas une fin en soi mais un moyen parmi d’autres, bien qu’important, pour préparer l’avènement de l’anarchie.

~ Pensiero e Volonta, Avril 1925 ~

 

C’est à juste titre que les anarchistes s’opposent au communisme autoritaire (marxisme): le communisme autoritaire implique un gouvernement qui veut diriger toute la vie sociale et placer l’organisation de la production et la distribution des richesses sous les ordres de ses propres fonctionnaires. Il ne peut en conséquence donner que la pire des tyrannies ; il ne peut que paralyser toutes les forces vives de la société.

Les syndicats qui apparemment sont d’accord avec les anarchistes pour haïr le centralisme étatique, veulent se passer de gouvernement et le remplacer par les syndicats. Ils disent que ce sont les syndicats qui doivent se rendre maîtres des richesses, réquisitionner les vivres, les distribuer, organiser la production et l’échange. Je n’y verrais aucun inconvénient si les syndicats ouvraient toutes grandes leurs portes à toute la population et laissaient à ceux qui ne sont pas d’accord la liberté d’agir pour leur part et de prendre ce qui leur revient…

Mais s’il y a un petit nombre d’individus qu’une longue habitude fait considérer comme étant les chefs des syndicats, s’il y a des secrétaires permanents et des organisateurs officiels, ce sont eux qui se trouveront automatiquement chargés d’organiser la révolution. Ils auront tendance à considérer comme intrus et irresponsables ceux qui voudront prendre des initiatives indépendemment d’eux et, ne serait-ce qu’avec les meilleures intentions, ils voudront imposer leur propre volonté, peut-être même par la force.

Dans ce cas, le régime syndicaliste deviendrait très rapidement ce même mensonge et cette même tyrannie qu’est devenue la prétendue dictature du prolétariat,

Le remède à ce danger, et la condition pour que la révolution soit véritablement émancipatrice, c’est de former un grand nombre d’individus capables d’inistiatives et d’agir dans la pratique ; d’habituer les masses às ne pas abandonner la cause de tous dans les mains de qui que ce soit et à ne déléguer son pouvoir, quand il lui faut le déléguer, que pour des tâches bien déterminées et pour un temps limité. Pour créer une telle situation, et un tel esprit, le syndicat est un moyen très efficace s’il est organisé et s’il est vécu sur la base de méthodes véritablement libertaires.

~ Fede, Septembre 1923 ~

 

Les classes privilégiées ont accaparé tous les moyens de production et elles s’en servent pour exploiter le travail d’autrui. Elles n’auraient pas pu conquérir leurs privilèges et elles ne pourraient pas continier à maintenir les masses dans la sujétion si elles n’avaient pas constitué un gouvernement qui les défende en organisant une force matérielle capable d’étouffer par la force brutale toute tentative de révolte. “On n’enlève pas le pain à qui on n’a pas , au préalable, enlevé, par la bâton, la possibilité de résister.”

Tant que les ouvriers demandent de petites améliorations généralement illusoires, les capitalistes peuvent maintenir la lutte sur le terrain économique. Mais dès qu’ils voient que leur profit diminue sérieusement et que l’existence même de leurs privilèges est menacée, ils ont recours au gouvernement. Si le gouvernement n’est pas assez empressé ou pas assez fort pour les défendre, comme ce fut récemment le cas en Italie et en Espagne, ils se servent de leur richesse pour engager de nouvelles forces de répression et pour constituer un nouveau gouvernement capable de mieux les servir. (Note de R71: Malatesta écrivait ceci en 1925 !!!…)

~ Pensiero e Volonta, Février 1925 ~

 

L’occupation des usines

 

Les grèves générales de protestation n’émeuvent plus personne !! Ni ceux qui les font, ni ceux contre qui elles sont faites. Si la police avait seulement l’intelligence de ne pas faire de provocations, elles se passeraient comme n’importe quel autre jour férié…

Il faut chercher autre chose. Nous lançons cette idée: nous rendre maître des usines. La première fois, peut-être serons-nous peu nombreux à le faire et cela passera peu ou prou inaperçu. Mais cette méthode à certainement de l’avenir devant elle parce qu’elle correspond aux buts ultimes du mouvement prolétarien et qu’elle constitue un entraînement qui prépare à l’appropriation générale définitive.

~ Unita Nova, Mars 1920 ~

Ce sont les ouvriers de la métallurgie qui ont commencé le mouvement pour des raisons de salaire. Il s’agissait d’une grève d’un nouveau type. Au lieu d’abandonner les usines, il fallait y rester sans travailler et y monter la garde, nuit et jour, pour que les patrons ne puissent pas faire de lock-out.

Les ouvriers pensèrent (en 1920) que le moment était venu de se rendre définitivement maîtres des moyens de production. Ils s’armèrent pour assurer leur défense, transformèrent beaucoup d’usines en de véritables forteresses et de mirent à organiser la production pour leur propre compte. Les patrons furent chassés ou déclarés en état d’arrestation… C’était l’abolition de fait du droit de propriété, la violation de la loi en ce qu’elle sert à défendre l’exploitation capitaliste. C’était un nouveau régime, une nouvelle façon de vivre en société, qui était ainsi inaugurés. Et le gouvernement laisait faire, parce qu’il voyait qu’il n’était pas capable de s’y opposer ; il l’a avoué plus tard, en s’excusant auprès du parlement de l’absence de répression.

Le mouvement s’amplifiait et tendait à gagner d’autres catégories. Ici et là, les paysans occupaient les terres. C’était la révolution qui commençait et se développait de façon je dirais presque idéale.

Naturellement les réformistes ne voyaient pas les choses d’un bon œil et cherchait même à la faire avorter. Nous avions dit dans Umanita Nova que la révolution se ferait sans verser une goutte de sang si le mouvement s’étendait à toutes les catégories et si les ouvriers et les paysans suivaient l’exemple des métallurgistes, chassaient les patrons et prenaient possession des moyens de production. (Note de R71: Cela est toujours valide aujourd’hui, un tel mouvement décentralisé de la base, coordonné, de grève expropriatrice autogestionnaire est l7arme absolue contre le système…). Les tentatives de faire capoter le mouvement furent vaines.

La masse était avec nous. On nous demandait de venir dans les usines pour y parler, encourager, conseiller et pour satisfaire les demandes, il nous a fallu nous couper en mille…

La masse était avec nous parce que c’était nous qui interprétions le mieux ses instincts, ses besoins, ses intérêts. Et pourtant, il suffit du travail insidieux de la Confédération Générale du Travail (Note: CGT, branche italienne, à la botte du PCI marxiste) et de ses accords avec Giolitti pour faire croire à une espèce de victoire gràce à cette escroquerie: le contrôle ouvrier et pour amener les ouvriers à quitter les usines juste au moment où les chances de réussir étaient les plus fortes…

~ Umanita Nova. Juin 1922 ~

 

L’occupation des usines et des terres était parfaitement en ligne avec notre programme.

En bons “prophètes”, malheureusement, nous avions prévenu les ouvriers de ce qui leur arriverait s’ils abandonnaient les usines ; nous avons aider à préparer la résistance armée ; nous avons expliqué qu’il était possible de faire la révolution pratiquement sans avoir à combattre si on se montrait seulement résolus à employer les armes qui avaient été accumulées. Nous n’avons pas réussi.

Quand d’Aragona et Giolitti mient au point le contrôle ouvrier, ce leurre, et le parti socialiste, dirigé à l’époque par les communistes, était d’accord, nous avons crié à la TRAHISON et nous sommes allés d’usine en usine pour mettre les ouvriers en garde contre cette inique tromperie. Les ouvriers nous avaient toujours écouté et demandé avec enthousiasme et ils avaient applaudi quand nous les incitions à résister jusqu’au bout. Mais ils obéírent docilement lorsque l’ordre de sortir des usines fut diffusé par la CGT et pourtant ils disposaient d’énormes moyens pour résister.

Le mouvement ne pouvait réussir et durer qu’en s’étendant et en se généralisant et, vu les circonstances, il ne pouvait pas s’étendre sans l’accord des dirigeants de la CGT et du Parti Socialiste qui contrôlaient la grande majorité des travailleurs organisés. La Confédération et le Parti Socialiste (communiste compris) se déclarèrent contre et tout devait se terminer par la victoires des patrons.

~ Pensiero e Volonta, Avril 1924 ~

 

Note de Résistance 71: Le mouvement gréviste expropriateur et autogéré italien de 1920 fut trahit par le “socialisme” d’état prouvant, comme ce sera encore le cas en Russie (Cronstadt 1921 et Ukraine 1919-1923) et en Espagne (1936-39) que les sbires et larbins de l’État sont prêts à tout pour faire perdurer le système de leurs payeurs, seigneurs et maîtres capitalistes. Marx, Lénine, Trotsky, Staline, Mao (après la seconde guerre mondiale) étaient tout autant des employés de Wall Street et de la City de Londres que le furent Mussolini, Hitler et Franco. Les réformistes marxistes et socialistes (socio-démocrates) ont échangé toute velléité révolutionnaire et la lutte pour le bien commun contre le privilège de bouffer au ratelier du capitalisme et de son garde-chiourme qu’est l’État. Syndicats et partis politiques touchent des subsides de l’État pour exister et leurs “cadres” bouffent à la table des “guignols” d’en haut… La soupe est bonne et il ne faut surtout pas faire tanguer le navire, juste arrondir les angles jusqu’à la prochaine fois…

Ce sont tous des traîtres à la révolution sociale ce qui confirme historiquement une fois de plus, si cela était encore nécessaire, qu’il n’y a pas de solutions au sein du système !… Il faut en sortir, comme les ouvriers italiens l’avaient fait en 1920, comme les Espagnols l’ont fait en 1936, dans le sillage de 1920 et même de 1871 et la Commune…

Ce sont les leçons à tirer de ces évènements. Tout cela est plus que jamais réalisable. Un changement de paradigme sans armes, ni haine ni violence est dans la donne pour le futur et si armes il y a elles ne serviront qu’à l’auto-défense. A nous de travailler pour en commençant par dire NON ! Ensemble.

 

Anarchie, socialisme et communisme

 

C’est un fait qu’entre les socialistes et les anarchistes, il y a toujours eu une différence profonde sur la façon de concevoir l’évolution historique et les crises révolutionnaires que cette même évolution produit.

Les socialistes veulent aller au pouvoir, pacifiquement ou par la violence, peu importe. Et installés au gouvernement, ils veulent imposer leur programme aux masses, sous une forme dictatoriale ou sous une forme démocratique. Les anarchistes estiment au contraire que le gouvernement ne peut être que pernicieux et que, par sa nature même, il ne peut que défendre une classe privilégiée existante ou en créer une nouvelle. Au lieu d’aspirer à s’installer à la place des gouvernants du jour, ils veulent abattre tous les organismes institutionnels qui permettent à certains d’imposer aux autres leurs propres idées et leurs propres intérêts. En donnant à chacun la pleine liberté et, bien sûr, les moyens économiques qui rendent cette liberté possible et effective, ils veulent ouvrir et rendre libre la voie de l’évolution vers les meilleures formes de vie en commun qui naîtront de l’expérience.

~ Unita Nova, Septembre 1921 ~

 

Nous avons toujours été d’avis que socialisme et anarchie sont deux mots qui ont, au fond, le même sens, parce que, pour nous, l’émancipation économique (abolition de la propriété) n’est pas possible sans l’émancipation politique (abolition du gouvernement) et réciproquement.

S’il est vrai que le gouvernement est nécessairement et toujours l’instrument de ceux qui possèdent les instruments de production et de distribution, par quel miracle un gouvernement socialiste, né en plein régime capitaliste dans le but d’abolir le capital pourrait-il atteindre ce but ? Est-ce que ce sera, comme le voulaient Marx et Blanqui, par le moyen d’une dictature imposée révolutionnairement, par un acte de force qui décrète et impose révolutionnairement la confication des propriétés privées en faveur de l’État en tant que représentant des intérêts collectifs ? Ou est-ce que ce sera, comme le veulent apparemment tous les marxistes et la plupart des blanquistes modernes, par le moyen d’une majorité socialiste envoyée au Parlement par le suffrage universel ? Procèdera t’on d’un coup à l’expropriation de la classe dominante par la classe économiquement asservie, ou procèdera t’on graduellement en obligeant les propriétaires et les capitalistes à se aisser priver peu à peu de tous leurs privilèges ?

Tout cela semble étrangement en contradiction avec la théorie du “matérialisme historique” qui est un dogme fondamental pour les marxistes.

~ L’Agitazione, Mai 1897 ~

 

“Le communisme est la voie qui mène à l’anarchie”: c’est là toute la théorie des bolchéviques, toute la théorie des marxistes et des socialistes étatistes de toutes les écoles. Ils reconnaissent tous que l’anarchie est un idéal sublime, qu’elle est le but vers lequel marche, ou devrait marcher, l’humanité ; mais ils veulent tous accéder au pouvoir pour pousser et contraindre les gens à marcher dans la bonne voie.

Les anarchistes disent au contraire que l’anarchie est la voie qui mène au communisme… ou ailleurs.

Faire le communisme avant l’anarchie, c’est à dire avant d’avoir conquis la liberté politique et économique totale, cela voudrait dire (comme ce fut le cas en Russie) établir la plus odieuse des tyrannies, capable de faire regretter le régime bourgeois et de provoquer le retour du régime capitaliste (comme cela arrivera malheureusement en Russie) et cela parce qu’il ne serait pas possible d’organiser une vie sociale supportable et par réaction de l’esprit de liberté, qui n’est oas le privilège de “l’esprit latin”, comme le journal “Le Communiste” veut stupidement me le faire dire, mais bien un besoin de l’esprit humain et qui agira en Russie comme il agirait en Italie.

~ Umanita Nove, Octobre 1921 ~

 

Nous avons en horreur le mensonge démocratique qui, au nom du “peuple”, opprime le peuple dans l’intérêt d’une classe. Mais nous haïssons encore plus si c’est possible, la dictature qui, au nom du “prolétariat”, livre toute la force et toute la vie des travailleurs aux mains des créatures d’un parti soi-disant communiste, créatures qui chercheraient à se perpétuer au pouvoir et qui finiraient par reconstruire le capitalisme à leur propre profit.

~ Umanita Nova, Août 1921 ~

 

La caractéristique du socialisme, c’est qu’il s’applique de manière égale à tous les membres de la société, à tous les êtres humains. Pour cela, personne ne doit pouvoir exploiter le travail d’autrui grâce à l’accaparement des moyens de production et personne ne doit pouvir imposer sa propre volonté aux autres par le moyen de la force brutale ou, ce qui est la même chose, grâce à l’accaparement du pouvoir politique: l’exploitation économique et la domination politique sont les deux aspects d’une même réalité, l’assujettissement de l’Homme par l’Homme et la solution de l’un est liée à celle de l’autre.

Le parlementarisme (social-démocratie, république) n’apparaît pas non plus comme un moyen valable étant donné que lui aussi subsitue à la volonté tous, la volonté de quelques individus ; si d’un côté il laisse un peu plus de liberté que ne le fait la dictature, d’un autre côté, il crée plus d’illusions. Et au nom d’un intérêt collectif purement fictif, il foule aux pieds tous les intérêts réels et il va à l’encontre de la volonté de chacun comme de la volonté de tous, par le biais des élections et des votes.

Il reste l’organisation libre, de bas en haut, du simple au complexe, sur la base du libre accord et de la fédération des associations de production et de consommation: c’est à dire l’anarchie et c’est là le moyens que nous préférons.

Pour nous donc, socialisme et anarchie sont des termes qui ne sont ni opposés ni équivalents, mais étroitement liés l’un à l’autre, comme l’est la fin au moyen qui lui correspond nécessairement, comme l’est le fond à la forme dans laquelle il s’incarne.

Le socialisme sans l’anarchie, autrement dit le socialisme d’État, nous paraît impossible car il serait détruit par ce même organe qui devrait le maintenir.

L’anarchie sans le socialisme nous paraît également impossible, car elle ne pourrait être, en ce cas, que la domination des plus forts et elle aboutirait donc rapidement à l’organisation et à la consolidation de cette domination autrement dit, à l’établissement d’un gouvernement.

~ L’Anarchia, numéro unique, Août 1896 ~

 

Prochaine analyse: “La révolution anarchiste”

 

 

 

 

Changement de paradigme politique: Pensée et pratique anarchiste avec Errico Malatesta part 2

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Errico Malatesta l’anarchisme de la théorie à la pratique (II)

 

Compilation d’écrits 1919~1931

 

Source: “Écrits choisis”, Errico Malatesta, éditions du Monde Libertaire, 1978

 

Errico Malatesta (1853-1932), théoricien et militant anarchiste italien, créateur en 1920 de l’Union Anarchiste Italienne (UAI), qui fut à la pointe de la grève générale expropriatrice des usines du nord de l’Italie en 1920, mouvement trahi par les communistes et les socialistes au profit du patronat et de l’État qui appelèrent Mussolini au pouvoir en conséquence. La pensée et l’action directe de Malatesta ont donné au mouvement anarchiste son expression politique sans doute la plus achevée. Il élabora toute sa vie durant une praxis cohérente tant dans les moyens que dans les objectifs de la révolution sociale. Ancré profondément dans la dimension sociale et dans la volonté de réalisation du bien-être commun, Malatesta nous a laissé un riche héritage théorique et militant qui mérite d’être plus connu.

Nous avons beaucoup à apprendre d’Errico Malatesta. Sa pensée et son action sont au cœur de l’anarchisme moderne.

Nous avons compilé ces textes courts dans les rubriques suivantes, qui seront autant de parties à la publication sur le blog

 

 

~ Résistance 71, Octobre 2015 ~

 

3ème partie: L’organisation anarchiste

L’organisation qui n’est autre que la pratique de la coopération et de la solidarité, est la condition naturelle et nécessaire de la vie sociale ; elle est un fait inéluctable qui s’impose à tous, dans la société humaine en général comme dans n’importe quel groupe de personnes qui ont en commun un but à atteindre.

L’oppression millénaire des masses par un petit nombre de privilégiés a toujours été la conséquence de l’incapacité du plus grand nombre à s’entendre et à s’organiset avec les autres travailleurs dans le domaine de la production, des loisirs et pour se défendre au besoin contre qui voudrait les exploiter et les opprimer… L’anarchisme est né pour remédier à cet état de choses…

~ Il Risveglio, Octobre 1927 ~

Le fait est qu’il peut exister une collectivité organisée sans autorité (sans État), c’est à dire sans coercition. Les anarchistes admettent cela car à défaut, l’anarchisme n’aurait aucun sens.

Les bases d’une organisation anarchiste doivent être les suivantes à mon sens:

Pleine autonomie, pleine indépendance et donc, pleine responsabilité des individus et des groupes ; libre accord entre ceux qui croient utile de s’unir pour coopérer dans un but commun ; devoir moral de tenir les engagements pris et de ne rien faire qui contredise le programme accepté de tous. Ces bases posées, on adopte ensuite les formes pratiques et les rouages adéquats pour donner une vie réelle à l’organisation. D’où les groupes, les fédérations de fédérations, les réunions, les congrès, les comités chargés de la correspondance et autres. Mais tout cela doit se faire librement, de façon à ne pas entraver la pensée ni l’initiative de chacun et dans le seul but d’augmenter la portée d’efforts qui, isolés, seraient impossibles ou de peu d’efficacité.

~ Il Risveglio, Octobrer 1927 ~

L’ouvrier ne peut arriver d’un coup à l’anarchisme. Pour devenir vraiment anarchiste, et pas seulement de nom, il faut encore qu’il sente la solidarité qui l’unit à ses compagnons, qu’il apprenne à coopérer avec les autres pour défendre leurs intérêts communs et à comprendre, dans la lutte contre les patrons et les gouvernements, qui sont là pour les maintenir en place, que patrons et gouvernements sont des parasites totalement inutiles et que les travailleurs pourraient bien mener eux-mêmes toute l’entreprise sociale. Ce n’est que quand il aura compris cela que le travailleur sera un anarchiste, même s’il n’en prend pas le nom.

De fait, un parti politique autoritaire dont le but est de s’emparer du pouvoir pour imposer ses idées est intéressé à ce que le peuple reste une masse amorphe, incapable de se débrouiller toute seule et, donc, toujours facile à dominer.

Mais nous, anarchistes, nous voulons émanciper le peuple, nous voulons que le peuple s’émancipe lui-même. Nous ne croyons aucunement au bien qui serait fait d’en haut et imposé par la force ; nous voulons que la forme nouvelle de vie sociale naisse des entrailles du peuple, qu’elle corresponde au degré de développement atteint par les hommes et puisse progresser à mesure que les hommes progressent. Ce qui nous importe à nous, c’est que tous les intérêts et toutes les opinions trouvent dans une organisation consciente, la possibilité de s’exprimer de façon valable et d’avoir sur la vie collective une influence en proportion de leur importance.

~ L’Agitazione, Juin 1897 ~

L’anarchie n’est pas, pour nous anarchistes, un beau rêve à faire au clair de lune, c’est un mode de vie individuel et social à réaliser, pour le plus grand bien de tous ; notre problème est de régler notre action de façon à obtenir le maximum de résultat utile dans les différentes circonstances que l’histoire crée autour de nous.

~ Pensiero e Volonta, Janvier 1924 ~

Production et distribution

 La rareté artificielle des produits est une caractéristique du système capitaliste et le devoir de la révolution est d’utiliser rationnellement la terre et tous les instruments de travail, de façon à augmenter la production jusqu’à pouvoir satisfaire les besoins de tous.

A partir du moment où les moyens de production (terre, instruments de travail etc..) appartiennent à un petit nombre de personnes et qu’elles s’en servent pour faire travailler les autres et en tirer profit, il s’ensuit que la production croît tant que le profit du propriétaire croît et qu’elle est artificiellement arrêtée quand son accroissement ne fait produire qu’autant qu’il peut vendre avec bénéfice et fait cesser la production dès que son bénéfice ou l’espoir d’en faire cesse.

C’est pourquoi toute la vie économique de la société dépend non pas de la nécessité de satisfaire les besoins de tous mais des intérêts des propriétaires et de la concurrence qu’ils se font entre eux. D’où la limitation de la production pour garantir des prix élevés ; d’où le phénomène du chômage, même quand les besoins à couvrir sont urgents ; d’où les terres incultes ou mal cultivées ; d’où la misère et l’assujettissement de la grande masse des prolétaires.

~ Umanita Nova, Mars 1920 ~

Les socialistes démocrates ont trouvé un grand écho dans les masses en leur faisant croire que, pour s’émanciper, il leur suffisait de mettre un bout de papier dans une urne et de confier à d’autres leur propre sort ; de même, certains anarchistes entraîneraient d’autres masses en leur disant qu’un seul jour de lutte épique suffisait pour qu’ils puissent ensuite jouir sans effort, ou avec un effort minime, du paradis de l’abondance dans la liberté.

Or c’est juste l’inverse de la vérité.

~ Pensero et Volonta, Mai 1924 ~

Nous devons penser au danger auquel nous aurons à faire face après la révolution: la faim. Ce n’est pas une raison suffisante pour remettre la révolution à plus tard, étant donné que, tant que durera le régime capitaliste, l’état de la production sera toujours le même, avec quelques changements en mieux ou en pire.

Nous voulons que dans l’acte même de la révolution et dès que la défaite du pouvoir militaire bourgeois le permettra, toutes les organisations ouvrières et tous les groupes conscients, tous les volontaires du mouvement, sur leur libre initiative, pratiquent rapidement et immédiatement l’expropriation et la mise en commun de toute la richesse existante, pour procéder, sans aucun délai, à l’organisation de la distribution et à la réorganisation de la production en fonction des besoins et des désirs des différentes régions, des différentes communes, des différents groupes. Afin d’arriver ainsi, sous la poussée de l’Idée et des besoins, aux ententes, aux pactes, aux accords que requiert la vie sociale.

~ Umanita Nova, Mai 1920 ~

4ème partie: De la propriété

 Le problème de la terre est peut-être le probème le plus grave et le plus gros des dangers que la révolution devra résoudre.

En toute justice (la justice abstraite résumée par l’expression: “à chacun son dû”), la terre est à tous et doit être à la disposition de quiconque veur la travailler, quele que soit la façon dont il/elle préfère le faire, soit individuellement ; soit dans des associations, grandes ou petites ; pour son propre compte ou pour le compte de la communauté.

Mais la justice ne suffit pas pour assurer la paix civile et si elle n’est pas tempérée et presque annulée par l’esprit de fraternité et la conscience de la solidarité humaine, elle aboutit, à travers la lutte de chacun contre tous, à l’assujettissement et à l’exploitation des vaincus, c’est à dire à l’injustice dans les rapports sociaux.

A chacun son dû. Ce dû qui revient à chacun devrait être la quote part qui lui correspond des biens naturels et des biens accumulés par les générations précédentes, pus ce qui est produit pas ses propres efforts.

Comment diviser en toute justices les bien naturels, comment déterminer ce qui est le produit d’un individu ? Comment mesurer la valeurs des produits en vue de l’échange ?

Si on part de ce prinicipe: chacun pour soi, avoir confiance dans la justice est une totale utopie et la réclamer une hypocrisie, peut-être inconsciente, qui sert à masquer l’égoïsme le plus mesquin, le désir d’exaction, l’avidité de chaqe individu.

Le communisme apparaît donc comme la seule solution possible: fondé sur la solidarité naturelle qui lie les Hommes entre eux, et sur la solidarité voulue qui les fait fraterniser, il est le seul système qui puisse concilier les intérêts de tous et être à la base d’une société garantissant à tous le maximum de bien-être possible, le maximum de liberté possible.

Pour nous qui ne voulons pas de gouvernement et qui pensons que la possession individuelle du sol cultivable n’est ni possible, ni souhaitable sur le plan économique et moral, la seule solution est donc le communisme. C’est pourquoi nous sommes communistes.

Mais ce doit être un communisme volontaire, librement désiré et accepté (principe anarchiste), car s’il devait être imposé (principe marxiste), il donnerait la plus monstrueuse des tyrannies pour finir par provoquer le retour à l’individualisme bourgeois.

Quel est concrètement notre programme agraire à mettre en pratique immédiatement après la révolution ?

La protection légale de la propriété privée de la terre, des moyens de production et de distribution étant éliminée, les travailleurs devront prendre possession de toute la terre qui n’est pas directement cultivée de leurs propres mains par les actuels propriétaires (Note de R71: Un propriétaire cultivateur garde sa terre qui est une “possession” et non pas une propriété privée exploitant autrui…), se constituer en associations et organiser eux-mêmes la production en utilisant toutes les aptitudes, toutes les capacités techniques que peuvent offrir ceux qui ont toujours été des travailleurs, ainsi que les ex-bourgeois qui, par la force des choses, seront devenus aussi des travailleurs, puisqu’ils auront été expropriés et qu’ils ne pourront plus vivre du travail des autres. Des ententes s’établiront rapidement entre les associations de travailleurs de l’industrie pour des échanges de produits, soit sur une base communiste, soit selon divers critères qui pourront prévaloir dans les différentes localités.

Pendant ce temps, tous les produits alimentaires auront été saisis par le peuple révolté et leur répartition aux différentes localités et aux particuliers, assurée sur l’initiative des groupes révolutionnaires. Les semences, les engrais, les instruments agraires, les bêtes, seront fournis aux cultivateurs. Le libre accès à la terre sera garanti à quiconque veut la travailler.

Il reste le problème des paysans propriétaires. S’ils se refusaient à s’associer aux autres, il n’y aurait absolument aucune raison de les harceler, pourvu qu’ils fassent eux-mêmes le travail et n’exploitent pas le travail d’autrui. Du reste, des travailleurs à exploiter ils n’en trouveraient sans doute plus: tous ayant la possibilité de travailler pour leur propre compte dans des associations libres, personne ne voudrait plus travailler pour eux. Les avantages offerts par la collectivité et la quasi impossibilité de travailler isolé les attireraient rapidement dans l’orbite de la collectivité.

~ Umanita Nova, Mai 1920 ~

Il n’est pas vrai que les banques soient, ou soient essentiellement, un moyen de faciliter l’échange, comme semble le croire certains ; elles sont le moyen de spéculer sur les échanges et sur les changes, pour placer des capitaux et leur faire produire un intérêt et pour remplir d’autres fonctions merveilleusement capitalistes qui disparaîtront le jour où triomphera ce principe: personne n’a le droit ni la possibilité d’exploiter le travail d’autrui.

Ce qui paraît essentiel, c’est que soit immédiatement considérés comme sans valeur et même détruits matériellement, dans toute la mesure du possible, l’argent actuellement en circulation, les actions industrielles, les titres hypothécaires, les titres de la dette publique et tous les autres titres qui présentent le droit et le moyen de vivre sur le travail d’autrui.

~ Umanita Nova, Octobre 1922 ~

Nos adversaires, bénéficiaires et défenseurs du système social actuel, disent généralement, pour justifier le droit à la propriété privée, que la propriété est la condition et la garantie de la liberté.

Nous sommes d’accord avec eux. Est-ce que nous ne disons pas sans cesse que celui qui est pauvre est esclave ?

Mais alors pourquoi sommes-nous adversaires ?

La raison en est claire: la propriété qu’ils défendent en réalité, c’est la propriété capitaliste, c’est à dire la propriété qui permet de vivre sur le travail d’autrui et qui implique donc une classe de déshérités, de non-possédants, contraints de vendre aux propriétaires leur propre travail à un prix inférieur à sa valeur.

La cause première de la mauvaise exploitation de la nature, des souffrances des travailleurs, des haines et des luttes sociales, c’est le droit à la propriété qui donne aux détenteurs de la terre, des matières premières et de tous les moyens de production et de service, la faculté d’exploiter le travail d’autrui et d’organiser la production pour s’assurer le meilleur profit possible et non pas pour donner à tous le plus de bien-être possible.

Il faut donc abolir le droit de propriété.

~ Umanita Nova, Mai 1922 ~

L’abolition de la propriété individuelle au sens absolu du terme, viendra, si elle vient, pas la force des choses, quand les avantages de la gestion communiste (Note de R71: au sens de commune, de bien commun pas au sens marxiste bien évidemment…) seront démontrés et qu’il y aura plus d’esprit de fraternité. Mais ce qui doit être aboli immédiatement, y compris par la violence si besoin est, c’est la propriété capitaliste, c’est à dire que certains disposent de richesses naturelles et des instruments de travail et puissent ainsi contraindre les autres à travailler pour eux.

Le communisme de force serait la tyrannie la plus odieuse que l’esprit humain puisse concevoir et parler de comunisme libre et volontaire serait de l’ironie si on n’a pas le droit ni la possibilité de vivre sous un autre régime de collectivisme, mutualisme, individualisme ou comme on voudra, à condition toujours de n’opprimer ni d’exploiter personne.

La destruction des titres de propriété ne nuirait pas au travailleur indépendant pour qui le vrai titre, c’est la possession du travail qu’il exerce. Il s’agit de détruire les titres des propriétaires qui exploitent le travail d’autrui et surtout, de les exproprier de fait, pour mettre les terres, les maisons, les usines et tous les instruments de travail à la disposition immédiate de ceux qui travaillent.

Inutile de dire que les propriétaires actuels n’auraient plus qu’à contribuer eux aussi à la production, comme ils le pourront, s’ils veulent être considérés comme égaux parmi les autres travailleurs.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

Quelles formes prendront la production et l’échange ? Qu’est-ce qui triomphera: le communisme (production en commun et répartition libre pour tous… Note de R71: tendance Kropotkine, qui est la notre également…) ? le collectivisme (production en commun et répartition des produits en fonction du travail de chacun… Note de R71: tendance Bakounine…) ? L’individualisme (possession individuelle, par chacun, des moyens de production et jouissance pour chacun du produit intégral de son propre travail… Note de R71: tendance Max Stirner et “libertarienne”) ? Ou d’autres formes combinées que pourront suggérer l’intérêt individuel et l’instinct social éclairé par l’expérience ?

Tous ces modes possibles de possession et d’utilisation des moyens de production et tous ces modes de répartition des produits seront probablement expérimentés simultanément dans une même localité ou dans différentes localités (Note de R71: Malatesta avait vu juste puisque tout ceci fut testé avec succès durant la révolution sociale espagnole entre 1936 et 1939…) et ils se combineront et s’interpénétreront les uns les autres de différentes façons, jusqu’à ce que la pratique ait montré qu’elle est la meilleure forme ou quelles sont les meilleurs formes.

Quelle est selon moi, la meilleurs solution ou celle dont on devrait chercher à se rapprocher ?

Personnellement je dis que je suis communiste parce que le communisme me paraît-être l’idéal dont se rapprochera à termes l’humanité, à mesure qu’il y aura plus d’amour entre les Hommes et qu’une production plus abondante délivrera de la peur d’avoir faim, détruisant ainsi le principal obstacle qui s’oppose à ce que les Hommes soient frères. (Note de R71: obstacle qui est savamment entretenu bien sûr par l’oligarchie en place.. C’est leur fond de commerce à ces ordures !…)

Mais plus que les formes pratiques d’organisation économique, qui doivent nécessairement s’adapter aux circonstances et seront toujours en évolution continuelle, ce qui m’importe le plus véritablement, c’est l’esprit qui anime ces organisations et la méthode pour y parvenir: l’important je le répète, c’est d’être guidé par l’esprit de justice et par le désir du bien de tous et qu’on y parvienne toujours librement et volontairement.

S’il y a réellement liberté et esprit de fraternité, toutes les formes tendent alors au même but: l’émancipation et l’élévation de l’humain et elles finiront par se concilier, par se fondre les unes dans les autres. Si au contraire, la liberté manque ainsi que le désir du bien de tous, alors toutes les formes d’organisation peuvent engendrer l’injustice, l’exploitation et le despotisme.

~ Il Resveglio, Novembre 1929 ~

A suivre…