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Résistance politique et révolution sociale 2/2 (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 15 juin 2018 by Résistance 71

Dans cet seconde partie de « La révolution sociale », Emma Goldman non seulement analyse et explique pourquoi la révolution bolchevique a échoué en Russie, mais nous éclaire sur le fondement même de ce qu’est cette révolution sociale et sur l’esprit que nous devons insuffler à notre société pour nous débarrasser de l’État, outil du maintien de la division politique, et pour embrasser la complémentarité qui nous est intrinsèque et naturelle afin de transcender l’antagonisme induit qui nous ruine et ruine toute velléité révolutionnaire véritable.
Emma Goldman pose en cela les bases saines pour qu’advienne la « société des sociétés » tel que l’avait déjà envisagé Gustav Landauer peu de temps avant Emma, en 1911 et que nous avons tenter de synthétiser dans une version moderne « Le manifeste de la société des société » en nous fondant sur les dernières recherches historiques et anthropologiques disponibles.

Cette seconde partie de « La révolution sociale » d’Emma Goldman est un texte fondamental pour la compréhension de ce que devra être la révolution sociale qui mènera l’Homme libéré, enfin à son émancipation totale…

~ Résistance 71 ~

 

La révolution sociale

est porteuse d’un changement radical des valeurs

 

Emma Goldman

1923

 

1ère partie

2ème partie

 

3.

Il est désormais clair pourquoi la révolution russe, dirigée par le Parti communiste, a échoué. Le pouvoir politique du Parti, organisé et centralisé dans l’État, a cherché à se maintenir par tous les moyens à sa disposition. Les autorités centrales ont essayé de canaliser de force les activités du peuple dans des formes correspondant aux objectifs du Parti.

Le seul but des bolcheviks était de renforcer l’État et de contrôler toutes les activités économiques, politiques, sociales, et même culturelles. La révolution avait un but totalement différent puisque, par nature, elle incarnait la négation même de l’autorité et de la centralisation. La révolution s’est efforcée d’ouvrir des champs de plus en plus larges à l’expression du prolétariat et multiplier les possibilités d’initiatives individuelles et collectives. Les buts et les tendances de la révolution étaient diamétralement opposés à ceux du parti politique dominant.

Les méthodes de la révolution et de l’État sont elles aussi diamétralement opposées. Les méthodes de la révolution sont inspirées par l’esprit de la révolution lui-même : l’émancipation de toutes les forces oppressives et limitatrices, c’est-à-dire les principes libertaires. Les méthodes de l’État, au contraire — de l’État bolchevik ou de n’importe quel gouvernement — sont fondées sur la coercition, qui progressivement se transforme nécessairement en une violence, une oppression et une terreur systématiques. Telles étaient les deux tendances en présence : l’État bolchevik et la révolution. Il s’agissait d’une lutte à mort. Ayant des objectifs et des méthodes contradictoires, ces deux tendances ne pouvaient pas travailler dans le même sens ; le triomphe de l’État signifiait la défaite de la révolution.

Ce serait une erreur de penser que la révolution a échoué uniquement à cause de la personnalité des bolcheviks. Fondamentalement, la révolution a échoué à cause de l’influence des principes et des méthodes du bolchevisme. L’esprit et les principes autoritaires de l’État ont étouffé les aspirations libertaires et libératrices. Si un autre parti politique avait gouverné la Russie, le résultat aurait, pour l’essentiel, été le même. Ce ne sont pas tant les bolcheviks qui ont tué la révolution russe que leur idéologie. Il s’agissait d’une forme modifiée de marxisme, d’un étatisme fanatique. Seule une telle explication des forces sous-jacentes qui ont écrasé la révolution peut éclairer cet événement qui a ébranlé le monde. La révolution russe reflète, à une petite échelle, la lutte séculaire entre le principe libertaire et le principe autoritaire. En effet, qu’est-ce que le progrès sinon l’acceptation plus générale des principes de la liberté contre ceux de la coercition ? La révolution russe représentait un mouvement libertaire qui fut battu par l’État bolchevik, par la victoire temporaire de l’idée réactionnaire, de l’idée étatiste.

Cette victoire est due à plusieurs causes. J’ai abordé la plupart d’entre elles dans les chapitres précédents de ce livre. Mais la cause principale n’était pas l’arriération industrielle de la Russie, comme l’ont écrit de nombreux auteurs. Cette cause était d’ordre culturel et, si elle procurait au peuple russe certains avantages sur leurs voisins plus sophistiqués, elle avait aussi des inconvénients fatals. La Russie était « culturellement arriérée » dans la mesure où elle n’avait pas été souillée par la corruption politique et parlementaire. D’un autre côté, elle manquait d’expérience face aux jeux politiciens et elle crut naïvement au pouvoir miraculeux du parti qui parlait le plus fort et brandissait le plus de promesses. Cette foi dans le pouvoir de l’État a servi à rendre le peuple russe esclave du Parti communiste, avant même que les grandes masses réalisent qu’on leur avait passé le joug autour du cou.

Le principe libertaire était puissant dans les premiers jours de la révolution, le besoin de la liberté d’expression s’avérait irrépressible. Mais lorsque la première vague d’enthousiasme recula pour laisser la place aux difficultés prosaïques de la vie quotidienne, il fallait de solides convictions pour maintenir en vie la flamme de la liberté. Seule une poignée d’hommes et de femmes, sur le vaste territoire de la Russie, ont maintenu cette flamme allumée : les anarchistes, dont le nombre était réduit et dont les efforts, férocement réprimés sous le tsar, n’ont pas eu le temps de porter fruit. Le peuple russe, qui est dans une certaine mesure anarchiste par instinct, ne connaissait pas assez les véritables principes et méthodes anarchistes pour les mettre en œuvre efficacement. La plupart des anarchistes russes eux-mêmes se trouvaient malheureusement englués dans de tout petits groupes et des combats individuels, plutôt que dans un grand mouvement social et collectif. Un historien impartial admettra certainement un jour que les anarchistes ont joué un rôle très important dans la révolution russe — un rôle beaucoup plus significatif et fécond que leur nombre relativement limité pouvait le faire croire. Cependant l’honnêteté et la sincérité m’obligent à reconnaître que leur travail aurait été d’une valeur pratique infiniment plus grande s’ils avaient été mieux organisés et équipés pour guider les énergies bouillonnantes du peuple afin de réorganiser la vie sociale selon des fondements libertaires.

Mais l’échec des anarchistes pendant la révolution russe, dans le sens que je viens d’indiquer, ne signifie absolument pas la défaite de l’idée libertaire. Au contraire, la révolution russe a clairement prouvé que l’étatisme, le socialisme d’État, dans toutes ses manifestations (économiques, politiques, sociales et éducatives), est entièrement et définitivement voué à l’échec. Jamais dans l’histoire, l’autorité, le gouvernement, l’État n’ont montré à quel point ils étaient en fait statiques, réactionnaires et même contre-révolutionnaires. Ils incarnent l’antithèse même de la révolution.

Comme en témoigne la longue histoire du progrès, seuls l’esprit et la méthode libertaires peuvent faire avancer l’homme dans sa lutte éternelle pour une vie meilleure, plus agréable et plus libre. Appliquée aux grands soulèvements sociaux que sont les révolutions, cette tendance est aussi puissante que dans le processus de l’évolution ordinaire. La méthode autoritaire a échoué au cours de toute l’histoire de l’humanité et maintenant elle a échoué une nouvelle fois pendant la révolution russe. Jusqu’ici l’intelligence humaine n’a pas découvert d’autre principe que le principe libertaire, car l’homme a compris une grande vérité lorsqu’il a saisi que la liberté est la mère de l’ordre et non sa fille. Malgré ce que prétendent toutes les théories et tous les partis politiques, aucune révolution ne peut véritablement et durablement réussir si elle ne s’oppose pas farouchement à la tyrannie et à la centralisation, et si elle ne lutte pas avec détermination pour passer au crible toutes les valeurs économiques, sociales et culturelles. Il ne s’agit pas de substituer un parti à un autre afin qu’il contrôle le gouvernement, ni de camoufler un régime autocratique sous des slogans prolétariens, ni de masquer la dictature d’une nouvelle classe sur une classe plus ancienne, ni de se livrer à des manœuvres quelconques dans les coulisses du théâtre politique, non il s’agit de supprimer complètement tous les principes autoritaires pour servir la révolution.

Dans le domaine économique, cette transformation doit être effectuée par les masses ouvrières : elles ont le choix entre un industrialisme étatiste et l’anarcho-syndicalisme. Dans le premier cas, le développement constructif de la nouvelle structure sociale sera aussi menacé que par l’État politique. Il constituera un poids mort qui pèsera sur la croissance des nouvelles formes de vie sociale. C’est pour cette raison que le syndicalisme seul ne suffit pas, comme ses partisans le savent bien. Ce n’est que lorsque l’esprit libertaire imprègnera les organisations économiques des travailleurs que les multiples énergies créatrices du peuple pourront se manifester librement, et que la révolution pourra être préservée et défendue. Seule la liberté d’initiative et la participation populaire aux affaires de la révolution pourront empêcher les terribles fautes commises en Russie. Par exemple, étant donné que des puits de pétrole se dressaient à une centaine de kilomètres seulement de Petrograd, cette ville n’aurait pas souffert du froid si les organisations économiques des travailleurs de Petrograd avaient pu exercer leur initiative en faveur du bien commun.

Les paysans de l’Ukraine n’auraient pas eu du mal à cultiver leurs terres s’ils avaient eu accès à l’outillage agricole stocké dans les entrepôts de Kharkov et des autres centres industriels qui attendaient les ordres de Moscou pour les distribuer. Ces quelques exemples de l’étatisme et de la centralisation bolcheviks devraient alerter les travailleurs d’Europe et d’Amérique contre les effets destructeurs de l’étatisme.

Seul le pouvoir industriel des masses, qui s’exprime à travers leurs associations libertaires, à travers l’anarcho-syndicalisme, peut organiser efficacement la vie économique et poursuivre la production. D’un autre côté, les coopératives, travaillant en harmonie avec les organisations ouvrières, servent de moyens de distribution et d’échange entre les villes et les campagnes, et en même temps constituent un lien fraternel entre les masses ouvrières et paysannes. Un lien créateur d’entraide et de services mutuels se forme ainsi et ce lien est le rempart le plus solide de la révolution — bien plus efficace que le travail forcé, l’Armée rouge ou la terreur. C’est seulement de cette façon que la révolution peut agir comme un levier qui accélère l’avènement de nouvelles formes de vie sociale et incite les masses à réaliser de plus grandes choses.

Mais les organisations ouvrières libertaires et les coopératives ne sont pas les seuls moyens d’interaction entre les phases complexes de la vie sociale. Il existe aussi les forces culturelles qui, bien qu’elles soient étroitement liées aux activités économiques, jouent leur propre rôle. En Russie, l’État communiste est devenu l’unique arbitre de tous les besoins du corps social. Il en est résulté une stagnation culturelle complète, et la paralysie de tous les efforts créatifs. Si l’on veut éviter une telle débâcle dans le futur, les forces culturelles, tout en restant enracinées dans l’économie, doivent bénéficier d’un champ d’activité indépendant et d’une liberté d’expression totale. Ce n’est pas leur adhésion au parti politique dominant mais leur dévotion à la révolution, leur savoir, leur talent et surtout leurs impulsions créatrices qui permettront de déterminer leur aptitude au travail culturel. En Russie, cela a été rendu impossible, presque dès le début de la révolution d’Octobre, parce que l’on a violemment séparé les masses et l’intelligentsia. Il est vrai que le coupable au départ fut l’intelligentsia, surtout l’intelligentsia technique, qui, en Russie, s’est accrochée avec ténacité aux basques de la bourgeoisie — comme elle le fait dans les autres pays. Incapable de comprendre le sens des événements révolutionnaires, elle s’est efforcée d’endiguer la vague révolutionnaire en pratiquant le sabotage. Mais en Russie, il existait une autre fraction de l’intelligentsia — qui avait un passé révolutionnaire glorieux depuis un siècle. Cette fraction avait gardé sa foi dans le peuple, même si elle n’accepta pas sans réserves la nouvelle dictature. L’erreur fatale des bolcheviks fut de ne faire aucune distinction entre les deux catégories.

Ils combattirent le sabotage en instaurant une terreur aveugle et systématique contre toute la classe de l’intelligentsia et ils lancèrent une campagne de haine encore plus intensive que la persécution de la bourgeoisie elle-même — méthode qui créa un abîme entre l’intelligentsia et le prolétariat et empêcha tout travail constructif.

Lénine fut le premier à se rendre compte de cette faute criminelle. Il souligna qu’il s’agissait d’une grave erreur de faire croire aux ouvriers qu’ils pouvaient construire des industries et s’engager dans un travail culturel sans l’aide et la coopération de l’intelligentsia. Le prolétariat ne possédait ni les connaissances ni la formation pour mener à bien ces tâches et il fallait redonner à l’intelligentsia la direction de la vie industrielle. Mais le fait d’avoir reconnu une erreur n’empêcha pas Lénine et son Parti d’en commettre immédiatement une autre. L’intelligentsia technique fut rappelée à la rescousse, mais d’une façon qui renforça à la fois la désintégration sociale et l’hostilité contre le régime.

Tandis que les ouvriers continuaient à avoir faim, les ingénieurs, les experts industriels et les techniciens reçurent de hauts salaires, des privilèges spéciaux et les meilleures rations. Ils devinrent les chouchous de l’État et les nouveaux surveillants des masses réduites en esclavage. Éduquées durant des années dans l’idée fausse que seuls les muscles comptaient pour assurer le succès de la révolution et que seul le travail manuel était productif, et par des campagnes de haine qui dénonçaient tous les intellectuels comme des contre-révolutionnaires et des spéculateurs, les masses ne purent évidemment pas faire la paix avec ceux qu’on leur avait appris à mépriser et à soupçonner.

Malheureusement la Russie n’est pas le seul pays où prédomine cette attitude hostile du prolétariat contre l’intelligentsia. Partout, les politiciens démagogues jouent sur l’ignorance des masses, ils leur enseignent que l’éducation et la culture sont des préjugés bourgeois, que les ouvriers peuvent s’en passer et qu’ils sont capables de reconstruire seuls la société. La révolution russe a pourtant montré très clairement que le cerveau et le muscle sont indispensables pour régénérer la société. Le travail intellectuel et le travail manuel coopèrent étroitement dans le corps social, comme le cerveau et la main dans le corps humain. L’un ne peut fonctionner sans l’autre.

[Note de R71: C’est le principe de complémentarité… Le système étatique est fondé sur la division et l’antagonisme qui permet à une classe dominante de dominer le reste. Nous devons faire table rase de toute cette fumisterie artificiellement créée et comprendre que l’émancipation réelle ne viendra que du lâcher-prise de l’antagonisme et de l’adoption de la pratique de la complémentarité en tout et pour tout.
Tout le reste n’est que pisser dans un violon !…]

Il est vrai que la plupart des intellectuels se considèrent comme une classe à part, supérieure aux ouvriers, mais partout les conditions sociales minent rapidement le piédestal de l’intelligentsia. Les intellectuels sont forcés d’admettre qu’eux aussi sont des prolétaires, et qu’ils sont même encore plus dépendants des maîtres de l’économie que les travailleurs manuels.

Contrairement au prolétaire manuel qui travaille avec sa force physique, qui peut ramasser ses outils et parcourir le monde en vue d’améliorer sa situation humiliante, les prolétaires intellectuels sont beaucoup plus solidement enracinés dans leur environnement social spécifique et ne peuvent pas facilement changer de métier ou de façon de vivre. C’est pourquoi il est essentiel de faire comprendre aux ouvriers que les intellectuels sont en train d’être rapidement prolétarisés — ce qui crée un lien entre eux. Si le monde occidental veut profiter des leçons de la Russie, il doit mettre un terme à la flatterie démagogique des masses comme à l’hostilité aveugle contre l’intelligentsia. Cela ne signifie pas, cependant, que les ouvriers doivent remettre leur sort entre les mains des intellectuels. Au contraire, les masses doivent commencer immédiatement à se préparer, à s’équiper pour la grande tâche que la révolution exigera d’eux. Ils devront acquérir le savoir et l’habileté techniques nécessaires pour gérer et diriger les mécanismes complexes des structures industrielles et sociales de leurs pays respectifs. Mais même s’ils déploient toutes leurs capacités, les ouvriers auront besoin de la coopération des spécialistes et des intellectuels. De leur côté, ces derniers doivent aussi comprendre que leurs véritables intérêts sont identiques à ceux des masses. Une fois que les deux forces sociales apprendront à fusionner dans un tout harmonieux, les aspects tragiques de la révolution russe seront en grande partie éliminés. Personne ne sera fusillé parce qu’il « a fait des études ». Le savant, l’ingénieur, le spécialiste, le chercheur, l’enseignant et l’artiste créateur, tout comme le menuisier, le machiniste, et tous les autres travailleurs font intégralement partie de la force collective qui permettra à la révolution de construire le nouvel édifice social. Elle n’emploiera pas la haine, mais l’unité ; pas l’hostilité, mais la camaraderie ; pas le peloton d’exécution, mais la sympathie — telles sont les leçons à tirer du grand échec russe pour l’intelligentsia comme pour les ouvriers. Tous doivent apprendre la valeur de l’entraide mutuelle et de la coopération libertaire. Cependant chacun doit être capable de rester indépendant dans sa sphère particulière et en harmonie avec le meilleur de ce qu’il peut apporter à la société. Ce n’est que de cette façon que le travail productif, et les efforts éducatifs et culturels s’exprimeront dans des formes chaque fois plus nouvelles et plus riches. Telle est pour moi la leçon essentielle, universelle, que m’a apprise la révolution russe.

J’ai essayé d’expliquer pourquoi les principes, les méthodes et les tactiques bolcheviks ont échoué, et pourquoi ces mêmes principes et méthodes échoueront demain dans n’importe quel autre pays, même le plus industrialisé. J’ai également montré que ce n’est pas seulement le bolchevisme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. L’expérience de la révolution russe a démontré la faillite de l’Étatisme, du principe autoritaire.

Si je devais résumer toute ma pensée en une seule phrase, je dirais : Par nature, l’État a tendance à concentrer, réduire et contrôler toutes les activités sociales ; au contraire, la révolution a vocation à croître, s’élargir et se diffuser en des cercles de plus en plus larges. En d’autres termes, l’État est institutionnel et statique, tandis que la révolution est fluide, dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et vouées à se détruire mutuellement. L’étatisme a tué la révolution russe et il jouera le même rôle dans les révolutions à venir, à moins que l’idée libertaire ne l’emporte.

Mais je dois aller plus loin. Ce ne sont pas seulement le bolchevisme, le marxisme et l’étatisme qui sont fatals à la révolution ainsi qu’au progrès vital de l’humanité. La principale cause de la défaite de la révolution russe est beaucoup plus profonde. Elle réside dans la conception socialiste de la révolution elle-même.

La conception dominante, la plus répandue, de la révolution — particulièrement chez les socialistes — est que la révolution provoque un violent changement des conditions sociales au cours duquel une classe sociale, la classe ouvrière, devient dominante et triomphe d’une autre classe, la classe capitaliste. Cette conception est centrée sur un changement purement matériel, et donc implique surtout des manœuvres politiques en coulisse et des rafistolages institutionnels. La dictature de la bourgeoisie est remplacée par la « dictature du prolétariat » — ou celle de son « avant-garde », le Parti communiste. Lénine prend la place des Romanoff, le cabinet impérial est rebaptisé Conseil des commissaires du peuple, Trotsky est nommé ministre de la Guerre et un travailleur devient gouverneur militaire général de Moscou. Voilà à quoi se réduit, essentiellement, la conception bolchevik de la révolution, du moins lorsqu’elle est mise en pratique. Et, à quelques détails près, c’est aussi l’idée de la révolution que partagent les autres partis socialistes.

Cette conception est, par nature, fausse et vouée à l’échec. La révolution est certes un processus violent. Mais si elle n’aboutit qu’à une nouvelle dictature, à un simple changement des noms et des personnalités au pouvoir, alors elle n’a aucune utilité. Un résultat aussi limité ne justifie pas tous les combats, les sacrifices, les pertes en vies humaines et les atteintes aux valeurs culturelles provoquées par toutes les révolutions. Si une telle révolution amenait un plus grand bien-être social (ce qui n’a pas été le cas en Russie), elle ne vaudrait pas davantage le terrible prix à payer ; on peut améliorer la société sans avoir recours à une révolution sanglante. Le but de la révolution n’est pas de mettre en place quelques palliatifs ni quelques réformettes.

L’expérience de la révolution russe a puissamment renforcé ma conviction que la grande mission de la révolution, de la RÉVOLUTION SOCIALE, est un changement fondamental des valeurs sociales et humaines. Les valeurs humaines sont encore plus importantes parce qu’elles fondent toutes les valeurs sociales. Nos institutions et nos conditions sociales reposent sur des idées profondément ancrées. Si l’on change ces conditions sans toucher aux idées et valeurs sous-jacentes, il ne s’agira alors que d’une transformation superficielle, qui ne peut être durable ni amener une amélioration réelle. Il s’agit seulement d’un changement de forme, pas de substance, comme la Russie l’a tragiquement montré.

C’est à la fois le grand échec et la grande tragédie de la révolution russe : elle a essayé (sous la direction du parti politique dominant) de ne changer que les institutions et les conditions matérielles en ignorant totalement les valeurs humaines et sociales qu’implique une révolution. Pire encore, dans sa folle passion pour le pouvoir, l’État communiste a même renforcé et développé les idées et conceptions mêmes que la révolution était venu détruire. L’État a soutenu et encouragé les pires comportements antisociaux et systématiquement étouffé l’essor des nouvelles valeurs révolutionnaires. Le sens de la justice et de l’égalité, l’amour de la liberté et de la fraternité humaine — ces piliers d’une régénération authentique de la société — l’État communiste les a combattus au point de les anéantir. Le sentiment instinctif de l’équité a été brocardé comme une manifestation de sentimentalisme et de faiblesse ; la liberté et la dignité humaines sont devenues des superstitions bourgeoises ; le caractère sacré de la vie, qui est la base même de la reconstruction sociale, a été condamné comme a-révolutionnaire, presque contre-révolutionnaire. Cette terrible perversion des valeurs fondamentales portait en elle-même le germe de la destruction. Si l’on y ajoute la conception selon laquelle la révolution ne constituait qu’un moyen de s’emparer du pouvoir politique, il était inévitable que toutes les valeurs révolutionnaires fussent subordonnées aux besoins de l’État socialiste ; pire même, qu’elles fussent exploitées pour accroître la sécurité du nouveau pouvoir gouvernemental. « La raison d’État », camouflée sous le masque des « intérêts de la Révolution et du Peuple », est devenue le seul critère de l’action, et même des sentiments. La violence, l’inévitabilité tragique de soulèvements révolutionnaires, est devenue une coutume établie, une habitude, et a été vantée comme une institution « idéale ». Zinoviev n’a-t-il pas canonisé Dzerjinski, le chef de la sanguinaire de la Tcheka, en le présentant comme le « saint de la Révolution » ? L’État n’a-t-il pas rendu les plus grands honneurs à Uritsky, le fondateur et le chef sadique de la Tcheka de Petrograd ?

Cette perversion des valeurs éthiques s’est rapidement cristallisée dans le slogan omniprésent du Parti communiste : LA FIN JUSTIFIE TOUS LES MOYENS. Déjà, dans le passé, l’Inquisition et les Jésuites adoptèrent ce slogan et lui subordonnèrent toute moralité. Cette maxime se vengea des Jésuites comme elle s’est vengée de la révolution russe. Ce précepte n’a fait qu’encourager le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie, la trahison et le meurtre, public et secret. 

Ceux qui s’intéressent à la psychologie sociale devraient se demander pourquoi deux mouvements, aussi séparés dans le temps et aux idées aussi différentes que le jésuitisme et le bolchevisme, ont abouti exactement aux mêmes résultats en appliquant ce principe. Le parallèle historique, passé presque inaperçu jusqu’ici, contient une leçon fondamentale pour toutes les révolutions futures et pour l’avenir de l’humanité.

Rien n’est plus faux que de croire que les objectifs et les buts sont une chose, les méthodes et les tactiques une autre. Cette conception menace gravement la régénération sociale. Toute l’expérience de l’humanité nous enseigne que les méthodes et les moyens ne peuvent être séparés du but ultime. Les moyens employés deviennent, à travers les habitudes individuelles et les pratiques sociales, partie intégrante de l’objectif final ; ils l’influencent, le modifient, puis les fins et les moyens finissent par devenir identiques. Dès le premier jour de mon retour en Russie je l’ai senti, d’abord de façon vague, puis de plus en plus clairement et consciemment. Les grands objectifs qui inspiraient la Révolution ont été tellement obscurcis par les méthodes utilisées par le pouvoir politique dominant qu’il est devenu difficile de distinguer entre les moyens temporaires et l’objectif final. Sur le plan psychologique et social, les moyens influencent nécessairement les objectifs et les modifient. Toute l’histoire de l’humanité prouve que, dès que l’on se prive des méthodes inspirées par des concepts éthiques on s’enfonce dans la démoralisation la plus aiguë. Telle est la véritable tragédie de la philosophie bolchevik appliquée à la révolution russe. Espérons que l’on saura en tirer les leçons.

Aucune révolution ne deviendra jamais un facteur de libération si les MOYENS utilisés pour l’approfondir ne sont pas en harmonie, dans leur esprit et leur tendance, avec les OBJECTIFS à accomplir. La révolution représente la négation de l’existant, une protestation violente contre l’inhumanité de l’homme envers l’homme et les milliers d’esclavages qu’elle implique. La révolution détruit les valeurs dominantes sur lesquelles a été construit un système complexe d’injustice et d’oppression, reposant sur l’ignorance et la brutalité. La révolution est le héraut de NOUVELLES VALEURS, car elle débouche sur la transformation des relations fondamentales entre les hommes, ainsi qu’entre les hommes et la société. La révolution ne se contente pas de soigner quelques maux, de poser quelques emplâtres, de changer les formes et les institutions, de redistribuer le bien-être social. Certes, elle fait tout cela, mais elle représente plus, beaucoup plus. Elle est d’abord et avant tout LE VECTEUR d’un changement radical, PORTEUR de valeurs NOUVELLES. Elle ENSEIGNE UNE NOUVELLE ÉTHIQUE qui inspire l’homme en lui inculquant une nouvelle conception de la vie et des relations sociales. La révolution déclenche une régénération mentale et spirituelle.

[Note de R71: pour retrouver le “Geist” tel que le voyait Gustav Landauer, l’esprit de la société qui a été remplacé par l’État…]

Son premier précepte éthique est l’identité entre les moyens utilisés et les objectifs recherchés. Le but ultime de tout changement social révolutionnaire est d’établir le caractère sacré de la vie humaine, la dignité de l’homme, le droit de chaque être humain à la liberté et au bien-être. Si tel n’est pas l’objectif essentiel de la révolution, alors les changements sociaux violents n’ont aucune justification. Car des bouleversements sociaux externes peuvent être, et ont été, accomplis dans le cadre du processus normal de l’évolution. La révolution, au contraire, ne signifie pas seulement un changement externe, mais un changement interne, fondamental, essentiel. 

[Note de R71: Landauer disait que la révolution sociale est avant tout un changement d’attitude envers les institutions et que tant que nous ne changerons pas d’attitude, rien ne pourra jamais changer…] 

Ce changement interne des conceptions et des idées, se diffuse dans des couches sociales de plus en plus larges, pour finalement culminer dans un soulèvement violent qu’on appelle une révolution. Une telle apogée peut-elle inverser le changement radical de valeurs, se retourner contre lui, le trahir ? C’est ce qui s’est produit en Russie. La révolution doit accélérer et approfondir le processus dont elle est l’expression cumulative ; sa principale mission est de l’inspirer, de l’emporter vers de plus grandes hauteurs, de lui donner le maximum d’espace pour sa libre expression. Ce n’est que de cette façon que la révolution est fidèle à elle-même.

En pratique, cela signifie que la prétendue «étape transitoire » doit introduire de nouvelles conditions sociales. Elle représente le seuil d’une NOUVELLE VIE, de la nouvelle MAISON DE L’HOMME ET DE L’Humanité. Elle doit être animée par l’esprit de la nouvelle vie, en harmonie avec la construction du nouvel édifice.

Aujourd’hui engendre demain. Le présent projette son ombre très loin dans le futur. Telle est la loi de la vie, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. La révolution qui se débarrasse de ses valeurs éthiques pose les prémices de l’injustice, de la tromperie et de l’oppression dans la société à venir. Les moyens utilisés pour préparer l’avenir deviennent sa pierre angulaire. Il suffit d’observer la tragique condition actuelle de la Russie. Les méthodes de la centralisation étatique ont paralysé l’initiative et l’effort individuels ; la tyrannie de la dictature a effrayé le peuple, l’a plongé dans une soumission servile et a totalement éteint la flamme de la liberté ; la terreur organisée a corrompu et brutalisé les masses, étouffant toutes les aspirations idéalistes ; le meurtre institutionnalisé a déprécié le prix de la vie humaine ; toutes les notions de dignité humaine, de valeur de la vie ont été éliminées ; la coercition a rendu chaque effort plus dur, transformant le travail en une punition ; la vie sociale se réduit désormais à une succession de tromperies mutuelles, les instincts les plus bas et les plus brutaux de l’homme se sont à nouveau réveillés. Triste héritage pour commencer une nouvelle vie fondée sur la liberté et la fraternité.

On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la « période de transition ». Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie que l’on veut construire. La révolution est le miroir des jours qui suivent ; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain.

Politique et société: Le leurre et l’escroquerie du marxisme, capitalisme d’état au service de l’oligarchie…

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Cet excellent essai d’Emma Goldman en relation directe avec ce que nous disions dans l’article précédent sur la clique Rockefeller/Kissinger encourageant la Chine « communiste » et leur pays du goulag levant à œuvrer pour un Nouvel Ordre Mondial.

— Résistance 71 —

 

Le Communisme n’existe pas en Russie

 

Emma Goldman (1935)

 

BOLCHEVISME = COMMUNISME ?

Le mot communisme est maintenant sur toutes les lèvres. Certains en parlent avec l’enthousiasme exagéré des néophytes, d’autres le craignent et le condamnent comme une menace sociale. Mais je suis presque sûre que ni ses admirateurs — la grande majorité d’entre eux — ni ceux qui le dénoncent n’ont une idée très claire de ce qu’est vraiment le «communisme» à la sauce bolchevik.

Si l’on veut en donner une définition très générale, le communisme représente un idéal d’égalité et de fraternité humaine: il considère l’exploitation de l’homme par l’homme comme la source de tout esclavage et de toute oppression. L’inégalité économique conduit à l’injustice sociale et est l’ennemie du progrès moral et intellectuel.

Le communisme vise à créer une société où les classes seront abolies, où sera instaurée la propriété commune des moyens de production et de distribution. L’homme ne pourra jouir de la liberté, de la paix et du bien-être que dans une communauté sans classes et solidaire.

Mon objectif initial, en écrivant cet article, était de comparer l’idéal communiste avec la façon dont il est appliqué en URSS, mais je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une tâche impossible. En réalité, le communisme n’existe pas en Russie. Pas un seul principe communiste, pas un seul élément de ses enseignements n’est appliqué par le Parti communiste dans ce pays.

Aux yeux de certains, ma position semblera totalement absurde; d’autres penseront que j’exagère grossièrement. Cependant je suis sûre qu’un examen objectif de la situation russe actuelle convaincra le lecteur honnête que je dis la vérité.

Intéressons-nous d’abord à l’idée fondamentale qui sous-tend le prétendu «communisme» des bolcheviks. Leur idéologie ouvertement centraliste, autoritaire, est fondée presque exclusivement sur la coercition et la violence étatiques. Loin d’être fondé sur la libre association, il s’agit d’un communisme étatique obligatoire. On doit garder cela en mémoire si l’on veut comprendre la méthode utilisée par l’État soviétique pour appliquer ses projets et leur donner un petit air «communiste».

NATIONALISATION OU  SOCIALISATION ?

La première condition pour que se réalise le communisme est la socialisation des terres, des outils de production et de la distribution. On socialise la terre et les machines, pour qu’elles soient utilisées par des individus ou des groupes, en fonction de leurs besoins. En Russie, la terre et les moyens de production ne sont pas socialisés mais nationalisés. Le terme de nationalisation est trompeur, car ce mot n’a aucun contenu. En réalité, la richesse nationale n’existe pas. La «nation» est une entité trop abstraite pour «posséder» quoi que ce soit. Soit la propriété est individuelle, soit elle est partagée par un groupe d’individus; elle repose toujours sur une réalité quantitativement définissable.

Lorsqu’un bien n’appartient ni à un individu, ni à un groupe, il est ou nationalisé ou socialisé. S’il est nationalisé, il appartient à l’État; en clair, le gouvernement en a le contrôle et peut en disposer selon son bon plaisir. Mais si un bien est socialisé, chaque individu y a librement accès et peut l’utiliser sans l’ingérence de qui que ce soit.

En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Ce statut n’a absolument rien de communiste.

La structure économique de l’URSS n’est pas plus communiste que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources d’existence sont la propriété du gouvernement central; celui-ci dispose du monopole absolu du commerce extérieur; les imprimeries lui appartiennent: chaque livre, chaque feuille de papier imprimé est une publication officielle. En clair, le pays et tout ce qu’il contient sont la propriété de l’État, comme cela se passait auparavant, au temps des tsars. Les quelques biens qui ne sont pas nationalisés, comme certaines vieilles maisons délabrées à Moscou, par exemple, ou de petits magasins miteux disposant d’un misérable stock de cosmétiques, sont uniquement tolérés : à tout moment le gouvernement peut exercer son droit indiscuté à s’en saisir par simple décret.

Une telle situation relève du capitalisme d’État, mais il serait extravagant d’y déceler quoi que ce soit de communiste.

PRODUCTION ET CONSOMMATION

Tournons-nous maintenant vers la production et la consommation, leviers de toute existence. Peut-être y dénicherons-nous une dose de communisme qui justifierait que nous utilisions le terme «communiste» pour décrire la vie en URSS, du moins à une certaine échelle.

J’ai déjà fait remarquer que la terre et les outils de production sont propriété de l’État. Les méthodes de production et les quantités qui doivent être produites par chaque industrie dans chaque atelier, chaque fabrique, chaque usine, sont déterminées par l’État, par le gouvernement central — qui siège à Moscou — à travers ses différents organes.

L’URSS est un pays très étendu qui couvre environ un sixième de la surface de la Terre. Abritant une population composite de 165 millions d’habitants, elle comporte plusieurs grandes Républiques, différentes ethnies et nationalités, et chaque région a ses besoins et intérêts particuliers. Certes, la planification industrielle et économique a une importance vitale pour le bien-être d’une communauté.

Le véritable communisme — l’égalité économique entre les hommes et entre les communautés — exige que chaque communauté organise la planification la meilleure et la plus efficace, en se fondant sur ses nécessités et possibilités locales. Une telle planification repose sur la liberté complète de chaque communauté de produire et de disposer de ses produits selon ses besoins, besoins qu’elle doit fixer elle-même : chaque communauté doit échanger son surplus avec d’autres communautés indépendantes sans que nulle autorité externe n’intervienne.

Telle est la nature fondamentale du communisme sur le plan politique et économique. Cela ne peut pas fonctionner ni être possible sur d’autres bases. Le communisme est nécessairement libertaire. Anarchiste.

On ne décèle pas la moindre trace d’un tel communisme — du moindre communisme — en Russie soviétique. En fait, la seule allusion à une telle organisation est considérée comme un crime là-bas, et toute tentative de la mettre en pratique serait punie de mort.

La planification industrielle, ainsi que tous les processus de production et de distribution, se trouve entre les mains du gouvernement central. Le Conseil économique suprême est uniquement soumis à l’autorité du Parti communiste.

Il est totalement indépendant de la volonté ou des souhaits des gens qui forment l’Union des républiques socialistes soviétiques. Son travail est conditionné par les politiques et les décisions du Kremlin. C’est pourquoi la Russie soviétique a exporté d’énormes quantités de blé et d’autres céréales tandis que de vastes régions dans le sud et le sud-est de la Russie étaient frappées par la famine, au point que plus de deux millions de personnes sont mortes de faim en 1932 et 1933.

La «raison d’État » est entièrement responsable de cette situation. Cette expression a toujours servi à masquer la tyrannie, l’exploitation et la détermination des dirigeants à prolonger et perpétuer leur domination.

En passant, je signalerai que, malgré la famine qui a affecté tout le pays et le manque des ressources les plus élémentaires pour vivre en Russie, le premier plan quinquennal visait uniquement  à développer l’industrie lourde, industrie qui sert ou peut servir à des objectifs militaires.

Il en est de même pour la distribution et toutes les autres formes d’activité. Non seulement les bourgs et les villes, mais toutes les parties constitutives de l’Union soviétique sont privées d’existence indépendante. Puisqu’elles ne sont que de simples vassales de Moscou, leurs activités économiques, sociales et culturelles sont conçues, planifiées et sévèrement contrôlées par la «dictature du prolétariat» à Moscou. Pire: la vie de chaque localité, et même de chaque individu, dans les prétendues républiques «socialistes» est gérée dans le moindre détail par la «ligne générale» fixée par le «centre». En d’autres termes, par le Comité central et le Bureau politique du Parti, tous deux contrôlés d’une main de fer par un seul homme. Comment certains peuvent appeler communisme cette dictature, cette autocratie plus puissante et plus absolue que celle de n’importe quel tsar, cela dépasse mon imagination.

LA VIE QUOTIDIENNE EN URSS

Examinons maintenant comment le «communisme» bolchevik influence la vie des masses et de l’individu.

Certains naïfs croient qu’au moins quelques caractéristiques du communisme ont été introduites dans la vie du peuple russe. Je souhaiterais que cela fût vrai, car ce serait un gage d’espoir, la promesse d’un développement potentiel dans cette direction. Malheureusement, dans aucun des aspects de la vie soviétique, ni dans les relations sociales ni dans les relations individuelles, on n’a jamais tenté d’appliquer les principes communistes sous une forme ou sous une autre. Comme je l’ai souligné auparavant, le fait même de suggérer que le communisme puisse être libre et volontaire est tabou en Russie. Une telle conception est considérée comme contre-révolutionnaire et relève de la haute trahison contre l’infaillible Staline et le sacro-saint Parti «communiste».

Mettons de côté, un instant, le communisme libertaire, anarchiste. On ne trouve même pas la moindre trace, dans la Russie soviétique, d’une manifestation quelconque de communisme d’État, fût-ce sous une forme autoritaire, comme le révèle l’observation des faits de la vie quotidienne dans ce pays.

L’essence du communisme, même de type coercitif, est l’absence de classes sociales. L’introduction de l’égalité économique constitue la première étape. Telle a été la base de toutes les philosophies communistes, même si elles diffèrent entre elles sur d’autres aspects. Leur objectif commun  était d’assurer la justice sociale;  toutes affirmaient qu’on ne pouvait parvenir à la justice sociale sans établir l’égalité économique. Même Platon, qui prévoyait l’existence de différentes catégories intellectuelles et morales dans sa République, s’était prononcé en faveur de l’égalité économique absolue, car les classes dirigeantes ne devaient pas y jouir de droits ou de privilèges plus importants que ceux situés en bas de l’échelle sociale.

La Russie soviétique représente le cas exactement opposé. Le bolchevisme n’a pas aboli les classes en Russie: il a seulement inversé leurs relations antérieures. En fait, il a même aggravé les divisions sociales qui existaient avant la Révolution.

RATIONS ET PRIVILÈGES

Lorsque je suis retournée en Russie en janvier 1920, j’ai découvert d’innombrables catégories économiques, fondées sur les rations alimentaires distribuées par le gouvernement. Le marin recevait la meilleure ration, supérieure en qualité, en quantité et en variété à la nourriture que mangeait le reste de la population. C’était l’aristocrate de la Révolution ; sur le plan économique et social, tous considéraient qu’il appartenait aux nouvelles classes privilégiées. Derrière lui venait le soldat, l’homme de l’Armée Rouge, qui recevait une ration bien moindre, et moins de pain. Après le soldat on trouvait l’ouvrier travaillant dans les industries d’armement; puis les autres ouvriers, eux-mêmes divisés en ouvriers qualifiés, artisans, manœuvres, etc.

Chaque catégorie recevait un peu moins de pain, de matières grasses, de sucre, de tabac et des autres produits (lorsqu’il y en avait). Les membres de l’ancienne bourgeoisie, classe officiellement abolie et expropriée, appartenaient à la dernière catégorie économique et ne recevaient pratiquement rien. La plupart d’entre eux ne pouvaient avoir ni travail ni logement, et personne ne se souciait de la façon dont ils allaient survivre, sans se mettre à voler ou à rejoindre les armées contre-révolutionnaires ou les bandes de pillards.

Le possesseur d’une carte rouge, membre du Parti communiste, occupait une place située au-dessus de tous ceux que je viens de mentionner. Il bénéficiait d’une ration spéciale, pouvait manger dans la stolovaya(cantine) du Parti et avait le droit, surtout s’il était recommandé par un responsable plus élevé, à des sous-vêtements chauds, des bottes en cuir, un manteau de fourrure ou d’autres articles de valeur. Les bolcheviks les plus éminents disposaient de leurs propres restaurants, auxquelles les militants de base n’avaient pas accès. A Smolny, qui abritait alors le quartier général du gouvernement de Petrograd, il existait deux restaurants, un pour les communistes les mieux placés, un autre pour les bolcheviks moins importants. Zinoviev, alors président du soviet de Petrograd et véritable autocrate du District du Nord, ainsi que d’autres membres du gouvernement prenaient leurs repas chez eux, à l’Astoria, autrefois le meilleur hôtel de la ville, devenu la première Maison du Soviet, où ils vivaient avec leurs familles.

Plus tard je constatai une situation identique à Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa — dans toute la Russie soviétique.

Voilà ce qu’était le «communisme» bolchevik. Ce système eut des conséquences désastreuses: il suscita l’insatisfaction, le ressentiment et l’hostilité dans tout le pays; il provoqua des sabotages dans les usines et les campagnes, des grèves et des révoltes incessantes. «L’homme ne vit pas que de pain», paraît-il. C’est vrai, mais il meurt s’il n’a rien à manger. Pour l’homme de la rue, pour les masses russes qui avaient versé leur sang en espérant libérer leur pays, le système différencié de rations symbolisait le nouveau régime. Le bolchevisme représentait pour eux un énorme mensonge, car il n’avait pas tenu sa promesse d’instaurer la liberté ; en effet,  pour eux la liberté signifiait la justice sociale et l’égalité économique. L’instinct des masses les trompe rarement ; dans ce cas il s’avéra prophétique. Pourquoi s’étonner par conséquent que l’enthousiasme général pour la révolution se soit rapidement transformé en déception et amertume, hostilité et haine? Combien de fois des ouvriers russes se sont plaints à moi: «Cela nous est égal de travailler dur et d’avoir faim. C’est l’injustice qui nous révolte. Si un pays est pauvre, s’il y a peu de pain, alors partageons entre tous le peu qu’il y a, mais partageons-le de façon équitable. Actuellement, la situation est la même qu’avant la révolution ; certains reçoivent beaucoup, d’autres moins, et d’autres rien du tout.»

L’inégalité et les privilèges créés par les bolcheviks ont rapidement eu des conséquences inévitables: ce système a approfondi les antagonismes sociaux ; il a éloigné les masses de la Révolution, paralysé leur intérêt pour elle, étouffé leurs énergies et contribué à anéantir tous les projets révolutionnaires.

Ce système inégalitaire fondé sur des privilèges s’est renforcé, perfectionné et sévit encore aujourd’hui.

La révolution russe était, au sens le plus profond, un bouleversement social : sa tendance fondamentale était libertaire, son but essentiel l’égalité économique et sociale. Bien avant la révolution d’octobre-novembre 1917, le prolétariat urbain avait commencé à s’emparer des ateliers, des fabriques et des usines, pendant que les paysans expropriaient les grandes propriétés et cultivaient les terres en commun. Le développement continu de la révolution dans une direction communiste dépendait de l’unité des forces révolutionnaires et de l’initiative directe, créatrice, des masses laborieuses. Le peuple était enthousiasmé par les grands objectifs qu’il avait devant lui ; il s’appliquait passionnément, énergiquement, à reconstruire une nouvelle société. En effet, seuls ceux qui avaient été exploités pendant des siècles étaient capables de trouver librement le chemin vers une société nouvelle, régénérée.

Mais les dogmes bolcheviks et l’étatisme «communiste» ont constitué un obstacle fatal aux activités créatrices du peuple. La caractéristique fondamentale de la psychologie bolchevik était sa méfiance envers les masses. Les théories marxistes, qui voulaient exclusivement concentrer le pouvoir entre les mains du Parti, aboutirent rapidement à la disparition de toute collaboration entre les révolutionnaires, à l’élimination brutale et arbitraire des autres partis et mouvements politiques. La politique  bolchevique aboutit à éliminer le moindre signe de mécontentement, à étouffer les critiques et les opinions indépendantes, ainsi qu’à écraser les efforts ou initiatives populaires. La centralisation de tous les moyens de production entre les mains de la dictature communiste handicapa les activités économiques et industrielles du pays. Les masses ne purent façonner la politique de la Révolution, ni prendre part à l’administration de leurs propres affaires. Les syndicats étaient étatisés et se contentaient de transmettre les ordres du gouvernement. Les coopératives populaires — instrument essentiel de la solidarité active et de l’entraide entre villes et campagnes — ont été liquidées,  les soviets de paysans et d’ouvriers vidés de leur contenu et transformés en comités de béni-oui-oui. Le gouvernement s’est mis à contrôler tous les domaines de la vie sociale. On a créé une machine bureaucratique inefficace, corrompue et brutale. En s’éloignant du peuple, la révolution s’est condamnée à mort ; et au-dessus de tous planait le redoutable glaive de la terreur bolchevik.

Tel était le communisme des «bolcheviks» au cours des premières étapes de la révolution. Chacun sait qu’il provoqua la paralysie complète de l’industrie, de l’agriculture et des transports. C’était la période du «communisme de guerre», de la conscription paysanne et ouvrière, de la destruction totale des villages paysans par l’artillerie bolchevik — toutes ces mesures sociales et économiques qui ont abouti à la terrible famine de 1921.

QU’EST-CE QUI A CHANGE DEPUIS 1921?

Qu’en est-il aujourd’hui? Le «communisme» a-t-il changé de nature ? Est-il véritablement différent du «communisme» de 1921 ? A mon grand regret je suis obligée d’affirmer que, malgré toutes les décisions politiques et les mesures économiques bruyamment annoncées, le bolchevisme «communiste» est fondamentalement le même qu’en 1921.

Aujourd’hui la paysannerie, dans la Russie soviétique, est entièrement dépossédée de sa terre. Les sovkhozes sont des fermes gouvernementales sur lesquelles les paysans travaillent en échange d’un salaire, exactement comme l’ouvrier dans une usine. Les bolcheviks appellent cela «l’industrialisation» de l’agriculture, la «transformation du paysan en prolétaire». Dans le kolkhoze, la terre n’appartient que nominalement au village. En fait, elle est la propriété de l’Etat. Celui-ci peut à tout moment — et il le fait souvent — réquisitionner les membres du kolkhoze et leur ordonner de partir travailler dans d’autres régions ou les exiler dans de lointains villages parce qu’ils n’ont pas obéi à ses ordres. Les kolkhozes sont gérés collectivement mais le contrôle gouvernemental est tel que la terre a été en fait expropriée par l’État. Celui-ci fixe les impôts qu’il veut; il décide du prix des céréales ou des autres produits qu’il achète. Ni le paysan individuel ni le village soviétique n’ont leur mot à dire. Imposant de nombreux prélèvements et emprunts étatiques obligatoires, le gouvernement s’approprie les produits des kolkhozes. Il s’arroge également le droit, en invoquant des délits réels ou supposés, de les punir en réquisitionnant toutes leurs céréales.

On s’accorde à dire que la terrible famine de 1921 a été provoquée surtout par la razverstka,l’expropriation brutale en vogue à l’époque. C’est à cause de cette famine, et de la révolte qui en résulta, que Lénine décida d’introduire la Nep — la Nouvelle politique économique — qui limita les expropriations menées par l’État et permit aux paysans de disposer de certains de leurs surplus pour leur propre usage. La Nep améliora immédiatement les conditions économiques dans le pays. La famine de 1932-1933 fut déclenchée par des méthodes «communistes» semblables : la volonté d’imposer la collectivisation.

On retrouva la même situation qu’en 1921, ce qui força Staline à réviser un peu sa politique. Il comprit que le bien-être d’un pays, surtout à dominante agraire comme la Russie, dépend principalement de la paysannerie. Le slogan fut lancé : il fallait donner au paysan la possibilité d’accéder à un «bien-être» plus grand. Cette «nouvelle» politique n’est qu’une astuce, un répit temporaire pour le paysan. Elle n’est pas plus communiste que la précédente politique agricole. Depuis le début de la dictature bolchevik, l’État n’a fait que poursuivre l’expropriation, avec plus ou moins d’intensité, mais toujours de la même manière ; il dépouille la paysannerie en édictant des lois répressives, en employant la violence, en multipliant chicaneries et représailles, en édictant toutes sortes d’interdictions, exactement comme aux pires jours du tsarisme et de la première guerre. La politique actuelle n’est qu’une variante du «communisme de guerre» de 1920-1921 — avec de plus en plus de «guerre» (de répression armée) et de moins en moins de «communisme». Son «égalité» est celle d’un pénitencier; sa «liberté» celle d’un groupe de forçats enchaînés. Pas étonnant que les bolcheviks affirment que la liberté est un préjugé bourgeois.

Les thuriféraires de l’Union soviétique insistent sur le fait que le «communisme de guerre» était justifié au début de la Révolution, à l’époque du blocus et des fronts militaires. Mais plus de seize années ont passé. Il n’y a plus ni blocus, ni combats sur les fronts, ni contre-révolution menaçante. Tous les grands États du monde ont reconnu l’URSS.  Le gouvernement soviétique insiste sur sa bonne volonté envers les États bourgeois, sollicite leur coopération et commerce beaucoup avec eux. Il entretient même des relations amicales avec Mussolini et Hitler, ces fameux champions de la liberté. Il aide le capitalisme à faire face à ses tempêtes économiques en achetant des millions de dollars de marchandises et en lui ouvrant de nouveaux marchés.

Voici donc, dans les grandes lignes, ce que la Russie soviétique a accompli durant les dix-sept années qui ont suivi la révolution. Mais en ce qui concerne le communisme proprement dit, le gouvernement bolchevik suit exactement la même politique qu’auparavant. Il a effectué quelques changements politiques et économiques superficiels, mais fondamentalement il s’agit toujours du même État, fondé sur le même principe de violence et de coercition et qui emploie les mêmes méthodes de terreur et de contrainte que pendant la période 1920-1921.

LA MULTIPLICATION DES CLASSES

Il existe davantage de classes en Russie soviétique aujourd’hui qu’en 1917, et que dans la plupart des autres pays. Les bolcheviks ont créé une vaste bureaucratie soviétique qui jouit de privilèges spéciaux et d’une autorité quasiment illimitée sur les masses ouvrières et paysannes. Cette bureaucratie est elle-même commandée par une classe encore plus privilégiée de «camarades responsables» — la nouvelle aristocratie soviétique.

La classe ouvrière est divisée et sub-divisée en une multitude de catégories: les oudarniki (les troupes de choc des travailleurs, à qui l’on accorde différents privilèges), les «spécialistes», les artisans, les simples ouvriers et les manœuvres. Il y a les «cellules» d’usines, les comités d’usines, les pionniers, les komsomols, les membres du Parti, qui tous jouissent d’avantages matériels et d’une parcelle d’autorité.

Il existe aussi la vaste classe des lishenti,les personnes privées de droits civiques, dont la plupart n’ont pas la possibilité de travailler, ni le droit de vivre dans certains endroits : elles sont pratiquement privées de tout moyen d’existence. Le fameux «carnet» de l’époque tsariste, qui interdisait aux juifs de vivre dans certaines régions du pays, a été réinstauré pour toute la population grâce à la création du nouveau passeport soviétique.

Au-dessus de toutes ces classes, règne la Guépéou, institution redoutée, secrète, puissante et arbitraire, véritable gouvernement à l’intérieur du gouvernement. La Guépéou à son tour possède ses propres catégories sociales. Elle a ses forces armées, ses établissements commerciaux et industriels, ses lois et ses règlements, et dispose d’une vaste armée d’esclaves : la population pénitentiaire. Même dans les prisons et les camps de concentration, on trouve différentes classes bénéficiant de privilèges spéciaux.

Dans l’industrie règne le même genre de communisme que dans l’agriculture. Un système Taylor soviétisé fonctionne dans toute la Russie, combinant des normes de qualité très basses et le travail à la pièce — système le plus intensif d’exploitation et de dégradation humaine, et qui suscite d’innombrables différences de salaires et de rémunérations.

Les paiements se font en argent, en rations, en réductions sur les charges (loyers, électricité, etc.), sans parler des primes et des récompenses spéciales pour les oudarniki. En clair, c’est le salariat qui fonctionne en Russie.

Ai-je besoin d’ajouter qu’un système économique fondé sur le salariat ne peut avoir le moindre lien avec le communisme et en est l’antithèse absolue?

UNE DICTATURE DE PLUS EN PLUS IMPITOYABLE

Telles sont les principales caractéristiques du système soviétique actuel. Il faut faire preuve d’une naïveté impardonnable, ou d’une hypocrisie encore plus inexcusable, pour prétendre, comme le font les zélateurs du bolchevisme, que le travail forcé en Russie démontre les capacités «d’auto-organisation des masses dans le domaine de la production».

Étrangement, j’ai rencontré des individus apparemment intelligents qui prétendent que, grâce à de telles méthodes, les bolcheviks «sont en train de construire le communisme». Apparemment certains croient que construire une nouvelle société consiste à détruire brutalement, physiquement et moralement, les plus hautes valeurs de l’humanité. D’autres prétendent que la route de la liberté et de la coopération passe par l’esclavage des ouvriers et l’élimination des intellectuels. Selon eux, distiller le poison de la haine et de l’envie, instaurer un système généralisé d’espionnage et de terreur, constitue la meilleure façon pour l’humanité de se préparer à l’esprit fraternel du communisme ! 
Je suis évidemment en total désaccord avec ces conceptions. Rien n’est plus pernicieux que d’avilir un être humain et d’en faire le rouage d’une machine sans âme, de le transformer en serf, en espion ou en victime de cet espion. Rien n’est plus corrupteur que l’esclavage et le despotisme.

L’absolutisme politique et la dictature ont de nombreux points communs : les moyens et les méthodes utilisés pour atteindre un but donné finissent par devenir l’objectif. L’idéal du communisme, du socialisme, a cessé depuis longtemps d’inspirer les chefs bolcheviks. Le pouvoir et le renforcement du pouvoir sont devenus leur seul but. Mais la soumission abjecte, l’exploitation et l’avilissement des hommes ont transformé la mentalité du peuple.

La nouvelle génération est le produit des principes et méthodes bolcheviks, le résultat de seize années de propagation d’opinions officielles, seules opinions permises dans ce pays. Ayant grandi dans un régime où toutes les idées et les valeurs sont édictées et contrôlées par l’État, la jeunesse soviétique sait peu de choses sur la Russie elle-même, et encore moins sur les autres pays. Cette jeunesse compte de nombreux fanatiques aveugles, à l’esprit étroit et intolérant, elle est privée de toute perception morale, dépourvue du sens de la justice et du droit. A cet élément vient s’ajouter l’influence de la vaste classe des carriéristes, des arrivistes et des égoïstes éduqués dans le dogme bolchevik : «La fin justifie les moyens.» Néanmoins il existe des exceptions dans les rangs de la jeunesse russe. Un bon nombre d’entre eux sont profondément sincères, héroïques et idéalistes. Ils voient et sentent la force des idéaux que revendique bruyamment le Parti. Ils se rendent compte que les masses ont été trahies. Ils souffrent profondément du cynisme et du mépris que le Parti prône envers toute émotion humaine. La présence des komsomols dans les prisons politiques soviétiques, les camps de concentration et l’exil, et les risques incroyables que certains d’entre eux prennent pour s’enfuir de ce pays prouvent que la jeune génération n’est pas seulement composée d’individus serviles ou craintifs. Non, toute la jeunesse russe n’a pas été transformée en pantins, en fanatiques, ou en adorateurs du trône de Staline et du mausolée de Lénine.

La dictature est devenue une nécessité absolue pour la survie du régime. Car là où règnent un système de classes et l’inégalité sociale, l’État doit recourir à la force et à la répression. La brutalité d’un tel régime est toujours proportionnelle à l’amertume et au ressentiment qu’éprouvent les masses. La terreur étatique est plus forte en Russie soviétique que dans n’importe quel pays du monde civilisé actuel, parce que Staline doit vaincre et réduire en esclavage une centaine de millions de paysans entêtés. C’est parce que le peuple hait le régime que le sabotage industriel est aussi développé en Russie, que les transports sont aussi désorganisés après plus de seize années de gestion pratiquement militarisée ; on ne peut expliquer autrement la terrible famine dans le Sud et le Sud-Est, en dépit des conditions naturelles favorables, malgré les mesures les plus sévères prises pour obliger les paysans à semer et récolter, et malgré l’extermination et la déportation de plus d’un million de paysans dans les camps de travail forcé.

La dictature bolchevik incarne une forme d’absolutisme qui doit sans cesse se durcir pour survivre, qui supprime toute opinion indépendante et toute critique dans le Parti, à l’intérieur même de ses cercles les plus élevés et les plus fermés. Il est significatif, par exemple, que les bolcheviks et leurs agents, stipendiés ou bénévoles, ne cessent d’assurer au reste du monde que «tout va bien en Russie soviétique» et que «la situation s’améliore constamment». Ce type de discours est aussi crédible que les propos pacifistes que tient Hitler, alors qu’il accroît frénétiquement sa force militaire.

PRISE D’OTAGES ET PATRIOTISME

Loin de s’adoucir, la dictature est chaque jour plus impitoyable. Le dernier décret contre les prétendus contre-révolutionnaires, ou les traîtres à l’État soviétique, devrait convaincre même certains des plus ardents thuriféraires des miracles accomplis en Russie. Ce décret renforce les lois déjà existantes contre toute personne qui ne peut pas, ou ne veut pas, respecter l’infaillibilité de la Sainte Trinité — Marx-Lénine-Staline. Et les effets de ce décret sont encore plus drastiques et cruels contre toute personne jugée coupable. Certes, la prise d’otages n’est pas une nouveauté en Union soviétique.  On la pratiquait déjà lorsque je suis revenue vivre pendant deux ans en URSS. Pierre Kropotkine et Vera Figner ont protesté en vain contre cette tache noire sur l’écusson de la révolution russe. Maintenant, au bout de dix-sept années de domination bolchevik, le pouvoir a jugé nécessaire d’édicter un nouveau décret. Non seulement, il renoue avec la pratique de la prise d’otages, mais il punit cruellement tout adulte appartenant à la famille du criminel — supposé ou réel. Voici comment le nouveau décret définit la trahison envers l’État : «tout acte commis par un citoyen de l’URSS et qui nuit aux forces armées de l’URSS, à l’indépendance ou à l’inviolabilité du territoire, tel que l’espionnage, la trahison de secrets militaires ou de secrets d’État, le passage à l’ennemi, la fuite ou le départ en avion vers un pays étranger».

Les traîtres ont bien sûr toujours été fusillés. Ce qui rend ce nouveau décret encore plus terrifiant c’est la cruelle punition qu’il exige pour tout individu vivant avec la malheureuse victime ou qui lui apporte de l’aide, que le «complice» soit au courant du délit ou en ignore l’existence. Il peut être emprisonné, exilé, ou même fusillé, perdre ses droits civiques, et être dépossédé de tout ce qu’il a. En d’autres termes, ce nouveau décret institutionnalise une prime pour tous les informateurs qui, afin de sauver leur propre peau, collaboreront avec la Guépéou pour se faire bien voir et dénonceront aux hommes de main de l’État russe l’infortuné parent qui a offensé les Soviets.

Ce nouveau décret devrait définitivement balayer tout doute subsistant encore à propos de l’existence du communisme en Russie. Ce texte juridique ne prétend même plus défendre l’internationalisme et les intérêts du prolétariat. Le vieil hymne internationaliste s’est maintenant transformé en une chanson païenne qui vante la patrie et que la presse soviétique servile encense bruyamment: « La défense de la Patrie est la loi suprême de la vie, et celui qui élève la main contre elle, qui la trahit, doit être éliminé.»

Il est désormais évident que la Russie soviétique est, sur le plan politique, un régime de despotisme absolu et, sur le plan économique, la forme la plus grossière du capitalisme d’État.