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Histoire et résistance… « Vous ne pouvez pas être neutre dans un train en marche » (compilation pdf de réflexions d’Howard Zinn)

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Résistance 71

13 septembre 2017

Jo de JBL1960 a fait ce superbe PDF de nos traductions d’Howard Zinn depuis 2012 qui met superbement et sobrement en valeur la pensée critique de l’historien militant.

A lire et à diffuser sans aucune modération…

Compilation Howard Zinn « Vous ne pouvez pas être neutre dans un train en marche »(PDF)

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Réflexions (optimistes) sur l’histoire et son sens… (Howard Zinn)

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Ce qui suit est la traduction par nos soins d’extraits de réflexions, d’interventions publiques et d’entretiens de l’historien américain Howard Zinn, publiés dans son livre “Failure to Quit, Reflections of an Optimistic Historian”, ouvrage paru en 1993 aux éditions CCP (Common Courage Press)

Nous laissons nos lecteurs absorber ces pertinentes réflexions d’un grand historien et nous nous éclipsons de nouveau jusqu’au 10 septembre prochain environ…

Les PDF à lire et partager sans modération

Bonne lecture et à bientôt !…

~ Résistance 71 ~

 

“Ne pas connaître l’histoire, c’est comme être né hier.”
 » On ne peut pas être neutre dans un train en marche. »
(Howard Zinn)

 

Quelques réflexions d’un historien optimiste (1972-1993)

 

Howard Zinn

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 (août 2017) ~

 

Extrait d’un entretien avec David Barsamian (DB), journaliste, hôte d’émission de radio alternative politique émettant depuis Boulder, Colorado, en 1992…

DB: Vous êtes très friand de citer souvent la fameuse phrase de George Orwell: “Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent, contrôle le passé.”

HZ: […] Ce que je pense qu’Orwell veut dire est l’observation très importante que si vous pouvez contrôler l’histoire, le narratif, ce que les gens savent de l’histoire, si vous pouvez décider de ce qui sera (ou non) dans l’histoire des gens, alors vous pouvez ordonner leur façon de penser ; vous pouvez ordonner leurs valeurs. Vous pouvez de facto organiser les cerveaux en contrôlant la connaissance. Les gens qui peuvent faire cela, qui peuvent contrôler le passé sont de fait les gens qui contrôlent le présent. Les gens qui dominent les médias, qui font publier les livres scolaires et universitaires, qui décident de ce que sont et seront les idées dominantes de notre culture, ce qui sera dit et ce qui ne le sera pas.

DB: Qui sont-ils ? Qui sont ces “gardiens du passé” ? Pouvez commenter là-dessus…

HZ: Ils sont essentiellement riches et blancs. Parfois on réfère à l’histoire des riches hommes blancs. Il y a une histoire qui est faite, écrite par des hommes blancs riches. Non pas que les historiens soient riches et blancs, mais les gens qui font publier les livres le sont, les gens qui contrôlent les médias qui décident quel historien inviter sur les chaînes de grande écoute. Tous ces gens qui contrôlent les grands médias sont riches. […]

DB: Vous avez fait cet époustouflant commentaire disant que l’objectivité et l’érudition dans les médias et ailleurs ne sont pas seulement “dangereuses et trompeuses, mais qu’elles ne sont pas désirables”.

HZ: J’ai en fait dit deux choses à ce sujet que un, elles n’étaient pas possibles et deux elles n’étaient pas désirables.. Pas possible parce que toute l’histoire est une sélection d’un nombre infinis de faits. Dès que vous commencez à sélectionner, vous sélectionnez en rapport avec ce que vous croyez qui est important. Ce n’est déjà plus objectif. […]

Certaines personnes affirment être objectives. C’est la pire des choses à affirmer. Pourquoi ? Parce que vous ne pouvez pas l’être. […] Devant l’étendue des faits historiques, il n’est pas possible d’être objectif et quand bien même cela soit possible, ce n’est pas désirable. […] Nous devrions avoir l’histoire qui mette en valeur l’humain, les valeurs humaines et de fraternité, de paix, de justice et d’égalité. […]

DB: Comment filtrez-vous ces biais ? Le pouvez-vous ?

HZ: Comme je l’ai dit je possède mes propres penchants, ainsi si je parle ou écris quelque chose au sujet de Christophe Colomb, je vais essayer de ne pas cacher le fait que Colomb a fait une chose remarquable en traversant l’Atlantique et en s’aventurant dans des eaux et endroits inconnus. Cela demandait un grand courage physique à cette époque et de grandes qualités de marin et de navigation. L’évènement fut remarquable en bien des points. Je dois dire tout cela  afin de ne pas omettre ce que la plupart des gens voient de positif en Colomb, mais je dois aussi continuer pour dire et expliquer certaines choses à son propos qui sont bien plus importantes que ses qualités de marin, que le fait qu’il ait été très religieux. Je dois parler du traitement qu’il réserva aux gens qu’il trouva sur ce continent. La mise en esclavage, la torture, les exécutions, les assassinats gratuits, la déshumanisation de ces peuples. C’est aussi une chose très importante.

Il y a une façon très intéressante par laquelle vous pouvez formuler une phrase et qui va montrer ce sur quoi vous mettez plus d’importance et ceci aura deux résultats bien différents. Vous pouvez cadrer l’affaire Christophe Colomb de la façon dont l’a fait l’historien de Harvard Samuel Elliot Morison: Colomb a commis un génocide, mais c’était un marin extraordinaire. Il a accompli une chose absolument remarquable en trouvant ces îles de ce nouveau continent. Où est placée l’emphase ici ? Il a commis un génocide mais…. c’était un excellent marin. Moi je dis, il fut un bon marin, mais il a traité les autochtones avec la plus grande des cruautés et a commis un vaste génocide. Ceci représente deux façons bien différentes de narrer le même évènement. Tout dépend de quel côté du “mais” vous vous trouvez, vous montrez là votre penchant. Je pense qu’il est bon pour nous de mettre nos biais, nos penchants en direction d’une vision humaine de l’histoire.

DB: En plus d’annihiler la population indigène, les Européens ont dû mettre en place le marché des esclaves et amener des Africains pour travailler la terre.

HZ: Lorsque les Indiens furent décimés comme esclaves, c’est alors que le marché intercontinental prit place et qu’un autre génocide eut lieu, des dizaines de millions d’esclaves noirs furent amenés, mourant par millions dans le trajet au gré du temps, mourant aussi en grand nombre une fois à destination.

DB: Dans un article de l’intellectuel Alan Dershowitz, celui-ci parle de l’unicité de l’holocauste juif en termes de génocide, qu’il est la référence. Acceptez-vous cela ?

HZ: Chaque génocide est unique. Chaque génocide possède ses propres caractéristiques historiques. Mais je pense que c’est faux et nous devrions tous comprendre cela ; prendre un génocide et se concentrer dessus au prix de négliger les autres et agir comme s’il n’y avait eu qu’un seul grand génocide dans l’histoire du monde et que personne ne devrait rapporter les autres sous prétexte que c’est une pauvre analogie. […]

Il y a un point de vue qui perpétue une vision, une notion élitistes de l’histoire, l’idée que l’histoire est faite par le haut et que si nous voulons faire des changements, nous devons dépendre et faire confiance à nos présidents, à nos tribunaux, conseils d’état, notre congrès d’élus. Si l’histoire me montre quelque chose, c’est bien que nous ne pouvons en aucun cas dépendre de ces gens du haut de la pyramide pour qu’ils opèrent les changements nécessaires vers la justice, la paix ; non,  pour cela nous devons dépendre des mouvements sociaux, c’est ce que l’histoire nous enseigne.

Objections à l’objectivité (1989)

[…] Je ne pouvais possiblement pas étudier l’histoire de manière neutre. Pour moi, l’histoire a toujours été une bonne manière de comprendre et d’aider à changer ce qui n’allait pas dans le monde.

[…] Ainsi, le grand problème au sujet de l’honnêteté historique n’est pas le mensonge éhonté ; mais c’est l’omission ou la mise sous étiquette de trivialité de données importantes. Et là, de la définition du mot “important” va bien entendu dépendre des valeurs de chacun. […] Ainsi les historiens n’ont-ils pas été “objectifs” en regard de la guerre. […] Un bon nombre d’historien, dans l’atmosphère frigorifique de la guerre froide dans les années 1950, sélectionnèrent leurs faits historiques pour se conformer à la position du gouvernement.

[…] Ainsi, dans le cas des Etats-Unis, l’assassinat de plus d’un million de Vietnamiens et le sacrifice de la vie de 55 000 jeunes Américains furent perpétrés par des hommes hautement éduqués gravitant autour de la Maison Blanche, des gens qui auraient impressionné lors de l’examen du New York Times. Ce fut un Phi Beta Kappa McGeorge Blundy, qui fut un des chefs responsables du bombardement des civils en Asie du Sud-Est. Ce fut un professeur de Harvard, Henry Kissinger, qui fut le stratège derrière la guerre de bombardement secrète de pauvres villages paysans au Cambodge.

Arrières pensées sur le premier amendement de la constitution (1989)

Une des choses que j’ai vraiment tirée en lisant et étudiant l’histoire fut de commencer à être sérieusement désabusé par la notion de ce qu’est la démocratie. Plus je lis l’histoire, et plus il me semble que clairement quelque soit le progrès qui a été fait dans ce pays sur bien des points, quoi qu’il ait été fait pour le peuple, quelque droit qui ait été gagné, ceci n’a pas été fait par la délibération et la vision du congrès du peuple ni par la sagesse des différents présidents, ni des décisions ingénieuses de la Cour Suprême. Tout progrès accompli dans ce pays l’a été par les actions des gens ordinaires, par les citoyens, les mouvements sociaux. Pas de la Constitution…

En fait la constitution n’a eu aucune importance. Elle fut ignorée pendant plus d’un siècle. Le 14ème amendement (NdT: celui sur l’égalité des droits raciaux, qui n’existait pas dans la constitution originale puisque tous ceux qui l’ont écrite, à de très rares exceptions près, étaient blancs, riches et propriétaires d’esclaves…) n’a eu quasiment aucune signification jusqu’à ce que les noirs américains se soulèvent dans les années 1950 et 1960 dans le sud et créèrent des mouvements de masse dans les endroits les plus difficiles, plus durs, plus dangereux pour quiconque de se soulever, où que ce soit.

[…] En fait voilà ce qu’est la démocratie. C’est ce que des gens font au nom de besoins humains en dehors, parfois même contre la loi, même contre la constitution. Lorsque la constitution était en faveur de l’esclavage, les gens durent aller non seulement contre la loi mais aussi contre la constitution elle-même dans les années 1850 lorsqu’ils pratiquaient toute cette désobéissance civile contre la loi sur les esclaves fugitifs. Les gens doivent créer le désordre, ce qui va à l’encontre de ce qu’on nous a appris au sujet de la loi et de l’ordre dans la société  car “vous devez obéir à la loi” et “force reste à la loi”. Obéissez à la loi, obéissez à la loi. C’est une merveilleuse façon de contenir les choses n’est-ce pas ?…

[…] Au sujet de la liberté de parole (1er amendement de la constitution américaine), où allez-vous obtenir votre information ? Le gouvernement vous ment. Il dissimule l’information, la maquille, vous induit en erreur. Vous devez toujours avoir quelque chose à dire. Vous devez avoir des sources indépendantes d’information (NdT: Zinn écrivait ceci en 1989, si l’internet existait, il n’en était qu’à ses balbutiements et n’avait pas l’audience d’aujourd’hui. L’info indépendante était très rare. L’internet est la presse de Gütemberg 2.0, une seconde révolution de l’information…)

Il y a encore beaucoup à faire pour parler, dire ce que nous pensons… Nous avons besoin d’une information. Les gens doivent savoir, s’informer. Les gens doivent répandre l’information. C’est un boulot qui doit nous engager individuellement, tous autant que nous sommes, quotidiennement et non pas seulement de temps en temps.

C’est çà le boulot de la démocratie.

A quel point l’enseignement supérieur est-il libre ? (1991)

[…] L’environnement de l’éducation supérieure est unique dans notre société. C’est la seule situation où un adulte, qu’on regarde comme un mentor, est seul avec un groupe de jeunes gens pour une période de temps établie, définie, agréée et peut assigner n’importe quelle lecture qu’il ou elle choisit aussi bien que de discuter avec ces jeunes gens de quelque sujet que ce soit sous le soleil. Il est vrai que le sujet peut être défini dans le cadre d’un curriculum, par le catalogue de la description du cours et des prérogatives éducatives, mais ceci est bien peu de chose comme obstacle pour un enseignant direct et imaginatif, spécifiquement en littérature, philosophie et en sciences sociales comme l’histoire, qui offrent des possibilités illimitées de discussions libres sur des sujets d’ordre politique et social. Pourtant, c’est exactement cette situation, dans les salles de classe de l’enseignement supérieur, qui effraie au plus haut point les gardiens, les cerbères du statu quo.

Et pourtant, lorsque les professeurs utilisent de facto cette liberté, introduisant de nouveaux sujets, de nouvelles lectures, des idées folles, défiant l’autorité, critiquant la “civilisation occidentale”, perturbant la classification des “grands livres de la littérature occidentale” comme établie par certaines autorités éducatives du passé, alors les “gardiens de la haute culture” auto-proclamés deviennent des chiens enragés.

[…] Lorsque j’ai enseigné l’histoire américaine, j’ai ignoré les canons de l’orthodoxie, ces livres dans lesquels les personnes héroïques étaient systématiquement les présidents, les généraux, les industriels, les grands entrepreneurs. Dans ces manuels, les guerres étaient traitées comme des problèmes de stratégie militaire et aucunement des problèmes moraux. Christophe Colomb, Andrew Jackson et Theodore Roosevelt étaient vus comme des héros de la “démocratie” en marche, sans un mot sur les objets de leur violence.

J’ai suggéré que l’on approche Colomb et Jackson du point de vue de leurs victimes, que nous regardions plus en détail la réussite magnifique du chemin de fer transcontinental du point de vue des ouvriers irlandais et chinois, qui moururent par milliers en le construisant.

Commettais-je alors ce terrible pêché qui fait bouillir les fondamentalistes d’aujourd’hui: “politiser le programme d’histoire ?..” Y a t’il un seul rendu d’une loi constitutionnelle, une seule narration d’un fait historique ayant trait aux Etats-Unis, qui puissent échapper à être vu depuis un angle politique ?

[…] Dans mon enseignement, je n’ai jamais caché mes vues politiques: mon dégoût de la guerre et du militarisme, ma colère contre l’inégalité raciale, ma croyance en un socialisme démocratique, en une distribution juste de la richesse du monde. Prétendre à une “objectivité” qui soit à la fois impossible et indésirable me semblait être malhonnête.

Je disais le plus clairement du monde au début de chaque cours que je donnerai mon point de vue sur le sujet que nous discuterions, que je serai le plus équitable possible avec les autres points de vue et que je respecterai au plus haut point le droit des élèves d’être en désaccord avec moi…

L’éducation supérieure, bien qu’ayant quelques privilèges spéciaux, est toujours bien entendu partie intégrante du système américain, qui est un système de contrôle ingénieux et très sophistiqué. Il n’est pas totalitaire ; ce qui permet toujours de l’appeler une “démocratie” est qu’il permet des fenêtres de liberté sur la base établie que rien ne mettra en danger la forme générale que prend le pouvoir et la richesse dans la société… Et oui, il y a en fait une certaine liberté d’expression dans le monde universitaire et académique. Comment puis-je à l’université de Boston ou Noam Chomsky au MIT ou David Montgomery à Yale, nier que nous avons plus de liberté à l’université que n’en aurions jamais eu dans le monde des affaires ou toute autre profession ? Mais ceux qui nous tolèrent savent très bien que nous sommes peu nombreux, que nos élèves aussi excité(e)s soient-ils/elles par les idées nouvelles, sortiront de l’université pour affronter un monde fait de pression et d’exhortations à la prudence. Ils savent aussi qu’ils peuvent nous citer comme des exemples de l’ouverture d’esprit du monde académique et du système à toutes les idées possibles.

[…] Ai-je eu une liberté d’expression dans mes salles de classes ? J’en ai eu une parce que j’ai suivi le précepte d’Aldous Huxley: “Les libertés ne sont pas données, elles sont saisies.”

Guerres justes et injustes (1991)

[…] Ce qui souvent se cache derrière cette affaire du “on ne peut rien faire au sujet de la guerre…” et du “la guerre, soyez réalistes, acceptez-la, essayez juste de rester en périphérie…” Le plus souvent, quelques minutes dans une discussion au sujet de la guerre ou d’une guerre, quelqu’un va dire: “de toute façon, c’est dans la nature humaine.” N’entendez-vous pas cela souvent ? Vous mettez un groupe de gens à parler de la guerre et à un moment donné, quelqu’un va dire: “c’est la nature humaine.” Il n’y a de fait absolument aucune preuve de cela. Il n’y a aucune évidence, aucune preuve génétique, pas de preuve biologique. Tout ce que nous avons ce sont des faits historiques et ceci n’est en rien la preuve d’une quelconque “nature humaine”, par contre c’est la preuve de circonstances.

Il n’y a pas de preuve biologique, génétique ni anthropologique. Quelle est la preuve anthropologique ? Vous étudiez ces “tribus primitives” comme les anthropologues les appellent, regardez ce qu’elles font et dites: “ah ! ces tribus sont féroces”, ou “ah ces tribus sont gentilles et pacifiques.” Rien n’est clair.

Et l’histoire alors ? Et bien il y a une histoire des guerres et il y a aussi une histoire de la gentillesse et de la compassion, de l’empathie.

[…] On n’a pas besoin d´étudier longtemps l’histoire des Etats-Unis pour voir et comprendre qu’elle est une longue histoire d’agression. De fait, une longe histoire d’agression ouverte et sans fioritures. […]

Christophe Colomb, les Indiens et le progrès humain de 1492 à 1992

George Orwell, qui était d’une grande sagesse, écrivit: “Qui contrôle le passé contrôle le futur et qui contrôle le présent contrôle le passé.” En d’autres termes, ceux qui dominent notre société sont en position de faire écrire nos histoires. Et s’ils peuvent faire cela, ils peuvent alors décider de nos futurs. Voilà pourquoi l’histoire, le narratif de l’affaire Christophe Colomb est très important.

Laissez-moi faire une confession. J’en savais très peu au sujet de Colomb jusqu’à il y a environ 12 ans quand j’ai commencé à écrire mon livre “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”. J’avais un doctorat en histoire de l’université de Colombia, c’est à dire que j’avais l’entraînement et la formation adéquats d’un historien, mais ce que je savais de Colomb était grosso modo ce que je savais de lui depuis l’école primaire. Quand j’ai décidé d’écrire “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, j’ai aussi décidé d’en savoir plus sur lui. J’avais déjà conclus que je ne voulais pas écrire un survol de plus de l’histoire des Etats-Unis, je savais que mon angle d’approche serait différent. J’allais écrire au sujet des Etats-Unis depuis l’angle de vue de ces gens qui avaient été largement négligés par l’histoire classique et ses livres d’histoire: les indigènes de l’endroit, les esclaves africains importés, les femmes, les ouvriers et paysans, qu’ils soient natifs ou immigrants.

Je voulais raconter l’histoire du progrès industriel de la nation non pas du point de vue des Rockefeller, Carnegie et des Vanderbilt, mais du point de vue de ces gens qui travaillaient pour eux, dans leurs mines, dans leurs champs pétroliers et qui ont perdu leurs membres, leur santé ou leur vie en construisant leurs chemins de fer.

[…] Ainsi donc, comment devais-je raconter l’histoire de Colomb ? J’en conclus alors que je devais la raconter vue des yeux de ceux qui étaient là lorsqu’il arriva, ces gens qu’on appela “Indiens” parce qu’il croyait qu’il était en Asie.

[à lire pour plus de détails, notre traduction d’Howard Zinn: “Christophe Colomb et la civilisation occidentale” en deux parties, publiées en Septembre 2012 ~ https://resistance71.wordpress.com/2012/09/12/howard-zinn-ou-lhistoire-sous-bonne-influence-christophe-colomb-et-la-civilisation-occidentale1ere-partie/ )

[…] Les expéditions de Colomb ont-elles marqué la transition de la sauvagerie à la civilisation ? Quid de la civilisation amérindienne qui s’est construite au cours des millénaires avant l’arrivée de Colomb (NdT: dans la période dite “pré-colombienne”…) ? Las Casas et autres se sont émerveillés de l’esprit de partage et de générosité qui marqua les sociétés indiennes, les bâtiments communaux dans lesquels ils vivaient, leur sensibilité esthétique, l’égalitarisme notamment entre les hommes et les femmes.

Les colons britanniques d’Amérique du Nord furent stupéfaits du niveau de démocratie de la confédération des nations iroquoises, qui occupaient les terres de ce qui est aujourd’hui les états de New York et de Pennsylvanie, (NdT: l’Ontario et le Québec dans leurs parties aujourd’hui canadiennes). L’historien américain Gary Nash décrit la culture iroquoise: “Pas de lois ni de décrets ni d’ordonnances, pas de sheriffs ni de policiers, pas de juges no de jurés, pas de tribunaux ni de prisons, cet appareil autoritaire des sociétés européennes, ne pouvaient être trouvés dans les forêts du nord-est avant l’arrivée des Européens. Et pourtant, des limites de comportement acceptable étaient bien établies. Bien qu’étant très fiers de l’autonomie individuelle, les Iroquois maintenaient néanmoins un strict sens du bon et du mauvais…

Au cours de son expansion territoriale vers l’Ouest, la nouvelle nation des Etats-Unis vola les terres indiennes, massacra les indigènes lorsqu’ils résistèrent, détruisit leurs ressources en nourriture et leurs abris, les poussa dans des sections territoriales de plus en plus petites et organisa la destruction systémique de la société indienne.

[…] Ainsi, regarder le passé et Colomb de manière critique, c’est lever toutes ces questions au sujet du progrès, de la civilisation, de nos relations les uns avec les autres, de notre relation avec le monde naturel.

Vous avez probablement déjà entendu, comme cela m’est souvent arrivé, qu’il est en fait mal pour nous de traiter l’histoire de Colomb de la façon dont nous le faisons. Ce qu’ils nous disent en substance est ceci: “Vous prenez Colomb hors de son contexte, vous le regardez et l’analysez avec vos yeux et votre pensée du XXème siècle. Vous ne devez pas superposer les valeurs de notre temps sur des évènements qui ont eu lieu il y a plus de 500 ans. C’est a-historique.

Je trouve cet argument bizarroïde. Veut-il dire que la cruauté, l’exploitation, la veulerie, la mise en esclavage, la violence systémique contre des peuples sans défense ou presque, sont des valeurs péculières au XVème et XVIème siècles ? Que nous au XXème siècle sommes bien au-delà de tout çà ?… N’y a t’il pas certaines valeurs qui sont communes de l’époque de Colomb et de la nôtre ? La preuve de cela est que de son temps comme du nôtre, il y a eu des esclavagistes, des exploiteurs, de son temps comme du nôtre, il y a aussi eu ceux qui ont protesté contre ces ignominies, au nom de la dignité et des droits humains.

[…] Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour regarder le monde et son histoire d’un autre point de vue que celui sans cesse proposé. Nous devons le faire si nous voulons ce nouveau siècle qui vient être différent, si nous ne voulons pas qu’il soit un siècle américain, ou un siècle occidental ou un siècle blanc, ou un siècle mâle ou celui de quelque nation ou quelque groupe que ce soit, mais enfin un siècle de l’humanité.

Refus d’abandonner (1990)

Je peux comprendre le pessimisme, mais je n’y crois pas. Ce n’est pas simplement une affaire de croyance, mais de preuve historique. Juste suffisamment pour donner espoir, car pour l’espoir nous n’avons pas besoin de certitude mais seulement de possibilité.

[…] Il est certain que l’histoire ne recommence pas avec chaque décennie qui passe. Les racines d’une ère poussent et fleurissent dans des ères subséquentes. Des êtres humains, des écrits, des transmissions invisibles de toutes sortes, portent des messages au travers des générations. J’essaie d’être pessimiste pour faire comme certains de mes amis. Mais je pense aux décennnies passées et regarde autour de moi et là il m’apparaît que si le futur n’est pas certain, il est néanmoins possible.

= = =

Repose en paix Howard Zinn, grand historien de notre temps, ton héritage de pensée critique et humaniste est intarissable. 

Résistance 71

“Ce que l’histoire révisionniste nous enseigne est que notre inertie de citoyens à abandonner le pouvoir politique à une élite a coûté au monde environ 200 millions de vies humaines entre 1820 et 1975. Ajoutons à cela la misère non dite des camps de concentration, des prisonniers politiques, de l’oppression et de l’élimination de ceux qui essaient de faire parvenir la vérité en pleine lumière… Arrêtons le cercle infernal du pillage et des récompenses immorales et les structures élitistes s’effondreront. Mais pas avant que le majorité d’entre nous trouve le courage moral et la force intérieure de rejeter le jeu frauduleux qu’on nous fait jouer et de le remplacer par les associations volontaires ou des sociétés décentralisées, ne s’arrêteront le pillage et le massacre.”

~ Antony Sutton, historien, et professeur de sciences politiques, Stanford U, 1977 ~

Résistance politique: Message (posthume) aux pessimistes (Howard Zinn)

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Une merveilleuse victoire

 

Howard Zinn (2007)

 

Source: http://howardzinn.org/a-marvelous-victory/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistsnce 71 ~

 

Dans ce monde de guerre et d’injustice, comment une personne peut-elle demeurer socialement engagée, motivée à la lutte et demeurer saine sans s’épuiser mentalement ni devenir résignée ou cynique ? j’ai totale confiance non pas dans ce que le monde va s’améliorer, mais dans ce que nous ne devons pas abandonner la partie avant que toutes les cartes n’aient été jouées. La métaphore est délibérée: la vie est un pari. Ne pas jouer est se condamner à ne jamais gagner. Jouer, agir, est de créer au moins une possiblité de changer le monde.

Il y a une tendance à penser que ce que nous voyons en ce moment va persister. Nous oublions à quel point nous avons souvent été étonnés par l’effondrement soudain des institutions. Par le changement extraordinaire de la pensée des gens, par l’éruption inattendue de la rébellion contre les tyrannies, par l’effondrement rapide des systèmes de pouvoir qui semblent pourtant invincibles.

Ce qui ressort de l’histoire des quelques derniers siècles, c’est son imprévisibilité flagrante. Une révolution pour renverser le tsar de Russie dans le plus limaçon des empires semi-féodaux non seulement a déclanché des puissances impérialistes avancées, mais prît Lénime lui-même par surprise et il dût se hâter vers Pétrograd en train. Qui aurait prédit le changement bizarre lors de la seconde guerre mondiale, le pacte germano-soviétique et ces photos embarassantes de Von Ribbentrop serrant la main de Molotov, puis l’armée allemande envahissant la Russie, apparemment invincible, causant des dégâts colossaux et étant repoussée aux portes de Stalingrad sur la frontière Ouest de Moscou, suivie de la défaite de l’armée allemande, du siège de Berlin et du bunker d’Hitler attendant la mort ? Puis le monde post-seconde guerre mondiale, prenant une forme que personne n’avait prédit par avance: la révolution chinoise, la tumultueuse et violente révolution culturelle, puis un autre renversement, la Chine de l’après Mao renonçant à ses idées ferventes et ses institutions, s’ouvrant à l’occident, câlinant les entreprises capitalistes, troublant tout le monde.

Personne n’a vu la désintégration si rapide du vieil empire occidental après la guerre ou la grande variété de sociétés qui seraient créées dans les nations nouvellement indépendantes, du socialisme villageois de Nyerere en Tanzanie à la folie de l’Ouganda voisin d’Idi Amin. L’Espagne devint aussi un autre étonnement. Je me souviens d’un vétéran de la brigade Abraham Lincoln qui me disait qu’il ne pouvait pas imaginer le fascisme espagnol tomber sans une guerre des plus sanglantes. Mais après le départ de Franco, une monarchie parlementaire s’en vint, ouverte aux socialistes, aux communistes, aux anarchistes, à tout le monde.

La fin de la seconde guerre mondiale laissa deux super puissances dans le monde ayant leur sphère d’influence respective, rivalisant pour le pouvoir militaire et politique. Et pourtant elles furent incapables de contrôler tous les évènements, même dans ces parrties du monde considérées comme faisant partie de leur sphère. L’échec de l’URSS en Afghanistan, sa décision de se retirer après près d’une décennie d’une sale intervention militaire, fut la plus forte preuve que détenir des armes thermnucléaires ne garantit nullement la domination sur une population bien déterminée à ne pas céder.

Les Etats-Unis ont dû faire face à la même réalité dans leur guerre ouverte en Indochine, perpétrant les pires bmbardements que cette péninsule n’ait subi de son histoire, que dis-je de l’histoire du monde, et pourtant la puissance américaine fut forcée de se retirer. Nous voyons tous les jours dans les manchettes des journaux des instances d’échec des présumés puissants sur les présumés faibles et sans défense, comme en Bolivie et au Brésil, où des mouvements populaires ouvriers et les pauvres ont élu de nouveaux présidents ayant juré de lutter contre le pouvoir entrepreneurial destructeur…

En contemplant ce catalogue d’énormes surprises, il devient clair que la lutte pour la justice ne doit jamais être abandonnée à cause de l’apparente puissance de ceux qui ont les armes et l’argent et qui semblent invincibles dans leur détermination à s’accrocher au pouvoir. Ce pouvoir apparent a , encore et encore, été prouvé vulnérable aux qualités humaines bien plus chétives que leurs bombes et leurs dollars: la ferveur morale, la détermination, l’unité, l’organisation, le sacrifice, l’intelligence, l’ingénuité, le courage, la patience, que ce soit par les noirs de l’Alabama et d’Afrique du Sud, aux paysant du Salvador, du Nicaragua et du Vietnam ou des ouvriers et des intellectuels de Pologne, de Hongrie et d’URSS. Aucun froid calcul de l’équilibre du pouvoir ne doit empêcher les gens d’agir sachant que leur cause est juste.

J’ai pourtant bien essayé de faire comme mes amis et d’entrer en pessimisme au sujet des affaires du monde (sont-ce juste mes amis ?), mais je passe mon temps à rencontrer des gens, qui en plus de toutes ces choses terribles se produisant partout, me donnent de l’espoir. Où que j’aille, je trouve des gens, spécifiquement des jeunes gens, sur lesquels le futur repose. Et au-delà d’une poignée d’activistes, il semble y avoir des centaines, des milliers et plus qui sont ouverts à des idées non-orthodoxes ; mais ils tendent à ne pas connaître l’existence des uns des autres et donc, bien qu’ils persistent, ils le font avec cette patience désespérée de Sisyphe poussant sans relâche sa pierre au sommet de la montagne. J’essaie de dire à chaque groupe qu’ils ne sont pas seuls et que les mêmes gens qui sont désemparés par l’absence d’un mouvement national sont eux-mêmes la preuve du potentielle d’un tel mouvement.

Le changement révolutionnaire ne vient pas d’un évènement cataclysmique (faites attention à de tels moments !!), mais par une succession sans fin de surprises, bougeant en zig-zag vers une société plus décente. Nous n’avons pas à nous engager dans de grandes actions héroïques pour participer au processus du changement. De petites actions, lorsqu’elles sont multipliées par des millions de gens, peuvent tranquillement devenir le pouvoir qu’aucun gouvernement ne peut supprimer., un pouvoir qui peut transformer le monde.

Même lorsque nous ne “gagnons” pas, il y a du plaisir et de la satisfaction dans le fait que nous avons été impliqués, avec d’autres gens, dans quelque chose qui vaut la peine. Nous avons besoin d’espoir. Un optimiste n’est pas nécessairement un siffleur insouciant dans les ténèbres de notre époque. Avoir de l’espoir dans les mauvaises périodes n’est pas être stupidement romantique. Cela est basé sur le fait que l’histoire humaine est une histoire non seulement de concurrence et de cruauté mais aussi de compassion, de sacrifice, de courage et de bonté.

Ce sur quoi nous choisissons d’insister dans cette histoire complexe déterminera nos vies. Si nous ne voyons que le pire, cela détruit notre capacité à entreprendre. Si nous nous rappelons ces époques et ces endroits, et il y en a tant, où les gens se sont comportés de manière si magnifique, cela énergétise, nous pousse à agir et lève au moins la possibilité de renvoyer ce monde toupie tourner dans une différente direction, Et si nous agissons, même petitement, nous n’avons pas à attendre pour un quelconque grand futur utopique. Le futur est une infinie succession de présents et vivre maintenant de la manière dont nous pensons que les êtres humains devraient vivre, en défi de tout ce qui est malsain et mauvais autour de nous, est déjà en soi une merveilleuse victoire.

Résistance politique: l’histoire comme moteur de l’esprit de rébellion (Howard Zinn)

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L’esprit de rébellion

 

Howard Zinn

 

Colonne parue dans le Boston Globe du 4 Juillet 1975

 

Source: http://howardzinn.org/spirit-of-rebellion/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

En écrivant un article qui paraîtrait pour l’édition du 4 Juillet 1975 (NdT: 4 juillet est la fête nationale des Etats-Unis, la fête de leur “indépendance”…) du quotidien du Boston Globe, je voulais me démarquer complètement des célébrations traditionnelles de ce jour d’indépendance, dans lequel l’esprit de ce document, incluant son appel à la rébellion et à la révolution, manquait le plus souvent. L’article fut publié sous le titre “Le pont de Brooklyn et l’esprit du Quatre”.

A New York, une petite armée de policiers, virés et en colère, bloquaient le pont de Brooklyn et les éboueurs laissent les déchets s’amonceler dans les rues. A Boston, quelques jeunes à Mission Hill occupent illégalement une maison abandonnée pour protester contre la démolition d’un voisinage. Et des anciens, retraités, pouvant à peine survivre de leurs maigres revenus, sont en lutte contre la maison Edison de Boston dans une tentative d’empêcher une augmentation du prix de l’électricité.

Donc, tout çà à l’air d’un bon 4 Juillet, avec un esprit de révolte propre à la déclaration d’indépendance.

La déclaration, adoptée il y a 199 ans aujourd’hui dit (bien que ceux hauts-placés n’aiment pas qu’on leur rappelle…), que le gouvernement n’est pas sacré, qu’il est mis en place pour donner au peuple un droit égal à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur et que s’il échoue à le faire, nous, le peuple, avons “le droit de le changer ou de l’abolir.”

La Déclaration de l’Indépendance devint un embarassement pour les pères fondateurs des Etats-Unis presqu’immédiatement. Quelques soldats de George Washington n’aimaient pas les riches de New York, de Boston et de Philadelphie, ceux qui profitaient grassement de la guerre. Lorsque le congrès continental en 1781 vota le demi-salaire à vie pour les officiers de la révolution et rien pour les soldats enlistés, il y eu des mutineries dans les rangs militaires dans le New Jersey et en Pennsylvanie. Washington ordonna que deux jeunes mutins soient fusillés “pour l’exemple”. Les pelletés de terre ensevelissant leurs corps enterrèrent aussi les mots de la Déclaration, qui n’avait que cinq ans et qui ignorait déjà que “tous les hommes sont créés égaux.”

Les esclaves noirs de Boston prirent aussi ces mots très aux sérieux et pendant la révolution, pétitionnèrent le Tribunal Général du Massachussetts pour obtenir leur liberté ; mais la révolution de l’indépendance n’était pas de combattue pour eux.

Elle ne semblait pas être combattue pour les pauvres fermiers blancs non plus, qui, après avoir servi dans les rangs de l’armée durant la guerre, faisaient maintenant face à des impôts très élevés, à la saisie de leur bétail et de leurs maisons pour non paiement. Dans le Massachussetts occidental, ils s’organisèrent, bloquant les portes des tribunaux pour empêcher les expropriations et les saisies. Ce fut la rébellion de Shay. La milice finalement les mis en fuite et les pères fondateurs se dépéchèrent d’aller à Philadelphie pour y écrire la Constitution, pour mettre en place un gouvernement qui pourraient contrôler de telles rébellions.

Argumentant pour la Constitution, James Madison déclara qu’il briderait “une rage pour l’argent papier, pour une abolition des dettes, pour une division égale de la propriété ou tout projet impropre et tordu…

La Constitution des Etats-Unis prit alors la phrase directrice du document de la déclaration: “… le droit à la vie, la liberté et la poursuite du bonheur” et la changea en “.. le droit à la vie, la liberté et la propriété.” La Déclaration d’Indépendance n’était qu’un document historique, la Constitution devint la loi de la terre. (NdT: Notons que la DDHC, y compris celle de 1793 qui reconnaît le droit et la légitimité de se rebeller contre l’État tyrannique, fait aussi état de la propriété comme “droit inaliénable”… On reconnaît bien là la priorité de la bourgeoisie aux commandes…)

Les deux documents furent écris par des blancs. Beaucoup d’entr’eux étaient des propriétaires d’esclaves. Tous étaient des hommes. Les femmes se rassemblèrent en 1848 à Seneca Falls, New York, et adoptèrent leur propre déclaration: “Nous tenons ces vérités pour êtres évidentes d’elles-mêmes à savoir que les hommes et les femmes sont créés égaux…

La Constitution fut écrite par les riches, qui mirent en place une forme de gouvernement pour protéger leur propriété. Gerald Ford est toujours en train de le faire. Ils disent “c’est un bon gars”. Il a certainement été bon pour les affaires. Il a fait en sorte que les prix de l’essence et les factures de chauffage augmentent pour que les majors du pétrole engrangent un maximum de bénéfices. Il a mis son veto sur une loi permettant un taux d’intérêt pour les propriétaires de maison à 6% tandis que les 10 plus grosses banques de la nation ont engrangé plus de 2 milliards de dollars de bénéfices l’an dernier. Le chômage, les prix de la nourriture, des loyers augmentent, mais 7 milliards de dollars d’exonération d’impôt sont allés vers 160 000 personnes déjà bien riches l’an dernier d’après un rapport du congrès.

Pas étonnant du tout que l’esprit de révolte monte. Pas étonnant que même la police, payée pour être gardienne de la loi et de l’ordre et rendue au chômage une fois qu’elle a servie son but, attape un peu de cet esprit.

C’est parfaitement dans le ton pour ce 4 juillet, cet anniversaire de la Déclaration d’Indépendance.

Historien radical pour une histoire radicale garants de la pensée critique et du déboulonnage des dogmes ~ 2ème partie ~ (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, sciences et technologies with tags , , , , , , , , , , on 18 août 2014 by Résistance 71

« Toute recherche historique doit être contrôlable par ses lecteurs, spécialisés ou non. Cet impératif, qui constitue un des fondements de la pratique historique, exclut l’octroi privilégié à des auteurs sélectionnés de sources non accessibles au commun des chercheurs. »

« Que les historiens ‘hautement acclamés’ respectent les lois d’airain qui conditionnent la « liberté de leur atelier’: qu’ils dialoguent moins avec les prélats, les ministres, les ‘hommes d’affaires’, qu’avec les archives, accessibles à tous, dans le ‘silence’, et vérifiables par tous et que leurs stylos et/ou ordinateurs, libérés de la tutelle de l’argent ‘extérieur’ des missions privées ou publiques, ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative, la maîtrise et les instruments archivistiques… Quant aux jeunes chercheurs, il est urgent que, soustraits à la norme des ‘desiderata’ des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance ».
~ Annie Lacroix-Riz (Professeur d’histoire à l’université de Paris VII) ~

 

Qu’est-ce que l’histoire radicale ?

 

par Howard Zinn (1970)

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

De tels faits motivants se trouvent dans l’ensemble des données au sujet des gouvernements actuels. Ce qu’on voit au présent peut être attribué à un phénomène de passage; si la même situation se produit en différents points de l’Histoire, cela n’est plus un évènement transitoire, mais une condition de long-terme, ce n’est pas une abération, mais une déformité structurelle qui demande qu’on s’y attache sérieusement.

[…]

  1.   Nous pouvons exposer l’idéologie qui s’infiltre dans notre culture, en utilisant le mot “idéologie” dans le sens voulu par Mannheim de: “logique pour l’ordre des choses”. Il y a la sanctification ouverte du racisme, de la guerre, de l’inégalité sociale. Il y a aussi le plus subtile tissu de semies-vérités (”nous ne sommes pas comme les puissance impérialistes du XIXème siècle…”), les mythes nobles comme le “nous sommes nés libres”, les prétensions comme “l’éducation est la poursuite désintéressée de la connaissance”, la mystification de la réthorique comme “liberté et justice pour tous”, la confusion des idéaux et de la réalité comme la déclaration d’indépendance et son appel pour la révolution, dans notre tradition orale, le Smith Act et sa prohibition d’appeler à la révolution, l’utilisation de symbole pour obscurcir la réalité…

 

Plus l’éducation est répandue dans une société, plus la mystification pour cacher ce qui ne va pas doit être importante; la religion, l’école et l’écriture travaillent ensemble à cet effet. Ceci n’est pas une conspiration à l’œuvre, les privilégiés de la société sont aussi victimes de la mythologie ambiante que les enseignants, les prêtres et les journalistes qui la diffusent. Tous ne font que ce qui vient naturellement et ce qui vient naturellement est de dire ce qui a toujours été dit et de croire ce qui a toujours été cru.

L’Histoire possède une faculté spéciale de révéler l’ineptie de ces croyances, qui nous attachent au cadre social de nos pères. Elle peut aussi renforcer ce cadre avec une grande force, et l’a fait à bien des égards. Notre problème est de retourner le pouvoir de l’histoire, qui peut fonctionner des deux façons, pour démystifier. Je me rappelle des mots du sociologue iconoclaste E. Franklin Frazier à des étudiants noirs au cours d’un colloque nocturrne à Atlanta en Georgie: “Toute votre vie, les blancs vont ont raconté des sornettes, les prêtres vous ont raconté des sornettes, vos profs vous ont raconté des sorrnettes, je suis ici pour vous dépolluer.

Se rappeler la réthorique du passé et la mesurer avec le véritable passé, nous permettra peut-être de voir aux travers des sornettes actuelles, où la réalité est toujours en train de se dérouler et les anomalies pas toujours apparentes. […]

A la lumière de l’histoire de l’idée et des faits de l’expansionisme américain, ceci n’est pas très honorable. Le désastre du Vietnam ne fut pas comme l’a dit Schlesinger “une mauvaise application finale et tragique” de ces éléments, un errement d’une tradition historique plutôt bénigne, mais plutôt une autre application d’une volonté mortelle autour d’un peuple étranger en révolte.

[…]

  1. Nous pouvons recapturer ces quelques moments du passé qui ont montrés la possibilité d’une meilleure façon de vivre que ce qui a été dominant jusqu’à présent sur terre. Bouger les gens pour qu’ils agissent n’est pas suffisant pour développer leur sens de ce qui est mal, de montrer que les hommes de pouvoir ne sont pas dignes de confiance, de révéler que notre façon de penser est limitée, déformée, corrompue. On doit aussi montrer que quelque chose d’autre est possible, que des changements peuvent se produire. Autrement, les gens se retranchent dans leur bulle privée, le cynisme, le désespour et même la collaboration avec les puissants.

L’Histoire ne peut pas donner la confirmation que quelque chose de mieux est inévitable; mais elle peut mettre en évidence que c’est concevable. Elle peut montrer les moments où les êtres humains ont coopéré les uns avec les autres (l’organisation du réseau de métro par les blancs et les noirs, la résistance française à Hitler, les résultats positifs du mouvement anarchiste en Catalogne lors de la guerre d’Espagne). Elle peut trouver les époques où les gouvernements étaient capables d’un peu de compassion pour les peuples (la création de la Tennesse Valley Authority, l’aassistance médicale gratuite dans les pays socialistes, le principe de l’égalité des salaires lors de la Commune de Paris). Elle peut montrer des hommes et des femmes se conduisant en héros plutôt qu’en coupables ou en idiots (L’histoire de Thoreau ou de Wendell Phillips ou d’Eugene Debs. De Martin Luther King ou de Rosa Luxembourg). Elle peut nous rappeler que des groupes en apparence sans pouvoir ont gagné contre toute attente (les abolitionistes et le 13ème amendement de la constitution, le CIO et les grèves, le Vietminh et le FLN contre les Français).

La preuve historique a des fonctions spéciales. Elle donne du poids et de la profondeur à l’évidence, qui si seulement tirée de la vie contemporaire, pourrait paraître bien fragile. En faisant le portrait des mouvements humains au cours du temps, cela montre la réelle possibilité pour le changement. Même si le changement a été si inconséquent qu’il nous laisse désespéré aujourd’hui, nous avons besoin de savoir qu’un changement est toujours possible.

[…] Dans les moments où nous sommes enclins d’aller avec la condamnation générale de la révolution, nous devons nous rafraîchir l’esprit avec Thomas Jefferson et Tom Paine. En des termps où nous sommes sur le point de rendre les armes devant la glorification de la loi, Thoreau et Tolstoï peuvent raviver notre conviction en ce que la justice prévaut la loi.

[…]

Au vu des critères que je viens de mentionner, un rappel de cette tradition est de l’histoire radicale….

[L’historien] Genovese est troublé par le fait que les origines intellectuelles du radicalisme américain sont “orientées pour servir des buts politiques”. S’il critiquait seulement “l’assomption que la fabrication de mythe et la falsification de l’historiographie peuvent être d’une utilité politique” (par exemple l’histoire écrite par de soi-disants marxistes en mode staliniste), alors il pourrait avoir raison; mais il semble vouloir nous dire autre chose. Il nous dit que le travail historique ne devrait pas gérer le passé en termes de “standards moraux retirés du temps et de l’endroit.”

[…]

Le leurre du “temps et de ‘endroit” est le leurre de l’historien professionnel intéressé en “ma période” ou “mon sujet”. Ces particularités de temps et d’endroit peuvent-être très utiles en fonction de la question posée. Mais si la question posée est (comme pour Lynd): quel soutien pouvons-nous trouver dans le passé pour des valeurs qui semblent être intéressantes aujourd’hui ? Une bonne bordée de preuves circonstantielles n’est pas particulièrement importante. Seulement si aucune question présente n’est posée, alors le détail particulier, le détail riche, complexe et sans fin sur une période donnée, deviennent-ils importants sans discrimination. Et cela dirai-je, est une forme bien plus abstraite d’histoire, parce qu’elle est soustraite d’une préoccupation présente spécifique. Ceci maintiendrai-je, est une soumission à l’historiographie professionnelle absolue: Dites-moi le plus que vous le pouvez.

Similairement, la demande pour le “rôle de classe” en traitant les idées sur le droit naturel de Locke, Paine et d’autres, serait très importante si la question posée était: En quoi la teneur de la classe d’apartenance et les idées interagissent-elles l’une sur l’autre (pour mieux comprendre la faiblesse des deux pensées idéologiques et utopiques aujourd’hui). Mais pour l’objectif spécial de Staughton Lynd, une autre emphase est requise. Quans on focalise sur l’histoire avec certaines questions, beaucoup demeure inquestionné ; mais ceci est également vrai lorsqu’il a un manque de concentration.

Similairement au dogme professionnel qui requiert “temps et place”, se situe aussi un autre dogme parmi les intellectuels marxistes demandant “le rôle de classe” comme si cela était l’étalon de mesure de l’histoire radicale. Même si on remplace le déterminismne économique d’un marxisme brut avec “une classe sophistiquée d’analyse du changement historique” (comme Genovese est anxieux de le faire), discutant le mot classe comme “une mixture complexe dintérêts matériels, d’idéologies et d’attitudes psychologiques, ceci pourrait ou pas bouger le peuple vers un changement aujourd’hui. L’effet total de l’histoire sur la construction sociale d’aujourd’hui est le critère pour une véritable histoire radicale et non pas quelque extrait, standard absolu de méthodologie auquel les marxistes ainsi que d’autres peuvent être obsessivement attachés.

[…]

En résumé, tandis qu’il y a une valeur pour l’analyse spécifique de situations historiques particulières, il y a une autre forme de valeur pour déterrer des idéaux qui traversent les périodes historiques et donnent de la forces aux croyances qui ont besoin de renforcement aujourd’hui. Le problème est que même les historiens marxistes n’ont pas suffisamment prêté attention à l’admonition marxienne dans ses Thèses sur Feuerbach: “La dispute au sujet de la réalité ou de la non –réalité de la pensée qui est isolée de la pratique est purement une question scolastique.” Toute dispute au sujet d’une “véritable” histoire ne peut pas être résolue en théorie ; la véritable question est, laquelle des plusieurs histoires possiblement véridiques (sur la base de niveau élémentaire de la vérité factuelle) est-elle vraie, pas à la lumière d’une notion dogmatique quelconque mais à la lumière des besoins pratiques d’un changement social de notre temps ? Si les “fins politiques” dont Genevese nous met en garde contre et que Lynd embrasse ne sont pas les intérêts étriqués d’une nation ou d’un parti politique ou d’une idéologie, mais ces valeurs humanistes que nous n’avons pas encore atteintes, il est désirable que l’histoire serve des fins politiques.

  1. Nous pouvons montrer comment de bons mouvements sociaux peuvent mal finir, comment des leaders peuvent trahir leurs suiveurs, comment des rebelles peuvent devenir des bureaucrates, comme des idéaux peuvent devenir glacés et frigides. On a besoin de ceci comme correction à la foi aveugle que les révolutionnaires souvent donnent à leurs mouvements, leurs leaders, leurs théories, ainsi des acteurs futurs du changement social pourront éviter les pièges du passé. Pour utiliser la distinction de Karl Mannheim, l’idéologie est la tendance de ceux qui sont au pouvoir à falsifier, l’utopisme est la tendance de ceux hors du pouvoir à déformer. L’histoire peut nous montrer les manifestations de l’une comme de l’autre.

 

L’histoire devrait nous mettre en garde contre la tendance des révolutionnaires à dévorer leurs suiveurs, ainsi que les principes qu’ils professent. Nous devons nous rappeler de l’échec de la révolution américaine à éliminer l’esclavage et ce malgré les prétentions de la Déclaration d’Indépendance et l’échec de la nouvelle république de gérer justement les rebelles du Whiskey de Pennsylvanie malgré le fait qu’une révolution avait été combattue contre des impôts injustes. De la même manière, nous devons nous rappeler du cri de protestation contre les Français de la révolution dans son moment de trionphe par Jacques Roux et les pauvres de Gravillers, protestant contre les accapareurs et les profiteurs ou de Jean Varlet déclarant que “le despotisme est passé des palaces des rois au cercle d’un comité.” Les révolutionnaires, sans que cela n’atténue leur désir de changement, devraient lire le discours de Kroutchev au 20ème congrès du PCUS en 1956, racontant les cruautés paranoïaques de Staline.

Le point n’est pas de nous détourner des mouvements sociaux mais de faire de nous des participants critiques en montrant comment il est facile aux rebelles de se départir de leurs propres injonctions. Cela pourrait nous faire prendre conscience de nos propres tendances, de lire le discours de l’abolitioniste noir Theodore S, Wright à la convention d’Utica de 1837 à la société anti-esclavagisme de New York. Wright y critiqua l’esprit esclavagiste des abolitionistes blancs […]

L’histoire des mouvements radicaux peut nous rendre sensible a l’arrogance narcissique, à l’idolâtrerie aveugle de leaders, la substitution de dogme pour un regard attentif à l’environnement, au leurre du compromis quand les leaders d’un mouvement se retrouvent trop confortables avec ceux au pouvoir. Pour quiconque rendu joyeux par l’élection d’un socilaiste dans un état capitaliste, etc…

Pendant les discussions au Reichstag sur les mineurs en grève dans le bassin de la Ruhr (1905), le député Hue parla du program maximum du parti comme “utopique” et dans la presse socialiste de l’époque, il n’y a eu aucun symptome de révolte. A la première occasion sur laquelle le parti se démarqua de ses principes d’opposition inconditionnelle à toute dépense militaire, se contentant d’une simple abstention lorsque le premier crédit de 1 500 000 Marks fut voté pour la guerre contre les Hereros, cette remarquable inovation qui aurait sans nul soute provoqué tempête et fureur dans tout autre parti socialiste et d’une section de ses membres… cela ne fit se lever parmi les socialistes allemands que quelques protestations timides et éparses.

De telles recherches d’histoires de mouvements radicaux peuvent minimiser la tendance de rendre absolu ces instruments de partis, ces leaders de plateformes politiques qui doivent demeurer constamment sous observation. Que les révolutionnaires eux-mêmes sont sujets à la tradition et ne peuvent pas arrêter de penser à l’ancienne a été anticipé par Marx dans son remarquable passage d’ouverture de son “18 Brumaire de Louis Napolépn Bonaparte”:

“Les Hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas juste comme ils le désirent, ils ne la font pas sous des circonstances qu’ils ont choisi eux-mêmes, mais sous des circonstances trouvées directement, données et transmises du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants et juste lorsqu’ils semblent engagés à se révolutionner eux-mêmes et les choses, en créant quelque chose d’entièrement nouveau, c’est précisément dans ces époques de crise révolutionnaire qu’ils conjurent anxieusement les esprits du passé à leur service et leurs empruntent des noms, slogans de bataille, costumes afin de présenter la nouvelle scène de l’histoire du monde travestie de cet honneur du temps et de ce langage emprunté…”

Comment utiliser le passé pour changer le monde sans s’en encombrer, les techniques peuvent être affutées par une sélection judicieuse d’expériences passées ; mais l”équilibre délicat entre elles ne peut pas provenir seulement de données historiques, mais aussi d’une vision claire et focalisée des objectifs humains que l’histoire devrait servir.

L’histoire n’est pas inévitablement utile. Elle peut nous entraver ou nous libérer. Elle peut détruire la compassion en nous montrant le monde au travers des yeux du confortable ( “les esclaves sont heureux, écoutez-les chanter” ceci menant à “les pauvres sont heureux, regardez-les”). Elle peut opprimée toute résolution en agissant par une montagne de futilités, en nous divertissant dans des jeux intellectuels, par des “interprétations” prétentieuses, qui éperonne plus la contemplation que l’action en limitant notre vision dans une histoire de désastres sans fin et ainsi en faisant la promotion d’un retrait cynique des choses, en nous embrumant avec l’éclectisme encyclopédique des livres standards d’étude.

Mais l’histoire peut libérer nos esprits, nos corps, notre disposition à bouger, à nous engager dans la vie plutôt que de la contempler comme spectateur. Elle peut le faire en élargissant notre horizon, notre point de vue en y incluant les voix silencieuses du passé pour que nous puissions regarder au delà du silence du présent. Elle peut illustrer la folie de la dépendance aux autres pour résoudre les problèmes du monde que ce soit l’état, l’église ou tout autre bienfaiteur auto-proclamé. Elle peut révéler comment les idées ont été bourrées en nous par les pouvoirs de notre temps et que cela nous mène à étendre notre esprit au-delà de ce qui nous est donné. Elle peut nous inspirer en nous rappelant ces quelques moments du passé où les Hommes se sont vraiment comportés en êtres humains, prouvant ainsi que cela est possible. Elle peut aiguiser nos facultés critiques de façon à ce que même quand nous agissons, nous pensons aux dangers créés par notre propre désespoir.

Ces critères que je viens de discuter ne sont pas conclusifs. Ils ne sont qu’une ébauche de guide. Je pense que l’histoire n’est pas une cité bien ordonnée (malgré les belles étagères des bibliothèques), mais une jungle. Je serais un imbécile de clâmer que ma façon de voir est infaillible. La seule chose dont je suis vraiment sûr est que nous, qui plongeons dans cette jungle, avons besoin de penser à ce que nous faisons, parce qu’il y a un quelque part où nous voulons aller.

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Howard Zinn (1922-2010): Historien, professeur d’histoire contemporaine, professeur de science politique à l’université de Boston, activiste, dramaturge est sans nul doute un des historiens les plus influents du monde occidental. Chercheur, auteur prolifique, il était également un grand orateur pourvu d’une voix caractéristique et d’un sens de l’humour sec et grinçant qui rendait ses lectures et entretiens vibrants et excitants.

Zinn a relativement bien été traduit en français, ci-dessous une bibliographie non-exhaustive de son œuvre, classée de manière subjective dans l’ordre de ce qui nous apparaît être ses meilleures contributions (de ce qui a été traduit en français). Zinn disait toujours qu’il est impossible pour un historien d’être “objectif”, car la simple sélection de données historiographiques est déjà un bias en soi. Nous ne trahissons donc pas sa mémoire en classant son œuvre subjectivement…

Si vous voulez comprendre le pourquoi du comment de l’empire, le pourquoi le monde est régit par la dominance impérialiste américaine exercée crescendo depuis la fin du XIXème siècle…LISEZ HOWARD ZINN !

 

  • “Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours”, Agone, 2003
  • “L’impossible neutralité: Autobiographie d’un historien militant”, Agone, 2013
  • “Désobéissance civile: Sur la justice et la guerre”, Agone, 2010
  • “Se révolter si nécessaire, textes et discours de 1952 à 2010”, Agone, 2014
  • “Le XXème siècle américain: Une histoire populaire de 1890 à nos jours”, Agone, 2003

 

Pièce de théâtre:

  • “Karl Marx, le retour”, Agone, 2010
  • “En suivant Emma pièce historique en deux actes sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine ”, Agone, 2007

 

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Vidéos entretiens et conférences (en anglais, sélection non-exhaustive en rapport avec l’article présenté):

 

Howard Zinn sur Résistance 71:

https://resistance71.wordpress.com/howard-zinn/

Historien radical pour une histoire radicale garants de la pensée critique et du déboulonnage des dogmes ~ 1ère partie ~ (Howard Zinn)

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, science et nouvel ordre mondial, sciences, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 13 août 2014 by Résistance 71

“Dans mon enseignement, je n’ai jamais caché mes vues politiques: ma répugnance de la guerre et du militarisme, ma colère envers l’inégalité raciale, ma croyance en un socialisme démocratique, dans une redistribution juste et rationnelle de la richesse du monde. J’ai fait état de ma répugnance pour toute forme de harcèlement, que ce soit de nations puissantes envers de plus faibles, de gouvernements sur leurs citoyens, d’employeurs envers leurs employés ou par quiconque à droite ou à gauche, pense avoir le monopole de la vérité… Qu’ai-je appris au cours de ma vie ? Que les plus petits actes de résistance à l’autorité, s’ils sont persistants, peuvent mener à de larges mouvements sociaux. Que les personnes du commun sont capables d’actes extraordinaires de courage… Peut-être la chose la plus importante que j’ai apprise fut au sujet de la démocratie. Que la démocratie n’est pas nos gouvernements, nos constitutions, nos structures légales ; que bien trop souvent ceux-ci sont de fait, les ennemis de la démocratie.”
~ Howard Zinn
, “On ne peut pas être neutre dans un train en marche”, autobiographie, 1994 ~

 

Qu’est-ce que l’histoire radicale ?

par Howard Zinn (1970)

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

L’écriture historique (historiographie) a toujours un effet certain sur nous. Elle peut renforcer la passivité, elle peut nous activer. En tout cas, l’historien ne peut pas choisir d’être neutre, car il écrit dans un train en marche. Parfois ce qu’il/elle dit peut changer la vie d’une personne. En Mai 1968, j’ai écouté un prêtre catholique qui passait en jugement à Milwaukee pour avoir brûlé les archives d’un bureau de conscription militaire, dire (je paraphrase) comment il en était venu à commettre cet acte:

J’ai été formé à Rome. J’étais assez conservateur, je n’ai jamais brisé une règle du séminaire. Puis j’ai lu un livre d’un certain Gordon Zahn intitulé “Les catholiques allemands et la guerre d’Hitler”. Ce livre expliquait comment l’église catholique continuait ses activités normalement tandis qu’Hitler continuait les siennes. Le livre narrait comment les SS allaient à la messe, puis partaient râfler les juifs. Ce livre a changé ma vie. J’ai décidé que l’église ne devait plus jamais se conduire comme elle le fît dans le passé et que je ne devais pas me conduire de la sorte non plus.”

Ceci est incroyablement clair. Dans bon nombre de cas où les gens se tournent vers une autre direction, les causes sont si complexes, si subtiles, qu’elles sont souvent impossibles à tracer. Quoi qu’il en soit, nous sommes tous au courant que d’une manière ou d’une autre, des choses que nous avons lues ou entendues ont changé notre vision du monde et de la façon dont nous devions nous comporter. Nous savons qu’il y a eu beaucoup de gens qui n’ont pas fait l’expérience du mal eux-mêmes, mais qui sont devenus persuadés qu’il existait et qu’ils devaient s’y opposer. Ce qui nous rend humain est notre capacité d’atteindre par notre pensée au delà de nos capacités sensorielles immédiates, de ressentir à un degré moindre ce que d’autres ressentent totalement et peut-être d’agir sur un tel sentiment.

Ainsi je commence depuis l’idée d’écrire l’histoire de telle façon que de l’étendre aux sensibilités humaines et non pas de ce livre vers d’autres livres, mais le conflit de savoir comment les gens doivent vivre et si ils doivent vivre.

J’insiste sur une historiographie de la valeur. Pour ceux qui se rebelle toujours contre cela, malgré mon argument que cela ne détermine pas les réponses, seulement les questions; malgré ma plaidoirie pour qu’un travail esthétique, fait pour le plaisir, ait toujours sa place, malgré mon insistance sur le fait que notre travail est basé sur la valeur que nous le choisissions ou non, me fait pointer vers un secteur de l’éducation américaine où cette idée a été acceptée. Je parle des “études sur la culture noire américaine”, qui, depuis environ 1969, ont commencé a être adoptées à grande vitesse dans les universités de la nation.

Ces programmes sur l’étude de la culture noire-américaine ne prétendent pas introduire juste un autre sujet dans le domaine académique. Ils ont l’intention spécifique d’affecter la conscience des noirs et des blancs de ce pays afin de diminuer dans ces deux groupes la croyance pervasive de l’infériorité des noirs.

Cette tentative délibérée de pousser pour l’égalité devrait être rejointe et cela est ma suggestion, par des efforts similaires pour l’égalité nationale et de classe. Ceci viendra sûrement, tout comme les programmes sur la culture noire-américaine, non pas par une acceptance graduelle des arguments appropriés, mais par une crise si dangereuse qu’elle demandera un changement d’attitude très rapide. L’exhortation intellectuelle ne va probablement pas initier un nouvel élan d’écriture historique, mais cela pourra sûrement le soutenir et le faciliter.

Quel type de conscience fait-il bouger les gens vers des directions plus humanistes et comment des écrits historiques peuvent-ils créer la conscience d’un tel mouvement ? Je peux penser à cinq façons dont l’histoire peut-être utile. Ceci ne constitue qu’un début cahotant. Je ne veut pas étabir de formules. Il y aura des histoires écrites utiles qui ne tomberont pas dans les catégories pré-conçues. Je ne veux qu’aiguiser le point de focalisation pour moi-même et d’autres qui désireraient plutôt avoir leurs écrits guidés par une inspiration humaine plutôt que par une habitude professionnelle.

1- Nous pouvons intensifier, étendre, affuter notre perception d’à quel point les choses sont-elles mauvaises, pour les victimes du monde. Ceci devient un acte de moins en moins philanthropique dans la mesure où chacun d’entre nous, indiféremment de sa race, de sa position géographique ou de sa classe sociale, devient la victime potentielle d’une planète brûlée, irradiée. Mais même notre propre victimisation est séparée de nous par le temps et la fragilité de notre imagination, tout comme celle des autres est séparé de nous parce que nous sommes blancs, prospères et au sein des murs d’un pays si sur-armé que nous avons bien plus de chances d’être agresseurs qu’agressés.

L’histoire peut essayer de surrmonter ces deux cas de séparations. La progression fascinante d’un fait historique du passé peut avoir un plus grand effet sur nous que le cours actuel des choses et les discours sur les possibilités dangereuses de l’époque actuelle et ce pour une bonne raison: parce que nous connaissons la fin de cette histoire. Il est vrai qu’il y a une crainte, un effroi à la contemplation d’une guerre nucléaire, mais ce n’est qu’une contemplation dont les effets terribles et effrayant sont difficiles à accepter. Il est vrai que notre préoccupation de la prolifération des bombes à hydrogène est magnifiée à la lecture des comptes-rendus de Barbara Tuchman sur la venue de la première guerre mondiale. La guerre était pressante de partout. Les gouvernements se débatirent pour l’éviter, mais rien n’y fît.

[…]

D’autres types de séparations des gens défavorisés du monde, les noirs, les pauvres, les prisonniers, sont parfois plus facile à surmonter dans le temps que dans l’espace, d’où la valeur et l’utilité du rappel, de la recollection historique. Les biographies de Malcolm X et de Frederick Douglass sont toutes deux parties intégrantes de l’histoire, une simplement plus récente que l’autre. Toutes deux attaquent notre suffisance. Ainsi que le sont également celles de noirs dans les ghettos brûlant des bâtiments aujourd’hui, mais les autobiographies font quelque chose de spécial: elles nous permettent de regarder de très près, attentivement, personnellement, derrière l’impersonalité de ces noirs sur les écrans. Elles envahissent nos maisons, ce que les noirs des ghettos n’ont pas encore fait et nos esprits, que nous avons tendance à durcir contre les demandes du maintenant. Elles nous disent à un degré moindre, ce que c’est que d’être noir d’une manière dont tous les clichés libéraux au sujet du “Négro” opprimé ne pourront jamais faire. Et ainsi, elles insistent pour que nous agissions, elles expliquent pourquoi les noirs agissent. Elles nous préparent sinon à intitier, du moins à répondre.

L’esclavage est terminé, mais sa dégradation prend maintenant d’autres formes du fond desquelles demeure la croyance non-dite que la personne noire n’est pas exactement un être humain. Le rappel de ce qu’est l’esclavage, de ce que sont les esclaves, aide à attaquer cette croyance. Prenez la lettre que Frederick Douglass écrivit à son ancien maître en 1848, au 10ème anniversaire de son évasion:

J’ai décidé d’attendre ce jour pour vous contacter parce que c’est l’anniversaire de mon émancipation… Il y a juste 10 ans, par un beau matin de Septembre, j’étais un pauvre esclave tremblant au son de votre voix, se lamentant d’être un homme. Bien que je ne fus qu’un enfant de six ans, je décidais de m’enfuir. Le tout premier effort mental dont je me souvienne, est cette tentative de résoudre ce mystère: pourquoi suis-je un esclave ? Lorsque j’entendis un gardien fouetter une femme esclave et entendit ses petits cris implorant, je m’en fus vers le coin de la cloture, fondis en larmes et me posai sans cesse ce mystère, c’est alors que je pris la décision de m’enfuir un jour… J’interprête de cette façon la moralité de mon acte: Je suis ce que je suis et vous êtes ce que vous êtes, nous sommes deux êtres différents. Ce que vous êtes, je le suis. Je ne vous suis pas attaché par nature ni vous à moi… En vous quittant, je n’ai fais que reprendre ce qui m’appartenait…”

Pourquoi devons nous regarder en arrière jusqu’à ces jours de l’esclavage ? L’expérience de Malcom X en notre époque n’est-elle pas suffisante ? Je vois deux raisons majeures de faire un retour en arrière. L’une est qu’en devant gérer le passé nous baissons notre garde, parce que nous commençons à penser que c’est fini, que nous n’avons rien à craindre en en absorbant la totalité. Il s’avère que nous avons tort, parce que cela nous touche et nous affecte directement, bien plus que ce que nous le pensons, et quand nous l’avons reconnu, il est trop tard, nous avons été touché, bouleversé. Une autre raison est que le temps ajoute de la profondeur et de l’intensité à un problème qui autrement semblerait être éphémère et susceptible d’être ignoré […]

L’histoire peut-elle aussi aiguiser notre perception de cette pauvreté cachée de la vue par le feuillage des banlieues ? Les pauvres, comme les noirs, deviennent invisibles dans une société aveuglée par l’éclat de son propre luxe. Il est vrai que nous pouvons être rappelés à leur existence, comme nous le fûmes aux Etats-Unis dans les années 1960 quand nos sensibilités avaient été aiguisées par la révolte des droits civiques et notre tolérance et patience envers le gouvernement, usées par la guerre du Vietnam. A cette époque, des livres comme celui de Michael Harrington “L’autre Amérique”, nous avaient frappé, sans avoir besoin de retourner en arrière, simplement en nous donnant un périscope pour voir au coin de la rue et simplement en demandant que nous regardions.

L’histoire peut aider quand elle nous montre comment d’autres gens en situation similaire, en d’autres temps, furent aveuglés par le comment leurs voisins vivaient, dans la même ville. Supposez qu’au beau milieu de cette “prospérité” des années 1950, nous avions lu à propos des années 1920, une autre époque d’affluence. En regardant bien, on aurait pu trouver le rapport du sénateur Burton Wheeler du Montana, enquêtant sur les conditions de vie en Pennsylvannie pendant les grèves des mineurs de charbon de 1928:

Toute la journée j’ai écouté des histoires à briser le cœur, de ces femmes évincées de leurs maisons par les compagnies minières. J’ai écouté les plaidoiries à faire pitié de jeunes enfants pleurant pour du pain. Je restais médusé à l’audition d’histoires incroyables d’hommes battus par des milices privées. Ceci fut une expérience choquante et déprimante.

Ceci suggérerait-il qu’un voile est aussi tiré sur la vie de bien des Américains de nos jours et que le son de la prospérité noie tout le reste et que la voix des nantis domine l’histoire ? A notre époque, tout comme dans le passé, nous construisons “l’histoire sur la base de la narration de ceux qui parlent le mieux, les membres les plus privilégiés de notre société”. Le résultat en est une image déformée du comment les gens vivent vraiment, une sous-estimation de la pauvreté, un échec de faire le portrait des circonstances dans lesquelles vivent les plus démunis. Si, dans le passé, nous avons pu trouver la voix des sans-voix, ceci peut nous permettre de trouver la voix des laisser-pour-compte de notre propre époque. Il est vrai que nous pourrions accomplir ceci sans avoir à se remémorer le passé. Mais parfois, la divulgation de ce qui est caché dans le passé nous force à regarder avec plus d’insistance dans notre société contemporaine, surtout quand il n’y a pas de raison immédiate de le faire. En ce qui me concerne, lire dans les documents de Fiorello LaGuardia, les lettres des pauvres de Harlem dans les années 1920, m’a fait regarder à deux fois le bon temps que nous avions dans les années 1950…

L’image de la société donnée par ses victimes est-elle véritable ? Il n’y a pas de véritable image de quelque situation historique que ce soit, pas de description objective. Cette recherche d’une objectivité non-existante nous a mené pardoxalement à une régression subjective, celle du badaud. La société possède des intérêts variés et antagonistes, ce qui est appelé “objectivité” est le déguisement d’un de ces intérêts, celui de la neutralité. Mais la neutralité est une fiction dans un monde partial. Il y a des victimes et il y a des bourreaux et il y a aussi des badauds. Dans le dynamisme de notre temps, alors que des têtes roulent dans la sciure toutes les heures, ce qui est vrai dépend de ce qui est vrai pour votre propre tête et l’objectivité du badaud appelle à l’inaction alors que d’autres têtes roulent dans la sciure. Dans le roman d’Albert Camus “La Peste”, le Dr. Rieux dit: “Tout ce que je dis est que sur cette terre il y a des pestilences et il y a des victimes, et il ne tient qu’à nous, aussi loin que possible, de ne pas joindre nos forces avec ces pestilences.Ne pas agir est joindre ses forces avec la peste qui s’étend.

Quelle est la vérité au sujet de la situation de l’homme noir aux Etats-Unis en 1968 ? Des statistiques peuvent être montrées pour affirmer que sa situation s’est améliorée. Des statistiques peuvent être montrées pour affirmer que sa situation est aussi mauvaise qu’elle l’a toujours été. Ces deux ensembles de statistiques sont “vrais”; le premier mène à la satisfaction du degré de changement aujourd’hui, le second mène à un désir d’accélérer le changement. Ainsi, le plus proche que nous puissions être de cette “objectivité” élusive est de faire un rapport adéquat des subjectivités dans une situation donnée. Mais nous insistons sur une, ou une autre de ces vues subjectives dans chaque cas. Je suggère que nous nous détachions de notre position habituelle d’observateurs privilégiés. A moins que nous ne nous extirpions d’être ce que nous aimons appeler, “objectifs”, nous sommes bien plus près psychologiquement, que nous désirions l’admettre ou pas, de l’exécuteur, que de la victime.

Il n’y a pas besoin de cacher les données qui montrent que quelques noirs montent l’échelle sociale américaine plus rapidement qu’auparavant, que cette échelle est plus encombrée qu’avant. Mais il y a un besoin, venant de la détermination de représenter ceux qui veulent toujours les nécessités de l’existence (nourriture, toit, dignité, liberté), d’insister sur les vies de ceux qui ne peuvent pas même approcher de l’échelle.

[…]

Ainsi, une histoire de l’esclavage tirée des narratifs des esclaves fugitifs est très importante. Ceci ne peut en aucun cas monopoliser l’historiographie, parce que les histoires que nous a vons déja sont celles provenant du point de vue des propriétaires d’esclaves (comme ceux d’Ulrich Phillip, basée sur des carnets d’exploitation de plantations par exemple), ou du point de vue de l’observateur détaché (l’historien libéral, critiquant l’esclavage mais sans la passion appropriée pour induire une action ). Une histoire orientée sur l’esclave simplement remplit le domaine de telle façon que cela nous tire de notre léthargie.

Cela est vrai pour raconter l’histoire de la révolution américaine du point de vue du marin plutôt que du marchant et de raconter l’histoire de la guerre avec le Mexique du point de vue des Mexicains. Il ne faut pas omettre le point de vue des privilégiés (qui domine le domaine de toute façon), mais de nous rappeler qu’il y a toujours une tendance, maintenant et auparavant, de ne voir l’histoire que depuis le sommet de la pyramide. Peut-être qu’une histoire de la guerre de l’opium vue à travers les yeux des Chinois suggèrerait aux Américains que la guerre du Vietnam pourrait tout aussi bien être vue du point de vue des Vietnamiens. *

2- Nous pouvons exposer les prétensions du gouvernement soit à la neutralité ou au favoritisme. Si le premier requis pour activer les gens est de développer leur attention sur ce qui n’est pas bien, le second est de les désabuser de la confiance qu’ils ont en ce qu’ils peuvent dépendre du gouvernement pour rectifier ce qui est mal.

Là encore, je pars du principe qu’il y a eu beaucoup de malfaisance de notre part, trop pour que beaucoup d’entre nous soient satisfaits, mais si tout le monde n’a pas été trompé. Les gouvernements du monde n’ont pas été disposés à changer beaucoup de chose; en fait, ils ont souvent été les perpétrateurs du mal occasionné. Marteler ceci nous pousse à agir sur nous-mêmes.

Est-ce que cela veut dire que je ne suis pas “objectif” au sujet du rôle des gouvernements ? Voyons un peu le rôle des Etats-Unis sur le sujet racial. Par exemple, que firent les différents gouvernements américains pour l’homme noir après la guerre de sécession ? Soyons “objectifs” c’est à dire relatons tous les faits afin de répondre à cette question. Ainsi nous devrions noter les 13ème, 14`eme et 15ème amendements de la constitution, le bureau de Freedman, le stationnement de forces armées dans le sud, le passage des lois de droit civique de 1866, 1870, 1871 et 1875; mais nous devons également prendre en compte la décision de justice émasculant le 14 ème amendement, la trahison du nègre dans l’accord de 1877 Hayes-Tilden, la non mise en application des lois de droit civique. Ultimement, même si nous mentionnons tout, notre insistance à la fin serait subjective, cela dépendrait de qui nous sommes et ce que nous voulons. Une préoccupation actuelle, pour laquelle les citoyens doivent agir par eux-mêmes, suggère que nous insistions sur le manque de confiance envers le gouvernement pour sécuriser des droits égaux pour les noirs.

Une autre question: Jusqu’à quel point peut-on faire confiance à notre gouvernement pour que la richesse du pays soit distribuée équitablement ? Nous pourrions prendre en compte les lois passées au cours de ce siècle semblant être faites pour une justice économique: les lois de réglementation des chemins de fer de l’ère progressiste, la création d’un impôt sur le revenu graduel sous le gouvernement du président Wilson, les procès en justice contre les trusts industriels et banquiers intitiés par les administrations de Roosevelt et de Taft. Mais la reconnaissance actuelle du fait que l’allocation de richesse des les cinquièmes supérieurs et inférieurs de la population n’a pas fondamentalement changé depuis cent ans suggérerait que toutes ces lois et réglementations n’ont en fait que préservées le statu quo. Pour changer cela, nous devrions insister sur ce qui n’a pas été jusque ici mis en cause: l’échec persistant du gouvernement de changer les constantes inégalités inhérentes au système économique américain.

[…]

Une histoire radicale exposerait dès lors les limites des réformes gouvernementales, les connexions du gouvernement avec la richesse et le privilège, les tendances du gouvernement vers la guerre et la xénophobie, le jeu constant de l’argent et du pouvoir derrière la présumée neutralité de la loi. Elle illustrerait le rôle du gouvernement à maintenir les choses telles qu’elles sont, soit par la force ou par le mensonge, ou par une subtile combinaison des deux, soit par plan délibéré ou par un enchaînement de situations impliquant des milliers d’individus jouant des rôles en accord avec ce qu’on attend d’eux.

A suivre…

résistance politique: La désobéissance civile au XXIème siècle (Howard Zinn)

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“Les guerres modernes ne sont pas faites pour être gagnées, mais pour durer.”

~ George Orwell ~

 

La désobéissance civile au XXIème siècle (larges extraits)

 

Howard Zinn

 

Lecture à l’université de Denver, Colorado le 9 Octobre 2008

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Je vais parler de la guerre. Quand vous parlez de la guerre, vous devez immanquablement parler de la désobéissance civile, parce que c’est la seule façon de sortir de la spirale de la guerre, c’est par la désobéissance civile.

[…]

Les gens parlent de gagner ou de perdre. Vous ne gagnez pas les guerres. Ceci est très important à garder à l’esprit. Ainsi quand j’entends un McCain parler au sujet de “nous allons gagner, je veux que nous gagnons en Irak” et franchement lorsque j’entends Obama dire: “Nous ne devons pas gagner en Irak, nous devons gagner en Afghanistan”, s’il vous plaît non. Nous ne voulons pas gagner. Nous n’avons rien à faire là-bas… Nous n’appartenons pas à l’Irak, ni à l’Afghanistan. Nos troupes n’ont rien à faire autour du monde chez des gens qui ne nous désirent pas sur place et que nous meurtrissons quotidiennement. C’est aussi simple que cela.

[…]

Nous avons tué en Afghanistan bien plus de personnes innocentes que celles qui sont mortes dans les terribles attentats du 11 Septembre 2001. Nous faisons du terrorisme. Nous nous sommes engagés dans le terrorisme avec l’idée que nous allons faire quelque chose de bien contre le terrorisme dans le futur. Mais le fait est qu’avoir bombardé et envahi l’Afghanistan a créé bien plus de terroristes encore en antagonisant les gens en leur donnant une raison de toujours plus d’hostilité. D’où vient le terrorisme ? En grande partie du grand réservoir créé par notre politique étrangère.

[…]

De plus nous sommes une nation qui bombarde sans risque des pays qui ne peuvent pas répliquer… Et si nous analysions plus les réels motifs derrière le terrorisme ?

[…]

Un des tous premiers principes que quiconque étudiant l’histoire ou étudiant les sciences politiques, la sociologie et le monde qui nous entoure, est de vraiment bien comprendre que les intérêts des gouvernements ne sont pas les mêmes que vos intérêts, que nos intérêts…. En fait quand vous étudiez l’histoire des Etats-Unis ou l’histoire de tout pays, vous vous rendez vite compte que les intérêts du gouvernement ne sont pas du tout les intérêts des peuples. Ceci est valide non seulement dans les états totalitaires, mais aussi dans les états soi-disants démocratiques.

Savez-vous que le gouvernement ment ? Il ment tout le temps. Pas seulement notre gouvernement américain, non, c’est dans la nature même de tous les gouvernements. Pourquoi mentent-ils ? Parce qu’ils doivent mentir pour conserver le pouvoir. S’ils disaient la vérité, ils seraient virés du pouvoir en moins de deux semaines. Il y a donc une connexion entre la différence d’intérêt entre les peuples et leurs gouvernements, et les mensonges dits continuellement par ces gouvernements.

[…]

D’après la déclaration d’indépendance des Etats-Unis, lorsque les gouvernements deviennent destructeurs dans leurs fins et ceci sont les mots mêmes de la déclaration: “c’est le droit du peuple d’altérer ou d’abolir le gouvernement” (NdT: similaire en cela à l’article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen française de 1793, où il fut même écrit que l’insurrection contre un gouvernement despotique est non seulement un droit mais aussi un DEVOIR…).

Ainsi la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis est en fait un manifeste de la désobéissance civile.

C’est de cela qu’il s’agit lorsqu’on parle de désobéissance civile. Les lois sont faites par les gouvernements, certaines d’entre elles peuvent être bonnes ; mais lorsque des lois violent les principes moraux de base ou que ces lois protègent en quelque sorte la violation de ces principes citoyens de base, alors il devient du devoir  du citoyen, en tant que personne croyant en la démocratie d’effreindre cette ou ces loi(s) et de se dresser non pas pour le gouvernement mais pour les principes que le gouvernement est supposé défendre.

[…]

Gardons toujours présent à l’esprit une chose simple: Les gens qui ont le pouvoir et souvent vous êtes très intimidés par les gens du gouvernement qui ont ce pouvoir, n’ont ce pouvoir que parce que tout le monde leur obéit. Lorsque les gens arrêtent d’obéir, le pouvoir disparaît. Quand les soldats commencent à désobéir, le pouvoir de faire la guerre disparaît ; tout comme lorsque les ouvriers arrêtent d’obéir, le pouvoir d’une grande entreprise disparaît. Lorsque des consommateurs boycottent un ou des produits, les fabricants qui produisent ces produits sont sans défense, ils ne peuvent plus rien faire. Les peuples ont du pouvoir s’ils s’organisent, s’ils organisent, s’ils agissent, parfois dans le cadre de la loi, parfois contre la loi, dans des actes de désobéissance civile. Mais les gens doivent savoir qu’ils ont ce pouvoir. C’est ce que cela demandera pour faire arrêter les guerres et faire de notre pays un autre type de pays, une nation amoureuse de la paix, qui utilise la richesse non pas pour toujours plus de guerre mais pour la santé, l’éducation et pour prendre vraiment soin des gens.

Afin que cela puisse se produire, nous devons tous commencer à faire quelque chose, quoi que ce soit, des petites choses. Pas besoin de faire des choses héroïques. Il y a des gens qui font des choses héroïques et d’autres qui feront de petites choses. Ces petites choses s’additionnent. C’est ainsi que se développent les mouvements sociaux. Quelqu’un fait une petite chose, quelqu’un d’autre fait aussi quelque chose d’apparence insignifiante (NdT: comme Rosa Parks qui refusa le 1er décembre 1955 à Montgomery, Alabama, d’obéir à l’injonction qui lui était faite d’aller s’assoir au fond du bus réservé aux noirs… le reste est historique…), puis une autre et encore une autre, puis bientôt, vous avez un million de personnes qui font quelques petites choses, puis cela fusionne à un moment précis de l’histoire en une grande force capable d’amener un bouleversement des choses.

Pensons-y.

Merci de votre attention.

 

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Source:

“Howard Zinn Speaks”, Arnove A.,  2012, chapitre 16, pp 225-239