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Résistance politique: Réflexion sur des solutions pour la société proposées dès le XVIème siècle (La Boétie)

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L’idée libertaire et La Boétie

 

Philippe Coutant

 

url de l’article:

http://1libertaire.free.fr/laboetie.html

 

Dans ton livre : « Discours sur la servitude volontaire ou le Contr’un. »1, tu as posé une question fondamentale, elle nous hante depuis sa première publication en 1574 : « Qui garde le tyran quand il dort ? » Tu as mis en évidence une question très gênante pour les humains, la question de la servitude volontaire, qui me semble plutôt être une servitude « sans contrainte ». Tu ne pouvais pas penser que cette servitude sans contrainte, qui t’a tant étonné, serait la norme majoritaire, la normalité du comportement humain en période de paix et sans répression ouverte. Cette servitude sans contrainte se reproduit de génération en génération et elle ne semble pas, pour l’instant, avoir de fin.

La servitude sans contrainte est mise en oeuvre du plus puissant au plus faible, elle est le moteur de tout le système hiérarchique. Du plus pauvre au plus puissant la chaîne de la hiérarchie se maintient, il y a toujours un chef au-dessus du chef. Il existe de fait une certaine solidarité entre le haut et le bas. Cette hiérarchie est acceptée même par les plus pauvres et les plus démuni-es, qui cherchent très souvent à opprimer une ou des personnes plus faibles qu’elles. En procédant ainsi elles ou ils essaient de compenser leur propre soumission en opprimant d’autres humains. Les pauvres et les opprimé-es, se comportant de cette manière, nous font parfois désespérer de l’humanité.

L’apport de la psychanalyse montre que l’autorité fonctionne bien parce qu’elle est intériorisée en nous-mêmes. Dominique Quessada 2 nous propose une explication, une hypothèse qui montre que nous échangeons notre servitude sans y être contraint-e contre un nom, une place dans la communauté humaine et une explication qui donne sens au monde. La place du maître se crée sans que nous nous en rendions compte, la vigilance rationnelle, que tu as si vaillamment utilisée est en échec.

1 Dominique Quessada emploie le terme  » colle sociale ». Il se base sur la pensée de Pierre Legendre. Il a tendance à se lamenter sur la perte de l’autorité (la société sans pères) et en vient presque à demander un retour à une autorité forte telle qu’elle existait auparavant. Évidemment je ne peux le suivre sur ce terrain. Au contraire il me semble que la voie qui permettra à l’humanité d’avancer, c’est d’accepter l’auto-référence, de mettre en oeuvre notre capacité à nous donner notre loi, nos règles, même si nous devons les réévaluer régulièrement.

[Le schéma de ci-dessus fonctionne donc comme un triangle, le milieu , le lien social, étant la résultante de l’action des trois poles liés ensemble]

Le processus fonctionne avec des symboles et le regard, les émotions, les rituels. Les signes, les emblèmes, les images ne s’adressent pas à la raison mais au regard et aux affects, tant et si bien que tout semble inconscient et l’est de fait. Claude Lefort parle à ce propos de la force du désir et de la croyance :
« Ce qu’évoquait : servitude volontaire, une articulation défaite, nous le repérons mieux à présent : amour de soi, narcissisme social. Et ses effets sont aussi sous les yeux : le désir radicalement tranché ; la place circonscrite du maître et de l’esclave ; le désir des esclaves leur devenant indéchiffrable, logé dans leur condition, soustrait à la connaissance des choses qu’on désire comme son bien. Avec la servitude, le charme du nom d’Un a détruit l’articulation du langage politique. Le peuple se veut nommé : mais le nom dans lequel s’abolissent la différence d’un à un, l’énigme de la division sociale, l’épreuve de la reconnaissance indéfiniment reportée est le nom du tyran. » … « Telle est donc, entendons-nous, la véritable nourriture : quelque chose qui repaît la croyance » 4

C’est pourquoi la notion de volonté qui implique conscience et décision ne me paraît pas satisfaisante et que je préfère parler de soumission sans contrainte. Si on accepte que la servitude concerne l’intime de chaque humain, alors on doit admettre que la soumission concerne le rapport au désir. On le constate facilement dans le contexte érotique. Ce type de comportement est développé de façon littéraire dans l’oeuvre de Sade et de Sader-Masoch.

Dans ce cadre, le plaisir peut être lié à la soumission, voire à la douleur, douleur qui est souvent morale. Il est difficile de condamner ce choix à partir du moment où les personnes adultes qui vivent cela donnent leur accord, accord souvent considéré comme accord tacite parce que la personne ne s’oppose pas ouvertement à la demande, et si leur refus de continuer est respecté. Ce respect peut effectivement poser problème parce que beaucoup d’hommes n’admettent pas que l’oppression des femmes soit, de fait, une donnée banale de notre société.

Si on admet, dans le domaine social et politique, l’hypothèse de Quessada, celle-ci permet d’expliquer pourquoi la force du signe et le signe de la force sont complémentaires et si souvent se confondent. En outre, cet auteur note que la place du maître est structurelle et non attachée à une personne ou à un nom précis. Ceci semble bien correspondre à la notion de case à remplir contenues dans l’organigramme hiérarchique qui organise nos sociétés. Depuis la révolution de 1789 la place dans la hiérarchie n’est plus liée à un nom précis, elle n’est plus affectée à un rang ou à la naissance. Si la place du maître est structurelle, ce constat devrait modérer la croyance en leur grande puissance qu’éprouve de nombreux chefs politiques, en particulier en milieu militant.

L’étude de la servitude sans contrainte peut s’appuyer également sur les recherches de Bauvois en psychologie sociale. Il a souhaité continuer les travaux de Milgram, qui avait testé la capacité à se soumettre des humains et en particulier la capacité à torturer sur ordre quand cela était demandé par des scientifiques. Jean-Léon Bauvois en arrive aux conclusions suivantes :

* En premier lieu, il faut déclarer libre le sujet à qui on demande de se soumettre. Le sujet en question peut refuser, il sait qu’il n’y aura aucune conséquence à ce refus, si ce n’est continuer à vivre avec ce choix.

*

Dans un second temps, il faut fournir à la personne des raisons élevées pour qu’elle puisse rationaliser sa soumission. Dans ce cadre, les hautes raisons morales ou humanitaires sont très efficaces. Si ces raisons sont énoncées et transmises par une personne reconnue sur le plan moral et intellectuel, sur le plan symbolique, la puissance de conviction est très forte. 

* Ensuite, la troisième étape consiste à changer les règles en utilisant ce qu’il nomme la théorie de l’engagement ou « pied dans la porte », du nom de la méthode utilisée par les vendeurs qui font du porte à porte. La théorie de l’engagement constate que la personne, qui se soumet, accepte assez facilement d’aller plus loin dans sa soumission, si on lui demande plus après qu’elle ait donné son accord d’une façon ou d’une autre. Cet engagement est plus fort que les désagréments causés par la soumission. Cet aspect de la vie sociale est facile à vérifier, par exemple, lorsqu’on se renseigne dans un magasin sur les prix et les performances d’un appareil ménager. La personne qui est là pour vendre trouve immédiatement des points communs avec vous et est de suite en empathie avec vous. Le ton est amical et en général cela permet à la procédure achat / vente de se dérouler assez vite. A partir du moment où l’on a acquiescé aux dires d’une personne en situation d’autorité, ou qui détient quelque chose que l’on veut obtenir, il est très difficile de revenir en arrière. La soumission semble fonctionner facilement avec ce genre de lien qui engage les humains les uns par rapport aux autres.

Ce type d’engagement est ritualisé depuis notre enfance avec notre famille, nos proches et les autorités dont nous dépendons. Ce rapport humain, cet engagement s’adresse au regard, à l’émotionnel, aux affects, il est lié au relationnel et est très souvent ritualisé (comme le montre la politesse). Par exemple, il très difficile de refuser d’aider une personne amie, même si ce qu’elle nous demande de faire va à l’encontre de notre conscience morale. En général, cela est vécu comme une preuve de la force du lien affectif qui unit ces deux personnes. 
Nous pouvons retrouver ici le mécanisme décrit par la double contrainte. Celle-ci fonctionne lorsqu’il y a un lien fort qui unit les deux parties contractantes (il s’agit de deux ou de plusieurs personnes qui sont engagées dans une relation intense, relation qui a une valeur vitale, physique et / ou psychologique pour l’une d’elle, pour plusieurs ou pour toutes les personnes en question. Le contexte peut être familial, amical, amoureux, idéologique, etc.). On déclare l’individu-e libre et on le soumet en même temps. cette soumission qui passe par le discours qui enferme les personnes dans une contrainte mentale. On ne peut sortir de cette contrainte que de façon paradoxale, ou en changeant de plan. 

Cette double contrainte est utilisée par la gauche au pouvoir. D’un coté on se dit de gauche, mais de l’autre coté on gère le capitalisme et il est difficile de critiquer ce choix, voire interdit de le faire, parce que cela affaiblirait l’idée la gauche en général, donc les possibilités de changement. Pour s’en sortir il faut faire sauter le verrou de la gestion, se rendre compte et admettre que le qualificatif de gauche est une identité usurpée. Il faut alors faire le deuil de cette gauche et entreprendre d’en construire une autre, ce qui n’est pas évident pour beaucoup de gens.

Bauvois, dans une annexe de son livre, prend comme exemple, de ce qu’il nomme « la servitude libérale » 5 le vote au suffrage universel dans nos démocraties représentatives parlementaires. Nous sommes déclaré-es libres, on admet les hautes raisons de la démocratie pour la rationalisation du processus et on se soumet à un rituel qui nous dépossède de notre capacité à nous donner notre propre loi. En agissant ainsi nous déléguons aux politiciens notre autonomie, nous acceptons notre soumission, puisque nous ne pouvons pas leur demander des comptes sur ce qu’ils ont fait ou voté, nous ne pouvons pas les destituer ou les interdire de politique, nous ne pouvons que refuser de les élire à nouveau. Ces personnes décident à notre place et on appelle cela la démocratie, cela devrait nous suffire.

Une autre approche théorique peut nous aider à compléter notre compréhension de la servitude sans contrainte. Il s’agit du don et du contre-don étudié par Marcel Mauss.

Le don nous installe dans l’obligation de rendre. Dans ce cadre il est clair que le lien l’emporte sur le bien. L’échange est marqué par le rapport entre les humains, rapport qui est souvent un rapport inégal, un rapport de soumission, rapport qui est aussi un rapport de groupe à groupe. Ce type de fonctionnement peut se vivre dans l’échange travail contre salaire, ou salaire contre travail, dans l’échange de la protection contre la soumission dans le rapport institutionnel à l’Etat. Il peut également se vivre dans la vie militante : l’idée libertaire donne une bonne image de soi, une valorisation personnelle, en échange de quoi on se doit d’accepter la soumission à l’organisation. Souvent nous échangeons notre dévouement pour la cause contre une place au ciel de l’humanité, un paradis vu sous la forme de l’utopie communiste libertaire.

Ces dons et contre-dons sont eux aussi ritualisés et réactivés très souvent pour le bon fonctionnement des communautés humaines.

Si on accepte l’hypothèse de Quessada décrite précédemment, il faut remarquer qu’aujourd’hui on ne se réfère plus beaucoup à Dieu, mais massivement aux « marques », aux images identificatoires que nous transmettent la publicité, la fabrication industrielle du discours et des images du spectacle marchand capitaliste. Le système s’appuie sur « l’individu-e » pour que la personne ne se pose jamais de questions. On nous laisse croire que nous sommes libres, alors que nous faisons presque tous et toutes la même chose. On utilise nos désirs pour vendre, pour nous faire acheter, pour nous faire adhérer au monde de la marchandise et du spectacle, pour nous déposséder de notre capacité politique. Ton analyse de la servitude, mon cher Étienne, est devenue un classique des agences de marketing et de la formation des politiciens. 

Toi, tu osais penser que la rébellion était nécessaire et vitale pour les humains, aujourd’hui nous sommes obligé-es de constater que c’est le contraire qui fonctionne avec les identifications que nous propose le système capitaliste, la soumission sans contrainte est la règle majoritaire. La place du maître est structurelle dans un tel monde. Le maître n’est plus identifiable immédiatement comme l’étaient les seigneurs féodaux et les évêques de ton époque. Aujourd’hui l’utopie comme anarchie se doit de questionner les rapports hiérarchiques qui semblent aller de soi si simplement, si naturellement.

Ta question, Étienne, n’a pas été oubliée, elle ne s’est pas perdue, elle est reprise régulièrement par la lutte pour le changement social et politique. Par exemple, Gustav Landauer écrivait en 1907 à propos de ton livre : « Cet essai annonce ce que diront plus tard, en d’autres langues, Goldwin et Stirner, Proudhon, Bakounine et Tolstoï : c’est en vous, ce n’est pas au-dehors, c’est en vous mêmes ; les hommes ne devraient pas être liés par le pouvoir, mais être alliés en tant que frères. Sans pouvoir : An-archie. » 6
Ta question alimente toujours la fonction critique de la position anarchiste ou libertaire, elle nous place dans une perspective révolutionnaire qui vise l’égalité, la liberté et la justice. La solidarité qui se vit dans ces luttes accepte la diversité humaine, la diversité des cultures et des désirs à condition que ces ensembles humains ne reproduisent pas la domination, et refusent, comme toi, la soumission contrainte ou non. Pour aller dans ce sens, la critique libertaire propose que les humains se réapproprient leur capacité de se donner eux-mêmes des lois, des règles. C’est en luttant pour l’autonomie politique que la servitude sans contrainte ne sera plus cette banalité qui permet à la domination de se maintenir. Nous n’avons pas oublié l’appel à la révolte que tu as lancé en 1548 : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ! »

Ce cri résonne encore souvent dans les luttes un peu partout dans le monde, mais nous savons maintenant qu’il est insuffisant. La reproduction du mythe de l’autorité se fait au niveau intime de la personne humaine, on le constate très nettement dans la notion de genre. La continuité du machisme est basée sur une reproduction à chaque génération dans la subjectivité de chaque personne de la structure mentale masculine ou féminine. Je crois qu’Eduardo Colombo a raison de pousser un peu plus loin ton intuition : « Se révolter contre l’influence de la société exige se révolter, du moins en partie, contre soi-même ; c’est en cela qu’il est le moment le plus difficile de la liberté. » 7

Philippe Coutant, Nantes le 13/12/2000

 

Notes :

1 Étienne de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire, éditions Payot, Paris, 1993.

2 Dominique Quessada, La société de la consommation de soi, éditions Verticales, Paris 1999.

3 Dominique Quessada emploie le terme « colle sociale ». Il se base sur la pensée de Pierre Legendre. Il a tendance à se lamenter sur la perte de l’autorité (la société sans pères) et en vient presque à demander un retour à une autorité forte telle qu’elle existait auparavant. Évidemment, je ne peux le suivre sur ce terrain. Au contraire, il me semble que la voie qui permettra à l’humanité d’avancer, c’est d’accepter l’auto-référence, de mettre en oeuvre notre capacité à nous donner notre loi, nos règles, même si nous devons les réévaluer régulièrement.

4 Étienne de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire, éditions Payot, Paris, 1993, page 274 et 298. Dans le texte : « Le nom d’Un » de Claude Lefort contenu dans ce volume avec le texte de Pierre Clastres « Liberté, malencontre, Innommable. »

5 Jean-léon Bauvois, Traité de la servitude libérale, analyse de la soumission, éditions Dunod, Paris, 1994.
On peut également se référer à son livre intitulé : « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », qui explique le fonctionnement de la théorie de l’engagement, ou théorie du pied dans la porte.

6 Étienne de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire, éditions Payot, Paris, 1993, page 85. Ce passage est extrait du livre de Gustav Landauer : De la Révolution, publié à Francfort en 1097.

7 Eduardo Colombo, « Anarchisme, obligation sociale et devoir d’obéissance », dans Réfractions numéro 2 intitulé « Philosophie politique de l’anarchisme ».

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Ce texte est paru dans la Revue Temps critiques

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Le texte de La Boétie :  » Étienne de LA BOÉTIE, 1530-1563 écrivain français, ami de Montaigne 
DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE OU CONTR’UN (1549) « 

est disponible sur le site des Classiques en Sciences sociales au Canada:

 

http://classiques.uqac.ca/classiques/la_boetie_etienne_de/discours_de_la_servitude/discours_servitude.html

Résistance politique: En savoir plus sur la société, l’État, la désobéissance civile et la commune libre pour mieux agir – 3ème partie –

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Cette 3ème partie de notre essai compilateur a trait à la désobéissance civile, qui se doit d’être l’arme principal du peuple pour mettre en œuvre ses actions directes et aider à construire le contre-pouvoir autogestionnaire. Pour l’illustrer nous avons appelé à la rescousse de grands spécialistes en la matière tels La Boétie, Gandhi, Thoreau et Zinn, ils sont tous d’un grand secours…

Information, Solidarité, Union, Désobéissance Civile et Autogestion sont les piliers porteurs de la société libre à venir…

— Résistance 71 —

Petits précis sur la société, l’état, la désobéissance civile et la commune volontaire autogérée, solution au marasme systémique actuel, 3ème partie

1ère partie

2ème partie

4ème partie

 

Le 5 Janvier 2013

 

par Résistance 71

 

L’État n’est donc qu’une étape transitoire dans l’Histoire de l’Humanité, même si les “élites auto-proclamées” sensées nous diriger, clâment le contraire et affirment que l’État est l’aboutissement de la civilisation et que rien de mieux ne peut régir les sociétés humaines. Leur postulat erroné, renforcé par la pseudo-science du darwinisme-social mâtinée de malthusanisme toujours ressortis du placard pour entretenir la peur artificiellement créée de la surpopulation, épouvantail factice qu’on agite devant le nez des citoyens pour les culpabiliser et leur faire courber l’échine face à une pseudo-réalité érigée en dogme du contrôle social., est que la société n’est pas envisagerable sans l’état, sans un gouvernement; par extension de la falsification ethnologique et anthropologique, pour l’establishment État = Société.

Une autre réalité est que l’État ne disparaîtra pas de lui-même, il faudra l’y forcer. Il faudra que les peuples se débarrassent du parasitisme étatique et capitaliste pour avancer sur le chemin de l’émancipation sociale et de la Liberté, qui ne pourront jamais être achevées sans que l’égalité politique ET sociale ne se soit accomplie sur Terre.

Comment donc s’y prendre pour accélérer le processus d’élimination de l’État et du parasitisme sociétaire solidement ancrés ? Le premier à y avoir pensé dès le départ, au XVIème siècle, fut Etienne de la Boétie qui dans son “Discours de la servitude volontaire” demanda: “Faut-il s’armer pour battre le tyran ? Nullement, je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus et vous le verrez comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre !”  S’il parlait du tyran royal, nous parlons de son remplaçant pseudo-démocratique.

Devant la militarisation forcenée des forces coercitives des états (l’oligarchie sait que la colère gronde et s’est engagée dans une course à l’armement de ses forces de répression afin de préserver ses privilèges coûte que coûte….) dans un monde technologique débridé, il est très difficilement concevable d’imaginer une révolution armée telles que celles de 1789, 1792, 1848, et 1871 en France, puis de 1917 en Russie ou 1936 en Espagne, le furent. Le temps des barricades et de la confrontation physique directe est pour ainsi dire révolu, même si a un moment donné, une violence “chirurgicale”, pour employer le mot qu’adore les stratèges de l’oligarchie, n’est pas à exclure ; ce sera par le changement des attitudes et le refus spontané et organisé de l’obéissance aux diktats étatiques, par la désobéissance civile et l’action directe politique, que nous parviendrons solidairement à mettre en échec les institutions qui parasitent et kidnappent nos vies depuis bien trop longtemps. Toutes les grandes avancées politiques que l’humanité a connu dans l’après seconde guerre mondiale, sont venues de mouvement utilisant la désobéissance civile de masse comme outil aidant à un travail de sape et d’érosion efficace de la volonté étatique de préserver le statu quo; en voici quelques exemples notoires:

  • Le mouvement indépendantiste indien mené par Gandhi
  • Le mouvement noir américain pour les droits civiques des années 1960-70, culminant sous les leadership de Martin Luther King Jr et de Malcom X
  • Le mouvement anti-guerre du Vietnam, qui à force de ténacité et de résonance, a forcé le retrait des forces impérialistes américaines du pays du sud-est asiatique
  • Mai 1968
  • Le mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud, qui s’inspira avec Mandela des tactiques de désobéissance civile de Gandhi, qui avait aussi milité en Afrique du Sud dans sa jeunesse

L’inspiration de Gandhi pour la désobéissance civile lui vint essentiellement de la lecture de l’essai que Henry David Thoreau écrivit en 1849: “La désobéissance civile”. Dans cet essai de référence, Thoreau s’attaque essentiellement à ce qu’on peut appeler à juste titre la tyrannie de la majorité et le vol de l’impôt en réaction à la guerre injuste de son pays, les Etats-Unis, contre le Mexique. Il affirme en se basant sur l’histoire, que la minorité ne peut avoir gain de cause si elle se conforme à la majorité. Que penser en effet de nos soi-disantes démocraties quand le dogme nous impose qu’une majorité de 51% peut imposer sa vision et sa décision aux 49% “vaincus” aux élections ou referendum ? Il est alors possible de parler de dictature de la majorité et la minorité de 49% devant se conformer à une majorité qui n’est pas le plus souvent une majorité de raison, mais une majorité manipulée par ceux et celles qui ont le mieux vendu la salade du jour !

Henry David Thoreau proposa la solution du libre arbitre et de refuser le conformisme politique. Il ouvrit son essai sur la formule devenue célèbre: “Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins… Le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas du tout.” Thoreau, dans la lignée de Max Stirner son contemporain et d’Emma Goldman par la suite, pense que tout part de l’individu et élabore l’action de l’anarchisme individualiste fondé sur le libre-arbitre. Cette optique est à différencier du nihilisme pour qui le libre-arbitre devient auto-destructeur.

Thoreau écrivit son essai en réaction à la guerre de son pays les Etats-Unis contre le Mexique, au sujet des gouvernements il dit alors ceci:

Or un gouvernement, où la majorité règne dans tous les cas, ne peut pas être fondé sur la justice, même telle que les hommes l’entendent.” Puis à propos du gouvernement américain de son temps il dit ceci, choses que nous pourrions dire aujourd’hui non seulement de l’État américain et de ses gouvernements, mais aussi de tous les états et gouvernements occidentaux engoncés dans leur folie impérialiste de longue durée: “Quelle attitude doit adopter aujourd’hui un homme face au gouvernement américain ? Je répondrai qu’il ne peut sans déchoir s’y associer. Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave. Tous les hommes reconnaissent le droit à la révolution, c’est-à-dire le droit de refuser fidélité et allégeance au gouvernement et le droit de lui résister quand sa tyrannie ou son incapacité sont notoires et intolérables”.

Plus loin Thoreau nous dit que lorsqu’un gouvernement emprisonne injustement un seul de ses citoyens, alors la place de tout homme qui se veut juste est aussi en prison.

La place qui convient aujourd’hui, la seule place que le Massachusetts ait prévue pour ses esprits les plus libres et les moins abattus, c’est la prison d’État. C’est là que l’esclave fugitif et le prisonnier mexicain en liberté surveillée, et l’Indien venu pour invoquer les torts causés à sa race, les trouveront sur ce terrain isolé, mais libre et honorable où l’État relègue ceux qui ne sont pas avec lui, mais contre lui : c’est, au sein d’un État esclavagiste, le seul domicile où un homme libre puisse trouver un gîte honorable. […] S’il n’est d’autre alternative que celle-ci : garder tous les justes en prison ou bien abandonner la guerre et l’esclavage, l’État n’hésitera pas à choisir. Si un millier d’hommes devaient s’abstenir de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une initiative aussi brutale et sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à permettre ainsi à l’État de commettre des violences et de verser le sang innocent. Cela définit, en fait, une révolution pacifique, dans la mesure où pareille chose est possible… Si le percepteur ou quelque autre fonctionnaire me demande, comme ce fut le cas : «Mais que dois-je faire ?», je lui réponds : «Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez !» Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire démissionne, alors la révolution est accomplie.”

Pour Thoreau l’état et son gouvernement ne s’adresse qu’au corps et aux sens de l’individu, jamais à son intelligence, sa raison ou son sens moral. L’état n’est en fait doté que d’une force de coercition supérieur pour plier la volonté humaine et n’utilise que très très rarement la raison et la logique. Ce qui fit dire à Thoreau ce que tous et toutes peuvent dire: “Je ne suis pas né pour être contraint.” Thoreau fut emprisonné pour avoir refusé de payer ses impôts, à ce sujet il déclara: “Ce n’est pas pour une chose particulière sur ma feuille d’impôt que je refuse de payer, mais simplement je refuse mon allégeance à l’État.”

En conclusion Thoreau analyse:

Jamais il n’y aura d’État vraiment libre et éclairé, tant que l’État n’en viendra pas à reconnaître à l’individu un pouvoir supérieur et indépendant d’où découlerait tout le pouvoir et l’autorité d’un gouvernement prêt à traiter l’individu en conséquence.”

Si Etienne de la Boétie et Henry David Thoreau furent des précurseurs dans la désobéissance civile, bien d’autres leur emboitèrent le pas au cours des époques. Un de ceux qui maîtrisa et agît le plus efficacement de la désobéissance civile fut l’historien et activiste pacifiste américain Howard Zinn dont nous avons traduit ici même quelques textes essentiels. Nous avons publié la traduction d’une partie d’un ouvrage qu’il publia en 1968: “Disobedience and Democracy, Nine Fallacies on Law and Order”, nous avons également traduit son discours: Le problème est l’obéissance civile où il fit cette remarque depuis passée à la postérité: “la désobéissance civile n’est pas notre problème… L’obéissance civile est notre problème.”. Continuons à citer Zinn et son remarquable “Désobéissance civile et démocratie”, écrit durant le mouvement anti-guerre du Vietnam dont Zinn fut un des activistes les plus ardents.
En introduction, Zinn note que pour mettre fin à l’esclavage au XIXème siècle, les Etats-Unis ont dû aller au-delà des limites de leur constitution. La désobéissance n’est pas un mal en soi surtout si elle est l’arme contre des lois et décisions injustes, oppressives, et restrictives des libertés individuelles et collectives. De fait, la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1793 prévoyait dans son article 35 que la désobéissance civile et l’insurrection étaient non seulement un droit mais un devoir, face à la tyrannie d’un gouvernement et d’un État. Il est intéressant de constater que bien évidemment cette déclaration ne fut jamais mise en pratique, on comprend bien pourquoi dans une optique oligarchique. De plus, très peu de citoyens connaissent même l’existence de cette déclaration, celle plus bourgeoise et inoffensive pour l’oligarchie de 1789 faisant foi et référence.
Le consensus politique a établi et inculqué aux citoyens que le corps des lois, pensé, écrit, puis voté par les législateurs représentants de la nation et donc possédant la vertu incontestable d’œuvrer pour le bien commun, est la condition essentielle de l’existence de la liberté individuelle et de l’existence de l’État.

Qu’en est-il donc des mauvaises lois pondues réglièrement par les législateurs, lois qui le plus souvent ne l’oublions jamais, sont faites pour préserver et protéger les privilèges du petit nombre et les isoler de la coercition de l’État. Zinn en dit ceci:

Mais les lois et ce, même lorsqu’un gouvernement parlementaire a remplacé une monarchie, peuvent également renforcer le pouvoir de ceux qui dirigent et violer les droits des citoyens. Assumer que parce que quelques lois peuvent servir quelques objectifs démocratiques, toutes les lois doivent être obéies à la lettre ne fait que donner un blanc-seing au gouvernement et ceci est exactement ce que les citoyens dans une véritable démocratie ne doivent jamais faire […] Lorsque des lois qui violent l’esprit de l’humanité sont maintenues (comme par exemple les lois ségrégationnistes) ou que des conditions de vie intolérables sont maintenues par la règle de la loi (comme par exemple la pauvreté d’Harlem par rapport à la richesse de Manhattan) et que les victimes n’ont pas trouvé le moyen de s’organiser et de manifester contre cela au moyen de la désobéissance civile, certaines d’entre elles se résoudront au crime ordinaire comme moyen de substitution à leurs besoins réprimés.” Un peu plus loin Zinn nous dit: “Quand nous allons au-delà de la parole, dans le domaine de l’action, la tolérance universelle est remplacée par le fait de choisir un côté ou l’autre d’un argument, c’est alors que nos valeurs, pour ou contre le racisme, la pauvreté, la guerre, l’injustice sociale, s’expriment d’elles-mêmes… La tendance de la société est de maintenir ce qui est. La rebellion n’est qu’un acte très occasionnel dans l’histoire humaine. Nous avons bien plus d’exemples d’acceptance de l’exploitation, de submission à l’autorité, que nous avons d’exemples de révoltes… Ce dont nous devrions réellement nous préoccuper n’est pas une tendance naturelle quelconque à la révolte, mais bien plutôt l’inclinaison des gens faisant face à un environnement social drastique de s’y soumettre.
[…] En fait, ces percées de désobéissance civile ou de désordre que nous avons eues aux Etats-Unis, n’ont pas été la cause, mais le résultat de troubles. Elles ne sont que le résultat de notre lenteur à résoudre les problèmes de pauvreté, de racisme et de conflits sociaux urbains. Ceux qui ont peur du désordre social doivent toujours garder à l’esprit que la désobéissance civile est l’expression ORGANISEE de la révolte contre des maux existants, elle ne créée pas de maux, mais ne fait que rationaliser les réactions naturelles contre ceux existant… De fait la désobéissance civile nous donne un ordre organisé pour la rebellion, elle est plus efficace pour apporter un changement positif que l’émeute… Si l’effet de la désobéissance civile est de briser dans l’esprit du public cette notion totalitaire que la loi doit ête obéie en toute circonstance, alors ceci est sain pour la croissance de la démocratie.

Zinn met ensuite le concept démocratique du consensus sous les feux de la rampe: “La démocratie n’est pas juste le compte de voies électorales; c’est surtout un compte d’actions… La désobéissance civile ne doit pas être juste tolérée, elle est une nécessité si nous voulons une société véritablement démocratique.”

La désobéissance civile amène la notion très particulière de la punition. En effet, si quelqu’un ou un groupe de personnes n’obéit pas à la loi, il est punissable d’après celle-ci. La question est donc également de savoir si celui ou ceux qui commettent des actes de désobéissance civile doivent accepter la punition prévue par une loi qu’il refuse en première instance ? Pour beaucoup de militants, l’acceptance de comparaître en justice est une forme de martyr et fait partie du scénario de la désobéissance, fait partie du contrat. En fait, une décision de justice fondée sur une loi injuste devrait amené encore plus de désobéissance civile de la part des citoyens. Pour Zinn, nous ne jouons pas un match de foot: “L’acceptance en tout fair-play d’une peine de prison comme étant le terminus tout le monde descend de l’acte de désobéissance civile, est bien dans l’optique d’un match de football, ou pour une société déterminée à limiter les réformes à de la menue monnaie. Cela ne convient pas du tout pour une société qui se dédie à éliminer les maux qui n’ont que trop durés.”

Quand on parle de désobéissance civile, il est inéluctable de parler des moyens de cette désobéissance. Doivent-ils être exclusivement non-violents ou doivent-ils être insurrectionnels ? Le but de l’action de la désobéissance civile est double: dans un premier temps être efficace sur le terrain pour combattre loi ou décision injuste. Dans un second temps, l’action doit tendre à gagner la sympathie du public, d’éduquer celui-ci sur un sujet particulier par voie d’action directe et potentiellement provoquer un effet boule-de-neige. Ainsi, une action non-violente est toujours préférable, mais doit-elle être à tout prix non-violente ?
Le Mahatma Gandhi lui-même écrivit dans “Young India” en 1919: “Aucune règle ne peut nous dire comment et par qui cette désobéissance pourrait être faite, ni quand ni où, ni ne peut non plus nous dire quelles lois sont porteuses de mensonges. Seule l’expérience peut nous guider… Je pense que quand le choix entre la couardise et la violence doit se faire, je conseillerai la violence.”
A ce sujet, Zinn disait: “Cela ne veut pas dire du tout que Gandhi n’était pas un supporteur de la non-violence, mais il faut considérer le fait que sa croyance était basée sur la conjoncture très particulière de l’Inde à cette époque, son insistance était sur le côté pragmatique et il laissait les circonstances et les résultats dicter les tactiques à employer.”

Plus loin Zinn envisage le degré de violence potentiellement utilisable par des activistes:

Il y a une bonne raison (comme je l’ai notifié plus tôt en citant de gens comme Bay, Camus, Niebuhr, Douglas, Thoreau et Gandhi) de ne pas être absolutiste en adhérent à la non-violence. Il y a d’autres valeurs humaines mise à part la paix, de façon à ce qu’il soit possible d’envisager des sitiuations où une perturbation de la paix est justifiable si cela résulte en une amélioration massive de la condition d’existence d’un grand nombre de gens… Ceci amène à un autre élément nécessaire de tout code moral sur la violence et la non-violence. Tout code raisonnable ne devrait-il pas mesurer et soupeser le degré de violence utilisé dans quelque cas de figure que ce soit par rapport au problème impliqué ? Ainsi, une violence extrême pour une raison douteuse serait bien plus difficile à justifier qu’une violence minimum pour une raison très importante et très claire…”

Il convient aussi de faire une distinction essentielle entre la violence contre les personnes et violence contre les biens. Pour beaucoup de juristes et pour l’état en particulier, il n’y a que peu de différence au regard de la loi et la violence est toujours jugée inacceptable, même si de facto l’état se réserve historiquement le droit et le monopole absolus de la violence extrême sous des formes variées allant de la guerre, à la répression sanglante d’insurrections populaires ou de manifestations pacifiques. Zinn envisage le sujet:

Je crois au fait de tracer une ligne de différence sur les principes de violence et de non-violence dans la désobéissance civile. La différence entre la violence sur les personnes et la violence sur les biens et propriétés, la différence entre la destruction de la vie et la destruction de la propriété… Une sainte dévotion à la propriété mène les policiers à tirer et à tuer des activistes noirs, qui prennent des objets de magazins. Que penser de la répression sauvage de manifestants brisant des vitres du Pentagone alors qu’ils manifestaient contre les assassinats de masse se déroulant durant la guerre du Vietnam ? Quelques prêtres de Baltimore ont tort de brûler des archives de la conscription militaire, tandis que les militaires massacrant et brûlant un village vietnamien n’ont pas tort ? Ne peut-on pas envisager qu’en certaines occasions il soit justifiable et nécessaire de s’approprier temporairement et de spolier des propriétés privées ou d’état ?
[…] Ma position n’est pas de dire que la violence est une méthode incontestable pour réformer la société… Je dis que chaque situation dans le monde est unique et demande une combinaison unique de tactiques. J’insiste seulement sur le fait de dire que la situation est tellement complexe, que ce serait insensé de la mettre sur la touche dès le départ, pour tout type de conditions et en toute circonstance et ne considérer qu’un vaste conglomérat de tactiques strictement non-violentes… Concernant les grandes puissances, il n’y a pas de corps juridique international pour punir par exemple les Etats-Unis de ses très grands actes de désobéissances. Est-ce que la violence illégale est permise lorsqu’elle est perpétrée par une grande puissance, totalement imperméable à toute représaille, et totalement interdite lorsque cette violence est faite à l’intérieur même de cette nation par des mécontents ou des dissidents ?”

Un des arguments des juristes est que la loi, la structure politique et les procédures administratives idoines d’une nation sont suffisantes pour gérer les mauvais penchants de la gouvernance de la société. Ils nous disent que les procédures normales du droit de parole, du droit de publication, du droit de manifester, de se rassembler pacifiquement et de participer au processus électoral sont suffisantes pour contre-carrer le potentiel néfaste de l’état et de son gouvernement. Zinn fait justement remarquer que la situation est totalement différente pour les minorités raciales noires, natives ou hispaniques et aussi pour les catégories sociales blanches défavorisées. Quant au processus électoral voici ce qu’en dit Zinn en 1968 rappelons-le:

Nous avons été très naïf aux Etats-Unis quant à l’efficacité des urnes électorales et du gouvernement représentatif pour rectifier les injustices. Nous oublions (d’où l’insistance ces dernières années sur le droit de vote des noirs) à quel point les élections sont inadéquates. Nous oublions sans cesse ce que l’histoire de la politique américaine nous a montré de manière répétitive: qu’il n’y a qu’un très très vague rapport entre ce qui est débattu dans toute campagne électorale et ce qui est éventuellement décidé et appliqué par le gouvernement et qu’un système politique à deux partis est juste un petit peu moins tyrannique qu’un système à parti unique, car la “loi de fer de l’oligarchie” opère pour nous maintenir à la merci de politiques très puissantes dans les deux partis. Nous oublions que l’information dont le public dépend est entre les mains des sections les plus riches et puissantes de la communauté et que richesse et argent règnent sur le processus électoral, que dès que nous avons voté, le représentant prend la suite du processus à son compte (celui de son parti) et qu’à ce moment précis, nous avons perdu notre liberté […] C’est précisément parce que les urnes et autres babillages civiques de lycée sont insuffisants que le citoyen d’une démocratie a besoin de l’arme de la désobéissance civile sans les restrictions mises sur elle par les juristes.

Qu’en est-il donc des cours de justice ? Zinn prend l’exemple de la cour suprême des Etats-Unis et dit: “Nous comprenons pourquoi la désobéissance civile, protestation au-delà de la loi, est si précieuse pour la rectification des torts dans notre société, parce que quoi que dise la loi en théorie, lorsqu’elle est appliquée en pratique par les cours de justice, incluant la cour suprême des Etats-Unis, elle n’est pas un bouclier sûr pour la liberté d’expression. Bien sûr que je reconnais le fait que la cour suprême a protégé nos droits de n’être pas d’accord en certaines occasions, tout ce que je dis est que d’une manière générale les résultats sont très disparates et très loin des visions romantiques des juristes à ce sujet et que nous ne serions pas éclairés de remettre le sort de nos libertés dans les mains des seules cours de justice et de rester dans les limites qu’elles prévoient dans le cadre de la loi.

Il y a de plus sur un plan légal, une application évidente de la règle du deux poids deux mesures. Lois et règlementations s’appliquent aux individus au sein d’une nation, la violence a minima des citoyens se rebellant contre l’injustice est réprimée et condamnée, alors que l’État lui, conserve le monopole de la violence dite “légitime” à la fois contre ses citoyens, mais aussi contre d’autres nations dans le cas de guerres (citons les cas récents de la Serbie, de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Libye…), ou de la répression de populations autochtones en révolte contre leurs maîtres coloniaux. Pourquoi donc le principe “d’inadmissibilité de la violence devant la loi” ne s’appliquerait-il pas aux nations elles-mêmes ? A l’impérialisme lui-même ?

Zinn poursuit: “L’histoire des Etats-Unis indique que lorsque confrontés à des problèmes majeurs, les procédures ordinaires n’ont pas suffi. N’oublions pas qu’au soir de la rupture avec l’Angleterre, les colons américains jouissaient de la liberté d’expression et de de la presse, du droit d’élire des officiels, et de manière générale d’une bonne marge d’expression de leur mécontentement pour faire dire aux Britanniques qu’ils auraient sans doute pu faire valoir leurs griefs sans avoir à balancer du thé dans le port de Boston ni à défier les lois raisonnables du parlement. Quoi qu’il en soit, le besoin de changement fut si urgent pour un bon nombre de colons, qu’ils se sont tournés en premier lieu vers des actions directes drastiques (violant les conditions légales de la désobéissance civile), puis se sont armés pour une rebellion. La seconde grande crise de la nation, l’esclavage, ne put pas non plus être résolue par les procédures traditionnelles, par l’exercice de la libre-parole, de la liberté de la presse ou du système électoral. Le gouvernement des Etats-Unis, insistant que ces procédures soient suivies, poursuivît en justice tous les contrevenants de la loi sur les esclaves fugitifs. La cour suprême ne voulut pas déroger à la tradition ; les esclaves fugitifs furent arrêtés, rassemblés et renvoyés dans les états du sud. Les défenseurs abolitionnistes des esclaves fugitifs, qui défièrent la loi en essayant d’aider et de sauver les esclaves, furent empêchés et détenus par des compagnies de troupes fédérales. La tentative de John Brown d’organiser une révolte d’esclaves avec des armes fédérales confisquées échoua et se termina par sa capture et sa pendaison, non pas par le sud, mais par le gouvernement fédéral américain. […] Le but exact de la désobéissance civile en fin de compte, est un processus politique, c’est une tentative d’amener des changements sociaux et politiques radicaux sans les lourdes pertes occasionnées par le suicide de la violence ou de la guerre totales, ce qui arrive souvent aux sociétés qui n’ont pas la volonté de sortir des sentiers battus.
[…]
Laissons l’État se soucier de son pouvoir. Les résultats de l’histoire de notre gouvernement, de tous les gouvernements nationaux de fait, sont faits de violence, de cruauté, de dureté, d’intrusion et de répression. Nous, les citoyens, devons augmenter notre propre pouvoir, car nous sommes les défenseurs les plus sûrs de notre propre liberté
.

Zinn conclut en disant: “Je ne pense pas que la désobéissance civile soit suffisante. C’est un moyen de protestation, mais elle ne construira pas en elle-même une nouvelle société. Il y a plusieurs choses que les citoyens peuvent faire pour commencer à bâtir une nouvelle société au sein de l’ancienne, pour vivre de la façon dont les êtres humains devraient vivre: en jouissant des fruits de la terre, de la chaleur de la nature et de la compagnie des autres, sans hostilité, sans division artificielle de religion, de race ou de classe sociale. De plus, il faut dire que toute forme de désobéissance civile n’est pas forcément morale. Toute désobéissance civile n’est pas forcément efficace. Les gens de la classe moyenne doivent commencer à accepter le fait que tout le monde n’est pas confortable avec le système et qu’il est temps de sortir de notre confort et d’embrasser l’autre, car malgré notre richesse, nous n’aurons pas de paix tant que d’autres souffriront, rejoignons les déshérités contre les gardiens d’un “faux ordre”, dans l’enthousiasme sain qui a toujours encouragé le développement de la justice.

A suivre, 4ème et dernière partie: La Commune Libre et la confédération des communes libres

Incidemment, un article du dernier « Monde Libertaire » sur la Désobéissance Civile.