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Mieux comprendre société et état pour un changement politique profond: Fragments d’une anthropologie anarchiste (avec David Graeber) ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 29 février 2016 by Résistance 71

“Qui donc sont les réalistes ? Les réalistes je pense, sont les gens mentionnés plus tôt [dans ce livre “L’illusion occidentale de la nature humaine”], qui prennent la culture comme l’état originel de l’existence humaine et l’espèce biologique comme secondaire voire même conditionnelle… La culture est plus ancienne que l’Homo Sapiens, bien plus vieille et la culture était une condition fondamentale du développement biologique de l’espèce. La preuve de la culture dans la lignée humaine remonte à environ 3 millions d’années, tandis que la forme humaine courante remonte à environ quelques centaines de milliers d’années, l’homme actuel moderne ayant environ juste 50 000 ans… Le point critique est que durant ces 3 millions d’années les humains ont évolué biologiquement sous une sélection culturelle. Nous avons été façonnés corps et âme pour une existence culturelle.”

~ Marshall Sahlins ~

 

“Le monde occidental lui-même est une communauté, mais négative et cette négativité est la mort de toute communauté, de toute civilisation.

L’idée ‘blanche’ au terme de laquelle serait d’un côté ‘la nature’, nature que l’on respecte ou non, de l’autre ‘l’humanité’, est une idée ‘décivilisée’.”

~ Robert Jaulin ~

 

“La communauté primitive [originelle] est à la fois une totalité et une unité. Une totalité en cela qu’elle est complète, autonome, entièrement unie, sans cesse attentive à la préservation de son autonomie: une société dans le plein sens du mot. Elle est une unité en cela que son être homogène continue de refuser la division sociale, d’exclure l’inégalité, d’interdire l’aliénation. La société primitive est une totalité singulière en cela que le principe de son unité ne lui est pas extérieur: elle ne permet aucune configuration pour que l’Un se détache du corps social afin de le représenter, afin de lui faire prendre corps comme unité. Voilà pourquoi le critère de non-division de la société est fondamentalement politique: si le chef sauvage n’a pas de pouvoir, c’est parce que la société n’accepte aucunement que le pouvoir soit séparé de son être propre, qu’une division soit établie entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent.”

~ Pierre Clastres ~

 

Fragments d’une anthropologie anarchiste

 

Extraits du texte de David Graeber* “Fragments of an Anarchist Anthropology”

2004, Pricly Paradigm Press

 

Analyse et traduction d’extraits: Résistance 71

 

Février 2016

 

Le livre a été traduit en français sous le titre “Pour une anthropologie anarchiste”, Lux, 2006

 

1ère partie

2ème partie

 

La mondialisation et l’élimination des inégalités Nord-Sud

Sur le long terme, la position anarchiste sur la mondialisation est évidente: effacement des états-nations ce qui voudra dire l’élimination des frontières nationales. Ceci est la véritable mondialisation. Tout le reste n’est qu’escroquerie.

[…] Une fois, pendant les manifestations que soulevait la réunion du World Economic Forum (Davos), où les riches prétendaient discuter de moyens de soulager la pauvreté mondiale, je fus invité à engager un de leurs représentants dans un débat radiophonique. La tâche en incomba finalement à un autre activiste, mais j’avais néanmoins préparé pour l’occasion, un programme en trois points qui aurait je le pense résolu l’affaire assez efficacement:

  • Une amnistie immédiate sur la dette internationale
  • Une annulation immédiate de toutes les patentes et autres droits de “propriété intellectuelle” de plus d’un an liés à la technologie
  • L’élimination immédiate de toutes restrictions sur la liberté de voyager et de résider mondialement

Le reste en aurait découlé. Au moment même où le citoyen lambda de Tanzanie ou du Laos, ne se verrait plus interdire le droit de résider et de s’établir par exemple à Minneapolis ou à Rotterdam, le gouvernemnt de chaque pays riche déciderait très certainement qu’il n’y aurait rien de plus important que de trouver un moyen de s’assurer que ces gens préferrent rester chez eux plutôt que de se déplacer pour vivre ailleurs. Ne pensez-vous pas qu’ils trouveraient bien quelque chose ?

Alors vous allez me dire “Mais vos propositions sont complètement irréalistes !…” Certes, mais pourquoi ? Essentiellement parce que ces riches types faisant de belles réunions à l’hôtel Waldorf de Davos, ne voudraient rien entendre, cela ne va pas dans leurs intérêts. C’est pourquoi nous disons qu’ils sont le problème en eux-mêmes.

La lutte contre le travail

La lutte contre le travail a toujours été centrale à l’organisation anarchiste. Je veux dire par là, pas la lutte pour de meilleures conditions de travail ou de plus hauts salaires, non, mais la lutte pour éliminer le travail (salarié) en tant que relation de domination. D’où le slogan de l’Industrial Workers of the World (IWW), le syndicat des ouvriers de l’industrie du monde: “Contre le salariat !” Ceci est bien sûr un objectif de long terme et ce qui ne peut pas êrtre éliminer peut du moins être réduit. Au début du XXème siècle, les “Wobblies” (syndiqués de l’IWW) gagnèrent bien des combats sociaux et contribuèrent grandement à l’adoption de la semaine de 5 jours de travail à 8 heures par jour. La lutte des Wobblies aujourd’hui aux Etats-Unis est la semaine de 4 jours de travail à 4 heures par jour: la “semaine des 16 heures”.

[…] Quels boulots sont donc vraiment nécessaires ?

Pour commencer, il y a bien des travaux dont la disparition ne serait contestée par personne et serait un grand gain pour l’humanité. Considérez dans cette liste les télépublicitaires, les producteurs de “stretch-SUV” et les avocats, juristes d’affaire. Nous éliminerions aussi la totalité de l’industrie publicitaire et du marketing, relation publique, tous les politiciens et leurs personnels, tout ceci sans même aller chercher loin dans les fonctions de la société. L’élimination de l’industie de la publicité réduirait de facto considérablement la production, la distribution et la vente de produits totalement inutiles. L’élimination des inégalités radicales signifierait aussi que nous n’aurions plus besoin des services des millions d’employés actuels à ouvrir et fermer les portes, les forces de sécurité privées, gardiens de prison ou équipes de police spécialisées, sans parler de l’armée. Au-delà de cela, il faudra conduire une recherche. Les financiers, banquiers, assureurs et agents d’investissement sont tous essentiellement des parasites, mais il pourra demeurer quelques fonctions utiles dans ces secteurs d’activité, qui ne pourront pas simplement être remplacés par des logiciels.

[…] Ceci nous amène à une question vitale: “Qui va faire les sales boulots ?” La sempiternelle question qui est toujours lancée à la face des anarchistes. Pierre Kropotkine a pointé il y a bien longtemps à l’absurdité de cette question/argument. Il n’y a en fait aucune raison pour laquelle ces boulots devraient exister. Si on divisait les taches déplaisantes de manière équitable, cela voudrait dire que les top scientifiques et ingénieurs et chirurgiens du monde devraient les faire également. On pourrait alors très facilement concevoir la création très rapide de cuisines auto-nettoyantes et de robots de nettoyage, d’assainissement ou fonctionnant pour le travail minier et ce pratiquement immédiatement.

Démocratie

Ceci pourrait bien donner au lecteur une chance d’apercevoir ce qu’est une organisation anarchiste, ou inspirée par l’anarchisme ; quelques contours du nouveau monde sont en train d’être construits dans la coquille de l’ancien et de montrer ce que la perspective historico-ethnographique que j’ai essayée de développer ici et de voir comment notre science non-existante pourrait y contribuer.

Le premier cycle du nouveau soulèvement mondial, ce que les médias insistent à appeler de manière ridiculement croissante “le mouvement anti-mondialisation”, a commencé avec les municipalités autonomes du Chiapas au Mexique et vint au top avec les asembleas barreales de Buenos Aires et des villes argentines. Il n’y a ni le temps ni l’espace ici pour en expliquer l’histoire complète. Cela a commencé avec le refus des Zapatistes de l’EZLN de prendre le pouvoir et leur tentative de créer un modèle d’autogestion démocratique qui inspirerait le reste du Mexique, leur initiative de créer un réseau international du People’s Global Action ou PGA (Action Global Populaire), qui appela à des journées d’action contre l’OMC à Seattle), contre le FMI (Washington, Prague…) etc… L’effondrement final de l’économie argentine et le révolte populaire qui s’en suivit, qui encore une fois rejeta l’idée qu’on puisse trouver une solution en remplaçant un set de politiciens par un autre. Le slogan du mouvement argentin fut des le départ: Que se vayan todas, qu’ils s’en aillent tous ! Au lieu d’un nouveau gouvernement, ils établirent un vaste réseau d’institutions alternatives, à commencer par les assemblées populaires afin d’organiser chaque voisinage où la seule restriction à la participaton était pour ceux qui appartenaient à un parti politique, il y eut des centaines d’usines occupées par les ouvriers et autogérées par ceux-ci, un système complexe de “troc” et un système de monnaie d’échange alternatif afin de les maintenir opérationnels, bref, une longue variation sur le thème de la démocratie directe. Tout ceci se produisit sous le radar des médias, qui complètement loupèrent la signification de ces grandes mobilisations pour cause d’asservissement corporatiste.

L’organisation de ces actions fut faite pour donner une illustration vivante de ce que pourrait être un monde véritablement démocratique.

[…]

Anthropologie

Chapitre dans lequel l’auteur mord à regret, la main qui le nourrit… (Note de R71: Ce sous-titre existe factuellement dans la version anglaise du livre, ironiquement ou non, Graeber est un peu du genre “pince-sans-rire”… Il sera viré de Yale un an après avoir publié ce livre.)

La question finale, celle que j’ai de mon propre aveu éviter de poser jusqu’ici, est pourquoi les anthropologues n’ont pas éprouvé plus d’affinité avec l’anarchisme jusqu’ici ?

[…] C’est un peu bizarre, parce qu’après tout, les anthropologues sont le seul groupe de scientifiques universitaires qui savent quelque chose au sujet des sociétés sans état existant réellement ; bon nombre d’entre eux ont physiquement vécu dans des endroits du monde où les États ont cessé de fonctionner ou du moins se sont effacés et ont laissé les peuples gérer leurs propres affaires de manière autonome. Si rien d’autre, les anthropologues sont parfaitement au courant de ce que la supposition générale de ce qui serait supposé arriver en l’absence de l’État et qui voudrait que “les gens simplement se massacreraient entre eux !…” est factuellement fausse.

Pourquoi donc ?

Il y a plusieurs raisons. Quelques unes sont compréhensibles.

La discipline que nous connaissons aujourd’hui a été rendue possible par de terribles et horribles schémas de conquête, de colonisation et de meurtre de masse, tout comme d’autres disciplines scientifiques comme la géographie, la botanique, comme aussi les mathématiques, la linguistique ou la robotique, mais les anthropologues, dont le travail tend à connaître personnellement les victimes, ont fini par agoniser sur ces faits et ces façons de faire comme sans doute aucun autre protagoniste n’a pu le faire.

[…] Pour les anthropologues, les résultats ont été bizarrement paradoxaux. Alors que ces scientifiques sont littéralement assis sur de très vastes archives d’expérience humaine, d’expériences sociales et politiques, dont personne d’autre n’a vraiment connaissance, ce corps d’ethnographie comparative est vu comme quelque chose de honteux. Comme je l’ai dit, ce n’est pas traité comme l’héritage commun de l’humanité, mais comme notre sale petit secret. Ce qui est très utile, du moins dans la mesure où jusqu’ici le pouvoir académique est largement constitué de l’établissement des droits de propriété sur une certaine forme de connaissance et de s’assurer que les autres n’y aient pas vraiment accès ; parce que comme je l’ai dit, notre sale petit secret est toujours le notre. Ce n’est pas quelque chose qu’on a besoin de partager avec les autres.

Mais il y a plus. De biens des façons, l’anthropologie semble être une discipline qui semble être absolument terrifiée de son propre potentiel. Elle est par exemple, la seule discipline scientifique qui est en position de faire des généralisations au sujet de l’humanité dans sa globalité, car c’est la seule discipline qui prend de fait en compte toute l’humanité et qui est familière avec les cas d’anomalies (ex: “toutes les sociétés pratiquent le mariage dites-vous ? Et bien cela dépend du comment vous définissez le mariage. Chez les Nayar par exemple….) Et pourtant, elle refuse résolument de le faire.

Je ne pense pas que ceci soit seulement une réaction compréhensible de la “droite” encline à faire de grands arguments au sujet de la nature humaine afin de justifier des institutions sociales particulièrement néfastes et répressives come le viol, la guerre, le libre-marché, le capitalisme etc bien que ce soit sans aucune doute une partie de la raison. C’est partiellement aussi à cause de la taille du sujet, son immensité. Qui a par exemple les moyens et le temps de discuter disons des conceptions du désir ou de l’imagination ou du soi ou de la souveraineté en considérant tout ce que les penseurs chinois, indiens et mulsulmans pensent sur les sujets en plus des canons de la pensée occidentale, sans même parler des conceptions émanant des centaines, des milliers de peuples au travers des îles océaniques, des Indiens des Amériques et autres peuples ? C’est bien trop vaste. Ainsi les anthropologues ne produisent plus de généralisations théoriques et tournent ce travail aux philosophes européens qui n’ont aucun problème à discuter du désir ou de l’imagination ou du soi ou de la souveraineté comme si ces concepts avaient été inventés par les Platon, Aristote, développés par Kant ou le divin marquis et n’avaient jamais été discutés de manière profonde en dehors de l’élite des traditions littéraires européennes et nord-américaines. Là où autrefois les termes théoriques anthropologistes clef étaient des mots comme mana, totem, ou tabou, les nouveaux mots à la mode dérivent tous invariablemet du grec, du latin via le français et un peu d’allemand.

Alors donc que l’anthropologie semble être parfaitement positionnée pour fournir un forum intellectuel pour toutes sortes de conversations planétaires politiques ou autre, il y a une certaine gêne intégrée à le faire.

Il y a ensuite la question politique.

La plupart des anthropologues écrivent comme si leur travail avait une importance politique évidente et d’un ton qui trahit qu’ils pensent que ce qu’ils font est radical et certainement de centre-gauche. Mais en quoi exactement consiste cette politique ? C’est de plus en plus difficile à dire. Les anthropologues ont-ils une tendance à être anti-capitalistes ? Il est certainement difficile d’en trouver qui ont quelque chose de bien à dire du capitalisme. Beaucoup ont pris pour habitude de décrire l’âge actuel comme étant celui de la “fin du capitalisme”, comme si le fait de le dire allait y mettre fin et qu’ils pourraient par ce simple fait précipiter sa disparition. Mais il est aussi difficile de penser à un anthropologue qui aurait récemment fait une quelconque suggestion sur ce que pourrait être une alternative au capitalisme. Alors sont-ils des libéraux ? Beaucoup ne peuvent prononcer ce mot sans un grognement de dédain. Alors quoi ? Aussi loin que je puisse le comprendre, il n’y a qu’un seul sentiment bien partagé à travers le spectre de la profession: celui du populisme. Si rien d’autre, nous ne sommes définitivement pas du côté de qui que ce soit, dans une situation donnée, est ou se targue d’être l’élite. Nous sommes pour les petites gens. Comme en pratique la plupart des anthropologues sont attachés à des universités ou si non terminent avec des boulots comme des consultations en marketing ou des boulots à l’ONU, des positions au sein même de l’appareil de réglementation global, ce qui en revient vraiment à une sorte de constante, une déclaration ritualisée de déloyauté à cette même élite mondiale dont nous-mêmes, en tant qu’universitaires et membres de l’academia, formons clairement (même si de manière admise marginale) une faction.”

[…]

Pour clore son petit livre/essai/manifeste Graeber commente sur l’expérience anarchiste qui ne dit pas son nom parce qu’ancrée dans le mode de gouvernance et la tradition autochtone des participants: Les Zapatistes du Chiapas dans le sud du Mexique, descendants directs des peuples Mayas. Ce qui est une très bonne façon de conclure son discours puisque le plus souvent, c’est ce qu’on voit ou apprend en dernier qui reste.

Graeber écrit son livre en 2004, soient 10 ans après l’avènement des Zapatistes en 1994. Aujourd’hui en 2016, le mouvement anarcho-indigène du Chiapas est dans sa 23ème année d’existence et continue à inspirer de plus en plus mondialement.

Laissons le mot de la fin à David Graeber et au mouvement zapatiste du Chiapas…

Les Zapatistes sont venus essentiellement des communautés de langue Maya Tzeltal, Tzotzil, et Tojolobal, qui se sont établies dans la jungle de Lacandon (NdT: sud-est du Mexique à la frontière guatémaltèque). Ce sont des communautés parmi les plus pauvres et les plus exploitées du Mexique. Les Zapatistes ne s’appellent pas eux-mêmes anarchistes, ni même autonomistes. Ils représentent leur propre voie au sein de cette tradition indienne bien plus vaste, en fait ils essaient même de révolutionner les stratégies révolutionnaires en abandonnant toute notion de parti d’avant-garde saisissant et contrôlant l’état et ses institutions (NdT: ce que prône toutes les factions marxistes… Les Zapatistes ne sont pas des marxistes) ; au lieu de cela combattant pour créer des enclaves libres qui pourraient servir de modèles pour des gouvernements autonomes, permettant ainsi une réorganisation générale de la société mexicaine en un réseau complexe de groupes autogérés se chevauchant les uns les autres et qui pourraient ensuite commencer à discuter la réinvention de la société politique.

Il y eut des divergences d’opinion au sein du mouvement zapatiste quant aux formes de pratiques démocratiques à employer et à promouvoir. La base qui parlait les langues maya poussèrent pour une forme de processus consensuel adopté de leur propre tradition communale, mais reformulée pour être plus radicalement égalitaire. Quelques uns des membres de la faction armée zapatiste parlant espagnol furent très sceptiques sur le fait d’appliquer cela à l’échelle nationale. Finalement, ils se rangèrent derrière la vision de ceux qu’ils “mènent en obéissant” comme le dit si bien le dicton zapatiste. Mais ce qui est remarquable est ce qu’il se passa lorsque les nouvelles de cette rébellion se propagèrent au reste du monde. C’est là où on peut voir à l’œuvre la “machine identitaire” de Leve.

Plutôt qu’une bande de rebelles ayant une vision radicale de transformation démocratique, ils furent immédiatement redéfinis comme une bande d’Indiens Maya demandant l’autonomie indigène. C’est ainsi que les médias internationaux en ont fait le portrait, c’est ce qui était considéré comme important à leur sujet venant de tout le monde, des organisations humanitaires aux bureaucrates mexicains en passant par les contrôleurs des droits de l’Homme de l’ONU. Alors que le temps passait, les Zapatistes, dont la stratégie a été dès le départ dépendante de gagner des alliés dans la communauté internationale, furent forcés de plus en plus de jouer également la carte indigène, sauf en s’arrangeant avec leurs alliés les plus motivés.

Cette stratégie n’a pas été inefficace. Dix ans plus tard (NdT: 22 ans plus tard en 2016..), l’EZLN est toujours là, sans avoir pratiquement dû tirer un coup de feu même si cela est dû au fait que jusque maintenant ils ont minimisé le mot “national” qui est dans leur nom (Ejercito Zapatista de Liberación Nacional ou Armée Zapatiste de Libération Nationale).

[…] Ce que les Zapatistes proposaient de faire était exactement de commencer ce travail difficile qui ignore tant au sujet de “l’identité”: essayer de réussir ce qui forme une organisation, ce qui forme un processus et une délibération, seront requis pour créer un monde dans lequel les gens et les communautés seront acrtuellement libres de déterminer pour eux-mêmes quels types de peuples et de communautés ils désireront être.

Et qu’est-ce qu’on leur a dit aux Zapatistes ?

Ils furent effectivement informés que comme ils étaient Mayas, ils ne pouvaient rien avoir à dire au monde au sujet des processus par lesquels l’identité se forme, se construit, ou au sujet de la nature des possibilités politiques. En tant que Mayas, la seule déclaration politique qu’ils pourraient faire aux autres serait au sujet de leur propre identité maya. Ils pouvaient affirmer leur droit de demeurer Mayas. Ils pouvaient demander d’être reconnus en tant que Mayas ; mais pour un Maya de dire quelque chose au monde qui ne fusse pas seulement un commentaire sur leur propre identité serait simplement inconcevable.

Et qui au final a écouté ce que les Zapatistes avaient à dire ?

Et bien largement une collection d’adolescents anarchistes en Europe et en Amérique du Nord, qui commencèrent bientôt à assiéger les sommets économiques et politiques de cette même élite mondialiste avec laquelle les anthropologues maintiennent une telle alliance difficile et inconfortable.

Mais les anarchistes avaient raison. Je pense que les anthropologues devraient faire bien plus cause commune avec eux. Nous avons des outils dans les mains qui pourraient bien être d’une énorme importance au final pour la liberté humaine. Commençons donc par en faire usage.

Mieux comprendre société et état pour un changement politique profond: Fragments d’une anthropologie anarchiste (avec David Graeber) ~ 1ère partie ~

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“La période charnière entre le Paléolithique et le Néolithique est marquée par de nombreux changements de nature différente: environnementaux (réchauffement climatique), sociaux (sédentarisation, explosion démographique locale, apparition du patriarcat, des castes et d’une élite), économiques “quête de nouveaux territoires, domestication des plantes puis des animaux, surplus et stockage des denrées, augmentation du commerce de biens de prestige) et de croyances (apparition des dieux masculins). L’augmentation d’actes de violence et l’apparition de conflits meurtriers sont-elles liées à un ou plusieurs de ces changements majeurs ? L’analyse des données archéologiques enrichie par celle des sources ethnographiques permet d’apporter quelques éléments de réponse à cette question.”

~ Marylène Patou-Mathis (directrice de recherche CNRS) ~

 

“Afin de comprendre la division sociale, nous devons commencer avec la société qui a existé pour l’empêcher.”

~ Pierre Clastres ~

 

“La mise en cause de l’ethnocide est aussi la mise en cause des états coloniaux, laquelle pourrait, aussi, être celle des états européens.”

~ Robert Jaulin ~

 

Fragments d’une anthropologie anarchiste

 

Extraits du texte de David Graeber* “Fragments of an Anarchist Anthropology”

2004, Pricly Paradigm Press

 

Analyse et traduction d’extraits: Résistance 71

 

Février 2016

 

Le livre a été traduit en français sous le titre “Pour une anthropologie anarchiste”, Lux, 2006

 

1ère partie

2ème partie

 

A la page 38 (version anglaise) de l’ouvrage, Graeber dit ceci justifiant de son titre original:

Comme je l’ai fait remarquer, une anthropologie anarchiste n’existe pas vraiment. Il n’y en a que des fragments.

Il est intéressant de noter que la première des choses que définit Graeber dès les premières ligne de son petit opuscule est le terme “anarchisme” et non pas le terme “anthropologie”. Pour ce faire, il utilise un fragment de la définition donné par Pierre Kropotkine pour l’Encyclopedia Britannica en 1910, que nous avons publié sur ce blog en français.

Qu’en est-il donc de l’anthropologie ? Que nous dit Mr Larousse?

anthropologie”: n. sc. f. Étude de l’Homme et des groupes humains, théorie philosophique qui met l’Homme au centre de ses préoccupations.

L’anthropologie a été élaborée en deux théories principales:

  • Structuraliste évolutionniste ayant pour chef de file et maître à penser l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss et ses disciples.
  • Marxiste ayant pour chef de file Karl Marx mais surtout Friedrich Engels qui fut plus pointu que son collègue en ce domaine.

Depuis les années 1960, il existe une troisième branche qui a vu le jour en réponse aux paradoxes et insuffisances des deux premières: une anthropologie dite “anarchiste” qui a le mérite de totalement relancer le débat sur les sociétés pré et proto-étatiques et/ou pré-capitalistes. Cette partie est totalement balayée sous le tapis par les deux formes classiques de l’anthropologie pour lesquelles les groupes humains sont soit des sauvages en “cours de développement” pour atteindre une société “mature” représentée par la société étatique, phase ultime du développement sociétal humain (anthropologie structuraliste), soit toujours des “sauvages” évoluant dans des sociétés pré-capitalistes appartenant à la proto-histoire, puisque que l’histoire n’est que celle de la “lutte des classes”, le reste n’existant pas, du moins ne valant pas la peine d’être étudié (anthropologie marxiste).

Le courant d’anthropologie “anarchiste” s’est développé au fil des recherches de terrain et exposés de professeurs/chercheurs comme Marshall Sahlins, Pierre Clastres, Robert Jaulin, l’auteur du livre David Graeber et un courant de la paléoanthropologie emmené par la française Marylène Patou-Mathis. Ce courant novateur explique que les sociétés “primitives” (du latin primere ou “premier”, “originel” et non pas au sens commun péjoratif qui prévaut aujourd’hui) ne sont pas des sociétés “en devenir”, des sociétés “en voie de maturation vers la société étatique modèle”, mais bel et bien des sociétés finies, matures à part entière, des sociétés sans État, c’est à dire pour Pierre Clastres des sociétés contre l’État, des sociétés qui refusent division politique et centralisation du pouvoir, comme Clastres l’a magistralement démontré.

Nous avons extensivement relaté tout ceci sur Résistance 71 et invitons nos lecteurs à consulter nos dossiers sur l’anthropologie politique que nous avons compilés au fil du temps (suivre les liens à cet effet…).

C’est dans ce contexte qu’intervient en 2004, ce petit opuscule éclairant de David Graeber qui est alors assistant professeur d’anthropologie à l’université de Yale aux Etats-Unis. Il est aujourd’hui professeur à la London Schools of Economics.

Graeber commence par dire et demander ceci:

“Comme il y a beaucoup de bonnes raisons sur le pourquoi il devrait exister une anthropologie anarchiste, nous devrions commencer par demander pourquoi il n’y en a pas ou en fait, pourquoi n’y a t’il pas de sociologie anarchiste, d’économie anarchiste, de théorie littéraire anarchiste ou une science politique anarchiste ?”

Pourquoi si peu d’anarchistes dans l’académie universitaire ?

“C’est une question pertinente parce qu’en tant que philosophie politique, l’anarchisme est vraiment en train de percer maintenant. Les mouvements anarchistes ou inspirés par l’anarchisme sont en pleine croissance, partout ; les principes traditionnels anarchistes tels que l’autonomie, l’association volontaire, l’autogestion, l’entre aide mutuelle, la démocratie directe, sont passés de la base organisationnelle au sein du mouvement de globalisation, à jouer le même röle dans les mouvements radicaux de toutes sortes un peu partout.

[…] Et pourtant, ceci n’a trouvé pratiquement aucune réflexion dans le monde académique et universitaire. La plupart des universitaires semblent même n’avoir qu’une vague idée de ce qu’est l’anarchisme ou alors le réfute au moyen des stéréotypes les plus vulgaires. Aux Etats-Unis par exemple, il y a des milliers d’universitaires marxistes d’une sorte ou d’une autre, mais à peine une douzaine se proclamant ouvertement anarchistes.

[…] Les principes de base de l’anarchisme comme l’autogestion, l’association volontaire, l’entre aide mutuelle, se réfèrent à des formes de comportement humain que les anarchistes pensent et assument exister depuis aussi longtemps que l’humanité elle-même. La même chose vaut pour la réjection de l’État et de toutes formes de violences structurelles, d’inégalité ou de domination (anarchisme veut dire “sans dirigeants”).

[…] Ainsi:

  • Le marxisme a eu la tendance à être un discours théorique ou analytique au sujet de la stratégie révolutionnaire.
  • L’anarchisme a eu tendance à être un discours éthique au sujet de la pratique révolutionnaire.

La théorie anarchiste n’est pas impossible

[…] Une théorie sociale anarchiste devrait sciemment rejeter toute trace d’avant-gardisme ; en cela le rôle des intellectuels n’est en aucun cas de former une élite qui peut arriver à des analyses stratégiques correctes pour ensuite mener les masses. Si ce n’est pas cela, alors quoi ? C’est une des raisons pour laquelle j’appelle cet essai “Fragments d’une anthropologie anarchiste”, parce que c’est une des zones où je pense que l’anthropologie est particulièrement bien positionnée pour aider, ce pas seulement parce que la plupart des communautés ne fonctionnant pas dans une économie de marché existantes, s’autogérant dans le monde ont été étudiées par des anthropologues plutôt que par des sociologues ou des historiens. C’est aussi parce que la pratique de l’ethnographie fournit au moins quelque chose faisant office de modèle, concernant une pratique intellectuelle révolutionnaire non avant-gardiste pourrait fonctionner.

[…] En cela, il y a eu une étrange affinité au travers du temps, entre l’anthropologie et l’anarchisme qui est en elle-même signifiante.

Graves, Brown, Mauss, Sorel

Ce n’est pas tant que les anthropologues ont embrassé l’anarchisme ou qu’ils épousaient consciemment les idées anarchistes, mais cela est plus dû au fait qu’ils ont évolué dans les mêmes cercles, leurs idées tendaient à rebondir les unes sur les autres, qu’il y a eu quelque chose au sujet de la pensée anthropologique en particulier, sa conscience très affutée du très grand rayon d’action des capacités humaines, qui lui donna une affinité avec l’anarchisme dès le début.”

S’ensuit un descriptif des idées d’anthropologues comme Frazer, de l’université de Cambridge, Al Brown et du poète anglais Robert Graves. Puis Graeber en vient à parler de Pierre Kropotkine:

“Kropotkine, géographe, explorateur arctique et naturaliste, qui jeta le darwinisme-social sens dessus dessous, tumulte dont celui-ci n’a toujours pas totalement récupéré, en documentant comment les espèces les plus resplendissantes étaient celles qui tendaient à coopérer le plus efficacement. La création de la socio-biologie par exemple fut une tentative de trouver des réponses aux faits naturels donnés par Kropotkine.”

Puis Graeber passe à Marcel Mauss:

“Peut-être que le cas le plus intrigant est celui de Marcel Mauss, contemporain de Radcliffe et de Brown et qui fut l’inventeur de l’anthropologie française. Mauss venait d’une famille de juifs pratiquants et a eu la demie-bénédiction d’être aussi le neveu d’Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie française. Mauss était aussi un socialiste révolutionaire.

[…] Son œuvre la plus fameuse fut écrite en réponse à la crise du socialisme qu’il vit dans la réintroduction par Lénine de l’économie de marché dans l’URSS des années 1920. S’il était impossible de simplemebnt se débarrasser de l’économie monétaire de marché, même dans le pays ayant la société la moins monétarisée possible, la Russie, alors peut-être que les révolutionnaires se devaient de voir et d’observer quel type de créature le marché était vraiment et quelle alternative viable au capitalisme pourrait-il y avoir. C’est ainsi que naquît son “Essai sur le don” en 1925, qui argumentait entre autre, que l’origine de tous les contrats est le communisme, un engagement inconditionnel aux besoins d’autrui et ceci malgré la litanie de livres d’économie professant le contraire, il n’y a jamais eu une économie basée sur le troc et que les sociétés ayant réellement existé qui n’emploient pas l’argent ont au lieu de cela été et sont des économies du don dans lesquelles les distinctions que nous faisons actuellement entre l’intérêt et l’altruisme, la personne et la propriété, la liberté et l’obligation, simplement n’existaient et n’existent pas.

Mauss pensait que le socialisme ne pouvait en aucun cas être construit par l’escroquerie de l’État, mais seulement graduellement, depuis la base et qu’il était possible de commencer à construire une nouvelle société fondée sur l’entre aide mutuelle et l’auto-organisation, l’autogestion “dans la coquille de l’ancienne” ; il sentait que les pratiques populaires existantes fournissaient la base à la fois de la critique morale du capitalisme et de courtes visions possibles de ce que pourrait-être la future société. Tout ceci est une position anarchiste classique, pourtant, Mauss ne se considérait pas lui-même comme anarchiste. En fait, il n’a jamais eu beaucoup de bonnes choses à dire à leur sujet. Ceci parce qu’il identifiait sans doute l’anarchisme avec la figure de Georges Sorel, apparemment un anarcho-syndicaliste français antisémite passé à la postérité pour son essai “Réflexions sur la violence”.

[…]

L’anthropologie anarchiste qui existe presque

Bien qu’à la fin, Marcel Mauss ait eu probablement plus d’influence sur les anarchistes que tous les autres combinés. Sans aucun doute parce qu’il était intéressé dans les moralités alternatives, qui ouvraient la voie de penser que les sociétés sans états et sans marchés étaient ce qu’elles étaient parce qu’elles recherchaient activement à vivre de la sorte. Ce qui en nos propres termes veut dire, parce qu’elles étaient anarchistes. Dans la mesure où des fragments d’une anthropologie anarchiste existent déjà, ils dérivent largement de lui.

Avant Mauss, l’assomption universelle avait été que les économies sans argent avaient opéré au moyen du troc et qu’elles essayaient de s’engager dans une attitude de marché économique (c’est à dire d’aquérir des biens et services de consommation utiles à moindre coût pour elles-mêmes et de devenir riches si possible…), mais qu’elles n’avaient pas développer de manières très sophistiquées de le faire. Mauss démontra qu’en fait, de telles économies étaient des “économies du don”. Elles n’étaient pas du tout fondées sur le calcul, mais au contraire, sur le refus de calculer ; elles étaient enracinées dans un système éthique qui rejetait consciencieusement la plupart de ce que nous considérerions comme les principes de base de l’économie. Ce n’était pas du tout à cause du fait qu’elles n’avaient pas encore appris à rechercher le profit au travers des moyens les plus efficaces ; mais ces sociétés auraient trouvé que la base même de la transaction économique, du moins une transaction avec quelqu’un qui n’était pas votre ennemi, à savoir de rechercher le profit, était profondément insultant.

Il est très significatif qu’un des peu nombreux anthropologues ouvertement anarchistes de mémoire récente, un autre Français, Pierre Clastres, devint célèbre pour avoir fait et soutenu le même argument au niveau politique. Il insistait pour dire que les anthropologues n’avaient pas encore dépassé les vieilles perspectives des structuralistes évolutionnistes, qui voyaient l’État primordialement comme une forme plus sophistiquée d’organisation de ce qui précédait ; les peuples sans états, comme ceux d’Amazonie que Clastres avait étudiés, avaient été assumés ne pas avoir atteint un niveau d’évolution tel que celui par exemple des Aztecs ou des Incas. Mais supposons que les Amazoniens n’étaient pas tout à fait ignorant de ce à quoi pourrait ressembler les formes élémentaires du pouvoir d’état, ce que cela voudrait dire que de laisser quelques individus donner aux autres des ordres à suivre, qui ne pourraient nullement être mis en question, puisqu’ils seraient appuyés par la menace de la force, et qu’ils furent pour ces mêmes raisons très déterminés pour que rien de tout cela ne se produise ? Et si ces gens pensaient et considéraient que les fondements fondamentaux de notre science politique étaient moralement objectables ?

Les parallèles entre les deux arguments sont de fait assez époustoufflants. Dans les économies du don, il y a souvent des choses se produisant pour les individus entreprenants, mais tout est arrangé de telle façon que cela ne puisse jamais être utilisé comme une plateforme pour créer des inégalités permanentes de richesse, car tous les types s’agrandissant se terminent tous dans une compétition pour voir qui sera capable de donner le plus. En Amazonie (ou en Amérique du Nord), l’institution du chef dans les sociétés jouait le même rôle sur un plan politique: la position demandait tant d’efforts et récompensait si peu voir pas du tout, elle était si entourée de gardes-fou, qu’il n’y avait aucune place pour le type de personne égomaniaque et assoiffé de pouvoir, car il ne pouvait pas obtenir de pouvoir. Les Amazoniens n’ont peut-être pas littéralement fait rouler une tête de chef dans la sciure chaque quelques années, mais ceci n’est pas une métaphore entièrement inappropriée.

Éclairé de cette lumière, tout ceci est, en un sens réel, la description de sociétés anarchistes.

[…]

Vers une théorie du contre-pouvoir imaginaire

[…] Dans l’objectif de cet essai, je pense que Mauss et Clastres ont réussi, peut-être malgré eux-mêmes, à établir la fondation pour une théorie du contre-pouvoir révolutionnaire.

[…] L’argument de Mauss et de Clastres suggère quelque chose de plus radical encore. Il suggère que le contre-pouvoir, du moins dans son sens le plus élémentaire, existe en fait là où les États et les marchés ne sont même pas présents ; que dans de tels cas, plutôt que d’être personnifié dans des institutions populaires qui se posent elles-mêmes contre le pouvoir des seigneurs ou des rois ou des ploutocrates/oligarques, il est personnifié dans des institutions qui s’assurent qu’aucun type de telle personne ne puisse même jamais émerger. Ce qu’il “contre”, alors, est un potentiel, un aspect latent, ou une possibilité dialectique si vous préférez, au sein même de la société.” —

S’ensuit une liste par Graeber d’exemples de terrain illustrant tout ceci et incluant des résultats d’études anthropologiques en Amazonie, au Nigeria et à Madagascar. Graeber a vécu et étudié les peuples Merina, Vezo et autres de Madagascar. Nous référons le lecteur au livre pour ce segment que nous ne traduirons pas.

Puis, Graeber amène le lecteur sur le terrain de ce que serait, pourrait-être, une société “anarchiste” moderne en analysant l’action “révolutionnaire” et en changeant l’angle de perception de manière particulièrement intéressant :

Faire sauter les murs

“[…] acceptons le fait que les formes d’organisation anarchiste ne ressembleront en rien à l’État. Elles impliqueront une variété infinie de communautés, d’associations, de réseaux, de projets, à toute échelle possible et imaginable, se chevauchant et s’intersectant de toutes les façons possibles et probablement de façon que nous ne pouvons pas (encore) imaginer. Certaines seront relativement locales, d’autres globales. La chose qu’elles auront en commun sera que personne ne se pointera avec des armes pour dire aux autres de la fermer et de faire ce qu’on leur dit de faire. Et çà, dans la mesure où l’anarchisme ne cherche aucunement à saisir le pouvoir au sein de territoires nationaux, le processus de remplacer un système par un autre ne prendra aucunement la forme d’une révolution soudaine et du cataclysme que cela implique, comme la prise de la Bastille ou la prise du Palais d’Hiver, mais elle sera nécessairement graduelle, par la création de formes alternatives d’organisation à l’échelle mondiale, de nouvelles formes de communication, des moyens nouveaux, moins aliénés d’organiser la vie quotidienne, ce qui rendra éventuellement les formes actuelles d’organisation et d’exercice du pouvoir complètement stupides et complètememt à côté de la plaque. Ceci veut également dire qu’il y a une infinité d’exemples d’anarchisme parfaitement viable: pratiquement toute forme organisationnelle compterait pour une dans la mesure où elle ne serait pas imposer par une forme d’autorité quelconque venant “d’en-haut”.

[…] Une révolution mondiale prendra longtemps. Mais il est aussi possible de reconnaître que ceci a déjà commencé. La meilleure façon de mieux faire passer la chose est d’arrêter de penser à la révolution comme une chose, “la” révolution, “le” grand cataclysme libérateur, mais il faut plutôt se demander “qu’est-ce que l’action révolutionnaire ?” Nous pourrions alors suggérer: l’action révolutionnaire est toute action collective qui rejette et donc confronte, quelque forme de pouvoir ou de domination que ce soit et ce faisant, reconstruit les relations sociales, même au sein de la collectivité. L’action révolutionnaire ne cible pas nécessairement le renversement des gouvernements. Des tentatives de créer des communautés autonomes face au pouvoir (en utilisant la définition de Castoriadis: celles que se constituent elles-mêmes, qui font collectivement leurs propres règles ou élaborent leurs propres principes opératoires et qui les réexaminent continuellement), seraient par exemple, pratiquement par définition, des actes révolutionnaires. L’histoire nous montre que l’accumulation continuelle de tels actes peuvent changer pratiquement tout.

[…] Il y a un million de façons différentes de définir le terme “modernité”. Pour certains, cela a à voir avec la science et la technologie, pour d’autres, c’est une question d’individualisme, pour d’autres encore, c’est le capitalisme ou la rationalité bureaucratique, ou l’aliénation, ou un idéal de liberté d’une manière ou d’une autre. Quelque soit la façon dont elle est définie, pratiquement tout le monde s’accorde à penser et à dire que quelque part durant les XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles, se produisit une grande transformation en Europe occidentale et dans ses colonies établies outre-mer et qu’à cause de cela, nous sommes devenus “modernes” ; et qu’une fois que nous le fûmes, nous devînmes une créature bien différente de ce qui fut auparavant.

Et si nous virions tout cet appareil ? Et si nous faisions sauter le mur ? Et si nous acceptions que les peuples que Vasco de Gama et Christophe Colomb soi-disant “découvrirent” lors de leurs expéditions coloniales, étaient juste comme nous ? Ou très certainement, juste comme “nous” autant que Vasco de Gama et Colomb le furent jamais ?

Je ne dis pas que rien d’important n’a changé ces 500 dernières années, tout comme je ne dis pas que les différences culturelles ne sont pas importantes. En ce sens, tout le monde, chaque communauté, chaque individu en fait, vit dans son univers propre et unique. Quand je dis “faire sauter le mur”, j’entends par là surtout faire péter ces assomptions arrogantes ne nous ressemblant pas, qui nous disent que nous n’avons rien en commun avec 98% des gens et des peuples qui ont jamais vécu et qu’ainsi nous n’avons pas vraiment besoin de penser à eux. En fait, vraiment, qu’est-ce qui nous rend si spéciaux ? Une fois que nous sommes capables de nous débarrasser de ces assomptions, que nous pouvons au moins entrevoir le fait que nous ne sommes en rien si “spéciaux” comme nous nous plaisons tant à le penser, alors nous pouvons aussi vraiment commencer à penser sur ce qui a vraiment changé et ce qui n‘a pas.

[…] Bien des choses réside dans la question suivante: les historiens occidentaux avaient-ils le droit d’assumer que quoi que ce soit qui a permis aux Européens de déposséder, de subjuguer, d’enlever, de réduire en esclavage et d’exterminer des millions et des millions d’autres êtres humains, fut une marque de supériorité et qu’ainsi, quoi que ce fut, il serait insultant pour les non-Européens de suggérer qu’ils ne l’avaient pas non plus. Il m’apparait qu’il serait bien plus insultant de suggérer que quiconque aurait pu se comporter comme l’ont fait les Européens des XVIème et XVIIème siècles, en dépeuplant de très larges portions des Andes ou du centre du Mexique en réduisant en esclavage et aux travaux forcés des millions de personnes qui moururent dans les mines, ou de kidnapper un nombre imposant d’individus de la population africaine pour les forcer à travailler jusqu’à la mort dans des plantations de sucre, ceci à moins que quelqu’un ait la preuve formelle que ces peuples étaient tout aussi enclins au génocide que ne l’étaient les Européens. De fait, il y a bien des exemples de peuples ayant été dans une telle position de pouvoir occasionner un tel désastre dans des populations à une échelle mondiale, prenons par exemple la dynastie chinoise Ming du XVème siècle, mais elle ne le fit pas, pas vraiment par scrupules, mais pour la simple et bonne raison qu’agir de la sorte ne leur serait même pas venu à l’idée pour commencer.

A la fin, tout dépend le plus bizarrement du monde, de la façon dont on choisit de définir le capitalisme. Bien des auteurs tendent à voir le capitalisme comme un autre accomplissement que les occidentaux assument de manière arrogante avoir inventé et ainsi le définissent (comme le font les capitalistes) comme essentiellement une affaire de commerce et d’instruments financiers. Mais cette volonté effrénée à mettre les considérations de profits bien au-dessus des considérations humaines, ce qui mena les Européens à dépeupler des régions entières de la planète afin de pouvoir mettre une quantité maximum d’argent, d’or ou de sucre sur les marchés, fut certainement quelque chose d’autre. Il me semble que cela mérite un nom à part entière. Ainsi, il me paraît plus judicieux de continuer à définir le capitalisme comme le préfère ses opposants, comme étant fondé sur la connexion entre le système du salariat et un principe de poursuite sans fin du profit pour le profit.

[…]

A suivre…

Résistance politique: Petite leçon basique d’anarchisme de la vie de tous les jours (David Graeber)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 30 août 2014 by Résistance 71

“Les anarchistes sont tellement épris d’ordre qu’ils n’en supportent aucune caricature.”
~ Antonin Artaud ~

 

Êtes-vous un anarchiste ? La réponse va peut-être vous surprendre !

 

David Graeber (2004)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Il y a pas mal de chances que vous ayez déjà entendu parler de qui sont les anarchistes et ce en quoi ils croient politiquement et socialement, Les chances sont aussi extrêmement élevées que ce que vous ayez entendu soit un non sens total. Beaucoup de personnes semblent penser que les anarchistes sont des adeptes de la violence, du chaos et de la destruction, qu’ils sont contre toute forme d’ordre ou d’organisation ou que ce sont des barjots nihilistes qui veulent juste tout faire exploser. En réalité, rien ne peut être plus éloigné de la vérité. Les anarchistes sont simplement des gens qui pensent que l’être humain est capable de se comporter de manière raisonnable sans avoir à être forcé de le faire. Ceci est vraiment une notion très simple. Mais c’est aussi une notion que les riches et puissants ont toujours trouvé très dangereuse.

Au plus simple, les croyances de l’anarchiste tournent autour de deux assomptions élémentaires. La première est que les être humains sont, sous des circonstances ordinaires, aussi raisonnables et décents qu’on leur permet de l’être et peuvent s’organiser eux-mêmes et leurs communautés sans qu’on leur disent comment et quoi faire. La seconde est que le pouvoir corrompt. De plus , l’anarchisme est juste une façon d’avoir le courage de prendre les principes simples de la décence commune par laquelle nous vivons tous (NdT: fondée essentiellement sur la loi naturelle) et de les suivre jusqu’à leurs conclusions logiques. Aussi bizarre que cela puisse paraître, dans les grandes lignes, vous êtes déjà probablement un anarchiste qui s’ignore.

Commençons par prendre quelques exemples de la vie de tous les jours:

  • S’il y a la queue pour prendre le bus, attendez-vous votre tour et vous réfrénez-vous de jouer des coudes pour passer les autres même s’il n’y a aucune forme d’autorité présente ?

Si vous avez répondu “oui”, alors vous agissez comme un anarchiste ! Le principe le plus basique de l’anarchisme est l’auto-organisation: l’assomption que les êtres humains n’ont pas besoin d’être menacés de poursuite judiciaire et de toute forme coercitive pour être capable de se comprendre raisonnablement les uns les autres ou de se traiter mutuellement avec respect et dignité.

Tout le monde pense être capable de se comporter raisonnablement par soi-même. S’ils pensent que la loi et la police sont nécessaires, c’est parce qu’ils ne pensent pas que les autres soient capables de la même chose. Mais si vous y pensez un peu, ne pensez-vous pas que tous ces gens pensent la même chose de vous ? Les anarchistes argumentent sur le fait que presque toutes les attitudes anti-sociales qui font penser que les armées, polices, prisons et gouvernements sont nécessaires, proviennent en fait des inégalités et des injustices systématiquement causées par ces mêmes institutions. Ceci représente un cercle vicieux. Si les gens sont habitués à être traités comme si leurs avis n’ont aucune importance, alors ils seront plus enclins à devenir coléreux, cyniques voire violents, ce qui bien sûr rend la chose plus facile pour ceux au pouvoir de déclarer que leurs avis importent peu. Une fois qu’ils comprennent que leur opinion a vraiment de l’importance comme celle de tous les autres, alors les gens tendent à devenir vraiment compréhensifs. Pour faire court: Les anarchistes pensent que c’est le pouvoir en lui-même et les effets du pouvoir, qui rendent les gens stupides et irresponsables.

  • Etes-vous un membre d’un club ou d’une équipe de sport ou de toute autre organisation volontaire où les décisions ne sont pas imposées par un leader mais prises sur la base d’un consentement général ?

Si vous avez répondu “oui”, alors vous appartenez à une organisation qui fonctionne sur des principes anarchistes ! Un autre principe de base anarchiste est l’association volontaire. Ce n’est le fait que l’application de principes véritablement démocratiques à la vie pratique de tous les jours. La seule différence est que les anarchistes pensent qu’il devrait être possible d’avoir une société dans laquelle tout pourrait être organisé selon cette ligne de conduite, tous les groupes basés sur le consentement libre de leurs membres et ainsi, tout ce style d’organisation pyramidale du haut vers le bas, de style militaire et bureaucratique, du style des grandes corporations, fondé sur la chaîne de commandement, la voie hiérarchique, ne serait plus du tout nécessaire. Peut-être ne pensez- vous pas que cela soit possible. Peut-être le pensez-vous. Mais à chaque fois que vous parvenez à un accord consensuel, plutôt que par la menace, chaque fois que vous avez un accord volontaire avec une ou plusieurs autres personnes, parvenez à un accord compréhensif ou parvenez à un compromis en prenant en considération la situation particulière de l’autre personne ou ses besoins, vous êtes un anarchiste, même si vous n’en avez pas conscience.

L’anarchisme est juste la façon dont les gens agissent lorsqu’ils sont libres de faire ce qu’ils choisissent de faire et quand ils inter-agissent avec d’autres qui sont également libres et ainsi sont alertes à la responsabilité que cela implique pour les autres. Ceci mène à un autre point crucial: alors que les gens peuvent être raisonnables et peuvent considérer quand ils inter-agissent avec des égaux, la nature humaine est telle qu’ils ne peuvent pas être crus lorsqu’on leur donne un pouvoir sur les autres. Donnez à quelqu’un un tel pouvoir et il en abusera d’une manière ou d’une autre.

  • Pensez-vous que les politiciens sont égoïstes et ne se préoccupent pas de l’intérêt public ? Pensez-vous que nous vivons dans un système économique injuste et stupide ?

Si vous avez répondu “oui”, alors vous souscrivez a l’analyse politique anarchiste de la société d’aujourd’hui, du moins dans ses grandes lignes. Les anarchistes pensent que le pouvoir corrompt ceux qui passent leur vie entiere à le rechercher et que ces personnes sont en fait les dernières qui devraient avoir quelque sorte de pouvoir que ce soit. Les anarchistes pensent que notre système économique actuel a plus de chances de récompenser les gens pour des attitudes égoïstes et non scrupuleuses que pour être décents et attentionnés. La plupart des gens ressentent cela. La seule différence est que la plupart des gens ne pensent pas qu’on puisse faire quoi que ce soit à ce sujet, c’est sur quoi les serviteurs des puissants vont toujours le plus souvent insister, sur quoi que ce soit n’empirant pas les choses.

Et si cela était faux ?

Y a t’il vraiment une raison de croire en cela ? Quand vous pouvez actuellement les tester, la plupart des prédictions sur ce qu’il se passerait sans l’État ou le capitalisme, s’avèrent complètement fausses. Pendant des milliers d’années, les gens ont vécu sans gouvernement. Dans bien des endroits aujourd’hui, des gens vivent en dehors du contrôle des gouvernements. Ils ne s’entretuent pas. Ils vaquent à leurs occupations, comme tout à chacun le fait. Bien sûr dans une société moderne urbaine complexe, cela serait un peu plus compliqué, mais la technologie peut rendre les problèmes bien plus faciles à règler et à gérer (NdT: pourvu qu’elle soit VRAIMENT utilisée pour le bien général, ce qui n’est pas le cas dans les grandes largeurs dans notre société… La technologie est utiiisée essentiellement à des fins de renforcement oligarchique, monétaire, financier et politique…). En fait, nous n’avons même pas encore commencer à voir ce que serait les effets de la technologie s’il elle était vraiment mise en œuvre pour remplir les besoins de l’humanité. Combien d’heures devrions-nous vraiment travailler pour maintenir une société fonctionnelle, si nous éliminions tous les boulots inutiles comme par exemple (liste non exhaustive…) les avocats, publicitaires, gardiens de prisons, banquiers, analystes financiers, “experts” en relations publiques, politiciens, bureaucrates de tout poil et si nous tournions nos meilleurs esprits scientifiques hors de la création d’armement ou de logiciels super rapides pour analyser le marché d’échange boursier, pour mécaniser les tâches ingrates ou dangereuses comme l’extraction de charbon et le nettoyage domestique et industriel, puis redistribuer le travail restant de manière EQUITABLE pour tous dans la société ; cela ferait travailler quoi 5 heures par jours, 3, 2 ? Personne ne le sait, parce que personne ne se pose même ce genre de question. Les anarchistes pensent que ce sont des questions très pertinentes qui se doivent d’être posées… et répondues.

  • Croyez-vous vraiment en toutes ces choses que vous dires aux enfants (ou que vos parents vous ont dit) ?

“Cela n’a pas d’importance qui a commencé”. “Deux mauvaises choses ne font pas une bonne”, “nettoie ton bordel”, “ne fais pas aux autres…” “ne sois pas méchant avec les autres juste arce qu’ils sont différents”. Nous devrions peut-être décider si nous mentons à nos enfants lorsque nous leur expliquons au sujet du vrai et du faux, du bien et du mal, ou si nous prenons nos propres injonctions au sérieux. Parce que si vous prenez ces principes moraux du bon sens commun à leurs conclusions logiques, vous arrivez à l’anarchisme.

Prenez le principe que deux mauvaises choses ne font pas une bonne chose. Si nous prenions ceci au sérieux, cela annihilerait la “logique” de guerre et du système de justice criminelle. Il en va de même pour le partage: Nous disons toujours aux enfants qu’ils doivent apprendre à partager, qu’ils doivent faire attention aux besoins des autres, de s’entre aider, puis nous nous en allons dans notre monde d’adultes où nous pensons que tout le monde est naturellement égoïste et concurrentiel. Un anarchiste ferait remarquer: en fait ce que nous disons à nos enfants est correct. Pratiquement tous les exemples que l’on peut trouver dans l’histoire de l’humanité où quelque chose a été inventé pour le bien de tous, l’a été au travers de la coopération et de l’entr’aide mutuelle, même maintenant, la plupart d’entre nous dépensons l’essentiel de notre argent sur nos amis et notre famille plutôt que sur nous mêmes. Bien qu’il y aura toujours des gens compétitifs dans la société, il n’y a aucune raison de fonder celle-ci sur ce type d’attitude et encore moins de faire entrer les gens dans une compétition farouche pour la satisfaction des besoins de base de la société. Ceci de toute évidence, ne sert que les intérêts des gens au pouvoir qui veulent que nous vivions dans la peur des uns des autres.
C’est pourquoi les anarchistes appellent une société fondée non seulement sur l’association libre mais aussi sur l’entr’aide mutuelle (NdT: cf. nos publications de Pierre Kropotkine sur ce blog). Le fait est que la plupart des enfants grandissent en croyant en une morale anarchiste puis doivent réaliser que le monde des adultes ne fonctionne pas vraiment de cette façon. C’est pourquoi beaucoup deviennent des rebelles et s’aliènent pour devenir parfois des adolescents suicidaires, pour finir en adultes amers et résignés. Leur seule sauvegarde étant souvent d’élever des enfants eux-mêmes et de leur dire que le monde est un endroit juste. Qu’en serait-il si nous pouvions commencer à bâtir un monde basé sur un semblant de justice et d’égalité. Ne serait-ce pas le plus beau cadeau a faire à nos enfants ?

  • Pensez-vous que les êtres humains sont fondamentalement corrompus et méchants ou que certaines sortes de gens (les femmes, personnes de couleur, gens ordinaires qui ne sont ni riches ni hautement éduqués) sont des spécimens inférieurs, destinés a être dominés par leurs meilleurs ?

Si vous avez répondu “oui” et bien il se pourrait bien que vous ne soyez pas un anarchiste après tout. Mais si vous avez répondu “non”, alors il y a pas mal de chances que vous souscriviez a 90% des principes anarchistes et le plus probablement, vivez votre vie largement en accord avec eux. A chaque fois que cous traitez un autre être humain avec considération et respect, vous êtes un anarchiste. A chaque fois que vous œuvrez à vos différences avec les autres en obtenant un compromis raisonnable en écoutant ce que l’autre a à dire plutôt que de laisser une personne décider pour tout le monde, vous êtes un anarchiste. Ceci vaut également pour toutes les fois où vous partagez quelque chose avec un ami, ou décidez ensemble qui va faire la vaisselle ou faites quoi que ce soit en gardant à l’esprit l’équité.

Maintenant vous pouvez objecter que cela est valable pour de petits groupes de personnes, mais que gérer une ville, une région ou un pays est une autre paire de manches. Bien sûr il y a du vrai là dedans. Même en décentralisant au maximum la société et si vous mettez le pouvoir dans les mains des petites communautés, il y aura toujours beaucoup de choses qui devront être coordonnées, de faire fonctionner les chemins de fer à décider quelle direction doit prendre la recherche médicale. Mais ce n’est pas parce que quelque chose est plus compliquée qu’il n’y a pas de moyen de le faire démocratiquement, ce ne sera juste que cela, plus compliqué. En fait les anarchistes ont un tas de visions sur le comment une société complexe peut se gérer elle-même, les expliquer serait hors du cadre de ce petit texte explicatoire de base (NdT: la litérature abonde néanmoins…). Il faut comprendre que pas mal de gens ont déjà pensé sur le comment la société pourrait véritablement être démocratique, saine et bien fonctionner ; mais de manière toute aussi importante, aucun anarchiste ne prétend avoir le modèle absolu d’une telle société. La dernière chose que nous voulons est d’imposer quoi que ce soit. La vérité est que nous ne pouvons sûrement pas imaginer la moitié des problèmes qui surgiront quand nous tenterons de créer une véritable société démocratique, mais nous sommes confiants que l’ingénuité humaine est telle que de tels problèmes pourront toujours être résolus aussi loin que cela se fasse dans l’esprit de nos principes de base qui sont en analyse finale, tout simplement les principes de la décence fondamentale humaine.

*David Graeber est professeur d’anthropologie sociale au Goldsmith College de l’université de Londres. Il est membre de l’IWW (Industrial Workers of the World), un syndicat anarchiste. Anarchiste et activiste, fils d’un couple d’autodictates ouvriers, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont “Fragments d’une anthropologie anarchiste”.

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Source:

http://theanarchistlibrary.org/library/david-graeber-are-you-an-anarchist-the-answer-may-surprise-you