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Société et déliquescence… Les 5 catégories de boulots de merde inutiles (David Graeber)

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Les cinq types de boulots de merde inutiles (David Graeber)

 

Résistance 71

 

1er juillet 2018

 

Dans un entretien avec le Real News Network (voir la vidéo ci-dessous, en anglais), l’anthropologue politique David Graeber a ironiquement et cyniquement identifié les 5 catégories de “boulots de merde inutiles” de notre société moderne déliquescente suite à une étude approfondie du sujet. 

Les voici:

 

1- Les fayot(e)s: Ces boulots n’existent que comme faire-valoir, pour faire briller en général un cadre de l’exécutif d’une entreprise (ou administration). Un exécutif est jugé par le nombre de ses subordonnés. Pour donner plus de crédibilité à cette caste de l’exécutif, une pléiade de millions de ces boulots inutiles est créée.

2- Les pousseurs(euses): n’existent que parce les autres entreprises en ont. Graeber compare avec les armées qui n’existent que parce que les autres en ont.

3- Les rafistoleurs (euses): Existent pour fixer des problèmes qui à la base n’ont aucun lieu d’être. Graeber utilise la comparaison suivante: Imaginez avoir une fuite à votre toiture. Vous payez quelqu’un pour vider les seaux toutes les demies-heures lorsqu’il pleut plutôt que de faire arranger votre toit. Ces boulots n’existent que pour fixer des problèmes dûs à une mauvaise organisation, ce qui avec une certaine efficacité ne devrait pas se produire. C’est de la gestion après coup de l’incompétence avérée. Il y a des millions de boulots de ce type.

4- Les cocheurs (euses) de cases: Ces boulots existent pour dire et rapporter le fait que ce qui devait être fait a été fait. Il y en a énormément dans les gouvernements et les administrations, mais aussi de plus en plus dans les entreprises. Inhérent à une bureaucratie rampante.

5- Les maîtres(ses) de cérémonie: Boulots qui existent pour superviser des gens qui n’ont pas besoin d’être supervisée. Cette catégorie représente la vaste majorité des activités de ce qu’on appelle le “mid-management”, toute cette myriade de “petits chefs” intermédiaires, dont la fonction est aussi de pourvoir à la création de nouveaux boulots inutiles…

David Graeber a étudié ces secteurs d’activité, il s’est entretenu avec des centaines d’employés de ces diverses fonctions et continuent de compiler les données de ce qu’il appelle en anglais les “Bullshit Jobs” et qu’il associe à la bureaucratisation effrénée de notre société moderne dans une “soviétisation” de la gestion économique des affaires, dans une soviétisation bureaucratique du capitalisme. Nous sommes de plein pied dans une société de la gestion de l’inutile. Il n’y a aucun doute que l’humain peut mieux faire, il l’a déjà fait et peut le refaire pourvu qu’il se débarrasse de toute cette fange qui obscurcit sa vision des choses.

= = =

Lectures complémentaires:

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Manifeste pour la Société des Sociétés

Manifeste contre le travail

Que faire ?

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

Notre page « Anthropologie politique »

 

Fragments anthropologiques pour changer l’histoire de l’humanité avec David Graeber (compilation PDF)

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Résistance 71

 

4 mai 2018

 

Nous avons demandé à Jo de JBL1960 de nous compiler la plupart de nos traductions de l’anthropologue politique David Graeber, que nous avons publiées ces dernières années dans un PDF qui permettrait aux lecteurs de mieux saisir la variété des dernières trouvailles en matière d’anthropologie et d’évolution de la société humaine.
Dans la lignée de l’anthropologue français anarchiste Pierre Clastres et de son professeur Marshall Sahlins, David Graeber, anthropologue américain (ex-Yale) chercheur à la London Schools of Economies, est dans une démarche de rassembler des recherches complémentaires de scientifiques qui le plus souvent ne communiquent entre eux que rarement, mais qui pourtant auraient tout intérêt à le faire pour expliquer au grand public les dernières trouvailles dans leur domaine qui révolutionnent le catéchisme du consensus oligarchique anthropologique ; comme par exemple en sciences humaines, une plus grande communication entre anthropologues, archéologues, sociologues, historiens et philosophes.
Dans le dernier article que nous avons traduit, Graeber comble ce vide en s’associant avec un archéologue anglais de renom pour nous parler du rapport humain au pouvoir sous un angle novateur.
Sans plus attendre, voici cette compilation, bonne lecture à toutes et à tous !

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité (PDF)

 

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

le_defi_celtique_aguillerm

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Notre page « Anthropologie Politique »

Anthropologie politique et changement de l’histoire humaine (David Graeber) ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, sciences et technologie, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 23 avril 2018 by Résistance 71

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents, en cela, aucun politicien du quotidien ne peut être un socialiste. Le socialisme englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons…”
~ Gustav Landauer ~

 

 

Comment changer le cours de l’histoire humaine

 

David Graeber et David Wengrow

 

2 mars 2018

 

url de l’article:

https://www.eurozine.com/change-course-human-history/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

 

3. Mais nous sommes nous vraiment précipités vers nos chaînes ?

La chose la plus bizarre au sujet de ces évocations sans fin de l’innocent état de la Nature de Rousseau et de notre chute de cet état de grâce, est que Rousseau lui-même n’a jamais affirmé que l’état de nature se soit réellement produit. Ce n’était qu’une expérimentation de l’esprit. Dans son “Discours sur l’origine de l’inégalité” (1754) d’où la plupart de l’histoire que nous avons relatée (et répétée encore et encore) tire son origine, il a écrit:

… les recherches dans lesquelles nous pourrions nous engager en cette occasion, ne doivent pas être prises pour vérités historiques, mais comme un raisonnement hypothétique et conditionnel, plus fait pour illustrer la nature des choses que pour montrer leur véritable origine.

“L’état de nature” de Rousseau n’a jamais eu l’intention de représenter une étape du développement. Il n’était pas supposé être un équivalent à la phase de la “sauvagerie”, qui ouvre le schéma évolutionniste des philosophes écossais tels Adam Smith, Ferguson, Millar et plus tard Lewis Henry Morgan. Ces autres personnes furent intéressés à définir des niveaux de développement social et moral correspondant aux changements historiques dans les modes de production: récolte sauvage, mode pastoral, fermage, agriculture, industrie. Ce que Rousseau présenta fut, en contraste, plus une parabole. Comme l’a bien montré Judith Shklar, la théoricienne politique célèbre de Harvard, Rousseau essayait d’explorer ce qu’il considérait comme le paradoxe fondamental de la politique humaine: notre attirance innée pour la liberté nous a mené quelque part, encore et encore, dans une “marche spontanée vers l’inégalité”. Des mots de Rousseau (NdT: nous retraduisons ici de l’anglais, depuis l’article, les propos de Rousseau et ne citons pas le texte original, les mots que vous allez lire ne sont donc pas les mots originaux de Rousseau qu’il faudrait retrouver dans son livre, il en va de même pour toutes les citations de Rousseau faite dans cette traduction) : “Tous se précipitèrent tête baissé vers leurs chaînes dans la croyance qu’ils assuraient de fait leur liberté ; bien qu’ils aient suffisamment de raisons de voir les avantages des institutions politiques, ils n’eurent pas assez d’expérience pour en prévenir les dangers.” L’état de la nature imaginaire est juste une façon d’illustrer ce point.

Rousseau n’était pas un fataliste. Ce que les humains faisaient, il pensait qu’ils pouvaient le défaire. Nous pouvons nous libérer des chaînes, simplement ce ne serait pas facile. Shklar suggère que la tension entre “la possibilité et la probabilité” (la possibilité de l’émancipation humaine et la probabilité que nous allons nous remettre dans une forme de servitude volontaire) était la force centrale animant les écrits de Rousseau sur l’inégalité. Tout ceci peut sembler un peu ironique car, après la révolution française, beaucoup de critiques conservateurs ont tenu Rousseau pour être personnellement responsable de la guillotine. Ce qui amena la Terreur, insistèrent-ils, fut précisément sa foi naïve dans la bonté innée de l’humanité et sa croyance qu’un ordre social plus égalitaire pouvait simplement être imaginé par des intellectuels pour être ensuite imposé par la “volonté générale”. Mais bien peu de ces anciennes figures du passé maintenant mis au pilori comme romantiques et utopistes étaient vraiment si naïfs. Karl Marx par exemple, a soutenu que ce qui nous rend humains est notre pouvoir de réflexion imaginative ; à l’encontre des abeilles, nous imaginons les maisons dans lesquelles nous voudrions vivre et alors seulement nous décidons nous à les construire. Mais il croyait aussi qu’on ne pouvait pas procéder de la sorte avec la société et essayer d’en imposer un modèle d’architecture. Le faire serait commettre le pêché du “socialisme utopique” pour lequel il n’avait que mépris. Au lieu de cela, les révolutionnaires devaient acquérir un sens des plus grandes forces structurelles qui façonnaient le cours de l’histoire humaine et prendre avantage des contradictions sous-jacentes: par exemple, le fait que les propriétaires individuels d’usine devaient instiller la concurrence chez leurs ouvriers, mais que si on avait trop de succès à le faire, plus personne n’aurait les moyens d’acheter les produits des usines. Pourtant, tel est le pouvoir de 2000 ans d’écriture, même lorsque des têtes de mule réalistes commencent à parler de la grande histoire de l’humanité, ils retombent dans une forme de variation de l’histoire du jardin d’Eden, de la chute de l’état de grâce ‘habituellement, comme dans la Génèse, à cause de la poursuite inique de la Connaissance), la possibilité d’une rédemption future.  Les partis politiques marxistes ont rapidement développé leur propre version de l’histoire, faisant fusionner l’état de nature de Rousseau avec l’idée des lumières écossaise du développement par étapes. Le résultat fut une formule pour l’histoire du monde qui commença avec le “communisme primordial”, renversé par la naissance de la propriété privée, mais un jour destiné à revenir.

Nous devons en conclure que les révolutionnaires, quelques soient leurs idées visionnaires, n’ont pas été particulièrement innovateurs, spécifiquement lorsqu’il en vient de relier le passé au présent et au futur. Tout le monde raconte toujours la même histoire. Ce n’est probablement pas une coïncidence si aujourd’hui les mouvements révolutionnaires les plus vitaux et innovateurs à l’aube de ce nouveau millénaire, les Zapatistes du Chiapas, les Kurdes du Rojava n’étant que les exemples les plus évidents venant à l’esprit, sont ceux qui s’enracinent dans un passé traditionnel profond. Au lieu d’imaginer une sorte d’utopie primordiale, ils peuvent tirer d’un narratif bien plus sophistiqué. En fait, il semble qu’il y ait une reconnaissance croissante dans les cercles révolutionnaires, que la liberté, la tradition et l’imagination ont toujours été et seront toujours intimement liés et ce d’une façon que nous ne comprenons pas encore totalement. Il est plus que temps que le reste d’entre nous rattrapions notre retard et commencions à sérieusement envisager une version non-biblique de l’histoire humaine et comment celle-ci pourrait bien être.

4. Comment le cours de l’histoire (passée) peut maintenant changer

Bon, qu’est-ce que la recherche archéologique et anthropologique nous a vraiment appris depuis le temps de Rousseau ?

D’abord, sûrement que se questionner au sujet des “origines de l’inégalité sociale” n’est pas la bonne question, du moins pas la bonne question de départ. Il est vrai qu’avant le début de ce qu’on appelle le paléolithique supérieur, nous n’avons vraiment aucune idée de ce que la plupart de la vie sociale humaine était, ni de quoi elle avait l’air. La vaste majorité des preuves de terrain accumulées se compose de fragments épars de pierre taillée, d’os et quelques autres matériaux durables s’étant conservés. Des espèces différentes d’hominidés co-existaient et il n’est pas clair de savoir si une analogie ethnographique peut s’appliquer. Les choses commencent à être plus claires au cours du paléolithique supérieur en soi, qui a commencé il y a environ 45 000 ans et qui comprend le pic de glaciation et le refroidissement global (il y a environ 20 000 ans) connu sous le nom du dernier âge glaciaire maximum. Ce dernier grand âge glaciaire fut ensuite suivi d’un grand réchauffement climatique et une retraite graduelle des glaces, ceci menant à notre époque géologique L’Holocène. Des conditions plus clémentes s’ensuivirent, créant la fenêtre d’opportunité durant laquelle Homo sapiens, ayant déjà colonisé le vieux monde, compléta sa marche dans le nouveau, atteignant les côtes sud du continent des Amériques il y a plus de 15 000 ans.

Que savons-nous de cette période de l’histoire humaine ? La plupart des preuves substantielles de l’organisation sociale humaine au paléolithique dérive de l’Europe où notre espèce s’est établie aux côtés de l’Homo neanderthalensis, après l’extinction de celui-ci vers -40 000 ans. (la concentration de données dans cette partie du monde reflète sûrement un biais historique de l’investigation archéologique plutôt que de dépeindre un caractère exceptionnel de l’Europe…) A cette époque et durant la dernier maximum glaciaire, les parties habitables de l’Europe sous âge glaciaire ressemblaient plus au parc du Serengeti en Tanzanie qu’à tout habitat européen contemporain. Au sud des glaces, entre la toundra et les côtes très boisées de la Méditerranée, le continent était divisé entre la steppe et des vallées riches en gibier et animaux de toute sorte, traversées de manière saisonnière par les grands troupeaux migrants de daims, de bisons et de mammouths laineux Les préhistoriens ont fait remarquer depuis plusieurs décennies, bien que peu remarqué, que les groupes humains habitant ces environnements n’avaient rien en commun avec ces bandes de chasseurs-cueilleurs simples et égalitaires, qu’on imagine toujours être nos ancêtres lointains.

Pour commencer, il y a l’existence indéniable de sites funéraires riches, remontant du temps de la profondeur de l’âge glaciaire. Certains d’entre eux, comme les tombes retrouvées à Sungir à l’Est de Moscou et datée d’il y a 25 000 ans, sont connues depuis des décennies et sont très célèbres. Felipe Fernandez-Armesto qui a fait une synthèse de “Creation of Inequality” pour le Wall Street Journal exprime son étonnement à leur omission: “Alors qu’ils savaient que le principe d’hérédité datait d’avant l’agriculture, MM Flannery et Marcus ne peuvent pas se débarrasser de l’illusion rousseauiste que cela commença avec la vie sédentaire. C’est pourquoi ils dépeignent un monde sans pouvoir hérité jusqu’à environ 15 000 ans av.JC, tout en ignorant un des sites archéologiques les plus importants pour leur but.” Car enfoui sous le permafrost en dessous de l’établissement paléolithique à Sungir, se trouvait la tombe d’un homme d’âge moyen, comme l’observe Fernandez-Armesto, qui présentait “des signes honorifiques tout à fait exceptionnels: des bracelets polis en os de mammouth, un diadème ou couvre-chef de dents de renard et environ quelques 3000 perles d’ivoire sculptées et polies.

Et quelques mètres plus loin , dans une tombe identique, “reposaient deux enfants, d’environ 10 et 13 ans respectivement, parés du même type d’ornements, incluant pour le plus vieux, quelques 5000 perles aussi raffinées que celle de l’adulte mais plus petites et une très grande lance en ivoire massif.

De telles trouvailles semblent ne trouver aucune place dans aucun des livres que nous avons considérés. Les dénigrer ou les réduire en simples notes de bas de page serait plus facile à pardonner si Sungir était un cas isolé  mais voilà. il ne l’est pas. On trouve maintenant des sites funéraires aussi richement décorés dans des excavations du paléolithique supérieur sous protection naturelle et dans des sites de plein-air. et ce dans presque toute l’Eurasie, du fleuve du Don à la Dordogne. Par exemple ces trouvailles datant de 16 000 ans de la “dame de St Germain la Rivière”, dont le sol de la tombe était tapissé d’ornements faits de dents de jeunes cerfs chassés à quelques 300km de là, dans ce qui est aujourd’hui le pays basque espagnol, ainsi que les sites funéraires de la côte ligurienne (Espagne), comme l’ancien Sungir, incluant “Il Principe”, un jeune homme dont les artéfacts enterrés avec lui incluaient un sceptre exotique de silex taillé, des bâtons sculptés de bois de cerfs et un couvre-chef de coquillages perforés et de dents de daims. De telles trouvailles défient l’interprétation. Est-ce que Fernandez-Armesto a raison de dire que ceci est la preuve d’un “pouvoir hérité” ? Quel était le statut de tels individus dans la vie sociale ?
Non moins intriguant est la preuve sporadique et édifiante d’une architecture monumentale, remontant à la période du maximum de l’âge glaciaire. L’idée qu’on pourrait mesurer la “monumentabilité” en termes absolus est bien sûr aussi idiot que de quantifier les dépenses de l’âge glaciaire en dollars et centimes [de 1990] C’est un concept relatif, qui ne prend son sens que dans un contexte particulier d’échelle de valeurs sociale et d’expériences précédentes acquises. Le Pléistocène n’a pas d’équivalent à l’échelle des pyramides de Giza ou du Colisée de Rome ; mais il a des bâtiments qui, aux standards du temps, auraient été considérés comme travaux publics, impliquant des designs sophistiqués et une coordination du travail sur une échelle assez impressionnante. Parmi eux trouvent-on les incroyables “maisons de mammouth”, faites de peaux tendus sur un cadre de défenses de mammouths, des exemples de ce qui, datant de plus de 15 000 ans, peuvent être trouvées le long d’une section à la limite de glaciers couvrant une surface allant de Cracovie en Pologne jusqu’à Kiev en Ukraine aujourd’hui.

Plus impressionnant encore sont les pierres du temple de Göbekli Tepe, mise à jour il y a plus de 20 ans à la frontière turco-syrienne et qui sont toujours l’objet d’un débat scientifique enflammé. Datant d’il y a environ 11 000 ans, à la toute fin de l’âge glaciaire, ils comprennent quelques 20 mégalithes se dressant des flancs dénudés de la plaine de Harran. Chacun d’entre eux est fait de piliers de granite de 5m de haut et pesant jusqu’à une tonne (ce qui est respectable du point de vue du standard de Stonehenge en Angleterre, mais faits quelques 6000 auparavant…). Pratiquement chaque pilier de Göbekli Tepe est une œuvre d’art en soi comprenant des reliefs sculptés d’animaux menaçants se projetant de la surface, exposant leurs organes génitaux mâles. Des rapaces sculptés apparaissent combinés avec des images de têtes humaines sectionnées. Ceci atteste de la technique de sculpture, sans doute au préalable maîtrisée dans la structure plus molle du bois (qui était abondant aux pieds des collines des Montagne Taurus), avant que d’être appliquée dans la pierre de Harran. Bizarrement et ce malgré leur taille, chacune de ces structures massives a eu une durée de vie assez courte, se terminant dans la grande fête et le remplissage rapide de ses murs: des hiérarchies s’élevèrent seulement pour être encore abattues. Les protagonistes de cette mise en scène préhistorique de construction, de festivité et de destruction étaient, de ce que nous savons, des chasseurs-cueilleurs, ne vivant que des ressources de la nature sauvage.

Que devons-nous tirer de tout cela ? Une réponse universitaire fut d’abandonner l’idée entièrement d’un âge d’or égalitaire et de conclure que l’intérêt personnel rationnel et l’accumulation de pouvoir étaient les forces persistantes à l’œuvre derrière le développement social de l’être humain. Mais ceci ne fonctionne pas vraiment non plus. La preuve d’une inégalité institutionnelle dans les sociétés de l’âge glaciaire, que ce soit sous la forme de sépultures grandioses ou de constructions monumentales n’est que sporadique. Les sépultures richement décorées apparaissent à des siècles et des centaines de kilomètres de distance. Ainsi, nous devons nous demander pourquoi la preuve est si disséminée dans le temps et dans l’espace, car enfin, si ces “princes” de l’âge glaciaire s’´étaient comportés de la même façon que ceux de l’âge du bronze puis du fer, nous aurions aussi retrouvé des fortifications, des endroits de stockage, des palaces et tous les artéfacts habituels des états émergents. Au lieu de cela, sur des dizaines de milliers d’années, nous voyons des monuments et de riches sépultures, mais très peu d’autres choses pour indiquer la croissance de sociétés hiérarchisées. Puis il y a d’autres facteurs, plus étranges encore, comme par exemple le fait que ces sépultures “princières” consistent en des tombes renfermant des individus présentant des anomalies physiques surprenantes. Ces personnes seraient considérées aujourd’hui comme des géants, des bossus ou des nains.

 

Quand on regarde de plus près les preuves archéologiques, elles suggèrent une clef pour résoudre le dilemme. Elle se trouve dans les rythmes saisonniers de la vie sociale préhistorique. La plupart des sites paléolithiques discutés jusqu’ici sont associés avec la preuve de période de rassemblement annuel ou bi-annuel, lié aux flux migratoires des troupeaux de gibiers, que ce soit des mammouths laineux, des bisons des steppes, des rênes ou (dans le cas de Göbekli Tepe), de gazelles, aussi bien que des récoltes cycliques de poissons et de noix en tout genre. Dans les époques moins favorables de l’année, pour sûr certains de nos ancêtres du dernier âge glaciaire vivaient en petites bandes de collecteurs. Mais il y a des évidences conséquentes montrant que d’autres se rassemblaient en masse au sein de “micro-villes” comme celle trouvée à Dolni Vestonice, dans le bassin morave du sud de la ville actuelle de Brno, festoyant des super abondantes ressources sauvages, s’engageant dans des rituels complexes, des entreprises artistiques ambitieuses, l’échange de minéraux, de coquillages marins et de fourrures d’animaux. Ces gens venaient de distances considérables. Des équivalents en Europe de l’ouest de ces rassemblements saisonniers seraient les sites des grandes cavernes du Périgord français et de la côte cantabrienne avec leurs fameuses peintures rupestres et sculptures, qui furent aussi parties de congrégations saisonnières et de la dispersion à l’issue.

De telles schémas de vie sociale se sont répétés longtemps après “l’invention” de l’agriculture et que celle-ci fut supposée avoir tout changé. De nouvelles preuves montrent que les alternances de ce type sont peut-être la clef pour comprendre les célèbres monuments néolithiques de la plaine de Salisbury et pas seulement en termes de symbolisme de calendrier. Il se trouve que Stonehenge, ne fut que la dernière d’une très longue séquence de structures rituelles, érigées également en bois comme en pierre, alors que les gens convergeaient vers la plaine des coins les plus reculés des îles britanniques durant des époques spécifiques de l’année. Des excavations minutieuses ont  montré que beaucoup de ces structures, maintenant interprétées de manière plausible comme monuments aux progéniteurs de puissantes dynasties néolithiques, furent démantelés quelques générations après leur construction. Plus surprenant encore, la pratique de l’érection et du démantèlement de grands monuments coïncide avec une période qui vit les gens de la Grande-Bretagne ayant adopté l’économie agricole du néolithique en provenance de l’Europe continentale, semblent avoir tourné le dos à au moins un aspect crucial, abandonnant le culture céréalière et retournant, vers 3300 AEC, à la collecte de noisettes comme source essentielle de nourriture. Gardant leurs troupeaux desquels ils festoyaient régulièrement saisonnièrement près du proche Durrington Walls, les bâtisseurs de Stonehenge n’ont sans doute été ni collecteurs, ni fermiers, mais quelque chose d’entre les deux. Et si quelque chose comme une cour royale pouvait exister durant la saison festive, lorsque les gens se rassemblaient en grand nombre, alors elle ne pouvait que se dissoudre pour la vaste majorité de l’année, lorsque les gens se dispersaient de nouveau à travers la vaste étendue de l’île.

Pourquoi ces variations saisonnières sont-elles si importantes ? Parce qu’elles révèlent que depuis le départ, les êtres humains expérimentaient consciemment différentes possibilités sociales. Les anthropologues qualifient les sociétés de cette sorte comme possédant une “double morphologie”. Marcel Mauss, au début du XXème siècle avait observé que le peuple Inuit de la région du pôle nord “ainsi que bon nombre d’autres sociétés,,, ont deux structures sociales, une pour l’été et une pour l’hiver et en parallèle, ils ont deux systèmes religieux et légal.Dans les mois d’été, les Inuit se dispersent en petites bandes régies par un système patriarcal, ils pêchent le poisson d’eau douce, chassent le caribou et le rêne, le tout sous l’autorité d’un ancien. La propriété était marquée et le patriarche exerçait un pouvoir autoritaire et coercitif, parfois même tyrannique sur ses relatifs.. Mais dans les longs mois d’hiver, lorsque les phoques et les morses viennent sur les côtes arctiques, une autre structure sociale radicalement différente prend le dessus alors que les Inuit se rassemblent pour construire de grandes maisons de rassemblement en bois, en côtes de baleines et en pierres. Au sein de cette nouvelle structure, les vertus de l’égalité, de l’altruisme et de la vie collective prévalaient ; la richesse était partagée, les maris et les femmes échangeaient de partenaires sous les auspices de Sedna, la déesse des phoques.

Une autre exemple furent les chasseurs-cueilleurs indigènes de la côte nord-ouest du Canada pour qui l’hiver et non pas l’été, fut le temps où la société se cristallisait en ce qu’elle avait de plus inégalitaire et ce de manière spectaculaire. Des palaces de bois sortaient d terre comme des champignons le long de la côte de ce qui est aujourd’hui la Colombie Britannique, avec des nobles héréditaires tenant cour sur le commun et les esclaves, se faisant les hôtes de gigantesques banquets connus sous le nom de “potlach”. Et pourtant, ces cours des plus aristocratiques se démantelaient pour laisser place au travail estival de la saison de la pêche, la société se muant de nouveau en petites formations claniques, toujours hiérarchisées, mais avec une structure totalement différente et bien moins formelle. Dans ce cas-ci, les gens adoptaient des noms différents en hiver et en été, littéralement devenant quelqu’un d’autre selon la période de l’année.

Le plus surprenant peut-être, en termes de renversement de mode politique, étaient les pratiques saisonnières des confédérations tribales des grandes plaines de l’Amérique du nord au XIXème siècle, qui furent des agriculteurs qui adoptèrent une vie nomade de chasseur. Tard dans l’été, de petites bandes très mobiles de Cheyennes et de Lakotas se rassemblaient dans de très grands campements pour permettre les préparations logistiques de la grande chasse au bison. A cette période très sensible de l’année, ils nommaient une sorte de force de police qui exerçait une force coercitive, incluant le droit d’emprisonner, de fouetter ou de mettre à l’amende toute personne qui entraverait ou mettrait en danger le processus. Pourtant, comme l’observait l’anthropologue Robert Lowie, cet “autoritarisme sans équivoque” ne se produisait que sur une base temporelle saisonnière très stricte, laissant la place à des formes relationnelles et organisationnelles plus “anarchistes” une fois la saison de la chasse et les rites collectifs qui s’ensuivaient terminés.

La connaissance scientifique ne fait pas que progresser, parfois elle régresse. Il y a cent ans, la plupart des anthropologues avaient compris que ceux qui vivaient essentiellement des ressources naturelles n’étaient normalement pas restreints à vivre en “petits groupes”. Cette idée est véritablement un produit des années 1960 lorsque les pygmées Mbuti du désert du Kalahari devinrent l’image préférée de l’humanité primordiale pour les audiences télévisées tout comme pour les chercheurs scientifiques. En résultat, nous avons assisté à un retour des étapes évolutionnistes, pas vraiment différentes ce celles provenant de la tradition des lumières écossaises: c’est ce à quoi Fukuyama par exemple se réfère lorsqu’il écrit que la société évolue constamment de “bandes” au “tribus” puis aux “chefferies”, puis finalement, aux “états” plus stratifiés et complexes dans lesquels nous vivons aujourd’hui, habituellement définis par leur monopole de “l’emploi légitime de la force coercitive”. Quoi qu’il en soit, de cette logique, Cheyennes et Lakotas auraient dû “évoluer de bandes et tribus vers des états chaque mois de novembre environ pour redevenir plus laxistes vers le printemps”. La plupart des anthropologues reconnaissent aujourd’hui que ces catégories sont carrément inadéquates et pourtant personne n’a proposé une façon alternative de penser l’histoire du monde en termes plus larges.

De manière assez indépendante, l’évidence archéologique suggère que dans les environnements hautement saisonniers du dernier âge glaciaire, nos ancêtres lointains se comportaient de manière généralement assez similaire: en passant d’arrangements sociaux alternatifs, permettant la mise en place de structures autoritaires pendant certaines périodes de l’année pourvu que ces structures soient éphémères et ne soient pas permanentes et ce sur la compréhension qu’aucun ordre social ne peut être fixé ou immuable. Au sein de la même population, quelqu’un pouvait vivre, vu de loin, comme dans ue bande, une tribu et parfois dans une société qui possédait bien des caractéristiques que nous identifions maintenant comme étant étatiques. Avec une telle flexibilité institutionnelle se trouve la capacité de sortir des limites de toute structure sociale donnée et réfléchit sur la capacité de faire et de défaire les mondes politiques dans lesquels nous vivons. Si rien d’autre, ceci explique les “princes” et les “princesses” du dernier âge glaciaire qui semblent apparaître d’un tel superbe isolement, comme des personnages de quelques contes de fées ou drames costumés. Peut-être l’étaient-ils littéralement ; s’ils ont jamais “régné” alors peut-être était-ce, comme les reines et les rois de Stonehenge, simplement juste pour une saison.

5. Un temps pour repenser

Les auteurs modernes ont tendance à utiliser la préhistoire comme un support pour résoudre des problèmes philosophiques: les êtres humains sont-ils fondamentalement bons ou mauvais, coopératifs ou compétitifs, égalitaires ou hiérarchiques ? En conséquence, ils ont aussi tendance à écrire comme si 95% de notre histoire, des sociétés humaines étaient toutes la même chose. Mais même 40 000 ans est une très très longue période, Cela semble possible de manière inhérente, et les preuves le confirment, que ces mêmes humains qui furent les pionniers qui colonisèrent la plus grande partie de la planète ont aussi fait l’expérience d’une grande variété d’arrangements sociaux. Comme l’a souvent fait remarquer Claude Lévi-Strauss, les anciens Homo sapiens n’étaient pas juste identiques aux hommes modernes, ils étaient aussi nos pairs sur le plan intellectuel. En fait, la plupart était sans doute plus sensible au potentiel de la société que les gens ne le sont de nos jours, passant alternativement d’une forme d’organisation à une autre dans l’année.. Plutôt que de se masquer d’une certaine innocence primordiale jusqu’à ce que le mauvais génie de l’inégalité sorte à un moment donné de la lampe magique, nos ancêtres préhistoriques semblent avoir réussi à ouvrir et refermer la lampe et à faire entrer et sortir le génie de manière régulière, confinant l’inégalité au rang de drames costumés, construisant des dieux et des royaumes comme ils le faisaient de leurs monuments pour les démanteler joyeusement une fois encore.

Si c’est le cas, alors la véritable question n’est pas de savoir “quelles sont les origines de l’inégalité sociale”, mais ayant vécu tant de temps et passant de l’un à l’autre des systèmes politiques, “comment sommes-nous restés coincés dans celui qui nous gouverne à présent?” Tout ceci est très loin de la notion des sociétés préhistoriques dérivant aveuglément vers les chaînes institutionnelles qui les enchaînent. C’est aussi très loin des prophéties déprimantes des Fukuyama, Diamond, Morris et Scheidel, pour qui toute forme d’organisation sociale “complexe” veut nécessairement dire qu’une petite élite est en charge des ressources clef et commence à piéter le reste des gens. La vaste majorité de la science sociale traite ces sombres pronostiques comme des vérités évidentes par elles-mêmes. Mais clairement elles sont sans fondement. Ainsi nous pourrions raisonnablement demander quelles autres vérités chouchoutées doivent maintenant être jetées sur le tas de poussière de l’histoire ?…

Un certain nombre en réalité, dans les années 1970, le brillant archéologue de Cambridge David Clarke avait prédit qu’avec la recherche moderne, pratiquement chaque aspect de vieil édifice de l’évolution humaine, “les explications du développement de l’Homme moderne, la domestication, la métallurgie, l’urbanisation et la civilisation, pourraient en perspective, émerger comme des collets sémantiques et des mirages métaphysiques.” Il apparaît qu’il avait raison. L’information provient maintenant de tous les coins du monde, fondée sur un sérieux travail empirique de terrain, des techniques avancées de reconstruction climatiques, datation chronométrique et d’analyses scientifiques de restes organiques. Les chercheurs observent, examinent les matériaux historiques et ethnographiques sous une nouvelle lumière ; et presque tout ce qui provient de cette nouvelle recherche va à l’encontre du narratif familier de l’histoire du monde. Pourtant, les découvertes les plus remarquables demeurent confinées au travail de spécialistes ou doivent être extirpées en lisant entre les lignes de publications scientifiques. Concluons donc avec quelques nouvelles de notre cru, juste quelques unes pour donner un sens à ce à quoi ressemble la nouvelle histoire du monde qui est en train d’émerger.

La première grande déflagration de notre liste concerne les origines et la dissémination de l’agriculture. Il n’y a plus rien aujourd’hui pour soutenir la thèse que cela a marqué une transition majeure dans l’histoire des sociétés humaines. Dans ces parties du monde où les plantes et les animaux furent en premier lieu domestiqués, il n’y a pas eu de “passage” évident des collecteurs paléolithiques aux fermiers néolithiques. La “transition” de la vie essentiellement sur des ressources naturelles sauvages à un mode de vie basé sur la production de nourriture a typiquement pris environ 3000 ans. Tandis que l’agriculture a permis la possibilité de concentrations bien plus inégales de richesses, dans la plupart des cas ceci n’a vraiment débuté que des millénaires après le début de la pratique. Dans cet intervalle de temps, les gens de zones aussi reculées et séparées que l’Amazone et le croissant fertile du Moyen-Orient essayèrent l’agriculture dans son envergure, “un “jeu de fermage” si vous voulez, passant annuellement d’un mode de production à l’autre, tout comme ils passaient d’un mode de structure sociale à l’autre. De plus, “la dispersion de l’agriculture” dans des zones secondaires comme l’Europe, souvent décrite en termes si triomphants, comme étant le début de l’inévitable déclin de la chasse et de la collecte, s’est en fait avérée être un processus très pénible, qui parfois échoua, menant à des effondrements démographiques chez les agriculteurs et pas chez les chasseurs-collecteurs.

Clairement, cela n’a plus aucun sens aujourd’hui d’utiliser des phrases telles que: “la révolution agricole” quand on est confronté à des processus d’une telle longueur et complexité. Comme il n’y a jamais eu d’état naturel de style Eden d’où les agriculteurs auraient pu faire leurs premiers pas sur le chemin de l’inégalité, cela a encore moins de sens de parler de l’agriculture comme étant le marqueur historique des origines de la hiérarchie ou de la propriété privée. C’est parmi ces populations du mésolithique qui refusèrent l’agriculture dans les premiers siècles se réchauffant de l’Halocène, que nous trouvons la stratification sociale la plus marquée, du moins si on s’en réfère aux riches rites funéraires, aux guerres prédatrices et constructions de monuments. Dans au moins quelques cas, comme le Moyen-Orient, les premiers fermiers semblent avoir développé des formes alternatives conscientes de communauté, afin d’adapter leur mode de vie devenu plus laborieux et intensif dans leur rituel de vie. Ces sociétés néolithiques semblent être incroyablement égalitaires lorsque comparées avec leurs voisins chasseurs-cueilleurs, avec une augmentation dramatique de l’importance économique et sociale des femmes, ceci est clairement reproduit dans leur art et rituel de vie (contrastez ici les figurines de femmes de Jéricho ou de Çatalhöyük avec la sculpture hyper-masculine de Göbekli Tepe).

Une autre déflagration conséquente: la “civilisation” ne vient pas sous forme de colis tout prêt. Les toutes premières villes du monde n’ont pas juste émergées dans une poignée d’endroits avec un système de gouvernement et de contrôle bureaucratique, le tout centralisé. En Chine par exemple, nous savons maintenant que vers 2500 AEC, des établissements humains sur plus de 300 hectares existaient dans les parties basses de la Rivière Jaune et ce plus de 1000 ans avant la fondation de la première dynastie Shang. De l’autre côté du Pacifique et vers la même époque, des centres de cérémonies de très grande magnitude ont été découverts dans la vallée du Rio Supe au Pérou, notoirement le site de Caral où furent trouvés des restes énigmatiques de plazas effondrées et des plateformes monumentales, 4000 ans plus vieilles que l’empire Inca. De telles découvertes récentes indiquent combien nous en savons vraiment peu sur la distribution et l’origine des premières cités et simplement O combien plus anciennes ces villes peuvent être comparées aux systèmes de gouvernement autoritaires et de l’administration lettrée que nous assumions être nécessaire pour leur fondation. Dans les cœurs plus établis de l’urbanisation, comme l’ancienne Mésopotamie, la vallée de l’Indus et la bassin de Mexico, il y a de plus en plus de preuves montrant que les premières villes étaient organisées sur des lignes égalitaires conscientes, les conseils municipaux maintenant une autonomie signifiante d’avec le gouvernement central. Dans les deux premiers cas, les villes ayant des infrastructures civiques sophistiquées fleurirent pendant plus de 500 ans sans aucune traces de rituels funéraires royaux ou de monuments grandioses, pas d’armées de métier ni tout autre moyen important de coercition ; il n’y a pas non plus de traces d’un contrôle bureaucratique direct sur l’essentiel de la vie des habitants.

Nonobstant ce que dit Jared Diamond, il n’y a absolument aucune preuve que des structures hiérarchiques pyramidales sont la conséquence nécessaire d’organisation humaine de grande échelle. Nonobstant Walter Scheidel, il n’est tout simplement pas vrai que des classes dirigeantes, une fois établies, ne peuvent plus disparaître sauf dans le cas d’une grande catastrophe. Pour prendre juste un seul exemple très bien documenté: aux alentours du IIIème siècle de notre ère, la ville de Teotihuacan dans la vallée de Mexico, ayant une population de 120 000 habitants (une des plus grandes villes du monde à cette époque), semble avoir subi une profonde transformation, tournant le dos à ses temples-pyramides et ses sacrifices humains en se reconstruisant en une vaste congrégation de villas très confortables, toutes quasiment de la même taille. La ville demeura ainsi pendant environ 400 ans. Même du temps de Cortez, le Mexique central abritait toujours des villes comme Tlaxcala, gérée par un conseil élu dont les membres étaient périodiquement fouettés par leurs constituants afin de leur rappeler qui était ultimement en charge.

Les pièces du puzzle sont toutes là afin de créer une histoire du monde entièrement différente. Pour l’essentiel, nous sommes juste trop aveuglés par nos préjugés pour voir les implications de tout cela. Par exemple, presque tout le monde aujourd’hui insiste pour dire que la démocratie participative, ou l’égalité sociale, peuvent fonctionner dans une petite communauté ou des groupes activistes mais ne peuvent pas fonctionner à l’échelle d’une ville et encore moins d’une région ou d’un état-nation. Mais les preuves mises devant nos yeux, si toutefois nous décidons de les regarder, suggèrent entièrement le contraire. Les villes égalitaires, même des confédérations régionales, sont historiquement des choses très courantes. Les familles et foyers égalitaires ne le sont pas. Une fois que le verdict historique sera là, nous verrons que la perte la plus douloureuse des libertés humaines a commencé sur la petite échelle, le niveau de relations inter-genre, de générations et de servitude domestique, le type de relations qui contient la plus grande intimité et les formes les plus profondes de violence structurelle. Si nous voulons vraiment comprendre comment il est devenu d’abord acceptable pour certains de transformer leur richesse en pouvoir et pour d’autres de finir par s’entendre dire que leurs besoins et leurs vies n’ont aucune importance, ne comptent pas, c’est là que nous devons regarder. C’est là également prédisons-nous, que réside le travail le plus difficile pour qu’une société libre puisse prendre place.

L’esprit est une compréhension de l’entièreté dans un universel vivant. L’esprit est une unité des choses séparées, de concepts et d’humains. L’esprit est une activité constructive…
L’humanité obtient sa véritable existence de la chaîne infinie des plantes ancestrales. L’humanité obtient sa véritable existence de la partie humaine de l’individu, tout comme cette partie humaine n’est que l’héritière des générations infinies du passé et de toutes leurs relations mutuelles. Ce qui advint est ce qui devient, le microcosme est le macrocosme. L’individu est le peuple, l’esprit est la communauté, l’idée est le lien de l’unité. UNISSEZ-VOUS PAUVRES HOMMES. Donnez-vous du crédit les uns aux autres ; le crédit, la mutualité EST  le capital.”
~ Gustav Landauer, 1911 ~ [citation rajoutée par R71]

Les auteurs discutent de certains des sujets abordés dans ces vidéos (en anglais):

1. David Graeber and David Wengrow: Palaeolithic Politics and Why It Still Matters (13 October 2015) (Vimeo) 

2. David Graeber and David Wengrow: Teach-Out (7 March 2018) (Facebook)

3. David Graeber and David Wengrow: Slavery and Its Rejection Among Foragers on the Pacific Coast of North America: A Case of Schismogenesis? (22 March 2018) (Collège de France)

  1. ‘To Each Age Its Inequality’ by Ian Morris. New York Times, 9 July 2015. See: https://www.nytimes.com/2015/07/10/opinion/to-each-age-its-inequality.html
  2. ‘It’s Good To Have a King’ by Felipe Fernández-Armesto. Wall Street Journal, 10 May 2012. See: https://www.wsj.com/articles/SB10001424052702304363104577389944241796150

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

le_defi_celtique_aguillerm

Notre page « Anthropologie Politique »

 

Résistance politique: le mouvement révolutionnaire au XXIème siècle (David Graeber)

Posted in actualité, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 19 avril 2018 by Résistance 71

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Appel au Socialisme (PDF)

 


« Etes-vous anarchiste ? »

 

L’Anarchisme ou le mouvement révolutionnaire du XXIème siècle

 

David Graeber et Andrej Grubacic

2004

 

Source:

https://fr.theanarchistlibrary.org/library/david-graeber-andrej-grubacic-l-anarchisme-ou-le-mouvement-revolutionnaire-du-vingt-et-unieme-s

 

Il devient de plus en plus évident que le temps des révolutions n’est pas terminé. De même, il devient de plus en plus clair que le mouvement révolutionnaire mondial du vingt et unième siècle trouvera moins ses origines dans la tradition marxiste, ou même dans le socialisme au sens strict, que dans l’anarchisme.

Partout, de l’Europe de l’Est à l’Argentine, de Seattle à Bombay, les idées et principes anarchistes sont en train de faire naitre de nouvelles visions et rêves radicaux. Souvent, leurs défenseurs ne se revendiquent pas « anarchistes ». Ils se présentent sous d’autres noms : autonome, anti-autoritarisme, horizontalité, Zapatisme, démocratie directe … Malgré tout on retrouve partout les mêmes principes de base : décentralisation, association volontaire, assistance mutuelle, modèle de réseau et plus que tout, le rejet de l’idée que la fin justifie les moyens, sans parler de celle selon laquelle la tache d’un révolutionnaire est de s’emparer du pouvoir d’état et donc de commencer à imposer sa vision au bout du fusil. Par dessus tout, l’anarchisme comme une éthique de pratiques – l’idée de construire une société nouvelle “à l’intérieur de l’ancienne” — est devenu l’inspiration de base du “mouvement des mouvements” (dont les auteurs font partie), dont le but a été dès le début moins de s’emparer du pouvoir d’état que dénoncer, délégitimer et démanteler les mécanismes de domination tout en gagnant des espaces d’autonomie toujours plus grands, avec à l’intérieur une gestion participative.

Il existe des raisons évidentes à l’attraction envers les idées anarchistes au début de ce 21ème siècle : la plus évidente, les échecs et catastrophes résultant des si nombreux efforts pour renverser le capitalisme en s’emparant du contrôle des appareils de gouvernement durant le 20eme. Un nombre toujours plus important de révolutionnaires ont commencé à admettre que “la révolution” ne surviendra pas comme un grand moment apocalyptique, la prise de l’équivalent d’un Palais d’Hiver mais comme un long processus qui s’est déroulé depuis une grande partie de l’histoire de l’humanité (même si, comme la plupart des choses, cela s’est accéléré ces derniers temps), rempli de stratégies d’offensives et de replis autant que d’affrontements spectaculaires et qui ne connaitra jamais – en fait la plupart des anarchistes pensent ne devrait jamais connaître – une conclusion définitive.

C’est un peu déconcertant, mais cela nous offre une énorme consolation : nous n’avons pas à attendre jusqu’à “après la révolution” pour entrevoir à quoi ressemble la vraie liberté. Comme l’exprime joliment le Crimethinc Collective, les propagandistes les plus importants de l’anarchisme américain contemporain: “la liberté n’existe que dans les moments de révolution. Et ces moments ne sont pas aussi rares que vous le pensez.” Pour un anarchiste, en fait, essayer de créer des expériences non aliénantes, une démocratie réelle, est un impératif éthique; c’est seulement en construisant une forme d’organisation au présent, au moins une approximation rudimentaire de comment fonctionnerait réellement une société libre, où tous, chaque jour, seraient en mesure de vivre, que l’on pourra garantir que nous ne redégringolerons pas dans le désastre. Des révolutionnaires sinistres et tristes qui sacrifient tous les plaisirs à la cause ne peuvent produire que des sociétés sinistres et tristes.

Ces changements ont été difficiles à documenter parce que, jusqu’à aujourd’hui, les idées anarchistes n’ont reçu quasiment aucune attention dans les milieux de la recherche. Il existe encore des milliers de chercheurs marxistes mais presque aucun anarchistes. Ce vide est quelque peu difficile à expliquer. C’est sans doute en partie parce que le marxisme a toujours eu des affinités avec le milieu universitaire, affinités dont ne bénéficie pas l’anarchisme de toute évidence. Après tout, le marxisme a été le seul grand mouvement social inventé par un Docteur en Philosophie. La plupart des travaux sur l’histoire de l’anarchisme partent du principe qu’il était en gros similaire au marxisme : l’anarchisme est présenté comme l’invention personnelle de quelques penseurs du 19ème siècle (Proudhon, Bakounine, Kropotkine…) qui inspirèrent ensuite des organisations de la classe ouvrière, s’empêtrèrent dans des luttes politiques, se divisèrent en sectes…

L’anarchisme apparaît couramment dans les études comme le cousin pauvre du marxisme, théoriquement un peu maladroit mais fait pour des cerveaux, peut-être, avec passion et sincérité. L’analogie est réellement fausse. Les « fondateurs » de l’anarchisme ne se voyaient pas comme ayant inventé quelque chose de particulièrement nouveau. Ils considéraient ses principes de base — assistance mutuelle, association volontaire, prise de décision égalitaire— aussi vieux que l’humanité. Il en va de même pour le rejet de l’état et toutes les formes de violence structurelle, inégalité ou domination (anarchisme signifie littéralement “sans gouvernants”) — avec l’affirmation que toutes ces formes sont reliées entre elles et se renforcent. Aucun de ces principes n’étaient considérés comme le départ d’une nouvelle et surprenante doctrine, mais comme une tendance inscrite de longue date dans l’histoire de la pensée humaine et qui ne peut être inclus dans aucune théorie générale d’une idéologie.[1]

D’un certain point de vue c’est une sorte de foi: la croyance que la plupart des formes d’irresponsabilités qui semblent rendre nécessaire le pouvoir sont en réalité les effets du pouvoir lui-même. En pratique, c’est un questionnement constant, un effort pour identifier chaque relation obligatoire ou hiérarchique dans la vie humaine et leur mise à l’épreuve pour en tester la validité, et si cela n’est pas possible — ce qui s’avère généralement être le cas— un effort pour limiter leur pouvoir et donc élargir ainsi la portée de la liberté humaine. Tout comme un soufi pourrait dire que le soufisme est le noyau de vérité derrière toutes les religions, un anarchiste pourrait prétendre que l’anarchisme est l’incitation à la liberté derrière toutes les idéologies politiques

Les écoles du marxisme ont toujours eu des fondateurs. Tout comme le marxisme est né du cerveau de Marx ; nous avons des léninistes, des maoïstes, des althussériens… (Notez comment la liste commence avec des chefs d’états et des classes sociales pour la plupart des professeurs français — qui à leur tour sont capables de donner naissance à leur propre secte : Lacaniens, Foucauldiens….)

Les écoles de l’anarchisme au contraire, émergent presque invariablement d’une forme quelle qu’elle soit de principe d’organisation ou de forme de pratique : Anarcho-syndicalistes et Anarcho-Communistes, Insurrectionnalistes et Plateformistes, Coopérativistes, Conseillistes, Individualistes, etc

Les anarchistes se distinguent par ce qu’ils font et comment ils s’organisent pour le faire. Et en effet, c’est à réfléchir et à débattre de cela que les anarchistes ont passé le plus clair de leur temps. Ils n’ont jamais montré beaucoup d’intérêt pour les diverses grandes stratégies ou questions philosophiques qui préoccupent les marxistes, du genre :est-ce que les paysans représentent une classe potentiellement révolutionnaire? (les anarchistes considèrent que c’est aux paysans de décider) ou quelle est la nature de la marchandise ? Ils ont plutôt tendance à débattre sur la manière réellement démocratique de conduire une réunion, à quel moment l’organisation cesse de donner de la puissance à l’individu et commence à entraver la liberté individuelle. Est-ce que le “leadership” est nécessairement une mauvaise chose? Ou, encore, au sujet de l’éthique de l’opposition aux pouvoirs: Qu’est-ce que l’action directe ? Doit-on condamner quelqu’un qui assassine un chef d’état? Quand est-il juste de lancer un pavé?

Le marxisme, donc, a eu tendance à se constituer en un discours théorique ou analytique sur la stratégie révolutionnaire. L’anarchisme a eu tendance à tenir un discours éthique sur cette même pratique. Il en résulte que, si le marxisme a produit des brillantes théories sur la praxis, c’est la plupart du temps des anarchistes qui ont travaillé sur la praxis en elle-même.

Il apparaît actuellement comme une rupture entre les générations de l’anarchisme: entre ceux dont la formation politique remonte aux années 60 et 70 — et qui ne se sont pas encore débarrassés des habitudes sectaires du siècle dernier— ou qui agissent encore dans ce cadre, et des militants plus jeunes beaucoup mieux informés, entre autres, à travers les idées des mouvements indigènes, féministes, écologistes et contre culturels. Les premiers s’organisent principalement à travers des Fédérations Anarchistes en vue telles que IWA, NEFAC ou IWW. Les seconds travaillent avant tout à travers les réseaux du mouvement social mondial comme Peoples Global Action, qui réunit des collectifs anarchistes d’Europe et d’ailleurs avec des groupes allant de militants Maoris en Nouvelle Zélande, des pêcheurs d’Indonésie en passant par le syndicat des postiers canadiens.[2] Ces derniers — que l’on pourrait appeler approximativement des « anarchistes, avec un a minuscule”, sont aujourd’hui de loin la majorité. Mais cela est difficile à affirmer puisque beaucoup d’entre eux ne revendiquent pas très ouvertement leurs affinités. En réalité, ils sont nombreux à prendre si sérieusement les principes anarchistes d’anti-sectarisme et d’évolutivité ouverte qu’ils refusent de se qualifier d’anarchistes pour ces raisons mêmes.[3]

Mais les trois points essentiels qui traversent toutes les expressions de l’idéologie anarchiste sont bel et bien là — anti-étatisme, anti-capitalisme et actions politiques préfiguratives (par exemple,. modes d’organisation qui ressemblent délibérément à la société que l’on veut créer. Ou, comme un historien anarchiste de la révolution espagnol l’a formulé “un effort pour penser non seulement l’idées mais les réalités elles-mêmes de l’avenir”.[4] Cela est présent partout des collectifs contre culturels [jamming] jusqu’à Indymédia, tout cela pouvant être nommé anarchiste au nouveau sens du terme.[5] Dans certains pays, il n’existe qu’un degré limité de confluences entre les deux générations coexistantes, principalement sous la forme d’un suivi de ce que fait l’autre — mais pas beaucoup plus.

L’une des raisons en est que la nouvelle génération est beaucoup plus intéressée à développer de nouvelles formes de pratiques que de débattre sur les plus petits détails idéologiques. L’exemple le plus spectaculaire en a été le développement de nouvelles formes de prises de décision, les prémisses, au moins, d’une culture alternative de la démocratie. Les célèbres spokescouncils[6] nord-américains ou des milliers de militants coordonnent des actions à grande échelle par consensus, sans structure formelle de leadership, n’en sont que les plus spectaculaires.

A vrai dire, qualifier ces formes de « nouvelles » est quelque peu fallacieux. L’une des principales inspirations pour la nouvelle génération d’anarchistes sont les municipalités autonomes zapatistes du Chiapas, basés à Tzeltal ou Tojolobal — des communautés qui ont utilisé le consensus depuis des milliers d’années — et adopté maintenant seulement par des révolutionnaires pour garantir aux femmes et aux plus jeunes d’avoir une voix égale. En Amérique du Nord, le « processus du consensus” a émergé plus que tout autre chose du mouvement féministe des années 70, comme une vaste réaction négative contre le style macho de leadership typique de la Nouvelle gauche des années 60. L’idée même de consensus a été empruntée aux Quakers, qui eux-mêmes, disent avoir été inspirés par les Six Nations et autres pratiques indiennes.

Le consensus est souvent mal compris. On entend souvent des critiques qui prétendent qu’il engendre une conformité étouffante, mais ces critiques ne proviennent pratiquement jamais de personnes qui ont réellement observé le consensus en action, du moins, guidé par des facilitateurs entrainés et expérimentés (quelques expérimentations récentes en Europe, où il n’existe pas une grande tradition dans ce genre d’exercice se sont révélées quelques peu maladroites). En fait, l’hypothèse de départ est que personne n’est capable de convertir entièrement quelqu’un à son point de vue ou ne le devrait, probablement. Au lieu de cela, le but du processus de consensus est de permettre à un groupe de décider en commun du déroulement d’une action. Au lieu de va et vient de propositions soumises au vote, ces propositions sont travaillées et retravaillées, amalgamées ou réinventées, avec un processus de compromis et de synthèse, jusqu’à ce que cela se termine par quelque chose qui convient à tous. Lorsque cela arrive à l’étape finale, réellement « trouver un consensus”, il existe deux niveaux possibles d’ objection: On peut “rester à l’écart”, dire “Je n’aime pas cela et ne participerais pas mais je n’empêcherais personne de le faire”, ou “bloquer”, ce qui a l’effet d’un veto. On ne peut bloquer que si l’on pense qu’une proposition est en violation des principes fondamentaux ou des raisons pour lesquelles un groupe s’est constitué. On pourrait dire que la fonction qui , dans la constitution américaine, est délégué aux tribunaux pour annuler des décisions législatives qui violent les principes constitutionnels, est ici délégué à toute personne qui a le courage de s’opposer à la volonté collective du groupe ( avec toutefois, bien sûr, des moyens de contester des blocages sans fondement).

On pourrait continuer longtemps sur les méthodes élaborées et incroyablement sophistiquées qui ont été mises en place pour rendre possible tout ce fonctionnement ;des formes de consensus modifié exigées par de très grands groupes; de la façon dont le consensus lui-même renforce le principe de décentralisation en faisant en sorte qu’on ne souhaite pas présenter des propositions devant un groupe très grand si l’on n’a pas les moyens de garantir l’égalité entre les sexes et ceux de la résolution des conflits … Il s’agit d’une forme de démocratie directe très différente de celle que nous associons habituellement à ce terme — ou, d’ailleurs, avec le type de vote à la majorité habituellement employé par les anarchistes européens et nord-américains des générations précédentes ou encore employé dans, disons, les assemblées argentines classe moyenne urbaine (bien qu’il ne le soit, la plupart du temps, parmi les piqueteros les plus radicaux qui tendent à fonctionner par consensus.) Avec des contacts internationaux toujours plus nombreux entre différents mouvements, l’ inclusion de groupes et de mouvements d’Afrique, d’Asie et d’Océanie avec des traditions radicales différentes indigènes, nous assistons au début d’une nouvelle conception mondiale de la signification du terme “démocratie”, aussi éloignée que possible du parlementarisme néolibéral tel qu’il est généralement défendu par les pouvoirs en place à travers le monde.

Il est difficile de suivre ce nouvel esprit de synthèse en lisant la plupart de la littérature anarchiste actuelle, parce que ceux qui dépensent la plupart de leur énergie sur des questions théoriques , plutôt que sur des formes de pratiques émergentes, sont les plus susceptibles de préserver la vieille logique dichotomique sectaire. L’anarchisme moderne est imprégné d’innombrables contradictions. En même temps que les anarchistes,avec un a minuscule, intègrent lentement des idées et des pratiques apprises de leurs alliés indigènes dans leur mode d’organisation ou au sein de leurs communautés alternatives, la principale trace dans la littérature a été l’émergence d’une secte de primitivistes, une bande notoirement controversée qui appelle à la destruction complète de la civilisation industrielle et même, dans certain cas, agricole.[7] Pourtant, ce n’est qu’une question de temps avant que cette vieille logique du soit/ou laisse place à quelque chose qui ressemblera davantage à la pratique des groupes basée sur le consensus.

A quoi pourrait ressembler cette nouvelle synthèse? Il est possible d’en discerner quelques grandes lignes à l’intérieur du mouvement. Elle insistera sur la nécessité d’approfondir constamment le sujet de l’ant-iautoritarisme, en prenant ses distances du réductionnisme de classe pour essayer d’englober « l’ensemble des formes de domination », c’est à dire mettre l’accent non seulement sur l’état mais également sur les relations entre sexes, non seulement sur l’économie mais aussi sur les relations culturelles et l’écologie, la sexualité et la liberté sous toutes ses formes, et tout cela non seulement à travers les relations à l’autorité mais également basé sur des concepts plus riches et variés

Cette approche ne nécessite pas une expansion sans limite de production matérielle, ou ne prétend pas que la technologie soit neutre, mais elle ne dénonce pas non plus la technologie per se. Au contraire, elle se l’approprie et l’emploie de différentes manières si cela est approprié. Elle ne se contente pas non plus de contester les institutions per se, ou les formes d’organisations politiques per se, elle essaie de concevoir de nouvelles formes d’institutions et d’organisations politiques pour le militantisme et la société nouvelle, incluant des nouvelles formes de réunions, de prises de décision, de coordination, de la même façon qu’ont déjà été revitalisés des groupes affinitaires et de paroles. Et elle ne dénonce pas seulement les réformes per se, mais lutte pour définir et gagner des réformes non réformistes, attentive au besoins immédiats des gens et à l’amélioration de leur vie ici et maintenant , tout en recherchant des gains plus lointains et, finalement, une transformation totale.[8]

Et bien sûr la théorie doit coïncider avec la pratique. Pour être pleinement efficace , l’anarchisme moderne devra inclure au moins trois niveaux : des militants, des organisations populaires et des chercheurs. Le problème du moment est que les intellectuels anarchistes qui veulent dépasser les vieilles habitudes avant-gardistes — les vestiges sectaires marxistes qui hantent encore le monde intellectuel radical— ne sont pas tout à fait sûr de ce qu’est supposé être leur rôle. L’anarchisme doit devenir réfléchi. Mais comment ? D’un côté, la réponse semble évidente. On ne devrait pas faire de conférences magistrales, ni dicter, ni même se considérer comme un professeur mais seulement écouter, explorer et découvrir. Démêler et rendre explicite la logique tacite déjà présente dans les nouvelles formes de pratiques radicales. Se mettre au service des militants en apportant des informations, ou en exposant les intérêts de l’élite dominante, soigneusement cachés derrière une soi disant objectivité, des discours qui feraient autorité, plutôt que d’essayer d’imposer une version nouvelle de la même démarche. Mais, en même temps, la plupart des gens reconnaissent que le combat intellectuel à besoin de regagner sa place. Nombreux sont ceux qui commencent à remarquer qu’une des faiblesses fondamentales de l’anarchisme aujourd’hui, par rapport à disons, l’époque des Kropotkine, Reclus ou Herbert Read, est de négliger précisément le symbolique, le visionnaire et de privilégier la recherche de l’efficacité dans la théorie. Comment aller de l’ethnographie à des visions utopiques — idéalement à autant de visions utopiques que possible? Ce n’est pas une coïncidence si les plus grands recruteurs de l’anarchisme dans des pays comme les États-Unis sont des écrivaines féministes de sciences fiction comme Starhawk ou Ursula K. LeGuin.[9]

L’une des raisons pour laquelle cela commence à arriver c’est que des anarchistes commencent à récupérer l’expérience d’autres mouvement sociaux à l’aide d’un corpus théorique plus élaboré, des idées qui proviennent de cercles proches ou inspirées par l’anarchisme. Prenons par exemple l’idée d’économie participative, qui représente une vision économiste anarchiste par excellence et qui complète et rectifie la tradition économiste anarchiste. Les théoriciens de la Parecon exposent l’existence de non seulement deux mais trois classes principales dans le capitalisme moderne: pas seulement une bourgeoisie et un prolétariat mais également une classe de « coordinateurs » dont le rôle est de diriger et contrôler le travail de la classe ouvrière. Il s’agit de la classe qui comprend la l’appareil hiérarchique de direction, les consultants professionnels et les conseillers, ayant un rôle central dans le système de contrôle — comme avocats, ingénieurs, analystes, et ainsi de suite. Ils conservent cette position de classe grâce à leur monopolisation respective de leurs connaissances, compétences et relations. Par conséquent, des économistes et autres travaillant sur cette tradition ont essayé de créer des modèles pour une économie qui éliminerait systématiquement les divisions entre travail manuel et intellectuel. Maintenant que l’anarchisme est devenu clairement le centre de la créativité révolutionnaire, les adversaires de tels modèles se sont, sinon rallié exactement au drapeau, mais ont souligné malgré tout combien ces idées étaient compatibles avec la vision anarchiste.[10]

Des choses similaires commencent à apparaître avec l’évolution des visions politiques anarchistes. C’est un domaine ou l’anarchisme classique avait déjà une longueur d’avance sur le marxisme classique , qui n’a jamais développé une quelconque théorie de l’organisation politique. Des écoles différentes de l’anarchisme ont déjà préconisé des formes d’organisations sociales très précises, même si elles sont souvent en nette contradiction les unes avec les autres. Pourtant, l’anarchisme dans son ensemble a eu tendance à mettre en avant ce que les libéraux appellent des « libertés négatives », des ‘libertés contre,’ plutôt que des ‘libertés pour.’ positives. Cela a été souvent salué comme la preuve du pluralisme de l’anarchisme, de sa tolérance idéologique ou de sa créativité. Mais en contrepartie, se sont manifestées la réticence à aller au-delà de formes d’organisations à petite échelle et l’opinion selon laquelle des structures plus grandes et plus complexes pourront être improvisés plus tard dans le même esprit.

Il y a eu quelques exceptions. Pierre Joseph Proudhon a essayé d’inventer une vision globale du fonctionnement d’une société libertaire.[11] Cela est généralement considéré comme un échec, mais a montré la voie pour des visions plus élaborées comme le “municipalisme libertaire” des North American Social Ecologists. Par exemple Il existe un débat animé sur comment équilibrer le contrôle des ouvriers – mis en avant par les partisans de la Parecon — et la démocratie directe , mise en avant par les Écologistes Sociaux.[12]

Pourtant, il existe encore de nombreux détails à régler : quelles sont, dans leur totalité, les alternatives institutionnelles constructives des anarchistes face aux pouvoirs législatifs , tribunaux, forces de police et diverses structures exécutives actuelles ? Comment présenter une vision politique qui englobe la législation, la mise en application, l’adjudication et la défense de ce qui devrait être accompli concrètement de manière anti-autoritaire — non seulement pour entretenir un espoir à long terme mais également pour faire part de réponses immédiates face au système électoral, législatif, de maintien de l’ordre, et judiciaire et donc d’offrir de nombreux choix stratégiques. Évidemment, il ne pourra jamais y avoir une ligne de parti anarchiste sur ces sujets, le sentiment général, au moins parmi les anarchistes avec un a minuscule, étant que nous avons besoin de nombreuses visions concrètes. Néanmoins, entre les expérimentations sociales actuelles au sein de communautés autogérées en pleine croissance dans des régions comme le Chiapas et en Argentine, et les efforts des militants/chercheurs anarchistes comme les forums du Planetary Alternatives Network nouvellement créé ou de Life After Capitalism qui commencent à localiser et à recenser des exemples réussis d’initiatives économiques et politiques , le travail est commencé.[13] C’est de tout évidence un processus à long terme. Mais le siècle anarchiste ne fait que commencer.

NDT : Je suis plus réservé que les auteurs sur PGA, devenu inactif aujourd’hui semble t’il, même si l’idée de départ était intéressante.

[1] Cela ne signifie pas que les anarchistes doivent être opposés à la théorie. Il ne devrait pas y avoir besoin de Grande Théorie, au sens courant. Sans aucun doute, il ne devrait pas existé une seule Grande Théorie Anarchiste. Cela serait totalement contraire à l’esprit de l’anarchisme. Préférable de loin, pensons-nous, quelque chose davantage dans l’esprit du processus de prises de décisions anarchiste: appliqué à la théorie, cela signifierait accepter la nécessité d’une diversité. Plutôt que d’être fondé sur le besoin de prouver que les affirmations des autres sont fausses, quelque chose qui cherche à trouver des projets précis qui renforce les unes et les autres. Que les théories soient incommensurables à certains égards ne signifient pas qu’elles ne peuvent exister côte à côte ou même se renforcer les unes les autres, de la même façon que des individus avec des visions du monde uniques et différentes peuvent devenir amis ou amants ou encore travailler à des projets communs. Plus encore qu’une Grande Théorie, ce dont l’anarchisme a besoin pourrait être appelé une petite théorie: une façon de se confronter avec ces questions concrètes, immédiates qui émergent d’un projet de transformation.

[2] Pour plus d’information sur l’histoire passionnante de Peoples Global Action , nous suggérons le livre We are Everywhere: The Irresistible Rise of Global Anti-capitalism, édité par Notes from Nowhere, London: Verso 2003. Voir aussi le site web de PGA :

[3] Cf. David Graeber, “New Anarchists”, New left Review 13, Janvier— Février 2002

[4] Voir Diego Abad de Santillan, After the Revolution, New York: Greenberg Publishers 1937

[5] Pour plus d’ information : http://www.indymedia.org

[6] Note de la Traduction: Un spokescouncil est une réunion de groupes affinitaires afin de définir ensemble des actions communes

[7] Cf. Jason McQuinn, “Why I am not a Primitivist”, Anarchy: a journal of desire armed, printemps/été 2001.Cf. le site anarchiste http://www.anarchymag.org . Cf. John Zerzan, Future Primitive & Other Essays, Autonomedia, 1994.

[8] Cf. Andrej Grubacic, Towards an Another Anarchism, : Sen, Jai, Anita Anand, Arturo Escobar et Peter Waterman, The World Social Forum: Against all Empires, New Delhi: Viveka 2004.

[9] Cf. Starhawk, Webs of Power: Notes from Global Uprising, San Francisco 2002. Voir aussi: http://www.starhawk.org

[10] Albert, Michael, Participatory Economics, Verso, 2003. Voir également: http://www.parecon.org

[11] Avineri, Shlomo. The Social and Political Thought of Karl Marx. London: Cambridge University Press, 1968

[12] Voir The Murray Bookchin Reader, édité par Janet Biehl, London: Cassell 1997. Egalement le site web de lnstitute for Social Ecology

[13] Pour plus d’information sur le forum Life After Capitalism