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Réflexion politique sur un nouveau paradigme avec Cornelius Castoriadis et Murray Bookchin

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 7 juillet 2016 by Résistance 71

La démocratie directe et l’écologie: Bookchin et Castoriadis

 

Yavor Tarinski

 

url de l’article

https://robertgraham.wordpress.com/2016/06/25/direct-democracy-ecology-castoriadis-and-bookchin/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

A lire également: « L’appel au socialisme » de Gustav Landauer, un raisonnement pour l’avènement de la Société des sociétés.

La charte de la Fédération Socialiste (Gustav Landauer 1908)

 

“La menace principale pour la nature et les Hommes aujourd’hui provient de la centralisation et de la monopolisation du pouvoir et des moyens de contrôle.” ~Vandana Shiva ~

De nos jours on nous rabâche constamment depuis le haut de la pyramide que nous n’avons pas le choix, que nous devons nous conformer au statu quo. Les institutions dominantes du pouvoir font tout ce qu’elles peuvent pour nous convaincre que la solution à nos problèmes sociaux et environnmentaux se trouvent dans les mêmes politiques qui les ont créé en première instance. Le fameux “TINA” (There Is No Alternative thatchérien) continue de dominer le narratif et le discours de masse ; la culture consumériste généralisée, en combinaison avec la crise de représentation de longue date, infectent l’imaginaire des gens et le contaminent avec un certain cynisme, un conformisme généralisé et une grande apathie.

Mais des sens d’une autre façon de penser et de vivre essaient de percer la passivité du moment et sa logique. Un nouveau sens qui va bien au-delà du discours capitaliste bureaucratique contemporain, offrant de nouvelles raisons et valeurs pour naviguer la vie sociétale et nous diriger hors de la destruction générée par une croissance économique constante et une apathie des plus cyniques.

Avec la disastisfaction populaire grandissante concernant l’ordre actuel des choses, nous pouvons distinguer deux sens qui offrent une cassure radicale avec la norme actuelle:

D’un côté, il y a un intérêt croissant pour la participation politique et la démocratie directe. De nos jours, il est devenue presqu’impensable de penser à des troubles populaires en dehors du cadre général de la démocratie: d’abord, la demande réside presque toujours dans l’implication toujours plus citoyenne d’une forme ou d’une autre, puis la façon d’organiser la lutte populaire depuis longtemps a surpassé le centralisme des organisations politiques traditionnelles, insistant au contraire sur la collaboration et l’auto-organisation.

D’un autre côté, l’écologie émerge comme une préoccupation majeure et comme une réponse au modèle politico-économique fondé sur la croissance qui est responsable d’une crise tangible de l’environnemnt. Ceci s’exprime sous la forme de luttes populaires contre les projets capitalistes extra-activistes, dangereux pour l’environnement, la santé publique et l’autonomie locale. Ceci prend aussi la forme d’une résistance à la culture consumériste, ce qui pousse de nouvelles théories inovatives comme celle impliquant la décroissance.

Parmi le spectre divers de penseurs qui dévelopent de nos jours ces nouveaux sens, on peut distinguer Cornelius Castoriadis et Murray Bookchin comme deux des plus influents. Tous deux ont émergé de la gauche et par leur pensée tout autant que par leur militantisme , ont réussi à dépasser les dogmes idéologiques et à développer leurs propres projets politiques , incorporant et avançant plus avant sur le chemin de la démocratie directe et de l’écologie. Il n’est pas du tout surprenant qu’ils aient tous deux collaboré avec le journal “Society & Nature”, puis plus tard avec son successeur “Democracy & Nature”, et ce jusqu’en 1996, lorsqu’un conflit érupta entre les deux penseurs. [http://www.democracynature.org/vol3/biehl_bookchin.htm].

De nos jours, leurs héritages respectifs sont portés par les mouvements sociaux et par les luttes qui placent ces deux sens au cœur de leur politique et de leurs activités. La pensée de Castoriadis a été revitalisée par le soulèvement populaire en Europe de ces dernières années, spécifiquement avec ce qui fut appeléle “mouvement des places” (alias mouvement des “Indignados”), qui fut piloté non pas par des idéologies “pures” mais par la passion pour l’action politique et l’esprit critique, tandis que le projet de Bookchin est de nouveau partiellement mis en application au travers du mouvement de libération kurde au cœur du Moyen-Orient, ce le plus notoirement dans la province syrienne du Rojava, influençant le mouvement à un tel degré que celui-ci (le PKK) a complètement abandonné son orientation de départ marxiste-léniniste.

On doit noter que la cible de ce texte n’est pas d’établir une comparaison analytique profonde entre les travaux de Castoriadis et de Bookchin, mais plutôt est un effort de souligner ces deux éléments de leur pensée qui sont si spécifiquement actuels dans notre conjoncture et qui sont chargés d’un énorme potentiel de changement.

La démocratie directe

Castoriadis et Bookchin ont tous deux vu un grand potentiel libérateur dans la démocratie directe et l’ont placé au cœur même de leurs projets politiques respectifs. Ils ont développé une grande partie de leur pensée et de leurs écrits à ce sujet, développant cette notion au-delà des cadres conventionnels des idéologies traditionnelles. En contraste définitif avec les visions de la gauche autoritaire (étatique), ne faisant pas confiance à la société et appelant ainsi à son assujettissement à des mécanismes hiérarchiques et extra-sociaux d’un côté, et de l’autre, avec de telles visions rejetant toute forme de lois, de droit ou d’institutions, les deux penseurs ont proposé l’établissement de structures et d’institutions qui permettraient l’interaction publique directe tout en maintenant la cohésion sociale au travers du flot horizontal du pouvoir.

D’après Castoriadis, la majorité des sociétés humaines furent établies sur une base d’hétéronomie, qu’il décrit comme une situation dans laquelle les règles de la société sont établies par une source extra-sociale (comme un parti politique, un dieu, une nécessité historique, etc…). Les institutions des société hétéronomes sont conçues comme évidentes par elles-mêmes et en cela ne peuvent pas être remises en cause, elles sont en l’occurence incompatibles avec une interaction populaire. Pour lui, l’organisation structurelle du monde occidental, tout en étant généralement caractérisé comme étant “démocratique”, est en fait une oligarchie libérale comportant quelques libertés pour les peuples, mais dont la gestion générale de la vie sociale se trouve entre les mains d’une toute petite élite (Castoriadis, 1989).

Pour Castoriadis, la démocratie est un élément essentiel de l’autonomie individuelle et sociale (le peuple doit établir ses propres règles et institutions), ce qui est à l’opposé de l‘hétéronomie. Ce qu’il appelle le projet autonome implique un style de démocratie directe et d’auto-institutionalisation par la société, qui consiste en un amalgame de citoyens conscients, qui comprennent qu’ils sont en charge de leur propre destinée et que celle-ci ne dépend en rien d’une quelconque force extra-sociale ou métaphysique (Castoriadis, 1992). Ainsi, c’est dans les mains de la société même que repose le plus grand pouvoir qui soit: celui de se donner les lois et les institutions sous lesquelles vivre.

Castoriadis dérive sa compréhension de la démocratie du sens classique du terme, originaire de l’Athène antique (demos/peuple, kratos/pouvoir). Sur cette base, il constate que les régimes libéraux actuels ne sont pas démocratiques car ils sont fondés sur l’élection de représentants et non pas sur la participation directe des citoyens. D’après lui, la démocratie ne peut être que directe et elle est ainsi incompatible avec la bureaucratie, l’expertisme en tout genre, l’inégalité économique et autres caractéristiques de notre système politique moderne (Castoriadis, 1989).

A un niveau plus concret, il suggéra l’établissement d’unités territoriales ayant des populations de l’ordre de 100 000 personnes qui s’auto-géreraient au travers d’assemblées générales (AG). Pour la coordination entre les différentes unités, il a proposé la formation de conseils et de comités auxquels les corps décisionnaires locaux enverraient des délégués temporaires et révocables (Castoriadis 2013: pages 42-43) ; de façon à ce que le pouvoir demeure dans les mains des peuples, permettant la coordination non-étatique sur une bien plus grande échelle.

Note de Résistance 71: Nous sommes très proche de cette approche organisationnelle de la société, que nous pensons être la seule solution viable sur le long terme. Resterait à résoudre en pratique le problème de l’égalité économique qui passe à notre avis par l’abolition de l’argent et du salariat ainsi que de la propriété privée à but lucratif (chacun garde ses possessions pourvu que cela ne puisse pas exploiter autrui). Tout comme l’État ne dusparaîtra pas “dans le temps”, la propriété privée et l’échange monnétaire ne le feront pas non plus, il faut s’en débarrasser dans la foulée des institutions étatiques et ce non pas par un processus violent de mis à bas (révolution), mais par la constitution et la croissance d’une société parallèle rendant obsolète toutes les lois et institutions actuelles étatiques et corporatistes, un progressisme sociétal menant à l’avènement de la société des sociétés organique…

Pour Bookchin aussi, la caractérisation du système politique actuel comme étant une démocratie fut une erreur, un oxymore. Il nous rappelle qu’il y a juste deux cents ans, le terme de “démocratie” était étiqueté par les dirigeants comme étant un système de la “règle de la foule”, un prélude au chaos, tandis que de nos jours il est utilisé pour masquer un régime représentatif, qui dans son essence même est une oligarchie républicaine depuis qu’une petite clique de personnes choisies dirige la très vaste majorité sans pouvoir (Bookchin, 1996).

Tout comme Castoriadis, Bookchin a fondé sa compréhension de la démocratie sur l’expérience politique de l’Athène antique ; c’est une des raisons pour lesquelles il plaça tant d’attention sur le rôle de la ville (Bookchin, 1964). Il décrit le comment avec la montée de l’étatisme, les citoyens actifs, profondément et moralement impliqués dans leurs villes, furent remplacés par des consommateurs passifs assujettis à la règle parlementaire, dont le temps libre est utilisé à errer dans les galeries marchandes et les grands magazins.

Après bien des années d’implication dans différents mouvements politiques (NdT: Bookchin fut membre des jeunesses communistes américaines, il fut un marxiste-léniniste militant, avant de prendre une orientation anarchiste devant la réalité des choses…) avant de développer son propre projet olitique qu’il appela le communalisme. Fondé sur la démocratie directe, il tourne essentiellement autour de la question du pouvoir, rejetant les pratiques de fuite en avant. Le Communalisme se focalise au contraire sur un centre de pouvoir qui pourrait être soumis à la volonté du peuple, le conseil municipal, au travers duquel on peut créer et coordonner les assemblées locales. Il a insisté sur le caractère antagoniste envers l’appareil d’état que possèdent ces institutions et la possibilité pour celles-ci de devenir les sources exclusives de pouvoir dans leurs villages, leurs villes et leurs agglomérations.

Les municipalités démocratisées, suggéra Bookchin, se confédéreraient les unes les autres et enverraient des délégués révocables aux assemblées populaires et aux conseils confédéraux, défiant ainsi le besoin d’un pouvoir centralisé étatique. Ce modèle tout à fait concret que Bookchin nomma le Municipalisme Libertaire (Bookchin 1996), a influencé grandement le leader kurde de la lutte sociale de libération Abdullah Ocalan et son PKK (NdT: qui depuis la fin des années 1990 a abandonné sa ligne politique marxiste, pour une ligne politique de Confédéralisme Démocratique inspiré de Bookchin, ce système est en place au Rojava syrien depuis 2005)

Une caractéristique remarquable de la vision de Bookchin sur la démocratie directe dans son communalisme, fut l’élément du vote majoritaire qu’il considérait comme étant le seul moyen équitable pour un grand nombre de personnes de prendre des décisions (Bookchin 2002). D’après lui, le consensus, par lequel une simple personne peut mettre un veto sur chaque décision prise, représente un danger pour le démantèlement de la société. Mais, d’après lui, tous les membres de la société possèdent la connaissance et la mémoire, donc la collectivité sociale n’a aucun intérêt à brimer des “minorités” du moment et de les priver de leurs droits. Pour lui, les vues de la minorité sont une source potentielle de nouvelles visions et de vérités, qui sont de grandes sources de créativité et de progrès pour la société dans son ensemble. (NdT: Nous ne sommes ici pas d’accord avec Bookchin, considérant la “règle de la majorité” comme une règle dictatoriale d’imposition imposant de facto une division de la société. Nous pensons que sur un très grand nombre de points politiques et sociaux, il y aurait un consensus décisionaire unanime et que seuls quelques points nécessiteraient plus de débat mais finiraient le plus souvent par enporter à terme une unanimité consensuelle. La règle de la majorité triomphante est la recette qui entretient la division de la société sur laquelle surfe les “leaders” d’une oligarchie en place ou à venir…)

Ecologie

L’écologie a joué un rôle majeur dans la pensée de ces deux grands philosophes. Les deux ayant une vision en contraste marqué avec celle des environnementalistes de leur époque (et d’aujourd’hui…). A l’encontre de la compréhension généralisée de la nature comme étant une commodité, comme quelque chose de séparé de la société, Castoriadis et Bookchin la percevait comme en relation directe avec la vie sociale, les relations et les valeurs, l’incorporant ainsi dans leurs projets politiques respectifs.

Castoriadis argumente que l’écologie est, par essence, une affaire politique. C’est au sujet de choix politiques de mettre en place certaines limites et objectifs dans la relation entre l’humanité et la nature (Castoriadis, 1993). Cela n’a rien à voir avec la science, car cette dernière est au sujet de l’exploration des possibilités et de fournir des réponses à des questions spécifiques, elle n’est pas concernée par l’auto-limitation. Quoi qu’il en soit, Castoriadis insiste grandement sur le fait que les ressources de la science soient mobilisées pour explorer la nature et notre impact sur elle, néanmoins il reste ferme sur ce que le choix à faire au bout du compte est par essence un choix politique.

Ainsi, les solutions qui devraient être données à toute crise environnementale et écologique devraient être politiques. Castoriadis demeure très critique en ce qui concerne les partis politiques verts et le système parlemantaire en général, dans la mesure où au travers des processus électoraux, cela pousse à “libérer” le peuple de la politique, l’incite en fait à quitter la politique, pour laisser le décisionnaire entre les mains de “représentants” professionnels. Ceci a pour résultat que les gens voient la nature de manière dépolitisée, seulement en tant que commodité et c’est pour cela que la plupart des mouvements écologiques contemporains ne traitent quasiment exclusivement ces questions au sujet de l’environnement que de manière détachée des affaires politiques et sociales.

Suivant cette ligne de pensée, ce n’est donc pas une surprise de savoir que Castoriadis demeure très critique envers les rares occasions où les partis politiques écolos/verts en viennent à des propositions politiques pour résoudre la crise de l’environnement (Castoriadis 1981). C’est ainsi parce que dans la plupart des cas, bien que leurs propositions politiques tournent autour de plus de participation populaire, par exemple des partis écolos qui ont proposé une rotation de leurs députés, plus de referendums, etc… sont toujours engoncés dans les âffres du régime parlementaire (NdT: et donc du lobbyisme rampant..). En tant qu’avocat de la démocratie directe, Castoriadis croit que de simples éléments, intégrés dans un système représentatif, y perdront leur sens.

De manière similaire, Bookchin relie également la sphère écologique avec celle du politico-social en général. Pour lui, pratiquement tous les problèmes écologiques actuels résultent de problèmes profondément enracinés dans l’ordre social, c’est pour cela qu’il parla d’écologie sociale (Bookchin, 1993). Les crises écologiques ne peuvent pas être comprises et encore moins résolues si elles ne sont pas reliées à la société, car de fait, les conflits économiques, culturels et autres en son sein, ont été la source de sérieuses disfonctionnements écologiques.

Bookchin, tout comme Castoriadis, est fortment en désaccord avec les environnementalistes qui ont recherché à déconnecter l’écologie de la politique et de la société, l’identifiant au lieu de cela à la préservation de la vie sauvage, de la nature ou d’une écologie profondément marquée par la malthusianisme, etc (Bookchin, 1988). Il a insisté sur l’impact sur la nature qu’a eu et a toujours notre société capitaliste hiérarchisée par ses grands projets extra-activistes à grande échelle motivés par le seul profit, ainsi rendant la chose très claire: on ne peut pas sauver la planète sans résoudre nos problèmes politico-sociaux.

Pour Murray Bookchin la mentalité hiérarchique et l’inégalité économique qui ont pénétré notre société sont les sources principales de l’idée même que l’Homme devrait dominer la nature. Partant, la lutte écologique ne peut avoir aucun espoir de succès à moins qu’elle ne s’intègre dans un projet politique holistique qui mette au défi la source même de la crise socio-environnementale actuelle, c’est à dire de défier la hiérarchie et l’inégalité (Bookchin, 1993).

Conclusion

Malgré les différences et les désaccords entre les deux hommes, Castoriadis et Bookchin ont bien des points en commun, spécifiquement la façon dont ils envisionnaient la démocratie directe et l’écologie. Leurs contributions dans ces domaines a fourni un sol très fertile pour une avancée théorique et pratique. Ce n’est pas par hasard que dans une période où les questions de démocratie et d’écologie attirent une attention accrue, que nous entendons encore plus parler de ces deux philosophes.

Ces concepts prouvent être d’un grand intérêt pour un nombre croissant de gens dans un âge de privations continues de nos droits, du remplacement féroce du citoyen par le consommateur décérébré, les inégalités économiques croissantes et la dévastation sans précédent de notre monde naturel. La démocratie directe et l’écologie contiennent les germes d’un autre monde possible. Elles paraissent être les deux meilleures significations que la base de la société a pu créer et articuler comme un substitut potentiel à celles complètement pourries de la hiérarchie et de la commodification des choses qui continuent à dominer et à détruire notre monde aujourd’hui plus que jamais.

Résistance politique: bâtir le contre-pouvoir autogestionnaire… 2ème partie…

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Autogestion et hiérarchie

Cornélius Castoriadis (Extrait du livre : Le contenu du socialisme – 1979)

2ème partie

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1ère partie

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Autogestion et hiérarchie des salaires et des revenus

 

Il n’y a pas de critères objectifs qui permettent de fonder une hiérarchie des rémunérations.

Pas plus qu’elle n’est compatible avec une hiérarchie du commandement, une société autogérée n’est compatible avec une hiérarchie des salaires et des revenus.

D’abord, la hiérarchie des salaires et des revenus correspond actuellement avec la hiérarchie du commandement – totalement, dans les pays de l’Est, pour une très bonne partie, dans les pays occidentaux. Encore faut il voir comment cette hiérarchie est-elle recrutée. Un fils de riche sera un homme riche, un fils de cadre a toutes les chances de devenir cadre. Ainsi, pour une grande partie, les couches qui occupent les étages supérieurs de la pyramide hiérarchique se perpétuent héréditairement. Et cela n’est pas un hasard. Un système social tend toujours à s’autoreproduire. Si des couches sociales ont des privilèges, leurs membres feront tout ce qu’ils peuvent – et leurs privilèges signifient précisément qu’ils peuvent énormément à cet égard – pour les transmettre à leurs descendants. Dans la mesure où, dans un tel système, ces couches ont besoin d’« hommes nouveaux » parce que les appareils de direction s’étendent et prolifèrent – elles sélectionnent, parmi les descendants des couches « inférieures », les plus « aptes » pour les coopter en leur sein. Dans cette mesure, il peut apparaître que le « travail » et les « capacités » de ceux qui ont été cooptés ont joué un rôle dans leur carrière, qui récompense leur « mérite ». Mais, encore une fois, « capacités » et « mérite » signifient ici essentiellement la capacité de s’adapter au système régnant et de mieux le servir. De telles capacités n’ont pas de sens pour une société autogérée et de son point de vue.

Certes, des gens peuvent penser que, même dans une société autogérée, les individus les plus courageux, les plus tenaces, les plus travailleurs, les plus « compétents », devraient avoir droit à une « récompense » particulière, et que celle-ci devrait être financière. Et cela nourrit l’illusion qu’il pourrait y avoir une hiérarchie des revenus qui soit justifiée.

Cette illusion ne résiste pas à l’examen. Pas plus que dans le système actuel, on ne voit pas sur quoi on pourrait fonder logiquement et justifier de manière chiffrée des différences de rémunération. Pourquoi telle compétence devrait valoir à son possesseur quatre fois plus de revenu qu’à un autre, et non pas deux ou douze ? Quel sens cela a de dire que la compétence d’un bon chirurgien vaut exactement autant – ou plus, ou moins – que celle d’un bon ingénieur ? Et pourquoi ne vaut-elle pas exactement autant que celle d’un bon conducteur de train ou d’un bon instituteur ?

Une fois sortis de quelques domaines très étroits, et privés de signification générale, il n’y a pas de critères objectifs pour mesurer et comparer entre eux les compétences, les connaissances et le savoir d’individus différents. Et, si c’est la société qui supporte les frais d’acquisition du savoir par un individu – comme c’est pratiquement déjà maintenant le cas – on ne voit pas pourquoi l’individu qui a déjà bénéficié une fois du privilège que cette acquisition constitue en elle même, devrait en bénéficier une deuxième fois sous forme d’un revenu supérieur. La même chose vaut du reste pour le « mérite » et « l’intelligence ». Il y a certes des individus qui naissent plus doués que d’autres relativement à certaines activités, ou le deviennent. Ces différences sont en général réduites, et leur développement dépend surtout du milieu familial, social et éducatif. Mais en tout cas, dans la mesure où quelqu’un a un “don”, l’exercice de ce “don” est en lui même une source de plaisir s’il n’est pas entravé. Et, pour les rares individus qui sont exceptionnellement doués, ce qui importe n’est pas une “récompense” financière, mais de créer ce qu’ils sont irrésistiblement poussés à créer. Si Einstein avait été intéressé par l’argent, il ne serait pas devenu Einstein et il est probable qu’il aurait fait un patron ou un financier assez médiocre.

On met parfois en avant cet argument incroyable, que sans une hiérarchie des salaires la société ne pourrait pas trouver des gens qui acceptent d’accomplir les fonctions les plus “difficiles” et l’on présente comme telles les fonctions de cadre, de dirigeant, etc. On connaît la phrase si souvent répétée par les “responsables” : “si tout le monde gagne la même chose, alors je préfère prendre le balai.” Mais dans des pays comme la Suède, où les écarts de salaire sont devenus beaucoup moindres qu’en France, les entreprises ne fonctionnent pas plus mal qu’en France, et l’on n’a pas vu les cadres se ruer sur les balais.

Ce que l’on constate de plus en plus dans les pays industrialisés, c’est plutôt le contraire : les personnes qui désertent les entreprises, sont celles qui occupent les emplois vraiment les plus difficiles c’est-à-dire les plus pénibles et les moins intéressants. Et l’augmentation des salaires du personnel correspondant n’arrive pas à arrêter l’hémorragie. De ce fait, ces travaux sont de plus en plus laissés à la main d’oeuvre immigrée. Ce phénomène s’explique si l’on reconnaît cette évidence, qu’à moins d’y être contraints par la misère, les gens refusent de plus en plus d’être employés à des travaux idiots. On n’a jamais constaté le phénomène inverse, et l’on peut parier qu’il continuera d’en être ainsi. On arrive donc à cette conclusion, d’après la logique même de cet argument, que ce sont les travaux les plus intéressants qui devraient être le moins rémunérés. car, sous toutes les conditions, ce sont là les travaux les plus attirants pour les gens, c’est à dire que la motivation pour les choisir et les accomplir se trouve déjà, pour une grande partie, dans la nature même du travail.

Autogestion, motivation au travail et production pour les besoins

Mais à quoi reviennent finalement tous les arguments visant à justifier la hiérarchie dans une société autogérée, quelle est l’idée cachée sur laquelle ils se fondent ? C’est que les gens ne choisissent un travail et ne le font que pour gagner plus que les autres. mais cela, présenté comme une vérité éternelle concernant la nature humaine, n’est en réalité que la mentalité capitaliste qui a plus ou moins pénétré la société (et qui, comme le montre la persistance de la hiérarchie des salaires dans les pays de l’Est, reste aussi dominante là bas). Or cette mentalité est une des conditions pour que le système actuel existe et se perpétue – et inversement, elle ne peut exister que pour autant que le système continue. Les gens attachent une importance aux différences de revenu, parce que de telles différences existent, et parce que, dans le système social actuel, elles sont posées comme importantes. Si l’on peut gagner un million par mois plutôt que cent mille francs, et si le système social nourrit par tous ses aspects l’idée que celui qui gagne un million vaut plus, est meilleur que celui qui ne gagne que cent mille francs alors effectivement, beaucoup de gens (pas tous du reste, même aujourd’hui) seront motivés à tout faire pour gagner un million plutôt que cent mille. Mais si une telle différence n’existe pas dans le système social ; s’il est considéré comme tout aussi absurde de vouloir gagner plus que les autres que nous considérons aujourd’hui absurde (du moins la plupart d’entre nous) de vouloir à tout prix faire précéder son nom d’une particule, alors d’autres motivations, qui ont, elles, une valeur sociale vraie, pourront apparaître ou plutôt s’épanouir : l’intérêt du travail lui même, le plaisir de bien faire ce que l’on a soi même choisi de faire, l’invention, la créativité, l’estime et la reconnaissance des autres. Inversement, aussi longtemps que la misérable motivation économique sera là, toutes ces autres motivations seront atrophiées et estropiées depuis l’enfance des individus.

Car un système hiérarchique est basé sur la concurrence des individus, et la lutte de tous contre tous. Il dresse constamment les hommes les uns contre les autres, et les incite à utiliser tous les moyens pour “monter”. Présenter la concurrence cruelle et sordide qui se déroule dans la hiérarchie du pouvoir, du commandement, des revenus, comme une “compétition” sportive où les “meilleurs” gagnent dans un jeu honnête, c’est prendre les gens pour des imbéciles et croire qu’ils ne voient pas comment les choses se passent réellement dans un système hiérarchique, que ce soit à l’usine, dans les bureaux, dans l’Université, et même de plus en plus dans la recherche scientifique depuis que celle ci est devenue une immense entreprise bureaucratique. L’existence de la hiérarchie est basée sur la lutte sans merci de chacun contre tous les autres – et elle exacerbe cette lutte. C’est pourquoi d’ailleurs la jungle devient de plus en plus impitoyable au fur et à mesure que l’on monte les échelons de la hiérarchie et que l’on ne rencontre la coopération qu’à la base, là où les possibilités de “promotion” sont réduites ou inexistantes. Et l’introduction artificielle de différenciations à ce niveau, par la direction des entreprises, vise précisément à briser cette coopération. Or, du moment où il y aurait des privilèges d’une nature quelconque, mais particulièrement de nature économique, renaîtrait immédiatement la concurrence entre individus, en même temps que la tendance à s’agripper aux privilèges que l’on possède déjà, et, à cette fin, à essayer aussi d’acquérir plus de pouvoir et à le soustraire au contrôle des autres. Dès ce moment là, il ne peut plus être question d’autogestion.

Enfin, une hiérarchie des salaires et des revenus est tout autant incompatible avec une organisation rationnelle de l’économie d’une société autogérée. Car une telle hiérarchie fausse immédiatement et lourdement l’expression de la demande sociale.

Une organisation rationnelle de l’économie d’une société autogérée implique, en effet, aussi longtemps que les objets et les services produits par la société ont encore un “prix” aussi longtemps que l’on ne peut pas les distribuer librement, et que donc il y a un “marché” pour les biens de consommation individuelle, que la production est orientée d’après les indications de ce marché, c’est à dire finalement par la demande solvable des consommateurs. Car il n’y a pas, pour commencer, d’autre système défendable. Contrairement à un slogan récent, que l’on ne peut approuver que métaphoriquement, on ne peut pas donner à tous “tout et tout de suite”. Il serait d’autre part absurde de limiter la consommation par rationnement autoritaire qui équivaudrait à une tyrannie intolérable et stupide sur les préférences de chacun : pourquoi distribuer à chacun un disque et quatre tickets de cinéma par mois, lorsqu’il y a des gens qui préfèrent la musique aux images, et d’autres le contraire – sans parler des sourds et des aveugles ? Mais un “marché” des biens de consommation individuelle n’est vraiment défendable que pour autant qu’il est vraiment démocratique à savoir, que les bulletins de vote de chacun y ont le même poids. Ces bulletins de vote, sont les revenus de chacun. Si ces revenus sont inégaux, ce vote est immédiatement truqué : il y a des gens dont la voix compte beaucoup plus que celles des autres. Ainsi aujourd’hui, le “vote” du riche pour une villa sur la Côte d’Azur ou un avion personnel pèse beaucoup plus que le vote d’un mal logé pour un logement décent, ou d’un manœuvre pour un voyage en train seconde classe. Et il faut se rendre compte que l’impact de la distribution inégale des revenus sur la structure de la production des biens de consommation est immense.

Un exemple arithmétique, qui ne prétend pas être rigoureux, mais est proche de la réalité en ordre de grandeur, permet de l’illustrer. Si l’on suppose que l’on pourrait grouper les 80% de la population française aux revenus les plus bas autour d’une moyenne de 20 000 par an après impôts (les revenus les plus bas en France, qui concernent une catégorie fort nombreuse, les vieux sans retraite ou avec une petite retraite, sont de loin inférieurs au S.M.I.C.) et les 20% restants autour d’une moyenne de 80 000 par an après impôts, on voit par un calcul simple que ces deux catégories se partageraient par moitié le revenu disponible pour la consommation. Dans ces conditions, un cinquième de la population disposerait d’autant de pouvoir de consommation que les autres quatre cinquièmes.

Cela veut dire aussi qu’environ 35% de la production de biens de consommation du pays sont exclusivement orientés d’après la demande du groupe le plus favorisé et destinés à sa satisfaction, après satisfaction des besoins “élémentaires” de ce même groupe ; ou encore, que 30% de toutes les personnes employées travaillent pour satisfaire les “besoins” non essentiels des catégories les plus favorisées (en supposant que le rapport consommation/investissement est de quatre à un ce qui est en gros l’ordre de grandeur observé dans la réalité).

On voit donc que l’orientation de la production que le “marché” imposerait dans ces conditions ne refléterait pas les besoins de la société, mais une image déformée, dans laquelle la consommation non essentielle des couches favorisées aurait un poids disproportionné. Il est difficile de croire que, dans une société autogérée, où ces faits seraient connus de tous avec exactitude et précision, les gens toléreraient une telle situation ; ou qu’ils pourraient, dans ces conditions, considérer la production comme leur propre affaire, et se sentir concernés – sans quoi il ne pourrait une minute être question d’autogestion.

La suppression de la hiérarchie des salaires est donc le seul moyen d’orienter la production d’après les besoins de la collectivité, d’éliminer la lutte de tous contre tous et la mentalité économique, et de permettre la participation intéressée, au vrai sens du terme, de tous les hommes et de toutes les femmes à la gestion des affaires de la collectivité.

Cornélius Castoriadis (Extrait du livre : Le contenu du socialisme – 1979)