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Turquie et nettoyage ethnique: Erdogan fait-il le sale boulot de l’empire ?

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 30 mars 2016 by Résistance 71

N’oublions pas que les Kurdes et le PKK c’est depuis 1999 le Confédéralisme Démocratique, mis pas à pas en place depuis 2004-2005 en Turquie et en Syrie. La province syrienne du Rojava est le lieu d’une confédération de communes suivant le manifeste d’Abdullah Ocalan publié en 2011. Cette expérience politico-sociale est une véritabe menace au concept même de l’état-nation, concept erroné et qui a échoué pitoyablement partout.

La question est la suivante: Erdogan est-il le Franco du XXIème siècle ? L’oligarchie qui maintient les états-nations en place se sert-elle aujourd’hui d’Erdogan comme elle s’est servi de Franco (et de ses alliés, incluant pour l’occasion les staliniens et les démocraties dites libérale européennes comme la France ) en 1936-39 pour détruire la révolution sociale en cours ? Pas du tout impossible, affaire à suivre de très près… Kurdes du PKK et affiliés de 2016 et anarchistes espagnols de 1936 semblent avoir une destinée commune.

— Résistance 71 —

 

Erdogan déjà 5 000 Kurdes tués

 

Réseau Voltaire

 

29 Mars 2016

 

url de l’article original:

http://www.voltairenet.org/article191012.html

 

 

Prononçant, le 28 mars 2016, un discours à l’École de guerre, le président Erdoğan a dressé le bilan de la guerre contre la terreur entreprise par son gouvernement depuis l’attentat de Suruç, le 20 juillet 2015.

Alors que cet attentat avait été revendiqué par Daesh et qu’il avait tué des militants du PKK et des Alévis favorables au président el-Assad, le président Erdoğan en avait tiré la conclusion qu’il lui fallait reprendre la guerre contre les organisations kurdes.

En neuf mois plus de 5 000 Kurdes, membres ou non du PKK, ont été tués par les forces de sécurité (armée et police) qui ont perdu de leur côté 355 hommes.

Si les victimes kurdes de la répression turque sont effectivement des combattants du PKK, cette organisation est aujourd’hui profondément atteinte. Mais il semble, qu’en réalité, la très grande majorité des morts soient de simples civils. Dans ce cas, la répression ne fera que susciter la révolte et fera grossir les rangs du PKK.

A ceux qui l’accusent d’avoir supprimé les libertés publiques au nom de la guerre à la terreur, le président Erdoğan a répondu que son pays avait au mieux conservé l’équilibre sécurité/liberté. En effet, a-t-il poursuivi, la guerre [civile] est limitée à de très faibles portion de territoire et n’atteint pas l’ensemble des citoyens. Il a alors vivement critiqué les diplomates occidentaux qui se sont rendus au procès du rédacteur-en-chef de Cumhuriyet —qui avait publié des photos et vidéos des livraison d’armes du MIT aux jihadistes—, les accusant de soutenir un « espion » lié aux terroristes.

Au cours du même discours, le président Erdoğan a souligné que la Turquie ne pouvait pas rester aveugle aux développements dans les Balkans, au Levant, en Afrique du Nord et dans le Caucase où vivent des populations liées par l’affection et la culture turque. En outre, il a rappelé que l’Asie centrale est la « patrie » des Turcs.

Enfin, il a conclu en soulignant que la Turquie ne soutient pas les jihadistes, qu’elle a expulsé plus de 3 500 étrangers qui leur sont liés, et en a incarcéré plus de 1 000.

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Changement de paradigme politique: Manifeste pour un Confédéralisme Démocratique (Abdullah Ocalan) ~ 1ère partie ~

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Le Confédéralisme Démocratique

 

Traduction d’extraits et commentaires du manifeste “Democratic Confederalism” d’Abdullah Ocalan, 2011, édition International Initiative

 

par Résistance 71

 

Mars 2016

 

1ère partie

2ème partie

 

Abdullah Ocalan est un militant et activiste indépendantiste kurde né en Turquie en 1948. Il est le fondateur du Parti Ouvrier Kurde, de ses initiales plus connues de PKK en 1978, parti en lutte contre la Turquie et la Syrie pour un regain de souveraineté. Originellement marxiste-léniniste, Ocalan a transformé sa pensée et sa ligne politique vers une pratique plus libertaire et a renoncé lui et le PKK, au credo et sectarisme marxiste-léniniste à la fin des années 90.

Réfugié, herbergé puis chassé de Syrie par Hafez al-Assad, Ocalan a été enlevé en 1998 au Kenya par les services de renseignement turcs (MIT) avec l’aide de la CIA et exfiltré en Turquie.

Condamné à mort, sa peine fut commuée en détention à vie en QHS. Il est enfermé sur l’île prison d’Imrali en Mer de Marmara. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont en 2011 ce manifeste pour le confédéralisme démocratique, idée qu’il a développée d’après la pensée et la pratique du municipalisme libertaire et écologique de l’anarchiste et ex-marxiste américain Murray Bookchin (décédé en 2006) dont l’œuvre est continuée par sa compagne Janet Biehl, qui a séjourné au Rojava syrien.

Ocalan a tourné résolument le PKK et la lutte des Kurdes de Turquie et de Syrie, vers le Confédéralisme Démocratique, qui a commencé à se mettre en place essentiellement en territoire kurde de Turquie et dans la province kurde du nord de la Syrie du Rojava autour des communes de Kobané depuis 2005 et cette forme libertaire de gouvernance démocratique directe y est effective et fonctionnelle dans cette région du monde.

Notre lectorat notera au gré des écrits de l’auteur la similitude flagrante entre le peuple kurde, autochtone à cette zone du Proche-Orient depuis le Néolithique et la sitiuation politique et économique des nations amérindiennes originelles toujours sous le joug colonial. Ce que le PKK et ses branches du YPG/YPJ kurdes syriens accomplissent est par là similaire à ce que les Zapatistes du Chiapas au Mexique ont réalisé depuis 1994 ainsi que de toutes les revendications issues des mouvements amérindiens tant du nord que du sud. C’est pour cela qu’ils sont la cible de l’État et de son totalitarisme inhérent, suffit de voir la répression sauvage dont font l’objet les Kurdes de Turquie et du Rojava au main de l’état fasciste turc, soutenu par l’OTAN.

Voici ce que nous dit Abdullah Ocalan dans la préface de son manifeste:

“Depuis plus de 30 ans le Parti Ouvrier Kurde (PKK) a lutté pour les droits légitimes du peuple kurde. Notre lutte, notre combat pour la libération a tourné la question kurde en une question internationale qui a affecté l’ensemble du Moyen-Orient et a amené une solution possible à la question kurde.

Lorsque le PKK fut formé à la fin des années 1970, le climat politique et idéologique était caractérisé par un monde bipolaire issus de la guerre froide et le conflit entre les camps socialiste et capitaliste. Le PKK fut inspiré à cette époque par la montée des mouvements de décolonisation partout dans le monde. Dans ce contexte, nous essayâmes de trouver notre propre voie en accord avec la situation particulière de notre nation. Le PKK n’a jamais regardé la question kurde comme un seul problème ethnique ou de nationalité. Nous avons plutôt cru que c’était un projet de libération de la société et de sa démocratisation. Ces buts déterminèrent nos actions de manière croissante dans les années 1990.

Nous avons aussi reconnu un lien causal entre la question kurde et la domination globale du système capitaliste moderne. Sans questionner ni défier ce lien, une solution serait impossible. Autrement nous ne nous serions impliqués que dans de nouvelles dépendances. (NdT: ceci est très très similaire aux multiples déclarations des Zapatistes du Chiapas, qui soutiennent Ocalan et la lutte du PKK…)

Ainsi, du point de vue des problèmes d’ethnicité et de nationalité comme la question kurde, qui ont aussi leurs racines très profondes dans l’histoire et les fondations de la société, il n’a semblé n’y avoir plus qu’une seule solution viable: la création d’un état-nation, ce qui représentait le paradigme de la modernité capitaliste de l’époque.

Nous n’avons pas néanmoins cru que n’importe quel modèle politique prêt à l’emploi pourrait améliorer la situation de manière durable pour le peuple au Moyen-Orient. N’était-ce pas le nationalisme et les états-nations qui avaient créé tant de problèmes au Moyen-Orient en première instance ?

Observons donc de plus près la toile de fond historique de ce paradigme et voyons si nous pouvons cartographier une solution qui évite le piège du nationalisme et qui sied mieux à la situation du Moyen-Orient en général.”

-[]- Le manifeste d’une petite cinquantaine de pages est divisé en 4 grands chapitres couvrant les concepts de: l’état-nation, le confédéralisme démocratique, les principes du CD et les problèmes des peuples au MO et les voies possibles de solution.

En voici des extraits traduits par nos soins. L’intégralité de ce texte existe en français, mais pas en ligne à notre connaissance, il a été édité sous forme de pamphlet (payant).

Notez à la lecture de ce qui suit qu’Ocalan place justement le cœur du processus de décision de la société comme étant un processus POLITIQUE et non pas comme on veut nous le faire croire des capitalistes aux marxistes un processus ECONOMIQUE. Ocalan identifie à juste titre le politique comme le moteur de la société dont l’économique dépend. Ainsi, à l’instar de l’anthropologue politique Pierre Clastres il considère que l’origine naturelle de la société humaine est une société dont l’organe politique n’est pas séparé du peuple, mais y est totalement intégré afin d’assurer une prise de décision collective consensuelle à quelque niveau que ce soit. Le confédéralisme démocratique suit ce modèle, à l’instar de bien des sociétés traditionnelles non étatiques donc contre l’État de par le monde.

La dernière parti du manifeste envisage des solutions à la crise politique et identitaire du Moyen-Orient. On peut ou pas être d’accord sur la vision d’Ocalan mais il a le mérite d’offrir une possibilité de solution politique à la région au moyen du Confédéralisme Démocratique, solution qui envisage l’ensemble de la diversité culturelle, ethnique et religieuse, mise en réseau confédéraliste amenant à terme, paix et coopération.

Finalement, nous voyons en Abdullah Ocalan un véritable progressiste qui a mis à profit les aléas de sa vie et son emprisonnement pour réfléchir et parfaire une voie de salut politique avec l’élaboration de son concept de confédéralisme démocratique adapté aux besoins et à la culture du peuple kurde. Suivant les pas de son mentor Murray Bookchin, lui aussi ex-marxiste, il a correctement analysé le fait que l’État-nation et ses institutions ne sont en rien des solutions à nos problèmes planétaires mais au contraire une entrave, une partie inhérente du problème de la société humaine, que celle-ci se doit maintenant d’affronter. Contrairement à la doxa marxiste de l’état prolétarien totalitaire, ne sachant être que totalitaire, Ocalan s’est libéré, il a “lâcher-prise”, s’est retourné pour voir d’où il venait et a apprécié le fait que la société humaine s’est épanouie au mieux et de tout temps hors des états-nations ; il a ainsi appris où et comment les Kurdes devaient emmener leur société. L’idée, l’idéal de ce Confédéralisme Démocratique n’est pas nouveau, il remonte au cœur même de la conscience politique humaine, puisant dans sa riche nature faite de compassion, d’empathie, de coopération, d’entr’aide mutuelle, toutes ces choses naturelles qui sont avant tout de grandes parts de notre survie sur cette planète depuis l’avènement de l’embryon des sociétés humaines il y a plus d’un million d’années –[]-

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L’état-nation

Avec la sédentarisation des gens vint l’idée de la zone dans laquelle ils vivaient, de son étendue et de ses “frontières”, qui étaient essentiellement déterminées par la nature et les caractéristiques de terrain. Les familles, clans et tribus qui y vivaient depuis un certain temps ont développé des notions d’identité commune et d’appartenance. Il n’y avait pas encore de frontières et le commerce, la culture et le langage n’avaient aucune restriction. Les limites territoriales demeurèrent très flexibles pendant très longtemps.

[…]

Avec l’apparition du commerce entre nation-état, le commerce et la finance poussèrent pour uine participation politique et ajoutèrent leur pouvoir aux structures de l’État. Le développement de l’état-nation au début de la première révolution industrielle il y a plus de deux cents ans alla la main dans la main avec une accumulation non régulée du capital d’un côté et l’exploitation sans restriction d’une population croissante d’un autre côté. La nouvelle bourgeoisie qui émergea de cette révolution a voulu prendre part aux décisions politiques et aux structures étatiques.

Le capitalisme, leur nouveau système économique, devint alors un composant inhérent du nouvel état-nation. Celui-ci a eu besoin de la bourgeoisie et du pouvoir de son capital afin de remplacer l’ancien monde féodal et son idéologie qui était fondée sur des structures tribales et des droits hérités d’une nouvelle idéologie nationale qui unifiait tous les clans et les tribus sous le toit de la nation. De cette manière, le capitalisme et l’état-nation devinrent si étroitement impliqués l’un envers l’autre que l’un ne pouvait plus imaginer vivre sans l’autre. La conséquence directe en fût que l’exploitation ne fut pas seulement endorsée par l’État, mais même grandement encouragée et facilitée par celui-ci.

Mais par-dessus tout, l’état-nation doit être pensé comme la forme ultime de pouvoir. Aucun autre type d’état ne possède cette force de pouvoir.. Une des raisons principales en est que la couche supérieure de la classe moyenne a été liée au processus de monopolisation de manière exponentielle. L’état-nation lui-même est la force la plus avancée de complet monopole. C’est l’unité monopolistique la plus développée pour le commerce, l’industrie, la finance et le pouvoir. On doit aussi ici penser au monopole idéologique comme partie indivisible du monopole du pouvoir.

L’état et ses racines religieuses

J’a déjà discuté des racines religieuses de l’État en détail dans mon ouvrage “The Roots of Civilisation”, London, 2007. Bien des concepts et notions politiques contemporains ont leur origine dans des concepts ou des structures religieux ou théologiques.

[…]

L’État et son pouvoir sont dérivés de volonté et de loi divines et ses dirigeants sont devenus des rois par la grâce de dieu. Ces gens représentaient le pouvoir divin sur terre.

Aujourd’hui, la plupart des États s’appellent eux-mêmes séculiers, affirmant que les vieux liens entre la religion et l’état ont été rompus et que la religion ne fait plus partie de l’état. Ceci n’est qu’une partie de la vérité. Même si les institutions religieuses ou les représentants du clergé ne participent plus au processus de prise de décision politique et social, ils influencent toujours ce processus de la même manière qu’ils sont influencés par des idées et des développements politico-sociaux. Ainsi, le sécularisme ou la laïcité, comme cela est appelé en Turquie, contient toujours des éléments religieux. La séparation de la religion et de l’état est une décision politique, cela n’est pas apparu naturellement. C’est pourquoi aujourd’hui même le pouvoir et l’état senblent être quelque chose de donné, on pourrait même dire divinement donné. Des notions comme état séculier ou pouvoir séculier demeurent très ambigues.

[…]

Autrefois, quand une tribu en subjuguait une autre, ses membres devaient adorer les dieux de leurs vainqueurs. On pourrait bien appeler ce processus un processus de colonisation et même d’assimilation. L’état-nation est un état centralisé ayant des attributs quasi divins qui ont complèteement désarmé la société et monopolisé l’utilisation de la force.

La bureaucratie

Comme l’état-nation transcende sa base matérielle, ses citoyens, il assume une existence au-delà des institutions politiques. Il a besoin de plus d’institutions pour le protéger et protéger sa base légale et idéologique et ses structures économiques et religieuses. La bureaucratie civile et militaires qui en résulte coûte cher et ne sert qu’à la préservation de l’État transcendant lui-même, qui à son tour élève la bureaucratie aux dessus du peuple.

Pendant la modernité européenne, l’état a eu tous les moyens à sa disposition pour étendre sa bureaucratie à toutes les strates de la société. Là, elle a grandi comme un cancer infectant toutes les lignes de vie de la société. La bureaucratie et l’état-nation ne peuvent pas exister l’un sans l’autre. Si l’état-nation est la colonne vertébrale de la modernité capitlaiste, il est aussi certainement la cage de la société naturelle. Sa bureaucratie sécurise le fonctionnement sans heurts du système, sécurise la base de la production de biens et sécurise les profits pour les acteurs économiques importants à la fois dans l’état-nation socialiste et celui affilié au business. L’état-nation domestique la société au nom du capitalisme et aliène la communauté de ses fondations naturelles. Toute analyse désirant localiser et résoudre les problèmes sociaux se doit d’observer et de comprendre ces liens particuliers.

L’homogénéité

L’état-nation dans sa forme originale vise à monopoliser tous les processus sociaux. La diversité et la pluralité doivent être combattues, une approche qui a mené à l’assimilation et au génocide. Il n’exploite pas seulement les idées et le travail potentiel de la société et ne colonise pas seulement les esprits au nom du capitalisme ; il assimile également toutes les formes d’idées spirituelles et intellectuelles afin de préserver sa propre existence. Il vise à créer une seule culture nationale, une seule identité nationale et une seule communauté religieuse unifiée. Ainsi il renforce aussi une homogénéité citoyenne. La notion de citoyen a été créée pour répondre à cette quête d’homogénéité. La citoyenneté moderne ne définit rien si ce n’est la transition faite entre l’esclavage privé et l’esclavage d’état. Le capitalisme ne peut pas faire de profit en l’absence de telles armées d’esclaves modernes. La société nationale homogène est la société la plus artificielle qui ait jamais été créée et est le résultat direct d’un “projet d’ingénierie sociale”.

Ces buts sont généralement remplis en utilisant la force ou des récompenses financières et ont souvent eut pour résultat l’annihilation physique des minorités, des cultures, des langues ou leur assimilation forcée. L’histoire de ces deux cents dernières années est pleine d’exemples illustrant ces violentes tentatives de créer des nations qui correspondent à la réalité imaginaire d’un vrai état-nation.

Etat-nation et société

Il est souvent dit que l’etat-nation se préoccupe de la destinée des gens du commun. Ceci est faux. Il est plutôt le gouverneur national du système capitaliste mondial, un vassal de la modernité capitaliste qui est plus intriqué dans les structures dominantes du capital que nous ne tendons à le dire généralement: c’est une colonie du capital et ce indépendamment du nationalisme avec lequel il se présente, il sert de la même manière les processus capitalistes d’exploitation. Il n’y a aucune autre explication pour la redistribution des plus horribles des guerres menées par la modernité capitaliste. Ainsi donc, par là-même, l’état-nation n’est pas avec les peuples, il est au contraire un ennemi des peuples !

Les relations entre les autres etats-nations et les monopoles internationaux sont coordonnées par les diplomates de l’etat-nation. Sans la reconnaissance par d’autres états-nations, aucun d’entre eux ne pourraient survivre. La raison en est la logique du système capitaliste mondial.

Les fondations idéologiques de l’état-nation

Dans le passé, l’histoire des états était souvent assimilée à l’histoire de leurs dirigeants, qui leur donnait des qualités quasiment divines. Cette pratique changea avec l’avènement de l’état-nation ; maintenant l’état entier est idéalisé et élevé au rang divin.

En assumant la comparaison de l’état-nation avec un dieu vivant, alors le nationalisme serait sa religion.

[…]

Leur nationalisme apparaît comme une justification quasi-religieuse.

Un autre pilier de l’état-nation est son sexisme qui pervertit la société entière. Bien des systèmes “civilisés” ont employé le sexisme afin de préserver leur propre pouvoir. Ils assurèrent l’exploitation des femmes et l’utilisèrent comme un réservoir de labeur à très bon marché. Les femmes sont aussi vues comme une ressource de valeur car elles produisent des enfants et la reproduction nécessaire aux hommes. Ainsi, la femme devient à la fois un objet sexuel et une commodité. Elle est un outil pour la sauvegarde du pouvoir de l’homme et peut au mieux devenir un accessoire dans la société patriarcale dominée par le mâle.

D’un côté, le sexisme de la société de l’état-nation renforce le pouvoir des hommes ; de l’autre, l’état-nation transforme sa société en une colonie par l’exploitation des femmes. De ce point de vue, les femmes peuvent aussi être vues comme une nation exploitée, colonisée.

Au cours de l’histoire de la civilisation humaine, le patriarcat a consolidé le cadre traditionnel des hiérarchies, qui dans l’état-nation, est alimenté par le sexisme.

[…] Sans la répression des femmes, la répression de la société n’est pas possible, ni même concevable. Le sexisme fait des femmes la pire de toutes les colonies.

[…] Tout le pouvoir et les idéologies étatiques sont des ramifications des attitudes et comportements sexistes. Sans la mise en esclavage de la femme, aucun autre esclavage n’est possible et ne peut exister et encore moins se développer. Le capitalisme et l’état-nation dénotent le système de mâle dominant le plus institutionalisé. De manière plus directe: le capitalisme et l’état-nation sont le monopole du mâle despote et exploiteur.

(NdT: Ocalan parle ici essentiellement de ce qu’il connaît le mieux: la société et l’état-nation turcs. L’occident vit la même chose à un degré simplement différent, et encore, pas toujours…)

Les Kurdes et l’état-nation

Après cette brève introduction à ce qu’est l’état-nation ainsi que ses bases idéologiques, nous allons maintenant voir pourquoi la fondation d’un état-nation kurde séparé n’a absolument aucun sens pour les Kurdes.

Ces dernières décennies, le peuple kurde a non seulement lutté pour la reconnaissance de son existence par les puissances politiques dominantes, mais aussi pour la libération de sa société de la poigne féodale. Ainsi, cela n’a aucun sens de remplacer les vieilles chaînes par de nouvelles ni même de renforcer la répression. Sans opposition contre la modernité capitaliste il n’y aura aucune place pour la libération des peuples. Voilà pourquoi la création d’un état-nation kurde n’est pas une option pour moi ou le PKK.

L’appel à un état-nation kurde séparé résulte des intérêts de la classe dirigeante ou des intérêts de la bourgeoisie, mais ne reflète en rien les intérêts du peuple car un autre état ne serait que la création d’une injustice supplémentaire et viendrait handicaper plus avant le droit à la liberté.

La solution pour la question kurde de ce fait, a besoin d’être trouvée dans une approche qui va affaiblir la modernité capitaliste ou la repousser. Il y a des raisons historiques, sociales et conjoncturelles, comme le fait que la nation kurde est éclatée dans quatre pays différents (NdT: la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran), ce qui rend absolument indispensable une solution démocratique embrassant tout le peuple. De plus il est notoire que le Moyen-Orient fait l’objet d’un grand déficit en démocratie. De fait un projet démocratique kurde fera avancer la démocratisation du Moyen-Orient de manière générale.

Appelons ce projet démocratique le confédéralisme démocratique.

Le confédéralisme démocratique

Ce type de règle ou d’administration peut-être appelé une administration politique non étatique ou la démocratie sans état. Il ne faut pas confondre les processus de prises de décision démocratiques avec les processus connus comme étant de l’administration publique. Les états sont des administrateurs tandis que les démocraties gouvernent. Les états sont fondés sur le pouvoir, les démocraties sont fondées sur le consensus collectif. La règle dans l’état est déterminée par décret, même si cela peut-être en partie légitimé par le processus électoral, les démocraties elles, utilisent les élections directes. L’État utilise la coercition comme moyen légitime, les démocraties sont fondées sur la participation volontaire.

Le confédéralisme démocratique est ouvert aux autres groupes et factions politiques. Il est flexible, multi-culturel, anti-monopole et orienté sur le consensus. L’écologie et le féminisme en sont des piliers centraux. Dans le cadre de ce type d’autogestion, une économie alternative deviendra nécessaire, une qui augmentera les ressources de la société au lieu de les exploiter ce qui ainsi rendra justice aux besoins de la société.

[…]

C’est un droit naturel que d’exprimer son identité culturelle, ethnique ou nationale avec l’aide et l’entremise d’associations politiques.. Mais ce droit a besoin d’une société éthique et politique. Le confédéralisme démocratique est ouvert aux compromis concernant les traditions étatiques ou gouvernementales. Il permet une coexistence égalitaire.

Le confédéralisme démocratique repose sur l’expérience historique de la société et de son héritage collectif… Il est la progéniture de la vie de la société.

L’état s’oriente continuellement vers toujours plus de centralisme afin de poursuivre les intérêts des monopoles du pouvoir. L’inverse est vrai pour le confédéralisme démocratique. Ce ne sont pas les monopoles, mais la société elle-même qui est au centre de la vie et de l’attention politiques.

[…]

L’aliénation putative de la société de sa propre existence encourage le retrait de la participation active des citoyens, une réaction qui est souvent appelée le “désenchantement politique”. Mais les sociétés sont essentiellement politiques et orientées sur les valeurs. Les monopoles politique, économique, idéologique et militaire sont des constructions qui contredisent la nature même de la société en simplement poussant pour une accumulation de surplus. Ceux-ci ne créent en rien de la valeur, ni du reste une révolution ne crée une société nouvelle. Elle ne ne peut qu’influencer la toile éthique et politique d’une société. Tout le reste est à la discrétion de la société politique fondée sur la morale.

J’ai déjà mentionné le fait que la modernité capitaliste renforce la centralisation de l’État. […] L’état-nation comme substitut moderne pour la monarchie a laissé une société sans défense et affaiblie derrière lui. A cet égard, l’ordre légal et la paix publique n’impliquent que la direction de la classe bourgeoise. Le pouvoir se constitue lui-même dans l’état centraliste et devient un des paradigmes administratifs fondamental de la modernité. Ceci met l’état-nation en contraste total avec la démocratie et le républicanisme.

[…] Ainsi, aussi longtemps que nous faisons l’erreur de croire que les sociétés ont besoin d’être homogènes en tant qu’entités monolithiques, il sera très difficile de vraiment comprendre le confédéralisme. L’histoire de la modernité est aussi celle de 4 siècles de génocide physique et culturel (ethnocide) au nom d’une société unitaire imaginaire. Le confédéralisme démocratique en tant que catégorie sociologique, est la contre-partie de cette histoire et il repose sur la volonté de combattre si nécessaire pour la diversité ethnique, culturelle et politique.

La crise du système financier est une conséquence inhérente de l’état-nation capitaliste. Quoi qu’il en soit, tous les efforts néo-libéraux pour changer l’état-nation sont demeurés des échecs. Le Moyen-Orient fournit une quantité d’exemples très instructifs à cet égard.

A suivre…

Résistance politique: Le confédéralisme démocratique kurde du Rojava… une révolution sociale passée sous silence… (Suite)

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Pourquoi un confédéralisme démocratique kurde ?

 

Eden Dersim

 

3 Septembre 2014

 

url de l’article en français:

http://www.actukurde.fr/actualites/682/pourquoi-un-confederalisme-democratique.html

 

Le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) est classé sur la liste noire des Etats-Unis et bien nombre de pays membres de l’OTAN. En effet, en Turquie une guerre presque invisible se poursuit depuis ces 30 dernières années avec les Kurdes faisant plus de 17.500 assassinats politiques simplement classés en « cas non-résolu ».

Fondé en novembre 1978, le PKK est considéré  comme force de défense en aucun cas le PKK attaque. Le PKK lutte également contre le trafic de drogue et le pillage de sites archéologique du Kurdistan

Cependant, il est intéressant de s’intéresser à la ligne politique  du PKK, formulée comme le « confédéralisme démocratique » qui se propose comme une alternative à ce trio: le capitalisme, l’Etat-nation,  l’industrialisme, qui sont remplacés par une «  nation démocratique, une économie communautaire, et  une industrie écologique ».

Il est claire que le capitalisme, l’Etat-nation et  l’industrialisme actuel conduisent l’humanité  à la catastrophe, tant sur le plan économique que social ou environnemental.

Donc, le leader kurde Abdullah Ocalan propose trois projets pour affronter la modernité capitaliste:   d’abord une république démocratique, ensuite une autonomie démocratique, enfin un confédéralisme démocratique et écologique.   Ce dernier projet, soit le confédéralisme démocratique exige une « société démocratique, écologique et l’égalité des sexes ». Si on résume encore,  ce confédéralisme est « la démocratie radicale sans l’Etat. »

Voici quelques rares extraits du livre « Le Confédéralisme-Démocratique » d’Abdullah Ocalan, le leader des Kurdes, emprisonné sur l’Ile d’Imrali depuis 1999 en Turquie à perpétuité pour avoir défendu les droits du peuple Kurde. Son avion s’était fait arrêté au Kenya alors qu’il était en route pour rejoindre Nelson Mandela et y trouver son soutien.

« A l’époque de la formation du PKK, dans les années 1970, le climat politique et idéologique internationale était caractérisé par le monde bipolaire de la Guerre Froide et le conflit entre socialisme et capitalisme. (…) »

« Le PKK n’a jamais considéré la question Kurde comme un simple problème d’ethnicité ou de nationalité. Nous concevions notre mouvement comme un projet visant à libérer et à démocratiser la société.

« Le droit à l’autodétermination des peuples comprend le droit à un Etat propre. La fondation d’un Etat ne permet cependant pas d’augmenter la liberté d’un peuple, et le système des nations Unies, fondé sur les Etats Nations, a démontré son inefficacité. Les Etats-Nations se sont ainsi mis à représenter de sérieux obstacles faces aux évolutions sociales. Le confédéralisme-démocratique est le paradigme inverse, celui des peuples opprimés. Le confédéralisme-démocratique est un paradigme social et non étatique. Il n’est pas contrôlé par un Etat (centrale), il représente les aspects organisationnels et culturels d’une nation démocratique. Le con fédéralisme démocratique est fondé sur la participation de la population, et ce sont les communautés concernées qui y maîtrisent le processus décisionnel. Les niveaux les plus élevées ne sont présents qu’afin d’assurer la coordination et la mise en oeuvre de la volonté des communautés qui envoient leur déléguées aux assemblées générales. Pour assurer un gain de temps, ils font office à la fois de porte-parole et d’institution exécutive. »

« Les limites entre ce que les tribus considéraient comme leur territoire n’étaient pas encore fixe, le commerce, la culture ou la langue n’étaient donc pas restreints par celles-ci. Longtemps, les frontières territoriales demeurèrent fluctuantes. A peu près partout dans le monde, les structures féodales prédominaient et de temps en temps apparaissaient de monarchies dynastiques ou de grands empires multiethniques, aux frontières changeantes et comprenant différentes langues et communautés religieuses tels que l’Empire romain, l’empire Austro-Hongrois, l’empire Ottoman ou encore l’empire Britannique. »

« Nous reconnûmes également un lien de causalité entre la question Kurde et la domination mondiale imposée par le système capitaliste moderne. Sans remettre en question ce lien, toute solution aurait été impossible. Nous aurions continué à être indépendants, sous de nouvelles formes. »

Pour « résumé », le PKK prône un pouvoir horizontale accessible aux plus près des habitants qu’ils soient arabes, turcs, iraniens, assyriens ou chaldéens et non un pouvoir verticale et centrale inaccessible aux petits peuples et aux habitants même dans leur localité. Il s’agit d’une représentation extrême des minorités et d’une décentralisation extrême jusqu’à effacer le rôle important du Président et cela éviterait bien des problèmes tels que le lobbying ou la corruption.

Malheureusement, les pays occidentaux ne proposent que le modèle de l’Etat Nation comme alternative étatique au peuple Kurde dont le credo serait comme en Turquie à l’époque Kemaliste « uniformiser pour mieux régner ».  Il est hors de question de créer un pan-Kurde comme alternative à la détresse et l’oppression du peuple Kurde en mettant à mal un autre peuple.

Pour illustrer cette idée, en Rojava (Kurdistan de Syrie) qui est autonome depuis 2012, trois cantons ont été créés (canton de Kobane, Jezire et Efrin) et un système de co-maire a été mis en place dans ses cantons prônant la place de la femme. Tous les peuples autochtones sont représentés : Arabes, Assyriens, Chrétiens, Chaldéens, Alaouites et Kurdes.

Au Kurdistan, en Turquie et en Syrie,  une véritable révolution sociale est en marche depuis de nombreuses années, bien qu’aucun média ne semble vouloir s’intéresser à ce phénomène.

Il est évident que si les Kurdes avaient « joué » la carte du nationalisme la région serait le théâtre  de violents affrontements entre ethnies et d’une guerre civile.

Par conséquent, la folie des grandeurs est le fruit de l’imagination des capitalistes et impérialistes et nous pouvons l’observer à travers divers exemples (le Grand Lyon, le Grand Paris, le Grand New -York, la Grande Arménie, le Grand Israël, le Grand Kurdistan …) allant à l’encontre de l’idéologie de base du PKK.

Enfin, il est regrettable qu’aucun géopoliticien qui se dit spécialiste du Moyen-Orient n’ait pu ramener cet aspect primordial sur l’échiquier du Middle-Est.

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Sur Résistance 71:

Le confédéralisme démocratique du Rojava kurde

Changement de paradigme politique: Commune libre et République Universelle… Retour à la société contre l’État !

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 10 décembre 2015 by Résistance 71

“Avec la première Internationale, bientôt une grande idée pénétra les cœurs des peuples, s’empara des esprits… Restait à savoir quelles seraient les parties intégrantes de cette vaste association ? Alors deux grands courants d’Idée se trouvèrent en présence pour répondre à cette question: l’état populaire d’une part, de l’autre l’anarchie… Terrassée mais non vaincue, la Commune revient aujourd’hui. La Commune devient aujourd’hui le but précis et visible de la révolution qui gronde déjà près de nous.”

“Renversez l’État, la société fédérée surgira de ses ruines, vraiment une, vraiment indivisible, mais libre et grandissant en solidarité par sa liberté même.”

~ Pierre Kropotkine ~

 

Un imaginaire républicain ouvert sur le monde. L’internationalisme au temps de la Commune

L’article suivant est tiré du Monde diplomatique de mai 2015. Nous le reproduisons car il nous paraît intéressant et stimulant pour dépasser le concept empoisonné de « nation », aussi bien dans ses versions de droite que de gauche (extrêmes ou non) qui aboutissent à un État centralisé et fatalement oppresseur.

Kristin Ross

Professeure de littérature comparée à l’université de New York.

 

Source: http://anars56.over-blog.org/2015/12/un-imaginaire-republicain-ouvert-sur-le-monde-l-internationalisme-au-temps-de-la-commune.html

 

8 décembre 2015

 

Un imaginaire républicain ouvert sur le monde

L’internationalisme au temps de la Commune

De nombreux historiens ont analysé la Commune de Paris comme un soulèvement patriotique trouvant son origine immédiate dans la confiscation des canons de la Garde nationale en mars 1871. Mais les fondements intellectuels de cette insurrection semblent plus anciens : dès 1868, dans les clubs politiques et les réunions populaires de la capitale, des citoyens en appellent à la « République universelle ».

En avril 1871, au plus fort de la Commune de Paris, sept mille ouvriers londoniens organisèrent une manifestation de solidarité avec leurs camarades parisiens, marchant depuis ce que la presse bourgeoise britannique appelait « notre Belleville » — le quartier de Clerkenwell Green — jusqu’à Hyde Park, par un temps épouvantable. Accompagnés d’une fanfare, ils brandissaient des drapeaux ornés des slogans « Vive la Commune ! » et « Longue vie à la République universelle ! ».

La même semaine, dans l’amphithéâtre de l’école de médecine de la Sorbonne désertée par ses professeurs — tous s’étaient enfuis à Versailles (1) —, les artistes et les artisans parisiens  toutes les intelligences artistiques ») écoutaient Eugène Pottier lire le manifeste de la Fédération des artistes de Paris, qui se conclut par la phrase : « Le comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir, et à la République universelle. »

« Commune » et « République universelle » représentent deux éléments fondamentaux de l’imaginaire politique de la Commune de Paris, deux expressions dont la charge affective déborde tout contenu sémantique précis. Mais la répétition de ces termes au long des dernières années de l’Empire, du siège de la capitale et de l’insurrection elle-même exprimait le désir des communards d’une vie sociale organisée selon les principes de la participation et de la décentralisation.

La majorité des historiens situent le début de la Commune au 18 mars 1871, avec ce que Karl Marx appela la « tentative d’effraction » d’Adolphe Thiers (2), sa décision de confisquer les canons de la Garde nationale, et les réactions qu’elle provoqua. Dans leur récit, l’insurrection apparaît comme un soulèvement spontané, lié à une poussée de « patriotisme égaré » — comme le dit Thiers lui-même (3) — due aux circonstances particulières de la guerre franco-prussienne.

Or, si l’on commence, non par cette réaction spontanée, mais par les réunions de travailleurs de la fin de l’Empire, une tout autre image apparaît. On voit certaines idées prendre progressivement de l’importance. Les réunions des clubs politiques du nord de Paris, les plus révolutionnaires, s’ouvraient et se concluaient au cri de « Vive la Commune ! », et les expressions « République universelle » et « République des travailleurs » y étaient employées indifféremment. Ces rassemblements ont créé et développé l’idée d’une commune sociale : le désir de remplacer un gouvernement de traîtres et d’incompétents par la coopération directe de toutes les énergies et de toutes les intelligences.

« Paris vivait de sa vie propre »

Le terme « Commune » exprimait le souci de l’échelle d’action, le désir d’autonomie locale, l’autosuffisance d’unités sociales assez petites et humaines pour que chacun se sente directement concerné par les détails de la vie quotidienne. La notion de « République universelle » r eprésentait, elle, l’horizon internationaliste. Ensemble, les deux mots d’ordre dessinaient les contours d’un imaginaire puissamment non national. Ainsi, par « luxe communal », les artistes et les artisans de la Commune semblaient penser à une sorte de « beauté publique » : l’amélioration des espaces partagés dans toutes les villes et tous les villages, le droit pour chacun de vivre et de travailler dans un environnement agréable. En créant un art public, un art vécu, au niveau de municipalités autonomes, le « luxe communal » œuvrait contre la conception même de l’espace monumental et sa logique centralisatrice (nationaliste). Ce type de programme ne devrait pas nous étonner de la part de ceux qui ont mis à bas la colonne Vendôme. Mais il faut se garder d’imaginer que le terme ait pu impliquer un repli à l’intérieur des contours étroits de la municipalité. La Fédération des artistes considérait qu’elle agissait en même temps pour le luxe communal et pour la République universelle.

Sous la Commune, comme l’un de ses protagonistes les plus célèbres, le peintre Gustave Courbet, l’écrivit à sa mère, « Paris a renoncé à être la capitale de la France (4) ». Le Paris d’alors ne voulait pas être un Etat, mais une entité autonome au sein d’une fédération internationale des peuples. L’échelle que privilégiait l’imaginaire communard était à la fois plus limitée et plus large que la nation. L’expression « République universelle » renvoyait à un ensemble de désirs, d’identifications et de pratiques qui ne se laissaient pas définir par le territoire de l’Etat ou circonscrire par la nation. Elle distinguait très nettement ceux qui l’employaient des républicains parlementaires ou libéraux : ces derniers croyaient en la nécessité d’une autorité étatique forte et centralisée, supposée garante de l’ordre social.

Durant les mois du siège, qui précédèrent la Commune, Paris, selon les mots du communard Arthur Arnould, « vivait de sa vie propre, ne relevait que de sa volonté individuelle. (…) Paris avait (…) appris le mépris absolu des deux seules formes gouvernementales qui eussent été jusqu’alors en présence dans notre pays : la monarchie et la République oligarchique ou bourgeoise (5) ». La République universelle signifiait par opposition le démantèlement de la bureaucratie impériale, de son armée de métier et de sa police en premier lieu. « Il ne suffit pas d’émanciper chaque nation en particulier de la tutelle des rois, écrivait, dès 1851, le géographe anarchiste et futur communard Elisée Reclus, il faut encore la libérer de la suprématie des autres nations, il faut abolir ces limites, ces frontières qui font des ennemis d’hommes sympathiques (6)  ! »

Le lendemain de la proclamation de la Commune, tous les étrangers furent admis dans ses rangs, car « le drapeau de la Commune est celui de la République universelle (7) ». Mais l’expression n’est pas née à ce moment ; elle remonte en réalité à un bref épisode d’internationalisme pendant la Révolution française. Son inventeur, Anacharsis Cloots, Prussien d’origine, qui se présentait lui-même comme « l’orateur du genre humain », soutint cette révolution aux côtés de Thomas Paine, sur des bases internationalistes, avant d’être guillotiné. Cependant, loin de signifier un retour aux principes de la révolution bourgeoise de 1789, le mot d’ordre de la République universelle, lancé par les communards, marque leur rupture avec son héritage, en faveur d’un véritable internationalisme des travailleurs.

Pensons par exemple aux habitudes de travail et à la culture des artisans d’art, qui participèrent en si grand nombre au mouvement de mars 1871, comme le nota plus tard Prosper-Olivier Lissagaray, le premier et le plus influent des historiens de la Commune. Ils étaient des internationalistes avant la lettre. On se souvient surtout aujourd’hui de Pottier comme de l’auteur de L’Internationale, écrite en juin 1871 au milieu des exécutions brutales des révolutionnaires vaincus ; à la veille de l’insurrection, il dirigeait un grand atelier où l’on confectionnait draperies, tapisseries, dentelles, où l’on pratiquait la peinture sur étoffes et sur céramique. Des artisans qualifiés de diverses origines et nationalités travaillaient ensemble à des tâches complémentaires ; leur internationalisme s’explique pour partie par la mobilité qui caractérisait ce type de métiers : ils allaient librement d’une région à l’autre et même d’un pays à l’autre. Comme beaucoup de jeunes d’aujourd’hui, que la précarité économique contraint à une existence nomade, les hommes et les femmes artisans du milieu du XIXe siècle passaient l’essentiel de leur temps non pas à travailler, mais à chercher du travail.

Lorsque la France déclara la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870, les employés de l’atelier de Pottier furent parmi les signataires du manifeste de la section parisienne de l’Internationale, aux côtés de leurs camarades d’Allemagne et d’Espagne, contre ce que Pottier appela dans un poème le « régime cellulaire de la nationalité (8) ». Fait inédit dans une formation socialiste, le message était résolument antinationaliste : « Une fois encore, sous prétexte d’équilibre européen, d’honneur national, des ambitions politiques menacent la paix du monde. Travailleurs français, allemands, espagnols, que nos voix s’unissent dans un cri de réprobation contre la guerre ! (…) La guerre (…) ne peut être aux yeux des travailleurs qu’une criminelle absurdité (9). »

Mais c’est peut-être la direction particulière prise alors par les femmes et par le féminisme qui témoigne le mieux de cette volonté de dépasser le cadre politique de l’Etat moderne. Louise Michel, Paule Minck, Elisabeth Dmitrieff et d’autres ne cherchaient pas l’intégration dans l’Etat ou sa protection ; elles n’exigeaient pas, comme les femmes l’avaient fait en 1848, le droit de vote ni aucun autre droit de type parlementaire. Elles pratiquaient une forme de liberté au mépris total de l’Etat. En tant que participantes à la République universelle, elles se montraient indifférentes à la politique républicaine. Pourtant, Dmitrieff et sept ouvrières de l’habillement créèrent ce qui devint la plus grande et la plus efficace des organisations de la Commune : l’Union des femmes. Ses comités se réunissaient quotidiennement dans presque tous les arrondissements de Paris, fournissant du travail rémunéré aux femmes tout en répondant à l’urgence des situations de combat.

Rien n’était plus éloigné de la République universelle, envisagée comme association volontaire de toutes les initiatives locales ou « libre confédération de collectivités autonomes », que la République conservatrice à prétention universaliste qui allait finir par s’imposer. La République universelle imaginée et, dans une certaine mesure, vécue pendant la Commune n’était pas seulement très différente de celle qui adviendra. Elle était aussi conçue en opposition avec la République française timidement accouchée en septembre 1870 par Thiers, alors monarchiste, et plus encore avec celle qui s’affermit sur les cadavres des communards. Car ce massacre fut l’acte fondateur de la IIIe République, qui se consolida ensuite tandis que la bourgeoisie industrielle et les grands cultivateurs de province nouaient leur alliance historique, soudant pour la première fois la modernisation capitaliste à l’Etat républicain.

En France, le massacre marqua le début d’une séquence profondément conservatrice sur la question de l’identité nationale. Cette séquence devait se prolonger au moins jusqu’à Vichy, tandis que dans toute l’Europe les nations entraient dans la compétition coloniale et mettaient en œuvre les nouvelles formes de massacre à grande échelle nécessaires au contrôle et au maintien de l’ordre dans les empires.

A partir de l’amnistie des communards votée par le Parlement en 1880, on assiste à des tentatives d’intégrer la Commune à la fiction républicaine française, en l’assimilant à un mouvement patriotique ou à un combat pour les libertés républicaines — autrement dit, à une tentative réformiste de démocratiser l’Etat bourgeois plutôt que de le détruire. Mais il suffit de lire les Mémoires des survivants pour voir à quel point eux-mêmes se défendaient farouchement d’avoir agi pour sauver cette République : « La République de nos rêves n’était assurément pas celle que nous avons. Nous la voulions démocratique et sociale, et non ploutocratique », écrit l’un d’eux (10). Gustave Lefrançais se montre plus radical encore : « Le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires (11). »

Kristin Ross

Professeure de littérature comparée à l’université de New York. Auteure de L’Imaginaire de la Commune, La Fabrique, Paris, 2015.

(1) Siège du gouvernement de défense nationale instauré après la défaite de Sedan et la capture de Napoléon III (septembre 1870).

(2) Monarchiste orléaniste, Adolphe Thiers (1797-1877) devient chef du pouvoir exécutif en février 1871, peu après la chute du Second Empire. La restauration monarchique se révélant impossible, il se rallie à la République en 1873.

(3) Cité dans La Revue blanche. 1871, enquête sur la Commune, Editions de l’Amateur, Paris, 2011 (1re éd. : 1897).

(4) Correspondance de Courbet, texte établi par Petra Ten-Doesschate Chu, Flammarion, Paris, 1996.

(5) Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, Res Publica, Gémenos, 2009 (1re éd. : 1878).

(6) Cité dans Le Libertaire, Paris, 28 août-1er octobre 1925.

(7) Journal officiel de la République française sous la Commune, Ressouvenances, Villers-Cotterêts, 1995 (1re éd. : 1871).

(8) Eugène Pottier, « La Guerre », Chants révolutionnaires, Comité Pottier, Paris, 1908.

(9) Manifeste de la section parisienne de l’Association internationale des travailleurs publié dans Le Réveil, 12 juillet 1870.

(10) Paschal Grousset, cité dans La Revue blanche…, op. cit.

(11) Gustave Lefrançais, cité dans La Revue blanche…, op. cit.