Archive pour communes autonomes chiapas Mexique

Innovation politique au Mexique: Un conseil indien de gouvernement issus du Conseil National Indigène…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 26 novembre 2016 by Résistance 71

Un concept à suivre, qui si bien mené pourrait être la base d’une société organique égalitaire, anti-autoritaire et de, pour et par le peuple. L’évolution même du projet en peu de temps est déjà digne d’intérêt.

A suivre…

~ Résistance 71 ~

 

Un conseil indien de gouvernement

 

Oaxaca le 21 novembre 2016

 

Georges Lapierre

 

url de l’article:

http://www.lavoiedujaguar.net/Un-conseil-indien-de-gouvernement

 

Au cours du cinquième Congrès national indigène, il fut décidé de consulter les peuples, tribus, quartiers, communautés et autres collectifs indiens sur la proposition du CNI-EZLN de présenter un candidat indépendant à la prochaine élection présidentielle de 2018. Ce candidat sera la voix, face à la nation mexicaine, du Conseil indien de gouvernement, qui se sera constitué entre-temps.

Ce cinquième Congrès national indigène eut lieu au Cideci-Unitierra, San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, du 9 au 14 octobre 2016. Depuis lors le CNI reste en session permanente et les coordinateurs parcourent le pays afin de préciser auprès des communautés et des différentes instances indigènes les termes de la consultation. Dans certaines régions et localités du pays, cette consultation a déjà été faite et la proposition a, du moins à ma connaissance, été retenue ; dans d’autres, elle est en cours. Quoi qu’il en soit, elle devra être terminée le 15 décembre, date butoir retenue par le Congrès. Ensuite, les 29, 30, 31 décembre au Cideci, San Cristóbal et le 1er janvier à Oventic, les réponses et les suggestions seront comptabilisées, analysées, prises en compte et rendues publiques soit par le CNI-EZLN, soit par le Conseil qui se sera formé entre-temps. Ensuite le Conseil indien de gouvernement devra désigner celle (puisqu’il fut convenu que ce sera une candidate) qui sera son porte-parole devant la nation mexicaine au cours de la campagne électorale de 2018. Je pense que nous devons voir la participation d’une candidate indienne à la campagne électorale pour l’élection présidentielle comme un prétexte et une opportunité pour les peuples indiens de se rendre à nouveau visibles devant la nation, de se faire entendre et de rendre publiques leurs revendications ainsi que leurs propositions face au naufrage social que connaît actuellement le Mexique.

Au cours de ces dernières semaines, j’ai eu l’occasion d’assister, en tant qu’adhérent à la Sexta internationale et comme observateur, à la présentation de cette proposition auprès des délégués des communautés agraires ou des instances locales et régionales du CNI. Au cours des remarques, des commentaires et des discussions qui ont accompagné ou suivi la présentation de la proposition, j’ai pu noter quelques idées et observations.

Les peuples indiens se sentent — sans aucun doute avec juste raison — la cible d’une guerre sociale d’extermination. Jusqu’à présent, durant plus de cinq cents ans, ils ont pu ou su résister tant bien que mal à l’offensive du monde occidental, à la conquête de leur territoire, à l’accaparement de leurs ressources et de leurs biens, au dépouillement et au saccage de leur environnement, à la transformation et au bouleversement de leur mode de vie traditionnel. Aujourd’hui, l’agression de l’Occident, accompagnée du spectre de la mort et de la déchéance, est telle que l’espoir d’être entendus et pris en considération par l’État mexicain s’est évanoui ; l’offensive, à travers les grands projets des multinationales (mines, barrages, monocultures, éoliennes…), suivis d’assassinats, d’enlèvements, de disparitions, de conflits intercommunautaires et fratricides, est si forte que l’existence même des peuples indiens est désormais en jeu. Puiser, dans les profondeurs de soi, la force de stopper ce mouvement qui semblait irrépressible de décomposition et d’extermination, tel serait le but du Conseil indigène de gouvernent ; pas nécessairement du Conseil lui-même, mais de sa constitution, de sa construction, de son élaboration, de sa formation et de sa mise en place.

Cette offensive du monde capitaliste est pratique, c’est l’expression pratique du mouvement de la pensée du marchand dans le monde, les hommes politiques ne font que suivre et accompagner ce mouvement pratique de la pensée, croissant sans cesse en force et en puissance, créant son propre devenir ; ils n’en sont que l’instrument sur le plan politique et gouvernemental. Nous ne cherchons pas le pouvoir ni à nous faire les complices du système-monde capitaliste. Le gouvernement que nous proposons repose sur une autre pratique, celle de la coutume et de la tradition, celle d’un savoir-vivre venu d’une expérience ancestrale, formant la base d’une société alternative au système-monde capitaliste.

Jusqu’à présent nous sommes trop séparés les uns des autres, trop divisés, alors que le mouvement capitaliste est unifié et qu’il met en place une stratégie sur l’ensemble du pays ; par exemple, c’est la même compagnie minière canadienne qui entend exploiter les ressources du sous-sol dans l’Isthme, dans les Chimalapas et dans la région chontale. Le projet de construire ensemble un Conseil indigène de gouvernement nous permettrait de nous connaître, de créer des liens entre nous et de renforcer et unifier notre lutte.

Enfin au cours de toutes ces discussions, une idée, peu à peu, est apparue, qui n’était pas visible lors de la proposition, l’idée que le Conseil pourrait se constituer au fur et à mesure de la consultation. Si la communauté (la tribu, le quartier, la municipalité ou le peuple, ou tout autre collectif indigène) est d’accord, elle pourrait signifier cet accord en désignant des délégués, une femme et un homme, qui iraient à San Cristóbal le 29 décembre et à Oventic le 1er janvier, pour rendre compte des décisions prises par leur communauté. Ces délégués seraient alors considérés comme faisant partie du Conseil. Celui-ci se formerait ainsi dans le mouvement même de la consultation, au fur et à mesure de son déroulement. Il comprendrait toutes les déléguées et tous les délégués désignés par les collectivités (qui sont en accord avec la proposition du CNI-EZLN). Bel exemple d’horizontalité ! En outre tous ceux qui auront rejeté la proposition ne seront pas exclus pour autant du CNI et pourront continuer à faire partie du Congrès.

En commençant à prendre forme, en se frottant à la réalité et en se construisant peu à peu, l’idée première s’éclaircit. Il faut dire aussi que la proposition avait été formulée d’une manière bien abrupte : présenter un candidat indépendant à l’élection du prochain président de la République. Elle n’était pas sans ambiguïté, dont la principale touchait à deux des principes fondamentaux du mouvement zapatiste et de la Sexta : ne pas chercher le pouvoir et ne pas entrer dans ce jeu de dupes que sont les élections. Sous cette présentation, la proposition prenait à rebrousse-poil les convictions les plus profondes et les plus assurées pour mettre le mouvement zapatiste, les membres du Congrès et les adhérents de la Sexta dans une position des plus délicates, des plus ambiguës et des plus vulnérables. La proposition s’est bonifiée au cours des débats qui ont suivi. Par exemple, la constitution d’un Conseil indigène de gouvernement a pris le pas sur le ou la candidate ; celle-ci n’était plus que le porte-parole du Conseil, et allait profiter de l’accès aux médias de masse pour faire entendre la voix des peuples et les propositions du Conseil.

Au cours de ces premières consultations, j’ai pu noter que la question de la candidature indienne passait carrément au second plan quant à l’intérêt qu’elle suscitait aux yeux des gens. Ce qui les inspire, les intéresse et les éveille, c’est bien l’organisation à la base, en bas et à gauche, d’une résistance des peuples à la spoliation et à l’extermination. Voilà l’important ! Voilà ce qui anime les gens, les fait réfléchir ! Voilà ce qui les met en mouvement ! Ce qui allume les regards ! Ce qui donne de la force et de la détermination !

Il n’est plus question de faire de la politique, d’entrer dans le jeu des élections, de rechercher le pouvoir d’en haut. Cet aspect, qui pouvait être contenu en « creux » dans la proposition, et que des politiques et des intellectuels mettaient en exergue, n’est même pas envisagé, n’est même pas relevé, ne vient même pas à l’esprit des gens. Pour eux, il est uniquement question d’organisation, de résistance et de lutte. Leur horizon n’est pas le politique, mais la défense de leur territoire et de ce qu’ils sont ; et s’il est question de pouvoir, il s’agit bien alors de leur propre pouvoir, de pouvoir être ce que l’on désire être, de pouvoir vivre comme on l’entend, comme on le souhaite. Balayer tous ces petits hommes d’État, tous ces escrocs, les petites combines, les intérêts particuliers et mesquins, les partis politiques, ces agrégats mouvants d’ego inconsistants, vive le Conseil indigène !

Oui, cette proposition apporte quelque chose qui pousse à réagir quand tout glissait lentement, quand tout se perdait insensiblement, quand la vague monstrueuse d’un tsunami social d’une ampleur jusqu’alors inconnue allait tout emporter sur son passage dans le silence des têtes baissées, ne laissant que des ruines, des éoliennes brassant l’air imperturbablement, des mines à ciel ouvert, des champs d’eucalyptus et de soja transgénique à perte de vue et tout cela gardé par l’armée et la marine en tenue de combat.

À Alvaro Obregón, Unión Hidalgo, Radio Totopo dans la septième section de Juchitán, dans l’isthme de Tehuantepec, à Tlacolulita, cette poche zapotèque dans la région chontale, dans le pays chontal, à Cherán, dans la région purépecha, à Ostula dans le Michoacán, dans la région wixárika, rarámuri, popoluca, chinanteca, ñahñu, tzeltale, tzotzile…, la proposition fait son chemin. Le Mexique à nouveau animé par l’esprit des peuples ? Reprenant souffle ? Reprenant vie ? Une illusion ? Un rêve ? Une réalité ? Un Rêve devenant réalité ?

La réalité sociale au Mexique est telle que nous pouvons bien rester sceptiques. La société mexicaine (elle n’est évidemment pas la seule) est infiltrée par l’esprit capitaliste, qui se manifeste avec une violence inouïe. Les Mexicains se sentent menacés au jour le jour, jour après jour. C’est une menace diffuse mais prégnante, qui colle à la peau et à l’être, qui imprègne de manière sourde l’ensemble de la société : menace de la police et de l’armée omniprésentes, menace des groupes paramilitaires, menace des cartels, menace des groupes de choc, menace des mafias où l’on retrouve, unis dans une complicité de « classe » leur assurant une totale impunité, les hommes politiques, les trafiquants, le paramilitaires, les militaires ; menace envers les femmes, les journalistes, ceux qui dénoncent cette connivence, menace envers ceux qui luttent, envers ceux qui ne se résignent pas. Il faut bien se convaincre qu’il ne s’agit nullement de menaces en paroles : les gens sont enlevés, aux choix, par la police, par l’armée, par les paramilitaires par les sicaires de cartels, ils sont torturés puis assassinés et enterrés dans des fosses clandestines. Alors on se retranche sur soi, on fait profil bas, chacun sa mère…, et toutes nos frustrations s’engouffrent dans cette voie qui nous est si largement ouverte : la consommation de marchandises. Pourtant du côté des riches et des puissants, une inquiétude se fait jour, qui les pousse à renforcer les pouvoirs de l’armée et de la police pour protéger la démocratie.

Oaxaca le 21 novembre 2016


Georges Lapierre

Publicités

Résistance politique: Au Mexique les parents des étudiants disparus hurlent leur non confiance en l’état et son gouvernement…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, police politique et totalitarisme, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 7 décembre 2014 by Résistance 71

La solution est en marche… partout ! Il faut être du bon côté de l’histoire…

— Résistance 71 —

 

Dans le Mexique d’Ayotzinapa: quand le monde d’en-haut s’effondre, écouter les voix d’en-bas

 

Jérôme Baschet

 

4 décembre 2014

 

url de l’article original:

http://www.lavoiedujaguar.net/Dans-le-Mexique-d-Ayotzinapa-quand

 

 

« Vous avez entendu ? 
C’est le bruit de leur monde qui s’écroule, 
c’est celui du nôtre qui resurgit. » 
Communiqué de l’EZLN, 21 décembre 2012.

Depuis deux mois, la situation au Mexique — où les massacres, les disparitions forcées et la violence massive de la supposée « guerre contre le narco » n’ont pourtant rien d’inédit — est devenue littéralement intenable. L’atrocité d’Iguala est connue de tous. Dans la nuit du 26 au 27 septembre dernier, les policiers de la troisième ville de l’État du Guerrero tirent en rafales sur plusieurs autobus transportant des étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa (et, dans la confusion, sur un autre où voyageait une équipe de football juvénile), faisant de nombreux blessés graves et tuant six jeunes gens — l’un d’eux retrouvé torturé, les yeux et la peau du visage arrachés —, tandis qu’une seconde attaque, perpétrée au moment où les survivants tentaient d’informer des journalistes locaux, mène à la disparition de quarante-trois étudiants, conduits au poste de police, jetés dans des camionnettes officielles, puis remis aux sicaires du cartel « Guerreros Unidos », sans qu’on sache, de manière absolument certaine, ce qu’ils sont devenus depuis. Le tout ordonné par José Luis Abarca, le maire de la ville, semble-t-il parce qu’il craignait que les étudiants ne viennent perturber les festivités devant marquer le lancement de la campagne municipale de son épouse, par ailleurs réputée être la principale opératrice des « Guerreros Unidos » à Iguala. Plongeant à cœur blessé dans l’horreur de la nuit d’Iguala, des millions de Mexicains se retrouvent immergés dans une douleur et une colère qui ne s’apaisent pas.

Depuis, pas un jour ne passe sans apporter d’autres nouvelles qui amplifient encore le gouffre sans fond qu’Iguala a commencé à révéler aux yeux de tous. En cherchant les étudiants, des dizaines de fosses sont découvertes. Ce ne sont pas les étudiants, mais qui alors ? Au fil des semaines, Mexico se transforme en un immense cimetière clandestin. À chaque matin, la même litanie : Seigneur procureur, donnez-nous notre fosse quotidienne… Pas un jour de trêve, pour penser que les choses pourraient « rentrer dans l’ordre ». Il n’y a plus d’ordre qui tienne.

Quelques fragments de ce calendrier maudit :

– 22 novembre (juste pour se distraire un peu) : on apprend le limogeage du général en charge de la sécurité du président de la République, second dans la hiérarchie de l’état-major présidentiel, lequel, au moment où les portes du Palais national étaient en feu, est sorti en apparent état d’ébriété, affrontant seul les manifestants et agressant des journalistes présents (Proceso, 22 novembre 2014).

– 26 novembre : les médias évoquent un enlèvement massif de trente et un collégiens à Cocula, en plein jour, sur la place centrale de cette bourgade limitrophe d’Iguala, réalisée par des hommes fortement armés, circulant dans des véhicules de la police municipale. Le directeur du collège affirme n’avoir rien remarqué. Les faits ne sont, à ce jour, ni confirmés ni infirmés, mais, à cette occasion, on apprend que deux autres enlèvements massifs ont bien eu lieu à Cocula : quatorze jeunes en mars 2013, dix-sept autres en juillet 2013, probablement utilisés comme esclaves dans les plantations de marijuana et de pavot (qui ont dupliqué leur extension dans la région au cours des dernières années). Tout cela sans susciter de réaction de la part des autorités.

– 26 novembre encore : le Secretario de Gobernación (ministre en charge de la sécurité et de la politique intérieures) indique que quarante mille policiers ont échoué aux « tests de confiance » réalisés au niveau national et reconnaît qu’ils sont toujours en service alors qu’ils auraient dû être limogés. Il y a donc quarante mille dangers publics en uniforme dans le pays.

– 28 novembre : un étudiant est « séquestré » à la sortie de l’Université nationale autonome du Mexique, embarqué dans une voiture particulière, avec force violence et sans explication. On le frappe et on le menace, pistolet sur la tempe, de le violer, de le faire disparaître comme ceux d’Ayotzinapa. Il se retrouve à la Direction spéciale des enquêtes sur la délinquance organisée, puis est relâché, une vidéo de son arrestation ayant été diffusée immédiatement.

– 28 novembre encore : des militaires armés font irruption dans l’Université autonome de Coahuila, cherchant à identifier les étudiants et enseignants ayant participé à la manifestation du 20 novembre. Le commandement de la XIe Région militaire doit reconnaître qu’il s’agit d’une « erreur », commise par un officier de rang intermédiaire « ayant agi de sa propre initiative ».

– 29 novembre : onze corps décapités sont retrouvés sur le bord d’une route, dans l’État du Guerrero (le lendemain, cinq autres calcinés).

On se débat ainsi, chaque jour, entre le comble de l’horreur, voué à être dépassé le lendemain, et la sensation de l’indignité, de l’aberration permanente, de l’insupportable. Absurdité d’un monde qui à force d’être retourné n’a plus ni envers ni endroit. Où plus rien, ou presque, ne tient debout.

Pas d’autre issue alors que de changer de calendrier et de géographie. Le 15 novembre, dans le caracol d’Oventic, a eu lieu une rencontre entre l’EZLN et les parents des étudiants assassinés et disparus d’Ayotzinapa, qui ont formé trois caravanes pour sillonner le pays. Prévenus de leur arrivée quelques heures auparavant, deux mille zapatistes des environs s’étaient rassemblés pour les accueillir, en compagnie du sous-commandant Moisés et du commandant Tacho. Tous étaient là pour les recevoir, les bras ouverts, « avec tout leur cœur, pour écouter leur douleur et leur colère ». Il ne devrait pas être exagéré d’affirmer que cette rencontre est d’une grande importance. Cela ressort des fortes paroles prononcées par Moisés, au nom du commandement général de l’EZLN. Cela ressort des paroles des parents et des étudiants d’Ayotzinapa, en particulier lors d’une conférence de presse au cours de laquelle ils ont pris soin de préciser : « C’est nous qui avons voulu cette rencontre, non eux. »

Ce qui donne sens à la rencontre d’Oventic, c’est d’abord l’écoute. Moisés l’a répété : les zapatistes étaient là pour écouter les parents d’Ayotzinapa, leur douleur et leur colère. Les écouter vraiment, elles et eux, sans se laisser distraire par d’autres paroles, qui parfois recouvrent les leurs, par tant d’autres actes qui se multiplient dans le Mexique surchauffé de ses dernières semaines, par d’autres slogans que certains profèrent avec des intentions parfois partisanes. Rien qu’elles et eux, avec leurs exigences « simples et claires » : l’apparition en vie de tous les disparus, le châtiment de tous les coupables à quelque niveau que ce soit, les mesures nécessaires pour qu’une telle horreur ne se répète jamais. Écouter vraiment, cet art si difficile à apprendre, qui suppose de s’ouvrir et de faire une place à ce que l’autre tente de dire, sans le traduire immédiatement dans nos propres catégories où le ramener à notre propre point de vue. Les zapatistes étaient là pour écouter. Les parents d’Ayotzinapa se sont sentis écoutés, entendus, compris : « Ils nous ont écoutés avec attention et ont embrassé notre colère. »

Écouter, c’est parfois aussi se reconnaître. Les zapatistes ont expliqué qu’ils comprenaient la douleur et la colère des parents, parce qu’ils la connaissaient. Ils l’avaient manifesté, le 8 octobre, lors de leur marche à San Cristóbal de Las Casas, silencieuse et éloquente : « Votre douleur est notre douleur », « Nôtre est votre colère », répétaient leurs pancartes. Ils l’avaient montré, le 22 octobre, en allumant, comme ailleurs dans le pays, des milliers de bougies dans des centaines de villages, où personne d’autre qu’eux ne pouvaient le voir. Les zapatistes se reconnaissent dans la douleur et la colère des parents et des étudiants d’Ayotzinapa, parce qu’ils ont aussi leurs morts et leurs disparus. La douleur et la rage contenue par la dignité, c’est ce qu’ils ont éprouvé bien des fois et tout particulièrement le 2 mai dernier, lorsque le compañero et maestro Galeano, a été assassiné à La Realidad.

À Oventic, le 15 novembre, les parents d’Ayotzinapa et les zapatistes se sont reconnus chacun dans le miroir de l’autre, qui est différent mais semblable dans sa douleur et sa colère. Cela a été une vraie rencontre entre les douleurs d’en-bas, une embrassade véritable entre les dignités d’en-bas. Non pas une « alliance » ou un « pacte », comme l’ont dit certains médias, prompts à transcrire l’événement dans le pauvre vocabulaire des intrigues de pouvoir et des stratégies politiciennes. Juste la possibilité d’éprouver un lien véritable fait de présence sensible, de dignités qui se reconnaissent, de compréhension fondée sur l’écoute et la confiance. C’est tout. Et c’est énorme.

On peut alors reprendre, à la lumière de cette rencontre, l’effort pour comprendre ce qui se passe actuellement au Mexique. Le sous-commandant Moisés l’a souligné : « C’est vous, les parents et les compagnons des étudiants morts et disparus qui, par la force de votre douleur, de cette douleur convertie en rage digne et noble, qui avez fait en sorte que beaucoup, au Mexique et dans le monde, se réveillent, s’interrogent, posent des questions. » Non que l’horreur d’Iguala ait révélé des choses inédites, car l’ampleur de la corruption, la pénétration des organisations criminelles dans les structures de l’État, l’étendue de l’impunité sont de notoriété publique. La liste des massacres est longue, d’Aguas Blancas à San Fernando, en passant par Acteal, et le bilan de la supposée « guerre contre le narco » lancée par Felipe Calderón tristement connu : plus de cent mille morts et de vingt mille disparus. Certes, à Iguala, la terreur a-t-elle été particulièrement massive et accentuée, la fusion entre les autorités politiques, les forces de police et la délinquance organisée plus évidente encore qu’à l’accoutumée et l’identification avec les étudiants, victimes de l’agression, plus intimement ressentie (en partie aussi parce qu’elle est venue raviver le souvenir d’un autre massacre, celui du 2 octobre 1968, sur la place de Tlatelolco). Mais ce qui a largement contribué à faire la différence, c’est la détermination, l’entièreté, la solidarité organisée de la communauté formée par les parents et les étudiants d’Ayotzinapa, qui ont su entretenir au fil des semaines et faire croître, en même temps que leur parole, la mobilisation dans tout le pays (interviews, marches, actions presque quotidiennes dans le Guerrero, coordination nationale, caravanes, etc.).

Animés par leur douloureuse espérance et leur colère lucide, les parents et étudiants, non seulement suscitent la solidarité et l’empathie qu’exprime le cri jailli du cœur meurtri de centaines de milliers de personnes : « Vous n’êtes pas seuls ! » Par leur dignité si entière et leur implacable fermeté, ils ont aussi la puissance de dissoudre les apparences du jeu institutionnel. Or, si les institutions se retrouvent aussi nues que le roi, il n’en reste pas grand-chose. Deux moments ont été, à cet égard, particulièrement impressionnants. Le 29 octobre, les parents ont été reçus par le président de la République, dans sa résidence officielle, comme ils l’avaient exigé. Un rituel à haut risque, auquel de plus expérimentés qu’eux ont laissé bien des plumes. Soit que les autorités tentent d’étouffer une énergie trop revendicatrice par quelque aumône (celles du Guerrero avaient d’emblée tenté la manœuvre au prix de 6 000 euros par enfant assassiné ou disparu), soit simplement qu’elles profitent du cérémoniel institutionnel pour mettre leurs interlocuteurs en position d’infériorité et s’attribuer le beau rôle de qui consent, accorde, résout. Mais les parents d’Ayotzinapa n’ont rien cédé. Avec l’aplomb de leur simplicité et la force dévastatrice de leur douleur, ils ont su réduire à rien la pompe des lieux du pouvoir et ramener les hautes autorités de l’État à leur misère et à leur insignifiance. Interpellant sans crainte et réitérant leur absence de confiance, ils ont fait fi de tout formalisme, refusant finalement, à la surprise consternée de l’armada de ministres présents, de quitter la résidence présidentielle tant que son occupant n’aurait pas apposé sa signature au bas des engagements exigés.

Le 7 novembre, ce fut la grande conférence de presse du procureur de la République. Un fort montage destiné à frapper les esprits de sidération face à l’abjection, pour faire admettre l’hypothèse, jusqu’à aujourd’hui non confirmée, d’un bûcher qui durant quatorze heures aurait permis aux sicaires de réduire en cendre les corps d’une quarantaine d’étudiants. Le procureur pensait pouvoir considérer que sa tâche était achevée, et le travail bien fait. Pour beaucoup, sa présentation pouvait avoir quelque apparence de plausibilité. Las, les parents se sont obstinés à récuser cette version des faits. Ils en ont souligné les incohérences. Ils ont rappelé qu’elle n’est fondée que sur des aveux, dont on sait combien les autorités mexicaines sont habiles à les fabriquer. Pour eux, tant qu’il n’y aura pas de preuves irréfutables du contraire, leurs enfants seront vivants. Ils n’ont cessé de répéter que d’autres lignes d’enquête devaient être prises en compte, exigeant la poursuite de la recherche des jeunes gens en vie. Ainsi, le cri « vivants, ils les ont pris ; vivants, nous les voulons » a continué à résonner dans tout le Mexique. La « science » déployée par le procureur est restée sans prise ; la parole populaire a eu plus de force et l’a vaincue.

Que disent donc les parents d’Ayotzinapa aux autorités ? Tout simplement ceci : « Nous ne vous croyons pas ; nous ne croyons rien de ce que vous dites. » Cela ne concerne pas uniquement l’explication officielle des faits ni le seul procureur, dont il est avéré qu’il disposait, au moins depuis le mois d’avril, d’informations détaillées sur les agissements criminels du maire d’Iguala, de sorte qu’une action décidée contre celui-ci aurait permis d’éviter l’horreur du 26 septembre. La portée de l’énoncé est absolument générale : les institutions ne bénéficient d’aucune confiance. Et il ne s’agit plus seulement d’un sentiment vague, ressenti de longue date par beaucoup ; c’est désormais une parole explicite, publique, portée partout où vont les parents d’Ayotzinapa, et c’est une parole que des millions actualisent et prononcent avec eux et à travers eux. Ainsi, il suffit d’écouter vraiment la parole des parents pour entendre ce qui est en jeu dans le Mexique d’aujourd’hui.

Il y a un autre ingrédient encore : le révélateur qu’est l’horreur d’Iguala se combine avec l’affaire de l’invraisemblable « Maison blanche », construite et habitée par le couple présidentiel quoique enregistrée au nom d’une entreprise de travaux publics ayant bénéficié de dizaines de milliards de pesos de contrats durant les mandats d’Enrique Peña Nieto, comme gouverneur de l’État de Mexico puis comme président. Au lieu de se dissiper, les soupçons de conflit d’intérêt et de corruption ont été encore renforcés par la décision de se séparer de ladite maison, supposément en cours d’acquisition par la première dame, et par l’annulation en catastrophe, et diplomatiquement fort délicate, d’un mégacontrat pour la construction d’une ligne de TGV impliquant l’entreprise en question, aux côtés d’une société d’État chinoise. Au-delà des implications judiciaires qu’elle devrait avoir, cette affaire rappelle avec une clarté qui n’a jamais été aussi aveuglante l’existence de deux Mexique. Celui d’en-bas, qui résiste à la dépossession et qui, avec les parents d’Ayotzinapa — simples paysans, ainsi qu’ils se présentent eux-mêmes — pleure ses morts et cherche ses enfants disparus. Et celui d’en-haut, dont le président et son actrice d’épouse sont devenus la parfaite incarnation, avec leur maison style Holliday Inn à 7 millions de dollars, pour ne rien dire des autres demeures déclarées par Peña Nieto ou des appartements d’Angelica, dont l’un à Miami (estimé à 3 millions de dollars). Elle viendra alors devant les caméras, croyant faire pleurer dans les chaumières en jouant l’offensée, la femme honnête que l’on se permet de soupçonner et à qui l’on ose demander des comptes (mais aussitôt ridiculisée sur les réseaux sociaux, son intervention étant rebaptisée « la dernière telenovela Nous les riches, vous les prolos »). Elle expliquera au bon peuple avoir travaillé dur toute sa vie, afin de constituer un patrimoine pour ses enfants, oh oui si dur que, pour la seule année 2010, Televisa — la chaîne dont on dit qu’elle a « fait » président son mari — lui a versé 88 millions de pesos (7 millions de dollars), non sans lui faire don, de surcroît, d’une autre maison d’une valeur de 26 millions de pesos. Arrêtons ! C’est plus qu’il n’en faut pour signifier l’essence du pouvoir : la parfaite collusion des fonctions politiques, des milieux d’affaires et des grands médias. Certes, il semble encore manquer l’ingrédient du négoce illicite. Mais ce lien-là est suffisamment incarné par le maire d’Iguala qui, il y a deux mois encore, avait beaucoup d’amis haut placés et devait être donné en exemple d’une magnifique ascension sociale. Vue d’en-bas, l’obscénité est absolue. Entre les deux Mexique, l’écart est abyssal. N’est-ce pas alors ce qui peut encore rester de la nation qui vole en éclats, construction imaginaire pulvérisée par cette étrangeté radicale entre deux mondes, dont il devient patent qu’ils n’ont strictement rien en commun ?

Y a-t-il alors, ces temps-ci, au moins une institution qui se sauve du désastre ? Sûrement pas les partis, tous impliqués, à commencer par celui qui se prétendait de gauche, le Parti de la révolution démocratique, sous les couleurs duquel ont été élus le maire d’Iguala et le gouverneur du Guerrero (à ce jour unique fonctionnaire de haut rang à avoir été contraint à la démission), et dont l’implosion a été encore accélérée par la démission de Cuauhtémoc Cardenas, son fondateur et « leader moral ». Sûrement pas la justice, à commencer par la Cour suprême, dont les magistrats ont dû considérer que leurs plus récentes décisions, comme la libération des paramilitaires impliqués dans le massacre d’Acteal et le rejet d’une consultation populaire sur la réforme énergétique, méritaient récompense et n’ont pas hésiter à faire passer leurs salaires au-dessus de la barre des 500 000 pesos par mois, ce qui leur permet de percevoir à peu près en un jour ce que le salaire minimum permet de gagner en un an. Sûrement pas l’armée, au prise avec le scandale de Tlatlaya, où, en juin dernier, vingt-deux personnes ont été exécutés par des soldats, non pas durant un affrontement comme voulait le faire croire la version officielle, mais après qu’elles se sont rendues, comme l’a montré une enquête journalistique tardivement confirmée par la Commission nationale des droits de l’homme. De plus, une armée qui est amenée à déclarer que ses officiers intermédiaires agissent de leur propre initiative est-elle encore une armée ?

Ainsi, ce qui se révèle dans le présent contexte, c’est une véritable dissolution des institutions étatiques, dont la fermeté des parents d’Ayotzinapa est comme le vecteur. Le sol de la crédibilité et de la légitimité se dérobe sous les pieds de tous ceux qui incarnent les institutions. Le pouvoir est encore là, mais il apparaît sans fondement. La question est alors la suivante : que se passe-t-il lorsque les policiers, les juges, les hommes politiques sont vus tout bonnement comme des criminels et des voleurs, ou à tout le moins des menteurs et des incapables ? « Quand c’est le représentant du droit, politique, policier, juge, qui est passé dans le camp du crime et qui sert l’injustice », ainsi que le note un sociologue qui ne passe pas pour un agent de la déstabilisation révolutionnaire (Alain Touraine) ? Quand on ne parvient plus à distinguer l’État des mafias, comme le titre un journal qui ne passe pas pour une feuille de propagande militante (Le Monde) ?

C’est alors le moment d’un choix. Il y a ceux qui optent pour la politique d’en-haut et considèrent qu’il faut restaurer la crédibilité des institutions et refonder l’État de droit. Et il y a ceux qui pensent qu’une autre conception du politique est possible, et que, pour cela, il faut regarder en-bas. Les parents d’Ayotzinapa l’ont dit avec force à San Cristóbal de Las Casas : « Ceux dont on n’a plus besoin, ce sont les autorités gouvernementales et les institutions de l’État qui ont démontré une incompétence, une corruption et une impunité totales. Pour nous, ils ne servent plus à rien. » Et ils en tirent les conséquences, décidant de se livrer à une enquête indépendante et de prendre en main eux-mêmes la recherche de leurs enfants, quitte à se risquer dans des zones contrôlées par les narcos, où la police fédérale avoue ne pas oser s’aventurer. Quitte à s’armer pour le faire.

Si l’on ne croit plus dans les autorités, si elles sont en cours de dissolution, alors il s’agit de « faire par nous-mêmes », comme l’a exprimé l’un des étudiants rescapés de la nuit du 26 septembre, précisant que l’enjeu était bien plus profond que de savoir si Peña Nieto allait partir ou non. Faire par soi-même, c’est ce que les habitants du Guerrero entraînés dans la lutte par l’abjection d’Iguala tentent maintenant de mettre en œuvre. Le 29 novembre, cinq conseils municipaux populaires ont été mis en place, notamment à Acapulco, et une vingtaine d’autres devraient suivre. Une telle initiative peut s’appuyer sur une expérience importante dans l’État du Guerrero où ce qu’on appelle la « Police communautaire », notamment au sein de la Coordination régionale des autorités communautaires, a depuis près de vingt ans permis de protéger les régions concernées des trafiquants de drogue mais aussi de mettre en place des instances de justice et des formes d’organisation autonomes.

Nous gouverner nous-mêmes ? Comme l’ont dit les zapatistes, le 15 novembre à Oventic, « la transformation réelle ne sera pas un changement de gouvernement ; mais de relation, dans laquelle le peuple commande et le gouvernement obéit ». Il s’agit par-là de transformer radicalement la nature des tâches de gouvernement et la manière de les réaliser. Mais — et c’est sans doute ce que le « faire par nous-mêmes » exprime de manière particulièrement ample — la question des formes de gouvernement ne saurait être dissociée du fait, essentiel, qu’il s’agit d’organiser les formes de vie qui sont les nôtres, celles des communautés, celles qui permettent à tous de mener une vie digne.

Expliquant la formation des conseils municipaux populaires, l’un de ses promoteurs indique : « La politique n’est pas l’affaire de quelques-uns. Nous disons un non clair et net à la politique liée à l’État. Il y a un autre type de politique que nous pouvons appliquer nous-mêmes, la politique d’en-bas, celle des gens ordinaires » (La Jornada, 1er décembre 2014). Et cela, ajoute-t-il, répond à une impérative nécessité que chaque parent, chaque étudiant d’Ayotzinapa peut résumer de façon extrêmement simple : que jamais ne se reproduise ce qui s’est passé le 26 septembre, à Iguala.

Ce que les zapatistes avaient exprimé le 21 décembre 2012, le « jour de la fin du monde », semble trouver toute sa pertinence aujourd’hui. Il s’agit d’écouter le sens du moment que nous vivons, quand le monde du pouvoir se délite, tandis que le monde d’en-bas resurgit. Il dépend de nous d’entendre et de faire résonner la force de ce moment, de ne pas permettre que le monde d’en-haut, en s’effondrant, étouffe et détruise ce qui, en-bas, veut naître et grandir.

Le Pouvoir a fait disparaître les étudiants ; maintenant, c’est à lui de disparaître.

Déclaration conjointe du Congrès national indigène et de l’EZLN concernant le crime d’Ayotzinapa et pour la liberté des leaders yaquis

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 25 novembre 2014 by Résistance 71

CNI et EZLN

 

22 Octobre 2014

publié en français le 23 novembre 2014

 

url de la déclaration en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Declaration-conjointe-du-Congres

 

Note : Ce texte a été lu par les membres du Congrès national indigène à l’une des mobilisations qui ont eu lieu au Mexique le 22 octobre 2014, et non par des représentants de l’EZLN, comme il a été dit dans la presse corrompue.

Mexique, le 22 octobre 2014.

Aux élèves de la normale rurale Isidro Burgos, Ayotzinapa, Guerrero 
À la Tribu Yaqui 
À la Sexta nationale et internationale 
Aux peuples du monde

Parce que la peine de ceux d’en bas est faite de rage et rébellion, et non de démission et d’acceptation. EZLN, 19 octobre 2014

Réunis par la douleur et la rage qui nous envahissent, nous vous faisons parvenir notre parole, celle des peuples que nous formons dans les luttes de résistance et de rébellion, miroir de la partie de ce pays qui se nomme Congrès national indigène (CNI).

La disparition des quarante-trois compañeros élèves de l’école normale rurale Isidro Burgos d’Ayotzinapa, Guerrero, séquestrés-disparus par les mauvais gouvernements, l’ombre du deuil s’impose à nous, comme un voile d’angoisse et de rage. L’espoir de la réapparition des compañeros, c’est la douleur qui nous unit, c’est aussi la rage qui s’est révélée et qui s’est mobilisée dans tout le pays en portant un cri de dignité et de révolte dans le Mexique d’en bas.

Nous savons que tant que des criminels gouvernent ce pays, avec à leur tête le chef suprême des paramilitaires Enrique Peña Nieto, ceux qui forgent la conscience en exerçant et en défendant l’éducation sont assassinés et disparaissent, et ceux qui défendent l’eau, comme la Tribu héroïque et millénaire Yaqui, se retrouvent en prison.

Le gouvernement mexicain a essayé de minimiser la répression criminelle envers les compañeros élèves de l’école normale, propageant à travers le pays l’idée qu’il s’agissait de quelques victimes de plus de la délinquance. Seulement quelques morts de plus pour les médias, mais nous les peuples qui subissons la répression sous toutes ses formes, nous savons que les délinquants se trouvent dans tous les partis politiques, dans les chambres de députés et de sénateurs, dans les présidences municipales, dans les palais du gouvernement.

Pour les peuples originaires, Ayotzinapa est notre douleur. Les quarante-trois compañeros de l’école normale ont disparu et l’État fait comme s’il ne savait pas où ils sont, comme si ce n’était pas l’État qui les avait enlevés, prétendant faire disparaître la conscience, mais aujourd’hui les disparus sont présents dans la pensée de ce pays, dans le regard attentif et dans le cœur du Congrès national indigène.

Dans ce pays il y a des mafias dangereuses qui se font appeler État mexicain, et nous les gênons, nous qui sommes les peuples qui luttent, nous qui n’avons pas de visage — il nous est arraché — nous qui ne sommes personne, nous voyons et sentons la violence, nous subissons les attaques multiples et simultanées, nous savons que dans ce pays il se passe quelque chose de mauvais, très mauvais, qui s’appelle guerre et qui est contre tous. Une guerre qui, d’en bas, est observée et subie dans sa totalité.

Aujourd’hui nous réitérons, tant que nos compañeros de l’école normale d’Ayotzinapa n’apparaissent pas vivants, et tant que, dans l’État de Sonora, nos frères Mario Luna Romero et Fernando Jiménez sont maintenus prisonniers pour avoir défendu l’eau sacrée de la rivière Yaqui. Tant qu’ils seront séquestrés par les mauvais gouvernements, nous continuerons de répondre en conséquence.

Dans tout le pays comme au Guerrero, la répression contre les peuples, le pillage des ressources naturelles, la destruction des territoires sont opérés par le narco-État qui, sans aucun scrupule, utilise le terrorisme pour engendrer la douleur et peur. C’est leur manière de gouverner.

Plutôt que de se voir forcés à l’attente de la mort, à la dépossession, à une douleur et une rage toujours plus grande, de cette douleur et de cette rage nous faisons naître la dignité et la révolte contre cette guerre d’extermination.

Nous exigeons que les quarante-trois élèves de l’école normale disparus réapparaissent vivants !

Nous exigeons le démantèlement de toute la structure d’État qui soutient le crime organisé !

Nous exigeons la libération immédiate des compañeros Mario Luna et Fernando Jiménez !

Votre douleur est la nôtre, votre rage est la nôtre !

Le 22 octobre 2014 Plus jamais un Mexique sans nous

Congrès national indigène Comité clandestin révolutionnaire indigène, Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale

Résistance politique: Le retour de dissidents zapatistes au bercail autogestionnaire après trahison de l’État…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 18 mars 2013 by Résistance 71

.. .Quoi de plus normal ! A quoi pouvait-il s’attendre ? Y a t’il dans l’histoire des Amériques un gouvernement colonial quelque part qui a tenue une promesse avec les nations indigènes ? Pas à notre connaissance. L’histoire des interaction entre colonisateurs et colonisés est bâtie sur la trahison de la parole donnée par voie des traités.

Excellent article de la journaliste du quotidien mexicain La Jordana, Gloria Munoz Ramirez, qui a passée 7 ans au Chiapas parmi les communes de l’EZLN avant d’écrire ce qui est sans doute le meilleur bouquin jamais écrit sur le sujet: « EZLN 20 et 10, le feu et la parole » (éditions Nautilus, traduit en français, 2004)…

Extrait:

« Les villages ont réalisé que les projets que le gouvernement donnait aux communautés n’étaient jamais décidés par les gens, le gouvernement ne demandait jamais ce que les gens pensaient et voulaient faire. Le gouvernement ne veut pas adresser les besoins des villages; il ne désire que se maintenir lui-même. De là est née l’idée que nous devions imposer notre volonté, que nous devions être respectés et que nous devions faire quelque chose de façon à ce que ce que le peuple désire soit pris en considération. Le gouvernement nous traite comme si nous ne pouvons pas penser […] Nous avons déjà une manière de mettre les choses en pratique en premier lieu et ensuite de développer la théorie. Et c’est comme cela que cela s’est passé, après la trahison, après que les partis politiques et le gouvernement aient refusé de reconnaître les indiens, nous avons commencé à regarder comment nous pourrions faire les choses nous-mêmes. En pratique, nous avons formé les communes autonomes et ensuite nous avons pensé à l’association des communes autonomes qui deviendraient les précurseurs des comités du bon gouvernement […] Chaque municipalité a des problèmes différents auxquels elle doit faire face. Il y a des communes qui progressent plus rapidement que d’autres, mais quand elles se rencontrent et commencent à parler du comment résoudre les problèmes, ceci mène à former une nouvelle structure: les comités de bon gouvernement […] Nous montrons au pays et au monde que nous pouvons parfaitement développer une vie meilleure; vous pouvez le faire sans la participation du mauvais gouvernement. Les progrès dans les domaines de la santé, de l’éducation, du commerce, sont des projets  que nous menons avec la société civile nationale et internationale, parce qu’ensemble, nous bâtissons ce que nous pensons être bon pour les gens. Pourquoi le peuple mexicain et les peuples d’autres nations nous soutiennent-ils ? Nous pensons que c’est parce qu’ils réalisent que nous ne pensons pas qu’à nous; nous disons simplement que tous les gens peuvent planifier et décider de leur propre économie et du comment leur gouvernement se doit d’être et nous travaillons en pratique quotidiennement (depuis 1994…) avec cette forme de gouvernement. »

 ~ Commandant Insurgé Moisés ~

Nous encourageons le plus de monde possible à lire ce livre. Nous l’avons dit ici et le redirons sans cesse: Cessons notre arrogance et apprenons des mouvements de lutte et d’organisation sociale des populations natives américaines du nord et du sud. Nous avons beaucoup à apprendre et à adapter certes à nos vies occidentales, mais les principes fondamentaux demeurent.

Ya Basta !

= Résistance 71 =

 

D’anciens zapatistes dans l’Autre Campagne

 

15 février 2007, par Gloria Muñoz Ramírez

 

url de l’article original en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/D-anciens-zapatistes-dans-l-Autre

 

Un long détour pour revenir au point départ

Forêt Lacandone, Chiapas.

Plus de dix ans après avoir quitté l’EZLN, par lassitude ou pour pouvoir bénéficier des aides du gouvernement, des indigènes reprennent aujourd’hui la lutte, non plus comme membres des bases de soutien zapatistes mais en adhérant à l’Autre Campagne. Douze communautés de la région de la forêt qui fait frontière avec le Guatemala s’organisent pour participer à La Otra lancée par les zapatistes. Bon nombre des familles de ces communautés appartenaient à l’EZLN il y a plus de vingt ans : elles ont participé à la guerre de 1994, puis, « lassées » et « par peur de mourir », elles ont fini par accepter les tôles, les vaches et les rouleaux de fil de fer que le gouvernement leur offrait à condition qu’ils abandonnent l’organisation.

Aujourd’hui, ces indigènes disent qu’ils se sentent « humiliés et trahis, furieux devant les mensonges du gouvernement mexicain ». C’est là que l’on voit l’efficacité du travail politique de l’EZLN, qui suit jour après jour tout ce qui se passe dans la région, car l’Autre Campagne leur a permis de trouver leur place pour poursuivre la lutte.

Victor Gómez Méndez, de la communauté Vicente Guerrero, mandataire des communautés qui adhèrent aujourd’hui à La Otra, nous explique sa trajectoire et ses démêlées avec le gouvernement. « En 1984, un an à peine après la création de l’organisation zapatiste dans la forêt, j’ai été recruté. Tout mon village était zapatiste. Après dix ans d’entraînement, arriva le 1er janvier 1994. Moi, j’étais milicien. Une fois la guerre terminée, la lutte a pu se poursuivre de manière pacifique, avec la politique, quoi, mais le gouvernement nous a trahis. »

« C’est après que j’ai fait une erreur, admet-il. Mon village n’était plus organisé, les habitants ont cessé d’être zapatistes. Nous nous sommes lassés. Le gouvernement s’en est rendu compte et il a commencé à parler de projets. On nous a chopés un par un pour nous proposer des projets, des plaques de tôle, des crédits pour le bétail et puis des logements, des services de santé, une route, une école, et ainsi de suite. À l’époque, il y avait quatorze personnes dans ma communauté qui résistaient comme moi, qui n’acceptaient rien du gouvernement, mais des conflits ont commencé entre ceux qui restaient zapatistes et ceux qui se sont rangés avec le gouvernement et c’est comme ça que l’organisation s’est effondrée dans le village. Nous sommes tous parents dans la communauté, cousins, frères et sœurs, neveux, nièces, mais nous avons fini par être divisés. C’était ce que voulait le gouvernement. Je vous parle de 1997, après le massacre d’Acteal. Pour tout dire, moi, j’étais fatigué et je me suis mis à penser que le gouvernement allait nous donner tout ce qu’il promettait comme il s’était engagé à le faire à San Andrés. »

Victor poursuit en décrivant le modus operandi du gouvernement : « Il a envoyé des employés de Sedesol, qui recrutent quelqu’un qui devient leur bras droit dans la communauté. Après, ce quelqu’un a désigné ceux qui étaient susceptibles de se laisser convaincre et il a commencé à faire du porte-à-porte, maison par maison, en disant à tout le monde que le gouvernement allait tout nous donner. » Pourquoi Victor s’est-il laissé convaincre ? « Nous avons pensé que l’EZLN allait décliner, qu’elle allait être anéantie, l’armée a été jusqu’à nous bombarder. Maintenant, je me rends compte qu’il n’en a rien été et que l’EZLN a résisté en tant qu’organisation. Quand nous nous sommes rangés du côté du gouvernement, on nous a dit qu’il fallait appartenir à une organisation pour pouvoir demander du bétail, la Jotzotzil Maya, celle du gouvernement, pas la Jotzotzil indépendante. Il a fallu attendre presque dix ans pour qu’ils nous donnent une vache par famille, vingt vaches au total, quoi. Après, nous avons demandé du fil de fer barbelé et on nous en a donné deux fois six rouleaux par famille, douze rouleaux et une vache par famille. Il y avait plus de barbelé que de vaches. »

« Beaucoup de temps s’était écoulé, et nous, nous avions beaucoup coopéré pendant tout ce temps. Tous comptes fait, nous sortions perdants dans cette histoire, parce que nous avions beaucoup dépensé en voyages pour leur projet, on n’arrêtait pas de nous balader. Finalement, nous en avons eu assez et on nous a proposé des programmes de production Sedesol, de l’argent pour semer du maïs, des haricots et des bananes. On nous donnait 500 pesos par hectares. Ça n’a pas marché non plus. »

« Arrivés là, nous avons commencé à en parler dans la communauté. Nous nous sommes dit que tout ça ne menait nulle part et que le gouvernement ne faisait rien pour nous. Alors, nous avons décidé de ne plus rien accepter de lui et de recommencer à résister, tous unis, sans qu’il n’y ait ni partisans du PRI ni zapatistes, et nous en étions là quand nous avons pris connaissance de la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone. »

En ce qui concerne la façon dont le gouvernement les avait convaincus, il ajoute : « La première chose que l’on doit faire, c’est de cesser d’être zapatiste, tout ça est consigné par écrit. » Victor reconnaît que les hommes ont recommencé à boire de l’alcool. « C’est vrai, on buvait et les compañeras s’en ressentaient beaucoup parce que les problèmes ont tout de suite commencé. L’alcool détruit un foyer, c’est logique. Mais c’est difficile d’être zapatiste. Moi, j’étais fatigué des marches, des tours de garde, de la surveillance. Mais, en dehors de la fatigue, il y a aussi la peur de mourir. »

Depuis 1998, ils ont cessé de prendre part aux projets gouvernementaux. « Nous avons refusé les programmes qu’on propose famille par famille, mais nous avons accepté la route parce que nous pensions que ce serait bon pour pouvoir vendre nos produits. Pendant toutes ces années, le gouvernement a continué de nous proposer toute sorte de choses et quand il voyait que nous refusions les aides, il augmentait ses propositions, comme des logements dignes, etc., mais on refusait de rentrer dans son jeu, jusqu’au moment où nous nous sommes aperçus que le gouvernement ne cherchait pas à résoudre nos problèmes. »

Il raconte aussi comment la communauté a accueilli la Sixième Déclaration. « Nous avons d’abord retrouvé la théologie indienne et notre manière de fonctionner en tant que peuple ; quand nous avions quitté l’EZLN, nous avions aussi délaissé l’Église, parce que nous étions en pleine ivrognerie. Nous étions en pleine réorganisation quand les compañeros zapatistes sont arrivés pour expliquer le travail de l’Autre Campagne, comme ils le faisaient dans chaque communauté. Ils nous ont demandé ce que nous voulions faire, adhérer en tant que zapatiste ou comme adhérents à titre personnel. »

Aujourd’hui, des familles de Pacayal, de Matzam, de Santo Domingo, de San Mateo, de Nueva Tenejapa, de San Andrés, de Salto de Agua, de Montecristo, de San Pedro, de Nuevo Huixtán, de Jerusalén et de Vicente Guerrero ont adhéré à l’Autre Campagne. Les zapatistes avaient laissé des copies de la Sixième Déclaration dans les villages. « J’ai reçu un paquet de copies et je les ai distribuées à tout le monde dans la région Sud-Est Frontière. » Dans chaque village, les habitants ont épluché son contenu.

« Pendant trois mois, nous avons tenu des assemblées communautaires pour nommer un représentant qui fasse le relais avec les zapatistes. Dans un des votes, c’est moi qui ai été désigné. Alors, en tant que délégué, je suis allé voit le Comité clandestin. On m’a reçu en me disant : Compa, on allait venir dans votre communauté, mais c’est très bien que tu te sois levé si tôt pour venir, toi. »

Victor disait qu’il s’attendait à un tel accueil, même après avoir quitté l’EZLN. « Nous savions qu’ils nous recevraient les bras ouverts. Il y a bien quelques problèmes avec les compañeros qui n’ont jamais abandonné la résistance, mais nous en parlons et nous essayons de voir comment faire pour être unis, même sans que nous redevenions des bases de soutien. »

Il parle de son nouvel engagement : « Avant tout, l’unité et la prise de conscience. Des communautés qui étaient dans le programme Procede du gouvernement sont en train d’en sortir ; pas parce qu’elles en auraient reçu l’ordre, mais parce qu’elles ont pris conscience de la situation. On sort d’années d’humiliation de la part du gouvernement, de mensonges, c’est pour ça que ceux qui ont décidé comme moi d’adhérer à La Otra ont aussi décidé de continuer à résister. Par exemple, nous allons refuser de payer les factures d’électricité, parce que c’est trop cher. Trois communautés ont déjà conclu un accord là-dessus et d’autres y réfléchissent. »

« Nous savons qu’il faut soutenir d’autres luttes, comme celles d’Atenco et d’Oaxaca, et que la lutte est au niveau du Chiapas, au niveau national et même international. Nous ne sommes plus seuls. Maintenant, il faut tous nous tenir les coudes. Le gouvernement doit comprendre que nous sommes redevenus zapatistes, mais en tant qu’adhérents à l’Autre Campagne, cette fois. Nous n’allons pas nous laisser abuser par le Procede, ce programme détruit la paysannerie. »

Victor pense que la division créée par le gouvernement peut être inversée. « Nous allons de l’avant, nous nous unissons toujours plus. Pendant toutes ces années, nous nous sommes rendu compte des tromperies. Bon, pas tout le monde, il y en a qui préfère être aveugles. Pendant les dix ans que nous avons passés en dehors de l’EZLN, le gouvernement n’a rien changé et nous sommes dans une situation pire qu’avant. Je suis très en colère et je sais que c’est pareil pour tout le monde, on est furieux. » Il pense que les gens doivent décider s’ils veulent être « simplement zapatiste » ou seulement dans l’Autre Campagne. « Chacun selon sa conscience, mais sans être divisés. Nous voulons le changement au Mexique, mais sans nous séparer des autres. »

Gloria Muñoz Ramírez

Traduction par Ángel Caído d’un article paru dans le numéro 118 de la revue mexicaine Ojarasca, livraison de février 2007.