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La voie du peuple: Une bonne partie de la solution au marasme étatique fut posée par la Commune de 1871… Actualisons son héritage !

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Des anarchistes et de la Commune de Paris

 

Joël Delhom

 

Mars 1996

 

Source:
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/pariscommune/anarsetcommune.html

 

Communication présentée au Colloque national du 125e anniversaire de la Commune de Paris

Université de Perpignan – 28-30 mars 1996. Les Actes paraîtront prochainement.

L’idée que la Commune de Paris a fait l’objet de diverses tentatives de récupération idéologique est tellement répandue que personne ne se soucie plus d’en vérifier le bien-fondé. Si La Guerre civile en France, rédigée par Karl Marx en 1871, constitue bien un revirement par rapport aux écrits antérieurs de l’auteur et réactualise certaines conceptions trop étatistes du Manifeste communiste de 1848[ (1)], il n’en va pas de même des analyses de Michel Bakounine et des continuateurs de sa pensée. Leurs réflexions sur la révolution parisienne étant largement méconnues, nous proposons ici une approche diachronique, non exhaustive, de textes produits par quelques-uns des plus éminents représentants de l’anarchisme, entre les années 1870 et 1930.

Il faut d’abord préciser que, d’un point de vue doctrinal, les Communes provinciales et parisienne n’ont pas pris les théoriciens anarchistes au dépourvu. Le Suisse James Guillaume (1844-1916) avait écrit en 1870 Une Commune sociale, où il présentait la thèse d’une commune libre à l’état initial. Avant lui, en 1865, puis à nouveau en 1868, Michel Bakounine (1814-1876) faisait de la commune autonome, définie comme la fédération des associations ouvrières de production agricole et industrielle, « la base de toute organisation politique d’un pays »[ (2)]. Il réaffirmait ainsi le principe fédératif, auquel Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) avait consacré un ouvrage en 1863. A l’Etat centraliste, unitaire, bureaucratique et militariste devaient se substituer les fédérations libres des communes, des provinces, des régions et des nations, organisées « de bas en haut et de la circonférence au centre », ayant pour objet l’administration des services publics et non le gouvernement. Cette organisation politique reposait sur l’élection au suffrage universel direct des fonctionnaires et des représentants, investis de mandats impératifs, responsables et révocables à tout moment. Bakounine avait même imaginé ce que devait être la commune en pleine période insurrectionnelle :

« Pour l’organisation de la Commune, la fédération des barricades en permanence et la fonction d’un Conseil de la Commune révolutionnaire par la délégation d’un ou deux députés par chaque barricade, un par rue, ou par quartier, députés investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Le Conseil communal ainsi organisé pourra choisir dans son sein des comités exécutifs, séparés pour chaque branche de l’administration révolutionnaire de la Commune »[ (3)].

Postulant la vitalité révolutionnaire des masses, cette conception anti-étatique, impliquait une condamnation définitive du socialisme « autoritaire » des jacobins et des blanquistes, soupçonnés de vouloir imposer une nouvelle centralisation de type dictatorial. Après avoir affirmé que ces deux groupes étaient devenus socialistes par nécessité, non par conviction, et que le socialisme était pour eux un moyen et non le but de la Révolution, Bakounine concluait : « Donc le triomphe des jacobins ou des blanquistes serait la mort de la Révolution. Nous sommes les ennemis naturels de ces révolutionnaires, futurs dictateurs, réglementateurs et tuteurs de la révolution […] »[ (4)]. Il pressentait donc le conflit qui allait diviser les communards deux ans plus tard. Bakounine estimait, en outre, que les révolutions ne pouvaient réussir qu’à condition d’être à la fois politiques et sociales et d’entraîner les masses des campagnes aussi bien que celles des villes dans un mouvement fédératif s’étendant au-delà des frontières. Lucide, il entrevoyait encore une des causes de l’échec de la Commune de Paris : « Mais restant isolée, aucune commune ne pourra se défendre. Ce sera donc une nécessité pour chacune de propager la révolution au-dehors, de soulever toutes les communes voisines et, à mesure qu’elles se soulèveront, de se fédéraliser avec elles pour la défense commune »[ (5)].

Arthur Lehning a montré que Bakounine s’attendait à une révolte sociale en France, en province d’abord, à Marseille et à Lyon principalement[ (6)]. Le révolutionnaire chevronné avait senti, dès juillet 1870, qu’elle serait la conséquence de la défaite contre les Prussiens et il exhortait les Internationaux à s’y préparer. Dans sa Lettre à un Français sur la crise actuelle (septembre 1870, 43 p.), Bakounine refusait toute collaboration avec un gouvernement de défense nationale qui ne pouvait avoir d’autre but que le maintien de l’ordre ; il préconisait de continuer la guerre, tout en menant une révolution sociale contre le régime républicain bourgeois. Contrairement aux hommes de la Première Internationale, aux blanquistes et aux jacobins, l’anarchiste russe craignait que la question nationale ne supplante la question sociale, car il voyait dans l’affaiblissement de l’Etat une opportunité pour la révolution. « Il est évident, écrit A. Lehning, que Bakounine fut seul, parmi les révolutionnaires de l’Internationale, à envisager ainsi la situation politique et les perspectives révolutionnaires »[ (7)].

La participation de Bakounine à la tentative avortée de soulèvement de Lyon (septembre 1870) est suffisamment connue pour ne pas y revenir ici[ (8)]. Si son action directe sur les événements fut très réduite, on ne peut nier, en revanche, l’influence globale de ses idées communalistes et fédéralistes qui imprègnent les proclamations de la Commune de Paris.

Voyons maintenant quel a été, a posteriori, le jugement de Bakounine sur l’insurrection. Dès avril 1871, il estime que « ce qui donne de la valeur à cette révolution, c’est précisément qu’elle a été faite par la classe ouvrière ». Juste après l’écrasement de la Commune, le 10 juin, il écrit une lettre à son ami James Guillaume où il énonce une ligne de conduite que suivront avec plus ou moins de fidélité les anarchistes de l’époque : « nous ne devons pas diminuer le prestige de ce fait immense, la Commune, et nous devons défendre à outrance, dans ce moment, même les jacobins qui sont morts pour elle »[ (9)].

Quelques jours plus tôt, Bakounine avait effectivement commencé sa défense de la Commune, qui sera publiée après sa mort dans une version très libre par Elisée Reclus (1878) et réimprimée ensuite sous le titre La Commune de Paris et la notion de l’Etat. On peut y lire : « Je suis un partisan de la Commune de Paris, […] surtout parce qu’elle a été une négation audacieuse, bien prononcée, de l’Etat », et aussi que Paris a porté « un coup mortel aux traditions politiques du radicalisme bourgeois ». La Commune est ainsi analysée comme la première concrétisation révolutionnaire du socialisme anti-étatique, auquel elle a donné « une base réelle »[ (10)]. Par conséquent, sa valeur ressortit davantage à sa signification idéologique qu’à ses réalisations concrètes.

Dans La Commune de Paris et la notion de l’Etat, Bakounine a donc cherché à justifier l’échec des communards et à exprimer sa propre opinion critique sans jamais accabler les révolutionnaires[ (11)]. Si la Commune, explique-t-il, n’a même pas élaboré théoriquement un programme radical, c’est en raison du faible nombre de socialistes (quatorze ou quinze). Ceux-ci ont fait ce qu’ils pouvaient, mais les circonstances étaient défavorables : il leur fallait mener une double guerre contre les Prussiens et les Versaillais, en plus d’une « lutte journalière contre la majorité jacobine ». Bakounine exprime des regrets : « pour combattre la réaction monarchique et cléricale, ils [les socialistes convaincus] ont dû, oubliant et sacrifiant eux-mêmes les premières conditions du socialisme révolutionnaire, s’organiser en réaction jacobine », mais il se démarque résolument de ceux qui leur reprochent de n’avoir pas été assez radicaux[ (12)]. En effet, pour éviter que la Commune ne devienne une révolution politique, Varlin et les siens ont préféré laisser l’initiative au peuple plutôt qu’imposer leurs propres personnalités. Ainsi, à la conception des « communistes autoritaires » d’une révolution décrétée et dirigée d’en haut, qui aboutit « au rétablissement de l’esclavage politique, social, économique des masses » au moyen de l’Etat, Bakounine oppose les vertus bienfaisantes de « l’action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires », qui exprime la diversité des intérêts, des aspirations, des volontés et des besoins. La révolution sociale, assure-t-il, doit chercher à détruire « une fois pour toutes, la cause historique de toutes les violences, la puissance et l’existence même de l’Etat ». C’est ce qu’ont essayé de faire les Parisiens.

Il est remarquable que Bakounine ait aussi fait l’éloge des jacobins de la Commune, qui, dit-il, furent « capables de sacrifier et leur unité et leur autorité bien-aimées aux nécessités de la Révolution. » Il rétablit ainsi habilement l’équilibre : les deux camps ayant été contraints de renoncer en partie à leur idéal, aucun ne peut prétendre l’avoir emporté sur l’autre ou avoir davantage sacrifié à la révolution. L’anarchiste voit dans les jacobins des « héros, les derniers représentants sincères de la foi démocratique de 1793 », et les oppose aux républicains tels que Gambetta, qui ont « livré la France populaire aux Prussiens, et plus tard à la réaction indigène ». Ce sont donc les hommes que Bakounine salue, abstraction faite de leur idéologie, ceux qui se montrèrent dévoués à la cause révolutionnaire jusqu’au sacrifice suprême, en particulier Delescluze, « une grande âme et un grand caractère ». Ils sont décrits comme des individus poussés malgré eux vers le socialisme, « invinciblement entraînés par la force irrésistible des choses, par la nature de leur milieu, par les nécessités de leur position, et non par leur conviction intime ». Tenaillés par une « lutte intérieure » qui eut pour conséquence d’entraver l’action de la Commune, les jacobins portent ipso facto une grande part de responsabilité dans son échec. Mais, magnanime, Bakounine, ne peut se résoudre à les condamner :

« Delescluze et bien d’autres avec lui signèrent des programmes et des proclamations dont l’esprit général et les promesses étaient positivement socialistes. Mais comme, malgré toute leur bonne foi et toute leur bonne volonté, ils n’étaient que des socialistes bien plus extérieurement entraînés qu’intérieurement convaincus, comme ils n’avaient pas eu le temps, ni même la capacité, de vaincre et de supprimer en eux-mêmes une masse de préjugés bourgeois qui étaient en contradiction avec leur socialisme récent, on comprend que, paralysés par cette lutte intérieure, ils ne purent jamais sortir des généralités, ni prendre une de ces mesures décisives qui eussent rompu à jamais leur solidarité et tous leurs rapports avec le monde bourgeois.

Ce fut un grand malheur pour la Commune et pour eux ; ils en furent paralysés et ils paralysèrent la Commune ; mais on ne peut pas le leur reprocher comme une faute. Les hommes ne se transforment pas d’un jour à l’autre, et ne changent ni de nature ni d’habitudes à volonté. Ils ont prouvé leur sincérité en se faisant tuer pour la Commune. Qui osera leur en demander davantage?

Ils sont d’autant plus excusables que le peuple de Paris lui-même, sous l’influence duquel ils ont pensé et agi, était socialiste beaucoup plus d’instinct que d’idée ou de conviction réfléchie »[ (13)].

La cruauté de la répression et le courage dont firent preuve les insurgés ne pouvaient qu’inciter le vieux combattant à de la bienveillance.

Début avril 1871, l’anarchiste jurassien James Guillaume tenait, lui aussi, l’anti-étatisme pour la caractéristique majeure de la révolution parisienne :

« La révolution de Paris est fédéraliste […]. Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon […] est avant tout la négation de la Nation et de l’Etat […]. Il n’y a plus d’Etat, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité ; il n’y a que la force collective résultant de la fédération des groupes […]. L’Etat centralisé et national n’existant plus, et les Communes jouissant de la plénitude de leur indépendance, il y a véritablement an-archie« [ (14)].

Après la Semaine sanglante, deux acteurs de la Commune qui s’en firent les historiens, Arthur Arnould (1833-1895) et Gustave Lefrançais (1826-1901), partageaient le même point de vue que Bakounine et Guillaume. Ainsi, Arnould écrivait-il en 1872-1873 : « Pas d’Unité ! – Pas de Centralisation ! – Pas de Pouvoir fort ! – L’Autonomie du Groupe et l’Union des Groupes autonomes. Ces paroles, ce sont celles que la Commune vint proclamer à son tour pour la première fois, en essayant de les faire passer dans les faits ». Plus loin, il renchérissait :

« Le 18 mars, le peuple rompit définitivement avec la vieille tradition monarchique et jacobine, également affolée d’unité, également intoxiquée de l’idée empoisonnée d’un Pouvoir fort. Le 18 mars, le peuple déclara qu’il fallait sortir du cercle vicieux, couper le mal dans sa racine, non plus changer de maître, mais cesser d’avoir des maîtres, et avec une admirable vision de la vérité, du but à atteindre, des moyens qui pouvaient y conduire, il proclama l’autonomie de la Commune et la fédération des communes » [(15)].

  1. Lefrançais, encore plus radical, affirmait en 1871 que la Commune « n’avait pas seulement pour but de décentraliser le pouvoir, mais de faire disparaître le pouvoir lui-même »[ (16)].

D’une manière générale, les anarchistes de cette première époque se retrouvent dans l’aspiration à l’émancipation et à l’égalité sociale des insurgés ; ils partagent leur haine de l’Etat, de l’Eglise, de l’armée et du capital. Par son caractère collectiviste, fédéraliste et le recours à la démocratie directe, la Commune constitue pour eux, la première révolution authentiquement socialiste et prolétarienne. D’où un parti pris de montrer ce qui a uni les communards – leur désir de transformation sociale, leur courage – plutôt que ce qui les a divisés – leurs divergences doctrinales. Lors de son VII[e] Congrès universel (Bruxelles, septembre 1874), l’Internationale « antiautoritaire » adressa à tous les ouvriers un manifeste d’inspiration bakouninienne qui fait référence à la Commune (la troisième des quatre parties y est consacrée)[ (17)]. Ce texte, signé pour le Congrès par les secrétaires Adhémar Schwitzguebel et J. N. Demoulin, est totalement vierge de critiques. Cet esprit de conciliation est encore perceptible en 1897 dans un article de la célèbre propagandiste Louise Michel (1830-1905), où elle déclare : « A la Commune, majorité révolutionnaire, minorité socialiste, reconnaissant enfin le néant des discussions théoriques pures, s’étaient tendu la main et chacun, pour mourir, avait rejoint son quartier » [(18)].

Toutefois, l’éloignement dans le temps et peut-être le contexte idéologique d’opposition-concurrence entre marxistes et anarchistes[ (19)], a aussi permis l’émergence d’un discours plus ouvertement critique une dizaine d’années après l’événement. En 1880, le géographe Elisée Reclus (1830-1905), lui-même acteur de la Commune, a ainsi pu affirmer : « Jusqu’à maintenant, les communes n’ont été que de petits Etats, et même la Commune de Paris, insurrectionnelle par en bas, était gouvernementale par en haut, maintenait toute la hiérarchie des fonctionnaires et des employés. Nous ne sommes pas plus communalistes qu’étatistes, nous sommes anarchistes… » [(20)]. Pour éviter toute confusion, le congrès annuel de la Fédération jurassienne à la Chaux-de-Fonds, en octobre 1880, précisa donc ce qu’il entendait par la « commune », la cellule de base de la société future :

« Les idées émises sur la commune peuvent laisser supposer qu’il s’agit de substituer à la forme actuelle de l’Etat, une forme plus restreinte, qui serait la commune. Nous voulons la disparition de toute forme étatiste, générale ou restreinte, et la commune n’est pour nous que l’expression synthétique de la forme organique des libres groupements humains«  [(21)].

Le théoricien du communisme libertaire Pierre Kropotkine (1842-1921), s’est exprimé à la même époque dans deux articles complémentaires, « La Commune de Paris » (1881) et « Le gouvernement révolutionnaire » (1880-82). Avec les commentateurs de la première période, il convient que, « sous le nom de Commune de Paris, naquit une idée nouvelle, appelée à devenir le point de départ des révolutions futures » et qu’en raison des circonstances « la Commune de 1871 ne pouvait être qu’une première ébauche ». Il pense même qu’elle serait devenue une véritable révolution sociale si elle avait vécu. Cependant, Kropotkine en énonce les faiblesses sans le moindre artifice oratoire :

« […] elle n’osa se lancer entièrement dans la voie de la révolution économique ; elle ne se déclara pas franchement socialiste, ne procéda ni à l’expropriation des capitaux ni à l’organisation du travail ; ni même au recensement général de toutes les ressources de la cité. Elle ne rompit pas non plus avec la tradition de l’Etat, du gouvernement représentatif, et elle ne chercha pas à effectuer dans la Commune cette organisation du simple au complexe qu’elle inaugurait en proclamant l’indépendance et la libre fédération des Communes »[ (22)].

Comme c’était « une période transitoire, alors que les idées de socialisme et d’autorité subissaient une modification profonde », le peuple s’est laissé aller au « fétichisme gouvernemental »[ (23)] et :

« Enfermés à l’Hôtel-de-Ville, avec mission de procéder dans les formes établies par les gouvernements précédents, ces révolutionnaires ardents, ces réformateurs se trouvèrent frappés d’incapacité, de stérilité. Avec toute leur bonne volonté et leur courage, ils n’ont pas même su organiser la défense de Paris. Il est vrai qu’aujourd’hui on s’en prend pour cela aux hommes, aux individus ; mais ce ne sont pas les individus qui furent la cause de cet échec, c’est le système appliqué »[ (24)].

Kropotkine critique le système représentatif adopté par la Commune comme étant intrinsèquement inopérant, en situation révolutionnaire, pour guider les masses vers le but à atteindre : « La solution pratique ne se trouvera, ne se précisera que lorsque le changement aura déjà commencé : elle sera le produit de la révolution elle-même, du peuple en action, ou bien elle ne sera rien, le cerveau de quelques individus étant absolument incapable de trouver ces solutions qui ne peuvent naître que de la vie populaire ». Le suffrage universel, explique-t-il, éloigne de la population la minorité qui a les idées nettes et stérilise son action :

« Ces hommes, qui seraient si nécessaires au milieu du peuple, et précisément dans ces journées de révolution, pour semer largement leurs idées, pour mettre les masses en mouvement, pour démolir les institutions du passé, se trouvent cloués là, dans une salle, discutant à perte de vue, pour arracher des concessions aux modérés, pour convertir des ennemis, tandis qu’il n’y a qu’un seul moyen de les amener à l’idée nouvelle, c’est de la mettre à exécution »[ (25)].

Le système gouvernemental, fût-il révolutionnaire, conduit progressivement aux luttes intestines entre factions jalouses de leurs pouvoirs et à la tentation dictatoriale, donc à l’affaiblissement de la révolution elle-même. Gouvernement et révolution, conclut Kropotkine, sont incompatibles : « une vie nouvelle demande des formes nouvelles » et « en dehors de l’anarchie, il n’y a pas de révolution »[ (26)].

Il insiste aussi sur ce qu’il croit être l’erreur stratégique fondamentale des communards, imputable à leur manque de maturité idéologique. Trop timorés, ceux-ci tombèrent, d’après lui, dans une certaine inconséquence :

« L’indécision régnait dans les esprits, et les socialistes eux-mêmes ne se sentaient pas l’audace de se lancer à la démolition de la propriété individuelle, n’ayant pas devant eux de but bien déterminé. Alors on se laissa berner par ce raisonnement que les endormeurs répètent depuis des siècles. – « Assurons-nous d’abord la victoire ; on verra après ce qu’on pourra faire. » S’assurer d’abord la victoire ! Comme s’il y avait moyen de se constituer en Commune libre tant qu’on ne touche pas à la propriété ! […] On cherchait à consolider d’abord la Commune en renvoyant à plus tard la révolution sociale, tandis que l’unique moyen de procéder était de consolider la Commune par la révolution sociale ! Il en arriva de même pour le principe gouvernemental. En proclamant la Commune libre, le peuple de Paris proclamait un principe essentiellement anarchiste ; mais, comme à cette époque l’idée anarchiste n’avait que faiblement pénétré dans les esprits, il s’arrêta à moitié chemin et, au sein de la Commune il se prononça encore pour le vieux principe autoritaire, en se donnant un Conseil de la Commune, copié sur les Conseils municipaux« [ (27)].

Kropotkine cherche à déterminer clairement les causes de l’échec de la Commune, afin d’en tirer les meilleurs enseignements pour l’avenir. N’oublions pas que l’on croit alors imminente la grande Révolution et que l’on en perçoit des signes avant-coureurs, en Espagne notamment[ (28)]. Kropotkine définit d’ailleurs dans ce sens l’utilité des commémorations annuelles du 18 mars :

« Ils [les prolétaires réunis ce jour-là dans les meetings] discutent l’enseignement qu’il faut tirer de la Commune de 1871 pour la prochaine révolution ; ils se demandent quelles étaient les fautes de la Commune, et cela non pour critiquer les hommes, mais pour faire ressortir, comment les préjugés sur la propriété et l’autorité qui régnaient en ce moment au sein des organisations prolétariennes, ont empêché l’idée révolutionnaire d’éclore, de se développer et d’éclairer le monde entier de ses lueurs vivifiantes. L’enseignement de 1871 a profité au prolétariat du monde entier et, rompant avec les préjugés anciens, les prolétaires ont dit clairement et simplement, comment ils entendent leur révolution. Il est certain désormais que le prochain soulèvement des Communes ne sera plus simplement un mouvement communaliste. Ceux qui pensent encore qu’il faut établir la Commune indépendante et puis, dans cette Commune, faire essai de réformes économiques, sont débordés par le développement de l’esprit populaire. C’est par des actes révolutionnaires socialistes, en abolissant la propriété individuelle, que les Communes de la prochaine révolution affirmeront et constitueront leur indépendance« [ (29)].

Kropotkine met aussi l’accent sur un autre aspect fondamental de l’insurrection parisienne : l’abîme creusé entre bourgeois et prolétaires par la cruauté de la répression[ (30)]. Déjà en 1874, l’Internationale bakouniniste avait affirmé que les massacres et les déportations avaient rendu impossible toute conciliation entre ces deux classes irrémédiablement opposées[ (31)]. La même année, Gustave Lefrançais avait aussi pu noter : « Le caractère principal, en effet, du mouvement du 18 mars, c’est que ce mouvement aura été le point de départ d’une rupture complète et sans retour possible d’avec les divers partis politiques qui, à différents titres, avaient eu jusqu’alors la prétention de représenter la révolution »[ (32)]. Alors que les républicains radicaux avaient su gagner le soutien d’un grand nombre d’ouvriers sous l’Empire, le peuple pouvait maintenant constater que les antagonismes de classes sont irréductibles. L’anarchiste français Jean Grave (1854-1939) a clairement expliqué le lien qui unissait la Commune aux aspirations républicaines :

« Le mouvement qui, à Paris, avait abouti à la Commune, était dû, cela ne fait aucun doute, à un besoin de réaliser les espérances contenues dans le mot République. Car, à cette époque, République signifiait plus qu’un changement politique, signifiait, aussi, un changement économique quelconque, certainement plus de bien-être pour tous. Par quels moyens ces améliorations devaient-elles s’opérer ? Par quelles transformations devait passer l’Etat social pour produire ces résultats ? Cela, il faut l’avouer, très peu, dans ce que l’on est convenu d’appeler la « masse », en avaient une idée, et s’en étaient préoccupés. Et, parmi ceux qui la menaient, ils étaient peu ceux qui avaient quelques idées nettes là-dessus. […] Ce que les autres [les républicains] n’avaient su – ou voulu – faire, la Commune le ferait ! »[ (33)].

Comme le suggère le cas de l’Espagne, il est problable que le souvenir de la barbarie de la répression versaillaise ait joué un rôle, conscient ou inconscient, dans le basculement d’une partie du mouvement anarchiste vers le terrorisme.

  1. Grave, qui avait dix-sept ans lorsqu’il vécut la Commune parisienne, en avait plus de soixante quand il rédigeait ses mémoires, entre 1914 et 1920. Il y déplore le manque total de sens révolutionnaire du Comité central de la Garde nationale, puis adresse le même reproche aux membres de la Commune, avant de souligner les divergences qui opposaient ces deux groupes :

« Mais s’ils furent honnêtes, les hommes du Comité Central furent loin d’être à la hauteur de la situation. Tout le temps qu’ils gardèrent le pouvoir ils ne surent prendre aucune des mesures qu’exigeait la situation […]. Beaucoup de ces mesures, il aurait été encore temps de les prendre lorsque fut nommée la Commune, mais, celle-ci, tout aussi incapable que le Comité Central, ne sut pas réparer les bêtises de son prédécesseur. […] Parmi elle, il y avait trop de vieux jacobins qui en étaient restés aux vieilles formules de 93, et qui croyaient qu’en imitant le jargon des révolutionnaires de cette époque ils allaient renouveler la société. La Commune discourut, parlementa, légiféra, mais ne sut faire oeuvre utile. Même ceux qui avaient compris que la question devait sortir de la politique pour devenir économique, n’eurent que des aspirations, des intuitions, rien de précis, capable de se transformer en faits »[ (34)].

Comme Kropotkine, J. Grave place donc la « question économique », autrement dit la collectivisation, au centre du débat sur le mouvement révolutionnaire parisien.

Hors d’Europe, un des plus illustres représentants de l’anarchisme latino-américain, l’intellectuel péruvien Manuel González Prada (1844-1918), voit lui aussi dans la sauvegarde de la propriété privée la principale faiblesse de la Commune. Dans un article publié probablement entre 1906 et 1910, il écrit :

« La Commune a commis l’erreur gravissime d’avoir été un mouvement politique plutôt qu’une révolution sociale ; et si elle n’était pas morte étouffée dans le sang, elle aurait peut-être sombré dans un coup d’Etat, comme il advint de la République de 48. Ses hommes, aussi redoutables et destructeurs qu’ils aient pu paraître aux habitants honnêtes, éprouvaient à l’égard des institutions sociales et de la propriété un respect véritablement bourgeois. N’osant pas provoquer une crise financière d’une ampleur colossale, ils se sont transformés en gardiens de la richesse entassée dans les banques, ils ont défendu ce Capital – inhumain et égoïste – qui excitait et lâchait contre eux la féroce soldatesque de Versailles » [(35)].

Et González Prada de conclure que la Commune, plus menaçante que dangereuse, a surtout péché par excès d’indulgence.

Après la Révolution russe, dans les années 1930, l’historien libertaire autrichien Max Nettlau (1864-1944) revient sur la dimension politique et porte des jugements encore plus sévères que les précédents[ (36)]. On peut estimer qu’ils sont excessifs ou injustes, puisque Nettlau va jusqu’à nier l’influence de l’esprit fédéraliste pour qualifier la Commune de « microcosme autoritaire », au sein duquel « il y avait des restes indélébiles de gouvernementalisme municipal, local, et une méfiance envers l’anarchisme. En somme, affirme l’auteur, de même qu’existait la théorie de l’Etat minimum, on croyait à la Commune minimum, gouvernée le moins possible, mais néanmoins gouvernée. Les libertaires qui combattaient avec ces communalistes furent attirés et à la fois repoussés par eux »[ (37)]. Cependant, ces appréciations ne sont pas dénuées d’intérêt quant au sujet qui nous occupe, le regard des anarchistes sur cette révolution. Elles sont d’autant plus pertinentes que Nettlau était un érudit qui avait connu personnellement bon nombre de militants de premier plan. « A cause de la fin héroïque de la Commune, écrit-il, ces faits furent souvent considérés comme secondaires par les libertaires qui les connurent pourtant bien et qui, du reste, pouvaient les contrôler de près au contact des nombreux réfugiés, à Genève par exemple ». D’après lui, chez Lefrançais, « l’antiétatisme était total » ; en revanche, Paul Brousse finit par se laisser absorber par le gouvernementalisme. Et l’historiographe poursuit :

« D’autres, comme Elisée Reclus (qui fut combattant et ardent partisan de la Commune et resta ami de ses défenseurs) ne se laissèrent pas séduire par le communalisme et devinrent toujours davantage des anarchistes clairvoyants. Louise Michel, la combattante la plus enthousiaste de la Commune, après avoir vu se développer les erreurs et l’autoritarisme chez ses meilleurs partisans, devint anarchiste […] quand elle put réfléchir à ce qu’elle avait vu. Une autre combattante, Victorine Rouchy, devint aussi une des premières anarchistes communistes de Genève. Bakounine ne fut pas absorbé, ni complètement fasciné par la Commune de Paris, comme tant d’autres dont le champ visuel resta limité par ce grand événement. En Italie et en Espagne on n’eut généralement pas cette limitation de vue, mais elle se fit ailleurs et, à mon avis, cela entraîna une certaine désagrégation de l’Internationale »[ (38)].

En ce qui concerne l’influence de la Commune sur l’Internationale, Nettlau fait ici référence au développement des sections de l’A.I.T. dans les deux pays latins, alors qu’ailleurs le mouvement s’affaiblissait. Il semble vouloir indiquer que les militants ouvriers y surent mieux tirer des enseignements de l’insurrection parisienne et se garder ainsi de la tentation purement politique du communalisme (cf. notre article sur la Fédération espagnole).

 

Loin de modifier les conceptions doctrinales des anarchistes, la Commune les a plutôt confirmées ou même renforcées. Cela est vrai à propos du pouvoir et de la propriété, mais aussi du parlementarisme et de l’antagonisme des classes, la cruauté de la répression ayant démontré aux travailleurs qu’ils n’avaient rien à attendre de la bourgeoisie, fût-elle républicaine, et que l’Etat – monarchie, empire ou république -, protègerait toujours les intérêts des privilégiés. L’essor et la radicalisation du mouvement libertaire au cours des deux décennies suivantes résultent, de manière indirecte, de l’échec de la révolution parisienne et de l’éclatement, peut-être prématuré, de l’Internationale[ (39)].

La Commune ayant été la preuve des « capacités ouvrières », comme aurait dit Proudhon, les anarchistes y ont logiquement vu la préfiguration d’une nouvelle forme d’organisation politique et sociale non étatique, fédéraliste, collectiviste, égalitariste et internationaliste. Mais ce n’est pas là une tentative d’appropriation idéologique. Tout de suite après les faits, les libertaires se sont employés à définir ce qui distinguait une véritable révolution anarchiste du communalisme, leurs critiques tournant autour de deux axes : l’un politique, suppression du pouvoir ; l’autre social, abolition de la propriété. Malgré ce point commun, on a pu constater qu’il n’y avait pas d’interprétation monolithique de la Commune, et encore moins de sacralisation, mais bien des appréciations différentes, dont la sévérité augmentait avec le temps. En somme, ni mythification, ni mystification de l’Histoire ; simplement liberté d’analyse.

Et aujourd’hui ? Difficile de dire ce que représente la Commune pour le mouvement anarchiste ou anarcho-syndicaliste. Pas un mythe, en tout cas. L’événement est salué pour ce qu’il est, « un jalon dans l’histoire de l’émancipation humaine », dont il faut savoir tirer les leçons[ (40)]. Certes, la Commune reste plutôt considérée comme la première révolution fondamentalement anti-étatiste, antiautoritaire, proudhonienne, porteuse de vraies transformations sociales et d’un immense espoir. André Nataf, par exemple, dans son livre La Vie quotidienne des anarchistes en France, analyse les mesures prises par la Commune comme étant « on ne peut plus libertaires dans l’ensemble ». Il écrit que l’« on réalise l’autogestion sans le savoir… » et affirme : « Mais, en 1871, qu’ont fait les ouvriers parisiens une fois au pouvoir ? Qu’ont-ils fait lorsqu’ils furent livrés à eux-mêmes ? Ils ont mis l’anarchisme en actes. D’instinct, leur action se situa du côté de Proudhon. Liberté, organisation de la vie économique et de la société du bas vers le haut, abolition de l’Etat… »[ (41)]. Mais, dans l’imaginaire collectif, un événement plus récent, la révolution espagnole de 1936, est probablement venu la détrôner.

Quoi qu’il en soit, pour un anarchiste ou un anarcho-syndicaliste, redonner vie à la Commune en restant fidèle à l’esprit qui l’animait, implique de lui faire quitter les chaires universitaires et les tables des colloques élitistes, pour la ramener là où elle a pris naissance et où elle conserve toute sa place, toute sa valeur exemplaire, toute sa modernité : dans les quartiers déshérités, au milieu des « exclus ». Là, nous ferons véritablement oeuvre éducative – à défaut d’être révolutionnaire – et nous démontrerons que la Commune peut encore nourrir notre action, questionner notre quotidien :

« D’ailleurs, écrivait Albert Ollivier il y a bientôt soixante ans, ce n’est pas en allant déposer des couronnes sur les tombes des communards, en allant discourir le long du mur des fédérés, que nous maintiendrons vivant l’esprit de la Commune. Trop facile de se donner de la majesté et un faux air de grandeur en allant s’incliner au-dessus des victimes ! La leçon est plus dure, elle exige davantage de nous. C’est par nos actes seuls que nous pourrons maintenir vivant l’esprit de la Commune, en quelque sorte la continuer »[ (42)].

Voilà le véritable défi que nous lancent les communards, n’en déplaise aux fossoyeurs !

 

1) Voir la « Préface à l’édition allemande de 1872 » du Manifeste du Parti communiste de Karl MARX et Friedrich ENGELS – Paris : Ed. Sociales, 1976, p. 75 ; l’introduction de Daniel Guérin, « Bakounine et Marx sur la Commune », in D. GUERIN : Ni Dieu ni Maître. Anthologie de l’anarchisme, tome II. – Paris : Maspero, 1976, p. 16-21, et l’extrait de La Guerre civile en France qu’il donne p. 28-33. Marx y célèbre « cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d’Etat moderne » et déclare : « La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’Etat parasite qui se nourrit de la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France » (p. 31-32). Un an auparavant, dans une lettre du 20 juillet 1870, le philosophe allemand écrivait à son ami Engels ces phrases déplorables : « Les Français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’Etat sera utile à la concentration de la classe ouvrière allemande. […] La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon », cité par Jean MAITRON : Le Mouvement anarchiste en France, tome I. – Paris : Gallimard, 1992 (col. Tel ; 196), p. 54, note 39.

2) Dans les textes qui constituent les statuts et le programme de sa Société (ou Fraternité) internationale révolutionnaire, en particulier le Catéchisme révolutionnaire (1865), puis dans le programme de l’organisation secrète des Frères internationaux (1868). Cf. GUERIN : Ni Dieu ni Maître, tome I. – Paris : Maspero, 1974, p. 169 sq., notamment p. 190-191 et 224-225.

3) Ibid., p. 224-225.

4) Ibid., p. 223.

5) Ibid., p. 183.

6) Arthur LEHNING : « Michel Bakounine. Théorie et pratique du fédéralisme anti-étatique en 1870-1871 », in 1871. Jalons pour une histoire de la Commune de Paris ; publié ss. la dir. de Jacques Rougerie, avec la collaboration de Tristan Haan, Georges Haupt et Miklos Molnar. – Paris : PUF, 1973, p. 455-473.

7) Ibid., p. 460. Le Conseil général londonien, y compris Karl Marx, pensait que la paix républicaine faciliterait l’organisation de la classe ouvrière et était donc hostile à tout soulèvement. Le Conseil fédéral parisien, y compris Eugène Varlin, opta quant à lui pour la guerre avant la révolution dans sa circulaire aux Internationaux de province.

8) Cf. LEHNING, op. cit. et Jeanne GAILLARD : Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871. – Paris : Flammarion, 1971, 186 p. (col. Questions d’histoire ; 26).

9) Cité par LEHNING, op. cit., p. 468-469.

10) In GUERIN, op. cit., t. II, p. 21. Notre analyse de La Commune de Paris et les citations renvoient aux p. 21-28.

11) L’historien Max Nettlau a noté que Bakounine avait pris la défense de la Commune « et celle de tout le socialisme contre Mazzini qui l’avait outragée. La défense de la Commune procura à Bakounine de nombreuses relations en Italie et l’Internationale fut enfin profondément implantée dans ce pays, conquis à fond par les idées du collectivisme anarchiste et par la tactique préconisée par Bakounine, et en août 1872, la Fédération italienne fut créée. La même année, Bakounine entra en contact plus étroit avec l’Espagne », Max NETTLAU : Histoire de l’anarchie ; traduction, annotations et commentaires de Martin Zemliak. – Paris : Artefact, 1986, p. 126.

12) « Je sais que beaucoup de socialistes, très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s’être pas montrés suffisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire […] ; je ferai observer aux théoriciens sévères de l’émancipation du prolétariat qu’ils sont injustes envers nos frères de Paris ; car, entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu’on ne franchit pas en quelques jours », in GUERIN, op. cit., t. II, p. 25.

13) Ibid., p. 23-24.

14) Extrait d’un article paru dans La Solidarité, organe des sections de la Fédération romande de l’Internationale, le 12 avril 1871. Cité par Jacques ROUGERIE : Procès des Communards. – Paris : Julliard, 1964 (col. Archives ; 11), p. 14.

15) Arthur ARNOULD : Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris [Bruxelles, 1878]. – Lyon : Ed. Jacques-Marie Laffont et associés, 1981 (col. Demain et son double), p. 285-286, souligné dans le texte. Dans les dernières pages de son livre, il compare la révolution de 1789 et la Commune en disant qu’elles ont toutes deux une portée universelle : « La première fois, en 1789, c’était la rupture avec le droit divin, – le ciel ! La seconde fois, c’est la rupture avec l’Etat, – l’oligarchie ! La première Révolution s’appela : la proclamation des droits de l’homme, – la THÉORIE ! La seconde s’appelle : la Commune, – la PRATIQUE ! L’une était politique, l’autre est sociale ! Sa formule se réduit à ces trois termes qu’on ne peut séparer : AUTONOMIE ; FÉDÉRATION ; COLLECTIVISME ! » (p. 295). Arnould, qui fut l’un des exécuteurs testamentaires de Bakounine, est aussi l’auteur d’un ouvrage sur le fédéralisme et l’idée communale publié en 1877, L’Etat et la Révolution.

16) Gustave Lefrançais, dans son Étude sur le mouvement communaliste à Paris en 1871 (Neuchâtel, 1871), p. 368. Cité par LEHNING, op. cit., p. 470. Lefrançais entra à la Fédération jurassienne en décembre 1871, puis il devint le collaborateur d’Elisée Reclus.

17) Cf. Anselmo LORENZO : El Proletariado Militante. Memorias de un Internacional, tome II, Continuación de la Asociación Internacional de los Trabajadores en España. – Toulouse : Editorial del Movimiento Libertario Español-CNT en Francia, 1947, p. 149-159.

18) Cité par William SERMAN : La Commune de Paris (1871). – Paris : Fayard, 1986, p. 566. Dans sa fresque historique La Commune [1898], la « Vierge rouge » raconte qu’elle s’est convertie à l’anarchisme sur le bateau qui la conduisait en déportation en Nouvelle-Calédonie (Paris : Stock, 1970, p. 407) et elle affirme : « Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c’eût été la Commune composée d’hommes d’intelligence, de courage, d’une incroyable honnêteté, qui tous de la veille ou de long temps, avaient donné d’incontestables preuves de dévouement et d’énergie. Le pouvoir, incontestablement les annihila, ne leur laissant plus d’implacable volonté que pour le sacrifice, ils surent mourir héroïquement. C’est que le pouvoir est maudit, et c’est pour cela que je suis anarchiste » (p. 192).

19) Au congrès de La Haye, en septembre 1872, les socialistes « autoritaires », qu’on a appelé plus tard marxistes, avaient voté l’exclusion de Bakounine et de J. Guillaume de l’Internationale, ce qui provoqua la scission de l’organisation.

20) Le Révolté, ndeg. 17, du 17 octobre 1880, cité par MAITRON, op. cit., t. I, p. 84.

21) Ibid.

22) Pierre KROPOTKINE : « La Commune de Paris », in Paroles d’un révolté [1885]. – Paris : Flammarion, 1978 (col. Champ politique ; 52), successivement p. 103 et 106. L’auteur écrit aussi p. 109 : « La Commune enthousiasme les coeurs, non par ce qu’elle a fait, mais par ce qu’elle se promet de faire un jour. »

23) Ibid., p. 111-112.

24) KROPOTKINE : « Le gouvernement révolutionnaire », in Paroles d’un révolté, op. cit., p. 190. Tandis que Bakounine s’attache aux individus, Kropotkine juge les systèmes.

25) Ibid., p. 191.

26) Ibid., p. 192.

27) KROPOTKINE : « La Commune de Paris », op. cit., p. 110-111.

28) Kropotkine écrit : « Mais sachons aussi que la prochaine révolution qui, en France et certainement aussi en Espagne, sera communaliste, reprendra l’oeuvre de la Commune de Paris là où l’ont arrêtée les assassinats des Versaillais », ibid., p. 106.

29) Ibid., p. 113.

30) « Les massacres inouïs, lâches et féroces par lesquels la bourgeoisie a célébré sa chute, la vengeance ignoble que les bourreaux ont exercée pendant neuf ans sur leurs prisonniers, ces orgies de cannibales ont creusé entre la bourgeoisie et le prolétariat un abîme qui jamais ne sera comblé. Lors de la prochaine révolution, le peuple saura à qui il a affaire ; il saura ce qui l’attend s’il ne remporte pas une victoire décisive, et il agira en conséquence », ibid., p. 112.

31) Dans le manifeste du VII[e] Congrès à tous les ouvriers. Voir LORENZO, op. cit., t. II, p. 156.

32) Cité par LEHNING, op. cit., p. 470.

33) Jean GRAVE : Quarante ans de propagande anarchiste. – Paris : Flammarion, 1973 (col. L’Histoire), p. 111.

34) Ibid., p. 108-114.

35) Manuel GONZÁLEZ PRADA : Anarquía. – Santiago de Chile : Ed. Ercilla, 1940, 3[[ordfeminine]] ed. (col. Documentos sociales), p. 160. C’est nous qui traduisons. Sur cet écrivain, on pourra consulter notre thèse de Doctorat : Manuel González Prada et ses sources d’influence. De la philosophie à la politique. – Université de Perpignan, 1996, 697 p., 2 vol.

36) Il n’est pas exclu qu’ils aient pu être, en partie, déterminés par le contexte idéologique de l’époque. En effet, l’auteur devait avoir à l’esprit l’élimination physique des militants anarchistes par les bolcheviks, notamment de 1919 à 1921, et la suprématie de Staline.

37) NETTLAU, op. cit., p. 126-127. Nettlau écrit aussi : « Il y eut […] le regroupement des forces ouvrières et socialistes durant le siège, qui se termina en une sorte de dictature militaire du prolétariat armé, lequel s’opposait à la dictature féroce des généraux. Il y avait de tout, sauf l’esprit fédéraliste, et encore moins l’esprit franchement antiétatiste désireux de substituer à l’Etat français la Fédération des 40.000 communes que Elisée Reclus, dans son discours de Berne (1868) avait définies comme des satrapies […]. Considérée en elle-même, la Commune, contrariée et poussée vers l’autoritarisme dans sa défense désespérée contre des ennemis féroces qui l’étouffaient dans le sang, fut un microcosme autoritaire, plein des passions du parti, de bureaucratisme et de militarisme. »

38) Ibid., p. 127.

39) « La Commune de Paris, en renforçant Karl Marx dans sa conviction que le mouvement prolétarien international doit être centralisé, a indirectement été à l’origine de l’éclatement de la I[re] Internationale et a précipité la rupture entre le courant représenté par Marx et le courant qui se groupe autour de Bakounine », Jean TOUCHARD : Histoire des idées politiques, tome II. – Paris : PUF, 1962 (col. Thémis), p. 723.

40) Edward SARBONI : « Dossier histoire : La Commune, 1871 », Infos & analyses libertaires, Revue de l’Union Régionale Sud-Ouest de la Fédération Anarchiste, Perpignan, ndeg. 42, septembre 1996, p. 7-16.

41) André NATAF : La Vie quotidienne des anarchistes en France. 1880-1910. – Paris : Hachette, 1986, p. 52-58. Au mois de février 1996, nous nous sommes livré à un petit sondage, simplement à titre indicatif, dans le milieu anarcho-syndicaliste de la Confédération Nationale du Travail, affiliée à l’A.I.T. : sur douze personnes interrogées en France, une moitié jugeait que la Commune tenait une place importante dans leur imaginaire, l’autre moitié qu’elle occupait une place peu importante, mais personne n’a coché la case « aucune importance » ; ils étaient deux fois plus nombreux à considérer que la Commune avait été une expérience plutôt libertaire que ceux qui la trouvaient autant libertaire qu’autoritaire ; une majorité des personnes avait lu plus de deux ouvrages sur le sujet.

42) Albert OLLIVIER : La Commune. – Paris : Gallimard, 1939 (col. Idées, sciences humaines ; 95), p. 363.

Hommage à Jean Vautrin (1933-2015)… Mr Commune de Paris !

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A lire: L’adaptation de son « Cri du peuple » en BD par Jacques Tardi… Excellent !

« La commune de Paris passionne les gens » (Jean Vautrin)

— Résistance 71 —

 

Jean Vautrin: “Je prône la révolution mais je ne suis pas très optimiste”

 

Jean Vautrin avec Marion d’Allard

 

18 juin 2015

 

Source:

http://www.legrandsoir.info/jean-vautrin-je-prone-la-revolution-mais-je-ne-suis-pas-tres-optimiste.html

 

Le romancier et scénariste Jean Vautrin, prix Goncourt en 1989 pour « Un grand pas vers le Bon Dieu », est mort mardi à son domicile à Gradignan, près de Bordeaux, à l’âge de 82 ans, a-t-on appris auprès de son agent, Danielle Gain. En 2011, il avait accordé un entretien à l’Humanité à l’occasion des 140 ans de la Commune, qu’il avait superbement racontée avec « Le Cri du Peuple ».

Dans quelques jours, nous fêterons 
les cent quarante ans de la Commune de Paris. Une période sur laquelle vous avez écrit le Cri du peuple. 
En quoi est-ce une page fondamentale de notre histoire ?

Jean Vautrin. En deux mois et demi, les 
communards ont pris une torche et foutu le feu à la société de manière totalement irréversible. Ils ont légiféré, ils ont réinventé la démocratie, alors même qu’ils étaient assiégés par les versaillais et par les Prussiens. Une situation de crise incroyable. Quand on nous parle de crise aujourd’hui, ça me fait sourire. Les communards sont quand même des gens qui ont bouffé du rat ! C’est le meilleur et le plus bel exemple de démocratie directe que la France ait connue. C’est aussi la première. Il y a des modèles dans la Commune, et puis, c’est la revanche des femmes, elles émergent brusquement et pour la première fois dans l’histoire de France, prennent leur destin en mains. Même si on les a transformées en pétroleuses, elles se battaient, avaient le droit de vote. Les communards, en soixante-douze jours, ont créé une assemblée, ont supprimé la peine de mort, mis en place l’autogestion des entreprises. Ce sont des choses absolument fantastiques, une période exemplaire. Non seulement c’était moderne, mais ça l’est encore aujourd’hui ! Je crois que c’est depuis la Commune de Paris que le mot «  révolution  » fait encore plus peur aux Français. C’est une vraie révolution, du latin «  revolvere  » qui signifie retourner. Oui, c’est un retournement. De situation, de constitution, du rôle du peuple qui gouverne par lui-même et pour lui-même. C’était sauvage, c’est vrai. L’épilogue a été rude et sanglant mais les communards étaient des gens incroyables, en avance sur tous les temps, d’un grand modernisme. On les décrit volontiers comme des soiffards, c’est un peu l’ivrogne et la putain. Il y a tout un aspect caricatural mais c’est une lutte des classes. C’est ce que j’écris dans le bouquin : la Commune, « elle est gueuse. Elle est crâne. Elle est spontanée. Elle est piquante comme un rire heureux. Elle n’est pas coiffée. Elle n’a pas trop de redingote. Pas de raie au milieu. Elle ne commande pas à une réunion de beaux messieurs cravatés de blanc. C’est un troupeau d’inconnus lâchés dans les rues. C’est un bouillon rouge. Elle est le rassemblement des malheureux, des bannis de la spéculation, des exploités de fabriques, des habitants des faubourgs et de la grande réserve des pauvres ». Oui, une lutte des classes. Les gens du peuple, face à la bourgeoisie versaillaise grosso modo. Et d’ailleurs, dans le monde arabe aujourd’hui, ce n’est pas autre chose que ça.

Est-ce à dire, qu’aujourd’hui, 
cent quarante ans après, les idéaux 
de la Commune sont toujours subversifs ?

Jean Vautrin. Oui. Absolument. Ça sent le soufre et ça fait peur. D’ailleurs, il y a toujours une sorte d’anathème, une chape de plomb. Il est difficile de parler de la Commune de Paris. C’est un sujet tabou, une période complètement tenue sous le boisseau. Quand j’étais gamin, au lycée, on n’enseignait pas la Commune. L’école de Jules Ferry n’en parle pas beaucoup. C’est d’ailleurs ce qui m’a incité à en faire un roman. D’abord parce que ça correspond profondément à ce que je suis. J’ai l’esprit libertaire. Tout au long de mes bouquins, j’ai toujours parlé des marginaux, des rebutés. Que ce soit l’histoire des mutins de 1914-18 (dont je finis d’écrire le quatrième tome), ou celle des communards, il y a une cohérence. C’est comme avec Boro. J’avais envie de m’attaquer à des romans tout à fait populaires et basés sur l’histoire. Ça a toujours été ma préoccupation. Et puis, je me suis fixé dans ma tête pourrie d’aller de 1870 au XXIe siècle. Et même quand je parle de l’époque actuelle, c’est à travers les gens de la marge. Il y a une certaine cohérence. La Commune de Paris est une période surprenante, qui mériterait tellement d’être mise en lumière, surtout à l’heure actuelle. On essaye depuis des années avec plusieurs producteurs de monter un film pour la télévision sur la Commune de Paris. Nous n’y arrivons pas. C’est un sujet tabou et tout le monde se retranche derrière le fait que le projet coûte cher en reconstitution. Bien sûr que ça coûte cher, il faut foutre le feu à Paris, mais quand même, les moyens du cinéma aujourd’hui sont capables d’apporter des solutions pour incendier l’hôtel de ville. Bref, on pourrait le faire. Sans aller jusqu’à parler de malveillance, il y a clairement de la réticence sur ce genre de projet. Peut-être que le moment est mal choisi, que le gouvernement que nous avons ne se prête pas à ce genre de reconstitution. Et pourtant, la télé serait vraiment le meilleur moyen de raconter la Commune. Et puis, la Commune de Paris passionne les gens. Le bouquin le Cri du peuple s’est vendu à 80 000 exemplaires et l’adaptation en BD par Tardi à 250 000. Il y a un public, des gens que ça intéresse, qui ont envie de fraterniser.

Vous parlez de « génial pressentiment 
de la grandeur révolutionnaire » en ce 
qui concerne la Commune. Qu’en est-il aujourd’hui de ce pressentiment ?

Jean Vautrin. On vit une période d’autocratie où le président de la République a tous les pouvoirs. Mais ce qu’il y a de plus grave, et ce en quoi la période actuelle est terrible, c’est qu’on a annihilé, anesthésié le peuple complètement. La télé, le crédit, le consumérisme, tout ça a fabriqué des veaux. Les gens sont ligotés. Le crédit, c’est diabolique pour le peuple. C’est une société qui a cloisonné les individualités jusqu’à un monstrueux chacun-pour-soi. Je me sens profondément révolutionnaire, je prône la révolution mais je ne suis pas très optimiste. Il y a une poignée de fous qui y croient, mais même si j’en ai très envie, les signes ne sont pas vraiment rassurants. Même les syndicats s’entre-bouffent ! Ils ont été divisés… Pour qu’il y ait révolution, il faut vraiment qu’il y ait un flux, un flot, comme une certitude. En France, il y a toute une classe de la société qu’on a embourgeoisée et qui finalement, maintenant, a quelque chose à défendre, une sorte de patrimoine si l’on veut. Et puis, je regrette que les jeunes ne soient pas plus politisés. C’est diabolique ce système. On les force à dire que le but suprême, c’est de gagner de l’argent. On a fabriqué des gens pressés, qui monteraient sur n’importe qui pour arriver les premiers, qui ont la dent dure, qui sont méchants avec le monde entier. Voilà, on a fabriqué des teignes, des ordures il faut bien le dire. Et tout ça mène à la spéculation, la surenchère, la brutalité. Il faut consommer. On crée des victimes du consumérisme, aucun doute là-dessus. Et ça commence dès l’enfance. On est nombreux et nourris de besoins. Quand on voit les besoins qu’on crée notamment chez les enfants, c’est meurtrier. La société libérale et le capitalisme jouent à fond là-dessus ! Quant à la politique qu’on nous donne à voir en ce moment, franchement, il y a de quoi pleurer. La France conserve un vieux fond de pétainisme. C’est la délation, le fiel, jamais le partage. Je suis triste. Je suis à la fin de ma vie et je me dis putain ! On n’a pas avancé d’un pouce et au contraire, on est en train de rétrograder. On a même perdu le bon sens, cette simplification qui était une spécificité française. Ce bon sens qui fait que l’on ne croit plus aux contes et aux légendes. Les gens maintenant sont pieds et poings liés, comme tenus en laisse. Ils sont dépendants, ne sont plus eux. Il ne peut pas y avoir de révolution dans ces conditions-là. Et avec l’avancée des technologies, la priorité est donnée au virtuel. Mais c’est concret une révolution ! C’est fait avec du pain, du sang, du foutre et des idées ! Les idées ? On les a bouffées à force de rendre les gens passifs. On les a mécanisées. La télévision, par exemple, qui est absolument géniale en ce qu’elle est un miroir permanent sur le monde, est utilisée comme un carcan, un lasso qu’on fout autour du peuple. Il faut qu’on continue à se parler. Il y a tout le bla-bla mais je ne parle pas de ça, ce qui compte, c’est ce que les gens se disent entre eux, et je trouve qu’ils se parlent de moins en moins véritablement. C’est très mauvais finalement, ce silence. Donc, je ne crois pas que les conditions de la révolution soient proches en France, sauf grande colère, ras-le-bol. Finalement, c’est ce qui s’est passé en Tunisie.

Donc les pauvres d’aujourd’hui ne seront pas les communards d’hier…

Jean Vautrin. Non. D’abord parce que la France est un pays riche, qu’on le veuille ou non. Les communards étaient démerdards, ils avaient de la vertu, il ne faut pas l’oublier. Tout ça suppose beaucoup de modestie. Aujourd’hui, chacun essaye de s’en sortir «  le mieux possible  », mais il n’y a pas de mouvement collectif. Et puis, la Commune est une période d’action. Il ne faut pas se faire d’illusions, la révolution n’a qu’un temps. On a vécu deux cent cinquante ans sur celle de 1789, ce qui est un exploit, il faut bien le dire. Mais pour qu’une révolution fonctionne, et qu’on puisse s’y recommander le plus longtemps possible – même si c’est avec hypocrisie –, il faut penser l’après quand on est dans l’action. Je crois que l’homme est perpétuellement insatisfait et que la seule vraie solution pour nos démocraties, c’est de ne pas perdre de vue que, de temps en temps, il faut mettre un coup de pied. C’est la tâche du citoyen. Une vigilance permanente pour ne pas s’endormir… Alors, bien sûr, il y a des gens formidables sur le plan des solidarités, dans les associations, dans le voisinage, les petits services que l’on se rend… Mais il n’y a pas ce mouvement collectif qu’il y a eu précisément pendant la Commune, où les gens, brusquement, fraternisent. C’est fabuleux. Même sous les bombes des versaillais, même assiégés, menacés de toutes parts, la vie continue dans Paris. Les théâtres sont ouverts, les bistrots fonctionnent, on danse, on chante, on chahute, on caricature, on critique… La vie ne s’arrête pas, au contraire, elle est fraternelle, elle est dans la rue. C’est un forum perpétuel, les gens, pour la première fois, se côtoient.

Diriez-vous qu’aujourd’hui la Commune 
est comme « symboliquement niée » ?

Jean Vautrin. Il n’y a rien de pire que l’obscurité. On a tout fait pour ne pas parler de la Commune de Paris. Commençons par supprimer toutes les rues Thiers, toutes les avenues Thiers, ça me paraît un bon début. On pourrait donner quelques noms de communards à la place, ce ne serait pas mal. Créer des avenues Dombrowski, une place Vallès… On pourrait aussi réhabiliter vraiment Courbet dans toute la majesté qu’il mérite. C’est un type fabuleux, réduit à l’Origine du monde. Mais il n’y a pas que ça. C’est un homme généreux, préoccupé par son temps, qui a osé se mouiller. Il en est mort de la Commune !

Et si vous deviez nous citer un seul communard, votre communard…

Jean Vautrin. Jules Vallès ! Parce que si j’ai deux amours, comme dirait l’autre, c’est Jules Vallès et Jules Vallès. J’aime aussi Courbet, j’adore Louise Michel et des tas d’autres sont dignes d’être aimés mais Jules Vallès, moi, il me branche. Il me branche parce qu’il n’est pas très beau, qu’il est tout le temps fauché, qu’il court après quatre sous mais que rien, jamais, n’arrête ses idées. Même s’il est obligé de déménager à la cloche de bois, ses idées sont là, il est toujours présent. Il est, en plus de ça, d’une modernité extraordinaire. C’est un vrai journaliste. Il monte des journaux, travaille sur la rue… C’est un irrégulier. Un type moderne et engagé. Et puis, son parcours au milieu de cette fournaise révolutionnaire est exemplaire. Dans le Cri du peuple, je décris la fin, quand il fuit alors que ça fusille de tous les côtés. Il a pris l’identité d’un médecin, il a un grand tablier blanc, couvert de sang. Il est sur un char rempli de cadavres et il traverse Paris à feu. Il risque d’être arrêté à chaque instant. Les morts qu’il transporte sont son laissez-passer. L’image est fabuleuse.

Auteur entre autres du roman le Cri du peuple sur la 
Commune de Paris, Jean Vautrin revient sur l’histoire, la révolution, l’actualité et la société actuelle. Profondément révolutionnaire, il ne cache pas son pessimisme. Le capitalisme, le libéralisme, la consommation, le manque de dialogue : il dresse un bilan sans compromis du monde d’aujourd’hui.

Dans l’épilogue du Cri du peuple, adapté 
par Tardi, vous écrivez ceci : « Raconter 
la suite des aventures des “égarés” de la fin 
du XIXe siècle, nous y pensons de plus 
en plus »… Vous excitez notre curiosité.

Jean Vautrin. Ah !… la suite. Et bien, Grondin n’est peut-être pas mort. Et puis, nous aimerions retrouver Ziquet et Lili. J’ai dans l’idée que nous retrouverons Ziquet sur un bateau. Oui, officier sur un bateau parti aux Amériques. Pendant ce temps-là, la petite Lili, elle, elle en a chié. On va lui faire un parcours un peu hugolien. Elle devient boniche, peut être récupérée par un bourgeois qui a envie de la tripoter. C’est un peu les Bas-Fonds. Ziquet va vouloir la retrouver, retrouver son bel amour…

DE HERMAN À VAUTRIN…

Jean Herman (Herman, « comme maman ») est né en 1933 en Lorraine. De la caméra au crayon, de l’écran au papier, il sera successivement lecteur de littérature française à l’université de Bombay, photographe ou dessinateur humoristique. Il sera l’assistant de Roberto Rossellini en Inde. Affecté au service cinéma des armées durant la guerre d’Algérie, il est démobilisé et devient l’assistant de Vincente Minnelli et de Jacques Rivette. Il signera cinq longs métrages et une trentaine de téléfilms et films dont Adieu l’ami, avec Alain Delon et Charles Bronson.

Puis vint Vautrin, qui cohabite avec Herman à partir de 1973. L’un scénariste et dialoguiste, l’autre écrivain. Vautrin, pseudonyme littéraire sous lequel Jean Herman devient romancier et nouvelliste. Auteur de Billy-ze-kick en 1979, Baby boom (prix Goncourt de la nouvelle en 1986), Un grand pas vers le bon Dieu (prix Goncourt en 1989), Symphonie grabuge (prix populiste en 1994), ou encore J’ai fait un beau voyage en 1999. À quatre mains avec son copain Dan Franck, il écrira les aventures de Boro, reporter photographe. Il a obtenu en 1999 le prix Louis-Guilloux pour l’ensemble de son œuvre.

Résistance politique: Ripoublique moribonde et abstention politique…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 24 avril 2015 by Résistance 71

« Le capitalisme d’État ne fera qu’augmenter les pouvoirs de la bureaucratie et du capitalisme. Le véritable progrès réside dans la direction politique de la décentralisation à la fois territoriale et fonctionnelle, dans le développement de l’esprit de l’initiative locale et personnelle et de la fédération libre du simple au plus complexe au lieu de la hiérarchie actuelle du centre vers la périphérie. »
~ Pierre Kropotkine ~

 

Que crève leur démocratie

 

Guillaume Goutte

 

24 Avril 2015

 

url de l’article:

http://www.monde-libertaire.fr/syndicalisme/17704-que-creve-leur-democratie

 

Le prétendu « devoir » citoyen est tellement moribond que nos parlementaires en quête – hypocrite – de légitimité populaire en sont rendus à vouloir rendre le vote obligatoire ! Bah tiens. Il paraît que les Belges l’ont déjà mis en place depuis un baille. Tu votes, c’est bien ; tu votes pas, tu paies 30 balles. Avoir recours à pareille mesure en dit long sur l’état de décrépitude du système démocratique parlementaire, dans lequel les sujets de ces messieurs-dames de l’État ont de moins en moins confiance. Les échéances électorales passent, et les taux d’abstention explosent, traduisant de manière on ne peut plus explicite le désamour des potentiels électeurs à l’égard de cette démocratie putassière qui n’en finit plus d’avancer à marche forcée contre les classes populaires.

Politiser l’abstention

Bien sûr, il serait parfaitement idiot de penser que cette abstention grandissante trahit le désir de ces « mauvais citoyens » de ne plus se voir confisquer leur souveraineté par des cols blancs avides de pouvoir. Et l’abstention est probablement aujourd’hui le fruit d’un désintérêt pour la politique en général, y compris dans ce qu’elle pourrait avoir de « noble ». Nombre de ceux qui ne votent pas aux départementales se désintéresseront tout autant des élections professionnelles dans leur entreprise ou des mobilisations sociales qui secouent leur quartier. Mais si cette abstention populaire n’est pas à fantasmer, il nous reste cependant à en prendre la juste mesure et à en tirer les conclusions adéquates : à savoir l’urgence pour les révolutionnaires de faire valoir aujourd’hui, haut et fort, à destination de nos frères et sœurs de classe, la possibilité de faire de la politique autrement, en dehors des logiques de représentation verticale et, donc, de l’État. Politiser l’abstention, en somme, comme nous avons un jour politisé la nôtre. Mais le dire, c’est bien, reste à savoir comment s’y prendre – et la réponse est sans doute ailleurs que dans le seul collage d’affiches appelant à une « abstention révolutionnaire ».

Le mirage du vote blanc

Histoire de se la jouer cool et de diluer quelque peu la logique autoritaire que renferme cette possible obligation de voter, le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone – en première ligne dans cette affaire –, avance aussi l’idée de comptabiliser le vote blanc, excepté lors du deuxième tour de l’élection présidentielle. Une façon de dire aux électeurs : si aucun candidat ne vous convient, pas grave, votez blanc, mais, surtout, votez ! Tout est là. Tout est ici résumé. L’important, pour eux, n’est pas que les électeurs aient confiance dans les candidats, mais qu’ils participent à la mascarade électorale. Autrement, la perte de légitimité ne concerne plus les seuls candidats, mais le système électoral tout entier. En reconnaissant le vote blanc, ceux d’en haut aspirent moins à faire remonter le désaveu de ceux d’en bas à l’égard des candidats qu’à nous pousser à être les acteurs d’un système désormais moribond.

Démocratie de classe

Le président du Sénat, Gérard Larcher, et celui de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, tous deux porteurs de ces brillantes idées pour revitaliser la vieille démocratie (l’un de droite, l’autre de gauche), nous auraient presque émus dans leurs justifications. Ces deux présidents auraient ainsi à cœur de réaffirmer et de favoriser l’engagement républicain (quèsaco ?). Pour eux, l’abstention est dangereuse : c’est même un déni de démocratie (laquelle ?). Inutile, bien sûr, de démonter à nouveau leur langue de bois, ils sont tellement grotesques qu’il est probable que personne ne soit vraiment dupe de leurs discours et de leurs idées « révolutionnaires ». Reste qu’il est « amusant » – et somme toute assez révélateur – de voir que leur amour de la démocratie et du devoir électoral s’arrête aux institutions de leur classe, celle des dirigeants et des possédants. Car il y a quelques mois, en 2014, l’Assemblée nationale puis le Conseil constitutionnel ont adopté et validé la suppression… des élections prud’homales ! Jusqu’alors élus par les salariés, les conseillers prud’homaux sont désormais désignés par les organisations syndicales et patronales. La raison de cette mesure ? Les travailleurs étaient de moins en moins nombreux à participer à ces élections prud’homales. Pourquoi, alors, ne pas avoir proposé le vote obligatoire ? Sans doute est-il plus facile de contrôler la direction d’un syndicat que des hordes de travailleurs énervés.

Résistance politique: La Commune de Paris inspire toujours…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, politique et social, politique française, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 29 mars 2015 by Résistance 71

En 1881, soient 10 ans après la Commune, Pierre Kropotkine écrivit ceci à propos de celle-ci dans le journal  « Le Révolté » qu’il fonda: « … Ils y opposaient cet idéal nouveau, l’anarchie, c’est à dire l’abolition complète des États et l’organisation du simple au composé par la fédération libre des forces populaires, des producteurs et des consommateurs. »

Puis plus loin: « D’où vient cette force irrésistible qui attire vers le mouvement de 1871 les sympathies de  toutes les masses opprimées ?.. La réponse est facile: la révolution de 1871 fut un mouvement éminemment populaire, fait par le peuple lui-même, né spontanément au sein des masses et c’est dans la grande masse populaire qu’elle a trouvé ses défenseurs et ses héros, ses martyrs et surtout ce caractère « canaille » que la bourgeoisie ne lui pardonnera jamais […] Jamais on a travaillé comme on travaillera le jour où le travail sera devenu libre, où chaque progrès du travailleur sera une source de progrès et de bien-être pour la commune entière… » Est-il nécessaire de rappeler que Résistance 71 tient son nom de ce grand brouillon de la révolution sociale que fut la Commune.. Alors aujourd’hui plus que jamais:
VIVE LA CANAILLE !

— Résistance 71 —

 

L’imaginaire de la Commune

 

samedi 28 mars 2015, par Franz Himmelbauer

 

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http://www.lavoiedujaguar.net/L-imaginaire-de-la-Commune

 

Kristin Ross
. L’Imaginaire de la Commune
traduit de l’anglais (États-Unis) par Étienne Dobenesque
La fabrique éditions, Paris, 2015, 186 pages

William Morris, Élisée Reclus, Pierre Kropotkine : ce ne sont pas les premiers noms qui viennent à l’esprit s’agissant de la Commune de Paris. S’ils tiennent dans ce livre un rôle important, c’est que pour Kristin Ross la Commune déborde l’espace-temps qui lui est habituellement attribué, les soixante-douze jours écoulés et les fortifications sur lesquelles elle a combattu.

On attribue d’ordinaire à la Commune de Paris une durée de soixante-douze jours — du 18 mars 1871, lorsque des Parisiennes et Parisiens de Montmartre empêchèrent la réquisition des canons de la ville par les troupes d’Adolphe Thiers, à la sinistre « Semaine sanglante » au cours de laquelle ces mêmes troupes assouvirent la soif de vengeance de la bourgeoisie française en massacrant les insurgé•e•s.

Cette réduction temporelle est cohérente avec le récit qui fait de la Commune une réaction nationaliste contre les Prussiens et leurs « collabos » versaillais. Cette histoire à tendance républicaine (la Commune serait la mère de la IIIe République, alors qu’en réalité cette dernière naquit de son écrasement [1]) escamote commodément une réalité pourtant bien comprise, à l’époque, jusque par les anticommunards. Ainsi, comme le rapporte Kristin Ross, l’un d’entre eux imputait-il « les événements qui v[enai]ent de se dérouler à Paris aux clubs et aux réunions […], au désir de ces gens de vivre mieux que leur condition ne le permet (p. 21) ». Ces mots indiquent sans ambiguïté qu’il s’agissait là de lutte des classes, et pas seulement d’une réaction nationaliste.

La fin du Second Empire (parfois appelée « Empire libéral », par contraste avec ses premières années, dites « Empire autoritaire ») voit monter l’effervescence révolutionnaire dans les milieux populaires. « S’il fallait faire remonter l’histoire de la Commune à un unique point de départ, il ne serait pas idiot de choisir le 19 juin 1868, date de la première réunion publique non autorisée à Paris sous le Second Empire (p. 21) », dit l’historien Robert Wolfe cité par Kristin Ross. « Dès les premiers mois de 1869, poursuit-elle, on en appelait à la Commune dans toutes les réunions, et “Vive la Commune” était le cri qui ouvrait et concluait les séances dans les clubs du nord de Paris, les plus révolutionnaires […] (p. 26) ». Ainsi, lorsque le peuple prit le pouvoir durant le siège de Paris, le nom de Commune s’imposa-t-il tout naturellement. La Commune commence donc bien avant la guerre de 1870, mais encore, elle perdure bien au-delà de sa défaite militaire — et cet article et surtout le livre auquel il se réfère n’en sont que des énièmes traces supplémentaires. En effet, l’événement va survivre et connaître de nouveaux développements dans les esprits, les écrits, les actions des communards exilés et de leurs camarades — Kristin Ross s’intéresse ici surtout à trois d’entre eux : William Morris, Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. À Genève et à Londres, ces trois-là et beaucoup d’autres ont non seulement commémoré, mais célébré la Commune, et développé ses idées et intuitions essentielles. Cette belle étude de Kristin Ross étudie ainsi la généalogie du communisme anarchiste qui réunit ces trois auteurs. Arrêtons-nous donc sur quelques « actes importants », bien que rarement mis en avant, de la Commune.

« […] Loin d’indiquer un retour aux principes de la révolution bourgeoise de 1789, le mot d’ordre de la République universelle lancé par les communards marque leur rupture avec l’héritage de la Révolution française, en faveur d’un véritable internationalisme ouvrier. Trois actes importants devaient montrer à quel point ce mot d’ordre avait été repensé pour servir des fins nouvelles : l’incendie de la guillotine sur la place Voltaire le 10 avril : la destruction, le 16 mai, de la colonne Vendôme, édifiée à la gloire des conquêtes napoléoniennes : et la création le 11 avril de l’Union des femmes.
Quand un groupe constitué principalement de femmes traîna une guillotine sous la statue de Voltaire et y mit le feu, il s’agissait vraisemblablement de briser toute équivalence entre révolution et échafaud. La destruction de la colonne Vendôme fut, d’après le communard Benoît Malon, un acte de protestation contre les guerres entre les peuples et de défense de la fraternité internationale. (p. 30-31.) »

« L’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés se développa rapidement en mettant sur pied des comités qui se réunissaient quotidiennement dans presque tous les arrondissements de Paris. Elle devint la plus grande et la plus efficace des organisations de la Commune. […] Ses membres venaient des corps de métier les plus divers mais les travailleuses de l’habillement — couturières, blanchisseuses, tailleuses, drapières — étaient les plus nombreuses. […] L’Union imaginait une réorganisation complète du travail des femmes et la fin de l’inégalité économique fondée sur le genre en même temps qu’elle répondait, comme l’indique son nom complet, à l’urgence de la situation de combat et à la nécessité de participer à l’ambulance, de fabriquer des sacs de sable pour les barricades et de servir sur ces mêmes barricades. “Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit. […] Plus d’exploiteurs, plus de maîtres […] Le travail et le bien-être pour tous.” [2] (p. 36-37). »

Il n’est pas indifférent de savoir que la fondatrice de l’Union des femmes était une jeune Russe de vingt ans, Élizabeth Dmitrieff qui, avant de venir à Paris au moment de la proclamation de la Commune, venait de passer trois mois à Londres à discuter avec Marx « des organisations rurales traditionnelles russes, l’obscina et l’artel (p. 32) » — formes de coopératives « spontanées » entre travailleurs des champs et de l’artisanat. L’Union des femmes, ensuite, projeta d’organiser des ateliers autonomes de femmes, qui s’intégreraient, tout en préservant leur indépendance, à l’organisation fédérative de la Commune…

Les versaillais firent de la participation d’étranger•ère•s à la Commune un thème récurrent de leur propagande : ainsi, « le Chevalier d’Alix, auteur d’un dictionnaire anticommunard, note à l’entrée “étranger” : “Ce qui constitue la majorité des insurgés parisiens. — On les évalue à trente mille de toutes les nationalités”. Et Taine, dans une lettre écrite en mai 1871, parle d’“environ cent mille insurgés aujourd’hui, dont cinquante mille étrangers.” (p. 39) ». Même si ces chiffres sont exagérément grossis, il est bien vrai que la Commune s’était donné pour idéal la République universelle. Il faut cependant bien préciser ce qu’elle entendait sous ce terme : une « association volontaire de toutes les initiatives locales [3] » — ou, comme l’entendait Reclus, une « libre confédération de collectivités autonomes ». Et au cas où ces définitions ne seraient pas encore suffisamment claires, Gustave Lefrançais, autre communard, ajoute : « Le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires. (p. 49) »

Kristin Ross étudie ensuite les actions et les idées de la Commune qui furent reprises et développées par les trois « communistes anarchistes » déjà cités, Morris, Reclus et Kropotkine. Dans le chapitre intitulé « Luxe communal », elle examine « les idées sur l’art et l’éducation qui circulaient pendant la Commune et les actions menées par les communards dans ces deux domaines (p. 51) ». Là comme ailleurs, l’élément essentiel est celui de la polyvalence des hommes et des femmes, et du refus de la séparation entre eux-mêmes et le contenu de leur activité. Cela commence par la revendication d’une école « polytechnique » qui en finit avec la division entre « manuels » et « intellectuels ». Par ailleurs, la Commune instaure l’éducation publique, gratuite, obligatoire et laïque. Plus tard, la IIIe République s’en inspirera pour son projet d’école publique. Mais bien sûr, les contenus et le style ne seront plus les mêmes — il suffira de rappeler que la Commune se voulait internationaliste, tandis que la IIIe République mena une politique impérialiste et développa l’exploitation coloniale.

Réunis au sein de la Fédération des artistes, les artistes et artisans remirent en cause les barrières entre leurs métiers (ainsi de la peinture et de la gravure ou de la sculpture et de la fonderie, par exemple, ou des beaux-arts et des arts décoratifs). Des cordonniers revendiquaient le nom d’« artistes chaussuriers » tandis que des artistes, loin de se préoccuper, comme on aurait pu s’y attendre, de patrimoine artistique ou de statut de l’artiste, voulaient, comme l’affirmait le manifeste de leur Fédération, concourir « à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle » ; ainsi, commente Kristin Ross, « dans son sens le plus étendu, le “luxe communal” que le comité tendait à inaugurer suppose de transformer les coordonnées esthétiques de l’ensemble de la communauté (p. 73) ».

William Morris, l’auteur anglais du roman utopiste Nouvelles de nulle part, et l’un des « principaux soutiens britanniques de la mémoire de la Commune », reprit ces orientations révolutionnaires dans sa conférence « L’art en ploutocratie » (dans Contre l’art d’élite) : « Au préalable, je vous demanderai d’étendre l’acception du mot “art” au-delà des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et l’architecture, mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des champs pour le labour et la pâture, l’entretien des villes et de nos chemins, voies et routes : bref, d’étendre le sens du mot “art”, jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie. (p. 80) » Contre la propagande versaillaise, qui prétendait que partager, c’était « nécessairement partager la misère », le « luxe communal » ripostait « en proposant un type de monde absolument différent : un monde où chacun prenait sa part du meilleur (p. 81) ».

Kropotkine, quant à lui, décida à l’automne 1871 d’abandonner ses études scientifiques et géographiques pour se consacrer au militantisme politique. Lors d’un voyage d’étude en Suède et en Finlande, il réalisa, en observant les conditions de vie des paysans pauvres, qu’il ne servirait à rien d’imaginer de meilleurs systèmes de production agricole à partir des plus récentes découvertes scientifiques, tant que leur condition misérable les empêcherait ne serait-ce que d’envisager de les mettre en œuvre. « Tant qu’une transformation sociale complète ne donnerait pas aux paysans le loisir de penser et de développer leur vie intellectuelle la contradiction entre sa propre situation et la leur serait trop grande […] Il refusa le poste à la Société [impériale] de géographie [qu’on venait de lui proposer à Saint-Pétersbourg]. (p. 85) »

À peu près au même moment, William Morris marchait en Islande. « C’est parmi les pêcheurs et les paysans d’Islande, écrivit-il plus tard, qu’il “apprit une leçon […] : que la misère la plus noire est un mal dérisoire à côté de l’inégalité des classes”. (p. 86) ». Kropotkine, lui, tira de ce voyage et de quelques autres (en Sibérie particulièrement) les bases de sa « théorie évolutionniste de la coopération qu’il développa dans L’Entraide ». Et la Commune elle aussi nourrit sa réflexion : « À quoi voulez-vous que les deux millions de Parisiens et de Parisiennes s’appliquent quand ils n’auront plus à habiller et à amuser les princes russes, les boyards roumains et les dames de la finance de Berlin ? », demandait-il. « Sa réponse », nous dit Kristin Ross, « est une vision extrêmement détaillée de Paris résolvant ses problèmes d’approvisionnement par l’emploi de méthodes horticoles intensives dans tout le département de la Seine et de la Seine-et-Oise (p. 87) ». Les conditions de contrainte extrême d’un siège comme celui de Paris et celles qui règnent sur les étendues glacées des pays nordiques ont ainsi amené aussi bien Morris (qui voyagea lui aussi en 1871, mais en Islande) que Reclus (dont les périples géographiques le menèrent à travers la terre entière) et Kropotkine à réfléchir à une voie véritablement communiste, seule possibilité de les affronter tout en transformant la vie des hommes et des femmes d’une façon désirable.

Tous les trois étaient aussi d’accord sur le refus de toute autorité centralisée (État), qu’elle soit justifiée par des nécessités géographiques ou politiques. Leur modèle resta toujours celui de la Commune, soit une fédération de communes libres. Mais attention : « commune » n’a pas nécessairement pour eux une signification géographique — il s’agit simplement d’un regroupement d’égales et d’égaux qui peut se produire sur de tout autres bases que territoriales. Surtout, ils mettaient en garde contre l’isolement de ces communes, qui leur ferait courir un grave danger d’anéantissement par l’État et le capital. Ici, nous retrouvons une ambivalence que nous connaissons encore aujourd’hui : comment de petites « communes libres », souvent indispensables pour créer et maintenir des bases et des ressources d’opposition radicale au capitalisme (on peut regrouper sous ce nom des communautés, des coopératives, des groupes divers et variés) peuvent-elles échapper à la « contamination par des institutions extérieures comme la propriété privée et la subjugation des femmes » ? « C’est qu’on ne s’isole point impunément, prévenait Reclus : l’arbre que l’on transplante et que l’on met sous verre risque fort de n’avoir plus de sève, et l’être humain est bien plus sensible encore que la plante. La clôture tracée autour de lui par les limites de la colonie ne peut que lui être mortelle. Il s’accoutume à son étroit milieu et, de citoyen du monde qu’il était, il se rapetisse graduellement aux simples dimensions d’un propriétaire. (p. 147) »

Pour terminer, Kristin Ross évoque le rôle de précurseurs de la pensée écologiste qui est aujourd’hui reconnu à nos trois penseurs anarchistes. Cependant, observe-t-elle, il est rare qu’on fasse allusion à la Commune lorsqu’on évoque cette dimension.

« Pourtant, si l’on doit avancer des hypothèses sur ce qui peut attirer des militants et des théoriciens d’aujourd’hui vers ce corpus de pensée, il faut souligner non seulement son appréhension visionnaire de la nature antiécologique du capitalisme, mais aussi le caractère singulièrement intransigeant de cette appréhension. Et c’est là, selon moi, qu’on peut attirer l’attention sur une autre conséquence majeure, pour les penseurs en question […], du fait d’avoir vécu l’événement récent de la Commune, l’ampleur de ses aspirations aussi bien que la sauvagerie de son anéantissement. Pour aucun d’entre eux il n’était question de réforme ou de solution partielle. La réparation de la nature ne pouvait venir que du démantèlement complet du commerce international et du système capitaliste. (p. 171.) »

Nous étions déjà redevables à Kristin Ross d’un bel essai sur Mai 68 et ses vies ultérieures [4] dans lequel elle s’élevait contre l’interprétation réductrice qui fait de mai 68 le tremplin du néolibéralisme. Elle nous donne aujourd’hui un (petit, 186 pages) livre important et tout à fait passionnant, à lire d’urgence pour qui se doute que l’événement de la Commune ne fut pas ce miracle révolutionnaire que l’on nous présente parfois, pour mieux le couper de ses ascendants et de l’imaginaire qu’il continue d’engendrer.

Reprise: Illusions démocratiques: De votards à communards ou la passion de la liberté !

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Repris depuis:

https://resistance71.wordpress.com/illusion-democratique/

 

Dans la « ferveur » du grand cirque  électoral, qui une fois de plus étreint notre nation inepte, vouée depuis des lustres au culte marchand et à ses idoles de sang et d’airain(tement), nous avons décidé de publier une petite trilogie de textes à la fois sulfureux, pertinents et truculents, textes qui émanent d’une des dernières plumes critiques francophones digne de ce nom: Raoul Vaneigem.

Connu pour sa participation à l’Internationale Situationniste de la fin des années 1960 et du début des années 70, ce grand écrivain critique belge nous laisse un véritable trésor littéraire à (re)découvrir. Auteur en 1967 de son célèbre « Traité de Savoir-Vivre pour les jeunes générations« , long essai qui inspira tant le mouvement de 1968 avec son pendant situationniste du compère Guy Debord et sa « Société du Spectacle » ; Vaneigem continua à gratifier l’humanité d’autres excellents ouvrages et essais tels que: « Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et la possibilité de s’en défaire » (1992), « De l’inhumanité de la religion » (1999), « Pour une internationale du genre humain » (2000) et le remarquable « Pour l’abolition de la société marchande-Pour une société vivante » (2002).

Nous avons choisi de reproduire trois essais de Raoul Vaneigem, trois textes courts qui ne manqueront pas d’interpeller les consciences et titiller cette créativité solidaire qui est partie intégrante de notre nature humaine, pourtant si habilement ensevelie sous les couches multiples des déjections nauséabondes de la société marchande/spectacle, par une pseudo-élite inepte, parasitaire et autoproclamée.

Le premier essai s’intitule « Vive la Commune ! » (2007)

Le second essai: « La gratuité est l’arme absolue contre l’économie » (2011)

Le troisième essai: « Par delà l’impossible » (Avril 2012)

 

Bonne lecture et puisse l’inspiration politique ressurgir de vide intersidéral proposé par nos pathétiques « démocraties représentatives » où le citoyen est réduit depuis 1789 ou peu s’en faut (1776 aux Etats-Unis), à l’état de serf / électeur et / contribuable… Non seulement nous méritons mieux que cela… mais nous SOMMES mieux que cela ! La Commune invoquée ici par Vaneigem (non pas celle de 1871…) en est une autre preuve s’il en fallait encore une…

– Résistance 71 –

 

Vive la Commune !

 

par Raoul Vaneigem

 

Décembre 2007

 

url de l’article original:

http://www.lavoiedujaguar.net/Vive-la-Commune

 

Nous vivons dans la clarté de l’obscur. Ce que le spectacle du monde nous montre sous les feux quotidiens de la rampe n’est qu’une mise en scène du totalitarisme marchand. Il occulte le désir de vivre, présent en chacun, pour lui substituer le désir de rentabiliser l’absence de vie.

C’est à peine si la presse des arrogantes démocraties européennes a consacré quelques lignes à l’insurrection d’Oaxaca. Jamais les journalistes qui se revendiquent de la liberté d’expression n’ont si unanimement manifesté par leur servilité leur mépris des libertés individuelles. Leur obédience à l’affairisme planétaire écarte sans scrupule ce qui est par essence scandaleux : la gratuité dont se revendique la générosité humaine. L’économie, la course à l’argent et au pouvoir, voilà le leitmotiv de la misérable représentation médiatique où hommes, femmes et enfants sont conditionnés à devenir les spectateurs de leur propre déchéance.

L’empire de la marchandise a mis la résignation et la lâcheté au rang des vertus. Quelle gifle à la veulerie occidentale que l’audace des habitants d’Oaxaca s’insurgeant contre un gouverneur corrompu dont les exactions ne diffèrent pas de celles que nous connaissons dans la vertueuse Europe, si ce n’est qu’il est d’usage au Mexique que les policiers municipaux et les escadrons paramilitaires tirent sur les mécontents. Ici, les patrons escroquent ouvertement le bien public sans avoir à recourir aux tueurs tant le fatalisme et le désespoir des masses travaillent en leur faveur. On comprend qu’exalter, analyser, voire se borner à mentionner l’exemple d’Oaxaca relèvent de l’incongruité pour ceux qui font métier d’informer.

À nous d’apprendre que les manifestations de la vie n’ont aucune chance de se transmettre par le biais d’une parole asservie aux impératifs marchands.

L’aspiration à vivre pleinement appartient aux faits qui ne se laissent ni corrompre ni effacer totalement. Seule la conscience d’une solidarité avec ce que nous avons en nous et entre nous de plus vivant et de plus humain peut briser les chaînes d’une oppression que la peur et le mépris de soi forgent partout.

Rien n’est plus important aujourd’hui que de faire savoir aux individus qu’ils ne sont pas seuls quand ils récusent le désespoir, retrouvent l’audace et avancent avec la détermination de construire leur vie en libérant les territoires quadrillés et dévastés par le totalitarisme marchand.

Nous n’avons tiré aucune leçon de l’histoire, disent ceux qui se complaisent dans leur rôle d’éternelles victimes. L’évolution du monde semble leur donner raison. À défaut d’instaurer des valeurs nouvelles, fondées sur la vie et sur la détermination d’en assurer la souveraineté, nous sommes confrontés à un vide où s’engloutissent pêle-mêle les valeurs patriarcales et le souvenir des luttes entreprises contre l’État, l’armée, la police, la religion, les idéologies.

Le travail, où l’on « perd sa vie à la gagner », exerce aujourd’hui un double effet de nuisance par sa raréfaction et par son investissement croissant dans les services parasitaires. En effet, ceux qui célèbrent sa vertu et font miroiter, en garantissant plus d’emplois, l’espérance d’un bonheur consommable sont les mêmes qui ferment les usines parce que les actionnaires tirent moins de profit du travail que de la Bourse. Dans le même temps, les agioteurs font du travail inutile l’instrument de leur enrichissement. Ils sacrifient la production de matières premières, jadis prioritaire, au profit d’entreprises aussi artificieuses qu’aléatoires dont le jeu spéculatif des actionnaires règle et dérègle le sort, au mépris des salariés. L’Europe qui se targuait d’être le berceau de la démocratie en est devenue le cercueil.

Tout ce qui a démontré sa nuisance par le passé revient comme un remugle d’égout : le libéralisme, cette imposture qui identifie la liberté individuelle à la prédation ; le nationalisme, fauteur de guerres ; le fanatisme religieux ; les détritus du bolchevisme ; les nostalgiques du fascisme.

C’est de l’histoire de leur inhumanité que les hommes ne tirent guère de leçons, réitérant dans une parodie à la fois ridicule et sanglante les pires aberrations du passé. Le prétendu devoir de mémoire, qui nous enseigne les horreurs du passé, les guerres, les massacres, la sainte Inquisition, les pogromes, les camps d’extermination et les goulags, perpétue le vieux dogme religieux d’une impuissance congénitale à vaincre le mal, auquel l’honneur prescrit d’opposer cette éthique qui repose sur le libre arbitre comme un fakir sur une chaise à clous.

Des entreprises hasardées de siècle en siècle en faveur d’une vie meilleure, la mémoire ne retient que leur défaite. Anacharsis Cloots, Jacques Roux, Babeuf, décapités par les jacobins ; la Commune de Paris écrasée par les versaillais ; les conseils ouvriers et paysans liquidés par Lénine et Trotski ; les collectivités libertaires espagnoles détruites par les staliniens. Une défaite, vraiment ?

J’appelle défaite l’étouffement des libertés individuelles par l’individualisme libéral, par le mensonge du nationalisme identitaire, par l’imposture du prétendu communisme, par le socialisme et la démocratie corrompue, par la dictature des libertés économiques. Ne voyez-vous pas que ce qui a été tenté en faveur de la vie et que les armes de la mort ont apparemment vaincu renaît sans cesse ? C’est de son inachèvement que nous devons tirer les leçons car il nous appartient d’aller plus avant.

La Commune d’Oaxaca est, en ce sens, exemplaire. Simple tumulte contre les exactions et les malversations d’un gouverneur, la mobilisation de la population aboutit à la formation d’une Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO) initialement dominée par les politiques, dont les traditionnels détritus léninistes et trotskistes. L’entrée dans l’APPO des barricadiers, de la population urbaine et des communautés indiennes des régions environnantes limite et s’emploie à briser les manœuvres et la mainmise des hommes de pouvoir sur l’assemblée.

Le discours est d’une grande clarté : « Nous voulons ce qui aujourd’hui aux yeux des gouvernements et des patrons criminels et exploiteurs constitue le pire des délits : nous voulons la justice et la dignité, nous voulons ne plus avoir peur d’exprimer nos idées, nous voulons ne plus être victimes de ségrégation pour la couleur de notre peau, notre pensée, notre langue ou nos goûts, nous voulons des aliments sains que nous obtenons par notre travail et ne plus être volés par les riches, nous voulons employer notre énergie créatrice pour le bien commun, nous voulons la libération de nos prisonniers et de nos prisonnières. Nous voulons la liberté de choisir notre façon de vivre et que personne ne nous impose ses mensonges, sa violence et sa manière de gouverner, et nous savons que ce que nous voulons est correct et juste.

Nous voudrions devenir frères et sœurs dans cette lutte par en bas, avec tous ceux et toutes celles qui, à la ville ou dans l’arrière-pays, ont comme nous opposé résistance à tous les maîtres du pouvoir et de l’argent, nous voulons jumeler nos expériences de lutte avec le moindre recoin de notre État, nous voulons dialoguer et échanger avec toutes les femmes et tous les hommes de l’Oaxaca. »

Il serait temps que – réagissant contre la passivité, le manque de créativité, le fatalisme, l’obédience aux bureaucrates politiques et syndicaux – les démocrates européens, avilis, crétinisés, couillonnés par les démocraties corrompues qu’ils ont portées au pouvoir, découvrent dans la volonté d’émancipation qui se manifeste à Oaxaca la conscience de cette dignité humaine qui, de la Révolution française au mouvement des occupations de Mai 1968, n’a cessé de faire entendre ses exigences.

J’appelle à la solidarité avec ceux qui « participent activement au mouvement social actuel et veulent que ce mouvement reste fidèle à ses principes d’autonomie et d’indépendance vis-à-vis des partis politiques, en revendiquant l’assemblée souveraine comme la manière la plus juste et la plus harmonieuse pour réussir à nous comprendre, à nous organiser de façon autonome et à nous autogouverner. Un lieu où les accords du peuple ne se fondent ni sur la prédominance de la majorité sur une minorité ni sur aucune autre façon d’imposer son point de vue comme celle communément exercée par le pouvoir de ceux d’en haut, mais sur le respect mutuel entre toutes les composantes du peuple. L’autonomie entendue comme la construction d’autres réalités montrant qu’il existe une autre manière de changer les choses à la source, dans laquelle les peuples décident de leurs propres modes de vie, et non au sein d’institutions qui ne font que réformer l’oppression et la répression, comme le font les partis politiques qui produisent des tyrans, homme ou femme, des caciques et un autoritarisme chez tous ceux et toutes celles qui y accèdent à travers des postes qui leur confèrent une quelconque autorité. »

C’est cela la démocratie. Elle a toujours voulu être tout. Elle a été quelque chose, en regard des tyrannies qui l’interdisaient. Elle n’est plus rien qu’un hochet entre les mains des multinationales et des intérêts marchands.

L’exploitation et l’inhumanité qu’elle produit n’a pas changé – un esclave mort au travail a toujours permis d’en acheter deux –, elle a seulement gangrené la totalité de la planète. Mais c’est aussi de cette planète dont la vie est menacée avec celle de millions d’êtres vivants que va surgir une Internationale du genre humain. Elle sera confuse, incertaine, tâtonnante ; elle sera, comme disent les zapatistes, non un modèle mais une expérience.

Si condamnées qu’elles soient au mépris, au discrédit, à la clandestinité, la résistance à l’oppression et l’aspiration à une existence heureuse et créatrice n’ont jamais cessé de se manifester. C’est en vain que l’obscurantisme spectaculaire et ses larbins étouffent de leur inanité sonore le fracas des casseroles martelées avec lesquelles les femmes d’Oaxaca sonnent le rappel d’une population armée de sa seule volonté de vivre. Aucun silence ne couvre le bruit des chaînes qui se brisent.

Raoul Vaneigem 
6 décembre 2007

Résistance politique: Après la Russie de 1905, l’anarchisme en Asie fin XIXème, début XXème siècles…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 11 mars 2015 by Résistance 71

L’anarchisme en Asie

 

Robert Graham

 

Mars 2015

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2015/03/07/anarchism-in-asia/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Au Japon, Kôtoku Shûsui (1871-1911), qui commença sa carriere politique comme marxiste des plus orthodoxes, embrassa l’anarchisme en 1905, introduisant alors les idées anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes chez les radicaux japonais. Kôtoku se faisait l’avocat d’une création d’organisations syndicales et coopératives inter-reliées afin de fournir la base pour le développement de communes anarchistes “au moment ou après la révolution”, une idée qui peut-être remontée à Bakounine, son ami James Guillaume et les courants anarchistes appartenant à la 1ère Internationale (AIT). Il argumentait en faveur d’une action directe de la classe ouvrière et paysanne et pour l’anti-parlementarisme: les travailleurs doivent agir et “prendre en charge la société eux-mêmes sans attendre les parlements lents et bureaucratiques.” Les ouvriers se mettraient en grève pour améliorer leurs conditions de travail tout en poussant pour “la grève générale”, tandis que les affamés exproprieraient la nourriture des riches au lieu d’attendre des réformes sociales chimériques. Il traduisit Kropotkine en japonais ainsi que de la litérature anarcho-syndicaliste comme le pamphlet datant de 1905 de Siegfried Nacht, The Social General Strike.

En 1910, Akaba Hajime, autre anarchiste japonais, publia “L’évangile des paysans”, dans lequel il appelait à un “retour à la communauté villageoise” d’antan, celle qu’appréciait nos ancêtres. Nous devons construire le paradis libre de l’anarcho-communisme, qui se construira sur la structure de la communauté villageoise avec la plus grande compréhension de la science avancée et la noble moralité de l’entr’aide mutuelle. La féministe anarchiste japonaise Itô Noe (1895-1923), montrait le village japonais comme un exemple d’anarchie vivante: “Une vie sociale fondée sur l’accord mutuel” et l’entr’aide. Comme avec les anarchistes en Europe et en Amérique du Sud, les anarchistes japonais cherchèrent à unifier ouvriers et paysans (NdT: tout au contraire des marxistes pour qui seul le prolétariat est la classe révolutionnaire, oubliant entr’autre, que sans la paysannerie… le prolétariat des villes ne mange pas…) dans la lutte pour une société véritablement libre.

Malgré l’exécution de Kôtoku en 1911 suivant les tristement célebres procès japonais pour trahison, qui furent utilisés pour écraser le mouvement anarchiste japonais naissant, l’emprisonnement et la mort en 1912 d’Akaba et le meurtre de Itô Noe par la police en 1923, Osugi Sakae avec son compagnon, autre anarchiste japonais d’importance, les anarchistes demeurèrent une force importante de la gauche japonaise dans les années 1920.

En 1907, Un groupe d’anarchistes chinois créa la Société pour l’Étude du Socialisme à Tokyo. Deux des fondateurs de cette société , Liu Shipei (1884-1919) and Zhang Ji (1882-1947), furent en contact avec Kôtoku Shûsui, qui les sensibilisa aux idées de Kropotkine et de l’anarcho-syndicalisme. Liu, Zhang et Kôtoku discoururent tous de l’anarchisme à la réunion inaugurale de la Société. Zhang contribua au journal chinois Balance publié à Tokyo, qui en 1908 publia une série d’articles appelant à une révolution paysanne en Chine et la “combinaison de l’agriculture et de l’industrie”, comme proposé par Kropotkine dans son ouvrage Fields, Factories and Workshops. Suivant l’exemple de Kôtoku, Zhang traduisit également le pamphlet de Nacht “La grève générale sociale” en chinois.

 

Liu et sa femme, He Zhen, publièrent un autre journal anarchiste à Tokyo, Natural Justice. He Zhen prônait la libération des femmes, une préoccupation particulièrement vitale en Chine où le bandage des pieds et le concubinage étaient toujours des pratiques très courantes. Elle avait connaissance des débats européens sur les suffragettes mais argumentait “qu’au lieu d’entrer en compétition avec les hommes dans un monde d’hommes, les femmes devaient se concentrer à renverser les règles masculines de la société”, une position en cela très proches de femmes anarchistes comme Louise Michel et Emma Goldman. Elle critiquait les femmes qui ne prônaient la libération des femmes que pour une promiscuité sexuelle, les comparant à des prostituées, en cela une vision très similaire de celle des femmes anarchistes d’Amérique Latine comme Carmen Lareva, qui était aussi très préoccupée par le fait de ne pas confondre “l’amour libre” avec la mise à disposition sexuelle des femmes pour les hommes. He Zhen insistait sur le fait que les “femmes devaient rechercher leur propre libération sans attendre que les hommes la leur donne”. La libération de la Femme devint une cause commune pour les anarchistes chinois, qui refusaient la société patriarcale et vivaient souvent dans de petites communautés.

Les anarchistes chinois de Guangzhou (Canton) commencèrent à organiser le travail en 1913, créant les tous premiers syndicats ouvriers en Chine, inspirés par Shifu (1884-1915), l’anarcho-communiste qui devint “l’âme de l’anarchisme chinois” (Krebs). Fortement influencé par Kropotkine, Shifu prônait l’anarcho-communisme, l’abolition de toutes les institutions coercitives par essence, la liberté et l’égalité des hommes et des femmes dans la société, ainsi que l’association volontaire où personne n’aura “une quelconque autorité pour gérer les autres”, et par laquelle il “n’y aura pas de statuts ou de réglementations pour restreindre la liberté des gens”.

Dans la conclusion de son manifeste de 1914: “Les buts et les méthodes de l’anarcho-communisme”, Shifu référait aux “nuages de la guerre couvrant toutes les parties de l’Europe”, et où des “millions de travailleurs allaient être sacrifiés pour les riches et les nobles…” Le soutien de kropotkine à la guerre contre l’Allemagne choqua profondément le monde anarchiste et causa particulièrement des dégâts en Russie où sa position fut perçue comme un soutien à l’autocratie du tsar (Avrich, 1978: 116-119; 136-137). Mais, alors que la guerre continuait, les anarchistes qui maintinrent leur position anti-guerre, anti-militariste et anti-étatique commencèrent de nouveau à trouver des oreilles sympatisantes parmi les ouvriers et les paysans qui portèrent le fardeau du massacre impérialiste en Europe et qui finirent par se soulever en masse en février 1917 en Russie, renversant alors le tsar.

La vision politique et sociale de demain: Le Confédéralisme Démocratique

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Extraits du “Confédéralisme Démocratique” d’Abdulah Ocalan

 

Compilé par Résistance 71

 

1er Novembre 2014

 

Petit précis historico-politique:

 

Le peuple Kurde présente la particularité d’occuper aujourd’hui un territoire réparti sur quatre pays: La Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Néanmoins, l’origine endémique de ce peuple en cette région remonte au Néolithique. Société traditionnellement clanique, elle se trouve tiraillée entre les différents grands mouvements impérialistes générés par le conflit des états-nations depuis plusieurs siècles, de l’empire Ottoman aux résultats coloniaux des accords Sykes-Picot de 1916 suite à son démantèlement.

Dans les années 1970 est né le Parti Ouvrier du Kurdistan (de son sigle kurde PKK) d’obédience marxiste. A la fin des années 1980, le parti opére une première critique interne et établi que le mode de société kurde ne répond pas au système trop rigide du marxisme (c’est également ce que le mouvement zapatiste de l’EZLN a indépendemment conclu au Mexique vers la même époque…) et le PKK commence à réorienter sa vision vers une politique favorisant un mode de démocratie directe avec le pouvoir rendu à la base sans contrôle d’un “parti d’avant-garde”. A cette époque, le PKK était entré en conflit armé avec l’état turc et fut classé par la Turquie, les Etats-Unis et l’OTAN comme groupe “terroriste”, luttant en fait pour leur autodétermination en tant que peuple et nation.

En 1999, le leader du PKK, Abdulah Ocalan, fut enlevé au Kenya et remis aux autorités turques pour être emprisonné. Les forces de la guérilla kurde du PKK se retranchèrent alors au Kurdistan irakien, toujours sous domination de Saddam Hussein. Le virage vers la démocratie directe avait déjà été amorcé et c’est ensuite sous l’influence de la désobéissance civile de l’Intifada palestienne inspiratrice, des idées zapatistes du Chiapas qui filtraient et de l’influence du municipalisme libertaire de Murray Bookchin et de Janet Biehl, qu’Ocalan et le PKK s’embarquèrent dans l’expérience de la démocratie directe via le modèle du “confédéralisme démocratique”, qui est la remise en pratique, adaptée aux besoins locaux de la culture et des populations kurdes et non-kurdes ayant décidé volontairement de s’unir et d’œuvrer ensemble pour une société égalitaire et libre, du principe des communes libres autogérées et régies par des assemblées populaires où les femmes et les ethnies sont représentés et ont leur mot à dire en toute chose de l’affaire politique et de la gestion sociale.

En 2011, du fond de sa prison turque, Ocalan écrivit un manifeste explicatif du mouvement kurde pour le confédéralisme démocratique. Publié en kurde, il fut ensuite traduit en anglais, français, espagnol, italien et arabe.

Nous vous en proposons quelques extraits ici afin de faire comprendre que la vie sans l’état, sans l’état-nation (présenté à tort comme le summum de l’évolution politique et sociale de l’humanité par une oligarchie bien protégée au sein du système en place…), sans hiérarchie est non seulement possible et souhaitable comme l’histoire l’a déjà souvent prouvé. La formule de gouvernance étatique et hiérarchique est obsolète, répressive, oligarchique et vouée à une corruption inéluctable par essence.

Au regard du chaos politico-social provoqué par les empires au fil des âges, il devient primordial que de plus en plus de personnes réalisent enfin que vivre dans une société à la gouvernance imposée par le plus petit nombre afin d’opprimer et de contrôler le plus grand nombre n’est en rien inéluctable et encore moins souhaitable. Cessons de nourrir la bête totalitaire étatique de notre consentement et comme bon nombre de sociétés traditionelles avant nous, les sociétés amérindiennes comme la confédération des 5 nations iroquoises depuis le XIIIème siècle et leur “charte confédérative” de la Grande Loi de la Paix dont nous avons maintes fois parlé sur ce blog et que nous sommes en train de traduire dans son intégralité en français (117 article) chose qui n’a à notre connaissance jamais été faite ; les Parisiens de 1792-93 organisés en sections autogérées, les Communards de 1871, les communes espagnoles autogérées en nombre croissant de 1878 à 1939, culminant avec la révolution espagnole de 1936-39 ; les communes libres et fédérées du Chiapas zapatiste depuis 1994 et ce modèle récent d’autogestion confédérale kurde, recréons, adaptons pour nous-mêmes la démocratie véritable des assemblées populaires non hiérarchiques décidant ensemble de nos vies dans le soucis exclusif de l’intérêt général et non pas des intérêts particuliers du plus petit nombre que l’État sert par construction.

Voici donc un petit aperçu du “Confédéralisme Démocratique” (modèle politique à géométrie variable selon la société impliquée…) tel qu’il est pratiqué par les populations de Rojava dans le nord de la Syrie, populations qui sont aujourd’hui en guerre contre les troupes mercenaires “djihadistes” de l’empire qu’est L’EIIL/EI.

— Résistance 71 –

Voir notre dossier sur le fédéralisme

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Le Confédéralisme Démocratique (Morceaux choisis)

 Abdulah Ocalan (2011)

Emphase de texte par nos soins

 

État-Nation et pouvoir

[…] Son système économique, le capitalisme, se transforma ainsi en élément essentiel de l’Etat-nation nouvellement créé. La bourgeoisie et le pouvoir du capital permirent à l’Etat- nation de remplacer l’ordre féodal et son idéologie, fondée sur des structures tribales et des droits hérités des aïeux, par l’idéologie nationale, unifiant tous les clans et tribus sous le toit de la nation. Capitalisme et Etat-nation en vinrent à être si intimement liés que l’existence de l’un sans l’autre semble aujourd’hui inima- ginable. Ainsi, l’Etat, non content de cautionner l’exploitation, se mit à encourager et à faciliter celle-ci.

L’Etat-nation est la forme de pouvoir la plus maximale. Aucun des autres types d’Etat ne possède une capacité de pouvoir équivalente. La principale raison de ce pouvoir réside dans le fait que les classes moyennes supérieures y ont été progressivement rattachées au processus de monopolisation. L’Etat-nation est lui- même le plus complet des monopoles. Il s’agit, en réalité, d’une unité de monopoles, tels que le monopole du commerce, de l’industrie, de la finance et du pouvoir. Le monopole idéologique est, quant à lui, indivisible du monopole du pouvoir.

[…]

L’état et ses racines religieuses

La plupart des Etats modernes s’affirment laïcs, revendiquant avoir coupé les liens existant entre la religion et l’Etat et séparé la première du second. Cela n’est que partiellement vrai. Certes, les institutions religieuses et autres représentants du clergé ne participent plus au processus décisionnel sociopolitique ; en revanche, ils continuent d’influencer les décisions prises, tout en se trouvant eux-mêmes sous l’influence des idées et évolutions socio-politiques. Par conséquent, la laïcité contient toujours en son sein des éléments religieux. La séparation de la religion et de l’Etat résulte d’une décision politique. Elle ne s’est pas faite naturellement, et c’est pour cela qu’aujourd’hui encore, Etat et pouvoir nous apparaissent comme des phénomènes donnés, voire même « tombés du ciel ». Les notions d’Etat laïc ou encore de pouvoir laïc demeurent ambigües.

L’Etat-nation s’est également doté d’un certain nombre d’attributs, tels que la nation, la patrie, le drapeau et l’hymne national, et bien d’autres encore, attributs qui servent à remplacer les anciens attributs fournis par la religion. En particulier, la notion d’unité de l’Etat et de la nation transcende les structures matérielles et politiques, et nous renvoie ainsi à l’unité avec Dieu des sociétés pré-étatiques. Ces notions ont donc été choisies pour se substituer au divin.

[…]

L’Etat-nation est un Etat centralisé, aux attributs quasi-divins, qui a totalement désarmé la société et monopolise l’usage de la force.

Etat-nation et bureaucratie

Transcendant sa base matérielle, c’est-à-dire les citoyens, l’Etat- nation adopte une existence propre, bien au-delà de ses seules institutions politiques. Il a donc besoin d’institutions supplémentaires qui lui soient spécifiques, et ce, afin de protéger sa base idéologique, ainsi que ses structures juridiques, économiques et religieuses. La bureaucratie civile et militaire qui remplit ce rôle, en perpétuelle expansion, se révèle coûteuse, ne servant par ail- leurs qu’à assurer la préservation de l’Etat, qui élève en retour la bureaucratie au-dessus du peuple.

La modernité européenne a fourni à l’Etat tous les moyens né- cessaires à l’expansion de sa bureaucratie dans toutes les couches de la société. Là, il se développa comme une tumeur, infectant toutes les forces vives de celle-ci. Etat-nation et bureaucratie ne peuvent exister l’un sans l’autre. Si l’Etat-nation est la colonne vertébrale de la modernité capitaliste, il est aussi une prison pour la société naturelle. Sa bureaucratie garantit le fonctionnement du système, la base de la production des biens, ainsi que les profits engrangés par les acteurs économiques concernés, qu’il s’agisse d’un Etat-nation socialiste réel ou bien à économie de marché. Au nom du capitalisme, l’Etat-nation domestique la société et aliène la communauté de ses fondations naturelles. Toute analyse visant à localiser et résoudre les problèmes sociaux doit donc procéder à un examen approfondi de ces relations.

[…]

En plus d’exploiter les idées et la force de travail de la société et de coloniser les esprits au nom du capitalisme, l’Etat-nation assimile également toutes sortes de cultures et d’idées intellectuelles et spirituelles, et ce, afin de préserver sa propre existence. Il vise à créer une culture et une identité nationale unique, ainsi qu’une communauté religieuse unique et unifiée. Pour ce faire, il impose aussi une citoyenneté homogène. La notion de citoyen même est le résultat de cette quête d’homogénéité. La citoyenneté moderne n’est rien d’autre qu’un passage de l’esclavage de la sphère privée à l’esclavage public de la sphère étatique. Le capitalisme ne peut dégager de bénéfices sans ces armées d’esclaves modernes. La société nationale homogène est la société la plus artificielle jamais créée et résulte d’un immense « projet d’ingénierie sociale ».

L’usage de la force ou des motifs financiers permet générale- ment d’atteindre ces objectifs, résultant bien souvent en l’annihilation physique des minorités, de leurs cultures ou de leurs lan- gues, ou bien en l’assimilation forcée. Les deux derniers siècles sont pleins d’exemples de la violence utilisée pour tenter de créer un Etat-nation correspondant à la réalité imaginaire d’un véritable Etat-nation. Nous allons, à présent, prenant comme exemple la république de Turquie, évoquer quelques caractéristiques de l’Etat-nation.

Etat-nation et société

On dit souvent que l’Etat-nation se soucie du sort du peuple. Ceci est faux. Il s’agit plutôt d’un gouverneur national au sein du système capitaliste mondial, un vassal de la modernité capitaliste, qui est beaucoup plus profondément lié aux structures dominantes du capital, et ce bien plus que ce que nous l’assumons généralement.

Il s’agit d’une colonie du capital. Aussi nationaliste qu’il se montre, l’Etat-nation sert toujours dans une même mesure les processus capitalistes de l’exploitation. Rien d’autre ne peut expliquer les terribles guerres de redistribution vécues à l’époque de la modernité capitaliste. Ainsi, l’Etat-nation n’est pas avec le peuple – il est son ennemi.

Les relations entre les différents Etats-nations et les monopoles internationaux sont coordonnées par les diplomates des Etats-nations. Sans la reconnaissance par les autres Etats-nations, aucun d’entre eux ne pourrait survivre. La raison se trouve dans la logique du système capitaliste mondial.

[…]

Les fondements idéologiques de l’État-Nation

Dans le passé, l’histoire des Etats se confondait avec l’histoire de leurs dirigeants, ceux-ci se voyant affublés de qualités presque di- vines. L’essor de l’Etat-nation a changé cette pratique. C’est maintenant l’Etat tout entier qui est idéalisé et élevé au niveau du divin.

Le nationalisme

Si l’on compare l’Etat-nation à un dieu, alors le nationalisme est sa religion. En dépit de certains éléments en apparence positifs, l’Etat-nation et le nationalisme présentent des caractéristiques métaphysiques. Dans ce contexte, le profit capitaliste et l’accumulation de capital font figure de catégories entourées d’un voile de mystère. Il existe, entre ces termes, un réseau de relations contradictoires, fondé sur la force et l’exploitation. Leur quête d’un pouvoir hégémonique sert la maximalisation des profits. En ce sens, le nationalisme apparaît comme une justification quasi-religieuse. Sa réelle mission consiste cependant à servir l’Etat- nation presque divinisé et sa vision idéologique, qui imprègne tous les domaines de la société. Arts, science, conscience sociale : rien de tout cela n’est indépendant. Un véritable éveil intellectuel nécessite donc une analyse fondamentale de ces éléments de la modernité.

[…]

Le sexisme

Le sexisme, contaminant l’ensemble de la société, est un autre pi- lier idéologique de l’Etat-nation. De nombreux systèmes civilisés ont employé le sexisme afin de préserver leur pouvoir, imposant l’exploitation des femmes et utilisant celles-ci comme un réser- voir de travail bon marché. Les femmes sont également considé- rées comme une ressource précieuse, en cela qu’elles produisent la descendance et permettent la reproduction des hommes. La femme est donc à la fois vue comme un objet sexuel et une marchandise. Elle est un outil pour la préservation du pouvoir masculin et peut, au mieux, accéder au statut d’accessoire de la société masculine et patriarcale.

D’une part, le sexisme de la société de l’Etat-nation renforce le pouvoir des hommes ; d’autre part, l’Etat-nation fait de la société une colonie par l’exploitation des femmes. A cet égard, les femmes peuvent également être considérées comme une nation exploitée.

[…]

Ainsi, la femme est la nation colonisée de la société historique qui se trouve dans la position la pire au sein de l’Etat-nation. Toutes les idéologies du pouvoir et de l’Etat ont leur origine dans des comportements et des attitudes sexistes. L’esclavage de la femme est le champ social le plus profond et le plus dissimulé ; tous types d’esclavage, d’oppression et de colonisation s’y produisent. Le capitalisme et l’Etat-nation agissent en pleine conscience de ce fait. Sans l’esclavage de la femme, aucun autre type d’esclavage ne peut exister, ni a fortiori se développer. Le capitalisme et l’Etat-nation représentent l’institutionnalisation ultime du mâle dominant. Pour parler encore plus crûment, le capitalisme et l’Etat-nation sont le monopole du mâle despotique et exploitant.

Les Kurdes et l’État-Nation

Suite à cette courte introduction à l’Etat-nation et à ses fondements idéologiques, nous allons maintenant tenter de démontrer pourquoi un Etat-nation kurde se révélerait inadapté aux besoins du peuple kurde.

Depuis des décennies, les Kurdes luttent non seulement contre l’oppression exercée par les puissances dominantes et pour la reconnaissance de leur existence, mais également dans le but de libérer leur société de l’emprise du féodalisme. Il serait donc illogique de se libérer pour s’enchaîner à nouveau, voire même augmenter l’oppression. Dans le contexte de la modernité capitaliste, c’est pourtant à cela qu’équivaudrait la fondation d’un Etat- nation. Tant que l’on ne s’opposera pas à la modernité capitaliste, la libération des peuples demeurera impossible. Voilà pourquoi la fondation d’un Etat-nation kurde est, pour moi, inenvisageable.

L’appel à la création d’un Etat-nation séparé représente les intérêts de la classe dirigeante et ceux de la bourgeoisie, mais ne reflète en aucun cas les intérêts du peuple ; en effet, un Etat supplémentaire ne ferait que renforcer l’injustice et entraver plus encore le droit à la liberté.

Par conséquent, la solution à la question kurde se trouve dans une approche visant à affaiblir ou à repousser la modernité capitaliste. Les raisons historiques, les caractéristiques sociales et les évolutions concrètes relatives à cette question, ainsi que l’exten- sion de la zone de peuplement des Kurdes sur le territoire de quatre pays ; tout ceci rend d’autant plus indispensable une so- lution démocratique. Il est également important de se rappeler que l’ensemble du Moyen-Orient souffre d’un manque cruel de démocratie. Grâce à la position géostratégique de la zone de peu- plement kurde, le succès du projet démocratique porté par les Kurdes promet également de pouvoir effectuer des progrès dans la démocratisation de tout le Moyen-Orient. Ce projet démocra- tique, nous l’avons baptisé le confédéralisme démocratique.

Le Confédéralisme Démocratique

On peut qualifier ce type de gouvernance d’administration politique non-étatique ou encore de démocratie sans Etat. Les processus démocratiques de prise de décision ne doivent pas être confondus avec les processus auxquels les administrations publiques nous ont habitués. Les démocraties gouvernent, là où les Etats se contentent d’administrer. Les Etats sont fondés sur la force, les démocraties se basent sur le consensus collectif. Les postes de responsabilité de l’Etat sont attribués par décret, bien qu’ils soient en partie légitimés par des élections. Les démocraties fonctionnent avec des élections directes. L’Etat considère légitime l’usage de la coercition, tandis que les démocraties reposent sur la participation volontaire.

Le confédéralisme démocratique est ouvert aux autres groupes et factions politiques. Il s’agit d’un système flexible, multiculturel, antimonopoliste et fondé sur le consensus. L’écologie et le féminisme comptent parmi les piliers de celui-ci. Dans le cadre de ce type d’auto-administration, il sera nécessaire de mettre en place une économie alternative permettant d’augmenter les ressources de la société, au lieu d’exploiter celles-ci, et qui sera ainsi mieux à même de répondre aux multiples besoins de la société.

[…]

Exprimer son identité culturelle, ethnique ou nationale par le biais d’une association politique est un droit naturel. Cependant, ce droit ne peut s’exercer qu’au sein d’une société éthique et politique. En ce qui concerne les Etats-nations, républiques ou démocraties, le confédéralisme démocratique est ouvert au compromis par rapport aux traditions étatiques ou gouvernementales. Il privilégie et autorise la coexistence égalitaire.

L’héritage de la société et l’accumulation de la connaissance historique

Le confédéralisme démocratique repose sur le vécu historique de la société et son héritage collectif. Il ne s’agit pas d’un système politique moderne et arbitraire mais bien du résultat de l’histoire et de l’expérience accumulée par la société – c’est-à-dire du vécu de celle-ci.

L’Etat se dirige constamment vers toujours plus de centralisation, et ce, afin de soutenir les intérêts des monopoles du pouvoir. Le confédéralisme fonctionne de manière exactement inverse. Dans ce système, ce ne sont pas les monopoles, mais la société qui est au centre de la réflexion politique.

[…]

L’histoire de la modernité représente quatre siècles de génocide physique et culturel au nom d’une société unitaire imaginaire. Le confédéralisme démocratique, en tant que catégorie sociologique, constitue le contrepoint à cette histoire et repose sur la volonté de lutter si nécessaire, ainsi que sur la diversité ethnique, culturelle et politique.

La crise du système financier est une conséquence inhérente à l’Etat-nation capitaliste. Tous les efforts déployés par les néolibéraux pour transformer l’Etat-nation sont, cependant, demeurés sans succès. Le Moyen-Orient en est un exemple édifiant.

[…]

Le confédéralisme démocratique et un système politique démocratique

Contrastant avec l’interprétation centraliste et bureaucratique de l’administration et de l’exercice du pouvoir, le confédéralisme propose un type d’auto-administration politique dans lequel tous les groupes de la société, ainsi que toutes les identités culturelles, ont la possibilité de s’exprimer par le biais de réunions locales, de conventions générales et de conseils. Cette vision de la démocratie ouvre ainsi l’espace politique à toutes les couches de la société et permet la formation de groupes politiques divers et variés, ce qui constitue de ce fait un progrès dans l’intégration politique de l’ensemble de la société. La politique y fait alors partie de la vie quotidienne.

[…]

Pour ce faire, nul besoin de pompeuses théories, seule suffit la volonté de permettre aux besoins sociaux de s’exprimer, en ren- forçant l’autonomie structurelle des acteurs sociaux et en créant les conditions nécessaires à l’organisation de l’ensemble de la société.

[…]

Plus la participation est importante, plus ce type de démocratie est fort. Là où l’Etat-nation entre en contradiction, voire même en conflit, avec la démocratie, le confédéralisme démocratique constitue un processus démocratique continu.

[…]

Chacune des unités politiques impliquées dans la démocratie participative se doit d’être de nature démocratique. Ainsi, ce que nous appelons démocratie se résume à l’application de processus démocratiques de prise de décision depuis le niveau local jusqu’au niveau global, et ce, dans le cadre d’un processus politique continu. Ce processus influera la structure et le tissu social de la société, au contraire de l’homogénéité voulue par l’Etat-nation et qui ne peut s’accomplir que par l’usage de la force, entraînant ainsi la perte de la liberté.

[…]

la vision sous-tendant ces décisions doit être en lien avec les questions globales. Nous devons nous rendre compte que même les villages et les quartiers urbains ont besoin d’une structure confédérale. Tous les domaines de la société doivent s’auto-administrer et tous les niveaux de la société doivent être libres de participer.

Confédéralisme démocratique et auto-défense

L’Etat-nation est une entité à structure principalement militaire. Les Etats-nations sont toujours plus ou moins les produits de guerres intérieures et extérieures. Aucun des Etats-nations exis- tants n’est apparu de lui-même. Ils ont invariablement un histo- rique de guerres à leur actif. Ce processus n’est pas limité à l’étape de leur fondation, mais s’appuie bel et bien sur la militarisation de l’ensemble de la société. Le gouvernement civil de l’Etat n’est qu’un accessoire de l’appareil militaire. Les démocraties libérales vont encore plus loin en camouflant leurs structures militaristes sous des couleurs libérales et démocratiques. Cela ne les empêche cependant pas de rechercher des solutions autoritaires au summum d’une crise provoquée par le système lui-même. L’exercice fasciste du pouvoir est dans la nature de l’Etat-nation ; le fascisme est la forme d’Etat-nation la plus pure.

[…]

Seule l’autodéfense peut permettre de repousser cette militarisation. Les sociétés qui ne possèdent pas de mécanisme d’auto- défense perdent leur identité, leur capacité à la prise de décision démocratique et leur nature politique. Par conséquent, l’auto- défense de la société ne se limite pas qu’à l’aspect militaire des choses. Elle présume également la préservation de l’identité, l’existence d’une conscience politique propre et un processus de démocratisation. Alors seulement peut-on parler d’autodéfense.

Dans ce contexte, on peut qualifier le confédéralisme démocratique de système d’autodéfense de la société.

[…]

La société elle-même doit être capable de déterminer ses devoirs, et une de ses tâches principales sera donc de défendre le libre arbitre de la société contre les interventions intérieures et extérieures. La composition du commandement militaire doit être déterminée à parts égales par les institutions politiques et les groupements confédérés.

[…]

Le confédéralisme démocratique face à l’hégémonie

Le confédéralisme démocratique est fermement opposé à tout type d’hégémonie, et ce, notamment dans le domaine idéologique. Tandis que les civilisations classiques s’appuient généralement sur le principe d’hégémonie, les civilisations démocratiques refusent les puissances et les idéologies hégémoniques.

[…]

La gestion collective des affaires de la société nécessite la compréhension et le respect des opinions divergentes, associés à des processus de prise de décision démocratiques.

[…]

Les structures confédérées démocratiques à l’échelle mondiale

Bien que le confédéralisme démocratique se concentre sur le niveau local, il n’est pas exclu d’organiser le confédéralisme à l’échelle mondiale. Au contraire, il nous faut établir une plate- forme de sociétés civiles nationales, c’est-à-dire une assemblée confédérée, afin de s’opposer aux Nations Unies, qui sont une association d’Etats-nations sous la direction de superpuissances. Nous parviendrons ainsi, peut-être, à prendre de meilleures déci- sions permettant de faire progresser la paix, l’écologie, la justice et la productivité dans le monde.

Conclusion

Le confédéralisme démocratique est un type d’auto-administration qui contraste avec l’administration par un Etat-nation. Cependant, dans certaines circonstances, la coexistence pacifique entre ces deux entités est possible, aussi longtemps que l’Etat-nation n’interfère pas avec ce qui relève de l’auto-administration. S’il s’y risquait, en effet, la société civile serait en droit d’assurer son autodéfense.

[…]

Sur le long cours, la liberté et la justice ne peuvent prévaloir qu’au sein d’un processus dynamique de démocratie confédérée.

[…]

L’Etat ne sera vaincu que lorsque le confédéralisme démocra- tique aura prouvé sa capacité à résoudre les questions sociales. Cela ne signifie cependant pas que l’on doive se soumettre aux attaques des Etats-nations. Les confédérations démocratiques maintiendront en permanence des forces d’autodéfense. Les confédérations démocratiques ne seront pas forcées de s’organiser au sein d’un territoire unique. Elles pourront prendre la forme de confédérations transfrontalières, lorsque les sociétés concernées le souhaiteront.

Les principes du confédéralisme démocratique

 

  1. Le droit à l’autodétermination des peuples comprend le droit à un Etat propre. La fondation d’un Etat ne permet cependant pas d’augmenter la liberté d’un peuple, et le système des Nations Unies, fondé sur les Etats-nations, a démontré son inefficacité. Les Etats-nations se sont ainsi mis à représenter de sérieux obstacles face aux évolutions sociales. Le confédéralisme démocratique est le paradigme inverse, celui des peuples opprimés.
  2. Le confédéralisme démocratique est un paradigme social et non-étatique. Il n’est pas contrôlé par un Etat. Le confédéra- lisme démocratique représente également les aspects organisationnels et culturels d’une nation démocratique.
  3. Le confédéralisme démocratique est fondé sur la participation de la population, et ce sont les communautés concernées qui y maîtrisent le processus décisionnel. Les niveaux les plus élevés ne sont présents qu’afin d’assurer la coordination et la mise en œuvre de la volonté des communautés qui envoient leurs délégués aux assemblées générales. Pour assurer un gain de temps, ils font office à la fois de porte-parole et d’institution exécutive. Cependant, le pouvoir décisionnel de base est dévolu aux institutions populaires.
  4. La démocratie au Moyen-Orient ne peut être imposée par le système capitaliste et ses puissances impériales, qui causent au contraire du tort à celle-ci. La diffusion de la démocratie au niveau des masses est essentielle, car il s’agit de la seule approche permettant d’intégrer différents groupes ethniques, religions et classes sociales. Elle se marie également très bien avec la structure confédérée et traditionnelle de la société.
  5. Le confédéralisme démocratique au Kurdistan est également un mouvement antinationaliste. Il vise à accomplir le droit à l’autodéfense des peuples en contribuant à la progression de la démocratie dans toutes les parties du Kurdistan, sans toutefois remettre en cause les frontières politiques existantes. La fondation d’un Etat-nation kurde ne fait pas partie de ses objectifs. Le mouvement a pour but l’établissement de structures fédérales en Iran, en Turquie, en Syrie et en Irak, structures ouvertes à tous les Kurdes et formant, dans le même temps, une confédération globale pour les quatre parties du Kurdistan.

[…]

~ Les 10 pages restantes font spécifiquement référence aux problèmes des peuples du Moyen-Orient et les façons possibles d’y remédier ~

= = =

Source du texte complet en français:

http://www.freedom-for-ocalan.com/francais/Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique.pdf

Les membres de la confédération des communes libres de la région de Rojava du nord de la Syrie souscrivent à une charte ou un “contrat social”des communes de Rojava.

Le contrat/charte comporte 93 articles et un préambule que nous avons traduit ci-dessous.

Lisez, recopiez, transmettez, inspirez-vous de ce préambule de Charte. Il représente l’universalité humaine adaptée à une circonstance spécifique, c’est à dire notre lot à toutes et tous.

 

La charte complète (en anglais):

http://www.anarkismo.net/article/27497

 

Préambule de la Charte des communes de Rojava:

Nous, peuple des régions autonomes démocratiques d’Afrin, de Jazira et de Kobané, confédération de Kurdes, d’Arabes, d’Assyriens, d’Araméens, de Turkmens, d’Arméniens et de Tchétchènes, déclarons librement et solennellement l’étabilissement de cette Charte.

Poursuivant la liberté, la justice, la dignité et la démocratie et menès par les principes d’égalité et de durabilité environnementale, la Charte proclame un nouveau contrat social, fondé sur la coexistence mutuelle et paisible ainsi que la compréhension de tous les segments de la société. Elle protège les droits de l’Homme fondamentaux et les libertés ainsi que réaffirme le droit des peuples à l’autodétermination.

Sous cette Charte, nous, le peuple de ces régions autonomes, nous unifions dans l’esprit de la réconciliation, du pluralisme et de la participation démocratique de façon à ce que tous puissent s’exprimer librement en public. En construisant une société libre de tout autoritarisme, de militarisme, de centralisme et de l’intervention religieuse dans les affaires publiques, la Charte reconnaît l’intégrité territoriale de la Syrie et aspire à maintenir la paix domestique et internationale.

En établissant cette Charte, nous déclarons un système politique et civil d’administration fondé sur un contrat social qui réconcilie la riche mosaïque de la Syrie au travers la phase transitionnelle libre de dictature, de guerre civile et de destruction et vers une nouvelle société démocratique où la vie civile ainsi que la justice sociale sont préservées.

(Suivent les 93 articles de la Charte)

Traduction Résistance 71

 

 

 

 

 

Résistance politique: Anarchisme et dissidence…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 21 octobre 2014 by Résistance 71

Nous republions ceci du site d’Etienne Chouard, qui cite de plus en plus la pensée anarchiste, David Graeber il y a peu, anthropologue anarchiste dans la lignée d’un Pierre Clastres, à ici Anselme Bellegarrique, certes moins connu que les grands noms de la pensée autogestionnaire, mais qui mérite d’être lu et apprécié à sa juste valeur.

Nous l’avons dit, Chouard rejoindra la pensée anarchiste à terme et abandonnera l’idée de penser à réformer l’État de l’intérieur. La démarche de « réécrire » une constitution est valide à la condition que cela ne soit pas dans une optique de « réforme » style « VIème République » (la « république » étant conçue par les Grecs anciens comme une aristocratie), mais si la « constitution » devenait en fait une charte de confédération (de communes libres) comme l’est par exemple la « constitution » de la confédération iroquoise, qui allie des nations depuis le XIIème~XIIIène siècle sans formation d’État, ni de chefferie autoritaire coercitive. La démarche « citoyenne » est judicieuse mais pas si elle continue à servir un état sous quelque forme que ce soit.

Etienne Chouard est un érudit intelligent, qui a sans doute aussi étudié la forme de communalisme libertaire comme le préconise quelqu’un comme Murray Bookchin. Voilà une piste a aussi sérieusement explorer… En attendant, merci Etienne de relayer la pensée anarchiste, qui n’a rien de « terroriste », mais tout de « l’ordre naturel des choses » !

— Résistance 71 —

 

« Les anarchistes sont tellement épris d’ordre qu’ils n’en supportent aucune caricature. » (Antonin Arthaud)

 

Anselme Bellegarrigue : « Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ? Eh bien ! Vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande. »

 

20 Octobre 2014

 

url de l’article original:

http://chouard.org/blog/2014/10/20/anselme-bellegarrigue-vous-avez-cru-jusqua-ce-jour-quil-y-avait-des-tyrans-eh-bien-vous-vous-etes-trompes-il-ny-a-que-des-esclaves-la-ou-nul-nobeit-personne-ne-commande/

 

A lire:

“Le Manifeste de l’Anarchie”, Anselme Bellegarrigue, 1850

 

Citations :

  • Il n’est, en vérité, pires contre-révolutionnaires que les révolutionnaires ; car il n’est pires citoyens que les envieux.
  • Le pouvoir ne possède que ce qu’il prend au peuple, et pour que les citoyens en soient venus à croire qu’ils devaient commencer par donner ce qu’ils possèdent pour arriver au bien-être, il faut que leur bon sens ait subi une profonde perturbation.
  • C’est quand l’autorité de chacun est égale à celle de tous que l’équilibre social se trouve forcément acquis.
  • Un peuple qui fait ses affaires est un peuple qui se gouverne, et un peuple qui se gouverne abroge, par ce seul fait, et frappe de désuétude tout le fatras législatif dont l’agitation populaire avait, bien plus que le génie des hommes d’État, favorisé la conception.
  • La Révolution c’est le flux des intérêts : nul ne peut représenter les intérêts, ils sont représentés par eux-mêmes. La force d’intensité de leur persévérante et calme manifestation est la seule force révolutionnaire raisonnable et possible.
  • On ne peut pas être maître de répartir la richesse sans s’être fait préalablement maître de la richesse ; la répartition c’est donc tout d’abord le monopole
  • Si cela s’appelle un métier que de gouverner, je demande à voir les produits de ce métier, et si ces produits ne sont pas à ma convenance, je déclare que me forcer à les consommer est le plus étrange abus d’autorité qu’un homme puisse exercer sur un autre homme. Il est vrai que cet abus s’exerce par la force et que c’est moi qui entretiens, de mes deniers, cette force dont je me plains. Cela considéré, je me replie sur moi-même et je reconnais qu’en même temps que je suis une victime, je suis un sot aussi. Mais ma sottise tient à mon isolement, et c’est pour cela que je dis à mes concitoyens : Redressons la tête ; n’ayons confiance qu’en nous-mêmes ; disons : que la liberté soit, et la liberté sera.
  • Mais on dit que la liberté sans frein est menaçante. Qui donc menace-t-elle ? Qui donc doit craindre le coursier indompté, si ce n’est celui qui le dompte ? Qui donc a peur devant l’avalanche, si ce n’est celui qui veut l’arrêter ? Qui donc tremble devant la liberté, si ce n’est la tyrannie ? La liberté menaçante… c’est le contraire qu’il faudrait dire. Ce qui effraye en elle c’est le bruit de ses fers. Dès qu’elle les a rompus, elle n’est plus tumultueuse ; elle est calme et sage.
  • Le gouvernement n’est pas un fait, il n’est qu’une fiction. Le fait immuable et éternel, c’est le peuple.

Résistance à l’empire: La révolution sociale kurde écrasée par l’EI, agent de l’empire ?…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 12 octobre 2014 by Résistance 71

Assistons-nous à la mise à mort d’une nouvelle révolution sociale de la dimension proche de celle de la révolution espagnole de 1936 par les nouveaux agents impérialistes que sont les pantins de l’armée mercenaire de la CIA appelée EIIL ou EI ?

C’est ce que pense l’anthropologue anarchiste David Graeber dans cet article très instructif.

— Résistance 71 —

 

Pourquoi le monde ignore t’il les Kurdes révolutionnaires en Syrie ?

 

David Graeber

 

11 Octobre 2014

 

url de l’article original:

http://www.lavoiedujaguar.net/Pourquoi-le-monde-ignore-t-il-les

 

Au sein de la zone où se déroule la guerre de Syrie, une expérience démocratique est en train de se faire écraser par l’État islamique. Que le reste du monde n’en soit pas conscient est un scandale.

En 1937, mon père s’est porté volontaire pour combattre dans les Brigades internationales pour défendre la République espagnole. Une tentative de coup d’État fasciste avait été temporairement mise en échec par la révolte des ouvriers, dirigée par les anarchistes et les socialistes. Dans une grande partie de l’Espagne une véritable révolution sociale avait suivi, instaurant dans des villes entières une gestion de démocratie directe, mettant les industries sous contrôle des travailleurs et favorisant un renforcement radical du pouvoir des femmes.

Les révolutionnaires espagnols espéraient créer une société libre qui serait un exemple pour tout le monde. Au lieu de cela, les puissances mondiales ont décrété une politique de « non-intervention », ils ont maintenu un blocus rigoureux à l’encontre de la République, même après que Hitler et Mussolini, prétendument d’accord sur une non-intervention, ont commencé à engager des troupes et à fournir des armes pour renforcer le camp fasciste. Le résultat a été des années de guerre civile qui ont pris fin avec l’écrasement de la révolution et quelques-uns des plus sanglants massacres d’un siècle sanglant.

Je n’ai jamais imaginé que la même chose pouvait se reproduire dans ma propre vie. De toute évidence, aucun événement historique n’a jamais lieu deux fois. Il y a mille différences entre ce qui s’est passé en Espagne en 1936 et ce qui se passe aujourd’hui dans le Rojava, les trois provinces largement kurdes du nord de la Syrie. Mais les similitudes sont si frappantes et si pénibles que je sens qu’il m’incombe d’intervenir, comme quelqu’un qui a grandi dans une famille dont les convictions politiques étaient largement définies par la révolution espagnole, pour dire que nous ne pouvons pas laisser l’histoire finir de la même façon.

La région autonome du Rojava, telle qu’elle existe aujourd’hui, est l’un des rares points lumineux — même très lumineux — issus de la tragédie de la révolution syrienne. Après avoir chassé les agents du régime d’Assad en 2011 et malgré l’hostilité de la quasi-totalité de ses voisins, le Rojava a non seulement maintenu son indépendance mais développe une expérience démocratique remarquable. Des assemblées populaires ont été créées comme organe absolu de prise de décisions, des conseils ont été choisis soigneusement en tenant compte de l’équilibre ethnique (dans chaque commune, par exemple, les trois responsables principaux doivent inclure un Kurde, un Arabe et un chrétien assyrien ou arménien, et au moins un des trois doit être une femme), il y a des conseils de femmes et de jeunes, et, en écho remarquable au mouvement Mujeres Libres (Femmes libres) d’Espagne, la milice « YJA Star » (l’Union des femmes libres, le star fait ici référence à la déesse mésopotamienne Ishtar), une armée de femmes qui a effectué une grande partie des opérations de combat contre les forces de l’État islamique.

Comment cela peut-il se produire et rester encore presque entièrement ignoré par la communauté internationale, et même, en grande partie, par la gauche internationale ? Principalement, semble-t-il, parce que le parti révolutionnaire du Rojava, le PYD, travaille en alliance avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie, un mouvement de guérilla marxiste qui a été depuis les années 1970 engagé dans une longue guerre contre l’État turc. L’OTAN, les États-Unis et l’UE l’ont classé officiellement comme organisation « terroriste ». Parallèlement, les gauchistes le rejettent largement comme stalinien.

Mais, en fait, le même PKK n’a plus rien à voir avec l’ancien parti hiérarchique léniniste qu’il était jadis. Sa propre évolution interne et la conversion intellectuelle de son propre fondateur, Abdullah Öcalan, détenu dans une île-prison turque depuis 1999, ont changé entièrement ses objectifs et ses tactiques.

Le PKK a même déclaré qu’il ne cherche plus à créer un État kurde. Au lieu de cela, en partie inspiré par la vision de l’écologiste social et anarchiste Murray Bookchin, il a adopté la vision du « municipalisme libertaire », appelant les Kurdes à créer des communautés autogérées, libres, fondées sur les principes de la démocratie directe, qui s’uniraient en dépassant les frontières nationales — espérant ainsi qu’avec le temps ces frontières perdraient de plus en plus leur sens. Ainsi, proposent-ils que la lutte kurde devienne un modèle pour un mouvement global vers une véritable démocratie, une économie coopérative et une dissolution progressive de l’État-nation bureaucratique.

Depuis 2005, le PKK, inspiré par la stratégie des rebelles zapatistes au Chiapas, a déclaré un cessez-le-feu unilatéral avec l’État turc et a commencé à concentrer ses efforts sur le développement de structures démocratiques dans les territoires qu’il contrôlait déjà. Certains ont mis en doute le sérieux de tout cela. Il est clair qu’il reste encore des éléments autoritaires. Mais ce qui s’est passé dans le Rojava, où la révolution syrienne a donné aux radicaux kurdes l’occasion de réaliser de telles expériences dans un grand territoire contigu, suggère que c’est autre chose qu’une façade. Conseils, assemblées et milices populaires ont été formés, la propriété du régime a été remise à des coopératives autogérées — et tout ça en dépit des attaques continuelles par les forces d’extrême droite de l’État islamique. Les résultats sont conformes à toute définition d’une révolution sociale. Au Moyen-Orient, au moins, ces efforts ont été remarqués : en particulier après que les forces du PKK et du Rojava sont intervenus pour lutter avec succès à travers le territoire de l’État islamique en Irak pour sauver des milliers de réfugiés yézidis piégés sur le mont Sinjar après que les peshmergas locaux ont fui le territoire. Ces actions ont été largement célébrées dans la région, mais n’ont recueilli presque aucun écho dans la presse européenne ou nord-américaine.

Maintenant, l’État islamique est de retour, avec des tanks de fabrication US et de l’artillerie lourde prise aux forces irakiennes, pour exercer leur vengeance contre un grand nombre de ces mêmes milices révolutionnaires à Kobané, déclarant leur intention de massacrer et de réduire en esclavage — oui, asservir littéralement — l’ensemble de la population civile. Pendant ce temps, l’armée turque se cantonne à la frontière et empêche les renforts et les munitions d’arriver aux défenseurs, pendant que les avions des États-Unis vrombissent, en frappant parfois des coups symboliques, des frappes ponctuelles — juste pour être apparemment en mesure de dire qu’ils ne sont pas restés inactifs tandis qu’un groupe, contre qui ils prétendent être en guerre, écrase les défenseurs d’une des grandes expériences démocratiques dans le monde.

S’il existe un parallèle à faire aujourd’hui avec les prétendus dévots et meurtriers phalangistes de Franco, ce ne pourrait être qu’avec l’État islamique. S’il y a un parallèle à faire avec les Mujeres Libres d’Espagne, ce ne pourrait être qu’avec les femmes courageuses qui défendent les barricades à Kobané. Est-ce que le monde et — cette fois-ci plus scandaleusement encore — la gauche internationale vont vraiment être complices en laissant l’histoire se répéter ?

David GraeberThe Guardian, 8 octobre 2014. 
Traduit par E.K., R.V. et M.U.

David Graeber est anthropologue et se définit comme anarchiste.

Maître de conférences en anthropologie sociale à l’Université Goldsmiths de Londres, il a été professeur agrégé d’anthropologie à l’Université de Yale.

Il a participé activement au mouvement Occupy Wall Street.

 

Paysage de désolation politique: La France au fond du trou attend que son peuple reprenne la barre…

Posted in actualité, altermondialisme, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 30 septembre 2014 by Résistance 71

… Que vivent les communes libres et associées ! La solution au marasme politico-social est en dehors du système de domination et de répression étatique, ceci devient de plus ne plus une évidence incontournable !

— Résistance 71 —

 

Sombre semaine dans une France de plus en plus méprisante… Personnel politique et médias

 

Daniel Vanhove

 

29 septembre 2014

 

url de l’article:

http://www.mondialisation.ca/sombre-semaine-dans-une-france-de-plus-en-plus-meprisante-personnel-politique-et-medias/5404998

 

Faut dire qu’elle avait mal commencé, par ce non-évènement que certains ont pourtant voulu nous faire passer pour majeur.  Avec le « retour » de Zorro annonçant qu’il avait changé, mais dont tout citoyen lucide a pu se rendre à l’évidence de l’énormité du bluff au bout des… disons, 30 premières secondes : toujours autant de morgue, toujours autant d’agressivité, toujours autant d’esquives et de mensonges. Sans oublier les tics… (à défaut d’éthique, peut-être…). Loin de respecter les Français auxquels il s’adressait, dans un mépris total à leur égard, le nouveau Sarko demandait de lui prêter au moins deux neurones, lui qui manifestement n’en prêtait pas un seul à ses auditeurs en les prenant pour des imbéciles qui n’y verraient que du feu !

Comment certains peuvent-ils penser sérieusement que le « retour » de celui qui n’a en fait jamais quitté le paysage politique, puisse avoir la moindre crédibilité, à moins d’un aveuglement volontaire et d’une servilité qu’il faut leur laisser !?

A mon sens, l’individu est sans doute pire qu’avant : parce que là, sans qu’il ne l’avoue jamais, et par la faute de ces minables laquais bien formatés et trop avides d’un retour sur cette allégeance servile, il va vraiment finir par croire être celui que tout le monde attend…

Décidément, on savait que le pouvoir corrompt, mais dans le cas présent, il est à craindre que cela batte tous les records !

la même dérive !

Ensuite, il y a eu le cas de l’alpiniste français en Algérie. Tout individu normalement constitué, ne peut qu’éprouver un sentiment de dégoût et de tristesse après l’exécution amplement médiatisée de ce nouvel otage, victime probable des décisions belliqueuses de l’Hexagone…

Et tout individu sain de corps et d’esprit devrait dans le même temps s’étonner de n’entendre de la part des irresponsables politiques, que des discours musclés, dans une surenchère de mots et d’expressions les plus creuses les unes que les autres, en lieu et place de se poser enfin les bonnes questions des raisons de tels agissements… Mais, faut-il s’en étonner… quand on comprend quels sont les intérêts derrière de tels discours ?

Enfin, tout individu normalement constitué et sain de corps et d’esprit devrait au moins se demander pourquoi une telle médiatisation autour d’une victime, quand dans le même temps, nos méthodes « civilisées » en pulvérisent des dizaines voire des centaines chaque jour, mais arabes et anonymes celles-là, à coups de missiles GPS ou de bombes « propres »…

Et plus je retourne ces évènements dans ma tête, plus je me rends compte de l’indécence absolue de ces élus qui finissent par utiliser la vie de ces quelques otages identifiés pour justifier la politique meurtrière dans leurs opérations prédatrices à l’étranger. En réalité, ne vous y trompez pas : là aussi, quel mépris pour ces victimes ! Aujourd’hui, les drapeaux sont en berne, on observe des minutes de silence, les discours sont convenus… tant qu’à faire, il faut jouer la comédie jusqu’au bout, et au moins cela ne coûte rien à personne… Mais dans six semaines, ou six mois, certains de ceux-là ne se souviendront même pas du nom de ces otages exécutés…

L’amalgame et le mélange des plans n’a jamais été aussi flagrant. Les quelques victimes occidentales sont utilisées comme alibis à nos interventions qui n’ont d’autres buts que de tenter de garder le contrôle de zones essentielles pour nos approvisionnements en énergies fossiles. La bataille fait rage au sein des compagnies et des gouvernements occidentaux. Et dans ce cas, il est question d’unité nationale, n’est-ce pas ! On serre les rangs pour aller bombarder ceux que l’on soutenait il y a quelques semaines encore… et auxquels en douce, on achète le pétrole en contrebande, à prix bradés !

L’objectif de redessiner le Moyen-Orient dans les plans machiavéliques des USA date de plusieurs années, avec pour unique but la mainmise sur les réserves de pétrole et de gaz. Il a été présenté par Condoleeza Rice en 2006, à… Tel Aviv (relire : http://www.mondialisation.ca/le-projet-d-un-nouveau-moyen-orient/4126 )… un hasard, vraiment ?…

Il est regrettable que L. Fabius et Fr. Hollande n’aient pas la retenue qu’ont eue D. de Villepin et J. Chirac en 2003 lors du refus de la France de participer à ces massacres de masse, sous de fallacieux prétextes d’armes de destruction massive jamais trouvées… Ceux-là voudraient-ils prouver quelque chose à ceux-ci ? Ou tentent-ils de masquer leur désastreuse gestion du pays en distrayant le peuple à l’extérieur de ses frontières ?

Barbare, barbare… vous avez dit barbare ?…

Tout le reste, n’est que pipeau ou plutôt, fanfare… pour détourner l’attention du public des crimes inouïs que nous perpétrons partout par l’entremise de nos armées. La vie d’une malheureuse victime occidentale fait s’émouvoir la planète « Facebook » quand des milliers d’innocents au rang desquels d’innombrables enfants massacrés par nos « dommages collatéraux »  ne semblent pas émouvoir plus de quelques rares commentateurs perdus dans l’obscène déferlante médiatique, complice.

Les journaleux nous disent le ton grave et l’air coincé qu’ils ont choisi de ne pas nous montrer la vidéo des faits… dont ils ne s’embarrassent jamais quand il s’agit de montrer les femmes lapidées, les homosexuels pendus ou les enfants démembrés… Autre mépris…

Les mots sont scrupuleusement choisis : il est désormais question de Daesh en lieu et place de l’Etat islamique… Sans parler de l’effet que peut avoir le terme « décapitation » pour ce qui est en réalité un égorgement… Le vocabulaire utilisé nourrit tous les fantasmes…. Mais, faut-il rappeler que c’est bien en France, que la guillotine décapitait, il y a quelques années encore, et dont certains réclament le retour… Cet instrument hautement scientifique sans doute et nullement « barbare » puisque manié par un pays « civilisé »…

En-dehors des mots « terroriste »… « sauvage »… et « barbare »… probablement les plus utilisés ces derniers jours par ces journaleux à l’air circonstancié, je cherche toujours celle ou celui qui s’en détachera pour nous proposer un « pourquoi » ? Car,  quand on a dit et surtout, répété comme un niais docile ce vocable-là, qu’a-t-on dit ?… qu’a-t-on expliqué ?… qu’a-t-on compris de ces drames à répétition ?… Rien ! Ce sont des mots creux, vides, répétés en boucle comme s’il s’agissait du résultat d’une analyse méticuleuse, fouillée, scrupuleuse, consciencieuse, mais en réalité inexistante. Et comme l’écrit Régis Debray : « … Il y a tant de mots-œillères, repoussoirs commodes et paresseux qui, se faisant passer pour des diagnostics, dispensent de toute recherche de cause et d’antidote. La question serait plutôt de savoir comment on devient fanatique, et pourquoi. Depuis quand, où, et pour quels motifs. A défaut, le signalement rendra aussi peu service à l’explication des actes extrêmes que fou n’en a rendu aux progrès de la psychiatrie, ou chaud à ceux de la thermodynamique. » (Aveuglantes lumières – 2006 – Ed. Grasset)

Il faudrait pourtant avoir un jour, la lucidité et le courage de se demander quelle serait notre attitude si depuis des décennies, des puissances étrangères surarmées venaient au nom des prétextes les plus fallacieux anéantir nos vies, détruire notre culture, massacrer nos êtres les plus chers, dévaster nos villes et nos campagnes pour finir par piller nos richesses naturelles et nous maintenir exsangues, au bord du gouffre, dans un chaos que les médias si prompts dans d’autres circonstances, se dispensent bien de relayer ?… Resterions-nous à regarder, passivement !? Ou nous battrions-nous avec les moyens que l’on aurait, avec la rage du désespoir et prêts à tout perdre, jusqu’à la vie, puisqu’il ne nous resterait rien ?!

Et ce racisme, obséquieux, protéiforme…

La sournoiserie est telle, que le comble de ces épisodes abjects réside sans doute dans l’exigence faite désormais aux Français – et aux citoyens d’autres pays occidentaux – de confession musulmane, de se démarquer, voire de se justifier de ne pas appartenir à ce courant « terroriste ». Aux yeux de ceux-là, ceux-ci ne sont pas d’abord ou assez Français, Belges, ou Anglais… ils sont en priorité musulmans ! Et donc, toujours suspects, semble-t-il… Mépris, là aussi… Et les dignitaires d’obtempérer, évidemment… Contraints à descendre dans la rue pour faire amende honorable, pour se plier aux desiderata des pressions politico-médiatiques, en signe d’une solidarité réclamée, exigée d’avec ces malheureux otages – dont on pourrait au minimum rappeler, qu’ils se trouvent pour la majorité d’entre eux, dans des zones signalées à hauts risques et fortement déconseillées par les autorités compétentes… Alors que ces mêmes dignitaires n’ont pas cru bon descendre dans la rue lorsque 2200 Palestiniens se sont fait massacrer par les méthodes « civilisées » de l’armée israélienne il y a juste quelques semaines… et dont le silence recouvre désormais l’ensemble de nos médias.

Quel parallèle ? Un contre 2.200 tués, 12.000 blessés et handicapés, 20.000 logements détruits, 100.000 habitants sans toit… aux portes de l’hiver, dans ce que j’ai appelé il y a déjà plusieurs années, un camp d’extermination à ciel ouvert.

Autre parallèle ? On légifère à tour de bras au sein de l’UE contre ces jeunes partis se battre aux côtés des « djihadistes » allant même pour certains Etats à envisager le retrait de la nationalité… mais on ne dit mot sur les milliers de citoyens partis se battre contre les Palestiniens dans l’armée israélienne, que toutes les Résolutions de l’ONU condamnent pourtant pour ses agissements criminels… Cherchez l’erreur…

…et toujours dans l’ombre…

…où l’on voit, encore et toujours cette insupportable légèreté de la justice des pays « civilisés-donneurs-de-leçons-partout », à géométrie définitivement variable, qui comme l’écrivait Jean de la Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Au bout du compte, face aux comportements et aux agissements de plus en plus mortifères, insidieux et obscènes de nos irresponsables politico-médiatiques, ne sont probablement pas les plus « barbares » ceux que l’on nous montre du doigt… mais ceux qui en tirent profit, ceux qui ont fait leurs calculs et manigancé des plans de terreur et d’effroi à l’encontre de ces populations basanées…

…sans oublier dans les coulisses, les puissants industriels du lobby de l’armement qui se gaussent de tout cela, baignant dans l’opulence et le luxe absolus, dont les profits n’ont jamais été aussi plantureux, indécents, abjects… à la mesure du nombre de victimes que décime leur effroyable technologie… mais dont aucun de ces journaleux zélés ne mène d’enquête pour en dénoncer les immondes pratiques et en publier régulièrement les noms sur la place publique…

 

Daniel Vanhove –

26.09.14

Observateur civil

Auteur

« Si vous détruisez nos maisons, vous ne détruirez pas nos âmes » – 2005 – Ed. M. Pietteur

« La Démocratie Mensonge » – 2008 Ed. M. Pietteur