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En quête d’union des esprits: Résistance 71 sur Mohawk Nation News

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 17 juillet 2015 by Résistance 71

“Si les gens vivent en suivant la loi naturelle, il n’y a pas besoin de loi humaine en toute situation. Dès qu’une loi humaine est créée, c’est la mort de la loi naturelle… La loi naturelle est la loi de la vie, la loi humaine et la loi de la mort.”
~ Russell Means, Lakota ~

 

Commentaires depuis l’autre côté de la mare

 

Mohawk Nation News & Résistance 71

 

16 Juillet 2015

 

url de l’article original:

http://mohawknationnews.com/blog/2015/07/16/across-the-pond-comment/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note du traducteur: Nous traduisons aujourd’hui des extraits d’une correspondance que nous avons eu avec l’éditrice de Mohawk Nation News. Nous pensons que ces réflexions peuvent être profitables à tout à chacun pour faire avancer nos sociétés de nouveau dans la bonne direction. Nous n’avons pas besoin d’inventer quoi que ce soit, mais juste à dépoussiérer l’existant. Les Mohawks nous montrent simplement un chemin possible…

Mohawk Nation News sur Résistance 71

Article connexe: « Le pape fait un premier pas vers la répudiations des bulles pontificales »

 

Nia:wen (merci) à nos lecteurs Ohontsakaionen [de la vieille terre] qui voient la solution à notre problème comme la leur également. Ceci est leur message.

“Resistance 71 est un collectif de personnes parlant français et anglais (en Europe) créé en 2010. Il existe des façons du supprimer la société totalitaire qui nous est imposée par une oligarchie capitaliste et eugéniste. Les solutions à l’impérialisme dans le monde, la division et l’oppression des peuples résident en dehors du système étatique et capitaliste et au travers d’une confédération de communes libres dans une société pour tous égalitaire, non-pyramidale, anti-autoritaire et non-coercitive. Nous devons observer les racines de nos sociétés et de la nature humaine pour (re)découvrir ce type de société. Une clef pour que celle-ci émerge est la chute de l’empire anglo-américain par l’exposition de ses tares qui ont menées au vol et au pillage du continent des Amériques et par extension du sous-continent nord-américain (Île de la Grande Tortue) et de son système légal totalement fictif. Les peuples indigènes et occidentaux peuvent ensemble faire émerger un nouveau paradigme politico-social pour que nous puissions vivre unis, égaux et paisibles sur notre Terre-Mère.

Contactez-nous en anglais ou en français: commune1871@yandex.com
Blog: https://resistance71.wordpress.com/

“#1. L’affaire des “opérations spéciales” [au Pow-Wow de Kahnawake] a une double signification. Explicitement les oligarques disent: “Nous commémorons avec vous [ce 25ème anniversaire de la crise Mohawk de Oka en 1990]. Mettons tout ceci derriere nous et allons de l’avant.” Implicitement ils disent: “On est là, de nouveau, vous narguant et nous reviendrons !” La confrontation frontale ne mène nulle-part. Les nations indigènes sont les victimes car l’État possède le monopole de la “violence légitime”. Les communautés doivent se préparer au pire, mais il faut toujours préférer amener le combat en territoire adverse, en l’occurence, le terrain “légal”, qui est fondé dans ce cas sur des bulles/édits de la papauté pseudo-légaux, religieux, datant du XVème siècle. Ceci conduit la totalité du système légal (de la loi de la terre) dans les états coloniaux que sont les Etats-Unis, le Canada, le Mexique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, tous les états d’Amérique du sud. Les bulles pontificales “légalisent” le système de domination et de subjugation sans aucune raison morale ou légale valide, sur les nations et peuples libres et indépendants de ces endroits. Ces portions de l’empire n’ont aucun droit ni aucune légitimité territoriale et comme nous le disons en français: “Un empire sans terre est un empire à terre !” (en français dans le texte original). Toute la fumisterie du système mis en place sur la modalité de l’Indian Act (loi sur les indiens) devra être annulée en engageant la bataille légale afin d’amener le pape à répudier officiellement les bulles de ses prédécesseurs et de les faire retirer du système.

Des occidentaux et colons avertis aideront à ce que ceci se produise, s’ils ne se sentent pas menacés. Cela nous a pris environ deux ans pour gagner une certaine attention sur les problèmes des peuples et nations indigènes au travers de nos traductions et de nos écrits. Les gens sont de plus en plus estomaqués et horrifiés d’apprendre ce qu’il s’est vraiment passé et se passe encore.

Les oligarques nous ont divisé de longue date. Le changement ne peut se produire qu’au travers la compréhension, la compassion et un sens d’appartenance. La réunification du corps et de l’esprit tant individuellement que collectivement prend su temps. La culpabilité est contre-productive. Plus de 500 ans de folie totale et abjecte ne peuvent pas être changés du jour au lendemain. Bien plus de blancs désirent comprendre les méfaits que la civilisation chrétienne occidentale a commis de façon à pouvoir faire bouger les choses dans la bonne direction. Une révolution sociale ne peut intervenir que lorsque le peuple, les gens sont unifiés en “un esprit”, comme votre culture le dit si superbement.

Résistance 71 estime juste la vision de deux grands penseurs et activistes anarchistes: Pierre Kropotkine et Gustav Landauer qui comprirent l’essence des sociétés traditionnelles au travers des continents. Leurs pensées et leurs actions sur la révolution sociale mènent tout naturellement à la (re)découverte des sociétés traditionnelles amérindiennes, africaines, mélanésiennes etc. Ils ont vu la nécessité de déterrer ce cœur universel en tout être humain qui a été prondément enterré à dessein dans les sociétés occidentales. En fait, nous nous considérons comme des techniciens de surface dont la mission serait de participer au déterrrement de ce bijou de société de dessous de la pile de détritus sous laquelle elle a été sciemment enfouie.

“#2 La crise d’Oka en 1990 est un cas d’école pour bien étudier les deux côtés du conflit, similairement à ce qu’a été le siège de Wounded Knee de 1973 en territoire Lakota. Les communautés doivent demeurer prêtes à se défendre [ce qui est leur droit absolu]. Rotiskenrakete (la société des guerriers) doit demeurer autant en alerte qu’en 1990. Un bon nombre d’occupants colons québecois, canadiens et du monde soutiennent, comprennent les problèmes. Les véritables problèmes légaux de ce faux paradigme et de ce vaste système de mensonges doivent être mis au grand jour. Des gens comme Steven Newcomb, Peter d’Errico et bien d’autres étudient l’aspect légal de toute cette affaire. Beaucoup essaient de réformer le système de l’intérieur. Nous observons une augmentation de l’unification avec ceux qui désirent aprendre à ce sujet. Le bon équilibre entre la force et la compréhension est en train de s’établir.

Résistance 71 essaie de connecter avec les natifs et les non-natifs impliqués dans les aspects légaux de la doctrine chrétienne de la découverte afin de renforcer l’unité et le “processus de devenir un esprit”. Nous voulons TOUS la fin du colonialisme, de l’oppression, de la coercition, de l’inégalité, de la souffrance sociale, de la pauvreté, de l’esclavage financier et économique. Une unification mondiale peut se faire via un Wampum Deux Rangées [tehiohateh] mondial afin de mettre fin aux guerres, à l’impérialisme, au colonialisme, à tous les empires en commençant avec l’actuel Nouvel Ordre Mondial anglo-americano-sioniste.

Ce qui est UNIQUE ici dans l’histoire est que cet empire n’a PAS DE TERRITOIRE ! Il réside sur une terre illégale, volée par le truchement de doctrines fictives religieuses converties en un système pseudo-légal, fondé sur l’ethnocide et le génocide. Lorsque les bulles pontificales seront répudiées, l’empire s’effondrera à tout jamais ! Vous [ongwe’hon:weh, peuples natifs], avez une arme unique entre vos mains, une arme que personne auparavant n’a possédé dans l’histoire. Les oligarques font dans leur froc à cette idée ! Leur système falsifié de terreur et de vol par génocide peut-être et doit-être exposé dans le monde entier pour ce qu’il est afin d’être envoyé aux oubliettes. Ils le savent ! Et ils feront tout pour arrêter la marche de la vérité. Mais par l’exposition de la supercherie à l’échelle mondiale, ils ne pourront plus museler la vérité bien plus longtemps.

Nous avons lancé un mouvement pour que les catholiques puissent renoncer, répudier leur baptême afin de mettre potentiellement plus de pression sur la hiérarchie cléricale pour la répudiation des bulles. Nous prenons pas mal de flak de la part des extrêmes cathos intégristes et crypto-royalistes dont les mouvements sont en hausse en France dû à cette doctrine induite et factice du “choc des civilisations”. Bien des Français se réveillent, estomaqués et horrifiés par les conséquences potentielles.

Les peuples originels du continent des Amériques possèdent la solution en exposant ces affaires légales, cette fiction religieusement créée. La solution passe par la répudiation des bulles papales du XVème siècle ! Les recherches de l’Institut Légal Indigène de Steven Newcomb combiné avec les actions de MNN par exemple augmenteraient l’impact sur le public. Bien plus nous unifie que ne nous divise. Les divisions artificielles sont mises en place par l’oligarchie afin de préserver leur statu quo. Votre victoire par la justice serait une victoire pour l’ensemble de l’humanité. Le peuple Lakota dit: “Mitakuye Oyasin” , nous sommes tous inter-reliés ; nos anciens disaient: “nous sommes un et indivisibles” (en français dans le texte original), identique et pourtant différent…

Voilà ce que nous pensons.

Ske:nen
 (Paix)
R71

“P.S. Aux CSIS, CIA, DGSE, DGSI, NSA etc. lisant ceci: Merci de votre temps à lire ceci. Cette information [au sujet du génocide des indigènes] devrait vous empêcher de dormir. Au bout du compte, nous, les peuples, vaincront, parce que nous sommes du bon côté de l’histoire !

Le Mohawk Albert Stalk alla à Paris en 1990 pour grimper la tour Eiffel afin de promouvoir la cause du génocide des peuples originels. Ceci est notre chant du cygne pour aujourd’hui.

(extrait de l’émission Ushaïa en Mars 1990, avant la crise d’Oka donc qui commença en Juillet de la même année…):

http://www.youtube.com/watch?v=lfV4rid5afQ

14 Juillet: Réflexion sur la société et la révolution…

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“L’État c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement et le mensonge que voici sort de sa bouche: ‘Moi, l’État, je suis le peuple !’ “…

“La vérité importe peu à l’État, seule lui importe une vérité qui lui est utile ou pour parler plus exactement tout ce qui lui est utile, que cela soit vérité, demi-verité ou erreur. Une alliance entre État et philosophie n’a donc de sens que lorsque la philosophie peut promettre d’être sans conditions utile à l’État, c’est à dire de mettre l’intérêt de l’État plus haut que la vérité…”


~ Friedrich Nietzsche ~

 

Les trois problèmes de la révolution

 

Daniel Guérin

 

Publié en 1958

 

Source: http://robertgraham.wordpress.com/daniel-guerin-three-problems-of-the-revolution/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Voline, chroniqueur anarchiste libertaire de la révolution russe après en avoir été un acteur écrit en tant que témoin occulaire de l’évènement:

“Les révolutions précédentes nous ont légué un problème fondamental, je pense particulièrement à celles de 1789 et de 1917: largement contre l’oppression, animées par un souffle puissant de liberté et proclamant la liberté comme étant leur objectif primordial, comment se fait-il donc que ces révolutions ont immanquablement glissé vers une nouvelle dictature, menée par d’autres règles, une strate privilégiée et vers un nouvel esclavage pour les masses populaires ? Quelles pourraient bien être les conditions qui éviteraient à une révolution ce destin fatal ? Ce destin peut-il être dû à des facteurs éphémères ou même plus simplement à des erreurs et lacunes que nous pourrions dès à présent éviter ? Dans ce dernier cas, quel pourrait être le moyen d’éradiquer le danger menaçant les révolutions à venir ?”

Comme Voline, je pense que les deux grandes expériences historiques que sont la révolution française et la révolution russe sont indissolublement liées. Malgré la différence d’époque, la différence de contexte et leur “contenu de classe” différent, les problèmes qu’elles soulèvent et les obstacles qu’elles ont rencontrés sont essentiellement les mêmes. Au mieux la première révolution les met plus en vue de manière embryonnaire que la seconde. Aussi aujourd’hui, les Hommes ne peuvent pas découvrir le chemin de l’émancipation définitive à moins qu’ils puissent faire la distinction dans ces deux expériences entre ce qui fut un progrès et ce qui fut une régression, de façon à en tirer des leçons pour le futur.

La cause essentielle de l’échec relatif des deux plus grandes révolutions de l’histoire ne réside, comme je le vois, et pour emprunter les mots de Voline, n’est ni dans une “inévitabilité historique” ni dans quelques “erreurs” subjectives faites par les protagonistes révolutionnaires. La révolution porte en elle-même une grave contradiction (une contradiction qui, heureusement, disons-le encore, n’est pas sans remède et diminue avec le passage du temps): elle ne peut se produire et ne peut gagner si elle émane du tréfond des masses populaires et de leur révolte spontanée irresistible.

Mais, bien que l’instinct de classe leur commande de briser leurs chaînes, la masse des gens manque d’éducation et de conscience politique. Lorsqu’elle se soulève en cette grande vague pourvue d’une redoutable énergie et qu’elle aspire maladroitement et aveuglément à la liberté, rencontrant sur son chemin des classes sociales privilégiées, afinées, expertes et organisées, elle ne peut seulement triompher de la résistance qu’elle rencontre, que si elle gagne au gré de l’action la conscience, l’expertise, l’organisation et l’expérience qui lui manquent cruellement. L’acte de se procurer ces armes sus-mentionnées, qui sont les seules qui lui permettent de s’assurer qu’elle l’emporte sur leurs adversaires, porte en lui-même un énorme danger: celui que cela puisse bien tuer la spontanéité qui est le cœur même de la révolution, que cela puisse compromettre la liberté au sein de l’organisation ou permettre que le mouvement soit phagocyté par une élite minoritaire de militants plus experts, plus conscients et plus expérimentés, qui pour commencer se placeront en tant que guides de la révolution pour finir par s’imposer comme les leaders et à soumettre les masses à une nouvelle forme d’exploitation de l’homme par l’homme.

Depuis que le socialisme a considéré ce problème et depuis qu’il a perçu cette contradiction, c’est à dire en gros depuis la moitié du XIXème siècle, il n’a cessé d’évaluer les chances et a navigué entre les deux extrêmes de la liberté et de l’ordre. Chacun de ses penseurs et acteurs a peiné laborieusement et tentativement parmi toutes sortes d’hésitations et de contradictions, pour résoudre ce dilemne fondamental de la révolutuon.

Dans son célèbre “Qu’est-ce que la propriété” en 1840, Proudhon avait pensé qu’il avait trouvé une synthèse lorsqu’il écrivit de manière si enthousiaste: “La plus haute perfection de la société repose dans l’union de l’ordre et de l’anarchie”. Mais un quart de siècle plus tard, il nota tristement: “Ces deux idées, liberté et ordre sont dos à dos… Elles ne peuvent pas être séparées, elles ne peuvent pas non s’absorber l’une l’autre: nous devons nous résigner à vivre avec elles et nous efforcer de les équilibrer.. Aucune force politique n’est encore parvenue à une véritable solution dans la réconciliation de la liberté et de l’ordre.

Aujourd’hui, un vaste empire construit sous les auspices du “socialisme” cherche à échapper du joug d’acier d’un “ordre” fondé sur la coercition et ce sans relâche, enmpiriquement et parfois même de manière convulsive ; tout cela pour redécouvrir la route de la liberté pour laquelle ses millions de personnes aspirent tout en devenant plus rude et plus vivant à ce fait.

Le problème demeure posé très précisément et nous n’avons pas fini d’en entendre parler.

Si nous l’examinons plus en détail, le problème pose trois facettes relativement distinctes mais néanmoins liées de manière proche:

  1. En période de lutte révolutionaire, quel devrait-être le bon ratio entre spontanéité et conscience, entre les masses et le leadership ?
  2. Une fois que le vieux régime oppresseur a été renversé, quelle forme d’organisation politique ou administrative devrait remplacer celle renversée ?
  3. Finalement, qui devra administrer l’économie après l’abolition de la propriété privée (un problème qui se pose dans sa pleine mesure aussi loin que l’organisation prolétatienne est concernée mais auquel la révolution française n’a eu affaire que dans une forme embryonnaire) ?

Sur chacun des ces points, les socialistes du XIXème siècle ont hésité, furent fébriles et furent sujets à contradictions les uns avec les autres tout autant que source de lutte intestine. Quels socialistes ?

On peut identifier trois types de socialistes parmi eux:

  1. Ceux que j’appellerai les autoritaires, les étatistes, les centralistes (centralisateurs), leurs héritiers, certains de tradition jacobine ou blanquiste de la révolution française et d’autres allemande (ou pour être plus précis, prussienne), de la tradition de la discipline militaire et de l’État.
  2. Ceux que j’appellerai anti-autoritaires, les libertaires, leurs héritiers d’un côté, de la démocratie directe de 1793 et de l’idée communiste, fédéraliste et de l’autre côté les apolitiques saint-simoniens visant à remplacer la gouvernance politique avec “l’administration des choses”.
  3. Finalement, les soi-disants socialistes scientifiques (Marx et Engels), poussant laborieusement mais pas toujours avec succès ou de manière cohérente et souvent pour de simples raisons tactiques (car ils durent faire des concessions aux branches autoritaires et libertaires du mouvement des travailleurs), de réconcilier les deux courants précédents et parvenir à un compromis entre l’idée autoritaire et la libertaire.

Essayons de résumer brièvement les tentatives faites par ces trois courants de la pensée sociliste pour résoudre les trois problèmes fondamentaux de la révolution.

  1. Spontanéité et conscience

Les autoritaires n’ont aucune cnfiance dans les masses populaires et leur capacité à parvenir à une conscience politique par elles-mêmes et même quand ils visent autre chose, les autoritaires ont une peur panique du peuple et des masses. Si on doit leur donner un quelconque crédit, les masses sont toujours brutalisées par des siècles d’oppression. Elles ont besoin de direction et d’être guidées. Une petite élite de leader se doit de se dresser pour elles, leur enseigner une stratégie révolutionnaire et les mener à la victoire.
Les libertaires, anarchistes d’un autre côté, argumentent que la révolution ne peut-être que l’œuvre des masses populaires elles-mêmes, de leur spontanéité et de leur libre-initiative, de leur potentiel créateur, aussi inattendus que formidables. Ils mettent en garde contre des leaders qui, au nomn d’une conscience supérieure, cherche à surpasser les masses et leur nier le fruit de leur victoire future.

Pour Marx et Engels, ils placent parfois l’accent sur la spontanéité, parfois sur la conscience ; mais leur synthèse demeure fade, insécure et contradictoire. De plus, il doit être dit que les libertaires aussi ne furent pas toujours exempts des mêmes afflictions. Dans Proudhon avec un côté optimiste sur la “capacité politique des classes laborieuses”, on peut aussi trouver des traces de pessimisme émettant des doutes sur cette capacité et s’alignant avec les autoritaires et leur suggestion que les masses devraient être dirigées d’en haut. De la même manière, Bakounine n’a jamais vraiment géré l’idée de se débarrasser du “conspirationnisme” 1848ard de sa jeunesse, juste après son éloge de l’irrésistible instinct des masses, nous le trouvons se faisant l’avocat de la “pénétration” sous couvert des masses par des leaders conscients organisés en “société secrète”. D’où ce va et vient étrange: les gens qu’il critiquait, peut–être pas sans bonne raison, d’autoritarisme le prirent la main dans le sac d’un acte autoritaire machiavélique.

Les deux tendances qui étaient en concurrence au sein de la première internationale (marxisme et anarchisme) se dénoncèrent l’une l’autre et pour de bonne raisons, d’utiliser des manœuvre sous-terraines pour capturer le contrôle du mouvement. Comme nous allons le voir, nous devrons attendre Rosa Luxembourg pour obtenir un modus vivendi viable entre spontanéité et conscience ; mais Trotsky a compromis douloureusement cet équilibre afin de mener la contradiction à son extrême: par certains traits il était “luxembourgiste” comme en témoigne son “1905” et “Histoire de la révolution russe”, il ressentait et avait un instinct pour la révolution d’en bas, il avait mis l’accent sur l’action autonome des masses, mais il changea du tout au tout ensuite, après avoir argumenté de manière brillante contre eux, contre les notions d’organisation blanquistes de Lénine, pour, une fois arrivé au pouvoir, se comporter d’une manière plus autoritaire encore que son leader de parti (bolchévique). Finalement, dans l’âpre lutte en exil, il devait protèger les arrières d’un Lénine qui était devenu inattaquable afin d’amener son accusation contre Staline et cette identification avec Lénine allait lui refuser jusqu’au jour de sa mort, l’opportunité de laisser libre-cours à l’élément luxembourgiste qui était en lui.

  1. Le problème du pouvoir

Les autoritaires maintiennent que les masses populaires, sous la direction de leurs leaders, doivent remplacer l’état bourgeois par leur propre état avec la description “prolétaire” et que pour assurer la survie de l’état prolétaire, ils doivent prendre des mesures et méthodes coercitives employés par l’ancien état, la centralisation, la discipline, la hiérarchie, la police, de manière extrême. Ce projet mena aux cris d’effroi et d’horreur des libertaires, il y a environ un siècle de cela. Ce qu’ils demandaient était-il juste le remplacement de l’appareil d’oppression d’un système par un autre ? Ennemis implacables de l’État, quelque forme d’état que ce soit, les anarchistes considéraient la révolution prolétarienne comme l’abolition finale et ultime des contraintes étatiques. Ils visaient à remplacer le vieil état oppresseur par la fédération libre des communes, une démocratie directe depuis la base.

Marx et Engels ont cherché un chemin entre ces deux extrêmes. Le jacobinisme avait laissé ses marques sur eux, mais des contacts avec Proudhon d’un côté vers 1844 et l’influence de Moses Hess d’un autre, le critique de l’hégélianisme, la découverte de “l’aliénation”, les avaient laissé avec une touche bien plus libertaire. Ils répudièrent l’étatisme autoritaire du Français Louis Blanc et celui de l’Allemand Lassalle, déclarant alors leur soutien pour l’abolition de l’État. L’État, “cette mixture gouvernementale”, devra perdurer après la révolution mais pour un certain temps seulement. Dès que les conditions matérielles indispensables seront réalisées, l’état “disparaîtra”. Dans l’intérim, des étapes doivent être prises pour “minimiser ses effets frustrants du mieux possible”. Cet aspect du projet à court terme ennuie et préoccuppe à juste titre les anarchistes. La survie de l’État, même de manière “temporelle”, n’a aucune validité à leurs yeux et les anarchistes annoncèrent de manière quasi prophétique qu’une fois installé, le Lévianthan refuserait de partir tranquillement. La critique sans relâche à ce sujet des anarchistes laissèrent Marx et Engels en désarroi et ils finirent par faire tant de concessions à leurs détracteurs que cela finit par ne plus guère être qu’une guerre de mots. Cet accord insouciant ne dura pas plus longtemps qu’un matin.

Mais le bolchévisme du XXème siècle démontra que cela n’était pas seulement qu’une question de sémantique. L’État transitionnel de Marx et Engels devint, sous une forme embryonnaire sous Lénine (et Trotsky) et bien plus dans la postérité de Lénine, une hydre multi-têtes qui refusait de manière bornée de céder le pas.

  1. La gestion de l’économie

Finalement, quelle forme de propriété prendra t’elle la place du capitalisme privé ?

Les autoritaires ont une réponse tout prête à cela. Comme leur handicap majeur est le manque total d’imagination et comme ils ont une peur viscérale de l’inconnu, ils se reposent sur des formes de contrôle administratifs et de gestion empruntés au passé. L’État va jeter son grand filet sur l’ensemble de la production, tout le commerce, toute la finance. Le capitalisme d’état survivra la révolution sociale. La bureaucratie qui était déjà énorme sous Napoléon et la royauté, le roi de Prusse et le Tsar de Russie, ne sera plus seulement sous le socialisme un bras de collecte des impôts, de lever des armées et d’augmentation des forces de police, mais ses tentacules s’étendront désormais sur les usines, les mines, les banques et les moyens de transport. Les anarchistes hurlèrent d’horreur à cette idée. Cette extension des pouvoirs abusifs de l’État les frappèrent comme la mort du socialisme. Max Stirner fut un des tous premiers à se révolter contre l’étatisme de la société communiste. Pas que Prodhon fut moins en voix et Bakounine emboîta le pas: “je hais le communisme” declara t’il dans un discours, “parce qu’il résulte nécessairement dans la centralisation de la propriété dans les mains de l’État, tandis que je veux voir une société organisée et la propriété tenue collectivement ou socialement depuis la base par l’association libre et non pas du sommet de la pyramide vers le bas au travers d’une quelconque autorité.”

Mais les anti-autoritaires ne furent pas unanimes à formuler leurs contre-propositions. Stirner suggéra une “libre association” des “égoïstes”, qui fut bien trop philosophique dans sa formulation et aussi trop instable. Le plus terre-à-terre Proudhon suggéra quelque chose de petit-bourgeois approprié à l’ère démodée de la petite industrie, de petit commerce et de la production artisanale: la propriété privée serait sauvegardée ; les petits producteurs, retenant leur indépendance, favoriseraient l’entr’aide mutuelle ; au mieux il était d’accord sur la propriété collective dans un certain nombre de secteurs, pour lesquels il concédait que la grande industrie les avait déjà sous contrôle: le transport, les mines etc… Stirner, comme Proudhon, chacun à sa manière, se laissaient devenir vulnérables et coupaient eux-même les verges pour se faire fouetter par les marxistes, même si cela fut injuste.

Bakounine se démarqua de Proudhon. Pour un temps il fit cause commune avec Marx au sein de la 1ère Internationale contre son mentor. Il répudia l’individualisme post-proudhonien et prit bonne note des conséquences de l’industrialisation. Il soutint pleinement et avec passion la propriété collective. Il se présentait lui-même comme n’étant ni communiste, ni mutualiste, ni collectiviste. La production devait être gérée localement en même temps, au travers la “solidarisation des communes” et en termes de commerce établis par les entreprises ou associations de travailleurs. Sous l‘influence bakouniniste, le congrès de Bâle de la 1ère Internationale en 1869 décida que dans la société du futur, “le gouvernement serait remplacé par les conseils des corps de commerce”. Marx et Engels navigaient entre les deux extrêmes. Dans le “Manifeste du Parti Communiste” de 1848 inspiré par Louis Blanc, ils avaient opté pour la solution facile du pan-étatisme, mais plus tard à la fois sous l’influence de la Commune de Paris de 1871 et de la pression des anarchistes, ils devaient mettre de l’eau dans leur vin étatiste et parler plus “d’autogestion des producteurs”. Ces nuances anarchistes ne furent que de très courte durée. Presque immédiatement, dans leur lutte à mort engagée avec Bakounine et ses suiveurs, ils adoptèrent un vocabulaire bien plus autoritaire et étatiste.

Ainsi ce ne fut pas entièrement sans raison que Bakounine attaqua les marxistes disant qu’ils rêvaient de concentrer toute les productions agricoles et industrielles entre les mains de l’État. Dans le cas de Lénine, des tendances étatistes et autoritaires surpassant un anarchisme qu’elles contredisaient et éteignaient, étaient en train de germer et sous Staline, alors que la “quantité” devint “qualité”, elles dégénérèrent en un capitalisme d’état très oppresseur que Bakounine semblait avoir anticipé dans ses critiques certes parfois injustes de Marx.

Ce bref résumé historique n’est d’aucune utilité si ce n’est de nous aider à retrouver une orientation pour le présent. Les leçons que nous en tirons nous font comprendre de manière lumineuse et dramatique que, malgré bien des options qui apparaissent archaïques et infantiles aujourd’hui par lesquelles l’expérience a réfuté disons leur apolitisme, les libertaires étaient en essence plus corrects que les autoritaires. Ces derniers inondèrent les premiers d’insultes disant que leur programme “était une collection d’idées d’outre-tombe” ou que c’était une utopie réactionnaire, obsolète et moribonde. Mais aujourd’hui, il apparaît, comme le souligne Voline emphatiquement, que ce sont les idées autoritaires qui, loin d’appartenir au futur, ne furent que du réchauffé du vieux monde bourgeois froid, moribond et totalement éculé. S’il y a bien une utopie ici, c’est en fait l’utopie du soi-disant État “communiste”, dont l’échec est si évident que ses propres bénéficiaires (concernés par dessus tout par la préservation de leurs privilèges de caste) essaient ardemment en ce moment d’en sortir.

Le futur n’appartient ni au capitalisme classique, ni, malgré ce que Merleau-Ponty voudrait nous faire croire, à un capitalisme restauré et corrigé par le “néo-libéralisme” ou par le réformisme social-démocrate. L’échec de ces deux doctrines est aussi résonnant que celui du communisme d’état. (NdT: Guérin écrit ceci en 1958 ne l’oublions pas… Nous voyons aujourd’hui à quel point il avait 100% raison…) Le futur appartient toujours et plus que jamais, au socialisme et en cela au socialisme anarchiste. Comme l’avait prophétiquement annoncé Pierre Kropotkine en 1896 “notre âge portera l’empreinte du réveil des idées anarchistes… La prochaine révolution ne sera plus une révolution jacobine.”

Les trois problèmes fondamentaux de la révolution que nous avons esquissé plus tôt devraient et peuvent être enfin résolus. Plus de cette hésitation et de ces tâtonnements de la pensée socialiste du XIXème siècle. Les problèmes ne sont plus posés maintenant en termes abstraits, mais en termes bien concrets. Aujourd’hui, nous pouvons nous servir d’une grande moisson d’expériences pratiques. La technique de la révolution a été enrichie au delà de toute mesure. L’idée anarchiste, libertaire, n’est plus située dans les nuages, mais dérive des faits eux-mêmes, des plus profondes (même lorsque réprimées) et plus authentiques aspirations des masses populaires.

Le problème de la spontanéité et de la conscience est bien plus facile à résoudre aujourd’hui qu’il y a un siècle. Les masses, bien qu’elles soient en conséquence de la grande oppression sous laquelle elles se trouvent écrasées, quelque peu hors d’atteinte aussi loin que l’échec et la banqueroute du système capitaliste soient concernés et bien que manquant toujours de l’éducation et de la clairvoyance politiques, ont regagné une grande partie du terrain qu’elles avaient perdu au cours de l’histoire. Dans les pays industriellement avancés aussi bien que dans les pays en voie de développement et ceux sujets au soi-disant “communisme d’état”, elles ont fait un grand bond en avant. Elles sont moins faciles à duper (NdT: Guérin a raison jusqu’à l’avènement de la société de consommation, arme des destruction massive de la société et mère de toutes les duperies…). Elles connaissent l’étendue de leurs droits. Leur compréhension du monde et de leur propre destinée s’est considérablement améliorée. Bien que les déficiences du prolétariat français d’avant 1840 en termes de son ignorance et de son infériorité numérique, donnèrent naissance au blanquisme, celles du prolétariat russe pré-1917 au léninisme et celles du nouveau prolétariat épuisé et en plein désarroi après la guerre civile de 1918-1920, ou récemment déracinées de la campagne, ont mené au stalinisme, aujourd’hui, les masses laborieuses ont bien moins besoin de faire reposer leurs pouvoirs sur des tuteurs autoritaires et supposés infaillibles.

Une fois de plus, remercions Rosa Luxembourg pour cela, la pensée socialiste a été pénétrée par l’idée que même si les masses populaires ne sont pas encore tout à fait mûres et même si la fusion de la science et des masses envisagée par Lassalle ne s’est pas encore complètement réalisée, la seule façon de combattre ce rétrogradisme et remédier à ces lacunes est d’aider les masses à s’éduquer elles-mêmes en démocratie directe dirigé depuis la base: de les infuser d’un sentiment de responsabilité, au lieu de maintenar en elles comme le fait le communisme d’état, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition, les vieilles habitudes de passivité, de soumission et de complexe d’infériorité qui leur furent inculquées par l’oppression passée. Même si un tel apprentissage peut parfpis s’avérer fastidieux, même si la vitesse de progression est parfis lente, même si cela met un peu plus de stress sur la société, même cela ne peut progresser qu’au prix d’un degré de “désordre” et disons-le, ces difficultés, ces retards, ce stress ajouté, ces petites douleurs sont bien moins dommageables que le faux ordre, le faux fynamisme, la fausse “efficacité” du communisme d’état, qui réduit l’humain à un chiffre, un numéro matricule, assassine l’initiative populaire et au bout du compte ternit au plus haut point l’image de ce que devrait être le socialisme.

Concernant le problème de l’État, la leçon de la révolution russe est écrite sur le mur pour nous tous de la lire. Eradiquer le droit au pouvoir des masses dès le succès de la révolution comme ce fut fait, reconstruire sur les ruines de la vieille machinerie d’état une nouvelle machinerie d’oppression encore plus raffinée que celle d’avant et la faire passer de manière frauduleuse pour la “dictature du prolétariat” et dans bien des cas, absorber dans le nouveau système “l’expertise” (et les experts) de l’ancien système, mènent graduellement à l’émergence d’une nouvelle classe, caste de privilégiés qui tend à ne vouloir regarder que ce qui concerna sa propre survie, tel est le modèle que nous savons ne pas vouloir imiter. De plus, si nous prenons de manière littérale la théorie marxiste de “la disparition/dissolution de l’État”, ces circonstances matérielles qui ont grandies (d’après les marxistes) ont légitimé la reconstruction d’un appareil d’état qui devrait nous permettre aujourd’hui de nous dispenser de manière croissante de l’État, mais celui-ci est devenu un gendarme qui s’ingère dans tout afin de permettre sa survie coûte que coûte. (NdT: une fois de plus, ceci est écrit en… 1958 sous Khroutchev)

L’industrialisation se passe de grand pas en grand pas dans le monde, bien que cela se passe à différente vitesse selon les pays. La découverte de nouvelles sources d’énergie inépuisable accélère ce processus de manière prodigieuse. L’état totalitaire engendré par la pauvreté et dérivant sa justification de celle-ci devient toujours plus superflus jour après jour. En ce qui concerne la gestion de l’économie, toute l’expérience à la fois dans les pays de la quintessence capitaliste comme les Etats-Unis et dans les pays ayant embrassé le “communisme d’état” (NdT: en fait un véritable capitalisme d’état à terme, comme voulu par Lénine et Trotsky qui ne l’oublions pas, firent la révolution de 1917 aux ordres de leurs maîtres de la finance de la City de Londres et de Wall Street, cf. les recherches du professeur Antony Sutton), démontre que en ce qui concerne au moins les grands secteurs de l’économie, le futur n’est plus avec les grandes unités de production. Le gigantisme industriel américain et soviétique sont des choses du passé: “Trop Grosse” est le titre d’une étude américaine faite pour expliquer les dégâts résultants de ce fait sur l’économie américaine. Le vieux renard Kroutchev réalisa quant à lui, que la décentralisation industrielle devenait nécessaire. Pendant très longtemps il fut cru que les sacro-saints impératifs de planification requérait une gestion étatique de l’économie.

Aujourd’hui, nous pouvons constater que la planification venant d’en-haut, la planification bureaucratique est une terrifiante source de désordre et de gâchis et que, comme le dit Merleau-Ponty: “planifier ne le fait pas” […]
Sans aucun doute, le futur appartient à la gestion autonome des tâches par les associations de travailleurs. Ce qui doit encore être clarifié est le décidément délicat mécanisme par lequel ces intérêts fédérés variés sont réconciliés dans un ordre libre. A la lumière de quoi, la tentative par le Belge César de Paepe, qui est oublié aujourd’hui de manière totalement injuste, de travailler sur un modus vivendi entre l’anarchisme et l’étatisme, mérite d’être ressorti du placard.

Ailleurs, l’évolution de la technologie et de l’organisation du travail ouvre la route au socialisme d’en-bas. La recherche la plus récente au sujet de la psychologie du travail a conclu que la production n’est vraiment “efficace” que si elle n’écrase pas l’humain et si elle travaille avec lui au lieu de l’aliéner et se repose sur son initiative et pleine coopération, transformant son travail, son labeur d’une obligation en une joie, quelque chose qui ne peut pas être accompli dans les barraquements du capitalisme privé ou du capitalisme d’État.
De plus, l’accélération de la technologie du transport est un bonus singulier pour l’opération de la démocratie directe. Pour ne prendre qu’un exemple: grâce à l’avion, en quelques heures, les délégués des branches locales du plus moderne des syndicats américain (disons le syndicat de l’automobile), peuvent se rassembler en un endroit précis.

Mais si nous voulons régénérer un socialisme qui a été mis à l’envers par les autoritaires et le remettre à l’endroit, nous devons agir rapidement. Déjà en 1896, Kropotkine insistait lourdement sur le fait que tant que le socialisme présenterait un visage autoritaire et étatique, les travailleurs ne lui feront pas confiance ce qui aura pour conséquence que les efforts du socialisme seront compromis et son développement frustré plus avant.

Le capitalisme privé, condamné par l’histoire, ne peut survivre aujourd’hui que grâce à la course à l’armement d’une part (NdT: Visionnaire !… Qu’en est-il aujourd’hui, 57 ans après ?… Étonnant non ?…) et grâce à l’échec en comparaison du communisme d’état d’autre part. Nous ne pouvons pas idéologiquement mettre en déroute le Gros Business et sa soi-disante “libre-entreprise”, derrière laquelle rôde la règle de quelques monopoles et nous ne pouvons pas non plus renvoyer à l’atelier nationalisme et fascisme qui sont toujours prêts à renaître de leurs cendres, à moins que nous ne puissions en fait proposer un substitut rapide et bon à l’État pseudo-communiste. Quant aux pays soi-disants socialistes, ils n’émergeront pas de l’impasse présente à moins que nous ne les y aidions, sans les liquider, mais plutôt en reconstruisant leur socialisme depuis les fondations.

Khroutchev a finalement regretté d’avoir hésité si longtemps entre le passé et le futur. Malgré toutes leurs bonnes intentions et leurs essais à la dé-stalinisation ou à la relâche du contrôle d’état, les Gomulka, Tito, Dubcek, courent le risque de faire du surplace ou pire, de glisser de la corde raide sur laquelle ils balancent si dangereusement et sur le long terme, ils risquent la ruine, à moins qu’ils acquièrent une vision anticipatrice et osée qui leur permettrait d’identifier les caractéristiques essentielles du socialisme anarchiste. (NdT: ce dernier paragraphe est très intéressant pour nous, parce que cela rejoint tout à fait ce que nous disions de la politique d’un Chavez par exemple et le disons toujours de son successeur Maduro: la seule voie pour les peuples est hors de l’état et de ses institutions. Il n’y a pas de solution au sein du système !… CQFD, grand merci à l’excellent Daniel Guérin pour cette mise au point lumineuse, faite en … 1958, rappelons-le si besoin était!…)

La voie du peuple: Une bonne partie de la solution au marasme étatique fut posée par la Commune de 1871… Actualisons son héritage !

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Des anarchistes et de la Commune de Paris

 

Joël Delhom

 

Mars 1996

 

Source:
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/pariscommune/anarsetcommune.html

 

Communication présentée au Colloque national du 125e anniversaire de la Commune de Paris

Université de Perpignan – 28-30 mars 1996. Les Actes paraîtront prochainement.

L’idée que la Commune de Paris a fait l’objet de diverses tentatives de récupération idéologique est tellement répandue que personne ne se soucie plus d’en vérifier le bien-fondé. Si La Guerre civile en France, rédigée par Karl Marx en 1871, constitue bien un revirement par rapport aux écrits antérieurs de l’auteur et réactualise certaines conceptions trop étatistes du Manifeste communiste de 1848[ (1)], il n’en va pas de même des analyses de Michel Bakounine et des continuateurs de sa pensée. Leurs réflexions sur la révolution parisienne étant largement méconnues, nous proposons ici une approche diachronique, non exhaustive, de textes produits par quelques-uns des plus éminents représentants de l’anarchisme, entre les années 1870 et 1930.

Il faut d’abord préciser que, d’un point de vue doctrinal, les Communes provinciales et parisienne n’ont pas pris les théoriciens anarchistes au dépourvu. Le Suisse James Guillaume (1844-1916) avait écrit en 1870 Une Commune sociale, où il présentait la thèse d’une commune libre à l’état initial. Avant lui, en 1865, puis à nouveau en 1868, Michel Bakounine (1814-1876) faisait de la commune autonome, définie comme la fédération des associations ouvrières de production agricole et industrielle, « la base de toute organisation politique d’un pays »[ (2)]. Il réaffirmait ainsi le principe fédératif, auquel Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) avait consacré un ouvrage en 1863. A l’Etat centraliste, unitaire, bureaucratique et militariste devaient se substituer les fédérations libres des communes, des provinces, des régions et des nations, organisées « de bas en haut et de la circonférence au centre », ayant pour objet l’administration des services publics et non le gouvernement. Cette organisation politique reposait sur l’élection au suffrage universel direct des fonctionnaires et des représentants, investis de mandats impératifs, responsables et révocables à tout moment. Bakounine avait même imaginé ce que devait être la commune en pleine période insurrectionnelle :

« Pour l’organisation de la Commune, la fédération des barricades en permanence et la fonction d’un Conseil de la Commune révolutionnaire par la délégation d’un ou deux députés par chaque barricade, un par rue, ou par quartier, députés investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Le Conseil communal ainsi organisé pourra choisir dans son sein des comités exécutifs, séparés pour chaque branche de l’administration révolutionnaire de la Commune »[ (3)].

Postulant la vitalité révolutionnaire des masses, cette conception anti-étatique, impliquait une condamnation définitive du socialisme « autoritaire » des jacobins et des blanquistes, soupçonnés de vouloir imposer une nouvelle centralisation de type dictatorial. Après avoir affirmé que ces deux groupes étaient devenus socialistes par nécessité, non par conviction, et que le socialisme était pour eux un moyen et non le but de la Révolution, Bakounine concluait : « Donc le triomphe des jacobins ou des blanquistes serait la mort de la Révolution. Nous sommes les ennemis naturels de ces révolutionnaires, futurs dictateurs, réglementateurs et tuteurs de la révolution […] »[ (4)]. Il pressentait donc le conflit qui allait diviser les communards deux ans plus tard. Bakounine estimait, en outre, que les révolutions ne pouvaient réussir qu’à condition d’être à la fois politiques et sociales et d’entraîner les masses des campagnes aussi bien que celles des villes dans un mouvement fédératif s’étendant au-delà des frontières. Lucide, il entrevoyait encore une des causes de l’échec de la Commune de Paris : « Mais restant isolée, aucune commune ne pourra se défendre. Ce sera donc une nécessité pour chacune de propager la révolution au-dehors, de soulever toutes les communes voisines et, à mesure qu’elles se soulèveront, de se fédéraliser avec elles pour la défense commune »[ (5)].

Arthur Lehning a montré que Bakounine s’attendait à une révolte sociale en France, en province d’abord, à Marseille et à Lyon principalement[ (6)]. Le révolutionnaire chevronné avait senti, dès juillet 1870, qu’elle serait la conséquence de la défaite contre les Prussiens et il exhortait les Internationaux à s’y préparer. Dans sa Lettre à un Français sur la crise actuelle (septembre 1870, 43 p.), Bakounine refusait toute collaboration avec un gouvernement de défense nationale qui ne pouvait avoir d’autre but que le maintien de l’ordre ; il préconisait de continuer la guerre, tout en menant une révolution sociale contre le régime républicain bourgeois. Contrairement aux hommes de la Première Internationale, aux blanquistes et aux jacobins, l’anarchiste russe craignait que la question nationale ne supplante la question sociale, car il voyait dans l’affaiblissement de l’Etat une opportunité pour la révolution. « Il est évident, écrit A. Lehning, que Bakounine fut seul, parmi les révolutionnaires de l’Internationale, à envisager ainsi la situation politique et les perspectives révolutionnaires »[ (7)].

La participation de Bakounine à la tentative avortée de soulèvement de Lyon (septembre 1870) est suffisamment connue pour ne pas y revenir ici[ (8)]. Si son action directe sur les événements fut très réduite, on ne peut nier, en revanche, l’influence globale de ses idées communalistes et fédéralistes qui imprègnent les proclamations de la Commune de Paris.

Voyons maintenant quel a été, a posteriori, le jugement de Bakounine sur l’insurrection. Dès avril 1871, il estime que « ce qui donne de la valeur à cette révolution, c’est précisément qu’elle a été faite par la classe ouvrière ». Juste après l’écrasement de la Commune, le 10 juin, il écrit une lettre à son ami James Guillaume où il énonce une ligne de conduite que suivront avec plus ou moins de fidélité les anarchistes de l’époque : « nous ne devons pas diminuer le prestige de ce fait immense, la Commune, et nous devons défendre à outrance, dans ce moment, même les jacobins qui sont morts pour elle »[ (9)].

Quelques jours plus tôt, Bakounine avait effectivement commencé sa défense de la Commune, qui sera publiée après sa mort dans une version très libre par Elisée Reclus (1878) et réimprimée ensuite sous le titre La Commune de Paris et la notion de l’Etat. On peut y lire : « Je suis un partisan de la Commune de Paris, […] surtout parce qu’elle a été une négation audacieuse, bien prononcée, de l’Etat », et aussi que Paris a porté « un coup mortel aux traditions politiques du radicalisme bourgeois ». La Commune est ainsi analysée comme la première concrétisation révolutionnaire du socialisme anti-étatique, auquel elle a donné « une base réelle »[ (10)]. Par conséquent, sa valeur ressortit davantage à sa signification idéologique qu’à ses réalisations concrètes.

Dans La Commune de Paris et la notion de l’Etat, Bakounine a donc cherché à justifier l’échec des communards et à exprimer sa propre opinion critique sans jamais accabler les révolutionnaires[ (11)]. Si la Commune, explique-t-il, n’a même pas élaboré théoriquement un programme radical, c’est en raison du faible nombre de socialistes (quatorze ou quinze). Ceux-ci ont fait ce qu’ils pouvaient, mais les circonstances étaient défavorables : il leur fallait mener une double guerre contre les Prussiens et les Versaillais, en plus d’une « lutte journalière contre la majorité jacobine ». Bakounine exprime des regrets : « pour combattre la réaction monarchique et cléricale, ils [les socialistes convaincus] ont dû, oubliant et sacrifiant eux-mêmes les premières conditions du socialisme révolutionnaire, s’organiser en réaction jacobine », mais il se démarque résolument de ceux qui leur reprochent de n’avoir pas été assez radicaux[ (12)]. En effet, pour éviter que la Commune ne devienne une révolution politique, Varlin et les siens ont préféré laisser l’initiative au peuple plutôt qu’imposer leurs propres personnalités. Ainsi, à la conception des « communistes autoritaires » d’une révolution décrétée et dirigée d’en haut, qui aboutit « au rétablissement de l’esclavage politique, social, économique des masses » au moyen de l’Etat, Bakounine oppose les vertus bienfaisantes de « l’action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires », qui exprime la diversité des intérêts, des aspirations, des volontés et des besoins. La révolution sociale, assure-t-il, doit chercher à détruire « une fois pour toutes, la cause historique de toutes les violences, la puissance et l’existence même de l’Etat ». C’est ce qu’ont essayé de faire les Parisiens.

Il est remarquable que Bakounine ait aussi fait l’éloge des jacobins de la Commune, qui, dit-il, furent « capables de sacrifier et leur unité et leur autorité bien-aimées aux nécessités de la Révolution. » Il rétablit ainsi habilement l’équilibre : les deux camps ayant été contraints de renoncer en partie à leur idéal, aucun ne peut prétendre l’avoir emporté sur l’autre ou avoir davantage sacrifié à la révolution. L’anarchiste voit dans les jacobins des « héros, les derniers représentants sincères de la foi démocratique de 1793 », et les oppose aux républicains tels que Gambetta, qui ont « livré la France populaire aux Prussiens, et plus tard à la réaction indigène ». Ce sont donc les hommes que Bakounine salue, abstraction faite de leur idéologie, ceux qui se montrèrent dévoués à la cause révolutionnaire jusqu’au sacrifice suprême, en particulier Delescluze, « une grande âme et un grand caractère ». Ils sont décrits comme des individus poussés malgré eux vers le socialisme, « invinciblement entraînés par la force irrésistible des choses, par la nature de leur milieu, par les nécessités de leur position, et non par leur conviction intime ». Tenaillés par une « lutte intérieure » qui eut pour conséquence d’entraver l’action de la Commune, les jacobins portent ipso facto une grande part de responsabilité dans son échec. Mais, magnanime, Bakounine, ne peut se résoudre à les condamner :

« Delescluze et bien d’autres avec lui signèrent des programmes et des proclamations dont l’esprit général et les promesses étaient positivement socialistes. Mais comme, malgré toute leur bonne foi et toute leur bonne volonté, ils n’étaient que des socialistes bien plus extérieurement entraînés qu’intérieurement convaincus, comme ils n’avaient pas eu le temps, ni même la capacité, de vaincre et de supprimer en eux-mêmes une masse de préjugés bourgeois qui étaient en contradiction avec leur socialisme récent, on comprend que, paralysés par cette lutte intérieure, ils ne purent jamais sortir des généralités, ni prendre une de ces mesures décisives qui eussent rompu à jamais leur solidarité et tous leurs rapports avec le monde bourgeois.

Ce fut un grand malheur pour la Commune et pour eux ; ils en furent paralysés et ils paralysèrent la Commune ; mais on ne peut pas le leur reprocher comme une faute. Les hommes ne se transforment pas d’un jour à l’autre, et ne changent ni de nature ni d’habitudes à volonté. Ils ont prouvé leur sincérité en se faisant tuer pour la Commune. Qui osera leur en demander davantage?

Ils sont d’autant plus excusables que le peuple de Paris lui-même, sous l’influence duquel ils ont pensé et agi, était socialiste beaucoup plus d’instinct que d’idée ou de conviction réfléchie »[ (13)].

La cruauté de la répression et le courage dont firent preuve les insurgés ne pouvaient qu’inciter le vieux combattant à de la bienveillance.

Début avril 1871, l’anarchiste jurassien James Guillaume tenait, lui aussi, l’anti-étatisme pour la caractéristique majeure de la révolution parisienne :

« La révolution de Paris est fédéraliste […]. Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon […] est avant tout la négation de la Nation et de l’Etat […]. Il n’y a plus d’Etat, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité ; il n’y a que la force collective résultant de la fédération des groupes […]. L’Etat centralisé et national n’existant plus, et les Communes jouissant de la plénitude de leur indépendance, il y a véritablement an-archie« [ (14)].

Après la Semaine sanglante, deux acteurs de la Commune qui s’en firent les historiens, Arthur Arnould (1833-1895) et Gustave Lefrançais (1826-1901), partageaient le même point de vue que Bakounine et Guillaume. Ainsi, Arnould écrivait-il en 1872-1873 : « Pas d’Unité ! – Pas de Centralisation ! – Pas de Pouvoir fort ! – L’Autonomie du Groupe et l’Union des Groupes autonomes. Ces paroles, ce sont celles que la Commune vint proclamer à son tour pour la première fois, en essayant de les faire passer dans les faits ». Plus loin, il renchérissait :

« Le 18 mars, le peuple rompit définitivement avec la vieille tradition monarchique et jacobine, également affolée d’unité, également intoxiquée de l’idée empoisonnée d’un Pouvoir fort. Le 18 mars, le peuple déclara qu’il fallait sortir du cercle vicieux, couper le mal dans sa racine, non plus changer de maître, mais cesser d’avoir des maîtres, et avec une admirable vision de la vérité, du but à atteindre, des moyens qui pouvaient y conduire, il proclama l’autonomie de la Commune et la fédération des communes » [(15)].

  1. Lefrançais, encore plus radical, affirmait en 1871 que la Commune « n’avait pas seulement pour but de décentraliser le pouvoir, mais de faire disparaître le pouvoir lui-même »[ (16)].

D’une manière générale, les anarchistes de cette première époque se retrouvent dans l’aspiration à l’émancipation et à l’égalité sociale des insurgés ; ils partagent leur haine de l’Etat, de l’Eglise, de l’armée et du capital. Par son caractère collectiviste, fédéraliste et le recours à la démocratie directe, la Commune constitue pour eux, la première révolution authentiquement socialiste et prolétarienne. D’où un parti pris de montrer ce qui a uni les communards – leur désir de transformation sociale, leur courage – plutôt que ce qui les a divisés – leurs divergences doctrinales. Lors de son VII[e] Congrès universel (Bruxelles, septembre 1874), l’Internationale « antiautoritaire » adressa à tous les ouvriers un manifeste d’inspiration bakouninienne qui fait référence à la Commune (la troisième des quatre parties y est consacrée)[ (17)]. Ce texte, signé pour le Congrès par les secrétaires Adhémar Schwitzguebel et J. N. Demoulin, est totalement vierge de critiques. Cet esprit de conciliation est encore perceptible en 1897 dans un article de la célèbre propagandiste Louise Michel (1830-1905), où elle déclare : « A la Commune, majorité révolutionnaire, minorité socialiste, reconnaissant enfin le néant des discussions théoriques pures, s’étaient tendu la main et chacun, pour mourir, avait rejoint son quartier » [(18)].

Toutefois, l’éloignement dans le temps et peut-être le contexte idéologique d’opposition-concurrence entre marxistes et anarchistes[ (19)], a aussi permis l’émergence d’un discours plus ouvertement critique une dizaine d’années après l’événement. En 1880, le géographe Elisée Reclus (1830-1905), lui-même acteur de la Commune, a ainsi pu affirmer : « Jusqu’à maintenant, les communes n’ont été que de petits Etats, et même la Commune de Paris, insurrectionnelle par en bas, était gouvernementale par en haut, maintenait toute la hiérarchie des fonctionnaires et des employés. Nous ne sommes pas plus communalistes qu’étatistes, nous sommes anarchistes… » [(20)]. Pour éviter toute confusion, le congrès annuel de la Fédération jurassienne à la Chaux-de-Fonds, en octobre 1880, précisa donc ce qu’il entendait par la « commune », la cellule de base de la société future :

« Les idées émises sur la commune peuvent laisser supposer qu’il s’agit de substituer à la forme actuelle de l’Etat, une forme plus restreinte, qui serait la commune. Nous voulons la disparition de toute forme étatiste, générale ou restreinte, et la commune n’est pour nous que l’expression synthétique de la forme organique des libres groupements humains«  [(21)].

Le théoricien du communisme libertaire Pierre Kropotkine (1842-1921), s’est exprimé à la même époque dans deux articles complémentaires, « La Commune de Paris » (1881) et « Le gouvernement révolutionnaire » (1880-82). Avec les commentateurs de la première période, il convient que, « sous le nom de Commune de Paris, naquit une idée nouvelle, appelée à devenir le point de départ des révolutions futures » et qu’en raison des circonstances « la Commune de 1871 ne pouvait être qu’une première ébauche ». Il pense même qu’elle serait devenue une véritable révolution sociale si elle avait vécu. Cependant, Kropotkine en énonce les faiblesses sans le moindre artifice oratoire :

« […] elle n’osa se lancer entièrement dans la voie de la révolution économique ; elle ne se déclara pas franchement socialiste, ne procéda ni à l’expropriation des capitaux ni à l’organisation du travail ; ni même au recensement général de toutes les ressources de la cité. Elle ne rompit pas non plus avec la tradition de l’Etat, du gouvernement représentatif, et elle ne chercha pas à effectuer dans la Commune cette organisation du simple au complexe qu’elle inaugurait en proclamant l’indépendance et la libre fédération des Communes »[ (22)].

Comme c’était « une période transitoire, alors que les idées de socialisme et d’autorité subissaient une modification profonde », le peuple s’est laissé aller au « fétichisme gouvernemental »[ (23)] et :

« Enfermés à l’Hôtel-de-Ville, avec mission de procéder dans les formes établies par les gouvernements précédents, ces révolutionnaires ardents, ces réformateurs se trouvèrent frappés d’incapacité, de stérilité. Avec toute leur bonne volonté et leur courage, ils n’ont pas même su organiser la défense de Paris. Il est vrai qu’aujourd’hui on s’en prend pour cela aux hommes, aux individus ; mais ce ne sont pas les individus qui furent la cause de cet échec, c’est le système appliqué »[ (24)].

Kropotkine critique le système représentatif adopté par la Commune comme étant intrinsèquement inopérant, en situation révolutionnaire, pour guider les masses vers le but à atteindre : « La solution pratique ne se trouvera, ne se précisera que lorsque le changement aura déjà commencé : elle sera le produit de la révolution elle-même, du peuple en action, ou bien elle ne sera rien, le cerveau de quelques individus étant absolument incapable de trouver ces solutions qui ne peuvent naître que de la vie populaire ». Le suffrage universel, explique-t-il, éloigne de la population la minorité qui a les idées nettes et stérilise son action :

« Ces hommes, qui seraient si nécessaires au milieu du peuple, et précisément dans ces journées de révolution, pour semer largement leurs idées, pour mettre les masses en mouvement, pour démolir les institutions du passé, se trouvent cloués là, dans une salle, discutant à perte de vue, pour arracher des concessions aux modérés, pour convertir des ennemis, tandis qu’il n’y a qu’un seul moyen de les amener à l’idée nouvelle, c’est de la mettre à exécution »[ (25)].

Le système gouvernemental, fût-il révolutionnaire, conduit progressivement aux luttes intestines entre factions jalouses de leurs pouvoirs et à la tentation dictatoriale, donc à l’affaiblissement de la révolution elle-même. Gouvernement et révolution, conclut Kropotkine, sont incompatibles : « une vie nouvelle demande des formes nouvelles » et « en dehors de l’anarchie, il n’y a pas de révolution »[ (26)].

Il insiste aussi sur ce qu’il croit être l’erreur stratégique fondamentale des communards, imputable à leur manque de maturité idéologique. Trop timorés, ceux-ci tombèrent, d’après lui, dans une certaine inconséquence :

« L’indécision régnait dans les esprits, et les socialistes eux-mêmes ne se sentaient pas l’audace de se lancer à la démolition de la propriété individuelle, n’ayant pas devant eux de but bien déterminé. Alors on se laissa berner par ce raisonnement que les endormeurs répètent depuis des siècles. – « Assurons-nous d’abord la victoire ; on verra après ce qu’on pourra faire. » S’assurer d’abord la victoire ! Comme s’il y avait moyen de se constituer en Commune libre tant qu’on ne touche pas à la propriété ! […] On cherchait à consolider d’abord la Commune en renvoyant à plus tard la révolution sociale, tandis que l’unique moyen de procéder était de consolider la Commune par la révolution sociale ! Il en arriva de même pour le principe gouvernemental. En proclamant la Commune libre, le peuple de Paris proclamait un principe essentiellement anarchiste ; mais, comme à cette époque l’idée anarchiste n’avait que faiblement pénétré dans les esprits, il s’arrêta à moitié chemin et, au sein de la Commune il se prononça encore pour le vieux principe autoritaire, en se donnant un Conseil de la Commune, copié sur les Conseils municipaux« [ (27)].

Kropotkine cherche à déterminer clairement les causes de l’échec de la Commune, afin d’en tirer les meilleurs enseignements pour l’avenir. N’oublions pas que l’on croit alors imminente la grande Révolution et que l’on en perçoit des signes avant-coureurs, en Espagne notamment[ (28)]. Kropotkine définit d’ailleurs dans ce sens l’utilité des commémorations annuelles du 18 mars :

« Ils [les prolétaires réunis ce jour-là dans les meetings] discutent l’enseignement qu’il faut tirer de la Commune de 1871 pour la prochaine révolution ; ils se demandent quelles étaient les fautes de la Commune, et cela non pour critiquer les hommes, mais pour faire ressortir, comment les préjugés sur la propriété et l’autorité qui régnaient en ce moment au sein des organisations prolétariennes, ont empêché l’idée révolutionnaire d’éclore, de se développer et d’éclairer le monde entier de ses lueurs vivifiantes. L’enseignement de 1871 a profité au prolétariat du monde entier et, rompant avec les préjugés anciens, les prolétaires ont dit clairement et simplement, comment ils entendent leur révolution. Il est certain désormais que le prochain soulèvement des Communes ne sera plus simplement un mouvement communaliste. Ceux qui pensent encore qu’il faut établir la Commune indépendante et puis, dans cette Commune, faire essai de réformes économiques, sont débordés par le développement de l’esprit populaire. C’est par des actes révolutionnaires socialistes, en abolissant la propriété individuelle, que les Communes de la prochaine révolution affirmeront et constitueront leur indépendance« [ (29)].

Kropotkine met aussi l’accent sur un autre aspect fondamental de l’insurrection parisienne : l’abîme creusé entre bourgeois et prolétaires par la cruauté de la répression[ (30)]. Déjà en 1874, l’Internationale bakouniniste avait affirmé que les massacres et les déportations avaient rendu impossible toute conciliation entre ces deux classes irrémédiablement opposées[ (31)]. La même année, Gustave Lefrançais avait aussi pu noter : « Le caractère principal, en effet, du mouvement du 18 mars, c’est que ce mouvement aura été le point de départ d’une rupture complète et sans retour possible d’avec les divers partis politiques qui, à différents titres, avaient eu jusqu’alors la prétention de représenter la révolution »[ (32)]. Alors que les républicains radicaux avaient su gagner le soutien d’un grand nombre d’ouvriers sous l’Empire, le peuple pouvait maintenant constater que les antagonismes de classes sont irréductibles. L’anarchiste français Jean Grave (1854-1939) a clairement expliqué le lien qui unissait la Commune aux aspirations républicaines :

« Le mouvement qui, à Paris, avait abouti à la Commune, était dû, cela ne fait aucun doute, à un besoin de réaliser les espérances contenues dans le mot République. Car, à cette époque, République signifiait plus qu’un changement politique, signifiait, aussi, un changement économique quelconque, certainement plus de bien-être pour tous. Par quels moyens ces améliorations devaient-elles s’opérer ? Par quelles transformations devait passer l’Etat social pour produire ces résultats ? Cela, il faut l’avouer, très peu, dans ce que l’on est convenu d’appeler la « masse », en avaient une idée, et s’en étaient préoccupés. Et, parmi ceux qui la menaient, ils étaient peu ceux qui avaient quelques idées nettes là-dessus. […] Ce que les autres [les républicains] n’avaient su – ou voulu – faire, la Commune le ferait ! »[ (33)].

Comme le suggère le cas de l’Espagne, il est problable que le souvenir de la barbarie de la répression versaillaise ait joué un rôle, conscient ou inconscient, dans le basculement d’une partie du mouvement anarchiste vers le terrorisme.

  1. Grave, qui avait dix-sept ans lorsqu’il vécut la Commune parisienne, en avait plus de soixante quand il rédigeait ses mémoires, entre 1914 et 1920. Il y déplore le manque total de sens révolutionnaire du Comité central de la Garde nationale, puis adresse le même reproche aux membres de la Commune, avant de souligner les divergences qui opposaient ces deux groupes :

« Mais s’ils furent honnêtes, les hommes du Comité Central furent loin d’être à la hauteur de la situation. Tout le temps qu’ils gardèrent le pouvoir ils ne surent prendre aucune des mesures qu’exigeait la situation […]. Beaucoup de ces mesures, il aurait été encore temps de les prendre lorsque fut nommée la Commune, mais, celle-ci, tout aussi incapable que le Comité Central, ne sut pas réparer les bêtises de son prédécesseur. […] Parmi elle, il y avait trop de vieux jacobins qui en étaient restés aux vieilles formules de 93, et qui croyaient qu’en imitant le jargon des révolutionnaires de cette époque ils allaient renouveler la société. La Commune discourut, parlementa, légiféra, mais ne sut faire oeuvre utile. Même ceux qui avaient compris que la question devait sortir de la politique pour devenir économique, n’eurent que des aspirations, des intuitions, rien de précis, capable de se transformer en faits »[ (34)].

Comme Kropotkine, J. Grave place donc la « question économique », autrement dit la collectivisation, au centre du débat sur le mouvement révolutionnaire parisien.

Hors d’Europe, un des plus illustres représentants de l’anarchisme latino-américain, l’intellectuel péruvien Manuel González Prada (1844-1918), voit lui aussi dans la sauvegarde de la propriété privée la principale faiblesse de la Commune. Dans un article publié probablement entre 1906 et 1910, il écrit :

« La Commune a commis l’erreur gravissime d’avoir été un mouvement politique plutôt qu’une révolution sociale ; et si elle n’était pas morte étouffée dans le sang, elle aurait peut-être sombré dans un coup d’Etat, comme il advint de la République de 48. Ses hommes, aussi redoutables et destructeurs qu’ils aient pu paraître aux habitants honnêtes, éprouvaient à l’égard des institutions sociales et de la propriété un respect véritablement bourgeois. N’osant pas provoquer une crise financière d’une ampleur colossale, ils se sont transformés en gardiens de la richesse entassée dans les banques, ils ont défendu ce Capital – inhumain et égoïste – qui excitait et lâchait contre eux la féroce soldatesque de Versailles » [(35)].

Et González Prada de conclure que la Commune, plus menaçante que dangereuse, a surtout péché par excès d’indulgence.

Après la Révolution russe, dans les années 1930, l’historien libertaire autrichien Max Nettlau (1864-1944) revient sur la dimension politique et porte des jugements encore plus sévères que les précédents[ (36)]. On peut estimer qu’ils sont excessifs ou injustes, puisque Nettlau va jusqu’à nier l’influence de l’esprit fédéraliste pour qualifier la Commune de « microcosme autoritaire », au sein duquel « il y avait des restes indélébiles de gouvernementalisme municipal, local, et une méfiance envers l’anarchisme. En somme, affirme l’auteur, de même qu’existait la théorie de l’Etat minimum, on croyait à la Commune minimum, gouvernée le moins possible, mais néanmoins gouvernée. Les libertaires qui combattaient avec ces communalistes furent attirés et à la fois repoussés par eux »[ (37)]. Cependant, ces appréciations ne sont pas dénuées d’intérêt quant au sujet qui nous occupe, le regard des anarchistes sur cette révolution. Elles sont d’autant plus pertinentes que Nettlau était un érudit qui avait connu personnellement bon nombre de militants de premier plan. « A cause de la fin héroïque de la Commune, écrit-il, ces faits furent souvent considérés comme secondaires par les libertaires qui les connurent pourtant bien et qui, du reste, pouvaient les contrôler de près au contact des nombreux réfugiés, à Genève par exemple ». D’après lui, chez Lefrançais, « l’antiétatisme était total » ; en revanche, Paul Brousse finit par se laisser absorber par le gouvernementalisme. Et l’historiographe poursuit :

« D’autres, comme Elisée Reclus (qui fut combattant et ardent partisan de la Commune et resta ami de ses défenseurs) ne se laissèrent pas séduire par le communalisme et devinrent toujours davantage des anarchistes clairvoyants. Louise Michel, la combattante la plus enthousiaste de la Commune, après avoir vu se développer les erreurs et l’autoritarisme chez ses meilleurs partisans, devint anarchiste […] quand elle put réfléchir à ce qu’elle avait vu. Une autre combattante, Victorine Rouchy, devint aussi une des premières anarchistes communistes de Genève. Bakounine ne fut pas absorbé, ni complètement fasciné par la Commune de Paris, comme tant d’autres dont le champ visuel resta limité par ce grand événement. En Italie et en Espagne on n’eut généralement pas cette limitation de vue, mais elle se fit ailleurs et, à mon avis, cela entraîna une certaine désagrégation de l’Internationale »[ (38)].

En ce qui concerne l’influence de la Commune sur l’Internationale, Nettlau fait ici référence au développement des sections de l’A.I.T. dans les deux pays latins, alors qu’ailleurs le mouvement s’affaiblissait. Il semble vouloir indiquer que les militants ouvriers y surent mieux tirer des enseignements de l’insurrection parisienne et se garder ainsi de la tentation purement politique du communalisme (cf. notre article sur la Fédération espagnole).

 

Loin de modifier les conceptions doctrinales des anarchistes, la Commune les a plutôt confirmées ou même renforcées. Cela est vrai à propos du pouvoir et de la propriété, mais aussi du parlementarisme et de l’antagonisme des classes, la cruauté de la répression ayant démontré aux travailleurs qu’ils n’avaient rien à attendre de la bourgeoisie, fût-elle républicaine, et que l’Etat – monarchie, empire ou république -, protègerait toujours les intérêts des privilégiés. L’essor et la radicalisation du mouvement libertaire au cours des deux décennies suivantes résultent, de manière indirecte, de l’échec de la révolution parisienne et de l’éclatement, peut-être prématuré, de l’Internationale[ (39)].

La Commune ayant été la preuve des « capacités ouvrières », comme aurait dit Proudhon, les anarchistes y ont logiquement vu la préfiguration d’une nouvelle forme d’organisation politique et sociale non étatique, fédéraliste, collectiviste, égalitariste et internationaliste. Mais ce n’est pas là une tentative d’appropriation idéologique. Tout de suite après les faits, les libertaires se sont employés à définir ce qui distinguait une véritable révolution anarchiste du communalisme, leurs critiques tournant autour de deux axes : l’un politique, suppression du pouvoir ; l’autre social, abolition de la propriété. Malgré ce point commun, on a pu constater qu’il n’y avait pas d’interprétation monolithique de la Commune, et encore moins de sacralisation, mais bien des appréciations différentes, dont la sévérité augmentait avec le temps. En somme, ni mythification, ni mystification de l’Histoire ; simplement liberté d’analyse.

Et aujourd’hui ? Difficile de dire ce que représente la Commune pour le mouvement anarchiste ou anarcho-syndicaliste. Pas un mythe, en tout cas. L’événement est salué pour ce qu’il est, « un jalon dans l’histoire de l’émancipation humaine », dont il faut savoir tirer les leçons[ (40)]. Certes, la Commune reste plutôt considérée comme la première révolution fondamentalement anti-étatiste, antiautoritaire, proudhonienne, porteuse de vraies transformations sociales et d’un immense espoir. André Nataf, par exemple, dans son livre La Vie quotidienne des anarchistes en France, analyse les mesures prises par la Commune comme étant « on ne peut plus libertaires dans l’ensemble ». Il écrit que l’« on réalise l’autogestion sans le savoir… » et affirme : « Mais, en 1871, qu’ont fait les ouvriers parisiens une fois au pouvoir ? Qu’ont-ils fait lorsqu’ils furent livrés à eux-mêmes ? Ils ont mis l’anarchisme en actes. D’instinct, leur action se situa du côté de Proudhon. Liberté, organisation de la vie économique et de la société du bas vers le haut, abolition de l’Etat… »[ (41)]. Mais, dans l’imaginaire collectif, un événement plus récent, la révolution espagnole de 1936, est probablement venu la détrôner.

Quoi qu’il en soit, pour un anarchiste ou un anarcho-syndicaliste, redonner vie à la Commune en restant fidèle à l’esprit qui l’animait, implique de lui faire quitter les chaires universitaires et les tables des colloques élitistes, pour la ramener là où elle a pris naissance et où elle conserve toute sa place, toute sa valeur exemplaire, toute sa modernité : dans les quartiers déshérités, au milieu des « exclus ». Là, nous ferons véritablement oeuvre éducative – à défaut d’être révolutionnaire – et nous démontrerons que la Commune peut encore nourrir notre action, questionner notre quotidien :

« D’ailleurs, écrivait Albert Ollivier il y a bientôt soixante ans, ce n’est pas en allant déposer des couronnes sur les tombes des communards, en allant discourir le long du mur des fédérés, que nous maintiendrons vivant l’esprit de la Commune. Trop facile de se donner de la majesté et un faux air de grandeur en allant s’incliner au-dessus des victimes ! La leçon est plus dure, elle exige davantage de nous. C’est par nos actes seuls que nous pourrons maintenir vivant l’esprit de la Commune, en quelque sorte la continuer »[ (42)].

Voilà le véritable défi que nous lancent les communards, n’en déplaise aux fossoyeurs !

 

1) Voir la « Préface à l’édition allemande de 1872 » du Manifeste du Parti communiste de Karl MARX et Friedrich ENGELS – Paris : Ed. Sociales, 1976, p. 75 ; l’introduction de Daniel Guérin, « Bakounine et Marx sur la Commune », in D. GUERIN : Ni Dieu ni Maître. Anthologie de l’anarchisme, tome II. – Paris : Maspero, 1976, p. 16-21, et l’extrait de La Guerre civile en France qu’il donne p. 28-33. Marx y célèbre « cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d’Etat moderne » et déclare : « La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’Etat parasite qui se nourrit de la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France » (p. 31-32). Un an auparavant, dans une lettre du 20 juillet 1870, le philosophe allemand écrivait à son ami Engels ces phrases déplorables : « Les Français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’Etat sera utile à la concentration de la classe ouvrière allemande. […] La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon », cité par Jean MAITRON : Le Mouvement anarchiste en France, tome I. – Paris : Gallimard, 1992 (col. Tel ; 196), p. 54, note 39.

2) Dans les textes qui constituent les statuts et le programme de sa Société (ou Fraternité) internationale révolutionnaire, en particulier le Catéchisme révolutionnaire (1865), puis dans le programme de l’organisation secrète des Frères internationaux (1868). Cf. GUERIN : Ni Dieu ni Maître, tome I. – Paris : Maspero, 1974, p. 169 sq., notamment p. 190-191 et 224-225.

3) Ibid., p. 224-225.

4) Ibid., p. 223.

5) Ibid., p. 183.

6) Arthur LEHNING : « Michel Bakounine. Théorie et pratique du fédéralisme anti-étatique en 1870-1871 », in 1871. Jalons pour une histoire de la Commune de Paris ; publié ss. la dir. de Jacques Rougerie, avec la collaboration de Tristan Haan, Georges Haupt et Miklos Molnar. – Paris : PUF, 1973, p. 455-473.

7) Ibid., p. 460. Le Conseil général londonien, y compris Karl Marx, pensait que la paix républicaine faciliterait l’organisation de la classe ouvrière et était donc hostile à tout soulèvement. Le Conseil fédéral parisien, y compris Eugène Varlin, opta quant à lui pour la guerre avant la révolution dans sa circulaire aux Internationaux de province.

8) Cf. LEHNING, op. cit. et Jeanne GAILLARD : Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871. – Paris : Flammarion, 1971, 186 p. (col. Questions d’histoire ; 26).

9) Cité par LEHNING, op. cit., p. 468-469.

10) In GUERIN, op. cit., t. II, p. 21. Notre analyse de La Commune de Paris et les citations renvoient aux p. 21-28.

11) L’historien Max Nettlau a noté que Bakounine avait pris la défense de la Commune « et celle de tout le socialisme contre Mazzini qui l’avait outragée. La défense de la Commune procura à Bakounine de nombreuses relations en Italie et l’Internationale fut enfin profondément implantée dans ce pays, conquis à fond par les idées du collectivisme anarchiste et par la tactique préconisée par Bakounine, et en août 1872, la Fédération italienne fut créée. La même année, Bakounine entra en contact plus étroit avec l’Espagne », Max NETTLAU : Histoire de l’anarchie ; traduction, annotations et commentaires de Martin Zemliak. – Paris : Artefact, 1986, p. 126.

12) « Je sais que beaucoup de socialistes, très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s’être pas montrés suffisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire […] ; je ferai observer aux théoriciens sévères de l’émancipation du prolétariat qu’ils sont injustes envers nos frères de Paris ; car, entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu’on ne franchit pas en quelques jours », in GUERIN, op. cit., t. II, p. 25.

13) Ibid., p. 23-24.

14) Extrait d’un article paru dans La Solidarité, organe des sections de la Fédération romande de l’Internationale, le 12 avril 1871. Cité par Jacques ROUGERIE : Procès des Communards. – Paris : Julliard, 1964 (col. Archives ; 11), p. 14.

15) Arthur ARNOULD : Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris [Bruxelles, 1878]. – Lyon : Ed. Jacques-Marie Laffont et associés, 1981 (col. Demain et son double), p. 285-286, souligné dans le texte. Dans les dernières pages de son livre, il compare la révolution de 1789 et la Commune en disant qu’elles ont toutes deux une portée universelle : « La première fois, en 1789, c’était la rupture avec le droit divin, – le ciel ! La seconde fois, c’est la rupture avec l’Etat, – l’oligarchie ! La première Révolution s’appela : la proclamation des droits de l’homme, – la THÉORIE ! La seconde s’appelle : la Commune, – la PRATIQUE ! L’une était politique, l’autre est sociale ! Sa formule se réduit à ces trois termes qu’on ne peut séparer : AUTONOMIE ; FÉDÉRATION ; COLLECTIVISME ! » (p. 295). Arnould, qui fut l’un des exécuteurs testamentaires de Bakounine, est aussi l’auteur d’un ouvrage sur le fédéralisme et l’idée communale publié en 1877, L’Etat et la Révolution.

16) Gustave Lefrançais, dans son Étude sur le mouvement communaliste à Paris en 1871 (Neuchâtel, 1871), p. 368. Cité par LEHNING, op. cit., p. 470. Lefrançais entra à la Fédération jurassienne en décembre 1871, puis il devint le collaborateur d’Elisée Reclus.

17) Cf. Anselmo LORENZO : El Proletariado Militante. Memorias de un Internacional, tome II, Continuación de la Asociación Internacional de los Trabajadores en España. – Toulouse : Editorial del Movimiento Libertario Español-CNT en Francia, 1947, p. 149-159.

18) Cité par William SERMAN : La Commune de Paris (1871). – Paris : Fayard, 1986, p. 566. Dans sa fresque historique La Commune [1898], la « Vierge rouge » raconte qu’elle s’est convertie à l’anarchisme sur le bateau qui la conduisait en déportation en Nouvelle-Calédonie (Paris : Stock, 1970, p. 407) et elle affirme : « Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c’eût été la Commune composée d’hommes d’intelligence, de courage, d’une incroyable honnêteté, qui tous de la veille ou de long temps, avaient donné d’incontestables preuves de dévouement et d’énergie. Le pouvoir, incontestablement les annihila, ne leur laissant plus d’implacable volonté que pour le sacrifice, ils surent mourir héroïquement. C’est que le pouvoir est maudit, et c’est pour cela que je suis anarchiste » (p. 192).

19) Au congrès de La Haye, en septembre 1872, les socialistes « autoritaires », qu’on a appelé plus tard marxistes, avaient voté l’exclusion de Bakounine et de J. Guillaume de l’Internationale, ce qui provoqua la scission de l’organisation.

20) Le Révolté, ndeg. 17, du 17 octobre 1880, cité par MAITRON, op. cit., t. I, p. 84.

21) Ibid.

22) Pierre KROPOTKINE : « La Commune de Paris », in Paroles d’un révolté [1885]. – Paris : Flammarion, 1978 (col. Champ politique ; 52), successivement p. 103 et 106. L’auteur écrit aussi p. 109 : « La Commune enthousiasme les coeurs, non par ce qu’elle a fait, mais par ce qu’elle se promet de faire un jour. »

23) Ibid., p. 111-112.

24) KROPOTKINE : « Le gouvernement révolutionnaire », in Paroles d’un révolté, op. cit., p. 190. Tandis que Bakounine s’attache aux individus, Kropotkine juge les systèmes.

25) Ibid., p. 191.

26) Ibid., p. 192.

27) KROPOTKINE : « La Commune de Paris », op. cit., p. 110-111.

28) Kropotkine écrit : « Mais sachons aussi que la prochaine révolution qui, en France et certainement aussi en Espagne, sera communaliste, reprendra l’oeuvre de la Commune de Paris là où l’ont arrêtée les assassinats des Versaillais », ibid., p. 106.

29) Ibid., p. 113.

30) « Les massacres inouïs, lâches et féroces par lesquels la bourgeoisie a célébré sa chute, la vengeance ignoble que les bourreaux ont exercée pendant neuf ans sur leurs prisonniers, ces orgies de cannibales ont creusé entre la bourgeoisie et le prolétariat un abîme qui jamais ne sera comblé. Lors de la prochaine révolution, le peuple saura à qui il a affaire ; il saura ce qui l’attend s’il ne remporte pas une victoire décisive, et il agira en conséquence », ibid., p. 112.

31) Dans le manifeste du VII[e] Congrès à tous les ouvriers. Voir LORENZO, op. cit., t. II, p. 156.

32) Cité par LEHNING, op. cit., p. 470.

33) Jean GRAVE : Quarante ans de propagande anarchiste. – Paris : Flammarion, 1973 (col. L’Histoire), p. 111.

34) Ibid., p. 108-114.

35) Manuel GONZÁLEZ PRADA : Anarquía. – Santiago de Chile : Ed. Ercilla, 1940, 3[[ordfeminine]] ed. (col. Documentos sociales), p. 160. C’est nous qui traduisons. Sur cet écrivain, on pourra consulter notre thèse de Doctorat : Manuel González Prada et ses sources d’influence. De la philosophie à la politique. – Université de Perpignan, 1996, 697 p., 2 vol.

36) Il n’est pas exclu qu’ils aient pu être, en partie, déterminés par le contexte idéologique de l’époque. En effet, l’auteur devait avoir à l’esprit l’élimination physique des militants anarchistes par les bolcheviks, notamment de 1919 à 1921, et la suprématie de Staline.

37) NETTLAU, op. cit., p. 126-127. Nettlau écrit aussi : « Il y eut […] le regroupement des forces ouvrières et socialistes durant le siège, qui se termina en une sorte de dictature militaire du prolétariat armé, lequel s’opposait à la dictature féroce des généraux. Il y avait de tout, sauf l’esprit fédéraliste, et encore moins l’esprit franchement antiétatiste désireux de substituer à l’Etat français la Fédération des 40.000 communes que Elisée Reclus, dans son discours de Berne (1868) avait définies comme des satrapies […]. Considérée en elle-même, la Commune, contrariée et poussée vers l’autoritarisme dans sa défense désespérée contre des ennemis féroces qui l’étouffaient dans le sang, fut un microcosme autoritaire, plein des passions du parti, de bureaucratisme et de militarisme. »

38) Ibid., p. 127.

39) « La Commune de Paris, en renforçant Karl Marx dans sa conviction que le mouvement prolétarien international doit être centralisé, a indirectement été à l’origine de l’éclatement de la I[re] Internationale et a précipité la rupture entre le courant représenté par Marx et le courant qui se groupe autour de Bakounine », Jean TOUCHARD : Histoire des idées politiques, tome II. – Paris : PUF, 1962 (col. Thémis), p. 723.

40) Edward SARBONI : « Dossier histoire : La Commune, 1871 », Infos & analyses libertaires, Revue de l’Union Régionale Sud-Ouest de la Fédération Anarchiste, Perpignan, ndeg. 42, septembre 1996, p. 7-16.

41) André NATAF : La Vie quotidienne des anarchistes en France. 1880-1910. – Paris : Hachette, 1986, p. 52-58. Au mois de février 1996, nous nous sommes livré à un petit sondage, simplement à titre indicatif, dans le milieu anarcho-syndicaliste de la Confédération Nationale du Travail, affiliée à l’A.I.T. : sur douze personnes interrogées en France, une moitié jugeait que la Commune tenait une place importante dans leur imaginaire, l’autre moitié qu’elle occupait une place peu importante, mais personne n’a coché la case « aucune importance » ; ils étaient deux fois plus nombreux à considérer que la Commune avait été une expérience plutôt libertaire que ceux qui la trouvaient autant libertaire qu’autoritaire ; une majorité des personnes avait lu plus de deux ouvrages sur le sujet.

42) Albert OLLIVIER : La Commune. – Paris : Gallimard, 1939 (col. Idées, sciences humaines ; 95), p. 363.

Hommage à Jean Vautrin (1933-2015)… Mr Commune de Paris !

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A lire: L’adaptation de son « Cri du peuple » en BD par Jacques Tardi… Excellent !

« La commune de Paris passionne les gens » (Jean Vautrin)

— Résistance 71 —

 

Jean Vautrin: “Je prône la révolution mais je ne suis pas très optimiste”

 

Jean Vautrin avec Marion d’Allard

 

18 juin 2015

 

Source:

http://www.legrandsoir.info/jean-vautrin-je-prone-la-revolution-mais-je-ne-suis-pas-tres-optimiste.html

 

Le romancier et scénariste Jean Vautrin, prix Goncourt en 1989 pour « Un grand pas vers le Bon Dieu », est mort mardi à son domicile à Gradignan, près de Bordeaux, à l’âge de 82 ans, a-t-on appris auprès de son agent, Danielle Gain. En 2011, il avait accordé un entretien à l’Humanité à l’occasion des 140 ans de la Commune, qu’il avait superbement racontée avec « Le Cri du Peuple ».

Dans quelques jours, nous fêterons 
les cent quarante ans de la Commune de Paris. Une période sur laquelle vous avez écrit le Cri du peuple. 
En quoi est-ce une page fondamentale de notre histoire ?

Jean Vautrin. En deux mois et demi, les 
communards ont pris une torche et foutu le feu à la société de manière totalement irréversible. Ils ont légiféré, ils ont réinventé la démocratie, alors même qu’ils étaient assiégés par les versaillais et par les Prussiens. Une situation de crise incroyable. Quand on nous parle de crise aujourd’hui, ça me fait sourire. Les communards sont quand même des gens qui ont bouffé du rat ! C’est le meilleur et le plus bel exemple de démocratie directe que la France ait connue. C’est aussi la première. Il y a des modèles dans la Commune, et puis, c’est la revanche des femmes, elles émergent brusquement et pour la première fois dans l’histoire de France, prennent leur destin en mains. Même si on les a transformées en pétroleuses, elles se battaient, avaient le droit de vote. Les communards, en soixante-douze jours, ont créé une assemblée, ont supprimé la peine de mort, mis en place l’autogestion des entreprises. Ce sont des choses absolument fantastiques, une période exemplaire. Non seulement c’était moderne, mais ça l’est encore aujourd’hui ! Je crois que c’est depuis la Commune de Paris que le mot «  révolution  » fait encore plus peur aux Français. C’est une vraie révolution, du latin «  revolvere  » qui signifie retourner. Oui, c’est un retournement. De situation, de constitution, du rôle du peuple qui gouverne par lui-même et pour lui-même. C’était sauvage, c’est vrai. L’épilogue a été rude et sanglant mais les communards étaient des gens incroyables, en avance sur tous les temps, d’un grand modernisme. On les décrit volontiers comme des soiffards, c’est un peu l’ivrogne et la putain. Il y a tout un aspect caricatural mais c’est une lutte des classes. C’est ce que j’écris dans le bouquin : la Commune, « elle est gueuse. Elle est crâne. Elle est spontanée. Elle est piquante comme un rire heureux. Elle n’est pas coiffée. Elle n’a pas trop de redingote. Pas de raie au milieu. Elle ne commande pas à une réunion de beaux messieurs cravatés de blanc. C’est un troupeau d’inconnus lâchés dans les rues. C’est un bouillon rouge. Elle est le rassemblement des malheureux, des bannis de la spéculation, des exploités de fabriques, des habitants des faubourgs et de la grande réserve des pauvres ». Oui, une lutte des classes. Les gens du peuple, face à la bourgeoisie versaillaise grosso modo. Et d’ailleurs, dans le monde arabe aujourd’hui, ce n’est pas autre chose que ça.

Est-ce à dire, qu’aujourd’hui, 
cent quarante ans après, les idéaux 
de la Commune sont toujours subversifs ?

Jean Vautrin. Oui. Absolument. Ça sent le soufre et ça fait peur. D’ailleurs, il y a toujours une sorte d’anathème, une chape de plomb. Il est difficile de parler de la Commune de Paris. C’est un sujet tabou, une période complètement tenue sous le boisseau. Quand j’étais gamin, au lycée, on n’enseignait pas la Commune. L’école de Jules Ferry n’en parle pas beaucoup. C’est d’ailleurs ce qui m’a incité à en faire un roman. D’abord parce que ça correspond profondément à ce que je suis. J’ai l’esprit libertaire. Tout au long de mes bouquins, j’ai toujours parlé des marginaux, des rebutés. Que ce soit l’histoire des mutins de 1914-18 (dont je finis d’écrire le quatrième tome), ou celle des communards, il y a une cohérence. C’est comme avec Boro. J’avais envie de m’attaquer à des romans tout à fait populaires et basés sur l’histoire. Ça a toujours été ma préoccupation. Et puis, je me suis fixé dans ma tête pourrie d’aller de 1870 au XXIe siècle. Et même quand je parle de l’époque actuelle, c’est à travers les gens de la marge. Il y a une certaine cohérence. La Commune de Paris est une période surprenante, qui mériterait tellement d’être mise en lumière, surtout à l’heure actuelle. On essaye depuis des années avec plusieurs producteurs de monter un film pour la télévision sur la Commune de Paris. Nous n’y arrivons pas. C’est un sujet tabou et tout le monde se retranche derrière le fait que le projet coûte cher en reconstitution. Bien sûr que ça coûte cher, il faut foutre le feu à Paris, mais quand même, les moyens du cinéma aujourd’hui sont capables d’apporter des solutions pour incendier l’hôtel de ville. Bref, on pourrait le faire. Sans aller jusqu’à parler de malveillance, il y a clairement de la réticence sur ce genre de projet. Peut-être que le moment est mal choisi, que le gouvernement que nous avons ne se prête pas à ce genre de reconstitution. Et pourtant, la télé serait vraiment le meilleur moyen de raconter la Commune. Et puis, la Commune de Paris passionne les gens. Le bouquin le Cri du peuple s’est vendu à 80 000 exemplaires et l’adaptation en BD par Tardi à 250 000. Il y a un public, des gens que ça intéresse, qui ont envie de fraterniser.

Vous parlez de « génial pressentiment 
de la grandeur révolutionnaire » en ce 
qui concerne la Commune. Qu’en est-il aujourd’hui de ce pressentiment ?

Jean Vautrin. On vit une période d’autocratie où le président de la République a tous les pouvoirs. Mais ce qu’il y a de plus grave, et ce en quoi la période actuelle est terrible, c’est qu’on a annihilé, anesthésié le peuple complètement. La télé, le crédit, le consumérisme, tout ça a fabriqué des veaux. Les gens sont ligotés. Le crédit, c’est diabolique pour le peuple. C’est une société qui a cloisonné les individualités jusqu’à un monstrueux chacun-pour-soi. Je me sens profondément révolutionnaire, je prône la révolution mais je ne suis pas très optimiste. Il y a une poignée de fous qui y croient, mais même si j’en ai très envie, les signes ne sont pas vraiment rassurants. Même les syndicats s’entre-bouffent ! Ils ont été divisés… Pour qu’il y ait révolution, il faut vraiment qu’il y ait un flux, un flot, comme une certitude. En France, il y a toute une classe de la société qu’on a embourgeoisée et qui finalement, maintenant, a quelque chose à défendre, une sorte de patrimoine si l’on veut. Et puis, je regrette que les jeunes ne soient pas plus politisés. C’est diabolique ce système. On les force à dire que le but suprême, c’est de gagner de l’argent. On a fabriqué des gens pressés, qui monteraient sur n’importe qui pour arriver les premiers, qui ont la dent dure, qui sont méchants avec le monde entier. Voilà, on a fabriqué des teignes, des ordures il faut bien le dire. Et tout ça mène à la spéculation, la surenchère, la brutalité. Il faut consommer. On crée des victimes du consumérisme, aucun doute là-dessus. Et ça commence dès l’enfance. On est nombreux et nourris de besoins. Quand on voit les besoins qu’on crée notamment chez les enfants, c’est meurtrier. La société libérale et le capitalisme jouent à fond là-dessus ! Quant à la politique qu’on nous donne à voir en ce moment, franchement, il y a de quoi pleurer. La France conserve un vieux fond de pétainisme. C’est la délation, le fiel, jamais le partage. Je suis triste. Je suis à la fin de ma vie et je me dis putain ! On n’a pas avancé d’un pouce et au contraire, on est en train de rétrograder. On a même perdu le bon sens, cette simplification qui était une spécificité française. Ce bon sens qui fait que l’on ne croit plus aux contes et aux légendes. Les gens maintenant sont pieds et poings liés, comme tenus en laisse. Ils sont dépendants, ne sont plus eux. Il ne peut pas y avoir de révolution dans ces conditions-là. Et avec l’avancée des technologies, la priorité est donnée au virtuel. Mais c’est concret une révolution ! C’est fait avec du pain, du sang, du foutre et des idées ! Les idées ? On les a bouffées à force de rendre les gens passifs. On les a mécanisées. La télévision, par exemple, qui est absolument géniale en ce qu’elle est un miroir permanent sur le monde, est utilisée comme un carcan, un lasso qu’on fout autour du peuple. Il faut qu’on continue à se parler. Il y a tout le bla-bla mais je ne parle pas de ça, ce qui compte, c’est ce que les gens se disent entre eux, et je trouve qu’ils se parlent de moins en moins véritablement. C’est très mauvais finalement, ce silence. Donc, je ne crois pas que les conditions de la révolution soient proches en France, sauf grande colère, ras-le-bol. Finalement, c’est ce qui s’est passé en Tunisie.

Donc les pauvres d’aujourd’hui ne seront pas les communards d’hier…

Jean Vautrin. Non. D’abord parce que la France est un pays riche, qu’on le veuille ou non. Les communards étaient démerdards, ils avaient de la vertu, il ne faut pas l’oublier. Tout ça suppose beaucoup de modestie. Aujourd’hui, chacun essaye de s’en sortir «  le mieux possible  », mais il n’y a pas de mouvement collectif. Et puis, la Commune est une période d’action. Il ne faut pas se faire d’illusions, la révolution n’a qu’un temps. On a vécu deux cent cinquante ans sur celle de 1789, ce qui est un exploit, il faut bien le dire. Mais pour qu’une révolution fonctionne, et qu’on puisse s’y recommander le plus longtemps possible – même si c’est avec hypocrisie –, il faut penser l’après quand on est dans l’action. Je crois que l’homme est perpétuellement insatisfait et que la seule vraie solution pour nos démocraties, c’est de ne pas perdre de vue que, de temps en temps, il faut mettre un coup de pied. C’est la tâche du citoyen. Une vigilance permanente pour ne pas s’endormir… Alors, bien sûr, il y a des gens formidables sur le plan des solidarités, dans les associations, dans le voisinage, les petits services que l’on se rend… Mais il n’y a pas ce mouvement collectif qu’il y a eu précisément pendant la Commune, où les gens, brusquement, fraternisent. C’est fabuleux. Même sous les bombes des versaillais, même assiégés, menacés de toutes parts, la vie continue dans Paris. Les théâtres sont ouverts, les bistrots fonctionnent, on danse, on chante, on chahute, on caricature, on critique… La vie ne s’arrête pas, au contraire, elle est fraternelle, elle est dans la rue. C’est un forum perpétuel, les gens, pour la première fois, se côtoient.

Diriez-vous qu’aujourd’hui la Commune 
est comme « symboliquement niée » ?

Jean Vautrin. Il n’y a rien de pire que l’obscurité. On a tout fait pour ne pas parler de la Commune de Paris. Commençons par supprimer toutes les rues Thiers, toutes les avenues Thiers, ça me paraît un bon début. On pourrait donner quelques noms de communards à la place, ce ne serait pas mal. Créer des avenues Dombrowski, une place Vallès… On pourrait aussi réhabiliter vraiment Courbet dans toute la majesté qu’il mérite. C’est un type fabuleux, réduit à l’Origine du monde. Mais il n’y a pas que ça. C’est un homme généreux, préoccupé par son temps, qui a osé se mouiller. Il en est mort de la Commune !

Et si vous deviez nous citer un seul communard, votre communard…

Jean Vautrin. Jules Vallès ! Parce que si j’ai deux amours, comme dirait l’autre, c’est Jules Vallès et Jules Vallès. J’aime aussi Courbet, j’adore Louise Michel et des tas d’autres sont dignes d’être aimés mais Jules Vallès, moi, il me branche. Il me branche parce qu’il n’est pas très beau, qu’il est tout le temps fauché, qu’il court après quatre sous mais que rien, jamais, n’arrête ses idées. Même s’il est obligé de déménager à la cloche de bois, ses idées sont là, il est toujours présent. Il est, en plus de ça, d’une modernité extraordinaire. C’est un vrai journaliste. Il monte des journaux, travaille sur la rue… C’est un irrégulier. Un type moderne et engagé. Et puis, son parcours au milieu de cette fournaise révolutionnaire est exemplaire. Dans le Cri du peuple, je décris la fin, quand il fuit alors que ça fusille de tous les côtés. Il a pris l’identité d’un médecin, il a un grand tablier blanc, couvert de sang. Il est sur un char rempli de cadavres et il traverse Paris à feu. Il risque d’être arrêté à chaque instant. Les morts qu’il transporte sont son laissez-passer. L’image est fabuleuse.

Auteur entre autres du roman le Cri du peuple sur la 
Commune de Paris, Jean Vautrin revient sur l’histoire, la révolution, l’actualité et la société actuelle. Profondément révolutionnaire, il ne cache pas son pessimisme. Le capitalisme, le libéralisme, la consommation, le manque de dialogue : il dresse un bilan sans compromis du monde d’aujourd’hui.

Dans l’épilogue du Cri du peuple, adapté 
par Tardi, vous écrivez ceci : « Raconter 
la suite des aventures des “égarés” de la fin 
du XIXe siècle, nous y pensons de plus 
en plus »… Vous excitez notre curiosité.

Jean Vautrin. Ah !… la suite. Et bien, Grondin n’est peut-être pas mort. Et puis, nous aimerions retrouver Ziquet et Lili. J’ai dans l’idée que nous retrouverons Ziquet sur un bateau. Oui, officier sur un bateau parti aux Amériques. Pendant ce temps-là, la petite Lili, elle, elle en a chié. On va lui faire un parcours un peu hugolien. Elle devient boniche, peut être récupérée par un bourgeois qui a envie de la tripoter. C’est un peu les Bas-Fonds. Ziquet va vouloir la retrouver, retrouver son bel amour…

DE HERMAN À VAUTRIN…

Jean Herman (Herman, « comme maman ») est né en 1933 en Lorraine. De la caméra au crayon, de l’écran au papier, il sera successivement lecteur de littérature française à l’université de Bombay, photographe ou dessinateur humoristique. Il sera l’assistant de Roberto Rossellini en Inde. Affecté au service cinéma des armées durant la guerre d’Algérie, il est démobilisé et devient l’assistant de Vincente Minnelli et de Jacques Rivette. Il signera cinq longs métrages et une trentaine de téléfilms et films dont Adieu l’ami, avec Alain Delon et Charles Bronson.

Puis vint Vautrin, qui cohabite avec Herman à partir de 1973. L’un scénariste et dialoguiste, l’autre écrivain. Vautrin, pseudonyme littéraire sous lequel Jean Herman devient romancier et nouvelliste. Auteur de Billy-ze-kick en 1979, Baby boom (prix Goncourt de la nouvelle en 1986), Un grand pas vers le bon Dieu (prix Goncourt en 1989), Symphonie grabuge (prix populiste en 1994), ou encore J’ai fait un beau voyage en 1999. À quatre mains avec son copain Dan Franck, il écrira les aventures de Boro, reporter photographe. Il a obtenu en 1999 le prix Louis-Guilloux pour l’ensemble de son œuvre.

Résistance politique: Ripoublique moribonde et abstention politique…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 24 avril 2015 by Résistance 71

« Le capitalisme d’État ne fera qu’augmenter les pouvoirs de la bureaucratie et du capitalisme. Le véritable progrès réside dans la direction politique de la décentralisation à la fois territoriale et fonctionnelle, dans le développement de l’esprit de l’initiative locale et personnelle et de la fédération libre du simple au plus complexe au lieu de la hiérarchie actuelle du centre vers la périphérie. »
~ Pierre Kropotkine ~

 

Que crève leur démocratie

 

Guillaume Goutte

 

24 Avril 2015

 

url de l’article:

http://www.monde-libertaire.fr/syndicalisme/17704-que-creve-leur-democratie

 

Le prétendu « devoir » citoyen est tellement moribond que nos parlementaires en quête – hypocrite – de légitimité populaire en sont rendus à vouloir rendre le vote obligatoire ! Bah tiens. Il paraît que les Belges l’ont déjà mis en place depuis un baille. Tu votes, c’est bien ; tu votes pas, tu paies 30 balles. Avoir recours à pareille mesure en dit long sur l’état de décrépitude du système démocratique parlementaire, dans lequel les sujets de ces messieurs-dames de l’État ont de moins en moins confiance. Les échéances électorales passent, et les taux d’abstention explosent, traduisant de manière on ne peut plus explicite le désamour des potentiels électeurs à l’égard de cette démocratie putassière qui n’en finit plus d’avancer à marche forcée contre les classes populaires.

Politiser l’abstention

Bien sûr, il serait parfaitement idiot de penser que cette abstention grandissante trahit le désir de ces « mauvais citoyens » de ne plus se voir confisquer leur souveraineté par des cols blancs avides de pouvoir. Et l’abstention est probablement aujourd’hui le fruit d’un désintérêt pour la politique en général, y compris dans ce qu’elle pourrait avoir de « noble ». Nombre de ceux qui ne votent pas aux départementales se désintéresseront tout autant des élections professionnelles dans leur entreprise ou des mobilisations sociales qui secouent leur quartier. Mais si cette abstention populaire n’est pas à fantasmer, il nous reste cependant à en prendre la juste mesure et à en tirer les conclusions adéquates : à savoir l’urgence pour les révolutionnaires de faire valoir aujourd’hui, haut et fort, à destination de nos frères et sœurs de classe, la possibilité de faire de la politique autrement, en dehors des logiques de représentation verticale et, donc, de l’État. Politiser l’abstention, en somme, comme nous avons un jour politisé la nôtre. Mais le dire, c’est bien, reste à savoir comment s’y prendre – et la réponse est sans doute ailleurs que dans le seul collage d’affiches appelant à une « abstention révolutionnaire ».

Le mirage du vote blanc

Histoire de se la jouer cool et de diluer quelque peu la logique autoritaire que renferme cette possible obligation de voter, le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone – en première ligne dans cette affaire –, avance aussi l’idée de comptabiliser le vote blanc, excepté lors du deuxième tour de l’élection présidentielle. Une façon de dire aux électeurs : si aucun candidat ne vous convient, pas grave, votez blanc, mais, surtout, votez ! Tout est là. Tout est ici résumé. L’important, pour eux, n’est pas que les électeurs aient confiance dans les candidats, mais qu’ils participent à la mascarade électorale. Autrement, la perte de légitimité ne concerne plus les seuls candidats, mais le système électoral tout entier. En reconnaissant le vote blanc, ceux d’en haut aspirent moins à faire remonter le désaveu de ceux d’en bas à l’égard des candidats qu’à nous pousser à être les acteurs d’un système désormais moribond.

Démocratie de classe

Le président du Sénat, Gérard Larcher, et celui de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, tous deux porteurs de ces brillantes idées pour revitaliser la vieille démocratie (l’un de droite, l’autre de gauche), nous auraient presque émus dans leurs justifications. Ces deux présidents auraient ainsi à cœur de réaffirmer et de favoriser l’engagement républicain (quèsaco ?). Pour eux, l’abstention est dangereuse : c’est même un déni de démocratie (laquelle ?). Inutile, bien sûr, de démonter à nouveau leur langue de bois, ils sont tellement grotesques qu’il est probable que personne ne soit vraiment dupe de leurs discours et de leurs idées « révolutionnaires ». Reste qu’il est « amusant » – et somme toute assez révélateur – de voir que leur amour de la démocratie et du devoir électoral s’arrête aux institutions de leur classe, celle des dirigeants et des possédants. Car il y a quelques mois, en 2014, l’Assemblée nationale puis le Conseil constitutionnel ont adopté et validé la suppression… des élections prud’homales ! Jusqu’alors élus par les salariés, les conseillers prud’homaux sont désormais désignés par les organisations syndicales et patronales. La raison de cette mesure ? Les travailleurs étaient de moins en moins nombreux à participer à ces élections prud’homales. Pourquoi, alors, ne pas avoir proposé le vote obligatoire ? Sans doute est-il plus facile de contrôler la direction d’un syndicat que des hordes de travailleurs énervés.

Résistance politique: La Commune de Paris inspire toujours…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, politique et social, politique française, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 29 mars 2015 by Résistance 71

En 1881, soient 10 ans après la Commune, Pierre Kropotkine écrivit ceci à propos de celle-ci dans le journal  « Le Révolté » qu’il fonda: « … Ils y opposaient cet idéal nouveau, l’anarchie, c’est à dire l’abolition complète des États et l’organisation du simple au composé par la fédération libre des forces populaires, des producteurs et des consommateurs. »

Puis plus loin: « D’où vient cette force irrésistible qui attire vers le mouvement de 1871 les sympathies de  toutes les masses opprimées ?.. La réponse est facile: la révolution de 1871 fut un mouvement éminemment populaire, fait par le peuple lui-même, né spontanément au sein des masses et c’est dans la grande masse populaire qu’elle a trouvé ses défenseurs et ses héros, ses martyrs et surtout ce caractère « canaille » que la bourgeoisie ne lui pardonnera jamais […] Jamais on a travaillé comme on travaillera le jour où le travail sera devenu libre, où chaque progrès du travailleur sera une source de progrès et de bien-être pour la commune entière… » Est-il nécessaire de rappeler que Résistance 71 tient son nom de ce grand brouillon de la révolution sociale que fut la Commune.. Alors aujourd’hui plus que jamais:
VIVE LA CANAILLE !

— Résistance 71 —

 

L’imaginaire de la Commune

 

samedi 28 mars 2015, par Franz Himmelbauer

 

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http://www.lavoiedujaguar.net/L-imaginaire-de-la-Commune

 

Kristin Ross
. L’Imaginaire de la Commune
traduit de l’anglais (États-Unis) par Étienne Dobenesque
La fabrique éditions, Paris, 2015, 186 pages

William Morris, Élisée Reclus, Pierre Kropotkine : ce ne sont pas les premiers noms qui viennent à l’esprit s’agissant de la Commune de Paris. S’ils tiennent dans ce livre un rôle important, c’est que pour Kristin Ross la Commune déborde l’espace-temps qui lui est habituellement attribué, les soixante-douze jours écoulés et les fortifications sur lesquelles elle a combattu.

On attribue d’ordinaire à la Commune de Paris une durée de soixante-douze jours — du 18 mars 1871, lorsque des Parisiennes et Parisiens de Montmartre empêchèrent la réquisition des canons de la ville par les troupes d’Adolphe Thiers, à la sinistre « Semaine sanglante » au cours de laquelle ces mêmes troupes assouvirent la soif de vengeance de la bourgeoisie française en massacrant les insurgé•e•s.

Cette réduction temporelle est cohérente avec le récit qui fait de la Commune une réaction nationaliste contre les Prussiens et leurs « collabos » versaillais. Cette histoire à tendance républicaine (la Commune serait la mère de la IIIe République, alors qu’en réalité cette dernière naquit de son écrasement [1]) escamote commodément une réalité pourtant bien comprise, à l’époque, jusque par les anticommunards. Ainsi, comme le rapporte Kristin Ross, l’un d’entre eux imputait-il « les événements qui v[enai]ent de se dérouler à Paris aux clubs et aux réunions […], au désir de ces gens de vivre mieux que leur condition ne le permet (p. 21) ». Ces mots indiquent sans ambiguïté qu’il s’agissait là de lutte des classes, et pas seulement d’une réaction nationaliste.

La fin du Second Empire (parfois appelée « Empire libéral », par contraste avec ses premières années, dites « Empire autoritaire ») voit monter l’effervescence révolutionnaire dans les milieux populaires. « S’il fallait faire remonter l’histoire de la Commune à un unique point de départ, il ne serait pas idiot de choisir le 19 juin 1868, date de la première réunion publique non autorisée à Paris sous le Second Empire (p. 21) », dit l’historien Robert Wolfe cité par Kristin Ross. « Dès les premiers mois de 1869, poursuit-elle, on en appelait à la Commune dans toutes les réunions, et “Vive la Commune” était le cri qui ouvrait et concluait les séances dans les clubs du nord de Paris, les plus révolutionnaires […] (p. 26) ». Ainsi, lorsque le peuple prit le pouvoir durant le siège de Paris, le nom de Commune s’imposa-t-il tout naturellement. La Commune commence donc bien avant la guerre de 1870, mais encore, elle perdure bien au-delà de sa défaite militaire — et cet article et surtout le livre auquel il se réfère n’en sont que des énièmes traces supplémentaires. En effet, l’événement va survivre et connaître de nouveaux développements dans les esprits, les écrits, les actions des communards exilés et de leurs camarades — Kristin Ross s’intéresse ici surtout à trois d’entre eux : William Morris, Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. À Genève et à Londres, ces trois-là et beaucoup d’autres ont non seulement commémoré, mais célébré la Commune, et développé ses idées et intuitions essentielles. Cette belle étude de Kristin Ross étudie ainsi la généalogie du communisme anarchiste qui réunit ces trois auteurs. Arrêtons-nous donc sur quelques « actes importants », bien que rarement mis en avant, de la Commune.

« […] Loin d’indiquer un retour aux principes de la révolution bourgeoise de 1789, le mot d’ordre de la République universelle lancé par les communards marque leur rupture avec l’héritage de la Révolution française, en faveur d’un véritable internationalisme ouvrier. Trois actes importants devaient montrer à quel point ce mot d’ordre avait été repensé pour servir des fins nouvelles : l’incendie de la guillotine sur la place Voltaire le 10 avril : la destruction, le 16 mai, de la colonne Vendôme, édifiée à la gloire des conquêtes napoléoniennes : et la création le 11 avril de l’Union des femmes.
Quand un groupe constitué principalement de femmes traîna une guillotine sous la statue de Voltaire et y mit le feu, il s’agissait vraisemblablement de briser toute équivalence entre révolution et échafaud. La destruction de la colonne Vendôme fut, d’après le communard Benoît Malon, un acte de protestation contre les guerres entre les peuples et de défense de la fraternité internationale. (p. 30-31.) »

« L’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés se développa rapidement en mettant sur pied des comités qui se réunissaient quotidiennement dans presque tous les arrondissements de Paris. Elle devint la plus grande et la plus efficace des organisations de la Commune. […] Ses membres venaient des corps de métier les plus divers mais les travailleuses de l’habillement — couturières, blanchisseuses, tailleuses, drapières — étaient les plus nombreuses. […] L’Union imaginait une réorganisation complète du travail des femmes et la fin de l’inégalité économique fondée sur le genre en même temps qu’elle répondait, comme l’indique son nom complet, à l’urgence de la situation de combat et à la nécessité de participer à l’ambulance, de fabriquer des sacs de sable pour les barricades et de servir sur ces mêmes barricades. “Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit. […] Plus d’exploiteurs, plus de maîtres […] Le travail et le bien-être pour tous.” [2] (p. 36-37). »

Il n’est pas indifférent de savoir que la fondatrice de l’Union des femmes était une jeune Russe de vingt ans, Élizabeth Dmitrieff qui, avant de venir à Paris au moment de la proclamation de la Commune, venait de passer trois mois à Londres à discuter avec Marx « des organisations rurales traditionnelles russes, l’obscina et l’artel (p. 32) » — formes de coopératives « spontanées » entre travailleurs des champs et de l’artisanat. L’Union des femmes, ensuite, projeta d’organiser des ateliers autonomes de femmes, qui s’intégreraient, tout en préservant leur indépendance, à l’organisation fédérative de la Commune…

Les versaillais firent de la participation d’étranger•ère•s à la Commune un thème récurrent de leur propagande : ainsi, « le Chevalier d’Alix, auteur d’un dictionnaire anticommunard, note à l’entrée “étranger” : “Ce qui constitue la majorité des insurgés parisiens. — On les évalue à trente mille de toutes les nationalités”. Et Taine, dans une lettre écrite en mai 1871, parle d’“environ cent mille insurgés aujourd’hui, dont cinquante mille étrangers.” (p. 39) ». Même si ces chiffres sont exagérément grossis, il est bien vrai que la Commune s’était donné pour idéal la République universelle. Il faut cependant bien préciser ce qu’elle entendait sous ce terme : une « association volontaire de toutes les initiatives locales [3] » — ou, comme l’entendait Reclus, une « libre confédération de collectivités autonomes ». Et au cas où ces définitions ne seraient pas encore suffisamment claires, Gustave Lefrançais, autre communard, ajoute : « Le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires. (p. 49) »

Kristin Ross étudie ensuite les actions et les idées de la Commune qui furent reprises et développées par les trois « communistes anarchistes » déjà cités, Morris, Reclus et Kropotkine. Dans le chapitre intitulé « Luxe communal », elle examine « les idées sur l’art et l’éducation qui circulaient pendant la Commune et les actions menées par les communards dans ces deux domaines (p. 51) ». Là comme ailleurs, l’élément essentiel est celui de la polyvalence des hommes et des femmes, et du refus de la séparation entre eux-mêmes et le contenu de leur activité. Cela commence par la revendication d’une école « polytechnique » qui en finit avec la division entre « manuels » et « intellectuels ». Par ailleurs, la Commune instaure l’éducation publique, gratuite, obligatoire et laïque. Plus tard, la IIIe République s’en inspirera pour son projet d’école publique. Mais bien sûr, les contenus et le style ne seront plus les mêmes — il suffira de rappeler que la Commune se voulait internationaliste, tandis que la IIIe République mena une politique impérialiste et développa l’exploitation coloniale.

Réunis au sein de la Fédération des artistes, les artistes et artisans remirent en cause les barrières entre leurs métiers (ainsi de la peinture et de la gravure ou de la sculpture et de la fonderie, par exemple, ou des beaux-arts et des arts décoratifs). Des cordonniers revendiquaient le nom d’« artistes chaussuriers » tandis que des artistes, loin de se préoccuper, comme on aurait pu s’y attendre, de patrimoine artistique ou de statut de l’artiste, voulaient, comme l’affirmait le manifeste de leur Fédération, concourir « à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle » ; ainsi, commente Kristin Ross, « dans son sens le plus étendu, le “luxe communal” que le comité tendait à inaugurer suppose de transformer les coordonnées esthétiques de l’ensemble de la communauté (p. 73) ».

William Morris, l’auteur anglais du roman utopiste Nouvelles de nulle part, et l’un des « principaux soutiens britanniques de la mémoire de la Commune », reprit ces orientations révolutionnaires dans sa conférence « L’art en ploutocratie » (dans Contre l’art d’élite) : « Au préalable, je vous demanderai d’étendre l’acception du mot “art” au-delà des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et l’architecture, mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des champs pour le labour et la pâture, l’entretien des villes et de nos chemins, voies et routes : bref, d’étendre le sens du mot “art”, jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie. (p. 80) » Contre la propagande versaillaise, qui prétendait que partager, c’était « nécessairement partager la misère », le « luxe communal » ripostait « en proposant un type de monde absolument différent : un monde où chacun prenait sa part du meilleur (p. 81) ».

Kropotkine, quant à lui, décida à l’automne 1871 d’abandonner ses études scientifiques et géographiques pour se consacrer au militantisme politique. Lors d’un voyage d’étude en Suède et en Finlande, il réalisa, en observant les conditions de vie des paysans pauvres, qu’il ne servirait à rien d’imaginer de meilleurs systèmes de production agricole à partir des plus récentes découvertes scientifiques, tant que leur condition misérable les empêcherait ne serait-ce que d’envisager de les mettre en œuvre. « Tant qu’une transformation sociale complète ne donnerait pas aux paysans le loisir de penser et de développer leur vie intellectuelle la contradiction entre sa propre situation et la leur serait trop grande […] Il refusa le poste à la Société [impériale] de géographie [qu’on venait de lui proposer à Saint-Pétersbourg]. (p. 85) »

À peu près au même moment, William Morris marchait en Islande. « C’est parmi les pêcheurs et les paysans d’Islande, écrivit-il plus tard, qu’il “apprit une leçon […] : que la misère la plus noire est un mal dérisoire à côté de l’inégalité des classes”. (p. 86) ». Kropotkine, lui, tira de ce voyage et de quelques autres (en Sibérie particulièrement) les bases de sa « théorie évolutionniste de la coopération qu’il développa dans L’Entraide ». Et la Commune elle aussi nourrit sa réflexion : « À quoi voulez-vous que les deux millions de Parisiens et de Parisiennes s’appliquent quand ils n’auront plus à habiller et à amuser les princes russes, les boyards roumains et les dames de la finance de Berlin ? », demandait-il. « Sa réponse », nous dit Kristin Ross, « est une vision extrêmement détaillée de Paris résolvant ses problèmes d’approvisionnement par l’emploi de méthodes horticoles intensives dans tout le département de la Seine et de la Seine-et-Oise (p. 87) ». Les conditions de contrainte extrême d’un siège comme celui de Paris et celles qui règnent sur les étendues glacées des pays nordiques ont ainsi amené aussi bien Morris (qui voyagea lui aussi en 1871, mais en Islande) que Reclus (dont les périples géographiques le menèrent à travers la terre entière) et Kropotkine à réfléchir à une voie véritablement communiste, seule possibilité de les affronter tout en transformant la vie des hommes et des femmes d’une façon désirable.

Tous les trois étaient aussi d’accord sur le refus de toute autorité centralisée (État), qu’elle soit justifiée par des nécessités géographiques ou politiques. Leur modèle resta toujours celui de la Commune, soit une fédération de communes libres. Mais attention : « commune » n’a pas nécessairement pour eux une signification géographique — il s’agit simplement d’un regroupement d’égales et d’égaux qui peut se produire sur de tout autres bases que territoriales. Surtout, ils mettaient en garde contre l’isolement de ces communes, qui leur ferait courir un grave danger d’anéantissement par l’État et le capital. Ici, nous retrouvons une ambivalence que nous connaissons encore aujourd’hui : comment de petites « communes libres », souvent indispensables pour créer et maintenir des bases et des ressources d’opposition radicale au capitalisme (on peut regrouper sous ce nom des communautés, des coopératives, des groupes divers et variés) peuvent-elles échapper à la « contamination par des institutions extérieures comme la propriété privée et la subjugation des femmes » ? « C’est qu’on ne s’isole point impunément, prévenait Reclus : l’arbre que l’on transplante et que l’on met sous verre risque fort de n’avoir plus de sève, et l’être humain est bien plus sensible encore que la plante. La clôture tracée autour de lui par les limites de la colonie ne peut que lui être mortelle. Il s’accoutume à son étroit milieu et, de citoyen du monde qu’il était, il se rapetisse graduellement aux simples dimensions d’un propriétaire. (p. 147) »

Pour terminer, Kristin Ross évoque le rôle de précurseurs de la pensée écologiste qui est aujourd’hui reconnu à nos trois penseurs anarchistes. Cependant, observe-t-elle, il est rare qu’on fasse allusion à la Commune lorsqu’on évoque cette dimension.

« Pourtant, si l’on doit avancer des hypothèses sur ce qui peut attirer des militants et des théoriciens d’aujourd’hui vers ce corpus de pensée, il faut souligner non seulement son appréhension visionnaire de la nature antiécologique du capitalisme, mais aussi le caractère singulièrement intransigeant de cette appréhension. Et c’est là, selon moi, qu’on peut attirer l’attention sur une autre conséquence majeure, pour les penseurs en question […], du fait d’avoir vécu l’événement récent de la Commune, l’ampleur de ses aspirations aussi bien que la sauvagerie de son anéantissement. Pour aucun d’entre eux il n’était question de réforme ou de solution partielle. La réparation de la nature ne pouvait venir que du démantèlement complet du commerce international et du système capitaliste. (p. 171.) »

Nous étions déjà redevables à Kristin Ross d’un bel essai sur Mai 68 et ses vies ultérieures [4] dans lequel elle s’élevait contre l’interprétation réductrice qui fait de mai 68 le tremplin du néolibéralisme. Elle nous donne aujourd’hui un (petit, 186 pages) livre important et tout à fait passionnant, à lire d’urgence pour qui se doute que l’événement de la Commune ne fut pas ce miracle révolutionnaire que l’on nous présente parfois, pour mieux le couper de ses ascendants et de l’imaginaire qu’il continue d’engendrer.

Reprise: Illusions démocratiques: De votards à communards ou la passion de la liberté !

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Repris depuis:

https://resistance71.wordpress.com/illusion-democratique/

 

Dans la « ferveur » du grand cirque  électoral, qui une fois de plus étreint notre nation inepte, vouée depuis des lustres au culte marchand et à ses idoles de sang et d’airain(tement), nous avons décidé de publier une petite trilogie de textes à la fois sulfureux, pertinents et truculents, textes qui émanent d’une des dernières plumes critiques francophones digne de ce nom: Raoul Vaneigem.

Connu pour sa participation à l’Internationale Situationniste de la fin des années 1960 et du début des années 70, ce grand écrivain critique belge nous laisse un véritable trésor littéraire à (re)découvrir. Auteur en 1967 de son célèbre « Traité de Savoir-Vivre pour les jeunes générations« , long essai qui inspira tant le mouvement de 1968 avec son pendant situationniste du compère Guy Debord et sa « Société du Spectacle » ; Vaneigem continua à gratifier l’humanité d’autres excellents ouvrages et essais tels que: « Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et la possibilité de s’en défaire » (1992), « De l’inhumanité de la religion » (1999), « Pour une internationale du genre humain » (2000) et le remarquable « Pour l’abolition de la société marchande-Pour une société vivante » (2002).

Nous avons choisi de reproduire trois essais de Raoul Vaneigem, trois textes courts qui ne manqueront pas d’interpeller les consciences et titiller cette créativité solidaire qui est partie intégrante de notre nature humaine, pourtant si habilement ensevelie sous les couches multiples des déjections nauséabondes de la société marchande/spectacle, par une pseudo-élite inepte, parasitaire et autoproclamée.

Le premier essai s’intitule « Vive la Commune ! » (2007)

Le second essai: « La gratuité est l’arme absolue contre l’économie » (2011)

Le troisième essai: « Par delà l’impossible » (Avril 2012)

 

Bonne lecture et puisse l’inspiration politique ressurgir de vide intersidéral proposé par nos pathétiques « démocraties représentatives » où le citoyen est réduit depuis 1789 ou peu s’en faut (1776 aux Etats-Unis), à l’état de serf / électeur et / contribuable… Non seulement nous méritons mieux que cela… mais nous SOMMES mieux que cela ! La Commune invoquée ici par Vaneigem (non pas celle de 1871…) en est une autre preuve s’il en fallait encore une…

– Résistance 71 –

 

Vive la Commune !

 

par Raoul Vaneigem

 

Décembre 2007

 

url de l’article original:

http://www.lavoiedujaguar.net/Vive-la-Commune

 

Nous vivons dans la clarté de l’obscur. Ce que le spectacle du monde nous montre sous les feux quotidiens de la rampe n’est qu’une mise en scène du totalitarisme marchand. Il occulte le désir de vivre, présent en chacun, pour lui substituer le désir de rentabiliser l’absence de vie.

C’est à peine si la presse des arrogantes démocraties européennes a consacré quelques lignes à l’insurrection d’Oaxaca. Jamais les journalistes qui se revendiquent de la liberté d’expression n’ont si unanimement manifesté par leur servilité leur mépris des libertés individuelles. Leur obédience à l’affairisme planétaire écarte sans scrupule ce qui est par essence scandaleux : la gratuité dont se revendique la générosité humaine. L’économie, la course à l’argent et au pouvoir, voilà le leitmotiv de la misérable représentation médiatique où hommes, femmes et enfants sont conditionnés à devenir les spectateurs de leur propre déchéance.

L’empire de la marchandise a mis la résignation et la lâcheté au rang des vertus. Quelle gifle à la veulerie occidentale que l’audace des habitants d’Oaxaca s’insurgeant contre un gouverneur corrompu dont les exactions ne diffèrent pas de celles que nous connaissons dans la vertueuse Europe, si ce n’est qu’il est d’usage au Mexique que les policiers municipaux et les escadrons paramilitaires tirent sur les mécontents. Ici, les patrons escroquent ouvertement le bien public sans avoir à recourir aux tueurs tant le fatalisme et le désespoir des masses travaillent en leur faveur. On comprend qu’exalter, analyser, voire se borner à mentionner l’exemple d’Oaxaca relèvent de l’incongruité pour ceux qui font métier d’informer.

À nous d’apprendre que les manifestations de la vie n’ont aucune chance de se transmettre par le biais d’une parole asservie aux impératifs marchands.

L’aspiration à vivre pleinement appartient aux faits qui ne se laissent ni corrompre ni effacer totalement. Seule la conscience d’une solidarité avec ce que nous avons en nous et entre nous de plus vivant et de plus humain peut briser les chaînes d’une oppression que la peur et le mépris de soi forgent partout.

Rien n’est plus important aujourd’hui que de faire savoir aux individus qu’ils ne sont pas seuls quand ils récusent le désespoir, retrouvent l’audace et avancent avec la détermination de construire leur vie en libérant les territoires quadrillés et dévastés par le totalitarisme marchand.

Nous n’avons tiré aucune leçon de l’histoire, disent ceux qui se complaisent dans leur rôle d’éternelles victimes. L’évolution du monde semble leur donner raison. À défaut d’instaurer des valeurs nouvelles, fondées sur la vie et sur la détermination d’en assurer la souveraineté, nous sommes confrontés à un vide où s’engloutissent pêle-mêle les valeurs patriarcales et le souvenir des luttes entreprises contre l’État, l’armée, la police, la religion, les idéologies.

Le travail, où l’on « perd sa vie à la gagner », exerce aujourd’hui un double effet de nuisance par sa raréfaction et par son investissement croissant dans les services parasitaires. En effet, ceux qui célèbrent sa vertu et font miroiter, en garantissant plus d’emplois, l’espérance d’un bonheur consommable sont les mêmes qui ferment les usines parce que les actionnaires tirent moins de profit du travail que de la Bourse. Dans le même temps, les agioteurs font du travail inutile l’instrument de leur enrichissement. Ils sacrifient la production de matières premières, jadis prioritaire, au profit d’entreprises aussi artificieuses qu’aléatoires dont le jeu spéculatif des actionnaires règle et dérègle le sort, au mépris des salariés. L’Europe qui se targuait d’être le berceau de la démocratie en est devenue le cercueil.

Tout ce qui a démontré sa nuisance par le passé revient comme un remugle d’égout : le libéralisme, cette imposture qui identifie la liberté individuelle à la prédation ; le nationalisme, fauteur de guerres ; le fanatisme religieux ; les détritus du bolchevisme ; les nostalgiques du fascisme.

C’est de l’histoire de leur inhumanité que les hommes ne tirent guère de leçons, réitérant dans une parodie à la fois ridicule et sanglante les pires aberrations du passé. Le prétendu devoir de mémoire, qui nous enseigne les horreurs du passé, les guerres, les massacres, la sainte Inquisition, les pogromes, les camps d’extermination et les goulags, perpétue le vieux dogme religieux d’une impuissance congénitale à vaincre le mal, auquel l’honneur prescrit d’opposer cette éthique qui repose sur le libre arbitre comme un fakir sur une chaise à clous.

Des entreprises hasardées de siècle en siècle en faveur d’une vie meilleure, la mémoire ne retient que leur défaite. Anacharsis Cloots, Jacques Roux, Babeuf, décapités par les jacobins ; la Commune de Paris écrasée par les versaillais ; les conseils ouvriers et paysans liquidés par Lénine et Trotski ; les collectivités libertaires espagnoles détruites par les staliniens. Une défaite, vraiment ?

J’appelle défaite l’étouffement des libertés individuelles par l’individualisme libéral, par le mensonge du nationalisme identitaire, par l’imposture du prétendu communisme, par le socialisme et la démocratie corrompue, par la dictature des libertés économiques. Ne voyez-vous pas que ce qui a été tenté en faveur de la vie et que les armes de la mort ont apparemment vaincu renaît sans cesse ? C’est de son inachèvement que nous devons tirer les leçons car il nous appartient d’aller plus avant.

La Commune d’Oaxaca est, en ce sens, exemplaire. Simple tumulte contre les exactions et les malversations d’un gouverneur, la mobilisation de la population aboutit à la formation d’une Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO) initialement dominée par les politiques, dont les traditionnels détritus léninistes et trotskistes. L’entrée dans l’APPO des barricadiers, de la population urbaine et des communautés indiennes des régions environnantes limite et s’emploie à briser les manœuvres et la mainmise des hommes de pouvoir sur l’assemblée.

Le discours est d’une grande clarté : « Nous voulons ce qui aujourd’hui aux yeux des gouvernements et des patrons criminels et exploiteurs constitue le pire des délits : nous voulons la justice et la dignité, nous voulons ne plus avoir peur d’exprimer nos idées, nous voulons ne plus être victimes de ségrégation pour la couleur de notre peau, notre pensée, notre langue ou nos goûts, nous voulons des aliments sains que nous obtenons par notre travail et ne plus être volés par les riches, nous voulons employer notre énergie créatrice pour le bien commun, nous voulons la libération de nos prisonniers et de nos prisonnières. Nous voulons la liberté de choisir notre façon de vivre et que personne ne nous impose ses mensonges, sa violence et sa manière de gouverner, et nous savons que ce que nous voulons est correct et juste.

Nous voudrions devenir frères et sœurs dans cette lutte par en bas, avec tous ceux et toutes celles qui, à la ville ou dans l’arrière-pays, ont comme nous opposé résistance à tous les maîtres du pouvoir et de l’argent, nous voulons jumeler nos expériences de lutte avec le moindre recoin de notre État, nous voulons dialoguer et échanger avec toutes les femmes et tous les hommes de l’Oaxaca. »

Il serait temps que – réagissant contre la passivité, le manque de créativité, le fatalisme, l’obédience aux bureaucrates politiques et syndicaux – les démocrates européens, avilis, crétinisés, couillonnés par les démocraties corrompues qu’ils ont portées au pouvoir, découvrent dans la volonté d’émancipation qui se manifeste à Oaxaca la conscience de cette dignité humaine qui, de la Révolution française au mouvement des occupations de Mai 1968, n’a cessé de faire entendre ses exigences.

J’appelle à la solidarité avec ceux qui « participent activement au mouvement social actuel et veulent que ce mouvement reste fidèle à ses principes d’autonomie et d’indépendance vis-à-vis des partis politiques, en revendiquant l’assemblée souveraine comme la manière la plus juste et la plus harmonieuse pour réussir à nous comprendre, à nous organiser de façon autonome et à nous autogouverner. Un lieu où les accords du peuple ne se fondent ni sur la prédominance de la majorité sur une minorité ni sur aucune autre façon d’imposer son point de vue comme celle communément exercée par le pouvoir de ceux d’en haut, mais sur le respect mutuel entre toutes les composantes du peuple. L’autonomie entendue comme la construction d’autres réalités montrant qu’il existe une autre manière de changer les choses à la source, dans laquelle les peuples décident de leurs propres modes de vie, et non au sein d’institutions qui ne font que réformer l’oppression et la répression, comme le font les partis politiques qui produisent des tyrans, homme ou femme, des caciques et un autoritarisme chez tous ceux et toutes celles qui y accèdent à travers des postes qui leur confèrent une quelconque autorité. »

C’est cela la démocratie. Elle a toujours voulu être tout. Elle a été quelque chose, en regard des tyrannies qui l’interdisaient. Elle n’est plus rien qu’un hochet entre les mains des multinationales et des intérêts marchands.

L’exploitation et l’inhumanité qu’elle produit n’a pas changé – un esclave mort au travail a toujours permis d’en acheter deux –, elle a seulement gangrené la totalité de la planète. Mais c’est aussi de cette planète dont la vie est menacée avec celle de millions d’êtres vivants que va surgir une Internationale du genre humain. Elle sera confuse, incertaine, tâtonnante ; elle sera, comme disent les zapatistes, non un modèle mais une expérience.

Si condamnées qu’elles soient au mépris, au discrédit, à la clandestinité, la résistance à l’oppression et l’aspiration à une existence heureuse et créatrice n’ont jamais cessé de se manifester. C’est en vain que l’obscurantisme spectaculaire et ses larbins étouffent de leur inanité sonore le fracas des casseroles martelées avec lesquelles les femmes d’Oaxaca sonnent le rappel d’une population armée de sa seule volonté de vivre. Aucun silence ne couvre le bruit des chaînes qui se brisent.

Raoul Vaneigem 
6 décembre 2007