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Résistance politique: “Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit” (essentiel EZLN version PDF)

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Présentation PDF EZLN

“Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit”

 

Résistance 71

 

22 octobre 2018

 

 

— Le zapatisme n’est pas une idéologie
Ce n’est pas une doctrine à vendre et achetée
C’est… une intuition
Quelque chose de si ouvert et de si flexible que
Cela se produit en tout lieu
Le zapatisme pose la question:
“Qu’est-ce qui m’a exclu ?
Qu’est-ce qui m’a isolé ?”
En chaque endroit, la réponse est différente
Le zapatisme ne fait que poser la question
Et stipule que la réponse est plurielle
Que la réponse est inclusive…
Marcos, 1994 —

En adéquation avec l’appel venu récemment des montagnes du sud-est mexicain pour la formation d’un Réseau de Résistance et de Rébellion International contre l’oppression de la société capitaliste marchande et avec l’aide de Jo de JBL1960, nous avons compilé une bonne moitié des textes de l’EZLN que nous avons publiés, parfois traduits depuis 2012 sur ce blog, dans un pdf essentiel pour tous ceux qui désirent aller de l’avant dans l’émancipation par la pensée et l’action critiques menant sur le chemin de la complétion de notre humanité.

Après 10 ans de préparation clandestine, le cri des opprimés natifs originels de cette région du monde “¡Ya Basta!” “Assez est assez !” a retenti en 1994 et résonne toujours de plus en plus fort dans le monde, amplifié par les caisses de résonance que sont devenus les états de nos sociétés moribondes, coquilles vides de substance politique, sociale et culturelle.

Ces textes politiques essentiels, souvent émis par le porte-parole du mouvement, le charismatique et facétieux “Marcos” au nom de tous les compañeros et compañeras de la Sixta et des peuples opprimés du monde, nous montrent le chemin de la réalisation dans chaque endroit, ici et maintenant de nos sociétés émancipées par les associations volontaires qui, unifiées dans la grande compréhension de la complémentarité, créeront la société des sociétés qui réalisera pleinement l’Homme et le réconciliera avec la Nature qu’il bafoue depuis des siècles et des siècles.

 

Compilation PDF textes de l’EZLN
Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

 


« Vous êtes en territoire zapatiste en rébellion »

Les paroles ci-dessous nous expliquent qui sont les Zapatistes et affirment que leur lutte n’est pas seulement la leur, mais celle de nous tous, peuples opprimés, majorité des 99,9% trompés, bafoués, exploités et à terme assassinés par les 0,1% d’une “élite” auto-proclamée qui doit s’entendre dire une fois pour toute: “Assez, est assez !” Il suffit de dire NON ! Ensemble…

Voici qui nous sommes.
L’Armée Zapatiste de Libération Nationale.
La voix qui s’arme pour être entendue.
Le visage qui se cache pour être vu.
Le nom qui se cache pour être nommé.
L’étoile rouge qui appelle l’humanité et le monde, pour être entendue, vue et nommée.
Le demain à être moissonné dans le passé.

Derrière notre masque noir,
Derrière notre voix armée,
Derrière notre nom innommable,
Derrière nous, que vous voyez,
Derrière nous, nous sommes vous.

Derrière, nous sommes les mêmes femmes et hommes ordinaires,
Qui se répètent dans toutes les races,
Peints de toutes les couleurs,
Parlant dans toutes les langues,
Et vivant dans tous les endroits.
Les mêmes femmes et hommes oubliés.
Les mêmes exclus,
Les mêmes intolérés,
Les mêmes persécutés,
Nous sommes vous.

Derrière nous, vous êtes nous.
Derrière notre masque se trouve le visage de toutes les femmes exclues,
De tous les indigènes oubliés,
De tous les jeunes méprisés,
De tous les migrants battus,
De tous ceux emprisonnés pour leurs paroles et leurs pensées,
De tous les homosexuels persécutés,
De tous les travailleurs humiliés,
De tous ceux morts par négligence,
De tous les femmes et hommes ordinaires,
Qui ne comptent pas,
Qui ne sont pas vus,
Qui sont sans nom,
Qui n’ont pas de lendemain

Nous sommes les Zapatistes.
Nous vous avons invité pour que nous puissions nous parler,
Pour que vous voyez tout ce que nous sommes.

~ Comité Indigène Révolutionnaire Clandestin, depuis les montagnes du sud-est mexicain, le 27 juillet 1996 —

(Traduction Résistance 71 )

 

Notre page « Textes Fondateurs pour un Changement Politique »

 

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Analyse politique: Une ferme, un monde, une guerre, la nécessité d’un réseau de résistance internationale (EZLN), suite et fin…

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Un continent comme arrière-cour, un pays comme cimetière, une pensée unique comme programme de gouvernement et une petite, très petite, minuscule rébellion

 

SCI Galeano, SCI Moisés

 

9 octobre 2018

 

url de l’article en français:

https://www.lavoiedujaguar.net/Un-continent-comme-arriere-cour-un-pays-comme-cimetiere-une-pensee-unique-comme

 

1ère partie

 

Suite de la participation de la Commission Sexta de l’EZLN à la rencontre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement et à sa porte-parole. Août 2018.

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Deuxième partie

Du monde, nous descendons vers le continent.

Si on regarde vers le haut…

On voit les exemples de l’Équateur, du Brésil et de l’Argentine, où non seulement on déplace des gouvernements supposés progressistes, mais aussi où on les poursuit en justice et met à leur place des gouvernements formés en bons contremaîtres, en contremaîtres obéissant au capital (même si, soyons justes, ils sont encore assez maladroits dans leur cynisme) pour la nouvelle restructuration de la finca (ferme) mondiale ; il s’agit de Temer au Brésil, Macri en Argentine et, en Équateur, celui qui était un bon parce qu’il a été mis par le récemment accusé Correa (celui de la « révolution citoyenne » — « de gauche », l’argument de vente de l’intelligentsia progressiste) et maintenant il s’avère qu’il est de droite, Lenin Moreno — paradoxalement il s’appelle Lénine.

Sous la vigilance de l’État qui s’est converti en policier de la région, la Colombie, et d’où ils menacent, déstabilisent et planifient des provocations qui justifient les invasions des « forces de paix », partout en Amérique du Sud on en revient aux temps brutaux de la colonie, maintenant avec le « nouvel » extractivisme, qui n’est que le pillage ancestral des ressources naturelles, classifiées comme « matières premières », et qui est avalisé par les gouvernements progressistes de la région et promu comme un « extractivisme de gauche » — quelque chose comme un capitalisme de gauche ou une gauche capitaliste ou qui sait ce que ça veut dire —, mais on détruit et dépouille pareillement, sauf que c’est pour une « bonne cause » (?). Toute critique ou mouvement opposé à la destruction des territoires des peuples originaires est catalogué « promu par l’Empire », « inspiré par la droite » et autres équivalents à « c’est un complot de la mafia du Pouvoir ».

Bref, sur le continent, « l’arrière-cour arrière » du Capital s’étend jusqu’au Cap Horn.

Mais si on regarde en bas….

On voit des rébellions et des résistances, en premier lieu, des peuples originaires. Vouloir les nommer tous ne leur rendrait pas justice, car il y aurait toujours le risque d’en omettre quelques-uns. Mais leur identité se manifeste dans leur lutte. Là où la machine rencontre une résistance à son avancée prédatrice, la rébellion revêt des couleurs nouvelles tellement elles sont anciennes et parle des langues « étranges ». Le pillage, également déguisé en mise en valeur de la terre, tente d’imposer sa logique mercantile à ceux qui appellent la terre la mère.

Ces résistances sont accompagnées par des groupes, des collectifs et des organisations qui, sans faire eux-mêmes partie des peuples originaires, partagent avec eux leurs efforts et leur destin, c’est-à-dire leur cœur. Ce qui les amène à subir calomnies, persécutions, emprisonnements et, souvent, la mort.

Pour la machine, les peuples originaires sont des choses, incapables de penser, de sentir et de décider ; il n’est donc pas étranger à sa logique automatisée de penser que ces groupes en réalité « dirigent », « utilisent » et « manipulent » ces « choses » (les peuples originaires) qui refusent d’adhérer à l’idée que tout est marchandise. Tout, y compris leur histoire, leur langue, leur culture.

Pour le système, le destin des indigènes est dans les musées, dans les spécialisations de l’anthropologie, dans les marchés d’artisanat et dans l’image de la main tendue attendant l’aumône. Il doit être désespérant, pour les théoriciens et les avocats de la machine, cet analphabétisme qui ne comprend pas les mots : « consommation », « profit », « progrès », « ordre », « modernité », « conformisme », « achat et vente », « reddition », « capitulation ». Ce qu’il faut pour alphabétiser ces réfractaires à la civilisation, ce sont les programmes d’aide qui divisent et confrontent, les barreaux des prisons, le plomb et la disparition. Et, bien sûr, il y a ceux qui se vendent et livrent les leurs au bourreau, mais il y a des communautés qui restent rebelles parce qu’elles savent qu’elles sont nées pour la vie, et que les promesses du « progrès » cachent la pire mort : celle de l’oubli.

Continuons avec l’Amérique centrale — où Shakespeare se répète au Nicaragua, et le couple Macbeth, Daniel et Rosario, se demande : « Qui aurait pu imaginer que le vieux (Sandino) avait tant de sang dans le corps ? » et tente en vain de s’essuyer les mains sur un drapeau rouge et noir —, qui commence à se transformer, d’un territoire oublié (après un pillage impitoyable), en un problème pour le grand capital car c’est un grand fournisseur et tremplin de migrants ; et c’est ce qui va conférer au Mexique, et en particulier au Sud-Est mexicain, un rôle de mur.

Et nous avons décidé d’inclure le Mexique dans l’Amérique centrale parce que son histoire le lie à l’Amérique latine et que, même sur les cartes du monde, l’Amérique centrale est le bras tendu de ceux qui sont frères dans la douleur et la colère.

Mais leur vocation étrangère conduit les différents gouvernements que ce pays a subi et subira et ses milieux politiques à admirer, imiter, servir et chercher « l’annexion des peuples de notre Amérique au Nord troublé et brutal qui les méprise » (José Martí, « Lettre à Manuel Mercado », 18 mai 1895).

Quand Donald Trump dit qu’il veut construire son mur, tout le monde pense au rio Bravo, mais le capital pense au rio Suchiate, à l’Usumancita et au rio Hondo. En réalité le mur se trouvera au Mexique pour arrêter ceux qui viennent d’Amérique centrale et cela peut aider à comprendre pourquoi Donald Trump, le 1er juillet, a salué Juanito Trump, qui venait de remporter les élections du Mexique.

Ce qui donne son sens à un mur, c’est qu’il s’oppose à « quelque chose ». Tous les murs sont dressés contre ce « quelque chose », qu’il soit appelé zombies, extraterrestres, délinquants, sans-papiers, migrants, indocumentados, illégaux, clandestins, étrangers. Les murs ne sont qu’une variante de la porte et des fenêtres fermées d’une maison, qui se protège ainsi de l’étranger, de l’étrange, de l’Alien qui, dans sa différence porte la promesse de l’apocalypse finale. L’une des racines du mot « ethnicité » renvoie à la notion de « gens étrangers ».

Dans les plans de capital, le mur contre l’Amérique latine aura la forme de l’impossible corne d’abondance et s’appellera « le Mexique ».

Dans la région du Sud-Est, nous l’avons dit, la première étape du mur Trump est en construction. Le bureau « national » d’immigration continuera à agir en subordonné de la Border Patrol ; et le Guatemala et le Belize sont la dernière étape avant d’arriver à la douane nord-américaine. Cela fait du Sud-Est mexicain l’une des priorités de conquête et d’administration.

Ainsi, dans les nouveaux plans « géopolitiques », on propose de créer un « tampon », un « amortisseur », un filtre qui réduise radicalement les migrations. Ainsi on propose un placebo pour dissiper le cauchemar du capital : une horde de zombies (c’est-à-dire de migrants) au pied de ses murs, menaçant son style de vie et « gravant » sur la surface indifférente de fer et de béton un graffiti qui signale :

« Ton bien-être est construit sur mon malheur. »

Dans ce pays, également appelé « République mexicaine », les dernières élections fédérales ont réussi à cacher la réalité… pendant un instant : la crise économique, la décomposition sociale (avec sa longue liste de féminicides) et la consolidation (malgré les prétendus « coups mortels » portés au narco) des États parallèles (ou imbriqués dans les États nationaux) de ce qui est appelé « le crime organisé ». Pendant un bref moment, les meurtres, enlèvements et disparitions de femmes de tous âges ont été relégués au second plan. Ainsi que la cherté de la vie et le chômage. Mais, à mesure que l’enthousiasme pour le résultat des élections s’estompe, la réalité dit une fois de plus : « Me voici, il manque mon vote… et ma faux. »

De l’horreur qui a fait du Mexique un cimetière dans les limbes, le non-lieu des disparitions, nous ne parlerons pas beaucoup. Il suffit d’écouter les médias pour en avoir une vague idée. Mais on peut en trouver une description, une analyse et une évaluation plus approfondies dans les participations de Jacobo Dayán, Mónica Meltis, Irene Tello Arista, Daniela Rea, Marcela Turati, Ximena Antillón, Mariana Mora, Edith Escareño, Mauricio González González et John Gibler, dans le séminaire du mois d’avril dernier, « Regards, écoutes, paroles ; interdit de penser ? », au Cideci de San Cristóbal de Las Casas, au Chiapas, et dans leurs écrits, chroniques, reportages et tribunes. Et pourtant, lire ou entendre parler de l’horreur quotidienne est très différent de la vivre jour après jour.

Le grand capital ne se soucie pas des disparitions, des enlèvements et des féminicides. Ce qui le préoccupe, c’est sa sécurité et celle de ses programmes. La corruption qui le dérange est celle qui réduit son profit. C’est pourquoi on lui propose : « Je vais faire un bon contremaître, avec moi la plèbe sera tranquille et contente, tu auras de nouveau la sécurité que les gouvernements précédents n’ont pas su t’assurer, tu vas pouvoir prendre ce que tu veux prendre, et je ne vais rien te voler. »

Une chose continue de gêner le système, c’est l’État national, et il lui assignera de plus en plus la seule fonction pour laquelle naît tout État, à savoir assurer par la force la relation entre dominateurs et dominés.

Les plans de développement des nouveaux gouvernements partout dans le monde ne sont que des déclarations de guerre particulières dans les territoires où ces plans de développement vont s’appliquer.

En termes crus, on dirait qu’on se propose de construire des friches et des déserts, et en même temps on construit déjà l’alibi pour esquiver la responsabilité de cette destruction : « Nous vous avons anéantis, mais c’était pour le bien de tous. »

Je me suis trompé. Nous avions prévu qu’il allait y avoir une fraude électorale (et il y en a eu une, mais dans un autre sens). Nous avions prévu que López Obrador allait gagner, mais que le système allait escamoter son triomphe par la triche. Et nous avons réfléchi aux options du système après cette fraude. Selon notre analyse le scandale ne leur faisait pas peur parce qu’ils avaient déjà enduré le scandale de la Maison Blanche, d’Ayotzinapa, de la Estafa Maestra (la Parfaite Arnaque), les affaires de corruption des gouvernements des régions, alors au cas où la fraude aurait fait scandale, Peña Nieto n’en avait rien à faire. Nous pensions que le dilemme du système était de choisir entre Meade et Anaya, choisir celui qui était le plus à droite, le plus efficace pour ses plans, lequel des deux serait le meilleur contremaître.

La possibilité d’une résistance soutenue et radicale du candidat qui allait être évincé étaient minimes, rien de dangereux pour le système n’allait donc se produire, mais il allait y avoir des protestations. C’est l’excuse que je vous présente, parce que c’est en pensant à ça que nous avons retardé la convocation des réseaux, parce que nous pensions qu’il y aurait des protestations, des blocages et tout ça, et que si nous les invitions, peut-être qu’ils allait être coincés quelque part ; pour cette raison, l’appel vous est arrivé tard, excusez.

Nous, zapatistes, nous nous préparons toujours au pire. Si ça arrive, on y était prêts. Si ce n’est pas le cas, nous y étions aussi prêts.

Nous pensons donc maintenant, d’après ce que nous voyons, que nous ne nous sommes pas trompés, qu’en effet le système a choisi, parmi les quatre candidats, celui qui se propose comme le plus efficace, M. López Obrador. Et les preuves d’amour que M. López Obrador a données, ou que ce monsieur donne, au grand capital, c’est-à-dire au finquero, sont entre autres la reddition des territoires des peuples originaires. Ses projets pour le Sud-Est, pour n’en citer que quelques-uns, pour l’Isthme, pour les États du Chiapas, du Tabasco, du Yucatán et de Campeche, sont en réalité des projets de dépossession.

Et ce qui préoccupe surtout un gouvernement sortant, c’est l’impunité, pas ses taux de popularité. Alors le « vote » gouvernemental devait aller à ceux qui garantissent qu’ils ne seront pas poursuivis en justice. Que l’exil ou la prison ne soient pas le recours toujours nécessaire pour légitimer la nouvelle administration. Le nouveau contremaître devait promettre (et prouver) qu’il ne criminaliserait pas le contremaître précédant.

Mais ne croyez pas que le nouveau gouvernement va être comme n’importe quel autre contremaître, avec lui vient la « nouvelle » pensée unique.

Il y a une espèce de nouvelle religion en gestation. On dirait que la religion du marché, qui apparaît partout où les gouvernements de droite s’emparent du pouvoir, ne suffit plus, qu’une sorte de nouvelle morale s’impose avec l’argument quantitatif et attaque le travail scientifique, l’art et la lutte sociale.

Il n’y a plus de luttes pour une revendication, ce qu’il y a, ce sont de bonnes luttes et de mauvaises luttes. En termes plus clairs : il y a les bonnes luttes et il y a les luttes qui servent la mafia du pouvoir, le « bon » art et celui qui sert la mafia du pouvoir, le travail scientifique « correct » et celui qui sert la mafia du pouvoir. Tout ce qui n’est pas guidé par la nouvelle pensée unique qui est en cours de définition fait partie de l’ennemi. Et la foi, ou plutôt la nouvelle foi qui est en train de naître, a besoin d’un individu exceptionnel, d’une part, et de masses qui le suivent.

C’est arrivé au cours d’autres épisodes de l’histoire mondiale, et maintenant ça va commencer à arriver ici. Ce qui fait qu’au lieu de répondre avec des arguments aux critiques et objections que vous faites, ou que nous faisons, on dit, par exemple, que nous sommes grossiers ou que nous sommes envieux.

Nous ne doutons pas qu’il y ait des gens qui, honnêtement, ont pensé que le changement promis, en plus de ne pas coûter cher (il suffisait de cocher un bulletin de vote), mènerait à un changement réel, « véritable ». Ça doit faire enrager que dans le panorama d’en haut on retrouve les noms des criminels d’avant, même s’ils ont changé de couleur pour adopter le rouge cerise.

Mais la vocation de droite de la nouvelle équipe gouvernementale est indéniable. Et son entourage « intellectuel » et social revendique sans rougir sa tendance autoritaire. Le scénario que nous avons décrit il y a treize ans, en 2005, est suivi à la lettre. Celui qui a été mauvais dans la défaite est mauvais dans la victoire. Dire que le prochain gouvernement est de gauche ou progressiste n’est qu’une calomnie. Alors nous utilisons la métaphore de l’œuf du serpent. Il y a un film d’Ingmar Bergman qui s’appelle comme ça, et il y a une scène où un médecin (qui, soit dit en passant, a été joué par l’acteur de Kung Fu David Carradine) explique que ce qui se passe à l’époque en Allemagne — qui va devenir fasciste — peut se comparer à un œuf de serpent, si on le regarde à contre-jour, on voit ce qu’il y a dedans, et on y voyait alors ce qui se passe actuellement.

Vous savez que tous les efforts du Movimiento de Regeneración Nacional, de López Obrador et de son équipe, depuis le 1er juillet, sont de se mettre bien avec la classe dominante et le grand capital. Il n’y a aucun indice (personne ne peut dire qu’il a été trompé), aucune indication qu’il s’agit d’un gouvernement progressiste, aucune. Ses principaux projets vont détruire les territoires des peuples originaires : le million d’hectares de la Lacandona, le Train Maya, ou le corridor de l’Isthme qu’il veut faire, entre autres. Sa franche empathie avec le gouvernement de Donald Trump est déjà une confession publique. Sa « lune de miel » avec des hommes d’affaires et le grand capital transparaît dans les principaux membres de son cabinet et dans ses plans pour la « Quatrième Transformation ».

Il est clair, nous croyons, que l’approbation du Pouvoir, de l’Argent, est plus qu’une reconnaissance du « triomphe » de López Obrador. Dans les rangs du grand capital, il y a un réel enthousiasme pour les opportunités de conquête qui s’ouvrent avec le programme du gouvernement lopezobradoriste.

Nous avons des faits concrets et beaucoup de rumeurs (qui ne peuvent être prouvées) sur ce qui s’est passé dans le récent processus électoral. Nous ne les rendons pas publics parce qu’on pourrait en déduire qu’il y a eu fraude, et rien n’est plus éloigné de nos intentions que de tenter de gâter l’euphorie qui gagne les « 30 millions ».

Mais ce que personne ne veut souligner, c’est qu’il y avait une sorte d’« effet d’annonce », tout comme cela s’était produit lors des élections précédentes, celles de Calderón et de Peña Nieto. En d’autres termes, ce ne sont pas les « institutions » qui ont dit qui avait gagné, mais les médias. Alors que le Programme de résultats électoraux préliminaires (PREP) commençait à peine, Televisa et TV Azteca disaient déjà qui était le vainqueur ; quelques minutes après, avec moins de un pour cent des votes comptabilisés, vint la reconnaissance de Meade, Anaya et la Calderona. Quelques heures plus tard, le « camarade » Trump se félicite et, à l’aube du lendemain, Carlos Salinas de Gortari (qu’on a cessé d’appeler l’innommable) se joint aux félicitations. Sans qu’on connaisse les résultats officiels, commence le baisemain que le PRI a institué en patrimoine national. Et l’Institut national électoral ? Eh bien, il remplit la fonction pour laquelle il a été créé : être le faire-valoir de la « démocratie électorale ». Les « institutions » responsables du scrutin se sont limitées à suivre l’avalanche médiatique.

Les intellectuels progressistes qui, au cas où il ne se serait pas agi de leur leader, auraient dénoncé ce qui s’est passé comme un « coup d’État médiatique », souscrivent maintenant sans rougir au « d’une façon ou d’une autre » : « on a gagné, peu importe comment ». Le fait est que tout semble indiquer que le résultat a été négocié et accepté en dehors des bureaux de vote et du calendrier électoral. Mais rien de tout cela n’a plus d’importance, le grand électeur a décrété : « Habemus Contremaître, les affaires continuent. »

Cette nouvelle pensée unique va remplacer l’argument de la raison par l’argument quantitatif : « 30 millions de gens ne peuvent se tromper », qui a été utilisé par le père, je ne me souviens plus comment il s’appelle, Solalinde ? Celui-là même (désolé, je ne le prononce jamais bien et le SubMoy me corrige toujours), et qu’on utilise sans cesse : « Pourquoi vous opposez-vous à 30 millions ? Vous êtes à peine 300 personnes et en plus sales, laides, méchantes et grossières. » Enfin, ils parlent de vous (les réseaux) ; moi, je suis juste grossier.

Avec cette nouvelle forme de foi (qui nous fait insister sur le fait qu’il manque le vote qui compte, le vote de réalité), on commence à faire prévaloir dans l’imaginaire collectif la raison de la quantité sur l’analyse et la raison argumentée.

Et l’histoire commence à se réécrire et devient la nouvelle Histoire officielle. Selon elle, tous les mouvements sociaux et politiques du passé visaient en fait à amener López Obrador à la présidence. Nous lisons maintenant que le mouvement de 68 n’a été que l’antécédent de la « fin des temps », cinquante ans plus tard. Nous lisons que Manuel Bartlett et des criminels du même type sont purifiés parce qu’ils sont du côté du vainqueur. Nous lisons qu’Alfonso Romo est un homme d’affaires « honnête » qui ne s’intéresse qu’au bien-être son prochain.

Nous avons lu que ceux qui hier étaient du PRI, du PAN, du PRD, du Parti vert écologiste, ou qui se sont formés comme militants dans le show-business, sont maintenant des leaders illustres de la « Quatrième Transformation ». Et nous lisons aussi que le soulèvement zapatiste de 1994 a été le prélude au soulèvement « citoyen » de 2018 ! Et le leader a déjà instruit que soient élaborées des théories sur son ascension au pouvoir. Il ne faudra pas longtemps pour que les historiens proches de lui modifient les manuels d’histoire.

Nous avertissons qu’une avalanche se prépare, un tsunami d’analyses frivoles et emberlificotées, de nouvelles religions laïques, de prophètes mineurs — très mineurs — parce qu’ils ont la plate-forme pour le faire. Il y aura plein de sornettes pour ceux qui veulent les avaler. Et puisque nous parlons de néo-religion, les roues du moulin seront démocratisées pour que tous puissent communier.

Apparaîtront de nouveaux boy-scouts, les éclaireurs prêts à faire le bien, mais en regardant bien à qui.

Les « représentants des citoyens » qui promeuvent la citoyennisation : ce que veulent les « autochtones » (j’te jure, c’est comme ça qu’ils disent), c’est être comme celui qui les dépouille. Être « égal », ne serait-ce que dans la fugace temporalité de l’urne, et « libre » lorsqu’il s’agit de signer la concession de la mine-hôtel-chemin de fer, le contrat d’« embauche », les versements échelonnés, le « ferme soutien à notre président », la sollicitude d’« aide gouvernementale ».

Il y aura un boom prévisible des services administratifs, mais, au lieu de ressources, on aura un dialogue. Et ça vaut la peine, même si ça ne paie pas. Parce que le modèle des « guichets » se décentralisera. Vous n’aurez plus besoin d’aller dans un bâtiment, de faire la queue et de vous rendre compte, après une longue attente, qu’il manque la copie rose. Maintenant, le guichet viendra chez vous : « Demandez, nous irons ; comme certificat vous recevrez une promesse. »

S’il y a quelqu’un qui n’a rien, il y a de fortes chances qu’il ait de l’espoir. Les nouveaux escrocs seront chargés d’administrer cet espoir, de doser leur encouragement et de le transformer en chimère qui réconforte mais ne résout rien.

On recyclera l’argument utilisé dans certains secteurs de la lutte sociale : il n’est pas possible de changer le système, ce qu’il faut faire, c’est l’administrer ou limer ses aspérités pour qu’elles ne fassent pas trop mal, autrement dit on peut vous transformer en bons contremaîtres, voire arriver à créer un bon capitalisme ; il est possible de changer le système de l’intérieur.

On devine déjà la silhouette à travers la coquille : on exige le renoncement à la raison et à la pensée critique ; l’exaltation du nationalisme fondé sur le « bon » autoritarisme ; la chasse à ce qui diffère ; la légitimité acquise à grands cris ; la néo-religion laïque ; l’unanimité imposée ; la capitulation de la critique ; la nouvelle devise nationale : « Interdit de penser ». Bref, l’hégémonie et l’homogénéité qui sont les piliers des fascismes qui ne s’avouent pas.

Ce qu’on met à notre disposition, est-ce que ce sont des concepts qui permettent de comprendre (et d’agir) ? Des termes tels que « citoyenneté », « jeunesse », « femmes », « progrès », « développement », « modernité », « démocratie électorale » comme synonyme de démocratie ?

Le terme « citoyen », comme concept pour comprendre ce qui se passe, ne sert à rien : Carlos Slim est « citoyen », tout comme le paysan dépouillé par le nouvel aéroport de Mexico. Il en est de même pour Ricardo Salinas Pliego et quelqu’un qui vit dans la rue à la suite du séisme de septembre 2017. Alfonso Romo et les membres de la communauté tzeltal qui vont être dépossédés de leurs terres pour laisser passer un train dans lequel les touristes prendront des selfies.

Un autre : « jeunesse ». « Jeunes » sont les filles de Peña Nieto, et les ouvriers et étudiants assassinés.

Un autre : « femmes ». Les « femmes » sont les Aramburuzavala, Gonda, Sánchez Cordero, González Blanco Ortiz Mena, Merkel et May, tout autant que les assassinées de Ciudad Juárez, les violées aux quatre coins du monde, les battues, les exploitées, les persécutées, les détenues, les disparues.

Tous les concepts qui éliminent la division ou qui n’aident pas à comprendre une division de classe entre dominateurs et dominés sont une tromperie et leur permettent de coexister en un seul, les uns et les autres. Cette transversalité — qu’ils disent — entre capital et travail ne sert à rien, n’explique rien et mène à une cohabitation perverse entre exploiteur et exploité et il semble un instant qu’ils soient les mêmes, alors qu’il n’en est rien.

Il y a aussi cette tentative de revenir au système d’avant, cet impossible saut en arrière vers « l’État providence », vers le « l’État bienfaiteur » de Keynes, vers le vieux PRI (ce qui a fait dire à quelqu’un en blaguant que la première transformation a été le PNR, la deuxième le PRM, la troisième a été PRI, et maintenant la quatrième transformation est le PRIMOR).

Et ainsi revient l’ancienne discussion entre réforme et révolution. Les « débats » entre les « radicaux », qui luttaient pour la révolution, et les « ringards », qui étaient pour un changement graduel, pour des réformes progressives pour atteindre le royaume du bonheur. Ces discussions avaient lieu autrefois dans les cafés. Les agoras d’aujourd’hui sont les réseaux sociaux et on peut suivre cet exercice d’auto-érotisme chez les influencers (comme on dit).

Nous pensons qu’il n’est même pas nécessaire d’en discuter, parce que la réforme n’est plus possible ; ce qu’a détruit le capitalisme n’est plus récupérable, il ne peut plus y avoir un capitalisme bon (nous pensons que cette possibilité n’a jamais existé), il nous faut le détruire totalement.

Et pour paraphraser ce qu’ont dit les femmes zapatistes à la Rencontre des femmes en lutte : il ne suffit pas de mettre le système en feu, il faut s’assurer qu’il se consume totalement et qu’il ne reste que des cendres.

On en reparlera en une autre occasion. Pour l’instant, nous voulons juste souligner que la contre-révolution sociale est tout à fait possible. Non seulement elle est possible, mais elle va être continuellement à l’affût, parce qu’on va essayer d’anéantir toute lutte extérieure à ce processus de domestication qui se prépare. On va essayer de la détruire, surtout violemment.

Non seulement par la marginalisation, non seulement par la diffamation, mais aussi par les attaques paramilitaires, militaires et policières.

Pour quiconque conteste ces nouvelles règles — qui sont en fait les anciennes —, il n’y aura pas d’amnistie, pas de pardon ni d’absolution, pas de câlins ni de photos ; il y aura la mort et la destruction.

La lutte contre la corruption (qui n’est autre que la lutte pour la bonne administration de la domination) non seulement n’inclut pas la lutte pour la liberté et la justice, mais même s’y oppose, car sous le prétexte de la lutte contre la corruption il y a une lutte pour un appareil d’État plus efficace dans la fonction quasi unique qu’a l’État national : la répression. Et il ne lui restera bientôt même pas celle-là.

Le gouvernement ne sera plus le contremaître voleur qui garde plusieurs génisses et taurillons qu’il ne signale pas au finquero. Le nouveau contremaître ne volera pas, il remettra au patron l’intégralité des gains.

Ils veulent redonner à l’État national, du Mexique en l’occurrence, ses véritables fonctions. En d’autres termes, quand on parle du besoin de sécurité, c’est la sécurité du capital ; c’est l’introduction et l’amélioration d’un nouvel État policier : « Je vais bien faire les choses parce que je vais garder un œil sur tout. » La sécurité exigée par la citoyennisation est en fait la réimplantation d’un système policier, un mur modernisé et professionnalisé qui sache faire la distinction entre « les bons » et « les méchants ».

La police de la capitale sera professionnalisée. Le taux de criminalité y sera réduit et il y aura de « beaux » policiers qui aideront les personnes âgées à traverser la rue, iront à la recherche des animaux de compagnie égarés et s’assureront que la circulation est amicale pour ce qui compte : les voitures.

À l’extérieur, à la périphérie, la collusion continuera entre ceux qui doivent prévenir et poursuivre le crime et ceux qui le commettent. En contrepartie, le tourisme extrême sera encouragé : dans la capitale, des « tours » et des « safaris » seront organisés pour connaître ces créatures rares qui habitent les ombres ; les touristes pourront prendre un selfie avec le jeune homme arrêté-battu-assassiné, son sang brouillant les couleurs des tatouages, éclipsant l’éclat des piercings et des rivets, tachant le vert-violet-bleu-orange des cheveux. Qui c’était ? Qui s’en soucie ? Dans un selfie tout ce qui n’est pas le « moi » est juste mise scène, anecdote, émotion « forte » à montrer sur le face, sur instagram, parmi les chats, les autobiographies. Et, dans le haut-parleur du véhicule blindé, la sympathique guide touristique met en garde : « Nous vous rappelons que la consommation de tacos, tortas et autres garnachas est à vos risques et périls ; l’entreprise n’est pas responsable des indigestions, gastrites et infections stomacales. Pour ceux qui sont descendus, voici du gel antibactérien. »

Le nouveau gouvernement promet de récupérer le monopole de l’usage de la force (dont l’a privé ledit « crime organisé »). Mais plus seulement avec la police et les armées traditionnelles. Également avec les « nouveaux » vigiles : les nouvelles chemises « brunes » ou rouge cerise, que vont devenir les paroissiens de la nouvelle religion laïque ; les masses qui vont attaquer les mouvements sociaux qui ne sont pas domestiqués. Les « bataillons rouges » recyclés (aujourd’hui « cerise » pour la « Quatrième Transformation ») qui devront mener à bien le « nettoyage » des sales, des laid·e·s, des méchant·e·s, des grossier·e·s, et de quiconque résiste à l’ordre, au progrès et au développement.

Alors nous continuons à descendre pour voir comment résistent (avec d’autres organisations, groupes et collectifs), nos communautés — aujourd’hui une partie de la direction collective de l’EZLN est là avec nous, quatre-vingt-dix commandantes et commandants ; ils sont plus, mais ce sont ceux qui nous accompagnent cette fois en l’honneur de votre visite (la visite des réseaux).

Nous continuons à marcher avec deux pieds : la rébellion et la résistance, le non et le oui ; non au système et oui à notre autonomie, ce qui signifie que nous avons à construire notre propre chemin vers la vie. Il se fonde sur certaines des racines des communautés originaires (ou indigènes) : le collectif, l’entraide mutuelle et solidaire, l’attachement à la terre, le fait de cultiver les arts et les sciences, la vigilance constante contre l’accumulation de richesses. Cela, ainsi que les sciences et les arts, c’est notre guide. C’est notre « façon », mais nous pensons que dans d’autres histoires et identités, c’est différent. C’est pourquoi nous disons que le zapatisme ne peut pas être exporté, pas même sur le territoire du Chiapas, mais que chaque calendrier et chaque géographie doit suivre sa propre logique.

Les résultats de notre cheminement sont visibles pour ceux qui veulent voir, analyser et critiquer. Bien sûr, notre rébellion est tellement, tellement petite, qu’il faudrait un microscope ou, mieux encore, un périscope inversé pour la détecter.

Et ce n’est pas non plus un exercice très encourageant : nos possibilités sont minimes.

On n’approche même pas, il s’en faut de beaucoup, les 30 millions.

On n’est peut-être que 300.

300

Troisième et dernière partie

Un défi, une autonomie réelle, une réponse

Et maintenant ?

Ramer à contre-courant. Rien de nouveau pour nous autres zapatistes.

Nous voulons le réitérer — nous en avons discuté avec nos peuples : nous nous confronterons à tout contremaître, quel qu’il soit ; pas seulement celui qui propose une bonne administration et une répression correcte — autrement dit cette lutte contre la corruption et le plan de sécurité fondé sur l’impunité —, mais aussi ceux qui derrière des rêves avant-gardistes tentent d’imposer leur hégémonie et de nous homogénéiser.

Nous ne changerons pas notre histoire, notre douleur, notre rage, notre lutte pour le conformisme « progressiste » et sa marche derrière le leader.

Il se peut que les autres l’oublient, mais nous, nous n’oublions pas que nous sommes zapatistes.

Et dans notre autonomie et à propos d’elle — vu qu’on discute de savoir si elle va être reconnue ou ne va pas être reconnue —, nous avons fait ce raisonnement : l’autonomie officielle et l’autonomie réelle. Celle qui est officielle est celle qui est reconnue par les lois. La logique serait : vous avez une autonomie, maintenant je la reconnais dans une loi, alors votre autonomie commence à dépendre de cette loi et ne conserve plus ses formes, puis, quand il va y avoir un changement de gouvernement, alors vous devez soutenir le « bon » gouvernement, et voter pour lui, promouvoir le vote pour lui, car si arrive un autre gouvernement, ils vont vous enlever la loi qui vous protège. Ça fait donc de nous les pions des partis politiques, comme cela s’est produit pour des mouvements sociaux dans le monde entier. Ce qui compte, ce n’est plus ce qui s’effectue dans la réalité, ce qui est défendu, mais ce que la loi reconnaît. La lutte pour la liberté se transforme ainsi en lutte pour la reconnaissance légale de la lutte elle-même.

On a parlé à nos chefs femmes et hommes. Ou plutôt nous avons parlé avec les peuples qui nous donnent le pas, le cap et le destin. Avec leur regard, nous voyons ce qui vient.

Nous avons discuté, et nous avons dit, eh bien, si nous disons cela, que va-t-il se passer ?

Nous allons rester seuls, on va nous dire que nous sommes marginalisés, que nous restons en dehors de la grande révolution… de la « Quatrième Transformation » ou de la nouvelle religion (quel que soit le nom qu’on lui donne), et il nous faudra encore une fois ramer contre le courant.

Mais ça n’a rien de nouveau pour nous, de nous retrouver seuls.

Et puis nous nous sommes demandé : bon, avons-nous peur de nous retrouver seuls ? Avons-nous peur de nous en tenir à nos convictions, de continuer à nous battre pour elles ? Avons-nous peur que ceux qui étaient en notre faveur se retourne contre nous ? Avons-nous peur de ne pas nous rendre, de ne pas nous vendre, de ne pas capituler ? Et finalement nous avons conclu : bon, nous sommes en train de nous demander si nous avons peur d’être zapatistes.

Nous n’avons pas peur d’être zapatistes et nous allons continuer à l’être.

C’est comme ça qu’on s’est demandé et qu’on s’est répondu.

Nous pensons qu’avec vous (les réseaux), envers et contre tout, parce que vous n’aviez pour vous ni moyens, ni consensus, ni mode, ni salaire — vous avez même dû payer de votre poche —, que malgré tout ça, autour d’un collectif d’indigènes et d’une petite femme chaparrita, et, elle, réellement morena, de la couleur de la terre, nous avons dénoncé un système prédateur et défendu la raison d’être d’une lutte.

Et donc nous cherchons d’autres personnes qui n’aient pas peur. Nous vous demandons donc à vous (les réseaux) : vous avez peur ?

Pensez-y, si vous avez peur, eh bien on cherchera ailleurs.

Pour un Réseau de résistance et de rébellion

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

la-sixta

Analyse politique: Une ferme, un monde, une guerre, la nécessité d’un réseau de résistance internationale (EZLN)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2018 by Résistance 71

Ci-dessous, nous aidons à diffuser ce qui est sans aucun doute la meilleure récente analyse politico-économique de la situation actuelle du monde, ancrée dans une réalité historique objective. 

En cela cette analyse, qui nous vient, comme souvent par sa profondeur et sa clarté, des montagnes du sud-est mexicain et de sa zone en rébellion zapatisite, est tout à fait complémentaire de la fin de notre “Manifeste pour la société des sociétés”  (2017), où nous énonçons à partir de la page 32 la “Tyrannie moderne et fin d’un système anti-naturel corrompu”. Ces deux textes peuvent être lus en parallèle et en ressource complémentaire s’auto-alimentant.

Ceci nous amène à reformuler, en accord avec un Réseau de Résistance et de Rebellion international, la nécessité absolue de coordonner nos efforts au-delà des frontières fictives, pour que triomphe enfin  la cause du bien commun et de l’émancipation de la société humaine sur notre planète.

Écoutons l’analyse, la voix qui nous viennent du Chiapas, elles sont vitales !

¡Ya Basta!

Mitakuye Oyasin

~ Résistance 71 ~

 


SCI Moisés & Galenao

 

Une ferme, un monde, une guerre, peu de probabilités

 

SCI Moisès et Galeano (EZLN)

 

4 octobre 2018

 

url de l’article en français:

https://www.lavoiedujaguar.net/Une-finca-un-monde-une-guerre-peu-de-probabilites

 

Participation de la Commission Sexta de l’EZLN à la rencontre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement et à sa porte-parole. Août 2018.

(Version complétée)

Pour des raisons de temps, la participation zapatiste n’a pas été complète. Nous vous avons promis que nous vous enverrions ensuite ce qui manquait : voici la version originale qui comprend des parties de la transcription plus ce qui n’a pas été dit. De rien, il n’y a pas de quoi.

300

Première partie

Sous-commandant insurgé Galeano

Bonjour, merci d’être venus, d’avoir accepté notre invitation et de partager votre parole avec nous.

Commençons par expliquer notre façon de faire notre analyse et notre évaluation.

Nous commençons par analyser ce qui se passe dans le monde, puis nous descendons à ce qui se passe sur le continent, puis nous descendons à ce qui se passe dans le pays, puis dans la région et ensuite localement. Et de là, nous trouvons une initiative et nous commençons à passer du local au régional, au national, au continent et au monde entier.

Selon notre pensée, le système dominant dans le monde est le capitalisme. Pour nous l’expliquer, à nous et aux autres, nous utilisons l’image d’une ferme.

Je vais demander au sous-commandant Moisés de nous le décrire.

Sous-commandant insurgé Moisés

Bon, alors, compañeros, compañeras, nous avons demandé à des compañeros et des compañeras arrière-grands-pères et arrière-grands-mères qui étaient en vie — certains sont encore en vie. Voici ce qu’ils nous ont dit, ce qui nous a amenés à penser — c’est ce que nous disons aujourd’hui — que les riches, les capitalistes, veulent faire du monde leur finca. (Note de R71: en espagnol “finca” peut vouloir dire, “domaine”, “propriété”, par extension “domaine agricole”, “ferme” ou aussi le terme de “latifundia” se référant à la grande propriété terrienne…)

Il y a le finquero, le propriétaire terrien, le maître de milliers d’hectares de terre, et ça sans être là, parce que le patron a son contremaître qui s’occupe de la finca, et puis ce contremaître s’adresse à son mayordomo qui est celui qui va exiger qu’on travaille sa terre ; et ce contremaître, sur l’ordre du patron, doit trouver quelqu’un d’autre qu’on appelle le caporal qui est celui qui veille sur la finca, sa maison. Ensuite, ils nous ont raconté que dans les fincas on fait des choses différentes : il y a des fincas d’élevage de bétail, de café, de canne, où on fait du sucre, de maïs et de haricots. Alors, ils le combinent, ils combinent ces activités ; c’est-à-dire, dans une finca de dix mille hectares, il y a de tout, du bétail, de la canne à sucre, des haricots, des champs de maïs. Donc, toute leur vie, les gens y circulent, y travaillent — ce que nous appelons les ouvriers agricoles ou les manœuvres, les gens qui souffrent là.

Celui qui est contremaître, il complète son salaire en volant le patron sur ce que produit la finca. Autrement dit, en plus de ce que le patron, le finquero, lui paye, le contremaître en profite pour voler. Par exemple, si dix génisses et quatre taurillons sont nés, le contremaître ne rend pas de comptes exacts, mais dit au patron que seulement sont nés cinq génisses et deux taurillons. Si le patron s’aperçoit de l’arnaque, il chasse le contremaître et en met un autre à la place. Mais le contremaître vole toujours quelque chose, autrement dit c’est ce qu’on appelle la corruption.

Ils nous racontent que quand le patron n’est pas là et que le contremaître est celui qui reste, quand le contremaître veut partir aussi, alors il cherche quelqu’un de ceux qu’il a là, qui soit aussi salaud que lui, aussi exigeant, quoi ; alors pendant qu’il va faire son petit tour, il laisse quelqu’un en charge, c’est-à-dire il cherche son ami qu’il va laisser à sa place pour ensuite revenir et reprendre son poste de contremaître.

Et alors nous voyons ceci, que le patron n’est pas là, le patron est ailleurs ; le contremaître, c’est ainsi que nous l’appelons, que l’appellent les pays ou les peuples comme nous disons, parce que nous voyons que ce n’est plus un pays, c’est le Peña Nieto comme nous disons, le contremaître. Le mayordomo, nous disons que ce sont les gouverneurs, et les caporales les maires. C’est structuré de la façon dont ils vont dominer, quoi.

Nous voyons aussi que ce contremaître, ce mayordomo et ce caporal sont ceux qui exigent des gens. Et là, dans la finca, les arrière-grands-parents nous disent qu’il y a un magasin, ils appellent ça une tienda de raya — c’est ce qu’ils nous ont dit — ça veut dire que le magasin est là où on s’endette ; alors les exploités qui sont là, les ouvriers ou ouvrières comme on les appelle, ils ont pris l’habitude d’aller y acheter leur sel, leur savon, ce dont ils ont besoin, c’est-à-dire qu’il ne se servent pas d’argent ; le patron a là sa boutique et c’est là qu’ils s’inscrivent, parce qu’ils ont besoin du sel, du savon, de la machette, de la lime ou de la hache, alors ils achètent là, ils ne vont pas payer avec de l’argent mais avec leur force de travail.

Et les arrière-grands-parents nous racontent que leur vie, celle des femmes comme celle des hommes, c’est qu’on leur donne juste de quoi manger aujourd’hui pour que demain ils continuent à travailler pour le patron, et c’est ainsi qu’ils ont passé toute leur vie.

Et ce que disent nos arrière-grands-parents, nous l’avons vérifié, parce que lorsque nous nous sommes soulevés en 1994, lorsque nous avons pris les fincas pour chasser ces exploiteurs, nous avons trouvé des contremaîtres et des gens acasillados, ils nous ont dit qu’ils ne savaient pas ce qu’ils allaient faire, parce ce que maintenant où vont-ils trouver leur sel, leur savon, maintenant que leur patron n’est plus là. Ils nous ont demandé maintenant qui va être le nouveau patron, parce qu’ils veulent y aller, parce qu’ils ne savent pas quoi faire, parce que où ils vont trouver leur savon, leur sel.

Alors nous leur avons dit : maintenant vous êtes libres, travaillez la terre, elle est à vous, comme avec le patron qui vous a exploités, maintenant vous allez travailler, mais c’est pour vous, pour votre famille. Mais alors ils résistent, ils disent non, cette terre est au patron.

C’est là que l’on a vu qu’il y a des gens qui sont réduits en esclavage. Et s’ils ont leur liberté, alors ils ne savent pas quoi faire, parce qu’ils ne savent qu’obéir.

Et ce dont je vous parle, c’est d’il y a cent ans, plus de cent ans, parce que ce sont nos arrière-grands-parents qui nous le racontent — l’un d’eux a plus ou moins cent vingt-cinq, cent vingt-six ans maintenant parce qu’on a parlé avec ce compañero il y a plus d’un an.

Donc on a ça, et c’est ce qui va arriver. Aujourd’hui, nous pensons que le capitalisme est comme ça. Il veut transformer le monde en finca. Autrement dit, ce sont les hommes d’affaires transnationaux : « Je vais à ma finca La Mexicana », selon ses envies ; « Je vais à ma finca La Guatemalteca, La Hondureña », ainsi de suite.

Et le capitalisme va commencer à organiser selon son intérêt, comme nos arrière-grands-parents nous racontent que dans une finca il y a de tout, du café, du bétail, du maïs, des haricots, et dans une autre, non, c’est juste de la canne pour en tirer la mélasse, et dans une troisième encore autre chose. C’est comme ça qu’ils nous ont organisés, chacun des finqueros.

Il n’y a pas de bon patron, ils sont tous mauvais.

Bien que nos arrière-grands-parents nous racontent qu’il y en a de bons — disent-ils —, quand on se met à l’analyser, à y penser, à l’observer, juste parce qu’on est moins maltraités, alors nos arrière-grands-parents disent qu’ils sont bons, car ils ne sont pas battus, mais être exploités, exploitées, on n’y coupe pas. Dans d’autres fincas, en plus de se crever au travail, si on n’en fait pas plus, on reçoit des coups de trique.

Alors nous pensons que tout ce qui leur est arrivé est ce qui va nous arriver, mais maintenant non seulement à la campagne, mais aussi en ville. Parce que ce n’est pas le même capitalisme qu’il y a cent ans, deux cents ans, son mode d’exploitation est maintenant différent et ce n’est pas seulement dans les campagnes qu’il exploite aujourd’hui mais aussi dans la ville. Et son exploitation change de mode, disons-nous, mais c’est toujours de l’exploitation. Comme si c’était la même cage fermée, mais de temps en temps elle est repeinte, comme si elle était neuve, mais c’est la même.

Quoi qu’il en soit, il y a des gens qui ne veulent pas la liberté, ils sont déjà habitués à obéir et veulent juste un changement de patron, de contremaître, qu’il ne soit pas si vache, qu’il exploite autant les gens mais les traite bien.

Alors ne perdons pas ça de vue parce que c’est ce qui arrive, ce qu’ils commencent déjà à faire.

C’est ce qui attire notre attention : est-ce qu’il y a d’autres gens, hommes et femmes, qui eux aussi voient, pensent, estiment que c’est ce qu’ils vont nous faire ?

Et que vont faire ces frères et ces sœurs ? Est-ce qu’ils se contentent d’un changement de contremaître ou de patron, ou est-ce que ce qu’ils veulent c’est la liberté ?

C’est ce que j’ai à vous expliquer parce que c’est ce qui vient avec ce que nous pensons et voyons avec les compañeros, compañeras, en tant qu’Armée zapatiste de libération nationale.

Sous-commandant insurgé Galeano

Donc ce que nous voyons au niveau mondial est une économie prédatrice. Le système capitaliste avance de manière à conquérir des territoires, en détruisant au maximum. En même temps, la consommation est portée aux nues. Il semble que le capitalisme ne se préoccupe plus de savoir qui va produire les choses, ça c’est les machines qui s’en chargent, mais il n’y a pas de machines qui consomment des marchandises.

En réalité, cette exaltation de la consommation cache une exploitation brutale et un pillage sanguinaire de l’humanité qui n’apparaissent pas dans l’immédiateté de la production moderne des marchandises.

La machine automatisée au maximum qui fabrique sans intervention humaine des ordinateurs ou des téléphones portables fonctionne non pas sur le progrès scientifique et technologique mais sur le pillage des ressources naturelles (la destruction/dépopulation nécessaire et la reconstruction/restructuration de territoires) et sur l’esclavage inhumain de milliers de petites, petites et moyennes cellules d’exploitation de la main-d’œuvre humaine.

Le marché (ce gigantesque magasin de marchandises) contribue à ce mirage de la consommation : les marchandises semblent au consommateur « étrangères » au travail humain (c’est-à-dire à son exploitation) ; et l’une des conséquences « pratiques » est de donner au consommateur (toujours individualisé) l’option de se « rebeller » en choisissant tel ou tel marché, telle consommation ou telle autre, de refuser une consommation spécifique. Vous ne voulez pas consommer de la malbouffe ? Pas de problème, les produits alimentaires bio sont aussi en vente, un peu plus chers. Vous ne buvez pas les sodas de cola bien connus parce qu’ils sont mauvais pour la santé ? Pas de problème, l’eau en bouteille est commercialisée par la même compagnie. Vous ne voulez pas consommer dans les grandes chaînes de supermarchés ? Pas de problème, la même entreprise fournit la boutique du coin de la rue. Et ainsi de suite.

Il organise donc la société mondiale entre autres en donnant, en apparence, la priorité à la consommation. Le système fonctionne avec cette contradiction (parmi d’autres) : il veut se débarrasser de la main-d’œuvre parce que son « usage » présente plusieurs inconvénients (par exemple, il a tendance à s’organiser, à protester, à arrêter le travail, à faire des grèves, à saboter la production, à s’allier les un·e·s les autres) ; mais en même temps il a besoin de la consommation des marchandises par cette marchandise « spéciale ».

Même si le système vise à « automatiser », l’exploitation de la main-d’œuvre est pour lui fondamentale. Peu importe combien de biens de consommation il envoie à la périphérie du processus productif, ou combien il étire la chaîne de production de façon à faire croire (à « faire semblant ») que le facteur humain est absent : sans la marchandise essentielle (la force de travail), le capitalisme est impossible. Un monde capitaliste sans exploitation, où seule la consommation prévaut, c’est de la science-fiction, des élucubrations sur les réseaux sociaux et des rêves paresseux d’admirateurs des kamikazes de la gauche aristocratique.

Ce n’est pas l’existence du travail qui définit le capitalisme, mais la caractérisation de la capacité de travail comme une marchandise à vendre et à acheter sur le marché du travail. Ce qui veut dire qu’il y en a qui vendent et il y en a qui achètent ; et, surtout, qu’il y a ceux qui n’ont d’autre choix que de se vendre eux-mêmes.

La possibilité d’acheter la force de travail repose sur la propriété privée des moyens de production, de circulation et de consommation. La propriété privée de ces moyens est au cœur même du système. Par-dessus cette division en classes (la possédante et la dépossédée), pour la cacher, on a construit toutes les simulations juridiques et médiatiques et aussi les preuves dominantes : la citoyenneté et l’égalité juridique ; le système pénal et policier, la démocratie électorale et les divertissements (choses de plus en plus difficile à différencier) ; les néo-religions et la neutralité supposée des technologies, des sciences sociales et des arts ; le libre accès au marché et à la consommation ; et les absurdités (plus ou moins élaborées) comme « le changement est en soi-même », « chacun est l’architecte de son propre destin », « à mauvaise fortune bonne figure », « ne donne pas un poisson à celui qui a faim, apprends-lui à pêcher » (« et vends-lui la canne à pêche »), et les tentatives maintenant à la mode d’« humaniser » le capitalisme, de le rendre bon, rationnel, désintéressé, light.

Mais la machine veut des profits et elle est insatiable. Il n’y a pas de limite à sa gloutonnerie. Et la recherche du profit n’a ni éthique ni rationalité. Si elle doit tuer, elle tue. Si elle a besoin de détruire, elle détruit. Même si c’est le monde entier.

Le système avance dans sa reconquête du monde. Peu importe ce qui est détruit, ce qui reste ou ce qu’il y a en trop : c’est jetable tant qu’on obtient le profit maximal le plus vite possible. La machine revient aux méthodes qui lui ont donné naissance — c’est pourquoi nous vous recommandons de lire L’Accumulation originelle du capital — c’est-à-dire la conquête de nouveaux territoires par la violence et la guerre.

Avec le néolibéralisme, le capitalisme a en quelque sorte laissé en suspens une partie de la conquête du monde et il a maintenant à la compléter. Dans son développement, le système « découvre » que de nouvelles marchandises sont apparues et que ces nouvelles marchandises se trouvent sur le territoire des peuples originaires : l’eau, la terre, l’air, la biodiversité ; tout ce qui n’est pas encore abîmé se trouve sur le territoire des peuples originaires et c’est ce qu’il veut. Quand le système cherche (et conquiert) de nouveaux marchés, ce ne sont pas seulement des marchés de consommation, d’achat et de vente de marchandises, il cherche aussi et surtout et tente de conquérir des territoires et des populations afin d’en tirer le plus possible, peu importe qu’ensuite il laisse derrière lui un désert, héritage et trace de son passage.

Lorsqu’une compagnie minière envahit un territoire des peuples originaires, sous le prétexte de « créer des emplois » pour la « population autochtone » (j’te jure que c’est comme ça qu’ils nous appellent), elle ne fait pas que proposer aux gens de quoi acheter un nouveau téléphone cellulaire dernier cri, elle rejette aussi une partie de cette population et anéantit (dans toute l’extension du mot) le territoire où elle opère. Le « développement » et le « progrès » offerts par le système cachent en fait qu’il s’agit de son propre développement et de son propre progrès ; et surtout ils cachent le fait que ce développement et ce progrès sont obtenus au prix de la mort et de la destruction des populations et des territoires.

C’est sur quoi se fonde la prétendue « civilisation » : ce dont les peuples originaires ont besoin, c’est de « sortir de la pauvreté », c’est-à-dire qu’ils doivent être payés. Alors on propose des « emplois », c’est-à-dire des entreprises qui « embauchent » (exploitent) les « aborigènes » (j’te jure, c’est ce qu’ils disent).

« Civiliser » une communauté originelle, c’est convertir sa population en main-d’œuvre salariée, c’est-à-dire ayant la capacité de consommer. C’est pourquoi tous les programmes de l’État se proposent « l’intégration de la population marginalisée à la société ». Et, par conséquent, les peuples autochtones ne veulent pas le respect de leur temps et de leur mode de vie, mais une « aide » pour « placer leurs produits sur le marché » et « trouver un emploi ». En résumé : l’optimisation de la pauvreté.

Et par « peuples originaires », nous entendons non seulement ceux que l’on appelle à tort les « indigènes », mais tous les peuples qui, à l’origine, s’occupaient des territoires subissant aujourd’hui les guerres de conquête, comme le peuple kurde, et qui sont soumis par la force aux prétendus États nationaux.

Ce qui est appelé « forme de nation » de l’État est né avec la montée du capitalisme comme système dominant. Le capital avait besoin de protection et d’aide pour sa croissance. L’État ajoute alors à sa fonction essentielle (la répression) celle de garant de ce développement. Bien sûr, on disait alors que c’était pour imposer des normes à la barbarie, « rationaliser » les relations sociales et « gouverner » pour tous, « servir d’intermédiaire » entre dominateurs et dominés.

La « liberté » était la liberté d’acheter et de vendre (se vendre) sur le marché ; l’« égalité » servait la cohésion de la domination en homogénéisant ; et la « fraternité », eh bien, nous sommes tous frères et sœurs, le patron et l’ouvrier, le finquero et le péon, la victime et le bourreau.

Puis on a dit que l’État national devait « réguler » le système, le mettre à l’abri de ses propres excès et le rendre « plus équitable ». Les crises étaient le produit de défauts de la machine, et l’État (et le gouvernement en particulier) était le mécanicien efficace toujours prêt à corriger ces imperfections. Bien sûr, au long terme, il s’est avéré que l’État (et le gouvernement en particulier) faisait partie du problème, pas de la solution.

Mais les éléments fondamentaux de cet État-nation (police, armée, langue, monnaie, système juridique, territoire, gouvernement, population, frontière, marché intérieur, identité culturelle, etc.) sont aujourd’hui en crise : les polices ne préviennent pas le crime, elle le commettent ; les armées ne défendent pas la population, elles la répriment ; les « langues nationales » sont envahies et modifiées (c’est-à-dire conquises) par la langue dominante des échanges ; les monnaies nationales sont indexées sur les monnaies qui monopolisent le marché mondial ; les systèmes juridiques nationaux sont subordonnés aux lois internationales ; les territoires s’étendent et se contractent (et se fragmentent) en fonction de la nouvelle guerre mondiale ; les gouvernements nationaux subordonnent leurs décisions fondamentales aux diktats du capital financier ; les frontières varient dans leur porosité (ouvertes au trafic des capitaux et des marchandises et fermées aux personnes) ; les populations nationales « se mélangent » avec celles venant d’autres États, etc.

En même temps qu’il « découvre » de nouveaux « continents » (c’est-à-dire de nouveaux marchés pour l’extraction de marchandises et pour la consommation), le capitalisme est confronté à une crise complexe (dans sa composition, son étendue et sa profondeur), qu’il a lui-même produite par son ardeur prédatrice.

C’est une combinaison de crises :

L’une est la crise environnementale qui s’abat sur le monde entier et qui est aussi produite par le développement du capitalisme : l’industrialisation, la consommation et le pillage de la nature ont un impact environnemental qui altère déjà ce qu’on appelle « la planète Terre ». Le météore « capitalisme » est déjà tombé, et il a radicalement modifié la surface et les entrailles de la troisième planète du système solaire.

L’autre est la migration. Des territoires entiers sont paupérisés et détruits et les gens sont forcés à émigrer, cherchant où vivre. La guerre de conquête, qui est l’essence même du système, n’occupe plus des territoires et leur population, mais classe cette population sous la rubrique « restes », « ruines », « décombres », et ces populations meurent ou émigrent vers la « civilisation », qui, il ne faut pas l’oublier, fonctionne sur la destruction des « autres » civilisations. Si ces gens ne produisent pas ou ne consomment pas, ils sont excédentaires. Ce qu’on appelle le « phénomène migratoire » est produit et alimenté par le système.

Et une autre crise — sur laquelle nous nous trouvons d’accord avec divers analystes du monde entier — est l’épuisement des ressources qui font marcher « la machine » : les énergétiques. Ce qu’on appelle les derniers « pics » des réserves de pétrole et de charbon, par exemple, sont déjà tout proches. Ces énergies s’épuisent et sont très limitées, leur remplacement prendrait des millions d’années. L’épuisement prévisible et imminent rend stratégiques les territoires disposant de réserves énergétiques — quoique limitées. Le développement des sources d’énergie « alternatives » est trop lent pour la simple raison qu’il n’est pas rentable, c’est-à-dire que l’investissement n’est pas remboursé rapidement.

Ces trois éléments de cette crise complexe mettent en question l’existence même de la planète.

La crise terminale du capitalisme ? Pas le moins du monde. Le système a montré qu’il est capable de surmonter ses contradictions et même de fonctionner avec et dans celles-ci.

Note de R71: Nous sommes tout à fait d’accord avec cette dernière remarque de Marcos/Galeano. C’est ce que nous avons exprimé avec notre métaphore du changement de coquille de l’empire Bernard l’Ermite…

Ainsi, face à ces crises provoquées par le capitalisme lui-même, qui provoque la migration, provoque des catastrophes naturelles, qui s’approche de la limite de ses ressources énergétiques fondamentales (en l’occurrence le pétrole et le charbon), il semble que le système tente un repli vers l’intérieur, comme une anti-mondialisation, pour pouvoir se défendre contre lui-même et il utilise la droite politique comme garante de ce repli.

Cette apparente contraction du système est comme un ressort qui se rétracte pour se dilater ensuite. En réalité, le système se prépare à une guerre. Une autre guerre. Une guerre totale : partout, tout le temps et par tous les moyens.

On construit des murs juridiques, des murs culturels et des murs matériels pour essayer de se défendre contre les migrations qu’ils ont eux-mêmes provoquées ; on tente de refaire la carte du monde, de ses ressources et de ses catastrophes, pour que la gestion des premières assure le maintien du fonctionnement du capital et que les secondes n’affectent pas trop les centres où le Pouvoir se regroupe.

Selon nous, ces murs continueront à proliférer jusqu’à ce que soit construit une sorte d’archipel « d’en haut » où, sur des « îles » protégées, se trouvent les maîtres, disons, ceux qui ont la richesse ; et tous les autres, nous nous retrouvons hors de ces archipels. Un archipel avec des îles pour les patrons, et avec des îles différenciées — comme les fincas — ayant des tâches spécifiques. Et, bien loin, les îles perdues, celles des jetables. Et en pleine mer, des millions de barques errant d’une île à l’autre, à la recherche d’un lieu d’accostage.

Science-fiction de fabrication zapatiste ? Googlez « Bateau Aquarius » et jugez à quel point ce que nous décrivons diffère de la réalité. L’Aquarius s’est vu refuser la possibilité d’accoster un port par plusieurs nations européennes. Pour quelle raison ? La cargaison mortelle qu’il transporte : des centaines de migrants de pays « libérés » par l’Occident au cours de guerres d’occupation et de pays gouvernés par des tyrans avec l’aval de l’Occident.

« L’Occident », symbole de la civilisation autoproclamée, avance, détruit, puis se retire et ferme, pendant que le grand capital continue son négoce : il a fabriqué et vendu les armes de destruction, il fabrique et vend aussi les machines pour la reconstruction.

Et ceux qui prônent ce retrait, c’est la droite politique en plusieurs endroits. C’est-à-dire, les contremaîtres « efficaces », ceux qui contrôlent la peonada et assurent le profit du finquero… bien que plus d’un, une, un·, vole une partie des génisses et taurillons. Et, en plus, ils « fouettent » trop leur population acasillada respective.

Tous ceux qui sont en trop : ou ils consomment, ou il faut les anéantir ; il faut les pousser de côté ; ce sont — comme nous disons — les jetables. Ils et elles ne comptent même parmi les « victimes collatérales » de cette guerre.

Ce n’est pas que quelque chose est en train de changer, c’est que ça a déjà changé.

Et maintenant utilisons la comparaison avec les peuples originaires parce que, pendant longtemps, dans la phase précédente du développement du capitalisme, les peuples originaires ont été comme oubliés. Auparavant, nous prenions l’exemple des enfants indigènes, qui étaient les non-nés parce qu’ils naissaient et mouraient sans que personne ne les compte, et ces enfants non nés habitaient dans ces régions, par exemple dans ces montagnes qui n’intéressaient personne auparavant. Les bonnes terres (les planadas, on les appelle, les plaines) ont été occupées par les fincas, par les grands propriétaires terriens, et ils ont poussé les indigènes dans les montagnes, et maintenant il s’avère que ces montagnes ont des richesses, des marchandises que le capital veut aussi, et donc il n’y a nulle part où aller pour les peuples originaires.

Note de R71: A ce sujet lire notre traduction mise en PDF du livre de James C Scott “L’art de ne pas être gouverné”.

Ou ils se battent et défendent, même jusqu’à la mort, ces territoires, ou y n’a pas le choix, bien sûr. Car il n’y aura pas de bateau pour les recueillir quand ils navigueront par tous les temps sur les eaux et les terres du monde.

Une nouvelle guerre de conquête des territoires des peuples originaires est en cours, et le drapeau brandi par l’armée d’invasion porte aussi parfois les couleurs de la gauche institutionnelle.

Ce changement de la machine qui concerne la campagne ou les « zones rurales » et qui ressort d’une analyse même superficielle, se produit également dans les villes ou dans les « zones urbaines ». Les grandes villes ont été réaménagées ou sont en cours de réaménagement, après ou pendant une guerre sans merci contre leurs habitants marginaux. Chaque ville contient beaucoup de villes, mais une seule ville centrale : celle du capital. Les murs qui entourent cette ville sont constitués de lois, de plans d’urbanisation, de policiers et de groupes d’intervention.

Le monde entier se fragmente ; les murs prolifèrent ; la machine avance dans sa nouvelle guerre d’occupation ; des centaines de milliers de personnes découvrent que le nouveau foyer que la modernité leur a promis est une barque en haute mer, le bas-côté d’une autoroute ou un centre de détention pour « sans-papiers » surpeuplé ; des millions de femmes apprennent que le monde est un immense club de chasse où elles sont la proie à capturer, l’enfance est alphabétisée en tant que marchandise sexuelle et main-d’œuvre ; et la nature présente la note en chiffre rouge de la dette prolongée qu’a accumulée le capitalisme au cours de sa brève histoire comme système dominant.

Bien sûr, il manque ce que disent les femmes qui se battent, ceux et celles d’en bas (pour qui, au lieu du glamour des placards entrouverts d’en haut, il y a mépris, persécution et mort), celles qui passent la nuit dans les banlieues populaires et le jour à travailler dans la capitale, les migrant·e·s qui se souviennent que ce mur n’a pas été là de tout temps, les proches des disparu·e·s, assassiné·e·s et emprisonné·e·s qui n’oublient ni ne pardonnent, les communautés rurales qui découvrent qu’elles ont été trompées, les identités qui découvrent leurs différences et passent de la honte à l’orgueil, et tous, toutes les jetables qui comprennent que leur destin n’a pas à être l’esclavage, l’oubli ou la mort.

Parce qu’une autre crise, qui passe inaperçue, est l’émergence et la prolifération de rébellions, de noyaux humains organisés qui défient non seulement le Pouvoir, mais aussi sa logique perverse et inhumaine. Diverse dans son identité, c’est-à-dire dans son histoire, cette irruption apparaît comme une anomalie du système. Cette crise-là ne compte pas pour les lois de la probabilité. Ses possibilités de persister et de s’approfondir sont minimes, presque nulles. C’est pour ça qu’ils ne comptent pas dans les comptes d’en haut.

Pour la machine, il n’y a pas de quoi s’inquiéter des rébellions. Ils sont peu nombreux, peu nombreuses, au mieux ils arrivent à 300.

Il est certain que cette vision du monde, la nôtre, est incomplète et qu’il y a une très forte probabilité pour qu’elle soit erronée. Mais c’est ainsi que nous voyons le système dans le monde entier. Et de cette évaluation, découle ce que nous voyons et évaluons aux niveaux continental, national, régional et local.

(À suivre)

= = =

Lectures complémentaires:

la-sixta

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

confederalisme_democratique

Manifeste pour la societe des societes

Effondrer le colonialisme

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

 

Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 6ème et dernière partie ~

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Ricardo & Enrique Magon

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

 

Les 6 parties de cette publication réunies en PDF
par Jo de JBL1960:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

 

L’ouvrier et la machine

 

Ricardo Flores Magon*

 

1916

 

« Maudite machine ! » peste l’ouvrier, suant à grosse gouttes, las et découragé. « Maudite machine qui m’obliges à suivre ton rythme infernal, comme si, moi aussi, j’étais fait d’acier et entraîné par un moteur ! Je te hais, engin de malheur, car faisant le travail de dix, vingt ou trente ouvriers, tu m’ôtes le pain de la bouche — et tu me condamnes, ainsi que ma femme et mes enfants, à crever de faim. »

La machine geint sous les coups du moteur, paraissant ainsi partager la fatigue de son compagnon de sang et de muscles. Toutes les pièces qui la composent sont en mouvement, ne s’arrêtant jamais. Certaines glissent, d’autres tressaillent. Celles-ci oscillent, celles-là pivotent, suintant l’huile noirâtre, couinant, trépidant, fatiguant la vue de l’esclave de chair et d’os qui doit suivre attentivement tous leurs mouvements et résister à l’abrutissement qu’ils provoquent pour ne pas se laisser prendre un doigt par un de ces rouages d’acier, ou perdre une main, un bras, voire la vie…

« Machines infernales ! Vous devez toutes disparaître, suppôts de Satan ! Joli travail que vous faîtes ! En un jour, sans autre dépense que quelques seaux de charbon pour alimenter le moteur, et avec un seul ouvrier, vous abattez chacune davantage d’ouvrage que ne le fait un seul homme en un mois, de sorte qu’un travailleur, qui pourrait avoir du labeur pour trente jours, le voit réduit en un seul à cause de vous… Si nous crevons de faim, cela t’est indifférent ! Sans toi, vingt familles de prolétaires auraient leur pain quotidien assuré. »

Les milles et une pièces de la machine sont en action. Elles tournent, glissent dans tous les sens, se rejoignent et s’écartent, suant d’infectes graisses, trépidant et couinant jusqu’à en avoir le vertige… La sombre machine n’offre pas un moment de répit. Elle respire bruyamment comme si elle était vivante. Elle semble épier la moindre seconde d’inattention de l’esclave humain pour lui mordre un doigt, lui arracher un bras, ou la vie…

À travers un soupirail pénètre une pâle lueur carcérale et sinistre. Le soleil lui-même se refuse à éclairer cet antre de misère, d’angoisse et de fatigue où se sacrifient de laborieuses existences au profit de vies stériles. Des bruits de pas viennent de l’extérieur —c’est le troupeau qui est en marche ! Des miasmes sont à l’affût dans chaque recoin de l’atelier. L’ouvrier tousse… tousse ! La machine geint… geint !

« Cela fait sept heures que je suis à tes côtés et il m’en reste encore trois à tirer. J’ai le vertige mais je dois résister. J’ai la tête lourde, mais gare au moindre moment d’inattention ! Je dois suivre tes mouvements si je ne veux pas que tes dents d’acier me mordre et que tes doigts de fer m’emprisonnent… Encore trois longues heures ! Mes oreilles bourdonnent, une soif terrible me dévore, j’ai de la fièvre, ma tête va éclater. »

Des sons joyeux parviennent du dehors : ce sont des enfants qui passent, espiègles. Leurs rires, gracieux et innocents, effacent un instant la grisaille environnante, engendrant une sensation de fraîcheur semblable à celle que procure le chant d’un oiseau dans un moment d’abattement. L’émotion s’empare de l’ouvrier. Ses propres enfants gazouillent de même ! C’est ainsi qu’ils rient ! Et tout en regardant le mouvement des mécanismes, il se met à gamberger. Son esprit rejoint le fruit de ses amours, qui l’attend chez lui. Il frissonne à l’idée qu’un jour ses enfants devront eux aussi venir crever pour une machine dans la pénombre d’un atelier où les microbes pullulent.

« Maudite machine, je te hais ! »

La machine se met à trépider avec plus de vigueur, elle a cessé de geindre. De tous ses tendons de fer, de toutes ses vertèbres d’acier, des dures dents de ses rouages, de ses centaines de pièces infatigable, sort un son rauque plein de colère qui, traduit en langage humain, signifie :

 «Tais-toi, misérable ! Cesse de te plaindre, espèce de lâche ! Moi je ne suis qu’une machine, entraînée par un moteur, mais toi, tu as un cerveau et tu ne te révoltes pas, malheureux ! Arrête de te lamenter sans cesse, imbécile ! C’est ta lâcheté qui est cause de ton malheur, pas moi. Empare-toi de moi, arrache-moi des griffes de ce vampire qui te suce le sang, et travaille pour toi et les tiens, crétin ! En elles-mêmes, les machines sont un bienfait. Nous épargnons des efforts à l’homme, mais vous autres travailleurs, êtes si stupides que vous nous laissez aux mains de vos bourreaux, alors que vous nous avez fabriquées. Comment concevoir plus grande bêtise ? Tais-toi, ne dis plus un mot ! Si tu n’as pas le courage de rompre tes chaînes, alors cesse de te plaindre ! Allons, il est l’heure de sortir. Déguerpis et réfléchis ! »

Les paroles salutaires de la machine, associées à l’air frais de la rue, provoquèrent une prise de conscience chez l’ouvrier. Il sentit qu’un monde s’écroulait dans son esprit : celui des préjugés, des interdits, du respect de l’ordre établi, des lois et des traditions et, le poing levé, il s’écria :

« Je suis anarchiste ! Terre et liberté ! »

= = =

La miche de pain

Ricardo Flores Magon

1916

Depuis la vitrine du magasin, la miche de pain contemple les allées et venues de la foule anonyme. Ils sont nombreux, ceux qui lui lancent des regards de convoitise, tellement sa croûte dorée semble une invite à l’appétit et, pour le pauvre, un appel à violer la loi. Hommes et femmes, enfants et vieillards passent et repassent devant la vitrine, et la miche se sent mordue par mille regards avides, les regards de la faim, capables de dévorer des pierres. Parfois, la miche s’émeut : un affamé s’arrête et la regarde, les yeux brillants d’une étincelle expropriatrice. Il tend la main… mais la retire vivement. Le contact de la vitre froide éteint la fièvre expropriatrice et rappelle la loi : tu ne voleras pas ! Alors, la miche tremble de colère. Une miche de pain ne peut comprendre qu’un homme qui a faim n’ose pas se l’approprier pour la dévorer, aussi naturellement que la mule mord la botte de foin qui se trouve sur son passage. La miche pense : « L’homme est l’animal le plus imbécile. Il déshonore la Terre. Tous les animaux prennent ce qu’ils trouvent, sauf l’homme ! Et il se prétend le roi de la création ! Me voici intacte, alors que plus d’un estomac ordonne à la main irrésolue de me prendre ». La foule passe et repasse devant la vitrine, dévorant des yeux la miche de pain. Certains s’arrêtent, lancent des regards furtifs à gauche et à droite… et rentrent chez eux les mains vides en pensant à la loi : tu ne voleras pas ! Une femme — l’image même de la faim — s’arrête et caresse des yeux la croûte dorée de la miche de pain. Dans ses bras maigres elle porte un enfant, maigre lui aussi. Il suce férocement un sein qui pend, flétri comme une vessie dégonflée. C’est cette miche qu’il lui faut, pour que le lait coule à nouveau de ses seins… Sur ses beaux cils, deux larmes tremblent, amères comme son désespoir. À la voir, une pierre se briserait en mille morceaux… mais pas le cœur d’un fonctionnaire. Un gendarme s’approche, robuste comme un mulet et lui ordonne d’une voix impérieuse : « Circulez ! » En même temps, il la pousse du bout de son bâton et la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle se perde, avec sa douleur, au milieu du troupeau lâche et irrésolu.

La miche pense :

« Dans quelques heures, quand je ne serai plus qu’une miche de pain rassis, on me jettera aux cochons pour les engraisser, alors que des milliers d’êtres humains presseront leur ventre mordu par la faim.

Ah ! Les boulangers ne devraient plus faire de pain. Les affamés ne me prennent pas, parce qu’ils espèrent qu’on leur jettera un morceau de pain dur en échange de leur liberté, en travaillant pour leur patron.

L’homme est ainsi ! Un morceau de pain dur pour calmer la faim est un narcotique qui endort, chez la plupart d’entre eux, l’audace révolutionnaire. Les institutions caritatives, avec les déchets qu’elles donnent aux affamés sont plus efficaces que la prison et l’échafaud. Le pain et les jeux des Romains contient un monde de philosophie castratrice.

Il suffirait de quarante huit heures de faim universelle pour que tous les pays du monde se couvrent de drapeaux rouges… »

La main du patron, en prenant la miche pour la jeter aux cochons, mit le holà aux pensées subversives du morceau de pain.

(*) Ricardo Flores Magon (1874-1922) était un journaliste et activiste anarchiste mexicain, influencé par les pensées de Bakounine, Reclus et surtout Kropotkine dont l’ouvrage “La conquête du pain” fut une grande source d’éveil politique pour lui. A partir des années 1910, il fut impliqué avec la révolution sociale mexicaine d’Emiliano Zapata et Pancho Villa. En exil aux Etats-Unis, il fut un farouche opposant à a première guerre mondiale. Il fut arrêté pour sédition et condamné à 20 ans de réclusion sous la loi scélérate contre “l’espionnage” de 1917. Il mourut des mauvaises conditions de sa détention sur sa santé fragile dans un pénitencier du Kansas en 1922 à l’âge de 48 ans.

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Résistance politique: propositions de l’EZLN pour un Réseau de Résistance et de Rébellion international contre la société marchande…

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Résistance 71 se joint à la proposition de l’EZLN du Chiapas d’internationaliser et de coordonner les mouvements de résistance à la dictature de la marchandise qui croît de jour en jour dans sa répression et sa violence systémique partout dans le monde. 

Nous traduirons, publierons et agirons en accord avec le Réseau de Résistance et de Rébellion et participerons à notre humble niveau à l’éveil de la conscience politique du plus de personnes possible dans nos entourages et au-delà. 

Nous avons dit et avons répété depuis bien longtemps que l’avenir de l’humanité passe par la prise de conscience définitive occidentale de la criminalité du système qu’elle a contribué à mettre en place et à faire perdurer au fil des siècles, pour que “l’Homo occidentalis” se tienne enfin main dans la main avec ses compagnons natifs opprimés, afin d’œuvrer dans la complémentarité culturelle et mettre en place une société des sociétés seule capable de servir l’intérêt général en éradiquant  la possibilité d’existence même d’une société politiquement divisée et donc intrinsèquement inégalitaire et oppressive.

Il n’y a pas de solutions au sein du système, il n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir, c’est devenu une évidence. Agissons en conséquence, ensemble, au-delà de la division et de l’antagonisme induits et entretenus par l’oligarchie transnationale du culte de la marchandise.

Nous sommes tous inter-reliés et complémentaires dans le fonctionnement du grand tout naturel planétaire. L’heure est à l’Union et au lâcher-prise de l’illusion étatico-capitaliste qui ne fait que nous diviser et ne pourra que continuer à nous diviser !

~ Résistance 71 ~

« En point de départ, je suggèrerais de conceptualiser ce qu’on pourrait appeler l’anarcho-indigénisme […] Le mot indigène qui évoque l’enracinement spirituel et culturel dans cette terre et la lutte pour la justice et la liberté d’Onkwe’hon:weh ; combiné au mouvement politique et philosophique qui est fondamentalement anti-institutionnel, radicalement démocratique et dévoué à prendre action afin d’amener le changement: l’anarchisme. »
~ Taiaiake Alfred, professeur de science politique, Université Victoria, 2005 ~

“Sur le continent des Amériques et en Europe, l’oppression que nous subissons est la même.
Les couleurs, les langues et les cultures varient, mais l’oppression est constante.
C’est pour cela que nous, Zapatistes, sommes avec vous aujourd’hui.
C’est pour cela que vous êtes avec nous aujourd’hui.
Parce que nous ne voulons plus de ce type de monde.
Nous ne voulons plus que le crime soit célébré.
Nous ne voulons plus que le mensonge soit traité somme une vertu.
Parce que nous ne voulons plus que d’autres nous imposent leur façon d’être et leur mode de pensée.
Nous voulons être libres.
Et le seul moyen de l’être est de l’être ensemble. Voilà pourquoi nous voulons de la liberté dans la solidarité…
Nous ne nous en irons pas.
Nous ne serons plus silencieux.
Nous nous tiendrons debout.
Nous lutterons.
Nous construirons un autre monde.
Bien meilleur.
Bien plus vaste.
Un monde dans lequel tous les mondes trouveront leur place.
Rebelles, frères et sœurs d’Europe…
Nous sommes heureux de marcher avec vous aujourd’hui.
Nous vous remercions de l’espace et de la voix que vous donnez aux Zapatistes.
Le pont que vous avez construit de vos cœurs a franchi l’océan…
Vos rêves sont entendus bien loin d’ici.
Nous nous en faisons l’écho, tous ceux en lutte et en rébellion s’en font l’écho.
Parce qu’à travers le monde, tous les partagent.”
~ SCI Marcos, septembre 1997 ~

 

 

Pour un Réseau de Résistance et Rébellion 

propositions de l’EZLN

 

EZLN

 

mardi 25 septembre 2018, par EZLN, SCI Galeano, SCI Moisés

 

Source en français:

https://www.lavoiedujaguar.net/Pour-la-construction-d-un-Conseil-qui-integre-les-luttes-de-tous-les-opprimes

 

Lors de la Rencontre des réseaux d’appui au Conseil indigène de gouvernement, dans le caracol de Morelia, en août 2018, l’EZLN a présenté un long texte en trois parties développant une analyse de la situation au Mexique et dans le monde. Dans sa partie finale, il formule des propositions de portée internationale pour poursuivre et amplifier le processus engagé avec le Conseil indigène de gouvernement.

C’est cet extrait qui est traduit ici.

(…)

Nous pensons que nous devons continuer aux côtés des peuples originaires.

Peut-être que certains parmi les réseaux [d’appui au Conseil indigène de gouvernement (CIG)] pensent encore que nous apportons un appui aux peuples originaires. Ils vont se rendre compte, à mesure que le temps va passer, que c’est le contraire : ce sont eux qui vont nous aider avec leur expérience et leurs formes d’organisation, c’est-à-dire que c’est nous qui allons apprendre. Car si quelqu’un est expert en matière de tourmentes ce sont bien les peuples originaires — ils ont été attaqués de tant de manières et ils sont toujours là, ou plutôt, nous sommes toujours là.

Mais nous pensons aussi — et vous le disons très clairement, compañer@s — que cela ne suffit pas, que nous devons intégrer à notre horizon l’ensemble de nos réalités avec leurs douleurs et leurs rages, c’est-à-dire que nous devons cheminer vers l’étape suivante : la construction d’un Conseil qui intègre les luttes de tous les opprimés, ceux qui sont traités comme des déchets, les disparues et les assassinées, les prisonniers politiques, les femmes agressées, l’enfance prostituée, de tous les calendriers et de toutes les géographies qui tracent une carte impossible pour les lois des probabilités, les enquêtes et les votes : la carte contemporaine des rébellions et des résistances sur la planète entière.

Si vous et nous, ensemble, allons défier la loi des probabilités qui dit qu’il n’y a aucune chance, ou très peu, que nous réussissions, si nous allons défier les enquêtes, les millions de votes, et tous ces chiffres que le Pouvoir accumule pour que nous nous rendions ou pour que nous nous évanouissions, alors nous devons faire que le Conseil devienne plus grand.

Pour le moment, ce n’est qu’un point de vue que nous exprimons ici, mais nous voulons construire un Conseil qui n’absorbe ni n’annule les différences, et qui au contraire permette de les renforcer dans le cheminement avec d’autres qui partagent le même effort.

Selon un tel raisonnement, ces paramètres ne devraient pas avoir pour limite la géographie imposée par les frontières et les drapeaux : il faudrait donc viser qu’il devienne international.

Ce que nous proposons, c’est non seulement que le Conseil indigène de gouvernement cesse d’être indigène, mais aussi qu’il cesse d’être national.

C’est pourquoi, nous les zapatistes — hommes, femmes et différents — proposons de soumettre à une consultation, outre l’ensemble des propositions formulées durant cette rencontre, ce qui suit :

1. Réaffirmer notre appui au Congrès national indigène et au Conseil indigène de gouvernement.

2. Créer et maintenir des canaux de communication ouverts et transparents entre nous qui nous sommes connus durant le cheminement du Conseil indigène de gouvernement et de sa porte-parole.

3. Commencer ou continuer l’analyse-évaluation de la réalité dans laquelle nous nous mouvons, en produisant et en partageant ces analyses et évaluations, ainsi que les propositions d’action coordonnées qui en découlent.

4. Nous proposons le dédoublement des réseaux d’appui au CIG afin que, sans abandonner l’appui aux peuples originaires, notre cœur s’ouvre aussi aux rébellions et résistances qui émergent et persévèrent là où chacun se trouve, dans les campagnes ou dans les villes, sans qu’importent les frontières.

5. Commencer ou continuer la lutte qui vise à rendre plus grandes les revendications et la nature du Conseil indigène de gouvernement, de façon à ce qu’il ne se limite pas aux peuples originaires et incorpore les travailleurs des campagnes et des villes, ainsi que tous ceux qui sont traités comme des déchets mais qui ont une histoire et une lutte propres, c’est-à-dire une identité.

6. Commencer ou continuer l’analyse et la discussion qui vise à faire naître une coordination ou une fédération de réseaux, qui évite toute direction centralisée et verticale, et qui fortifie l’appui solidaire et la fraternité entre ceux qui la forment.

7 et dernier. Célébrer une réunion internationale de réseaux, quelle que soit la façon dont ils s’appellent — quant à nous, nous proposons que, pour le moment nous nous appelions Réseau de Résistance et Rébellion… et, à la suite, chacun son nom —, en décembre de cette année, après avoir analysé et évalué ce que décideront et proposeront le Congrès national indigène et le Conseil indigène de gouvernement (lors de leur réunion, en octobre prochain) et aussi afin de connaître les résultats de la consultation à laquelle la présente réunion appelle. Pour cette rencontre, nous mettons à disposition, si cela vous paraît pertinent, un espace dans l’un des caracoles zapatistes.

Notre appel n’est pas seulement adressé aux peuples originaires, mais à toutes celles, à tous ceux et à toutes celleux qui se rebellent et résistent dans tous les recoins du monde. À ceux qui défient les schémas tout faits, les règles, les lois, les préceptes, les chiffres et les pourcentages.

(…)

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
sous-commandant insurgé Moisés, sous-commandant insurgé Galeano
Mexique, août 2018.

Lectures complémentaires:

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Que faire ?

Effondrer le colonialisme

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Un_manifeste_indigène_taiaiake_alfred

6ème_déclaration_forêt.lacandon

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

Appel au Socialisme Gustav Landauer


SCI Marcos/Galeano

 

Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 3ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, économie, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 23 septembre 2018 by Résistance 71


Ricardo & Enrique Magon

 

La servitude volontaire

 

Ricardo Flores Magon*

1911

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

= L’autre « servitude volontaire » de 1548 =

 

Juan et Pedro arrivèrent à l’âge où il est nécessaire de travailler pour vivre. Tous deux fils de travailleurs, ils n’eurent pas l’opportunité d’acquérir une instruction leur permettant d’échapper à la chaîne du salariat. Mais Juan était courageux. Il avait lu dans les journaux comment des hommes issus d’un milieu modeste étaient arrivés, à force de travail et d’épargne, à devenir les rois de la finance et à dominer les marchés et même les nations. Il avait lu mille anecdotes sur les Vanderbilt, les Rockfeller, les Rotschild, les Carnegie. Ces derniers, selon la presse et même selon les livres scolaires grâce auxquels on abrutit la jeunesse actuelle, étaient à la tête de la finance mondiale pour une seule raison : leur acharnement au travail et leur dévotion pour l’épargne (vil mensonge !).

Juan se livra au travail avec une ardeur sans pareille. Il travailla pendant un an et se retrouva aussi pauvre qu’au premier jour. Au bout d’une autre année, il en était toujours au même point. Il s’acharna au travail sans désespérer. Cinq ans passèrent, au bout desquels — au prix de nombreux sacrifices — il put économiser un peu d’argent. Pour y parvenir, il dut réduire ses dépenses alimentaires au strict minimum, ce qui affaiblit ses forces. Il se vêtit de guenilles : la chaleur et le froid le tourmentèrent, épuisant son organisme. Il vécut dans de misérables taudis, dont l’insalubrité l’affaiblit encore plus.

Mais Juan continua à économiser tant et plus, au prix de sa santé. En contrepartie de chaque centime mis de côté, il perdait une partie de ses forces. Il acheta un bout de terrain et construisit une petite maison afin d’épargner le prix du loyer. Par la suite, il se maria. L’État et le curé ponctionnèrent ses économies, fruit de nombreux sacrifices.

Plusieurs années s’écoulèrent. Le travail n’était pas régulier. Les dettes commencèrent à s’accumuler.

Un jour, un de ses fils tomba malade. Le médecin refusa de le soigner car on ne payait pas ses honoraires. Au dispensaire public, on le traita si mal que l’enfant en mourut.

Malgré cela, Juan ne s’avouait pas vaincu.

Il se souvenait de ses lectures vantant les fameuses vertus de l’épargne et autres sornettes du même acabit. Il était évident qu’il deviendrait riche car il travaillait et économisait. N’était-ce pas ce qu’avaient fait Rockfeller, Carnegie et beaucoup d’autres dont les millions laissent bouche bée l’humanité inconsciente ?

Entre-temps, les produits de première nécessité augmentaient de façon inquiétante. Les rations alimentaires diminuaient de jour en jour dans le foyer du pauvre Juan et, malgré tout, les dettes s’accumulaient et il ne pouvait plus économiser le moindre sou. Pour comble de malheur, son patron décida d’employer de nouveaux travailleurs, à moindre coût. Notre héros, comme beaucoup d’autres, fut licencié du jour au lendemain. De nouveaux esclaves occupaient les postes des anciens. Comme leurs prédécesseurs, ils rêvaient aux richesses qu’ils amasseraient à force de travail et d’épargne.

Juan dut hypothéquer sa maison, espérant maintenir à flot la barque de ses illusions, qui s’enfonçait, s’enfonçait irrémédiablement.

Il ne put payer ses dettes et dut laisser entre les mains des créanciers le produit de son sacrifice, le peu de bien amassé à la sueur de son front.

Obstiné, Juan voulut encore travailler et épargner, mais en vain. Les privations qu’il s’imposait en économisant et le dur labeur qu’il avait accompli dans sa jeunesse avaient épuisé ses forces. Partout où il demandait du travail, on lui répondait qu’il n’y avait rien pour lui. Il était une machine à produire de l’argent pour les patrons, mais une machine délabrée : les vieilles machines, on les met au rebut. Pendant ce temps, la famille de Juan mourait de faim. Dans son sombre taudis, il n’y avait pas de feu, il n’y avait pas de couvertures pour combattre le froid. Les enfants, désespérés, réclamaient du pain.

Juan partait tous les matins à la recherche d’un travail. Mais qui accepterait de louer ses vieux bras affaiblis ? Après avoir parcouru la ville et les champs, il rentrait chez lui, où l’attendaient les siens, tristes et affamés : sa femme et ses enfants pour qui il avait rêvé les richesses de Rockfeller et la fortune de Carnegie.

Un après-midi, Juan s’attarda à contempler le défilé de riches automobiles occupées par des personnes grassouillettes sur le visage desquelles on pouvait deviner la satisfaction d’une vie sans soucis. Les femmes bavardaient joyeusement et les hommes, mielleux et insignifiants, les courtisaient avec des phrases sirupeuses, qui auraient fait bailler d’ennui d’autres femmes que des bourgeoises.

Il faisait froid. Juan frissonna en pensant aux siens qui l’attendaient dans le taudis, véritable refuge du malheur. Comme ils devaient trembler de froid en ce moment ! Ils devaient souffrir les intolérables tortures de la faim ! Comme leurs larmes devaient être amères en cet instant !

L’élégant défilé continuait. C’était l’heure de la parade des riches, de ceux qui — selon le pauvre Juan — avaient su travailler et épargner comme les Rothschild, comme les Carnegie, comme les Rockefeller. Un riche monsieur arrivait dans un luxueux équipage. Son apparence était magnifique. Il avait les cheveux blancs, mais son visage restait jeune. Juan se frotta les yeux, croyant être victime d’une illusion. Non : ses vieux yeux ne le trompaient pas. Ce grand monsieur était Pedro, son camarade d’enfance !

En voilà un qui a dû savoir travailler et épargner, pensa Juan, pour avoir pu ainsi sortir de la misère, pour arriver à cette hauteur et gagner autant de distinction !

Ah ! Pauvre Juan ! Il n’avait pas pu oublier les histoires imbéciles des grands vampires de l’humanité. Il n’avait pas pu oublier ce qu’il avait lu dans les livres d’école où l’on abrutit volontairement le peuple !

Pedro n’avait pas travaillé. Homme sans scrupules et doté d’une grande malice, il avait compris que ce qu’on appelle honneur n’est pas source de richesses. Par conséquent, il s’évertua à tromper ses semblables. Dès qu’il put réunir quelques fonds, il installa des ateliers et loua de la main d’œuvre à bas prix, de sorte qu’il commença à s’enrichir. Il agrandit ses affaires, loua de plus en plus de bras, au point de devenir millionnaire et grand seigneur, grâce aux innombrables Juan qui prenaient au pied de la lettre les conseils de la bourgeoisie.

Juan continua à contempler le défilé de ces fainéants.

Au coin de la rue la plus proche, un homme s’adressait au public. À vrai dire, son auditoire était maigre. Qui était-il ? Que prêchait-il ? Juan s’approcha pour écouter.

« Camarades, disait l’homme, le moment est venu de réfléchir. Les capitalistes sont des voleurs. C’est uniquement par de mauvaises actions que l’on peut gagner des millions. Nous, les pauvres, nous nous décarcassons au travail et quand nous ne sommes plus capables de travailler, les bourgeois nous jettent dehors et nous laissent sans ressources, de la même façon qu’ils se débarrassent d’un cheval vieilli sous le harnais. Prenons les armes pour conquérir notre bien être et celui de notre famille ! »

Juan lança un regard méprisant à l’orateur, cracha par terre avec colère et rentra dans son taudis où l’attendaient, affligés, affamés et frigorifiés, ceux qu’il aimait. L’idée que le travail et l’épargne faisaient la richesse de l’homme vertueux ne pouvait s’éteindre en lui. Même devant le malheur immérité des siens, l’âme de ce misérable élevé pour être esclave ne pouvait se révolter.

(*) Ricardo Flores Magon (1874-1922) était un journaliste et activiste anarchiste mexicain, influencé par les pensées de Bakounine, Reclus et surtout Kropotkine dont l’ouvrage “La conquête du pain” fut une grande source d’éveil politique pour lui. A partir des années 1910, il fut impliqué avec la révolution sociale mexicaine d’Emiliano Zapata et Pancho Villa. En exil aux Etats-Unis, il fut un farouche opposant à a première guerre mondiale. Il fut arrêté pour sédition et condamné à 20 ans de réclusion sous la loi scélérate contre “l’espionnage” de 1917. Il mourut des mauvaises conditions de sa détention sur sa santé fragile dans un pénitencier du Kansas en 1922 à l’âge de 48 ans.

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 21 septembre 2018 by Résistance 71


Ricardo Flores Magon

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

 

Les illégalistes

 

Ricardo Flores Magon*

1910

 

Le révolutionnaire est un illégaliste par excellence. L’homme dont les actes sont toujours conformes à la loi ne sera au mieux qu’un animal bien domestiqué, mais jamais un révolutionnaire.

La loi conserve, la révolution régénère. Si l’on veut donc changer, il faut commencer par briser la loi.

Prétendre que la révolution peut se faire en respectant la loi est une aberration, un contresens. La loi est un joug et qui veut s’en libérer doit le briser.

Quiconque fait miroiter aux travailleurs l’émancipation du prolétariat par la voie légale est un escroc, car la loi interdit d’arracher des mains des nantis la richesse qu’ils nous ont volée. Leur expropriation au bénéfice de tous est la condition essentielle à l’émancipation de l’humanité.

La loi est un frein et ce n’est pas avec des freins qu’on se libère. La loi castre et les châtrés ne peuvent prétendre être des hommes.

Toutes les libertés conquises par l’humanité sont l’oeuvre d’illégalistes qui se sont emparés des lois pour les réduire en miettes.

Les tyrans meurent poignardés et nul article du code ne saurait nous en débarrasser.

L’expropriation ne peut se faire qu’en écrasant la loi et non en la subissant.

C’est la véritable raison pour laquelle, si nous voulons être révolutionnaires, nous devons être illégalistes. Il nous faut sortir des sentiers battus et ouvrir de nouveaux chemins aux transgressions.

Rébellion et légalité sont inconciliables. Qu’on laisse la loi et l’ordre aux conservateurs et aux bonimenteurs.

(*) Ricardo Flores Magon (1874-1922) était un journaliste et activiste anarchiste mexicain, influencé par les pensées de Bakounine, Reclus et surtout Kropotkine dont l’ouvrage “La conquête du pain” fut une grande source d’éveil politique pour lui. A partir des années 1910, il fut impliqué avec la révolution sociale mexicaine d’Emiliano Zapata et Pancho Villa. En exil aux Etats-Unis, il fut un farouche opposant à a première guerre mondiale. Il fut arrêté pour sédition et condamné à 20 ans de réclusion sous la loi scélérate contre “l’espionnage” de 1917. Il mourut des mauvaises conditions de sa détention sur sa santé fragile dans un pénitencier du Kansas en 1922 à l’âge de 48 ans.

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Appel au Socialisme Gustav Landauer