Archive pour colonialisme fléau planétaire

Comprendre le passé colonial pour mieux combattre le fléau aujourd’hui et changer de paradigme politique…

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 10 mai 2016 by Résistance 71

Très bonne analyse de Saïd Bouamama qui nous fait doublement plaisir. D’abord parce qu’elle décortique efficacement le mécanisme colonial et sa transformation au cours du temps et des empires, mais surtout parce qu’il laisse de côté la doxa marxiste du “tout économique” pour reconnaître que le colonialisme dans ses origines est politico-religieux, même si bien sûr l’économique et la domination pour l’exploitation des ressources suit de très près. Lorsqu’il nous dit: “Il n’y a pas eu naissance du capitalisme puis ensuite extension mais un pillage et une violence totale réunissant les conditions matérielles et financières pour que s’installe le capitalisme.”, il nous fait bien plaisir, car trop souvent la charrue est-elle mise avant les bœufs…

Nous l’avons dit et le répèterons sans cesse: lutter contre l’empire anglo-américain et sa volonté hégémonique aujourd’hui, c’est lutter contre le fléau de l’humanité: le colonialisme dont les racines sont foncièrement politiques puisque seuls les États s’engagent dans la conquête coloniale. Le colonialisme fait partie du “patrimoine génétique” de l’État si on peut dire, en sortir ne peut se faire qu’en sortant de l’État et de ce pour quoi il fut créé: le gardiennage de la classe politique privilégiée garante de la propriété privée génératrice d’accumulation de richesses, d’inégalité et de division des peuples, sacrifiant au passage le bien commun à l’autel du dieu fric et du contrôle politico-économique monopoliste dont la grand-messe sonne de nouveau.

Il est grand temps que le colonialisme soit le cheval de bataille de la dissidence, parce que non seulement ne vivons-nous pas dans un monde “post-colonial” comme l’oligarchie nous l’assène matin, midi et soir, mais aussi parce que nous sommes tous des colonisés, certes à des degrés différents.

Il y a quelques jours s’est tenue la Longue Marche sur Rome, qui vit une délégation des nations indigènes de la planète marcher sur le Vatican depuis leur réunion de Florence et remettre au Conseil Pontifical pour la Justice et la Paix une déclaration commune pour la révocation de la bulle pontificale Inter Caetera de 1493, fondatrice du colonialisme chrétien et occidental depuis plus de 500 ans et institutionnalisée dans les systèmes juridiques de l’empire sous la forme de son incorporation de la Doctrine Chrétienne de la Découverte… pas un mot dans les médias… et pour cause. La politique de l’autruche est excellente pour mieux se faire botter le cul !

— Résistance 71 —

 

Colonialisme, néocolonialisme et balkanisation: les trois âges d’une domination

Saïd Bouamama

9 Mai 2016

url de l’article original:

http://www.investigaction.net/colonialisme-neocolonialisme-et-balkanisation-les-trois-ages-dune-domination/

 

Irak, Lybie, Soudan, Somalie, etc., la liste des nations éclatées en morceaux suite à une guerre et à une intervention militaire états-unienne et/ou européenne ne cesse de grandir. Au colonialisme direct d’un « premier âge » du capitalisme et au néocolonialisme d’un « second âge » semble succéder le « troisième âge » de la balkanisation. En parallèle, une mutation des formes du racisme peut être constatée. Au racisme biologique a succédé le racisme culturaliste après la seconde guerre mondiale et ce dernier tend depuis plusieurs décennies à se décliner à partir du religieux sous la forme dominante pour l’instant de l’islamophobie. Nous sommes, selon nous, en présence de trois historicités en articulation étroite : celle du système économique, celle des formes politiques de la domination et celle des idéologies de légitimation.

Retour sur Christophe Colomb

La vision dominante de l’eurocentrisme explique l’émergence puis l’extension du capitalisme à partir de facteurs internes aux sociétés européennes. Il en découle la fameuse thèse de certaines sociétés (certaines cultures, certaines religions, etc.) dotées d’une historicité et d’autres n’en étant pas pourvue. Quand Nicolas Sarkozy affirme en 2007 que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », il ne fait que reprendre une antienne des idéologies de justification de l’esclavage et de la colonisation :

« La « déshistoricisation » joue un rôle décisif dans la stratégie de colonisation. Elle légitime la présence des colonisateurs et certifie l’infériorité des colonisés. La tradition des histoires universelles, puis les « sciences coloniales » ont imposé un postulat sur lequel s’est construite l’historiographie coloniale : l’Europe est « historique » tandis que « l’a-historicité » caractérise les sociétés colonisées définies comme traditionnelles et immobiles. […] L’Europe, mue par ses valeurs intellectuelles et spirituelles, remplit, à travers l’expansion coloniale, une mission historique en faisant entrer dans l’Histoire des peuples qui en étaient privés ou qui étaient figés dans un stade de l’évolution historique dépassé par les Européens (état de nature, moyen âge, etc.)ii. »

L’ancienneté et la récurrence (au-delà des modifications de formes et de présentation) de cette lecture essentialiste et eurocentrée de l’histoire du monde souligne sa fonction sociale et politique : la négation des interactions. Depuis que Christophe Colomb a fait débarquer ses soldats, l’histoire mondiale est devenue une histoire unique, globale, reliée, mondialisée. La pauvreté des uns ne peut plus s’expliquer sans interroger les liens de causalité avec la richesse des autres. Le développement économique des uns est indissociable du sous-développement des autres. Les progrès des droits sociaux ici ne sont possibles que par la négation des droits là-bas.

L’invisibilisation des interactions nécessite une mobilisation de l’instance idéologique afin de formaliser des grilles explicatives hiérarchisantes. Ces grilles constituent le « racisme » à la fois dans ses constantes et dans ses mutations. Il y a invariance car tous les visages du racisme, du biologisme à l’islamophobie, ont une communauté de résultat : la hiérarchisation de l’humanité. Il y a également mutation car chaque visage du racisme correspond à un état du système économique de prédation et à un état du rapport des forces politiques. Au capitalisme pré-monopoliste correspondra l’esclavage et la colonisation comme forme de domination politique et le biologisme comme forme du racisme. Au capitalisme monopoliste correspondra le néocolonialisme comme forme de domination et le culturalisme comme forme du racisme. Au capitalisme monopoliste mondialisé et sénile correspondra la balkanisation et le chaos comme forme de domination et l’islamophobie (en attendant d’autres déclinaisons pour d’autres religions du Sud en fonction des pays à balkaniser) comme forme du racisme.

Les liens entre l’évolution de la structure économique du capitalisme et les formes de la domination ont depuis longtemps déjà été mis en évidence par Mehdi Ben Barka dans son analyse de l’apparition du néocolonialisme comme successeur du colonialisme direct. Analysant les « indépendances octroyées », il les met en lien avec les mutations de la structure économique des pays dominants :

« Cette orientation [néocoloniale] n’est pas un simple choix dans le domaine de la politique extérieure ; elle est l’expression d’un changement profond dans les structures du capitalisme occidental. Du moment qu’après la Seconde Guerre mondiale l’Europe occidentale, par l’aide Marshall et une interpénétration de plus en plus grande avec l’économie américaine, s’est éloignée de la structure du XIXème siècle pour s’adapter au capitalisme américain, il était normal qu’elle adopte également les relations des Etats-Unis avec le monde ; en un mot qu’elle ait aussi son « Amérique Latineiii. »

Pour le leader révolutionnaire marocain, c’est bien la monopolisation du capitalisme qui suscite le passage du colonialisme au néocolonialisme. De même, la précocité de la monopolisation aux Etats-Unis est une des causalités de la précocité du néocolonialisme comme forme de domination de l’Amérique Latine.

Les liens entre la forme de la domination et les évolutions des formes du racisme ont pour leur part été mis en évidence par Frantz Fanon. Les résistances que suscite une forme de domination (le colonialisme par exemple) contraint cette dernière à muter. Cette mutation nécessite cependant le maintien de la hiérarchisation de l’humanité et, en conséquence, appelle un nouvel âge de l’idéologie raciste. « Ce racisme, précise Fanon, qui se veut rationnel, individuel, déterminé, génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel ». Quant aux facteurs qui poussent à la mutation du racisme, Frantz Fanon mentionne la résistance des colonisés, l’expérience du racisme, c’est-à-dire « l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe », et « l’évolution des techniquesiv » c’est-à-dire les transformations de la structure du capitalisme, comme le relevait Ben Barka..

Sans entrer dans le débat complexe d’une périodisation précisément datée du capitalisme, il est donc possible de relier les trois ordres de faits que sont les mutations de la structure économique, des formes de la domination politique et des transformations de l’idéologie raciste. Les trois « âges » du capitalisme appellent trois « âges » de la domination suscitant trois « âges » du racisme.

L’enfance du capitalisme

Le propre du capitalisme comme mode de production économique est qu’il appelle par sa loi du profit une extension permanente. Il est d’emblée en mondialisation même si cette dernière connaît des seuils de développement. C’est dire la duperie du discours actuel sur la mondialisation, la présentant comme un phénomène entièrement nouveau lié aux mutations technologiques. Comme le souligne Samir Amin, la naissance du capitalisme et sa mondialisation vont de pair :

« Le système mondial n’est pas la forme relativement récente du capitalisme, remontant seulement au troisième tiers du XIXème siècle lorsque se constituent « l’impérialisme » (au sens que Lénine a donné à ce terme) et le partage colonial du monde qui lui est associé. Au contraire, nous disons que cette dimension mondiale trouve d’emblée son expression, dès l’origine, et demeure une constante du système à travers les étapes successives de son développement. En admettant que les éléments essentiels du capitalisme se cristallisent en Europe à partir de la Renaissance – la date de 1492, amorce de la conquête de l’Amérique, serait la date de naissance simultanée du capitalisme et du système mondial – les deux phénomènes sont inséparablesv. »

Autrement dit, le pillage et la destruction des civilisations amérindiennes ainsi que l’esclavage ont été les conditions pour que le mode de production capitaliste puisse devenir dominant dans les sociétés européennes. Il n’y a pas eu naissance du capitalisme puis ensuite extension mais un pillage et une violence totale réunissant les conditions matérielles et financières pour que s’installe le capitalisme. Soulignons d’ailleurs avec Eric Williams que la destruction des civilisations amérindiennes s’est accompagnée d’une mise en esclavage. Ainsi, ce n’est pas l’esclavage qui est la conséquence du racisme mais ce dernier qui est le résultat de l’esclavage des Indiens. « Dans les Caraïbes, souligne cet auteur, le terme d’esclavage a été trop exclusivement appliqués aux Nègres. […] Le premier exemple de commerce d’esclaves et de main d’œuvre esclavagiste dans le Nouveau Monde ne concerne pas le Nègre mais l’Indien. Les Indiens succombèrent rapidement sous l’excès de travail et, comme la nourriture était insuffisante, ils mourraient de maladies importées par le Blancvi ».

La colonisation n’est ensuite que le processus de généralisation des rapports capitalistes au reste du monde. Elle est la forme de la domination politique enfin trouvée pour l’exportation et l’imposition de ces rapports sociaux au reste de la planète. Pour ce faire, il fallait bien entendu détruire les rapports sociaux indigènes et les formes d’organisations sociales et culturelles qu’ils avaient engendrés. L’économiste algérien Youcef Djebari a montré l’ampleur de la résistance des formes antérieures d’organisations sociales et l’indispensable violence pour les détruire : « Le capital français a été confronté, dans toutes ses tentatives d’annexion et de domination de l’Algérie, à une formation sociale et économique hostile à sa pénétration. Il a déployé tout un arsenal de méthodes pour écraser et soumettre les populations autochtonesvii. » La violence totale est de ce fait consubstantielle à la colonisation.

C’est pour légitimer cette violence et ces destructions qu’apparaît le racisme biologique. Le racisme, souligne Fanon, « entre dans un ensemble caractérisé : celui de l’exploitation éhontée d’un groupe d’homme par un autre. […] C’est pourquoi l’oppression militaire et économique précède la plupart du temps, rend possible, légitime le racisme. L’habitude de considérer le racisme comme une disposition de l’esprit, comme une tare psychologique doit être abandonnéeviii ».

Le racisme en tant qu’idéologie de hiérarchisation de l’humanité justifiant la violence et l’exploitation n’est donc pas une caractéristique de l’humanité mais une production historiquement et géographiquement située : l’Europe de l’émergence du capitalisme. Le biologisme comme premier visage historique du racisme connaît son âge d’or au dix-neuvième siècle en même temps que l’explosion industrielle d’une part et que la ruée coloniale d’autre part. Le médecin et anthropologue français Paul Broca classe les crânes humains à des fins comparatives et conclut que « le Nègre d’Afrique occupe, sous le rapport de la capacité crânienne, une situation à peu près moyenne entre l’Européen et l’Australienix[]». Il y a donc plus inférieur que le Noir, l’Aborigène mais un supérieur incontesté, l’Européen. Et comme toutes les dominations nécessitent des processus de légitimation, si ce n’est similaires du moins convergents, il étend sa méthode à la différence des sexes pour conclure que « la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuellex ».

Monopoles, néocolonialisme et culturalisme

Le vingtième siècle est celui de la monopolisation du capitalisme. Ce processus se déroule à des rythmes inégaux pour chacune des puissances. Ce sont progressivement de grands groupes industriels qui dirigent l’économie et le capital financier devient prépondérant. Le lien physique et subjectif entre le propriétaire et sa propriété disparaît au profit du lien entre le coupon de l’action boursière et l’actionnaire. Le grand colon propriétaire terrien cède la première place à l’actionnaire des mines. Cette nouvelle structure du capitalisme appelle une nouvelle forme de la domination politique, le néocolonialisme que Kwame Nkrumah définit comme suit : « L’essence du néocolonialisme, c’est que l’Etat qui y est assujetti est théoriquement indépendant, possède tous les insignes de la souveraineté sur le plan international. Mais en réalité son économie, et par conséquent sa politique, sont manipulées de l’extérieurxi. »

Les prises de consciences nationalistes et le développement des luttes de libération nationale accélèrent bien sûr la transition d’une forme de la domination politique à l’autre. Mais, comme l’objectif est de maintenir la domination, il y a encore nécessité de justifier une hiérarchisation de l’humanité. La nouvelle domination politique a besoin d’un nouvel âge du racisme. Le racisme culturaliste émergera progressivement comme réponse à ce besoin en devenant dominant dans les décennies 60 à 80. Désormais, il ne s’agit plus de hiérarchiser biologiquement mais culturellement. L’expert et le consultant remplacent le colon et le militaire. On n’étudie plus « l’inégalité des crânes » mais les « freins culturels au développement ». Ne pouvant plus se légitimer sur la base biologique, la hiérarchisation de l’humain se déplace en direction du culturel en attribuant aux « cultures » les mêmes caractéristiques auparavant censées spécifier les « races biologiques » (fixité, homogénéité, etc.).

Sur le plan international, le nouveau visage du racisme permet de justifier le maintien d’une pauvreté et d’une misère populaire en dépit des indépendances et des espoirs d’émancipation qu’elles ont portés. Eludant les nouvelles formes de dépendances (fonctionnement du marché mondial, rôle de l’aide internationale, franc CFA, etc.), il ne reste comme causes explicatives que des traits culturels censés caractériser les peuples des anciennes colonies : l’ethnisme, le tribalisme, le clanisme, le gout de l’apparat, des dépenses somptuaires, etc. Tout un courant théorique dit « afro-pessimiste » s’est ainsi déployé. Stéphan Smith considère que « L’Afrique ne tourne pas parce qu’elle reste “bloquée” par des obstacles socioculturels qu’elle sacralise comme ses gris-gris identitaires » ou encore que « la dactylo, désormais pourvue d’un ordinateur, n’a plus le front coloré du ruban encreur, à force de faire la sieste sur la machine à écrirexii ». En écho, Bernard Lugan lui répond que la charité, la compassion, la tolérance et les droits de l’homme sont étrangers aux « rapports interafricains ancestrauxxiii».

Sur le plan national, le racisme culturaliste joue la même fonction mais à l’endroit des populations issues de l’immigration. Expliquer culturellement des faits pointant les inégalités systémiques dont ils sont victimes permet de délégitimer les revendications et les révoltes qu’elles suscitent. L’échec scolaire, la délinquance, le taux de chômage, les discriminations, les révoltes des quartiers populaires, etc., ne s’expliqueraient plus par des facteurs sociaux et économiques, par des causalités culturelles ou identitaires.

Capitalisme sénile, balkanisation et islamophobie

Depuis ce qui a été appelé « mondialisation », le capitalisme est confronté à de nouvelles difficultés structurelles. L’approfondissement permanent de la concurrence entre les différentes puissances industrielles rend impossible la moindre stabilisation. Les crises se succèdent les unes aux autres sans interruptions. Le sociologue Immanuel Wallerstein considère que :

« Nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c’est que le capitalisme ne parvient plus à “faire système”, au sens où l’entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l’équilibre, et l’on assiste alors à une bifurcation. La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alorsxiv. »

Il ne s’agit pas simplement d’une crise de surproduction. Contrairement à celle-ci, la récession ne prépare aucune reprise. Les crises se succèdent et s‘enchaînent sans aucune reprise, les bulles financières s’accumulent et explosent de plus en plus régulièrement. Les fluctuations sont de plus en plus chaotiques et donc imprévisibles. La conséquence en est une quête du profit maximum par n’importe quels moyens. Dans cette concurrence exacerbée en situation d’instabilité permanente, le contrôle des sources de matières premières est un enjeu encore plus important que par le passé. Il ne s’agit plus seulement d’avoir pour soi-même un accès à ces matières premières mais aussi de bloquer l’accès à ces ressources pour les concurrents (et en particulier des économies émergentes : Chine, Inde, Brésil, etc.).

Les Etats-Unis, menacés dans leur hégémonie, répondent par la militarisation et les autres puissances les suivent afin de préserver également l’intérêt de leurs entreprises. « Depuis 2001, fait remarquer l’économiste Philip S. Golub, les États-Unis sont engagés dans une phase de militarisation et d’expansion impériale qui a fondamentalement bouleversé la grammaire de la politique mondialexv ». De l’Asie centrale au Golfe Persique, de l’Afghanistan à la Syrie en passant par l’Irak, de la Somalie au Mali, les guerres suivent la route des sites stratégiques du pétrole, du gaz, des minéraux stratégiques. Il ne s’agit plus de dissuader les concurrents et/ou adversaires mais de mener des « guerres préventives ».

A la mutation de la base matérielle du capitalisme correspond une mutation des formes de la domination politique. L’objectif n’est plus principalement d’installer des gouvernements fantoches » qui ne peuvent plus résister durablement aux colères populaires. Il est de balkaniser par la guerre afin de rendre ces pays ingouvernables. De l’Afghanistan à la Somalie, de l’Irak au Soudan, le résultat des guerres est partout le même : la destruction des bases mêmes des nations, l’effondrement de toutes les infrastructures permettant une gouvernabilité, l’installation du chaos. Il s’agit désormais de balkaniser les nations.

Une telle domination a besoin d’une nouvelle légitimation formulée dans la théorie du choc des civilisations. Cette dernière a vocation de susciter des comportements de panique et de peur dans le but de susciter une demande de protection et une approbation des guerres. Du discours sur le terrorisme nécessitant des guerres préventives à la théorie du grand remplacement, en passant par les campagnes sur l’islamisation des pays occidentaux et sur les réfugiés vecteurs de terrorisme, le résultat attendu est sans-cesse le même : peur, panique, demande sécuritaire, légitimation des guerres, construction du musulman comme nouvel ennemi historique. L’Islamophobie est bien un troisième âge du racisme correspondant aux mutations d’un capitalisme sénile c’est-à-dire ne pouvant plus rien apporter de positif à l’humanité, ne pouvant apporter que la guerre, la misère et la lutte de tous contre tous. Il n’y a pas choc des civilisations mais crise de civilisation impérialiste qui appelle une véritable rupture. Ce n’est pas la fin du monde mais la fin de leur monde qu’ils tentent d’éviter par tous les moyens.

 

Notes:

i_ Nicolas Sarkozy, discours de Dakar du 26 juillet 2007, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2007/11/09/le-discours-de-dakar_976786_3212.html.

ii_ Pierre Singaravelou, Des historiens sans histoire ? La construction de l’historiographie coloniale en France sous la Troisième République, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 185, 2010/5, p. 40.

iii_ Mehdi Ben Barka, Option révolutionnaire au Maroc. Ecrits politiques 1957-1965, Syllepse, Paris, 1999, p. 229-230.

iv_ Frantz Fanon, Racisme et Culture, Pour la Révolution africaine. Ecrits politiques, La Découverte, Paris, 2001, p. 40.

v_ Samir Amin, Les systèmes régionaux anciens, L’Histoire globale, une perspective afro-asiatique, éditions des Indes savantes, Paris, 2013, p. 20.

vi_ Eric Williams, Capitalisme et esclavage, Présence Africaine, 1968, p. 19.

vii_ Youcef Djebari, La France en Algérie, la genèse du capitalisme d’Etat colonial, Office des Publications Universitaires, Alger, 1994, p. 25.

viii_ Frantz Fanon, Racisme et culture, op.cit., p. 45.

ix_ Paul Broca, Sur le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races, Volume 1, Hennuyer, Paris, 1861, p. 48.

x_ Paul Broca, Sur le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races, op.cit., p. 15.

xi_ Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme, Présence Africaine, Paris, 1973, p. 9.

xii_ Stephen Smith, Négrologie, : Pourquoi l’Afrique meurt, Fayard, Paris, 2012, p. 49 et 58.

xiii_ Bernard Lugan, God bless Africa. Contre la mort programmée du continent noir, Carnot, Paris, 2003, pp. 141 142

xiv_ Immanuel Wallerstein, Le capitalisme touche à sa fin, Le Monde 16 décembre 2008, http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/12/16/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html

xv_ Philip S Golub, De la mondialisation au militarisme : la crise de l’hégémonie américaine, A Contrario, 2004, n°2, p. 9.

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Résistance au colonialisme: Colons canadiens, états-uniens ! Émancipez-vous de l’esclavage mental !…

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« Vous, les hommes blancs, êtes extrêmement arrogants. Vous pensez être responsables de l’extinction de différentes formes de vie sur Terre. Avez-vous jamais considéré le fait que peut-être ces formes de vie ne voulaient simplement pas vivre avec vous ?.. »

~ Membre du conseil des anciens de la nation Déné vers 1960 ~

 

Fainéant d’Indien !

 

Mohawk Nation News

 

2 février 2016

 

url de l’article original:

http://mohawknationnews.com/blog/2016/02/02/lazy-indian/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les colons canadiens se sont précipités vers l’ouest pour ce qui fut une des pires saisies/vols de terre de l’histoire mondiale. Ils expulsèrent les métis hors de leurs terres qu’ils cultivaient déjà. Les nations des grandes plaines furent affamées avec le massacre de millions de bisons. D’autres victimes furent menées vers des prisons timbres-poste de verdure sur des terres peu arables et avec du matériel inadéquat, espérant que nous y mourions. Les Européens des bidonvilles eurent promis de la terre gratuite, du travail de bûcheron et de puisatier.

Nous ne sommes pas morts ! Les colons américains et canadiens se plaignent maintenant que les “INDIENS” sont fainéants. Nous ne sommes pas dressés pour être des serviteurs de l’empire. Nous détestons faire des choses qui ne reflètent pas qui nous sommes. Nous aimons nous réveiller chaque matin pour faire quelque chose que nous aimons faire. Dans notre réalité, nous n’avons pas de leader dominant, de gouvernement, de corporation/entreprise ou de professeur pour nous entraîner à être soumis à la force de travail entrepreneurial. Tout le monde est notre égal.

Comment les Européens ont-ils été virés de leurs patries ? Pourquoi n’étaient-ils pas capables de subvenir à leurs propres besoins arrivant ici ? Pourquoi voulaient-ils nos terres ? Notre eau ? Tout ce que nous avions ?

Si la technologie occidentale est si incroyable, pourquoi les Euro-Américains vont-ils continuellement partout pour voler les trésors des peuples modestes, conservateurs et qui veulent vivre en harmonie avec leur terre ?

Ils préféreraient tout nous escroquer, autrement ils sortent leurs flingues et leurs mercenaires pour nous forcer à nous soumettre par la violence.

Maintenant, les élites se barricadent ainsi ils ne peuvent pas entendre nos voix et peuvent s’assurer que nous n’ayons aucun futur et rien à dire non plus pour notre avenir.

Pour connaître le futur, observez notre expérience. Les envahisseurs ont pris contrôle total de nos vies. Nous ne pouvions pas quitter nos maisons ou aller travailler. Nos terres et nos ressources furent et sont toujours pillés ; nos enfants furent kidnappés et assassinés. Notre argent (NdT: sous forme de compte fiduciaire géré par… l’état colonial…) et nos ressources naturels sont toujours systématiquement volés. Nous fûmes punis pour parler nos langues ou pour essayer de faire des affaires afin de nourrir notre peuple.

Qui est le fainéant dans l’histoire ? L’élite n’a jamais travaillé ! Ils ont toujours fait travailler les autres pour eux et ont engrangé les bénéfices. Les colons qui se sont établis sur cette terre sont des esclaves mentaux.

Nous refusons qu’on nous mente, d’être dominés, manipulés, patronisés ou forcés à faire quoi que ce soit. Assez ! Nous ne sommes pas des fainéants. Nous ne cesserons jamais de travailler à notre émancipation. Bob Marley disait: “Emancipez-vous de l’esclavage mental. Personne d’autre que vous ne peut libérer votre esprit.”

Contre le colonialisme, la société traditionnelle africaine et le communalisme égalitaire…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, philosophie, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 2 décembre 2014 by Résistance 71

La plus grande partie des sociétés traditionnelles originelles africaines, du continent des Amériques, d’Asie, d’Oceanie et de l’Europe pré-athénienne, sont des sociétés communalistes au pouvoir partiellement ou totalement dilué dans les peuples des communautés. L’humanité a vécu des dizaines de milliers d’années de la sorte et contrairement au dogme inculqué, l’Etat n’est pas le « stade ultime » de la société humaine et encore moins sa plus grande « réussite », de fait, l’anthropologie politique démontre qu’il est une « anomalie », un artifice mis en place pour maintenir la division politique de la société une fois celle-ci apparue.

Il est plus que grand temps que nous retournions sur le chemin de la Nature dont nous nous sommes égarés en suivant une fausse signalisation routière…

— Résistance 71–

 

L’anarchisme africain et son origine communaliste

 

Sam Mbah & I.E. Igariwey, 1997

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2014/11/22/sam-mbah-in-memoriam/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les sociétés traditionnelles africaines étaient pour la plus grande part, fondées sur le communalisme. Le terme est utilisé ici dans un sens binaire. D’abord il dénote un mode défini de production ou de formation sociale qui vient généralement, mais pas inévitablement, des sociétés de chasseurs-cueilleurs et précèdent le féodalisme. Si on accepte l’évolution culturelle, on peut voir que la plupart des sociétés européennes et asiatiques sont passées par ces étapes du développement. (NdT: Ce qui inscrit cette réflexion dans un cadre anthropologique structutaliste évolutioniste [Levi-Strauss] et qui prescrit que la société passe par des étapes évolutives allant des sociétés primitives aux sociétés structurés étatiques, l’État représentant le stade ultime du développemnt sociétaire humain. Cette théorie a été démontée par la recherche et l’analyse de l’anthropologue politique français Piere Clastres que nous avons abondamment publié sur ce blog, à lire pour en savoir plus…)

Le communalisme est aussi utilisé dans un second sens pour dénoter une façon de vivre qui est distinctivement africaine. Ce mode de vie peut-être entr’aperçu dans la structure collectiviste des sociétés africaines dans lesquelles:

  • Des communautés différentes apprécient une indépendance (presque) inconditionnelle l’une de l’autre
  • Les communautés gèrent leurs propres affaires et agissent en tout point de manières autogestionnaire et
  • Chaque individu sans exception prend part, soit directement ou indirectement, à la prise de décision et à la gestion des affaires de la communauté et ce à tous les niveaux

En contraste avec l’Europe et l’Asie. L’essentiel du continent africain ne s’est jamais développé au-delà du stade communaliste. Malgré le développement féodal indigène et plus tard l’imposition du capitalisme (NdT: nouvelle forme de féodalisme surtout dans sa forme néo-libérale extrême…), les caractéristiques communales persistent toujours aujourd’hui, parfois pervasiment, dans la plupart des sociétés africaines qui se situent en dehors des grandes agglomérations et des banlieues/bidonvilles de celles-ci. De manière essentielle, la plupart de l’Afrique est communaliste à la fois au sens culturel (production/formation sociale) et descriptif (structurel).

Parmi les caratérisrtiques les plus importantes du communalisme africain figurent l’absence de classes sociales, de stratification sociale, l’absence de relations exploitantes ou socialement antagonistes, l’existence d’un accès égalitaire à la terre et aux autres éléments de production, égalité au niveau de la distribution du produit social et le fait que de forts liens de familles et de relations fraternelles forment la base même de la vie sociale dans les sociétés africaines communalistes. Au sens de ce cadre défini, chaque famille a été capable de subvenir à ses besoins fondamentaux. Sous le communalisme, par vertu d’être un membre d’une famille ou d’un communauté, chaque Africain était assuré d’avoir suffisamment de terre pour subvenir à ses propres besoins.

Parce que dans les sociétés traditionnelles africaines l’économie était largement horticole et la subsistence fondée, comme le note Robert Horton “souvent sur de petits vllages agriculteurs, chasseurs, éleveurs, pêcheurs etc… qui s’occupaient d’eux-mêmes de manière indépendante avec peu de référence au reste du continent.” Des communautés variées produisaient des surplus ou des commodités qu’elles échangeaient au moyen du troc, contre les choses qui leur manquaient. La situation était telle que personne ne mourrait de faim tandis que d’autres s’empiffraient et jetaient les excédents.

D’après Walter Rodney: “De cette façon, l’industrie du sel d’une localité serait stimulée, tandis que l’industrie du fer serait encouragée dans une autre. Dans une zone côtière, de lac ou de rivière, le poisson séché pouvait devenir profitable, tandis que le yams et le millet poussaient très bien ailleurs, ce qui donnait une base solide d’échange.” Ainsi, dans bien des parties de l’Afrique une symbiose se développa entre des groupes gagnant leur vie de manières différentes, ils échangeaient des produits et coexistaient à leur avantage mutuel.

L’organisation politique sous le communalisme était une structure horizontale, caractérisée par un haut niveau de diffusion des fonctions et du pouvoir. Le leadership politique, pas l’autorité, prévalait et le leadership n’était pas fondé sur l’imposition des choses, sur la coercition ou la centralisation; il se dégageait d’un consensus commun ou d’un besoin mutuellement ressenti.

Le leadership développé sur la base des liens de la famille et de la fraternité, de la reconnaissance confraternelle, évoluait autour des anciens ; il n’était conféré que par l’âge, un facteur qui a de profonde racine dans le communalisme. En Afrique, l’âge avancé était équivalent et l’est toujours du reste, à la possession de la sagesse et du jugement rationnel. Les anciens présidaient aux réunions et dans les règlements des disputes, mais pratiquement jamais avec un sens de “supériorité”, leur position ne conférait pas à une autorité étendue socio-politique associée au système moderne de l’État ou avec les états féodaux. (NdT: A ce sujet, la ressemblance est stupéfiante avec la structure de fonctionnement socio-politique des sociétés traditionnelles du continent des Amériques. Ceci représente une fonction universelle de la société humaine et confirme de plus en plus que la forme de gouvernance moderne de “l’État”, si elle est un avantage pour maintenir la division politique puis économique des peuples et donc de maintenir le consensus oligarchique du pouvoir, n’est pas en fait comme on veut nous le faire entendre, une “logique naturelle” de la société humaine, mais bel et bien une anomalie qui se doit d’ètre corrigée, une autre de ces “ruses de la raison” si chères au philosophe Friedrich Hegel…)

Il y avait un sens profond d’égalité parmi les membres de la communauté. Le leadership se concentrait sur les intérêts du groupe plutôt que sur l’autorité sur les membres de la communauté. Invariablement, les anciens partageaient le travail avec le reste de la communauté et recevaient la même part ou valeur du total social produit que le reste des personnes, souvent sous forme aussi de tributs et de mécanismes de redistribution (NdT: similaires aux potlaches des communautés amérindiennes du nors-ouest du continent)

La relation entre les segments de coordination de la communauté était caractérisée par l’équivalence et l’opposition et ceci avait tendance à empêcher l’émergence d’un rôle de spécialisation et donc d’une division du travail parmi les individus. Généralement, les anciens présidaient à l’administration de la justice, des disputes et de leurs arrangements ainsi que de l’organisation des activités communales, des fonctions qu’ils partageaient nécessairement avec des représentants sélectionnés de leurs communautés, dépendant de la nature spécifique de la dispute ou du problème impliqué.

De telles réunions ou assemblées n’étaient pas guidées par des lois écrites, car il n’y en avait simplement pas. Au lieu de cela, elles se fondaient sur les systèmes de croyance traditionnelle, du respect mutuel, des principes indigènes de la loi naturelle et de la justice. Les sanctions sociales existaient pour des cas variés de transgressions pour vol, sorcellerie, adultère, homicide, viol etc… Quand un individu commettait une offense à la communauté, souvent sa famille entière, ses parents et sa famille étendue souffraient avec lui et parfois pour lui/elle. Ceci était dû au fait que de telles offenses, crimes étaient vus par la communauté comme quelque chose qui amenait la honte non seulement sur l’individu contrevenant, mais encore plus parfois sur sa famille.

Solutions pour lutter contre le fléau mondial que représente le colonialisme à son apogée avec l’occident depuis le XVème siècle (2ème partie)

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Comment la résurgence indigène peut et doit inspirer l’émancipation occidentale de son joug colonialiste

 

Résistance 71

 

15 Août  2014

 

1ère partie

2ème partie

 

“Colonisation: la tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation.”

“Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur. À l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale et au relativisme moral…”

~ Aimé Césaire (1955) ~

[…]

La reconstruction des systèmes de la connaissance Onkwehonwe et de l’éthique qui en émane est la première étape pour nous réorienter à redevenir Onkwehonwe dans la pratique de nos vies. Apprendre en soi est une lutte. La méthode d’apprentissage Onkwehonwe est véritablement une méthode de transformation, elle est empirique, observationnelle et pratique. Le processus de gagner la connaissance (ce que nous appelons “l’éducation”) est une action radicale, un acte de défi contre la réalité conventionnelle. L’éducation en ce sens définit un guerrier. L’éducation et la transformation au travers de l’acquisition de la connaissance, du pouvoir et de la vision est un processus dynamique d’apprentissage et d’enseignement, le tout combiné avec un désir profond de respecter la complétion du cercle de la transformation: d’observer, d’expérimenter, de pratiquer et ensuite de passer la connaissance en devenant les tuteurs, les mentors de la génération suivante.

[…]

La logique de la réconcilaition entre les peuples colons et indigènes en tant que justice est claire: sans une restitution territoriale massive, incluant terres, transferts financiers des dividendes d’exploitation et autres formes d’assistance en compensation du mal perpétré et des injustices continuelles commises contre nos peuples, la réconciliation incarnera toujours les injustices coloniales et elle sera en elle-même une injustice supplémentaire. La quasi-ignorance par les colons des faits réels concernant la relation de leurs peuples avec Onkwehonwe et leur déni volontaire de la réalité historique distrait de toute possibilité d’une discussion intelligente pour une véritable réconciliation….

Ainsi en considérant le long terme du problème et les faits bien réels, ce qui est appelé par la société coloniale le “problème indien” devient une question de lutte pour le vrai et le faux, pour la justice dans sa forme la plus basique. Quelque chose a été volé, des mensonges ont été dits et rien n’a jamais été corrigé. Voici ce qui est à mon sens le cœur véritable du problème…

Nous devons penser à la restitution (des terres ancestrales) comme la première étape pour une justice réelle et une société morale hors de ce racisme immoral qui est le cœur même de la fondation de toutes ces nations coloniales. Ce qui a été volé doit être rendu, des reconnaissances et des excuses doivent être faites pour les crimes qui ont été commis, crimes qui ont donné aux colons, aux vieilles familles coloniales ainsi qu’aux immigrants plus récents, la facilité d’être des citoyens privilégiés de ces pays coloniaux.

Quand nous disons aux colons “Rendez”, demandons-nous à ce qu’ils abandonnent le pays et s’en aillent ? Bien sûr que non. L’irrédentisme n’a jamais été la vision de nos peuples. Quand nous disons “Rendez ce qui a été volé”, nous demandons aux colons de montrer du respect pour ce que nous partageons, la terre et ses ressources et de rendre les choses meilleures en nous offrant la dignité et la liberté qui nous sont dûes et de nous rendre notre pouvoir (politique et social) et suffisamment de terres pour que nous puissions être auto-suffisants.

La restitution est une purification.

Note du traducteur: Taiaiake Alfred analyse ensuite le contexte de la lutte pour la reconnaissance historique et la possibilité d’une véritable réconciliation entre colons et Onkwehonwe. Il énonce ici un concept qui rejoint tout à fait le notre et le pourquoi nous nous sentons tant en adéquation avec l’analyse et solutions apportées. Voici ce qu’il nous dit:

L’autre aspect du problème est méthodologique: La restitution et la réconcilation ne peuvent être parachevées que par la polémique et la réalisation d’un conflit constructif avec l’état et la société coloniale au travers de la résurgence indigène et la démonstration du pouvoir d’Onkwehonwe dans les sphères politique et sociale. Il est impossible à la fois de transformer la société coloniale de l’intérieur de ses institutions ou de parvenir à la justice et à la coexistence pacifique sans transformer fondamentalement les institutions de la société coloniale elle-même. Plus simplement, les entreprises impérialistes qui opèrent sous le déguisement d’états-nation démocratiques libéraux sont par fabrication et culturellement, incapables de relations justes et pacifiques avec Onkwehonwe. Un changement ne pourra se faire que lorsque les colons seront forcés de reconnaître qui ils sont, ce qu’ils ont fait et ce dont ils ont hérité ; alors seulement ils ne pourront plus fonctionner comme des coloniaux et commenceront à s’engager avec les autres gens sur un plan respectueux et humaniste.”

[…]

La résurgence Indigène

“Nous avons considéré au préalable la force de caractère et la clarté comme éléments essentiels pour la régénération de nous-même individuellement et collectivement en tant que peuples et pour la résurrection d’un véritable mouvement de justice autochtone qui soit efficace. Maintenant nous devons nous tourner vers un autre élément tout aussi essentiel: la motivation dans l’engagement. Qu’est-ce que cette qualité ? Force intérieure, persévérance, tenacité et volonté indomptable, sont des traits de caractère de gens et de groupes qui ont eu du succès à se transformer eux-mêmes, leur environnement et leurs adversaires. Ceci reflète une très forte motivation pour la lutte pour la vérité, qui est en fait la colonne vertébrale de tout mouvement pour un changement que ce soit à un niverau personnel ou sociétal. Onkwehonwe a déjà démontré une incroyable tenacité et un immense courage simplement en survivant aux vicieux assauts constants subis de la part des forces coloniales sur leur diginité et l’idée même de leur existence ces 500 dernières années…

Ainsi nous devons faire très attention, car en l’absence d’une décolonisation mentale et spirituelle, tout effort de théoriser ou de mettre en place un modèle relationnel “nouveau” entre Onkwehonwe et les colons, est contre-productif aux buts de justice et de succès à long terme pour cette relation de coexistence pacifique entre nos peuples. Il est devenu tout aussi évident dans les processus (supposés) de décolonisation qui se sont produits dans les pays coloniaux, qui ne sont en fait que des fantasmes de l’imagination pour la libération obscursissant les dures réalités d’un colonialisme persistant, que des changements structurels négociés dans un context culturel de colonisation ne fera que retrancher les fondations politiques et sociales de l’injustice, ceci menant à des réformes qui ne sont que de prétendues modifications de structures pré-existantes de domination.

[…]

Note du traducteur: Suit ici un entretetien entre Alfred et Joan et Stewart Philip de la nation Okanagan, leaders de l’union des chefs indiens de Colombie Britannique (UBCIC), au sujet de la “souveraineté” et de la mentalité du “guerrier” autochtone.

A la question “Qu’est-ce que pour vous être un guerrier ?” Joan Philip répond: “Il y a quatre confiances majeures du guerrier: protéger la terre, protéger le peuple, protéger la spiritualité et protéger la culture, ce qui inclut la langue. Pour nous, être un guerrier, un leader, signifie être capable de protéger ces traits sacrés. C’est ce qui fut passé par les anciens au fil des âges.

Une autre question est posée: “Pensez-vous que la solution à nos problèmes indigènes passe par une lutte mondiale pour la justice économique ?” Joan Philip répond: “Absolument, c’est pourquoi nous, peuples indigènes (d’Amérique du Nord), devons développer des relations avec les peuples du tiers monde. Quand j’ai été au Chiapas (Mexique), je me suis rendu compte que la loi mexicaine sur l’interdiction faite aux Indiens de posséder la propriété communale de la terre, était la même que celle qu’ils essaient de faire passer ici même… et ce afin de pouvoir ouvrir la terre à la vente, la revente et sa distribution à des entités privées.

Stewart Philip: “Nous avons besoin d’une véritable révolution de la base dans ce pays (le Canada), nous avons besoin d’un activisme de défense efficace.

[…]

Toute action politique et économique est un instrument au bout du compte, de la liberté et du bonheur qu’on trouve dans la liberté. Les sources de la liberté sont les attitudes et les actions. Je veux dire ici, des actions d’un certain type, des actions qui restaurent l’altruisme et l’unité de l’être, qui sont au cœur même de la vie culturelle indigène, qui rejettent les définitions matérialistes et individualistes de la liberté et du bonheur et qui créent une communauté en intégrant les vies individuelles dans les identités et expériences partagées des existences collectives.

[…]

Le lien entre la spiritualité et l’action politique pleine et efficace n’a été qu’ignoré dans la politique indigène contemporaine. Le jeu politique est essentiellement une compétition matérielle pour le pouvoir définis en termes d’argent et d’influence au sein du système colonial.

[…]

Note du traducteur: Alfred pose ensuite quatre questions qui se doivent d’être posées afin de provoquer un réel désir de changement chez les gens. Il s’adresse aux autochtones, mais il est important de noter ici à quel point ceci pourrait également s’appliquer aux peuples colonisateurs, simplement parce que pour la très vaste majorité des gens, la contamination idéologique coloniale est de mise et nous sommes également sous une influence néfaste pour ne pas dire toxique. Voici ces quatre questions:

  • Comment convaincre les gens du besoin de la lutte comme voie de sortie de l’aliénation, de la douleur et de l’inconfort qui définissent tant de vies ?
  • Comment faire pour que les gens agissent en fonction de leur connaissance et croyances ?
  • Comment penser efficacement les mouvements qui ont déjà commencé de façon à avoir de bonnes idées et des objectifs clairs, concis et parfaitement réalisables ?
  • Comment faisons-nous pour faire travailler ces gens ensemble et avec tous les autres de nos nations ?

NdT: Alfred tente ensuite d’y répondre… Ceci pourrait également s’appliquer aux peuples occidentaux endoctrinés. De fait, nous devons essentiellement nous poser les mêmes questions et emprunter les mêmes voies de solutionnement, c’est pour cela que nous disons haut et fort que notre intérêt commun pour sortir de l’impérialisme et du colonialisme qui empoisonnent bien plus de 95% des peuples de notre planète depuis le XVème siècle, se trouvent avec celui des peuples autochtones des Amériques et d’ailleurs et que notre alliance de raison historiquement programmée, amènera non seulement la chute de tous les “mauvais gouvernements” pyramidaux totalitaires, mais sera le terreau d’une ère politique et sociale nouvelle sur la Terre-Mère où règneront solidarité, égalité, justice sociale et le partage d’un bonheur émancipatoire et rédempteur.

“Ce qui est le plus crucial et immédiat est de focaliser sur la redéfinition de l’identité et la réorientation des vues sur le monde, sur le comment nous pouvons procéder au changement de nos identités personnelles et collectives, de générer de nouvelles idées sur nous-mêmes (sur ce que nous faisons et en quoi nous devrions croire) et la protection de nos nouvelles identités contre les inévitables chocs en retour et contre-attaques qui viendront immanquablement de l’État (la question du quand et comment combattre)…

[…]

Nous ne pouvons pas espérer établir quelque changement que ce soit au travers des actes de révolte violents dirigés contre l’État. Un concept de révolution fondé sur l’action contre l’état n’a eu pour résultat que le remplacement d’un ordre répressif et oppresseur ou d’une othodoxie par des autres de même nature. Nous avons besoin d’un agenda proactif et non pas réactif pour un changement effectif. Le politologue français Gérard Chaliand, qui vécut et écrivit magnifiquement au sujet des mouvements révolutionnaires post-seconde guerre mondiale dans le monde et a superbement résumé le véritable but révolutionnaire comme étant de: “défier les mythologies de l’état-nation, du culte du travail, de la soumission à l’autorité, de l’imposture des groupes ou partis qui clâment posséder la vérité, bref, passer au tamis très attentivement toutes les croyances établies à la recherche du mensonge se tenant à la racine de beaucoup des servitudes consenties.

Le véritable esprit de la révolte n’est pas la motivation d’écraser ou de renverser des structures coloniales et d’amener des structures de remplacement, mais est une invocation de l’esprit de liberté, une poussée pour se détacher physiquement et mentalement de l’état réactif d’être asservi par le danger et la peur et de commencer à agir sur la vision et l’intelligence de générer une nouvelle identité et ensemble, de relations qui transcandent les assertions culturelles et les impératifs politiques de l’empire et de la sorte d’être LIBRE.

La réponse à la question de savoir comment motiver les gens à opérer le changement dans leurs propres vies et dans nos existences collectives est celle-ci:
Les gens seront motivés à faire des changements quand ils commenceront à réaliser qu’ils ne deviendront libres et émancipés des sources de leurs maux et de leur mécontentement qu’au travers de la lutte anti-colonialiste. La clef de l’affaire est de repositionner la révolution comme un défi constant à la condescendance crasse impérialiste et ses abus spécifiques et ce afin de forcer l’impérialisme à cesser de contrôler la vie des gens, prouvant ainsi que l’empire peut être effectivement vaincu en tant que système à part entière. Nous devons retirer impérialisme et colonialisme de l’espace où nous habitons et transformer ces espaces en quelque chose d’autre que ce pour quoi ils ont été conçus au sein de l’empire. Essentiellement, la rébellion en ces termes recrée la liberté et vise à mettre fin à l’humiliation d’identités vivantes qui ne furent créées que pour servir les autres.

Il est impossible de renverser les schémas militaires et politiques du pouvoir établi existant dans la société actuelle sans une transformation spirtituelle qui brisera le cycle de cette violence qui résulte inévitablement des défis violents contre le pouvoir d’état. Si le but est d’annihiler le pouvoir de l’oppresseur dans son entièreté, quelque défi que ce soit sera voué à l’échec ; si nous cherchons au contraire à initier une autre forme de défi, comme régénérer nos existences propres devant la fausse assertion d’autorité, de légitimité et de souveraineté de l’oppresseur, nous ne pourrons pas échouer et nous forcerons alors l’état à se transformer lui-même.

[…]

Le mouvement révolutionnaire et d’opposition au pouvoir d’état ainsi que l’action pour la défense de la vérité, sont au cœur même de la lutte anti-impérialiste et anti-coloniale.

Ainsi la lutte est le signal d’un peuple, d’une nation opprimée que son cœur bat toujours dans une situation coloniale. L’action, est le signe de vie des peuples dont l’existence est officiellement niée. Le manque de résurgence indigène en opposition à l’état est un indicateur de la soumission à la supposition coloniale de notre défaite. Dans une situation coloniale conçue et régulée par des forces d’oblitération et de consommation, nous devons nous battre pour ce qui nous est précieux ou ce sera volé et utilisé au bénéfice et au plaisir de quelqu’un d’autre. Luttons, ne parlons plus. Parler avec les forces du pouvoir est inutile si cela est divorcé de sources de force politique, économique et spirituelle organisées et coordonnées pour affecter directement le pouvoir colonial. La culture est une arme puissante quand elle rentre dans un cadre de lutte et est organisée comme une force au sein d’une politique de résistance et de défiance.

[…]

De l’investigation philosophique à la considération pratique d’une formule tactique, la ligne est claire: L’autorité coule de la légitimité fondée sur le respect exprimé dans la déférence. Pour déstabiliser l’autorité, la contre-formule est de délégitimiser le système par le disrespect, le mépris et la moquerie. La pierre angulaire de la survie d’un régime est la légitimité et la déférence qu’elles promeuvent parmi ces gens qui sont sujets aux ordres du régime. Délégitimiser le régime est l’action politique la plus fondamentalement radicale qui puisse être effectuée. =[]=

Note des Traducteurs: Notons au passage que tout ce qui est dit dans la dernière partie ci-dessus peut directement s’appliquer à nous, les peuples colonisés de l’intérieur, car pour que l’oligarchie puisse avoir le succès qu’elle a eu ces derniers siècles pour opprimer le monde, il a fallu qu’elle obtienne la validation de son modèle de domination en dominant elle-même ses propres populations, c’est à dire nous en première instance. Elle y est parvenue en imposant uene hégémonie culturelle coloniale et colonialiste chez les sujets en amont comme en aval de la doctrine et de ses croyances sociologiques profondément racistes et anti-sociales. Le cadre de réflexion-action proposé ici par le professeur Taiaiake Alfred peut-être adapté et utilisé par nous, les peuples occidentaux phagocytés par l’idéologie dominante suprémaciste, qui ne peut pas asservir les autres sans asservir d’abord ses sujets.

C’est en cela que nous sommes tous des colonisés et que le combat des peuples indigènes des Amériques, d’Australie, des Etats-Unis, de Nouvelle-Zélande et de Palestine est le notre, bien plus qu’on ne le croît. Si les détails varient, le cadre arrogant, méprisant et oppresseur est le même.

Nous ne le répèterons jamais assez: L’avenir de l’humanité passe par l’alliance de raison des peuples colonisés et colonisateurs émancipés, se tenant côte à côte, libres et passionnés pour vivre ensemble au sein d’un nouveau paradigme politico-social.

 

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Bibliographie:

– “Wasáse, Indigenous pathways of action and freddom”. Alfred. T, 2005, 2009, second edition

– “Heeding the voices of our ancestors”, Alfred T., 1998

– “Peace, Power, Righteousness, an Indigenous Manifesto”, Alfred T., 2009, second edition (extraits en français: https://resistance71.wordpress.com/2013/05/29/resistance-politique-venir-a-terme-avec-notre-culture-colonialiste-ou-la-transcendance-liberatrice-1ere-partie/

 

Traduction du professeur Taiaiake Alfred en français sur Résistance 71:

https://resistance71.wordpress.com/taiaiake-alfred-en-francais/