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Révolution sociale espagnole 1936-1939: Les persécutions politiques dans l’Espagne républicaine (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 23 juillet 2019 by Résistance 71

 

Persécution politique dans l’Espagne républicaine

 

Emma Goldman

 

“Freedom, Spain & the World”

1937

 

Lors de mon premier séjour en Espagne en septembre 1936, rien ne m’a autant surpris que la liberté politique visible partout. Certes, elle ne s’étendait pas aux fascistes, mais, à part ces ennemis déclarés de la révolution et de l’émancipation des travailleurs, tout le monde au sein du front anti-fasciste jouissait d’une liberté politique qui n’avait jamais existé dans aucune soi-disant démocratie européenne. Le parti qui en a fait le meilleur usage était le PSUC [Parti socialiste unifié de Catalogne], le parti stalinien. Leur radio et leurs hauts-parleurs remplissaient l’air. Ils exhibaient quotidiennement aux yeux de tous leurs défilés en formation militaire et leurs drapeaux flottant au vent. Ils semblaient prendre un malin plaisir à défiler devant les bâtiments du Comité Régional comme si ils voulaient démontrer à la CNT-FAI leur détermination à lui porter le coup fatal lorsqu’ils auraient obtenu les pleins pouvoirs. C’était l’évidence pour tous les délégués étrangers et les camarades venus soutenir la lutte anti-fasciste. Ce ne l’était pas pour nos camarades espagnols. Ils prenaient à la légère les provocations communistes. Ils affirmaient que tout ce cirque n’influerait pas la lutte révolutionnaire, et qu’ils avaient des choses plus importantes à faire que de perdre leur temps pour des exhibitions sans intérêt. Il m’avait semblé alors que les camarades espagnols n’avait que peu de compréhension de la psychologie des masses qui a besoin de drapeaux, de discours, de musique et de manifestations. Alors que la CNT-FAI, à l’époque, était concentrée sur des tâches plus constructives et combattait sur différents fronts, ses alliés communistes préparaient les lendemains qui chantent. Ils ont démontré depuis ce quelles étaient leurs intentions.

Durant mon séjour de trois mois, j’ai visité beaucoup de lieux de propriétés et usines collectivisées, des maternités et des hôpitaux à Barcelone, et, enfin et surtout la prison « Modelo ». C’est un endroit qui a hébergé quelques uns des révolutionnaires et anarchistes les plus distingués de Catalogne. Nos camarades héroïques Durruti, Ascaso, Garcia Oliver et tant d’autres, ont été les voisins de cellule de Companys,[1] le nouveau président de la Generalitat. J’ai visité cette institution en présence d’un camarade,35 un médecin spécialisé en psychologie criminelle. Le directeur m’a laissé libre accès à tous les secteurs de la prison et le droit de parler avec tous les fascistes sans la présence des gardes. Il y avait des officiers et des prêtres parmi les admirateurs de Franco. Ils m’ont assuré d’une seule voix du traitement juste et humain dont ils bénéficiaient de la part du personnel pénitentiaire, dont la plupart était membre de la CNT-FAI.

J’étais loin de penser à l’éventualité que les fascistes seraient bientôt remplacés par de révolutionnaires et anarchistes. Au contraire, l’apogée de la révolution à l’automne 1936 laissait percevoir l’espoir que la salissure que représente la prison serait effacée lorsque Franco et ses hordes seraient vaincus.

La nouvelle du meurtre odieux du plus doux des anarchistes, Camillo Berneri et de son colocataire, Barbieri, fut suivi par des arrestations, des mutilations et des assassinats de masse. Cela semblait trop démesuré, le changement de la situation politique trop incroyable pour y croire. J’ai décidé de retourner en Espagne pour voir de mes propres yeux jusqu’à quel point la liberté nouvellement acquise du peuple espagnol avait été annihilée par les hommes de mains de Staline.

Je suis revenue le 16 septembre de cette année. Je me suis rendue directement à Valence et j’ai découvert là que 1 500 membres de la CNT, des camarades de la FAI et des Jeunesses Libertaires, des centaines de membres du POUM et même des Brigades Internationales, emplissaient les prisons. Durant mon court séjour ici, j’ai retourné chaque pierre pour obtenir la permission de rendre visite à quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels Gustel Dorster que j’avais connu en Allemagne alors qu’il militait principalement dans le mouvement anarcho-syndicaliste avant que Hitler n’accède au pouvoir. J’avais obtenu l’assurance que l’on me le permettrait, mais au dernier moment, avant mon départ pour Barcelone, on m’informa que les étrangers n’étaient pas admis dans la prison. J’ai découvert plus tard la même situation dans chaque ville et village où je me suis rendue. Des milliers de camarades et de révolutionnaires intègres emplissaient les prisons du régime stalinienne de Negrin-Prieto.

Lorsque je suis revenue à Barcelone, au début octobre, j’ai immédiatement cherché à voir nos camarades à la prison Modelo. Après de nombreuses difficultés, le camarade Augustin Souchy a réussi à obtenir la permission d’avoir un entretien avec quelques camarades allemands. A mon arrivée à la prison, j’ai retrouvé, à ma grande surprise, le même directeur encore en fonction. Il m’a reconnu aussi et m’a, à nouveau, donné libre accès. Je n’ai pas eu à parler avec les camarades à travers les horribles barreaux. J’étais dans la grande salle où ils se rassemblent, entourée de camarades allemands, italiens, bulgares, russes et espagnols, essayant tous de parler en même temps et de me raconter leurs conditions de détention. J’ai découvert que les accusations portées contre eux n’auraient tenu devant aucun tribunal, même sous le capitalisme, et qu’on leur avait préféré celle stupide de « trotskisme ».

Ces hommes de toutes les régions du globe qui avaient afflué en Espagne, souvent en faisant la manche en chemin, pour aider la révolution espagnole, rejoindre les rangs des anti-fascistes et risquer leur vie dans la lutte contre Franco, étaient maintenant détenus prisonniers. D’autres avaient été arrêtés en pleine rue et avaient disparu sans laisser de traces. Parmi eux, Rein,[2] le fils du menchevique russe internationalement connu, Abramovich.

La victime la plus récente était Kurt Landau un ancien membre du Comité Directeur du Parti Communiste Australien, et lors de son arrestation, du Comité Directeur du POUM.[3] Toutes les tentatives pour le retrouver avaient été vaines. Suite à la disparition de Andrés Nin 38 du POUM et de nombreux autres, il est raisonnable de penser que Kurt Landau a connu le même sort.

Mais revenons à la prison Modelo. Il est impossible de donner tous les noms parce qu’ils sont trop nombreux à être incarcérés ici. Le plus extraordinaire est un camarade qui, en charge de hautes responsabilités avant les événements de mai, avaient remis des millions de pesetas, trouvés dans des églises et des palaces à la Generalitat. Il est détenu sous l’accusation absurde, d’avoir détourné 100 000 pesetas.

Le camarade Helmut Klaus, un membre de la CNT-FAI. Il a été arrêté le 2 juillet. Aucune accusation n’a été prononcée contre lui à ce jour et il n’a pas comparu devant un juge. Il était membre de la FAUD en Allemagne (une organisation anarcho-syndicaliste). Après avoir été arrêté plusieurs fois, il a émigré en Yougoslavie à l’été 1933. Il en a été expulsé en février 1937 à cause de ses activités anti-fascistes et est venu en Espagne en mars. Il a rejoint le service frontalier de la FAI, dans le bataillon « De la Costa ». Après sa dissolution, en juin, il a été démobilisé et est entré au service de la coopérative agricole de San Andres. A la demande de son groupe, il a entrepris plus tard la réorganisation de la coopérative de confection du Comité des Immigrés. L’accusation de la Tchéka, selon laquelle il aurait désarmé un officier alors qu’il était en service sur la frontière à Figueras est sans aucun fondement.

Le camarade Albert Kille. Il a été arrêté le 7 septembre. On ne lui a donné aucune raison. En Allemagne, il était membre du Parti Communiste. Il a émigré en Autriche en 1933. Après les événements de février, il s’est enfui à Prague puis retourna plus tard en Autriche d’où il fut expulsé et partit pour la France. Là, il rejoignit un groupe d’allemands anarcho-syndicalistes. En août 1936, il arriva en Espagne où il fut immédiatement dirigé vers le front. Il fut blessé une fois. Il a appartenu à la colonne Durruti jusqu’au moment de sa militarisation. En juin, il a été démobilisé.

J’ai aussi visité la section du POUM. Beaucoup de prisonniers sont espagnols mais il y a aussi un grand nombre d’étrangers, italiens, français, russes et allemands. Deux membres du POUM m’ont approchée personnellement. Ils ont peu parlé de leurs souffrances personnelles mais m’ont demandé de délivrer un message pour leur femme à Paris. C’était Nicolas Sundelwitch – le fils du célèbre menchevique qui avait passé la plus grande partie de sa vie en Sibérie. Nicolas Sundelwitch ne m’a certainement pas donné l’impression d’être coupable des accusations sérieuses portée contre lui, notamment d’avoir « communiqué des informations aux fascistes », entre autres. Il faut un esprit communiste pervers pour emprisonner un homme parce qu’il a fuit illégalement la Russie en 1922.

Richard Tietz a été arrêté alors qu’il sortait du Consulat d’Argentine à Barcelone où il s’était rendu après l’arrestation de sa femme. Lorsqu’il a demandé le motif de son arrestation, le commissaire lui a nonchalamment répondu « Je la considère justifiée ». C’est évidemment suffisant pour garder Richard Tietz en prison depuis juillet.

Pour autant que les conditions carcérales puissent être humaines, la prison Modelo est certainement supérieure à celles de la Tchéka introduites en Espagne par les staliniens d’après les meilleurs modèles en Union Soviétique. La prison Modelo conserve encore ses privilèges politiques traditionnels tels que le droit des détenus de se rassembler librement, d’organiser leurs comités pour les représenter auprès du directeur, de recevoir des colis,du tabac, etc., en plus des maigres rations de la prison. Ils peuvent aussi écrire et recevoir des lettres. En outre, les prisonniers éditent des petits journaux et bulletins qu’ils peuvent distribuer dans les couloirs où ils s’assemblent. J’en ai vu dans les deux sections que j’ai visité, ainsi que des affiches et photos des héros de chaque partie. Le POUM avait même un joli dessin de Andres Nin[4] et une photo de Rosa Luxembourg, alors que la section anarchiste avait Ascaso et Durruti sur les murs.

La cellule de Durruti qu’il a occupé jusqu’à sa libération après les élections de 1936 était des plus intéressantes. Elle a été laissée en l’état depuis qu’il en a été le locataire involontaire. Plusieurs grandes affiches de notre courageux camarade la rendent très vivante. Le plus étrange, cependant, est qu’elle est située dans la section fasciste de la prison. En réponse à ma question sur ce point, le garde m’a répondu que c’était comme « exemple de l’esprit vivant de I’esprit de Durruti qui détruira le fascisme ». Je voulais photographier la cellule mais il fallait l’accord du ministère de la justice. J’ai abandonné l’idée. Je n’ai jamais demandé aucune faveur au ministère de la justice et je demanderai encore moins quoi que ce soit au gouvernement contre-révolutionnaire, la Tchéka espagnole.

Ma visite suivante fut pour la prison des femmes, que j’ai trouvé mieux tenue et plus gaie que celle du Modelo. Seules, six prisonnières politiques s’y trouvaient à ce moment. Parmi elles, Katia Landau, la femme de Kurt Landau,qui avait été arrêtée quelques mois avant lui. Elle ressemblait aux révolutionnaires russes d’antan, entièrement dévouée à ses idées. J’étais déjà au courant de la disparition de son mari et de sa possible mort mais je n’ai pas eu le cœur d’aborder le sujet avec elle. C’était en octobre. En novembre, j’ai été informée par quelques-uns de ses camarades à Paris que Mrs. Landau avait commencé une grève de la faim le 11 novembre. Je viens juste de recevoir un mot selon lequel Katia Landau a été libérée suite à deux grèves de la faim.[5]

Quelques jours avant mon départ d’Espagne, j’ai été informée par les autorités que l’affreuse vieille Bastille, Montjuich, allait être utilisée à nouveau pour loger des prisonniers politiques. L’infâme Montjuich, dont chaque pierre pourrait raconter l’histoire de l’inhumanité de l’homme envers l’homme, celle des milliers de prisonniers conduits à la mort, rendus fous ou poussés au suicide par les méthodes de tortures les plus barbares. Montjuich, où en 1897, l’Inquisition espagnole avait été réintroduite par Canovas del Castillo, alors premier ministre d’Espagne. Ce fut sous ses ordres que 300 ouvriers, parmi lesquels d’éminents anarchistes, ont été gardé pendant des mois dans des cellules humides et sales, régulièrement torturés et privés d’assistance juridique. Ce fut à Montjuich que Francisco Ferrer fut assassiné par le gouvernement espagnol et l’Église catholique. L’année dernière, j’ai visité cette forteresse terrifiante. Il n’y avait alors aucun prisonnier. Les cellules étaient vides. Nous sommes descendus dans les profondeurs sombres avec des torches éclairant notre chemin. Il me semblait entendre les cris d’agonie des milliers de victimes qui avaient poussé leur dernier souffle dans cet épouvantable trou. Ce fut un soulagement que de retrouver la lumière du jour.

L’histoire ne fait que se répéter, après tout. Montjuich remplit à nouveau son effroyable rôle. La prison est surpeuplée d’ardent révolutionnaires qui ont été parmi les premiers à se précipiter sur les différents fronts. Les miliciens de la colonne Durruti, offrant librement leur force et leur vie, mais pas disposés à être transformés en automates militaires ; des membres des Brigades Internationales venus en Espagne de tous les pays pour combattre le fascisme, seulement pour découvrir les différences flagrantes entre eux, leurs officiers et les commissaires politiques, ainsi que le gaspillage criminelle de vies humaines du à l’ignorance du domaine militaire et au nom des objectifs et de la gloire du parti. Ceux-ci, et d’autres encore, sont de plus en plus emprisonnés dans la forteresse de Montjuich.

Depuis la boucherie mondiale et l’horreur perpétuelle sous les dictatures, rouges et brunes, la sensibilité humaine a été atrophiée ; mais il doit bien en exister quelques-uns qui ont encore le sens de la justice. Certes, Anatole France, George Brandes et tant autres grands esprits, dont les protestations ont sauvé vingt-deux victimes de l’état soviétique en 1922, ne sont plus parmi nous. Mais il y a encore les Gide, Silone, Aldous Huxley, Havelock Ellis, John Cowper Powys, Rebecca West, Ethel Mannin et d’autres, qui protesteraient certainement si ils avaient connaissance des persécutions politiques systématiques sous le régime communiste de Negrin et Prieto.

Je ne peux rester silencieuse d’aucune façon face à de telles persécutions politiques barbares. Par justice envers les milliers de camarades en prison que j’ai laissé derrière moi, je dois et vais dire ce que je pense.

[1] Luis Company a été emprisonné de 1934 à 1936 pour avoir été à la tête de la rébellion séparatiste catalane contre le gouvernement madrilène de droite.

[2] Il s’agit ici de Marc Rein, un correspondant à l’époque d’un journal social-démocrate suédois, arrêté au début d’avril 1937. Rafail A. Abramovich, une figure éminente des exilés mencheviques après la consolidation du pouvoir par les bolcheviques en Russie, écrivant encore et toujours en contact avec les clandestins anti-bolcheviques russes, fut une des cibles principales des purges staliniennes lors des procès des années 1930.

[3] Kurt Landau (1905- 1937?) était devenu un dirigeant de la gauche allemande pro-trotskiste opposée aux communistes, en 1923 et secrétaire de la vague organisation internationale rassemblant cette tendance. En 1931, il avait formé son propre groupe politique avant que de fuir le régime nazi deux ans plus tard. Il était arrivé en Espagne en novembre 1936 pour aider le POUM – bien que apparemment il n’était pas membre du Comité Directeur, comme le suggère ici Goldman. Néanmoins, les agents soviétiques et les communistes en général le décrivaient comme un acteur majeur de la « conspiration internationale trotskiste-fasciste ». Il a été enlevé le 23 septembre 1937 et assassiné par la suite par la police stalinienne. Pour plus de détails, voir le récit de sa femme Katia Landau, « I.e Stalinisme : Bourreau de la révolution espagnole, 1937- 1938 » Spartacus (Paris), n°40 (Mai 1971).

[4] Andrés Nin (1892- 1937) fut d’abord un dirigeant de la CNT qu’il représentait lors du congrès fondateur du Komintern en Russie. Après son adhésion au communisme, il forma avec d’autres le Parti Communiste Espagnol et fut le secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge. A ce poste, il se rangea du côté de Trotski contre Staline et retourna en Espagne en 1931 pour organiser la gauche communiste d’opposition. En 1935, son groupe fusionna avec un autre pour former le POUM, avec Nin comme l’un des deux principaux dirigeants. Arrêté le 16 juin 1937, avec d’autres dirigeants du POUM dans une tentative communiste pour briser le parti en prouvant sa « responsabilité » dans les événements de mai et, pire encore, son rôle comme agent de la Gestapo, Nin fut exécuté le 20 juin 1937. Étant donné ses nombreux contacts à travers le monde et son prestige, sa disparition et le crime stalinien causèrent un scandale international.

[5] En fait, la libération que Goldman mentionne ici n’a duré qu’une semaine. Elle fut arrêtée et emprisonnée de nouveau avant d’être expulsée d’Espagne.

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Lectures complémentaires:

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Manifeste pour la Société des Sociétés

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Un monde sans argent: le communisme

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Espagne 1937: Quand le fascisme rouge s’allie au fascisme brun pour éliminer la révolution sociale…

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Cette excellente analyse de Berthier montre que toute alliance du peuple en phase émancipatrice avec quelque instance étatique que ce soit est non seulement une erreur, mais un suicide politique à très court terme. C’est le tsunami de la révolution sociale qui aura raison de tous les fascismes, de toutes les inégalités, du terrorisme d’état et de tous les privilèges et non pas la « victoire » sur le totalitarisme qui amènera la révolution sociale. Les zapatistes du Chiapas tiennent depuis plus de 20 ans parce qu’ils l’ont compris, les Kurdes du Rojava sont en train de commettre la même erreur, certes dans un contexte différent, que les anarchistes espagnols. Des leçons à toujours garder présent à l’esprit…

~ Résistance 71 ~

 

Mai 1937: La contre-révolution stalinienne à Barcelone

 

René Berthier

 

source: http://1libertaire.free.fr/RBerthier12.html

lu sur ainfos :

 » Les événements de mai 1937 à Barcelone sont exemplaires à plus d’un titre. Ils se réduisent à une idée principale : comment le stalinisme a utilisé l’antifascisme pour liquider la révolution sociale. Pour réaliser cet objectif, il était indispensable de liquider le mouvement anarcho-syndicaliste. Mais à ce moment-là, ce mouvement, qui avait impulsé un vaste mouvement de collectivisations dans l’industrie, les transports, l’agriculture, était trop puissant, trop populaire pour être attaqué de front. Il fallait commencer par l’isoler en s’en prenant au POUM, petit parti marxiste mais qui était sur des positions révolutionnaires, dans lequel se trouvaient quelques trotskistes (1).

L’occasion était trop belle.

En Allemagne, Staline avait fait le lit du nazisme en sacrifiant le parti communiste allemand pour liquider la social-démocratie. Tout mouvement se réclamant de la classe ouvrière non contrôlé par Moscou devait être liquidé. Staline menait une campagne contre les  » hitléro-trotskistes  » ; le POUM fut donc dans la ligne de mire des communistes espagnols, qui exigeaient de façon lancinante sa dissolution.

Ils firent en sorte d’éliminer Andrès Nin du gouvernement de la généralité de Catalogne, le 13 décembre 1936, avec sinon la complicité, du moins l’accord de la direction de la CNT, qui ne sembla pas se rendre compte que cela, ajouté à d’innombrables autres manœuvres, contribuait à isoler la Confédération chaque fois un peu plus et à la rendre plus vulnérable face au stalinisme. Les staliniens avaient déjà réussi à éliminer les militants du POUM de toute responsabilité dans l’UGT : or celle-ci était, avant sa prise en main par les staliniens, un allié naturel de la CNT… à condition qu’il y eût dedans des éléments suffisamment radicaux pour favoriser cette alliance. Ainsi, lorsque la CNT obtint que les deux partis marxistes se retirent de la généralité en laissant la place à la seule UGT, c’est en fait le parti communiste qu’elle avait face à elle. L’UGT, que les communistes contrôlaient, était littéralement devenue l’organisation de la petite bourgeoise et du patronat (2).

Les événements de mai 37 sont donc exemplaires de l’incompréhension de la direction confédérale à saisir les rapports de forces, à comprendre la nature réelle du stalinisme et son rôle contre-révolutionnaire, alors que la masse des travailleurs soutenait la CNT.

Communisme espagnol ?

Les communistes espagnols représentaient peu de chose avant la guerre civile, et ne purent se développer qu’en attirant à eux la paysannerie aisée opposée à la collectivisation, la petite bourgeoise, beaucoup de fonctionnaires de police, des militaires. L’épine dorsale du mouvement communiste espagnol, soutenu par Moscou, offrait son expérience organisationnelle à des couches sociales dont les intérêts coïncidaient, à ce moment-là, avec les intérêts de la politique internationale de Staline. Ce dernier ne pouvait accepter l’idée d’une révolution prolétarienne se développant en dehors de son contrôle et sur des bases radicalement différentes de la révolution russe. En participant au gouvernement et en pratiquant le noyautage des instances de pouvoir, les communistes acquirent donc une puissance hors de proportion avec leur base sociale. Les communistes, soutenus par la petite bourgeoise nationaliste catalane, s’exprimaient ouvertement contre les collectivisations ce qui est un paradoxe curieux, sachant qu’en Russie ils avaient imposé la collectivisation forcée de l’agriculture avec la violence la plus inouïe, faisant des millions de morts…

En octobre 1936, un communiste est nommé ministre du ravitaillement, poste précédemment tenu par un anarchiste. Les comités ouvriers de ravitaillement, mis en place par les anarchistes et qui fonctionnaient efficacement, sont dissous. La distribution de l’alimentation, assurée par le système de la vente directe des produits organisés par les comités des syndicats, est remise au commerce privé. Les prix augmentent, provoquant la pénurie. Le mécontentement de la population monte, mais les communistes accusent les anarchistes. Les forces de police -garde civile et gardes d’assaut- avaient été dissoutes et remplacées par des « patrouilles de contrôle ». Mais la police sera rapidement reconstituée, contrôlée par les staliniens. Le même processus s’était passé, le 10 octobre 1936, avec la militarisation des milices, dont les communistes étaient de chauds partisans.

La Batalla du 1er mai 1937 décrit la composition sociale et le mode de recrutement de la police contrôlée par les communistes :  » ils ont concentré en Catalogne une partie de la formidable armée de carabiniers, qui avait été créée dans des buts contre-révolutionnaires, en la recrutant parmi les éléments du parti communiste dépourvus d’éducation politique, parmi les ouvriers n’appartenant à aucune idéologie, et même parmi les petits-bourgeois déclassés, ayant perdu toute confiance dans le rétablissement de leur position… »

Une offensive est lancée contre la liberté d’expression.

La censure devient de plus en plus importante, y compris la censure politique. Un meeting CNT-POUM est interdit le 26 février 1937 à Tarragona. Le 26 mars 1937, les libertaires s’opposent à un décret qui dissout les patrouilles de contrôle, qui interdit le port d’armes par les civils et l’affiliation politique ou syndicale des gardes et des officiers de police, et qui dissout les conseils d’ouvriers et de soldats, ce qui équivalait à la liquidation du pouvoir réel de la Confédération, élément moteur des milices, maîtresse de la rue et des usines.

De fait, les patrouilles de contrôle ne rendent pas leurs armes, au contraire, les militants sortent dans la rue et désarment les forces de police régulières, qui résistent, des coups de feu sont échangés. La mesure de suppression des patrouilles de contrôle avait été prise en accord avec les conseillers anarchistes de la Généralité, qui furent critiqués par leur base et retirèrent leur appui au décret.

La crise sera résolue par la formation d’un nouveau gouvernement, identique au précédent.

Les affrontements armés continuent.

Les faits

La provocation du 3 mai 1937 fut donc l’aboutissement d’une longue série d’escarmouches dont l’objectif était, pour les staliniens, la liquidation de la révolution sociale, la liquidation des libertaires comme force hégémonique dans la classe ouvrière catalane, la restauration du pouvoir de la bourgeoisie dûment « drivée » par les conseillers techniques du GPU (3).

Que se passa-t-il ce jour-là ? Le lundi 3 mai 1937 la police communiste tente de prendre le contrôle du central téléphonique de Barcelone, qui est sous contrôle CNT-UGT, mais dont la majorité des employés est à la CNT. Les miliciens présents se saisissent de leurs armes et résistent violemment, avec succès. Une heure plus tard les miliciens de la FAI et des membres des patrouilles de contrôle arrivent en renfort.

Les usines s’arrêtent. Les armes sortent des cachettes. Les barricades s’élèvent.

L’insurrection s’étend à toute la ville.

Le gouvernement -avec ses représentants anarchistes !- est en fait assiégé par la force populaire. Il s’agit d’une authentique riposte spontanée à une provocation stalinienne. Le comité régional de la CNT et de la FAI se contente d’exiger la destitution de Rodriguez Sala, communiste, commissaire à l’ordre public de Barcelone. Comme si Sala pouvait être quoi que ce soit en dehors des forces qui se trouvaient derrière lui.

Comme le 19 juillet 1936 lorsque les fascistes ont tenté de prendre le pouvoir, ce sont, à la base, les comités de défense confédéraux CNT-FAI qui organisèrent la contre-offensive populaire, mais cette fois contre l’avis de la direction de la CNT. Le lendemain, mardi 4 mai, la bataille fait rage toute la journée. La rapidité de la réaction des miliciens de la CNT-FAI et du POUM contre la police a été stupéfiante, autant qu’a été terrible l’acharnement de la police noyautée par les communistes. Cette crise révèle un conflit aigu à l’intérieur même du camp républicain.

Le sort de la révolution sociale était en jeu.

Pendant que les prolétaires se battent dans la rue contre la réaction intérieure au camp républicain, les états-majors marchandent : il faut former un nouveau gouvernement. Les dirigeants de l’UGT et de la CNT appellent à cesser le feu. Les ministres anarchistes du gouvernement central appuient cette initiative, mais Companys, président de la généralité, refuse de renvoyer Rodriguez Sala.

Garcia Oliver, ministre anarchiste du gouvernement central, dirigeant de la CNT mais aussi de la FAI, fait un discours ridicule au nom de l’unité antifasciste, appelle à déposer les armes : « tous ceux qui sont morts aujourd’hui sont mes frères, je m’incline devant eux et je les embrasse », y compris sans doute les staliniens et les policiers. Oliver accrédite ainsi l’idée que la bataille qui a eu lieu n’était qu’un accident de parcours dans le camp républicain, alors qu’elle était un authentique combat de classe, le projet des communistes étant de rétablir tous les attributs de l’ordre bourgeois : propriété privée, pouvoir centralisé, police, hiérarchie. Il évacue l’objectif de cette bataille, qui se résumait dans l’alternative : poursuite de la révolution sociale ou restauration de l’État bourgeois.

Dans la nuit du 4 au 5 mai, les marchandages au palais de la généralité continuent.

Les communistes veulent grignoter un peu plus de pouvoir aux comités ouvriers et doivent affronter les travailleurs en armes. Leur objectif : écraser définitivement la révolution. Force est de constater que les dirigeants anarchistes sont dépassés par les événements. A la radio, ils se succèdent tous pour appeler les combattants à déposer les armes : Garcia Oliver, Federica Montseny, tous deux CNT et FAI, et les autres. Companys exige comme préalable à tout accord que les travailleurs se retirent de la rue. Le lendemain, mercredi 5 mai, la bataille est plus violente encore que la veille. La Gare de France, occupée par les anarchistes, est prise par la garde civile ; les employés de la centrale téléphonique se rendent aux gardes d’assaut. Le gouvernement catalan démissionne. Les divisions anarchistes du front proposent de venir à Barcelone, mais le comité régional de la CNT leur annonce qu’on n’a pas besoin d’elles… Le soir, de nouveaux appels demandent aux ouvriers de quitter les barricades et de rentrer chez eux. Le mécontentement grandit dans les rangs de la CNT-FAI.

De nombreux militants déchirent leur carte. Une partie importante des jeunesses libertaires, de nombreux comités et groupes de base dans les entreprises et les quartiers s’opposent à l’attitude conciliatrice et à courte vue de la direction du mouvement libertaire catalan.

Les Amis de Durruti proposent la formation d’une junte révolutionnaire qui devait remplacer la généralité. Le POUM devait être admis dans cette junte  » car il s’est placé du côté des travailleurs « . Ils réclament la socialisation de l’économie, la dissolution des partis et des corps armés qui ont participé à l’agression, le châtiment des coupables. Ces positions sont dénoncées par le comité régional de la CNT. Le groupe sera plus tard exclu de la CNT.

Les Amis de Durruti n’étaient pas, malgré leur nom, des survivants des groupes Los Solidarios ou Nosotros dont Durruti avait fait partie. C’était un petit groupe formé d’irréductibles hostiles à la militarisation des milices, à la participation de la CNT au gouvernement, et dirigé par les Faïstes Carreno, Pablo Ruiz, Eleuterio Roig et Jaime Balius. Accusé d’être à la traîne du POUM et d’être constitué d’anarchistes bolchevisés, ce groupe eut un faible impact et son existence fut courte, car il ne se manifeste plus après l’été 37.

Cela ne retire rien au fait que certaines (pas toutes, loin s’en faut) des positions qu’il prit à un certain moment aient pu être dignes d’être prises en considération. Les critiques qu’il faisait à l’encontre de l’appareil dirigeant de la CNT n’étaient en effet pas infondées.

Par exemple, le Comité national de la CNT, lors d’une conférence des délégués le 28 mars 1937, demanda la soumission de tous les organes de presse de la Confédération aux directives du Comité national. La proposition ne fut adoptée qu’à une voix de majorité. La minorité décida de ne pas tenir compte du vote. Il est incontestable qu’il s’était développé une couche de dirigeants spécialisés à la CNT, sans aucun contrôle de la base, et une hiérarchisation autoritaire de l’organisation, y compris à la FAI.

La direction du POUM dans cette affaire n’est elle-même pas exempte de critique.

Andrès Nin tente de freiner l’ardeur des militants ; un curieux appel du comité exécutif du POUM propose à la fois de se débarrasser de l’ennemi et d’amorcer une retraite. Le 5 mai aura été le point culminant de la bataille. Le matin, le gouvernement est démissionnaire, le soir il se reforme.

Berneri, une des figures de l’opposition révolutionnaire, est assassiné par les communistes, ainsi qu’un autre militant anarchiste italien, Barbieri. Le matin du 6 mai, on constate un certain flottement chez les combattants, déçus et désorientés par l’attitude de la direction régionale de la CNT.

Bientôt les barricades abandonnées sont réoccupées. La direction de la CNT renouvelle ses appels au calme. La lutte est terminée mais personne ne retourne au travail, les combattants restent sur place. Dans la nuit du 6 au 7 mai, les dirigeants de la CNT-FAI réitèrent leurs propositions : retrait des barricades, libération des prisonniers et des otages. Le matin du 7, le gouvernement accepte les propositions de cessez-le-feu.

L’échec du mouvement insurrectionnel marquera le début d’une régression terrible des acquis des premiers mois de la révolution. L’emprise du stalinisme, s’appuyant sur les couches sociales les plus hostiles à la révolution dans le camp républicain, s’affirmera.

Les assassinats de militants révolutionnaires par les staliniens redoubleront. Dès l’été 1937 les troupes du communiste Lister entreront en Aragon pour tenter de liquider par la terreur les collectivités agricoles libertaires et les remettre aux anciens propriétaires.

L’adhésion des masses paysannes aux collectivisations était telle que la tentative de Lister se heurta à un échec cuisant.  » Ni vous, ni nous n’avons lancé les masses de Barcelone dans ce mouvement. Il n’a été qu’une réponse spontanée à une provocation du stalinisme. C’est maintenant le moment décisif pour faire la révolution. Ou bien nous nous mettons à la tête du mouvement pour détruire l’ennemi intérieur ou bien le mouvement échoue et nous serons détruits. Il faut choisir entre la révolution ou la contre-révolution.  » C’était l’alternative proposée par le POUM, dans la nuit du 3 mai, refusée par la direction de la CNT, et rapportée par Julian Gorkin (4).

Si c’était à refaire

Ce serait cependant une grave erreur d’aborder la question en termes de « trahison » de la direction de la CNT par rapport à ses objectifs. Le bilan serein et non dogmatique de l’action de la confédération et des positions de ses dirigeants pendant la guerre civile reste encore à faire chez les libertaires. Il faut garder à l’esprit que la révolution espagnole n’était pas la révolution russe.

On peut considérer cette dernière comme l’ultime révolution du XIXè siècle en termes de moyens techniques mis en œuvre. La révolution espagnole a été la première du XXè siècle, avec l’utilisation des blindés, de l’aviation, de la radio, etc.

Elle a été le terrain d’entraînement de l’Allemagne hitlérienne pour la Seconde Guerre mondiale. En Russie, l’État était en déliquescence, toutes les forces sociales opposées à la révolution étaient en état de dissolution. La société russe tout entière était en état de dissolution, après plusieurs années d’une guerre terrible. C’est cette situation qui a permis à un petit groupe d’hommes -quelques milliers en 1917- de prendre le pouvoir. L’extrême degré d’organisation et de discipline de ce petit groupe d’hommes ne peut à lui seul expliquer l’efficacité de son action, ce qui ne retire rien au génie stratégique de Lénine, en tout cas au début.

La société espagnole ne présentait pas ce caractère de déliquescence. Les forces sociales en présence étaient précisément caractérisées et ancrées dans leur mode de vie. La bourgeoisie espagnole, et en particulier la bourgeoisie catalane, était puissante, influente. Des classes intermédiaires nombreuses faisaient tampon et épousaient d’autant plus les idées de la classe dominante qu’elles craignaient la prolétarisation. Une telle situation n’existait pas en Russie.

La révolution prolétarienne en Espagne a dû faire face à des adversaires autrement plus redoutables que ceux auxquels les révolutionnaires russes se sont affrontés, car les puissances capitalistes occidentales, après la Première Guerre mondiale, étaient elles aussi épuisées par la guerre, et les corps expéditionnaires qu’elle envoyait, étaient minés par les désertions.

Les libertaires espagnols ont dû affronter à la fois les fascistes, les staliniens et les républicains. Ça fait beaucoup. La révolution russe a eu lieu à une période d’effondrement général, où les puissances, au plan international, susceptibles de la combattre étaient elles-mêmes épuisées par quatre années d’une guerre terrible.

La révolution espagnole au contraire a eu lieu à une période de montée en puissance de forces réactionnaires d’une puissance jamais vue -le nazisme en Allemagne, le fascisme mussolinien- qui ont soutenu sans réserve de ses armes le fascisme espagnol.

Parmi ces forces réactionnaires figurait le stalinisme, dont les marxistes révolutionnaires qui accusaient la CNT de tous les maux sont sinon directement, du moins intellectuellement responsables. Si les libertaires l’avaient décidé, ils auraient pu aisément liquider les communistes en mai 37, et le comité régional, dans une certaine mesure, avait raison de dire qu’il n’avait pas besoin de dégarnir les divisions anarchistes du front (5).

Les miliciens de Barcelone et de la région, les ouvriers insurgés, les comités de défense des faubourgs auraient largement suffi à la tâche. Mais la situation se serait limitée à la Catalogne, car à Madrid la CNT ne dominait pas. La direction de la CNT ne voulait pas risquer de se retrouver seule face à une coalition fascisto-stalino-républicaine. Par ailleurs, spéculer sur un phénomène d’entraînement dans la classe ouvrière espagnole, qui dans un grand élan d’enthousiasme, aurait soutenu les libertaires catalans, était un risque que la Confédération n’a pas voulu prendre.

L’Espagne aurait éclaté en plusieurs blocs antagonistes, devenant une proie facile pour les franquistes. C. M. Lorenzo a sans doute raison de dire qu’un  » triomphe de l’anarchisme espagnol entraînant l’effondrement de la légalité républicaine aurait provoqué à coup sûr contre lui la formation d’une coalition internationale allant de l’Union soviétique (suppression de toute aide en armes et en munitions) aux États occidentaux démocratiques (reconnaissance immédiate du gouvernement fasciste, blocus économique (6). » Le mouvement ouvrier international, et en particulier le mouvement ouvrier français largement influencé par les staliniens, auraient-ils soutenu une révolution anarchiste en Espagne qui se serait opposée par les armes aux communistes espagnols ? Certes, les libertaires se sont de toute façon trouvés face à une coalition fascisto-stalino-républicaine…

La question, dans ces conditions -qu’il est facile de poser soixante ans après-, est : est-ce qu’il ne valait pas mieux tenter le coup ?

Il est facile, lorsqu’on vit constamment « en plein délire d’identification avec la révolution russe », comme dit Carlos Semprun-Maura, lorsqu’on traîne un schéma de révolution qui se limite à la prise du Palais d’Hiver, de reprocher aux libertaires espagnols de ne pas l’avoir fait. On peut, aujourd’hui, reprocher aux libertaires d’avoir fait une mauvaise analyse à la fois de la nature du stalinisme et de celle du républicanisme bourgeois.

On est, aujourd’hui, confondu par leur naïveté (7) : ils sont les seuls à avoir joué honnêtement le jeu de l’antifascisme. Ils étaient les seuls authentiques antifascistes. Ils étaient les seuls dont l’objectif prioritaire réel était la liquidation du fascisme en Espagne sans préconditionner cet objectif à leur monopole du pouvoir.

Au nom de l’unité antifasciste, la CNT, majoritaire en Catalogne, a accepté dans tous les organes de décision une représentation infiniment moindre que celle correspondant à ses effectifs réels, en gage de sa bonne foi… Les libertaires ont fait, tragiquement et à leurs dépens, la preuve que l’antifascisme sans la révolution sociale n’a aucun sens. Ils ont démontré que la liquidation du fascisme ne peut pas se faire avec l’alliance avec un autre fascisme -le stalinisme-, ni avec la bourgeoisie républicaine.

C’est une leçon qui vaut encore aujourd’hui.

Notes:

(1) Le POUM (parti ouvrier d’unification marxiste), fondé en 1935, avait entre 3 000 et 5 000 adhérents avant la guerre civile (1 million pour la CNT). Qualifié à tort de trotskiste, y compris par les trotskistes d’aujourd’hui (qui se l’ont un peu récupéré, surtout depuis le film de Ken Loach), il avait rompu avec Trotski et la IVe Internationale. L’attitude de la CNT par rapport au POUM s’explique en partie parce que les relations entre les deux organisations n’avaient jamais été bonnes, Joaquin Maurin ayant accusé la Confédération de tous les maux.

(2) Il y eut même des grèves opposant des ouvriers de la CNT et leur patron de l’UGT, ou des affrontements armés entre paysans collectivistes de la CNT et des petits propriétaires de l’UGT… (

3) L' » Aide  » soviétique, payée au prix fort par les républicains espagnols, était conditionnée à la présence de  » conseillers  » militaires soviétiques qui installèrent une tchéka qui procéda à l’exécution d’innombrables militants révolutionnaires.

(8) Cité par C. M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, p. 266, Le Seuil. Cf. également J. Gorkin, Les communistes contre la révolution espagnole, Belfond, p. 59-60.

(4) La preuve a posteriori que les anarchistes auraient pu sans difficulté liquider physiquement les communistes dès mai 37 se trouve dans les événements de mars 1939, à Madrid, lors desquels la CNT réalisa ce qu’elle aurait peut-être dû faire dès le début. Le 2 mars Negrin fait un véritable coup d’État et met des communistes à tous les commandement militaires importants. La CNT décida alors de régler ses comptes avec le stalinisme en écrasant les troupes communistes. Du 5 au 12 mars 1939, le IVe corps d’armée anarchiste (150 000 hommes) commandé par Cipriano Mera, écrasa les Ier, IIe et IIIe corps d’armée communistes (350 000 hommes). Selon des témoignages oraux, tous les officiers communistes au-dessus du grade de sergent furent exécutés. La nature de classe du parti communiste espagnol est bien décrite dans ces propose de C. M. Lorenzo :  » Il semble qu’il se produisit alors un véritable effondrement du Parti communiste. La masse innombrable de gens qui avaient adhéré à ce parti par haine de la Révolution, par peur, par amour de l' » ordre « , par opportunisme politique, par arrivisme, n’avait aucune formation idéologique véritable, aucune connaissance du marxisme. Tous ces gens abandonnèrent le Parti dès qu’ils le virent en mauvaise posture et les communistes se retrouvèrent tels qu’ils étaient au début de la Guerre civile une poignée de cadres sans prise réelle sur la population. Le Parti communiste eut à la faveur des circonstances un gonflement absolument artificiel ; ce fut un organisme monstrueux aux pieds d’argile.  » C. M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, éditions le Seuil, p. 327.

(5) C. M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, éditions le Seuil, p. 267.

(6) Solidaridad obrera du 21 janvier 1937 évoque en termes lyriques l’arrivée, la veille, du premier bateau soviétique débarquant farine, sucre et beurre, quelque temps après que les communistes catalans aient provoqué la pénurie et le renchérissement des produits alimentaires en liquidant les comités ouvriers de ravitaillement (7 janvier), fournissant le prétexte d’accuser les anarchistes d’être les responsables de la pénurie :  » Tout un peuple vibrait à cause de la signification profondément humaine de la première visite d’un autre peuple. La sensibilité rendait tribut à la solidarité. Ce messsager du prolétariat russe a apporté en Espagne quelques tonnes de produits alimentaires, offrande de ses femmes aux nôtres, aimables caresses des tout petits d’Orient aux enfants d’Ibérie…  » etc.

Le quotidien de la CNT aurait pu préciser que ces produits étaient achetés au prix fort et à prix d’or aux Soviétiques, de même que le seront les armes, pour la plupart anciennes, livrées à l’Espagne et distribuées de façon très sélective.

Histoire héroïque et populaire: Juillet 1936-Juillet 2016… 80ème anniversaire de la révolution sociale espagnole

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« Pour Bakounine, le but principal et immédiat de la révolution est pour l’individu d’étendre son contrôle sur sa propre vie, ainsi la révolution ne doit pas être dirigée vers la ‘saisie du pouvoir’ [comme le pensait Marx], mais vers sa dissolution. »
~ Murray Bookchin ~

« Nous voulons que le capitalisme et l’État, qu’ils soient rouge, blanc ou noir disparaissent, mais nous ne voulons pas le remplacer par un autre… Nous voulons une révolution qui est née du sentiment profond du peuple, pas une révolution qui nous est offerte. La Confédération est une organisation révolutionnaire et non pas une organisation qui propage les abus, le harcèlement et les émeutes, qui propage le culte de la violence pour la violence, la révolution pour la révolution. »
~ Extrait du « Manifesto de los Treinta », de la Federacion Anarquista Iberica / FAI ~

 

Juillet 1936-Juillet 2016: 80ème anniversaire de la révolution sociale espagnole

 

Robert Graham

 

20 juillet 2016

 

url de l’article original:

https://robertgraham.wordpress.com/2016/07/18/the-spanish-revolution-80th-anniversary/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Nous remettons en section commentaire l’excellent documentaire sur la révolution sociale espagnole « Vivir la utopia » (en français)

A (re)lire sur Résistance 71: « Un dimanche de la vie, la révolution espagnole de 1936-39 »

 

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Les idées anarchistes et syndicalistes ont conservé de profondes racines parmi les ouvriers et les paysans espagnols. En 1911, une énorme fédération révolutionnaire syndicale la CNT (Confederacion Nacional del Trabajo) se constitua. Elle avait deux objectifs:

  • Combattre le patronat par l’action de masse quotidienne
  • Réaliser une révolution sociale anarchiste en organisant les ouvriers et les pauvres afin qu’ils exproprient et saisissent la terre, les usines et les mines.

La CNT mena un grand nombre de luttes militantes à succès contre le patronat et le gouvernement. En 1936, elle était devenue le plus gros syndicat en Espagne avec près de 2 millions de membres. La CNT demeura toujours démocratique et malgré son énorme taille n’eut jamais plus d’un officiel salarié du syndicat.

Les anarchistes ne se limitaient en aucun cas aux lieux de travail ! Ils organisaient aussi un groupe politique anarchiste travaillant au sein des syndicats la FAI ou Federacion Anarquista Iberica, rassemblant des militants anarchistes espagnols et portugais. La FAI organisait le boycott des loyers dans les zones pauvres. La CNT incluait aussi les paysans travaillant leurs terres, les ouvriers agricoles et les chômeurs (NdT: contrairement aux syndicats marxistes qui ne voient que dans le prolétariat urbain sans jamais penser qu’une révolution qui me mange pas et qui ne s’occupe pas des déshérités du système ne va pas bien loin…). La CNT organisait aussi l’éducation et la scolarité des travailleurs ! (NdT: on n’a jamais autant lu que dans l’Espagne anarchiste de 1936-1939 !!)

En juillet 1936, les fascistes emmenés par le général Franco et soutenus par la classe riche dominante et l’église, essayèrent de saisir le pouvoir en Espagne. Le gouvernement élu (celui de la coalition des partis de gauche appelé “Front Populaire”) fut incapable et ne voulut pas traiter avec les fascistes. Il essaya même de faire un pacte avec ceux-ci en nommant un homme de droite comme premier ministre. Pourquoi ? Parce qu’ils préféraient faire des compromis avec la droite bourgeoise et protéger leurs biens et richesses ainsi que leur pouvoir politique plutôt que d’armer le peuple et les pauvres pour l’auto-défense contre le coup d’état.

Fort heureusement, les travailleurs et les paysans n’attendirent pas que le gouvernement agisse. La CNT déclara la grève générale et organisa la résistance armée contre la tentative fasciste de saisir le pouvoir. Les autres syndicats et groupes de gauches suivirent l’exemple de la CNT.

De cette façon, le peuple fut capable d’arrêter les fascistes franquistes dans les deux tiers de l’Espagne. Il devint très vite bien clair à tous ces ouvriers et paysans que ceci n’était pas juste une guerre contre le fascisme, mais le début d’une révolution sociale !L’influence anarchiste se voyait absolument partout, des milices de travailleurs étaient mises en place de manière indépendante de l’État, les ouvriers saisirent le contrôle de leurs lieux de travail, usines et ateliers et les paysans saisirent les terres des grands propriétaires terriens parasites.

Il y eut bien des triomphes dans cette révolution, bien que nous ne considérerons ici que les victoires des paysans et des ouvriers espagnols. Ceci incluant la saisie générale de la terre et des usines.

Les petits paysans et les ouvriers agricoles devaient faire face à des conditions très très dures en Espagne. La famine et la répression faisaient partie de leur vie quotidienne et, en résultat, l’anarchisme était très populaire dans les campagnes espagnoles. Pendant la révolution, près de 7 millions de paysans et d’ouvriers agricoles mirent en place des collectifs agricoles sur une base de volontariat dans les régions anti-fascistes. Après la fuite des grands propriétaires, des assemblées de villages furent organisées. Si la décision de l’assemblée était en faveur de la collectivisation, alors toutes les terres, outils, machines, cheptel etc étaient mis en commun et à la disposition de la collectivité pour le bien de tous. Des équipes étaient formées pour gérer les différentes parties du travail du collectif et un comité était élu (NdT: mandat court et révocable, souvent en rotation) pour organiser les activités du collectif agricole. Chaque collectif avait des assemblées générales régulière où tout le monde participait. Ceux qui ne voulaient pas rejoindre le collectif et désiraient continuer à travailler leur terre indépendamment n’étaient pas forcés de rejoindre. On leur donnait suffisamment de terres pour cultiver selon leurs besoins mais ils ne pouvaient pas employer quiconque pour la travailler. La vaste majorité des “individualistes” finirent par rejoindre les collectifs en voyant les succès auxquels ceux-ci parvenaient.

L’anarchisme inspira des transformations massives dans l’industrie. Les ouvriers saisirent le contrôle de leurs lieux de travail et contrôlèrent directement la production par eux-mêmes et pour le bénéfice des ouvriers et des paysans espagnols. Le système de transport en commun, surtout les tramways comme à Barcelone nous donne un parfait exemple de comment les choses allèrent bien mieux sous le contrôle direct des ouvriers et des employés. Le 24 juillet 1936, les personnels du tram se rassemblèrent et décidèrent d’autogérer le système dans sa totalité. Dans les cinq jours qui suivirent, 700 trams étaient en service au lieu des habituels 600. Les salaires furent nivelés et les conditions de travail dramatiquement améliorées, donnant une assistance médicale gratuite à tous les ouvriers.

Tout le monde bénéficia des trams autogérés, les prix des transports chutèrent et 50 millions de passagers de plus furent transportés. Le surplus de revenus était utilisé pour améliorer les services de transport, faire une meilleure maintenance et pour produire plus d’armes pour la défense de la révolution. Avec le motif principal capitaliste du bénéfice n’existant plus, la sécurité devint bien plus importante et le nombre d’accidents fut considérablement réduit.

Au début de la révolution, les forces armées de l’État s’étaient effondrées. A leur place, les syndicats et les organisations de gauche se mirent à organiser les ouvriers et les paysans armés en milices. En tout, il y avait plus de 150 000 volontaires désirant combattre là où cela serait nécessaire. La vaste majorité était membre de la CNT. Tous les officiers étaient élus par la base et n’avaient absolument aucun privilèges.

La révolution démontra que les ouvriers, les paysans et les pauvres pouvaient parfaitement créer un nouveau monde sans État, sans gouvernement et sans patrons. Elle montra que les idées anarchistes ainsi que les méthodes de réalisation (comme la construction de syndicats révolutionnaires) pouvaient parfaitement fonctionner. Pourtant, malgré tout cela, la révolution fut vaincue. En 1939, les fascistes avaient gagné la guerre civile et écrasé la classe ouvrière et paysanne et imposé une dictature des plus brutales.

Pourquoi ceci se produisit-il ? La révolution fut vaincue en partie par la force des fascistes ; ils étaient soutenus par les riches, l’église, l’Italie fasciste de Mussolini et l’Allemagne nazie d’Hitler.

La CNT a aussi commis des erreurs. Elle visa pour un maximun d’unité anti-fasciste et rejoignit l’alliance du Front Populaire, qui comprenait des partis politiques du gouvernement et des forces capitalistes. Ceci demanda à la CNT de faire bien des compromis dans son programme révolutionnaire. Ceci donna également une opportunité au gouvernement du Front Populaire d’affaiblir et de détruire pas à pas les collectifs anarchistes et les milices ouvrieres et paysannes, le parti communiste espagnol (marxiste) jouant un grand rôle dans ces attaques au profit de la Russie stalinienne (NdT: qui avait envoyée ses commissaires politiques du NKVD pour éliminer les anarchistes et les membres du P.O.U.M, dont faisait partie George Orwell par exemple, qui échappa au massacre après avoir été prévenu)

Quoi qu’il en soit, les anarchistes avaient prouvé que des idées qui n’ont l’air bonnes que dans les pages de livres théoriques, étaient encore meilleures lorsqu’appliquées sur la toile de la vie.

 

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A lire: “Germinal de la Sierra, ville anarchiste”

Résistance politique: Pour ne pas oublier l’Espagne 1936… Une nouvelle organisation politique et sociale qui fit trembler les instances étatique en Europe

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“Mais heureusement il existe aussi une façon d’imaginer le socialisme tout à fait différente. Ce qui attire le commun des humains au socialisme, ce qui fait qu’ils sont disposés à risquer leur peau pour lui, la “mystique” du socialisme, c’est l’idée même d’égalité ; pour l’immense majorité des gens, le socialisme signifie une société sans classes ou il ne signifie rien du tout. Et c’est à cet égard que les quelques mois passés dans les milices ont été pour moi d’un grand prix. Car les milices espagnoles, tant qu’elles existèrent, furent une sorte de microcosme d’une société sans classe.”

~ George Orwell ~

Souvenons-nous des compagnons espagnols (1936-39) et avant eux des makhnovistes ukrainiens (1918-1923), des révoltés de Kronstadt (1921) du mouvement ouvrier expropriateur italien (1920) tous trahis par les étatistes communistes larbins du système de marché en place et avant eux, des Communards de Paris (1871) trahis et quasi-exterminés par une république dite “modérée”. Ces évènements historiques devraient faire comprendre à tout à chacun que l’État organisé, monarchiste, républicain, fasciste brun ou fasciste rouge, est prêt à tout pour préserver le statu quo oligarchique dont il est le cerbère pour ses maîtres de la haute finance et de la grosses industrie transnationales et que l’intérêt général n’est en AUCUN CAS son objectif politique et social, mais qu’au contraire tout est mis en œuvre pour le maintien des privilèges du plus petit nombre.

¡Ya Basta!

~ Résistance 71 ~

 

Un dimanche de la vie, la révolution espagnole 1936-39

 

Olivier Pinalie

 

Extraits tirés de son livre éponyme, Editions du Monde Libertaire, 2006

 

~ Compilation de Résistance 71, Avril 2016 ~

 

1ère partie “La nouvelle organisation sociale”

2ème partie “La trahison communiste”

 

Passé sous silence

 

La guerre d’Espagne demeure une référence de l’histoire du XXème siècle. Le signe avant-coureur d’une catastrophe, la porte de l’enfer. Répétition du prochain conflit mondial, elle précipite la stratégie militaire vers la guerre totale et l’issue des armes, installe une dictature en Europe pour près de quarante ans,

La guerre civile devient ainsi un combat exemplaire et l’Histoire perpétue le souvenir du sursaut héroïque des combattants républicains refoulant obstinément les troupes fascistes devant Madrid, ¡No Pasaran! Mais cette histoire qui comble nos regrets et nos faiblesses est une fiction idéale. En nous présentant d’abord la guerre civile comme un affrontement entre le république et le fascisme, elle falsifie la réalité, en assimilant ensuite l’antifascisme au sentiment national républicain, elle dévoie le sens de la guerre. La lutte contre Franco, emmenée par les travailleurs, le fut au nom de la révolution sociale.

[…] La révolution est devenue “le détail de” la guerre d’Espagne et cette guerre elle-même, un simple prélude à notre propre histoire (la seconde guerre mondiale), perdant du même coup toute sa complexité. Les livres d’histoire ont consacré la disparition de la révolution, prouvant une fois de plus s’il en était besoin, que l’ambition de la “société du spectacle” est de nous faire oublier toute connaissance objective. Le mépris général pour “l’esprit historique” est une conséquence de ce désastre dont nous pouvons mesurer les effets chaque jour dans nos vies.

[…] Cette illusion rétrospective dissimule mal nos propres lâchetés. L’abandon par la France du Front Populaire de son alliée espagnole et la politique de non-intervention préfigure l’esprit des accords de Munich. Devant l’évidence de l’agression fasciste, l’Europe se tait, feignant de croire à un accord de paix. La guerre d’Espagne ne servit de leçon à personne, sauf pour l’Allemagne et l’Italie.

[…] Le mouvement populaire espagnol qu’inspirent et animent les anarchistes montre alors de telles ressources pour organiser en peu de temps une société nouvelle qu’il dépasse le seuil de l’anecdote pour s’imposer comme une véritable alternative révolutionnaire. Mais cette expérience extraordinaire ne se poursuivra pas au delà de 1938 et ce bref tour de magie palpite désormais comme une éternelle apologie de l’insurrection populaire.

La révolution subit bientôt ce sort singulier d’être anéantie par l’effort de guerre du Front Populaire, c’est à dire par ses propres alliés, plutôt que par l’armée franquiste.

[…] En France, alors que les ouvriers apportent un soutien enthousiaste à la révolution espagnole, voilà comment Maurice Thorez, SG du PCF, juge les évènements : “Les anarchistes ne cherchent pas à lutter contre les fascistes, mais à manifester leur animosité contre les communistes et l’URSS. Ils prêchent la collectivisation, ce qui est un crime.” Cette version est mot pour mot conforme à la propagande de l’époque. Le gouvernement républicain et la presse communiste espagnole ont dissimulé une réalité trop exaltante en réduisant la vérité à des informations sommaires, dénonçant la révolution comme un foyer d’idéalistes qui promettent la victoire, ou la discréditant en la présentant comme une série de crimes sordides. Ils ont entrepris dès le début de la guerre de dissimuler puis de réprimer la révolution avant de la faire échouer en se servant de l’organisation militaire comme un prétexte. Ces luttes intestines entre ceux que l’on appelle pudiquement “les républicains” pour ne pas avoir à rappeler la grosse participation anarchiste, vont peser lourdement sur le sort de la guerre.

[…]

L’Espagne libertaire

La transition révolutionnaire n’a pas eu de modèle univoque et si certains villages se sont imposés un système ingénu, les collectivités n’ont jamais tenté de restaurer un passé communautaire ancestral, rétrograde et anti-moderniste.

[…] Les anarchistes espagnols ne sont pas des cadres doctrinaires mais des intellectuels, des paysans et des travailleurs syndiqués, tous impliqués dans la vie sociale. Leurs idées libertaires s’accommodent de la réalité pour développer souvent une réelle efficacité productive. Les structures collectives autogestionnaires varient d’un village à l’autre et si les nouveaux comités recourent à l’expropriation des grands domaines, ils tolèrent néanmoins la co-existence de la petite propriété.

[…]

Le modèle espagnol

A la veille de la guerre civile, la situation en Espagne est difficilement compréhensible pour le reste de l’Europe. C’est un pays souvent mal connu, qu’on considère souvent comme “arriéré”, vivant replié sur ses traditions féodales (la constitution de 1931 étant pourtant une des plus progressistes de son temps, qui donne le droit de vote aux femmes…). L’Espagne est un pays très différent du reste de l’Europe.

[…] L’Espagne vit, de plus, une sorte de bipolarisation sociale qui excite la crise. La classe dirigeante qui représente 1% (ou moins) de la population gère les affaires du pays sans aucune concessions aux travailleurs. La bourgeoisie se trouvant incapable de jouer son rôle historique de lien social, les classes populaires se sont repliées sur leurs propres structures.

[…] Cette opposition radicale aux classes dirigeantes crée une culture propre à la classe ouvrière et détermine le caractère affectif de l’engagement politique des Espagnols. Ils n’ont pas le choix. L’agriculture représente en tant qu’activité économique principale du pays, plus de 50% du revenu national et presque les deux tiers des exportations, avec 70% de la population vivant de la terre (Note de R71: la situation n’est pas si différente en France qui est demeuré un pays essentiellement rural jusqu’aux années 1950-60). La division de la terre est le premier facteur d’inégalité sociale et déséquilibre toute l’économie espagnole.

[…] Le monde rural est totalement soumis aux caciques qui exercent pour le compte des grands propriétaires, une autorité directe sur les paysans. De leur côté, l’administration et la garde civile signalent et répriment toute occupation illégale des terres. Lors des élections, ces hommes de main dissuadent toute opposition ou bien assassinent simplement les récalcitrants. Le système d’inégalité se reproduit, intact.

L’église, recours traditionnel des classes populaires, qui maintenait la cohésion sociale sinon une véritable identité nationale, a perdu peu à peu son ascendant. Alors qu’au début du XIXème siècle, des prêtres conduisaient la guérilla contre l’armée française, moins d’un siècle plus tard, une grande majorité de la bourgeoisie libérale et des classes populaires a perdu la foi. Le courant rationaliste qui marque le reflux du catholicisme dans toute l’Europe et la rigueur du clergé espagnol qui met à l’amende les passants qui ne s’agenouillent pas lors des processions solennelles, ne sont pas les raisons principales de l’athéisme espagnol.

Les autorités ecclésiastiques ont choisi leur camp. L’église est l’un des plus gros propriétaires terriens de l’Espagne (Note de R71: pas qu’en Espagne du reste…). Ses biens représentent une fortune jalousement gardée et discrètement administrée. Elle exerce le monopole sur l’enseignement et ses positions réactionnaires la portent à défendre systématiquement propriétaires, aristocrates et députés conservateurs. Les principaux ordres négligent les œuvres sociales pour investir dans l’industrie et la banque, tandis que dans les paroissses, les prêtres condamnent violemment les mouvements sociaux autant que le réformisme le plus timide.

Lorsque Franco déclenche l’insurrection, l’église prend massivement son parti, jusqu’à soutenir activement les militaires. Des couvents et des monastères sont transformés en arsenaux, on tire même depuis les églises. En fait l’épiscopat espagnol tout entier s’engage dans la guerre, invoquant une véritable condamnation théologique de la République pour exhorter les soldats nationalistes à la guerre sainte et légitimer les massacres de la répression au nom de la foi catholique. (Note de R71: N’oublions pas que l’inquisisition espagnole n’a officiellement cessée que depuis 1834 c’est à dire moins de 100 ans auparavant. Quand les prêtres menaient la guérilla contre les armées napoléoniennes, l’Espagne était toujours sous le pouvoir inquisitorial…). A Palma de Mojorque, l’évêque local bénit les mitrailleuses et les bombardiers italiens avant l’attaque.

[…] Seul le clergé basque, traditionnellement attaché à ses paroisses populaires, reste fidèle à la République. Les prêtres basques enverront même une requête officielle au Saint Siège pour que celui-ci évite de prendre part au conflit. Requête inutile puisqu’en Mars 1939, le pape enverra un télégramme de félicitations à Franco. En Espagne, l’église est bien un appareil d’état et cet État, le peuple espagnol ne le reconnaît plus comme sien.

L’industrie n’échappe pas au monopole des classes dirigeantes. Elle s’est ouverte au capital international. Le roi Alphonse XIII par exemple, sans aucune concertation, mais contre une très large commission et un téléphone en or, octroie la concession d’exploitation des téléphones madrilènes à la International Telefon and Telegraph Company (Note: l’IT&T américaine).

Ce sont en majorité des trusts anglo-saxons qui gèrent l’industrie espagnole. Ce lobby industriel prend fait et cause pour Franco et défendra la politique de non-intervention qui isolera la république durant la guerre. (Note de R71: ce même lobby industrio-financier anglo-saxon finance également Hitler et Mussolini et avait financé Lénine et Trotsky auparavant…)

Le mouvement ouvrier et l’anarcho-syndicalisme

En Octobre 1868, lorsque Fanelli, l’émissaire de Bakounine arrive en Espagne, le peuple espagnol a déjà pris conscience de ce violent antagonisme de classe… Ses propos frappent par leur inovation: “Tout exercice de l’autorité corrompt et toute soumission avilit” dit-il. La pensée de Bakounine trouve un écho familier chez les Espagnols qui subissent une domination sans partage et entretiennent un idéal de liberté absolue. Ils se découvrent une affinité évidente avec les thèses de l’Anarchie et dès l’année suivante, ils créent une section espagnole de l’Internationale dont le tout premier congrès réunit plus de 40 000 personnes. Le mouvement prend un essor rapide et en 1891, les anarchistes espagnols reçoivent l’anarchiste italien Errico Malatesta à Madrid. […] Les mouvements gagnent les campagnes aussi bien que les grands centres industriels Les réactions populaires sont parfois violentes, désordonnées, mais aucune répression ne vient à bout de l’agitation qui traverse le pays.

[…] Le mouvement ouvrier se dessine peu à peu, le parti socialiste est fondé en 1879, suivi en 1888 par la centrale syndicale socialiste de l’U.G.T ou Union General de los Trabajadores (Union Générale des Travailleurs). Le mouvement anarchiste, le plus souvent illégal, existe sous différentes appellations avant le congrès des Beaux-Arts qui créent officiellement la CNT en 1910 (Confederacion Nacional del Trabajo ou Confédération Nationale du Travail). La CNT se définit sur le modèle du syndicalisme français de la charte d’Amiens (1906) qui propose le syndicat comme un moyen de lutte contre l’État et la bourgeoisie ainsi qu’une base structurelle pour l’organisation de la future société révolutionnaire. Mais la CNT se démarque de son modèle français. Il s’agit d’une centrale syndicale dont les structures originales et l’objectif politique, le communisme libertaire, marque la naissance de l’anarcho-syndicalisme. Le communisme libertaire se donne pour but l’organisation d’une société sans classes et le fonctionnement de cette société sur la base du fédéralisme et de la libre et nécessaire association. Ses membres sont des ouvriers et paysans dont aucun des représentants n’est appointé. La CNT vit grâce aux cotisations et aux dons de ses adhérents. En 1924, un groupe d’anarchistes parmi lesquels on reconnait Buenaventura Durutti, attaque la banque de Gijon et s’empare de 650 000 Pesetas. Quant aux fédérations locales les plus démunies, comme celle d’Andalousie, elles sont dispensées de cotisations. La fédération est organisée en groupes locaux où l’on se réunit par affinités ; ainsi nul groupe n’exerce de pression sur ses membres.

[…] Dès le début du mouvement anarchiste en Espagne, les fédédérations andalouses, malgré leur isolement et leur manque de moyens, décident de passer à l’action. Pendant près de 60 ans, ses militants vont harceler le gouvernement sans désarmer. En 1880, le fisc ordonne la saisie de lopins de terre, provoquant une réaction immédiate des paysans. Des incendies ravages les vignobles des grands propriétaires de la région de Xérès. On compte une quinzaine de soulèvement dans toute la province. Une imprimerie clandestine est découverte à Malaga. En 1882, la fédération andalouse recense 300 047 affiliés. Devant la recrudescence de l’action directe, le gouvernement invente alors le complot imaginaire d’une organisation anarchiste fictive, la “Mano Negra”, pour justifier de la répression systématique. (Note de R71: déjà une action typique sous “faux-drapeau” pour justifier de la répression et de la suppression de libertés individuelles au profit de la “sécurité”, mise en danger par l’État lui-même…) Des exécutions ont lieu dans toute l’Andalousie sans parvenir à décourager l’opposition. En 1892, à Jerez de la Frontera, les paysans prennent la ville aux cris de “¡Viva la Anarquia!” Ils sont massacrés par l’armée. Pourtant, ni la vigilance de la police, ni les renforts de troupes ne peuvent empêcher le cycle des grèves de recommencer. L’Andalousie est paralysée par une série de grèves entre 1903 et 1905 puis entre 1917 et 1919.

Les milieux anarcho-syndicalistes portent la contestation à tous les secteurs de l’économie et animent bientôt le mouvement politique le plus puissant d’Espagne. En 1918 plus de 50 villes andalouses possèdent leur propre journal libertaire et la CNT publie 6 quotidiens à Barcelone, Bilbao, Madrid, Saragosse, Valence et Séville. Dans les villes, des écoles libres sont fondées par Francisco Ferrer, qui sera exécuté en 1919.

[…] Les anarchistes deviennent ainsi l’obsession ultime du gouvernement. Sous le règne d’Alphonse XIII (1902-1923) puis sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930), comme sous la république, la CNT devient la cible privilégiée de la répression. La prison devient un moyen de la formation politique des militants. En 1933 il y a plus de 9000 militants anarchistes en prison, ceux-ci forment des comités de défense et d’analyse politique dans les prisons. Dans la lutte contre le gouvernement, la violence atteint son paroxysme dans les années 1920. En effet, le patronat a maintenant recours à des gangs de “pistoleros” pour terroriser les militants syndicaux. A Barcelone, entre 1917 et 1922, on compte 1472 attentats mortels, dont contre 753 ouvriers, 112 policiers, 95 patrons, 52 contre-maîtres. Plusieurs responsables importants de la CNT sont assassinés dont Salvator Segui en 1923.

Cette lutte incessante et dangereuse accuse un peu plus le différend qui oppose les deux tendances de la CNT. Si tous ont accepté d’adhérer à l’AIT anti-autoritaire (Association Internationale des Travailleurs) depuis l’exclusion de Bakounine et des anarchistes de l’Internationale et condamnent la dérive autoritaire du régime stalinien, l’activité intérieure de la Centrale syndicale ne fait plus l’unanimité.

[…] En 1927, des anarchistes espagniols et portugais créent la FAI (Federacion Anarquista Iberica), comme un pendant théorique de la CNT syndicaliste. Cette organisation va très rapidement cristalliser la haine et les fantasmes les plus noirs du gouvernement espagnol et de la bourgeoisie. Mais la CNT reste fidèle à ses principes et c’est sous le sigle combiné de CNT/AIT que les deux organisations continuent la lutte révolutionnaire. Le débat n’en est pas pour autant clos entre les anarchistes. Certains militants de la FAI comme Buenaventura Durutti et Diego Abad de Santillan, remettent en cause le syndicalisme anarchiste. Le syndicat n’est-il pas une forme de “législation de la classe ouvrière” ? Comme tel, le syndicat a donc d’une manière ou d’une autre partie liée avec le pouvoir. Son rôle de médiateur entre les ouvriers et le patronat l’oblige à une conciliation dans les conflits sociaux. Or, cette situation, même si elle peut se retourner parfois à l’avantage des ouvriers, retourne aussi le syndicat en instrument de la domination bourgeoise, car il y perd son objectif révolutionnaire. Durruti critique cet effet pervers normatif du syndicat sans pour auant quitter la CNT où sa personnalité représente pour de nombreux militants, la garantie d’un syndicalisme intransigeant et anti-autoritaire.

[…]

De la république éphémère au Front Populaire

En 1931, des élections portent enfin la république au pouvoir. Mais le nouveau gouvernement ne s’engage que timidement sur la voie des réformes. Les paysans qui espèrent la confiscation des grands domaines et une répartition plus équitable des terres sont déçus. Aucune législation du travail ne vient alléger le sort des ouvriers. Les émeutes et les grèves reprennent, réprimées avec la même brutalité.

[…] En 1934, c’est le soulèvement des mineurs des Asturies. Pendant une semaine la république des travailleurs devient une réalité, mais l’armée intervient et malgré les promesses faites aux insurgés qui se rendent, les mineurs sont exécutés en masse. Un jeune général s’illustre au cours de cette campagne, Francisco Franco Bahamonde. Le martyr de la “commune des Asturies” choquent profondément les Espagnols, renforçant la cohésion des mouvements populaires.

Sur la base du slogsan U.H.P (Unidos Hermanos Proletarios) l’opposition se regroupe en préparation des élections a venir.

[…] En rompant avec sa tradition apolitique, la CNT n’a donné aucune consigne d’abstention à ses militants. La plupart d’entre eux ont voté pour la coalition du Front Populaire sur la promesse d’une libération immédiate des prisonniers politiques. En 1936, La CNT est la première formation politique en Espagne. L’UGT compte 1 447 000 adhérents, le Parti Communiste espagnol ne compte que 133 000 adhérents et la CNT en a 1 577 000 sur une population de 23 millions d’Espagnols à l’époque. Ceci a donné la victoire électorale au Front Populaire.

[…] La démocratie bourgeoise issue des élections va pourtant reproduire les mêmes erreurs que le gouverneent républicain précédent. Elle recrute parmi les travailleurs des leaders réformistes et néglige toujours d’entreprendre des réformes en profondeur de la société espagnole. Rapidement la situation sociale lui échappe complètement et dans un effort désespéré pour enrayer les grèves générales et leur mouvement de fond, elle envoie la police arrêter les grévistes. La grève est déclarée illégale et toutes les maisons des syndicats sont fermées. De son côté la droite conclut que la démocratie est intolérable et prépare le soulèvement militaire.

[…] Le 17 Juillet 1936, le soulèvement annoncé éclate à Melilla au Maroc espagnol. L’armée et les troupes coloniales s’emparent de tous les points stratégiques de la colonie. Quelques heures plus tard alors qu’il est déjà maître du Maroc, Franco fait une déclaration solennelle (Note de R71: le tristement célèbre “Pronunciamento”) à la radio qui est retransmise sur le continent. Il proclame la loi martiale sur tout le territoire espagnol. Le mot de passe de l’insurrection passe très rapidement à travers la péninsule et les garnisons se soulèvent à leur tour.

[…]

La guerre et/ou la révolution

[…] La CNT lance un mot d’ordre de grève générale et contournant la censure, adresse des instructions précises aux militants de toutes les fédérations.

[…] La révolution espagnole excède le sens ordinaire des évènements, car c’est une tentative des travailleurs pour rompre justement avec le sens de l’Histoire, avec la fatalité de l’origine qui condamne le peuple à obéir toujours.

LE DIMANCHE 19 JUILLET 1936, LE PEUPLE EN ARME DECIDE QUE CE DIMANCHE SERA LE DERNIER ET QU’IL DURERA TOUJOURS…

Comme dans un roman de Raymond Queneau où les personnages se rencontrent toujours après la “fin de l’histoire”, le peuple espagnol entend désormais “vivre libre”.

[…] Les anarchistes qui sont peu habitués au jeu politique au sein des structures bureaucratiques dont ils sous-estiment l’importance, n’envisagent pas la prise du pouvoir comme l’exercice d’une domination, mais comme une nécessaire association. La prise de pouvoir ne représente rien en soi sans un consentement et une participation de masse. Il y a donc de leur part, une volonté de rompre avec le pouvoir traditionnel en ouvrant le dialogue, mais aussi un grand manque d’habitude du jeu politique dangereux. Car dans ces circonstances où l’adversaire se présente comme un allié, cette conception anti-totalitaire et fondamentalement démocratique les met à la merci de l’opposition.

Le POUM (Partido Obrero de Unificacion Marxista), né d’une scission de la dissidence communiste d’inspiration trotkiste, a été fondé en 1936 par Andrès Nin et Joaquin Maurin. C’est le seul parti à mettre en garde la classe ouvrière contre la collaboration. Dès le début du conflit, le POUM milite pour une victoire sans concession de la révolution.

[…] L’Espagne se divise en deux blocs géographiques adverses.

[…] L’armée débarque donc en Andalousie où le général Queipo de Llano est déjà maître de Séville. Elle se déploie sur la plus grande partie de la province n’y rencontrant que des paysans armés de fusils de chasse et de fourches qui ne peuvent resister à une telle offensive. Les militaires occupent villes et villages, se livrant à une répression systématique. Les combattants sont exécutés sommairement tandis que l’on traque les militants syndicaux et les sympathisants républicains. Des listes noires, savamment établies avant la guerre, servent à l’épuration.

Georges Bernanos qui séjourne alors à Palma de Majorque (aux îles Baléares) est bouleversé par l’ampleur de la répression. Catholique et monarchiste, il est plutôt favorable au début aux nationalistes, mais il est très vite écœuré par la bonne conscience avec laquelle les militaires franquistes assasinent des innocents. A Palma, des camions militaires attendent les paysans au retour des champs.

Note de R71: Tout comme durant la semaine sanglante de la Commune de Paris de 1871, ou la répression sanguinaire par les bolchéviques de la jeune URSS de l’insurrection de Kronstadt, répression à laquelle Trotski, agent prouvé de Wall Street, participa activement en tant que chef de l’Armée Rouge, les États, quels qu’ils soient, répriment sauvagement ceux qui ont “osé défier” le statu quo oligarchique. Tout comme la torture, les massacres servent autant à punir qu’à tenter de dissuader le peuple de recommencer et pourtant… il recommence et un jour, il n’aura plus à le faire parce que la victoire de la révolution sociale sera établie. Celle-ci ne viendra pas par les armes, mais par l’avènement de la “société des sociétés” organique des associations libres confédérées, qui rendra l’État et ses institutions répressives et archaïques totalement obsolètes.

Comme le disait Victor Hugo: “Rien n’arrête une idée dont l’heure est venue.Jusqu’ici, il n’y a pas eu de “révolution”, il n’y a eu que des brouillons. Il n’y en aura qu’une et ce sera la bonne !

Rien qu’à Séville, un mémoire du collège des avocats cité par Peirats déclare que 9 000 ouvriers ont été victimes de la répression. Dans son fief andalou, Queipo de Llano a radicalisé les nouvelles dispositions répressives prévues par la junte militaire. Les tribunaux d’exception qui continueront de fonctionner pendant toute l’après-guerre appliquent une justice arbitraire et expéditive qui décime l’Espagne.

Arthur Koestler qui sera arrêté lors de la chute de Malaga témoignera de la terreur quotidienne qui règne dans les prisons franquistes.

En 1939, près de 100 000 prisonniers politiques ont déjà été passés par les armes. Le régime franquiste ne se débarrassera d’ailleurs jamais de cette hystérie meurtrière puisqu’en 1974, soit un an avant sa mort, Franco continuait de faire garrotter ses opposants politiques.

[…] De façon tout à fait imprévue, c’est le coup d’état qui a donné l’impulsion décisive, le signal de la révolution espagnole. L’insurection (de l’armée) provoque en effet une prise de conscience d’une partie de la classe ouvrière encore confiante dans le Front Populaire, réuinissant en même temps les conditions favorables à la prise du pouvoir.

[…] L’expérience de la lutte clandestine a permis aux anarchistes de réagir rapidement à l’insurrection en organisant une véritable guérilla urbaine. Grâce à cette structure clandestine, La CNT tenait des informateurs au sein même de l’armée qui ont pu prévenir rapidement les comités de quartiers. Les militants cénétistes ont joué un rôle décisif dans l’organisation rapide de la résistance, dont la mobilité et la détermination a surpris les militaires espagnols.

[…] En Août 1936, un responsable de la CNT, Diego Abad de Satillan échaffaude un plan pour détourner une partie de l’or de la banque d’Espagne, mais devant l’opposition catégorique de la direction, il renonce à son projet. Ce respect de l’institution bancaire nous rappelle un précédent célèbre. En 1871, les ouvriers de la Commune de Paris avaient eux aussi épargné la Banque de France.

[…] La plupart des militaires et de nombreux fonctionnaires de l’administration ont rejoint les rebelles. La police et les institutions sont paralysées. Aristocrates, propriétaires, commerçants, bourgeois se sont enfuis ou se cachent, abandonnant leurs biens. Les capitaux ont déserté l’Espagne et les chancelleries européennes submergent le gouvernement espagnol du Front Populaire de réclamations, exigeant des garanties sur leurs investissements. Le gouvernement a perdu toute autorité.

[…] Il y a bien une imposture délibérée à commémorer la guerre d’Espagne comme une lutte exemplaire contre le fascisme sans évoquer l’idéal de ces hommes et de ces femmes qui ont combattu et sont morts sans distinguer la guerre de la révolution. George Orwell qui a rejoint une colonne du POUM témoigne de cette volonté inouïe de tout changer tout de suite: “On s’était efforcé de réaliser dans les milices une sorte d’ébauche de société sans classes. Bien sûr ce n’était pas l’égalité parfaite, mais je n’avais encore rien vu qui s’en rapprochât autant et que cela fût possible en temps de guerre n’était pas le moins surprenant ; car les milices espagnoles tant qu’elles existèrent, furent une sorte de microcosme de la société sans classes.”

 A suivre…

Education et résistance politiques: La démocratie communaliste égalitaire vue de l’intérieur… Espagne 1936 (Gaston Leval)

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La démocratie libertaire

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

Il y a dans l’organisation mise sur pied par la révolution espagnole, et par le mouvement libertaire qui en a été la cheville ouvrière, structuration de la base au sommet, qui correspond au véritable fédéralisme et à la véritable démocratie. Il est vrai qu’au sommet, et même à un échelon ou à un autre, des déviations peuvent se produire ; que des individus autoritaires peuvent transformer, ou vouloir transformer, la délégation en pouvoir autoritaire intangible. Et nul ne peut affirmer que ce danger ne surgirait jamais. Mais la situation est toute différente de ce qu’elle est, ou serait dans un appareil d’Etat. Dans l’Etat que Marx, quand il voulait courtiser les communards échappés au massacre afin de les attirer à lui appelait une « superstructure parasitaire » de la société, les hommes installés aux commandes sont inaccessibles pour le peuple. Ils peuvent légiférer, décider, ordonner, choisir pour tous sans consulter ceux qui devront subir les conséquences de leurs décisions : ils sont les maîtres. La liberté qu’ils appliquent est leur liberté de faire les choses comme ils l’entendent, grâce à l’appareil de lois, de règlements et de répression dont ils disposent, et au bout duquel il y a les prisons, les bagnes, les camps de concentration et les exécutions. L’U.R.S.S. et les pays satellisés en sont d’écrasants témoignages.

Le système non étatique ne permet pas ces déviations parce que les comités de direction et de coordination, évidemment indispensables, ne sortent pas de l’organisation qui les a choisis ; ils restent en son sein, toujours contrôlables, à la portée des adhérents. Si tels ou tels individus contredisent par leurs actes les instructions reçues, les résolutions prises, il est possible de les rappeler à l’ordre, de les blâmer, de les destituer, de les remplacer. C’est seulement dans, et par cette pratique que « la majorité fait loi ».

Ce système avait été, depuis 1870, apporté par les libertaires d’Espagne, qui tenaient absolument, suivant en cela la pensée de Proudhon et de Bakounine, à ce que la masse des adhérents se prononce et décide au maximum sur les problèmes posés et la marche des activités.

Cela signifie-t-il qu’il n’existait pas de minorités, d’individualités exerçant une influence souvent décisive sur les assemblées, ou dans la vie quotidienne des Syndicats, des Collectivités, des fédérations ? L’affirmer serait mentir et ne tromperait personne. Comme partout, comme toujours, il y avait dans ces organismes des militants mieux préparés, les premiers sur la brèche, prêchant d’exemple, payant de leur personne, et qui, parce que poussés par l’esprit de dévouement et de sacrifice, connaissaient plus à fond les problèmes et trouvaient plus facilement les solutions. L’histoire de l’humanité contient, en bonne place, celle des minorités qui ont pris en charge le bonheur de leurs contemporains et le progrès de l’espèce. Mais la minorité libertaire assumait ce rôle selon le principe antiautoritaire, et en s’opposant à la domination de l’homme par l’homme.

Pour émanciper les peuples, il faut d’abord leur apprendre, les pousser à penser, et à vouloir. La minorité libertaire, nombreuse et ardente comme on l’a vu, s’efforçait donc d’apprendre aux masses à se passer de chefs et de maîtres, et pour cela les informait continuellement, les éduquait, les habituait à comprendre les problèmes les concernant directement ou indirectement, à chercher et à trouver les solutions adéquates. Les assemblées syndicales étaient donc l’expression et la pratique de la démocratie libertaire, démocratie n’ayant rien à voir avec la démocratie athénienne où les citoyens discouraient et disputaient à longueur de journée sur l’agora, où les factions, les rivalités de clans, d’ambitions, de personnages se heurtaient ; où, étant donné les inégalités sociales, le temps précieux était perdu en disputes interminables. Ici, un nouvel Aristophane n’aurait pas eu de raisons d’écrire l’équivalent des Nuées.

Normalement, ces réunions périodiques ne dépassaient pas quelques heures. On y traitait de sujets concrets, précis, de façon concrète et précise. Et tous ceux qui avaient quelque chose à dire pouvaient s’exprimer. Le Comité exposait les problèmes nouveaux surgis depuis la dernière assemblée, les résultats obtenus par l’application de telle ou telle résolution sur le volume de la production, l’augmentation ou la diminution de telle ou telle spécialité, les rapports avec les autres syndicats, les rendements selon les ateliers ou usines. Tout cela faisait l’objet d’exposés et de débats. Ensuite, l’assemblée nommait les commissions ; les membres de ces commissions discutaient entre eux des solutions à prendre ; s’il y avait désaccord, on établissait un rapport de majorité, un rapport de minorité.

Cela avait lieu dans tous les syndicats de toute l’Espagne, de tous les métiers et de toutes les industries, dans les assemblées qui, à Barcelone, réunissaient depuis la naissance de notre mouvement, des centaines ou des milliers, et des milliers de travailleurs, selon l’importance des organisations. De façon que la prise de conscience des devoirs, des responsabilités de chacun s’étendait de plus en plus, dans une mesure déterminante et décisive.

*

La pratique de cette démocratie s’étendait aussi aux régions agricoles. Nous avons vu comment, dès le début de la guerre civile doublée de la Révolution, la décision de nommer un Comité local de gestion des villages fut prise par les réunions générales des habitants des villages, comment les délégués aux différentes fonctions essentielles qui réclamaient une indispensable coordination des activités furent proposés et élus par toute la population rassemblée. Mais il convient d’ajouter et de souligner que dans tous les villages collectivisés, dans toutes les collectivités partielles de villages, dans les 400 collectivités d’Aragon, dans les 900 de la région levantine, dans les 300 de la région castillane (région du Centre. selon la dénomination adoptée) pour ne parler que des grandes formations qui embrassaient au moins 60 % de l’agriculture de l’Espagne « républicaine », la population était convoquée une fois par semaine, par quinzaine ou par mois, et mise, elle aussi, au courant de tout ce qui concernait l’existence générale.

L’auteur a assisté, en Aragon, à un certain nombre de ces assemblées où les exposés sur les différentes questions composant l’ordre du jour permettaient à la population de savoir, de comprendre, et de s’intégrer mentalement à la société, de co-participer à la direction des affaires publiques, aux responsabilités, si bien que les récriminations, les tensions qui se produisent toujours quand le pouvoir de décision est confié sans contestation possible à quelques individus, fussent-ils démocratiquement élus, ne se produisaient pas ici. Les assemblées étaient publiques, les objections, les propositions discutées publiquement, chacun pouvant, comme dans les assemblées syndicales, participer aux débats, critiquer, proposer, etc. La démocratie s’étendait à toute la vie sociale. Dans la plupart des cas, les individualistes mêmes pouvaient prendre part aux délibérations. Ils étaient écoutés comme les collectivistes.

Ce principe et cette pratique furent étendus aux débats des Conseils municipaux dans les petites villes, et même dans des villes d’une certaine importance – telles Villanueva y Geltru, Castellon de la Plana, Gérone Alicante ou Alcoy. Nous avons vu que, quand, à cause des exigences de la guerre, nos camarades étaient entrés dans ces conseils, et s’y trouvaient en minorité, ils n’en exerçaient pas moins, très souvent, une influence proportionnellement supérieure à leur nombre, en premier lieu parce qu’ils obtinrent des autres partis qui ne pouvaient s’y refuser, que les débats fussent publics. Ceux qui, parmi les gens du peuple, disposaient de temps libre ne se privèrent pas d’y assister. Et souvent on arracha à la majorité politicienne des réformes sociales immédiates (construction d’écoles, crèches, jardins d’enfants, secours décents aux vieillards) qui n’auraient pas été accordées si les débats avaient eu lieu à huis clos.

Tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle locale, ces différents aspects de la démocratie libertaire inauguraient, à notre avis, une civilisation nouvelle. Pour en donner une idée plus précise, et plus claire, nous allons voir le déroulement d’une assemblée villageoise, à Tamarite de Litera, dans la province de Huesca, assemblée à laquelle nous avons assisté -ainsi qu’à d’autres -, désireux que nous étions de recueillir des témoignages aussi vivants que possible pour l’avenir.

*

Le « pregonero » (crieur public) s’est présenté aux carrefours, sur la place ou dans les endroits les plus fréquentés du village. Il a soufflé trois fois dans la petite corne avec laquelle il s’annonce toujours, comme font en France les gardes champêtres avec leur tambour, puis d’une voix lente, de ténor léger qu’adoptent, je ne sais pourquoi, tous les « pregoneros » d’Aragon, il a lu, en hachant les mots et les phrases un peu au hasard, un papier sur lequel il était écrit que les membres de la Collectivité étaient invités par la Commission administrative à prendre part à l’assemblée générale qui aurait lieu le soir même, à 21 heures.

A 21 h 30, la salle du cinéma local est à moitié pleine. A 22 h, elle l’est complètement. Il y a là environ 600 personnes dont une centaine de femmes, de jeunes filles, et quelques enfants.

En attendant l’ouverture de la séance, tous parlent, sans cris, malgré le tempérament expansif des habitants de la région. Enfin, le secrétaire de la Collectivité monte, seul, à la tribune. Le silence s’établit, et le secrétaire propose immédiatement l’adoption des dispositions nécessaires :

– Nous devons, dit-il, nommer un bureau de séance.

Aussitôt, un des assistants demande la parole, « pour une question d’ordre ».

– Il y a dans la salle des individualistes. Ce sont des ennemis de la Collectivité. ils n’ont rien à faire ici, nous devons les expulser, déclare-t-il. De plus, il est indispensable que les femmes se taisent pendant la discussion, sinon il faudra les expulser, elles aussi.

Une partie du public semble d’accord avec la double proposition ; une autre doute, visiblement. Le secrétaire répond qu’à son avis les individualistes peuvent aussi assister et même prendre part aux débats. « Nous n’avons rien à cacher, et c’est en voyant comment nous agissons qu’ils finiront par se convaincre. » Quant aux femmes bavardes – ce sont des paysannes qui n’avaient jamais assisté à semblables débats, et qui ont, elles aussi, droit à la parole -, il est sûr qu’elles se tairont et qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à des mesures si énergiques. L’ensemble des assistants approuvent. Les individualistes demeurent.

On nomme alors le bureau, composé par des camarades qui sont élus l’un après l’autre. Puis le président prend la parole. C’est, naturellement, un des militants les plus actifs et les plus au courant des problèmes qui figurent à l’ordre du jour. Il commence par exposer abondamment pourquoi la Commission a convoqué cette assemblée extraordinaire. Bien qu’intelligent, il n’est pas vraiment orateur, mais s’efforce de s’exprimer avec la plus grande clarté, et y parvient.

Première question : il faut remplacer quatre camarades de la Commission administrative, qui n’accomplissent pas bien leur tâche, non par mauvaise volonté, mais par manque de formation. D’autre part, il existe un certain mécontentement contre le délégué au ravitaillement. Il est très capable, mais il a mauvais caractère et des manières trop brusques, ce qui cause des frictions désagréables, particulièrement dans les rapports interrégionaux, mieux vaudra désormais qu’il s’occupe des échanges à distance, où les contacts individuels jouent très peu. Le délégué à l’industrie et au commerce pourrait se charger de la distribution à l’échelle locale, et des rapports qu’elle entraîne avec les membres de la Collectivité.

L’assemblée accepte sans discussion inutile le changement des membres de la Commission, qu’elle remplace un par un. Puis le délégué au ravitaillement local voit ses attributions limitées d’une part, et étendues de l’autre.

Autre question à l’ordre du jour : un groupe assez nombreux de membres de la Collectivité vient de s’en retirer pour revenir aux pratiques individualistes. Mais la Collectivité, qui a pris en main la production locale non agricole a en sa possession les fournils destinés à la fabrication du pain, et le groupe d’individualistes en réclame un.

Les visages sont sérieux, attentifs, tendus. Les femmes commentent sans élever la voix. Un collectiviste prend la parole :

– Nous devons leur prêter un fournil pour quinze jours ou un mois afin qu’ils aient le temps d’en construire un.

– Non, répond un autre, ils n’avaient qu’à rester avec nous. Puisqu’ils sont partis, qu’ils se débrouillent !

Un troisième déclare qu’il y a déjà trop de fournils dans le village. Il ne faut pas en construire davantage. Plusieurs autres assistants parlent encore avec cette économie de mots qui caractérise les paysans aragonais. Personne d’autre ne demande la parole. Le président expose alors son opinion.

Il y a tout d’abord le problème de la bonne organisation de l’économie. Construire un fournil de plus c’est gaspiller du matériel dont on a besoin pour d’autres usages ; demain cela entraînerait une dépense supplémentaire de bois et d’électricité, ce que nous devons éviter car les répercussions d’une mauvaise gestion ne retombent pas seulement sur les individualistes, mais aussi sur toute l’économie nationale. Or nous devons montrer que nous sommes capables de faire mieux que le capitalisme. C’est pourquoi, au lieu d’en augmenter le nombre, nous devons même réduire le nombre de fournils en activité. Faisons donc le pain pour nous et pour les individualistes. Mais ceux-ci fourniront la farine correspondant à leur consommation, et il n’y aura qu’une même qualité de pain pour tous. D’autre part, nous ne devons pas refuser le pain aux individualistes, car malgré leur erreur ils doivent pouvoir manger, et dans une situation opposée à celle que nous vivons, nous serions heureux que nos adversaires n’empêchent pas les collectivistes de se nourrir.

Le président a convaincu l’assemblée, qui, sur l’intervention de quelques collectivistes, approuve sans opposition.

La question suivante se rapporte au rationnement et au non-rationnement du pain. Les salaires familiaux élevés payés par la Collectivité permettent d’en acheter beaucoup, ce qui facilite certains excès, et même parfois une inégalité que la Révolution ne peut admettre. Il faut par conséquent établir une limite de consommation afin que chaque famille puisse obtenir les quantités dont elle aura besoin, mais sans en arriver au gaspillage.

L’assemblée admet le rationnement, mais voici que se pose une question de jurisprudence : qui appliquera les mesures décidées ? Le Conseil municipal ou la Collectivité ? Le Conseil municipal embrasse la population tout entière : les individualistes, qui en comprennent le huitième, et les collectivistes. Si le Conseil municipal s’en charge, le rationnement devra être établi pour tous. Si c’est la Collectivité, les individualistes ne se considéreront pas obligés de le respecter. Diverses opinions sont émises, qui permettent de préciser les attributions des deux organismes. Et l’on décide de demander d’abord au Conseil municipal de s’en charger. S’il n’acceptait pas, la Collectivité prendrait l’affaire en main, tout du moins dans les limites de ses possibilités.

Mais le départ des individualistes a posé un autre problème. Plusieurs d’entre eux ont laissé leurs vieux parent s à la charge de la Collectivité, tout en s’installant sur les terres que ceux qu’ils abandonnent ainsi possédaient auparavant. Les dépossédés ont été pris en charge par l’organisation solidariste et collective parce qu’il s’agit de vieillards handicapés pour le travail, mais on considère ce comportement inacceptable. Quelles mesures adopter ?

Le président, qui a exposé le litige, souligne d’emblée qu’on ne peut penser à expulser ces pauvres vieux. De toute façon, ils seront aidés, mais il faut que les fils reprennent leurs parents, ou la terre leur sera enlevée. Telle est son opinion.

Plusieurs membres de l’assemblée interviennent dans un ordre qui ne se dément à aucun moment. L’un demande qu’on enlève la moitié de leur récolte à ces fils sans conscience. Un autre répète qu’il serait honteux de faire sortir ces vieillards de la Collectivité – tout doit être envisagé, moins cela. On en revient à la solution suggérée par le président ou les individualistes prennent leurs parents avec eux, ou ils n’auront pas de terre, et toute solidarité leur sera refusée. Le problème moral est primordial. La proposition est approuvée.

A chaque fois qu’une solution est adoptée et avant qu’un autre problème ne soit abordé, l’assemblée commente, donne libre cours à sa pensée. Pourtant, la conversation générale n’est pas bruyante, et dure à peine une minute.

On aborde maintenant la question des ateliers de poterie qui, normalement, constituent une source de revenus car ils fournissent de nombreux villages de la région, et même de petites villes, en cruches, alcarazas et « cantaros » (brocs en terre). On y fabrique aussi des tuiles et des briques. Mais comme les bras manquent aux travaux des champs à cause de la mobilisation pour le front, on y a envoyé les potiers qui ont cessé leur métier ; certains, aussi, sont au front. Aussi la production a-t-elle baissé notablement. Que faire ?

Un homme demande que l’on fasse passer la journée des potiers de huit à dix heures ; un autre, que l’on augmente la main-d’œuvre; solution sur laquelle un troisième insiste, en ajoutant que l’on devrait faire venir des spécialistes d’autres régions. Il propose aussi que l’on rouvre la fabrique de carrelage, fermée à cause des événements actuels.

On lui répond sur ce dernier point que nous sommes en temps de guerre, et qu’on peut très bien se passer de carrelage. Rires de l’auditoire, qui approuve, et comme quelques-uns demandent pourquoi les ouvriers spécialisés ne peuvent pas produire cette année autant que l’année précédente, le secrétaire de la Collectivité, ancien maire et qui connaît bien toutes ces questions, explique qu’auparavant plusieurs cantons se fournissaient à Huesca ; or, cette ville étant tombée aux mains des fascistes, ils se fournissent maintenant à Tamarite. Il faut donc rendre à leur métier les ouvriers potiers, et de plus publier dans notre presse un appel pour que les travailleurs spécialisés d’autres régions viennent s’installer dans la localité. Proposition acceptée.

L’ordre du jour est épuisé. On passe aux questions diverses. Un des assistants déclare qu’il y a, à Tamarite, un « alpargatero » (ouvrier fabricant d’espadrilles), qui connaît très bien son métier. On pourrait organiser un atelier où les femmes iraient travailler au lieu de perdre leur temps à bavarder dans la rue. Les femmes rient, mais la proposition est acceptée. Un homme de cinquante à soixante ans déclare que les petites jeunes filles du village ne sont pas sérieuses, car elles préfèrent se promener au lieu d’aller travailler dans l’atelier qui leur a été désigné pour apprendre la couture. Pour y remédier il propose que l’on choisisse une bonne couturière chargée de les former, mais que l’enseignement soit donné dans une église sans fenêtres. La porte serait fermée à clef, les gamines ne pourront pas sortir pendant les heures de travail. Tout le monde rit, les intéressées plus que les autres.

Plusieurs collectivistes exposent tour à tour leur opinion, et l’on finit par décider que dans chaque atelier une déléguée surveillera les apprenties. Celles qui manqueront deux fois de suite sans motif valable seront renvoyées. Mais celui qui voulait les enfermer est implacable : il propose, très sérieusement, du moins le semble-t-il, que, pour les punir quand elles ne donneront pas satisfaction, on oblige les jeunes filles à jeûner deux ou trois jours. Cette fois, c’est un rire général.

Nouveau problème : il faut nommer une nouvelle directrice à l’hôpital (nous apprenons ainsi que c’est une femme qui le dirige, ce qui est assez inhabituel). Cet hôpital a été transformé en Maison de Vieillards, mais ceux-ci sont maintenant soignés à domicile par le médecin qui a adhéré à la Collectivité, et l’on dispose de l’hôpital cantonal pour les cas urgents ou sérieux de maladies. Cela pose à nouveau un problème de juridiction. L’hôpital a un caractère public général. Il faut savoir s’il dépend ou non du Conseil municipal reconstitué après la publication du décret correspondant du gouvernement de Valence. Si oui, l’hôpital est l’affaire de tous, collectivistes et individualistes, et ces derniers doivent aussi participer aux frais. Or, jusqu’à présent la Collectivité a tout payé, et ses ennemis ont profité de ses largesses. Affaire à étudier plus à fond.

Après examen de quelques questions de moindre importance, le président lève la séance. L’assemblée a duré deux heures et demie. Presque tous ceux qui y avaient pris part étaient des paysans du village, ou des environs, habitués à se lever tôt, et qui, en cette époque de l’année, avaient travaillé douze ou quatorze heures.

Pourtant, personne ne partit avant la fin des débats, pas même ceux qui se tenaient debout, car bien vite les sièges avaient manqué. Pas une femme, pas un gamin ne s’endormit. Les yeux étaient restés bien ouverts, les visages aussi éveillés. On y lisait, à la fin, autant d’intérêt souvent amusé qu’on en avait lu au commencement. Et le président, à la fois paternel, fraternel et pédagogue dut insister pour que l’ordre du jour ne fût pas allongé.

La dernière résolution prise concernait la fréquence des assemblées qui, de mensuelles, devenaient hebdomadaires.

Et les collectivistes s’en furent se coucher en commentant les débats et les motions votées. Certains vivaient assez loin. Ils rentrèrent chez eux à pied, ou à bicyclette.

1936-2016… La révolution sociale espagnole a 80 ans et ne demande qu’à revivre… partout…

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Nous reprenons ici un excellent article de synthèse historique sur la révolution sociale espagnole de 1936-39 appelée dans les livres d’histoire “la guerre civile espagnole” ou la “guerre d’Espagne”.

Nous tenons à préciser ici que “Le Monde Libertaire” a fait peau neuve en ligne et que la nouvelle mouture représente un progrès notoire par rapport à l’ancienne version grâce à une interface de qualité et très facile à naviguer. Excellente information et de bonnes archives.

Félicitations donc pour ce nouvel effort de diffusion anarchiste et longue vie au nouveau “Monde Libertaire” électronique !

~ Résistance 71 ~

 

1936 2016

IL Y A QUATRE-VINGTS ANS, LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE

 

R.B

 

2 mars 2016

 

url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/?article=1936-2016

 

Le 19 juillet 1936 eut lieu en Espagne un soulèvement populaire qui mit un coup d’arrêt à un coup d’État fasciste dirigé par le général Franco. La confédération nationale du travail (CNT), d’orientation anarcho-syndicaliste, et l’Union générale du travail, d’orientation socialiste, chacune forte respectivement de 1,5 million et de 1,4 million de membres, appellent à la grève générale du 19 au 23 juillet dans toute l’Espagne, en réponse à la fois au soulèvement militaire et à l’inaction de l’État républicain lui-même.

Les syndicats vont s’organiser se procurer des armes après avoir pris d’assaut les casernes, les dépôts d’armes des forces de l’ordre, qu’elles soient restées fidèles au gouvernement républicain ou non. En Catalogne comme dans d’autres régions espagnoles le prolétariat prend les armes, attaque les casernes où se sont réfugiés les partisans du soulèvement militaire, élève des barricades dans les rues et procède à l’arrestation des insurgés et de suspects.

L’année 2016 marquera donc le quatre-vingtième anniversaire de cet événement, sur lequel le monde libertaire aura l’occasion de revenir.

L’héritage espagnol

Le mouvement ouvrier espagnol commença à s’organiser sous l’impulsion des militants bakouniniens de la Première internationale vers 1866. La tendance révolutionnaire de l’AIT s’y développa à tel point que la fédération régionale ibérique devint, en affiliés, la force prépondérante de l’organisation internationale.

Lorsque survint le coup d’État fasciste en juillet 1936, le mouvement ouvrier révolutionnaire avait donc 70 ans d’expérience au sein du peuple espagnol. Une révolution ouvrière et paysanne répondit au coup d’État de Franco en prenant en main l’ensemble de l’économie, agriculture comprise, dans les zones qui n’étaient pas occupées par les fascistes, c’est-à-dire la moitié du pays.

Au lendemain du coup d’État, des centaines de milliers de travailleurs sont descendus dans la rue, ont pris d’assaut les casernes, distribué les armes, déjouant ainsi les plans des militaires fascistes et limitant leur déferlement sur l’Espagne. Après trois ans d’une guerre acharnée, ces militaires ne purent vaincre qu’avec l’appui militaire direct de l’Allemagne de Hitler, de l’Italie de Mussolini, le sabotage de Staline et des communistes espagnols et la non-ingérence des démocraties occidentales.

Malgré cela, l’anarcho-syndicalisme espagnol parvint à organiser presque instantanément la production industrielle et agricole socialisée dans les régions où il était implanté et qui ne tombèrent pas aux mains des franquistes, essentiellement : le Levant, la Catalogne (un des principaux centres industriels avec le Nord-Ouest) et l’Aragon où, sur une population de 433 000 habitants, dans la zone républicaine, il y eut 200 000 paysans regroupés dans des collectivités agricoles.

L’Espagne de 1936 est le seul exemple historique du prolétariat réussissant à s’opposer les armes à la main au fascisme et parvenant à organiser la production économique sur des bases libertaires. C’est par des années d’expérience de la lutte au sein de la CNT que le prolétariat a pu être matériellement et idéologiquement prêt à faire face à cette situation. Les militants anarcho-syndicalistes espagnols n’avaient cessé de rappeler aux travailleurs et aux paysans qu’ils devaient un jour se battre pour défendre leurs intérêts et la cause du socialisme, et qu’ils devaient pour cela s’organiser dans leurs syndicats. La doctrine de l’anarcho-syndicalisme espagnol ne se limitait pas à promouvoir l’idée de grève générale : pendant des décennies le mouvement a expliqué qu’il faudrait prendre en mains, immédiatement, l’ensemble de la production ; qu’il fallait se préparer à cette éventualité et que l’organisation la mieux adaptée à cette tâche était l’organisation syndicale, puisque sa structure même épousait la structure de l’économie. Ce programme était en parfaite cohérence avec les positions développées par les libertaires dans l’Association internationale des travailleurs.

Par comparaison, le parti bolchevik en Russie a mis des années pour réorganiser la production [note] , tandis qu’en Espagne cette réorganisation s’est faite en très peu de temps. On évoquera avec raison la différence de contexte, mais cette différence consiste essentiellement en un constat : en Espagne une approche pragmatique, 70 ans de préparation à la reprise en main de la production ; en Russie une approche idéologique, une conception exclusivement centralisée de l’action.

En Espagne, ce n’est que parce que les militants de la CNT ont réussi à organiser rapidement la production sur des bases collectivistes et libertaires que l’effort de guerre a pu être soutenu pendant près de trois années – quels que soient par ailleurs les avatars militaires de cette guerre. Sans l’organisation de masse d’un million et demi d’adhérents que constituait la CNT, le fascisme se serait installé dans toute l’Espagne en juillet 1936.

Aucune des forces politiques démocratiques ou de la gauche espagnole n’aurait été en mesure de s’opposer à Franco. Une victoire immédiate du fascisme en Espagne, en l’absence du mouvement anarcho-syndicaliste, aurait sans doute lourdement pesé sur l’issue de la guerre mondiale qui a suivi. Franco aurait peut-être rejoint l’Axe, ce qui aurait complètement modifié le rapport des forces en Europe. Or, si en 1939 le mouvement ouvrier espagnol est battu, il reste encore à l’intérieur du pays des forces clandestines organisées.

Défaite militaire et répression

La défaite militaire de la révolution espagnole s’explique par la convergence de plusieurs facteurs :

  • L’intervention militaire directe et immédiate des Allemands et des Italiens ;
  • L’aide conditionnelle de l’URSS : payer rubis sur l’ongle le peu de matériel militaire livré, qui ne devait être utilisé que par les forces sous contrôle communiste. Le Parti communiste espagnol était extrêmement minoritaire et peu implanté dans la classe ouvrière ; il fallait donc payer une seconde fois, politiquement, en parachutant à des postes clés les hommes du parti. En conséquence, le PCE devint une force politique gonflée artificiellement, monopolisant et utilisant souvent d’une manière désastreuse un matériel de guerre – pas toujours en état de marche – payé par le peuple espagnol.
  • La non-intervention des démocraties occidentales, dont le symbole est resté Léon Blum, qui sacrifiaient le peuple espagnol pour éviter une guerre mondiale, qui eut lieu quand même, et surtout pour éviter la victoire d’une révolution.
  • À ces trois points on peut en ajouter un quatrième, les tentatives permanentes de sabotage de la révolution par les démocrates espagnols eux-mêmes.

Comme on peut le deviner, de nombreux débats eurent lieu sur les causes de la défaite du mouvement ouvrier espagnol et la victoire du franquisme.

  1. Les démocrates affirment que si le mouvement ouvrier ne s’était pas soulevé, le front populaire aurait obtenu l’appui des démocraties occidentales. En réalité, l’expérience de Munich montre que si le mouvement ouvrier ne s’était pas soulevé, Franco aurait occupé instantanément toute l’Espagne et il est douteux que dans le contexte de l’époque quiconque serait intervenu pour le déloger.
  1. Les socialistes et les communistes de tous les pays affirment que la défaite militaire était imputable à l’incapacité organisatrice, à l’indiscipline congénitale des anarcho-syndicalistes. La réalité est tout autre. Les anarcho-syndicalistes se montrèrent au contraire de remarquables organisateurs. Ils mirent en application un principe simple, c’est qu’une révolution prolétarienne doit améliorer immédiatement les conditions de vie de la population. Cela se passa aussi bien dans l’agriculture, où même les petits propriétaires adhérèrent aux collectivités agricoles parce que l’entraide leur facilitait le travail, que dans l’industrie : après la victoire fasciste, Franco fit détruire des usines parce que les améliorations qui y avaient été apportées étaient la démonstration de l’esprit inventif des travailleurs et de leurs organisations.
  1. La direction de la CNT, qui était passée à deux millions d’adhérents au cours de la guerre, estimait qu’une victoire armée sur les fascistes était la seule condition permettant de consolider les premiers acquis révolutionnaires et de les étendre par la suite. Elle participa donc à la création de divisions militarisées pour faire face aux exigences de la situation et fournissait en tant qu’organisation de masse de la classe ouvrière et paysanne le plus fort contingent en hommes, avec l’Union générale des travailleurs, l’organisation syndicale de tendance socialiste. Ce choix fit l’objet de nombreuses critiques au sein même du mouvement libertaire.

La CNT maintint cette ligne malgré les provocations et les trahisons des communistes et de certains secteurs républicains et socialistes coalisés pour détruire les réalisations autogestionnaires. Ainsi, une brigade communiste, dirigée par Lister, dit « le boucher d’Albacete », parcourut-elle l’Aragon pour détruire les collectivités agraires avant d’être finalement battue par les anarchistes. Des militants du parti communiste catalan, le PSUC, déclarèrent à Ilya Ehrenburg en 1936 : « Plutôt les fascistes que les anarchistes » [note] .

  1. Un autre type de critique vient de l’extrême gauche, trotskiste en particulier : les libertaires espagnols auraient dû prendre le pouvoir, mener une guerre révolutionnaire et soulever la classe ouvrière résidant dans la zone tenue par les franquistes. Ils déclarent également qu’il fallait, pendant la Seconde guerre mondiale, appeler les prolétaires allemands à se soulever contre Hitler. Concernant l’Allemagne, nous serions tenté de dire qu’à partir du moment où on en arrive à appeler le prolétariat à se soulever contre un dictateur, c’est qu’il a déjà pris le pouvoir et qu’il est donc trop tard ; c’est avant, que le prolétariat aurait dû se soulever. Cela pose évidemment la question de la responsabilité du mouvement socialiste allemand. L’argument vaut également pour l’Italie mussolinienne.

Les libertaires espagnols se sont posé le problème du soulèvement en zone franquiste. Il y eut même des tentatives de guérilla, mais dans l’ensemble cela se limita à des actions de renseignement et de sabotage. Les franquistes avaient eux aussi anticipé cette éventualité : ils mirent en place une solution nette, brutale, une « solution finale » consistant à éliminer massivement et systématiquement tous les militants et les sympathisants, instaurant sur le reste de la classe ouvrière une terreur policière totale. Tous les hommes et les femmes susceptibles de soutenir une guérilla en zone franquiste ont disparu dans les toutes premières semaines… et avec eux toute tentative de soulèvement dans ces zones.

En avril 1939, à la fin de la guerre civile espagnole, les vaincus furent essentiellement les travailleurs, les militants des organisations ouvrières de la CNT et de l’UGT qui avaient empêché par les armes le triomphe immédiat du fascisme, qui formèrent leurs milices et leurs colonnes pour tenir les fronts militaires face à l’armée franquiste et qui réalisèrent dans le domaine socio-économique des expériences les plus riches qu’il soit pour l’avenir d’une société émancipée.

Pourtant, pour la classe ouvrière espagnole, la guerre ne se termina pas le 1er avril 1939. Elle se poursuivit par l’emprisonnement de milliers de femmes et d’hommes dans des camps de concentration où s’entassaient jusqu’à 2 millions de personnes. Parmi les plus connus de ces camps : Albatera, Los Almendros, Santa Eulalia del Campo, San Marcos de Leon. Après le démantèlement progressif des camps de concentration, 300 000 Espagnols sont détenus dans les prisons ; 300 000 autres sont en liberté surveillée. Un demi-million d’Espagnols prirent le chemin de l’exil, les uns pour l’Afrique du Nord, d’autres pour l’Amérique et la plus grande partie pour la France, où ils furent parqués de nouveau, par les autorités françaises, dans des camps de concentration : certains furent transférés dans les camps d’extermination nazis : 8 000 moururent à Mauthausen, 40 000 furent retournés à Franco par Vichy. Le journaliste anglais A.V. Philips estime que de mars 1939 à mars 1940 environ 100 000 personnes furent exécutées. Un historien américain, Charles Folft, écrit qu’entre 1939 et 1944 furent fusillées 190 684 personnes, chiffre obtenu par un correspondant de l’Associated Press auprès d’un fonctionnaire du ministère de la justice franquiste. L’exécution de 430 professeurs d’université et de 6 000 instituteurs correspond à la liquidation physique de 50 % du corps enseignant. A ces chiffres, il faut ajouter la répression exercée par Franco entre 1936 et 1939 dans la partie de l’Espagne occupée par les fascistes. Lorsque, en 1944, Russes et Américains décidèrent le statu quo pour l’Espagne en récompense de sa neutralité pendant la guerre, une nouvelle vague de répression s’abattit.

Réorganisation

Le choix de la neutralité fait par Franco se révèle – de son point de vue, naturellement – judicieux a posteriori lorsqu’on examine le travail de réorganisation fait par la CNT et, dans une moindre mesure, par l’UGT, de 1939 à 1950. Les militants qui sont restés en Espagne entreprennent de reconstruire leur organisation dans la clandestinité. Juste avant la fin de la guerre, après la campagne de Catalogne, dans Barcelone occupée, restent des militants de la CNT qui, dans la clandestinité, conservent une continuité organique à divers syndicats : transport, bâtiment, métallurgie, arts graphiques, spectacle. De façon plus précaire, la continuité organique se maintient également dans la région Nord, en Aragon, dans les Asturies.

Dans la zone Centre-Sud, qui tombe la dernière, la réorganisation de la CNT se fait dans les camps de concentration eux-mêmes. Le rapide enfoncement de ce front et son caractère central, géographiquement, ne permet pas un exode massif comme en Catalogne. Les camps sont remplis de travailleurs et de militants ouvriers. A Albatera (Alicante) sont détenus 17 000 hommes provenant presque tous de la 25e et de la 28e division républicaine, c’est-à-dire deux colonnes formées de travailleurs anarcho-syndicalistes appartenant à la CNT. Parmi eux se trouvent plusieurs comités régionaux de la CNT.

C’est dans un climat d’exécutions quotidiennes et des plus sauvages vengeances que les travailleurs comprennent qu’ils doivent maintenir leur organisation. Ainsi fut nommé dans ce camp le premier Comité national de la CNT d’après-guerre et dont la première mission fut de sauver les compagnons les plus menacés. Dès cette époque sont constitués et agissent en Catalogne 14 syndicats clandestins de la CNT. Barcelone compte 30 000 adhérents.

En 1940 tombe à Valence le premier Comité national de la CNT dans le camp d’Albatera. Tous les membres du comité national sont fusillés. En huit ans, plus de dix comités nationaux se succèdent. Détruits l’un après l’autre, reconstruits l’un après l’autre.

Plusieurs journaux clandestins de la CNT sont publiés. À Barcelone il y a le traditionnel Solidaridad obrera (Solidarité ouvrière) en tant qu’organe du Comité régional, ainsi que des organes par industrie tels que El Martillo de la fédération de la métallurgie. En Aragon, Cultura y Accion tire jusqu’à 10 000 exemplaires. À Valence il y a Fragua social. Les Asturies, le Pays Basque et Madrid éditent leur CNT Regional. À Madrid également s’édite Fraternidad en alliance avec l’UGT et Castilla libre.

Pendant que le gouvernement franquiste recrute pour la Division Azul en 1941, à la Maestranza de Ingenieros de Cadix les travailleurs militarisés font une grève revendicative – la première après la défaite – animée et soutenue par des militants de la CNT.

Avec le retour des militants à partir de 1944, le plus haut niveau d’organisation clandestine sera atteint au cours des années 1944 à 1948. En 1947, la CNT a 60 000 cotisants à Barcelone – une seule localité en compte 6 000. Solidaridad obrera, édité en petit format, est tiré à 50 000 exemplaires distribués dans toute l’Espagne par l’intermédiaire des travailleurs affilés au syndicat ferroviaire clandestin. Les réseaux de la CNT s’étendent jusqu’aux prisons où on réussit à tenir des réunions et des assemblées.

Les premières grandes grèves de l’après-guerre ont lieu dans le textile à Barcelone (1945-1946). En Biscaye une grève générale éclate le 1er mai 1947. On assiste à une grande diffusion de propagande à Barcelone. La situation finit par inquiéter la bourgeoisie. Après 1946, une fois passée la crainte pour les franquistes d’être entraînés dans la chute du nazisme et du fascisme mussolinien, le régime se sent assez fort pour lancer une deuxième vague de répression. La police et les phalangistes s’attaquent aux syndicats clandestins. Vingt comités nationaux de la CNT vont tomber. Sept comités nationaux se retrouveront simultanément à la prison d’Ocana. Les organisations de coordination nationale sont démantelées, les militants arrêtés. L’organisation confédérale, qui eut toujours une vocation de syndicat de masse, doit resserrer les rangs, se structurer au niveau de groupes plus restreints.

Les historiens, libéraux comme marxistes, situent la renaissance des luttes ouvrières en Espagne vers 1962, lorsque réapparaît une présence communiste. Faut-il s’étonner que le titanesque effort de réorganisation opéré par la CNT à partir de 1939 soit systématiquement ignoré ?

Changement de paradigme politique: Un exemple de charte de commune libre pour Salas Altas, Espagne, 1936…

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Les communes libres, les confédérations de communes libres ont été et sont des réalités qui fonctionnent parfaitement bien. L’étatisme et ses suppôts passent leur vie à expliquer du contraire, passent leur temps à marteler que « sans l’État, point de salut ; sans l’État, ce sera tous contre chacun dans une apocalypse politico-économico-sociale »… Rien n’est plus faux et il est grand temps que le plus de personnes possible s’en rendent compte et que nous recommencions à appliquer ces principes égalitaires et autogestionnaires, c’est la voie naturelle de l’humanité. L’État est un cancer, une anomalie, une « ruse de la raison » hégelienne… Gaston Leval nous rappelle les collectifs espagnols la révolution sociale de 1936-39.

— Résistance 71 —

 

Exemple de charte réglant la vie politique et économique d’un collectif en Espagne, charte établie le 7 décembre 1936

Gaston Leval

Extrait de “Espagne libertaire 1936-39” (1983)

 

REGLEMENT DE LA COLLECTIVITE DE SALAS ALTAS

Les soussignés, réunis en Assemblée générale et après avoir défini les normes collectivistes, décident librement d’organiser une Collectivité et d’y adhérer. Et ils approuvent les bases suivantes pour en assurer le développement économique :

1° Tout habitant de Salas Altas, quelle que soit sa condition et sans distinction d’organisation ouvrière ou de parti, pourra appartenir à la Collectivité.

2° Les membres de la Collectivité nommeront un Comité composé d’un président, un vice-président, un secrétaire, un comptable, un trésorier, et d’autant de membres qu’il le faudra, d’après les tâches à accomplir.

3° Ce Comité aura un caractère purement administratif, et répondra de sa gestion devant les assemblées des collectivistes qui pourront confirmer ou destituer ceux qui n’auront pas rempli leur mandat d’une façon satisfaisante.

4° Les adhérents apporteront tous leurs biens : terres, instruments aratoires, bêtes de trait, argent et divers moyens de travail.

5° Les collectivistes apporteront également leurs animaux de basse-cour avec lesquels on s’efforcera d’organiser une grande basse-cour collective afin de décupler cette richesse. Cette tâche incombera à ceux que l’assemblée choisira.

6° Des écuries communales seront organisées afin que toutes les bêtes de trait soient réunies et soignées par un personnel compétent. Ainsi les conducteurs travailleront moins longtemps que le temps demandé pour les tâches agricoles ou les transports.

7° Les moutons seront groupés en troupeaux, et la Collectivité nommera des pâtres pour les soigner et les faire paître. Un spécialiste sera choisi pour l’abattage. C’est lui qui désignera quels moutons devront être sacrifiés.

8° Les produits de la terre et d’épicerie seront emmagasinés dans les locaux collectifs pour que leur contrôle soit mieux exercé.

9° On constituera une ou plusieurs coopératives ; celles-ci procureront les produits qu’il faudra obtenir au moyen des échanges ; elles distribueront les articles de consommation sur la présentation du carnet de producteur, et d’après les barèmes établis par l’assemblée.

10° Ces barèmes pourront être modifiés en plus ou en moins, selon la situation économique de la Collectivité.

11° Nul ne pourra consommer avec excès. En cas d’exception, et s’agissant d’un malade, la demande devra être justifiée par un certificat du médecin.

12° L’assemblée décidera des jours de vacances annuelles dont pourront bénéficier les membres de la Collectivité.

13° L’argent dont pourra disposer la Collectivité ne servira qu’à se procurer des marchandises dans les régions où la monnaie subsistera encore.

14° Dans toutes les branches du travail (agriculture, élevage, mines), les délégués pourront être réélus ; leurs instructions devront être respectées, faute de quoi la Collectivité prendrait les mesures qu’elle jugerait nécessaires.

15° Au-dessus de quinze ans, tous les membres de la Collectivité devront travailler. L’assemblée décidera de ce que devront faire les jeunes femmes mariées ou les inaptes au travail.

16° Les collectivistes de plus de soixante ans sont dispensés de travailler ; toutefois, si tel est leur désir et que leur état physique le leur permet, ils pourront se livrer à des travaux correspondant à leurs possibilités physiques pour aider la Collectivité.

17° Celui qui, sans cause justifiée, se séparera de la Collectivité, n’aura aucun droit aux biens collectifs.

18° Les résolutions seront prises à la majorité des assemblées.

19° Tout adhérent recevra un reçu des biens par lui apportés au moment de son adhésion.

20° L’assemblée est souveraine et ses accords feront loi, même s’ils modifient les présents statuts.

Tel est le Règlement collectiviste que nous nous engageons à appliquer. Fait à Salas Altas le 7 décembre 1936.