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5ème assemblée du Conseil National Indigène et Conseil Indigène de gouvernement, déclaration conjointe de janvier 2021

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Déclaration conjointe de la 5ème assemblée du Conseil National Indigène (CNI) et du Conseil Indigène de Gouvernement (CIG)

 

CNI / CIG

 

Janvier 2021

 

Source :
https://www.lavoiedujaguar.net/Declaration-de-la-Cinquieme-Assemblee-conjointe-du-Congres-national-indigene-et

 

À l’Armée zapatiste de libération nationale
Aux peuples du monde
Aux personnes qui luttent sur les cinq continents
Frères, sœurs, compañer@s,

Frères et sœurs du monde entier, nous vous saluons, nous qui conformons le Congrès national indigène. Nous sommes des peuples et des communautés qui habitaient déjà nos terres et nos territoires avant l’imposition de ce qu’on appelle l’État mexicain, nous avons non seulement notre propre langue et notre façon de nous habiller, mais aussi une forme de gouvernement, une façon de voir, de comprendre et de vivre le monde différente de celle du monde capitaliste, qui voit tout comme une marchandise. Nous sommes des peuples qui aiment la terre, les montagnes, les eaux, les collines, les oiseaux et tous les êtres vivants qui habitent notre mère la terre. Pour nous la vie est sacrée, nous la vénérons. Au cours des ans, les donneurs d’ordres, ceux qui ont pour but de dominer et d’exploiter, ont voulu en finir avec nous, détruire notre culture et notre territoire. Nous sommes une histoire de dépossession, de résistance et de rébellion, et aujourd’hui, après plus de cinq cents ans de conquête et de guerre, nous sommes en danger d’extinction, avec le monde entier.

Frères et sœurs zapatistes, frères et sœurs aîné·e·s, comme toujours vos paroles et vos initiatives créent une lumière d’espoir et un chemin pour nos peuples. Les mégaprojets, les sociétés transnationales, le crime organisé en coordination avec le gouvernement nous envahissent toujours plus pour exploiter et détruire notre territoire, pour détruire la vie. Les paroles mensongères de López Obrador et sa soi-disant Quatrième Transformation cherchent à créer un mur qui cache la guerre qui fait rage contre les peuples et la vie de la Terre Mère, à nous isoler et à nous présenter comme les adversaires du progrès, accusation que les gouvernements antérieurs ont déjà utilisée mais qui prend aujourd’hui un tour plus destructeur. Notre parole, notre réalité, la guerre que nous vivons ne parvient pas à tous les cœurs auxquels elle devrait parvenir, car non seulement nous défendons notre territoire, mais avec lui nous défendons la vie de la Terre Mère et l’avenir de l’humanité. Toute la force du capital, de l’État et du crime organisé s’exerce sur nos peuples, nous divisant, nous dépossédant, nous menaçant, nous emprisonnant, nous assassinant.

Nous, Front des peuples en défense de la terre et de l’eau des État de Morelos, Puebla et Tlaxcala qui fait partie du CNI-CIG, nous vivons la même guerre de mégaprojets que vivent nos frères et sœurs sur tout le territoire national. Le Projet intégral de Mort appelé Projet intégral Morelos a été imposé principalement pour bénéficier aux compagnies minières, en dehors de toute légalité : il ignore et en viole les recours judiciaires suspensifs, utilise la Garde nationale pour réaliser la construction de l’aqueduc et imposer des consultations indigènes qui violent nos droits fondamentaux. L’enquête sur le meurtre de Samir, loin d’aboutir, met en évidence la relation qui existe entre les services du procureur général de l’État et le crime organisé. En résumé, nous vivons la même guerre d’extermination que le reste de nos compañer@s du CNI et d’autres peuples, villes et secteurs frères. Cependant, l’attaque du grand capital et du gouvernement et l’assassinat de notre frère Samir ne mettent pas fin à notre résistance, au contraire, nous continuerons à lutter jusqu’à ce que la vie triomphe de la mort, avec nos armes les plus puissantes : la dignité, la résistance et la rébellion.

L’imposition du Train maya, qui s’accompagne de la construction de quinze centres urbains, du Corridor interocéanique Salina Cruz – Coatzacoalcos, qui prévoit dix corridors urbano-industriels, de l’Aéroport international de Mexico – Parc écologique Lac Texcoco et du Projet intégral Morelos, vise à réorganiser le pays en fonction des intérêts économiques du grand capital. Il est également très grave qu’on projette de construire, au profit de diverses entreprises étrangères, trois centrales thermoélectriques — dont l’une est déjà achevée —, un réseau de gazoducs et un mégacentre de stockage de combustible dans le bassin du Río Santiago, au sud de Guadalajara, qui, de plus, se trouve dans l’une des régions les plus polluées du pays ; s’y ajoute le projet du Canal Centenario, auquel travaille actuellement la Garde nationale, visant à connecter les fleuves San Pedro et Santiago au Nayarit. L’exploitation minière à ciel ouvert menace également des centaines de territoires de peuples indigènes en utilisant la même formule, procédé de division, de dépossession et de destruction de nos communautés.

Tous ces projets sont précédés d’infrastructures routières et hydrauliques, d’un grand nombre de parcs éoliens et photovoltaïques, ainsi que de centrales hydroélectriques, thermoélectriques et de centrales à gaz qui envahissent illégalement les territoires de nos peuples et dont beaucoup n’ont même pas d’autorisation d’impact environnemental ; ils prévoient l’occupation de milliers et de milliers d’hectares et le changement d’usage des terres des ejidos, des communautés et des peuples indigènes, sans tenir compte de l’autodétermination des peuples sur leur territoire.

Ces grands mégaprojets et toute la dépossession et l’exploitation provoquées par le modèle extractiviste du gouvernement fédéral sont protégés par la militarisation de tout le pays et de la sécurité publique, qui, selon les paroles trompeuses de López Obrador, a maintenant avancé alors que sous les gouvernements précédents une grande partie de la société y était opposée, sans que disparaissent le précédent et la situation réelle de violation systématique des droits de l’homme par les contingents militaires, souvent en collusion avec le crime organisé. La guerre contre les peuples pour imposer des mégaprojets est évidente quand l’armée se voit confier des travaux comme le Train maya ou l’aéroport de Santa Lucia, projets auxquels nous nous opposons catégoriquement.

Dans tout ce processus de recolonisation de nos territoires, l’Institut national des peuples indigènes, une imposition de plus du mauvais gouvernement de la Quatrième Transformation, a effectué les tâches que réalisait l’ancien indigénisme du régime du PRI : médiatiser, manipuler, fragmenter, diviser nos peuples et nos communautés, servir le contremaître en poste, valider ses mégaprojets, se prêter à de fausses cérémonies officialistes qui offensent notre Terre Mère et participer aux stratégies de contre-insurrection et à la prétendue « ingénierie des conflits ». Face à cela, la communauté otomi habitant Mexico a occupé les installations de cet institut pour exiger, au-delà du droit légitime au logement, le respect et la reconnaissance de l’autodétermination des peuples sur leur territoire.

La pandémie de Covid-19 est, comme l’a dit le gouvernement menteur de López Obrador, « tombée à pic » pour imposer les mégaprojets et la militarisation du pays ; la majorité de la population étant démobilisée, la pandémie contribue elle aussi à la guerre d’extermination contre nos peuples, chez lesquels les services de santé et les moyens économiques sont très limités et dans de nombreux cas nuls.

Nous voyons qu’il s’agit d’une crise globale et civilisationnelle jamais vue auparavant qui oblige l’humanité entière à détruire ce système capitaliste et patriarcal actuel, responsable de la destruction de la nature, qui se base sur l’exploitation et la dépossession sans cesse croissantes de millions et de millions d’êtres humains. Un système qui, pour générer profits et richesses, s’appuie sur le crime organisé, sur les guerres, sur les épidémies et les pandémies.

C’est pourquoi, en tant que Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement et en tant que Front des peuples pour la défense de la terre et de l’eau des États de Morelos, Puebla et Tlaxcala, réunis en cette Cinquième Assemblée conjointe du Congrès national indigène et du Conseil indigène de gouvernement, nous adoptons les accords suivants :

ACCORDS

Un. Nous, peuples, organisations, collectifs et personnes du monde entier, souscrivons à la Déclaration pour la vie émise par l’Armée zapatiste de libération nationale, en nous engageant à renforcer nos luttes pour la défense de la vie dans nos territoires et en ouvrant l’écoute, l’organisation et la parole à nos sœurs et frères du Mexique et du monde entier qui luttent contre ce système capitaliste et patriarcal dans le but de le faire disparaître.

Deux. À participer directement, selon les critères que nous avons définis dans cette assemblée, par une délégation du CNI-CIG et du FPDTA-MPT, au côté de l’EZLN, à la tournée en Europe proposée par nos sœurs, frères, compañer@s de l’EZLN et du monde entier de juillet à octobre 2021 et, dans la mesure de nos possibilités, à celles qui seront réalisées ultérieurement en Asie, en Afrique, en Océanie et en Amérique.

Trois. À mener des actions pour la vie, contre les mégaprojets et en mémoire de notre frère Samir Flores Soberanes du 19 au 21 février, à deux ans de son lâche assassinat. À lancer un appel à nos frères et sœurs et aux compañer@s du Mexique et du monde entier pour qu’ils mènent des actions aux mêmes dates.

Quatre. Nous exigeons l’arrêt des attaques et du harcèlement des communautés zapatistes ; la libération immédiate de nos frères Fredy García Ramírez, porte-parole de l’organisation Codedi d’Oaxaca, et Fidencio Aldama, membre de la tribu yaqui ; ainsi que la liberté de nos frères Adrian Gomez Jimenez, German López Montejo et Abraham López Montejo, membres de l’organisation La Voz Verdadera del Amate, Marcelino Ruiz Gomez, membre de Viniketik en Resistencia, ainsi que celle d’Osman Alberto Espinales Rodríguez et de Pedro Trinidad Cano Sanchez, injustement emprisonnés dans les prisons de San Cristóbal de Las Casas et de Comitán, au Chiapas ; halte à l’assassinat de nos frères du Cipog-EZ ; présentation en vie du frère Sergio Rivera Hernández, membre de l’organisation MAIZ dans la Sierra Negra de Puebla, des 43 étudiants d’Ayotzinapa et de tous les disparus et disparues.

Respectueusement

Janvier 2021.

Pour la reconstitution intégrale de nos peuples
Plus jamais un Mexique sans nous

Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement

Front des peuples en défense de la terre et de l’eau des États de Morelos, Puebla et Tlaxcala

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Lectures complémentaires :

Ricardo Florès Magòn (Textes choisis)

Chiapas, feu et parole d’un peuple qui gouverne et un gouvernement qui obéit

Réseau de Résistance et de Rébellion International du Chiapas aux Gilets Jaunes

Raoul Vaneigem : « Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande » (extraits)

Résistance 71 : Du chemin de la société vers son humanité réalisée

 

Résistance au colonialisme : 5ème AG du Conseil National Indigène CNI/EZLN

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Convocation à la 5ème assemblée générale du Conseil National Indigène 

 

CNI / EZLN

 

22 décembre 2020

 

Source de l’article en français:
https://www.lavoiedujaguar.net/Convocation-a-la-Cinquieme-Assemblee-nationale-du-Congres-national-indigene

 

Nous, peuples, nations, tribus et quartiers originaires qui constituons le Congrès national indigène, le Conseil indigène de gouvernement et l’Armée zapatiste de libération nationale, alors que nous nous confrontons à la maladie de notre Mère Terre qui s’est traduite en une grave pandémie frappant la vie et l’économie de nos communautés et le monde entier, nous nous faisons entendre dans la voix des peuples originaires qui crient depuis les géographies où ils luttent et résistent contre la guerre capitaliste visant à l’appropriation des territoires indigènes et paysans par d’agressives politiques d’extraction d’un bout à l’autre de la géographie nationale, par des mégaprojets de mort appelés Couloir interocéanique dans les États d’Oaxaca et de Veracruz, Projet intégral Morelos dans les États de Morelos, Puebla et Tlaxcala, Train maya dans les États du sud-est du Mexique ou Aéroport international de Mexico dans le centre du pays, par la mise en œuvre d’un ensemble de politiques et de mécanismes pour la continuation du « libre commerce » subordonné aux États-Unis et au Canada, pour contenir la migration et pour empêcher ou affaiblir l’organisation et la résistance de nos peuples en supplantant les autorités traditionnelles et en réalisant des simulacres de consultation indigène.

Il s’agit de politiques et de mégaprojets impulsés par le gouvernement néolibéral de la Quatrième Transformation au service des grands capitaux mondiaux contre l’organisation autonome de nos peuples, et ce en s’appuyant sur la militarisation, la mise en place de la Garde nationale et la militarisation de tout le territoire national, la complicité État cartels criminels, la création de programmes visant à briser l’organisation communautaire comme le programme Sembrando Vida (Semant la vie) et l’approbation de lois favorables aux grands consortiums transnationaux comme la Loi fédérale pour le développement et la protection du maïs natif.

Le CNI et le CIG — avec les communautés zapatistes —, en tant que congrès quand nous sommes ensemble et en tant que réseau quand nous sommes séparés, nous sommes cette parole collective que non seulement nous faisons nôtre, mais aussi dans et avec laquelle nous nous entrelaçons, déterminés à accroître notre résistance autant que s’accroîtra la menace capitaliste contre la vie.

Car pour nos peuples il n’y a pas de possibilité de nous rendre, de nous vendre ou de capituler quand ce sont la Mère Terre et la vie dont gouvernements, entreprises, militaires et cartels de drogues veulent faire le butin de leur vol et ;

Considérant que :

1. La répression, les menaces, la formation de groupes de choc et la criminalisation s’intensifient contre les communautés qui résistent au Projet intégral Morelos que le mauvais gouvernement fédéral a décidé d’imposer illégalement en utilisant son groupe armé de choc appelé Garde nationale, et malgré cela, l’héritage héroïque de Samir Flores Soberanes reste vivant parmi les sœurs et frères du Front des peuples en défense de la terre et de l’eau des États de Morelos, Puebla et Tlaxcala qui ne se rendent pas, ne se vendent pas et ne capitulent pas ;

2. La guerre contre les communautés autonomes et les communautés des peuples originaires du CNI dans l’État du Chiapas s’exacerbe, tandis que les gouvernements garantissent l’impunité des groupes paramilitaires, financés par eux, qui attaquent jour et nuit les peuples et communautés sœurs ;

3. Le mauvais gouvernement fédéral et ses forces armées, en alliance cynique avec les obscurs intérêts économiques qui spéculent sur l’appropriation du territoire des peuples indigènes et paysans, sème la peur et la terreur en violant systématiquement les lois, verdicts et suspensions judiciaires pour imposer ses mégaprojets qui livrent le territoire du pays aux intérêts économiques transnationaux ;

4. La résistance et la rébellion s’accroissent dans la géographie des peuples originaires car s’accroissent aussi le pillage et la répression violente de la part du mauvais gouvernement à tous ses niveaux, en complicité avec des groupes paramilitaires et narco-paramilitaires, qui rendent possibles ses projets d’extractions polluants, et y compris dans les grandes villes, nos peuples résistent, comme le démontre la communauté otomí habitant Mexico ;

5. Depuis les luttes que nous sommes, nous, peuples originaires, voyons que dans le monde s’allument des espoirs face à cette guerre qui est la même, et depuis des géographies lointaines nous nous tournons vers ceux-ci, c’est-à-dire vers la lutte pour la vie, qui devient une langue où nous nous voyons les uns les autres et ;

6. Il existe la convocation zapatiste au lancement au mois d’avril 2021 d’une tournée planétaire commençant par le continent européen, pour laquelle le CNI est invité à former une délégation qui accompagne ce cheminement et porte notre parole collective ;

Nous convoquons

les délégué·e·s et les conseillères et conseillers du CNI-CIG pour qu’ils assistent à la

Cinquième Assemblée nationale du Congrès national indigène
et du Conseil indigène de gouvernement

qui aura lieu à :

« La Quinta Piedra », territoire récupéré du peuple nahua de l’ejido Tepoztlán, dans l’État de Morelos
les 23 et 24 janvier 2021

Selon le programme suivant :

23 janvier

Inauguration

Commissions de travail :

  • Bilan du pillage et de la guerre capitaliste contre nos peuples
  • Proposition pour la participation d’une délégation du CNI-CIG à la tournée planétaire zapatiste

24 janvier

Session plénière ouverte :

  • Conclusion des commissions de travail
  • Accords et résolutions
  • Communiqué public
  • Clôture

Note 1 : Compte tenu des circonstances sanitaires actuelles, nous invitons à nommer un·e ou deux délégué·e·s par peuple, communauté ou organisation indigène, selon le cas, afin de réaliser une assemblée amplement représentative mais moins nombreuse. Celles et ceux qui y assisteront devront respecter les mesures d’utilisation de masques, de saine distance, de lavage fréquent des mains et du visage. Et celles qui pourront être prises sur place.

Note 2 : Celles et ceux qui ne sont pas délégué·e·s ou conseillers et conseillères du CNI ou du CIG ne pourront assister à l’assemblée que sur invitation de la Commission de coordination et suivi.

Respectueusement

Décembre 2021

Pour la reconstitution intégrale de nos peuples
Jamais plus un Mexique sans nous

Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement
Armée zapatiste de libération nationale

Traduit de l’espagnol (Mexique)

par Joani Hocquenghem

Texte d’origine :

Enlace Zapatista

= = =

Lectures complémentaires :

Notre page « Réseau de Résistance et de Rébellion International » 3RI

5 textes pour comprendre et éradiquer le colonialisme

« Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte », Steven Newcomb, 2008

« Comprendre le système de l’oppression coloniale par mieux le démonter », Steven Newcomb

« Comprendre le système de l’oppression coloniale pour mieux le démonter », Peter d’Errico

« Effondrer le colonialisme », Résistance 71

« Nous sommes tous des colonisés ! », Résistance 71

 

Anarchie, Société des Sociétés, antidote à l’autoritarisme, voie vers la réalisation de notre humanité…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, documentaire, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, science et nouvel ordre mondial, sciences et technologies, société des sociétés, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 22 décembre 2020 by Résistance 71

 

 

 

« Les anarchistes ont un tel désir d’ordre qu’ils n’en supportent aucune caricature. »
~ Antonin Artaud ~

 

Anarchisme, sciences sociales et autonomie du social

 

Julien Vignet

 

Source:
http://www.journaldumauss.net/?Anarchisme-sciences-sociales-et-autonomie-du-social

 

Julien Vignet est sociologue, CERReV, université de Caen Normandie

 

L’anarchie des anarchistes n’est pas le chaos, le désordre, ni le laissez-faire poussé jusqu’au bout des libéraux. Ils promeuvent en réalité une constitution sociale de la société, plutôt qu’une constitution politique ou religieuse. Ce sont les individus ordinaires, à la base, qui décident de se regrouper librement et dans les formes qui leur conviennent. Cette autonomie du social est aussi à la base des sciences sociales, qui émergent en même temps que l’anarchisme. Proudhon et Bakounine sont deux figures de l’anarchisme historique permettant de dévoiler les passerelles entre anarchisme et sciences sociales à partir de cette autonomie du social. En même temps, les anarchistes participent à remettre la science à sa place, mettant en garde contre le gouvernement des savants et développant des pratiques populaires pour entraver la spécialisation et l’émergence d’une élite séparée de scientifiques.

Les anarchistes portent une conception particulière de la vie sociale. En révolte aussi bien contre les structures hiérarchiques anciennes, comme la religion, que face à l’ordre capitaliste se mettant alors en place, ils et elles ont une détestation de la politique. C’est comme si la vie sociale était entravée par l’Etat, le capital et la religion.

Cependant, les anarchistes [1] ne promeuvent pas le laissez-faire à la manière des économistes libéraux. Ils et elles en sont de farouches opposants. L’anarchie est, à certains égards, une sorte de constitution sociale, par les gens eux-mêmes et leurs activités, plutôt qu’une constitution à partir de l’hétéronomie de la politique, de l’économie capitaliste ou de la religion. Or, cette autonomie du social n’est-elle pas aussi à la base des sciences sociales, qui émergent en même temps que l’anarchisme ?

Nous nous intéresserons à cette autonomie du social chez deux figures de l’anarchisme historique, à savoir Proudhon et Bakounine, qui ont par ailleurs appuyé leurs propositions révolutionnaires sur des analyses empruntant à la science de l’époque. Nous essaierons ensuite de creuser la question de savoir sur quel fondement les anarchistes font reposer cette sorte d’intelligence intrinsèque du social, avant d’évoquer les formes d’organisation sociale imaginées pour incarner l’anarchie. Enfin, nous verrons quel lien peut être tissé entre cette conception anarchiste et les sciences sociales, au-delà de la concordance de temps. En effet, de telles sciences ne reposent-elles pas elles aussi sur l’affirmation d’une irréductibilité, voire d’une autosuffisance du social ? En même temps, les anarchistes participent à remettre la science à sa place, mettant en garde contre le gouvernement des savants et développant des pratiques populaires pour entraver la spécialisation et l’émergence d’une élite séparée de scientifiques.

L’autonomie du social chez Proudhon

Le social contre la religion et la politique

Pierre-Joseph Proudhon est le premier à se définir anarchiste positivement en 1840. Il s’oppose à la propriété privée, à l’Eglise, au parlementarisme et au gouvernement en général. Il fait un lien étroit entre domination politique, domination économique et domination religieuse, considérées toutes comme des entraves à l’épanouissement de la justice.

Proudhon confiait ainsi dans ses Carnets de 1852 : « Je fais de la politique pour la TUER. EN FINIR AVEC LA POLITIQUE » [2]. Ce n’est alors pas seulement l’abolition de tous les gouvernements qui est visé, c’est aussi l’idée que la société peut se constituer d’elle-même, par la libre organisation des forces économiques et sociales. Il est encore plus clair dans Les confessions d’un révolutionnaire, où il distingue la constitution politique de la constitution sociale de la société. La seconde repose sur la libre association, l’égalité et la réciprocité et vise à affaiblir et écarter la première, fondée sur l’autorité et la hiérarchie.

« Je distingue en toute société deux espèces de constitutions : l’une que j’appelle la constitution SOCIALE, l’autre qui est la constitution POLITIQUE ; la première, intime à l’humanité, libérée, nécessaire, et dont le développement consiste surtout à affaiblir et écarter peu à peu la seconde, essentiellement factice, restrictive et transitoire. La constitution sociale n’est autre chose que l’équilibre des intérêts fondé sur le libre contrat et l’organisation des forces économiques qui sont, en général : le Travail, la Division du travail, la Force collective, la Concurrence, le Commerce, la Monnaie, le Crédit, la Propriété, l’Egalité dans les transactions, la Réciprocité des garanties, etc. La constitution politique a pour principe l’AUTORITE, ses formes sont : la Distinction des classes, la Séparation des pouvoirs, la Centralisation administrative, la Hiérarchie (…) » [3].

L’anarchisme de Proudhon vise explicitement à sortir de l’aliénation politique. Comme l’affirme Pierre Ansart, il « tend à libérer les force sociales des pouvoirs aliénants » [4], permettant ainsi d’instituer une société qui ne serait plus divisée en fractions ennemies et prise par un ensemble d’illusions.

Proudhon ne considère pas seulement l’exploitation capitaliste ou la domination étatique. Il est conscient qu’il existe des sacralisations qui empêchent la société de prendre conscience d’elle-même et de ses capacités. La refondation des rapports sociaux sans autorité révélée ou transcendante passe par la critique de la religion. C’est pourquoi Proudhon s’en prendra aussi à l’Eglise.

Il va plus loin en affirmant que politique et religion sont indissociables. Non seulement il fait alors de la religion un pouvoir politique, ne pouvant exister « qu’en s’appropriant la politique profane et les lois civiles » [5], mais il atteste du caractère sacré que prennent les institutions politiques pour se légitimer. Etat et Eglise, deux formes d’autorité instituées, utilisent les mêmes fondements pour justifier leur existence, et produisent les mêmes effets.

« Quoi qu’il en soit, il importe, pour la conviction des esprits, de mettre en parallèle, dans leurs idées fondamentales, d’un côté, le système politico-religieux, – la philosophie, qui a distingué si longtemps le spirituel du temporel, n’a plus droit de les séparer ; – d’autre part, le système économique.

Le Gouvernement donc, soit l’Église et l’État indivisiblement unis, a pour dogmes :

1. La perversité originelle de la nature humaine ; 

2. L’inégalité essentielle des conditions ; 

3. La perpétuité de l’antagonisme et de la guerre ; 

4. La fatalité de la misère. D’où se déduit : 

5. La nécessité du gouvernement, de l’obéissance, de la résignation et de la foi.

Ces principes admis, ils le sont encore presque partout, les formes de l’autorité se définissent elles-mêmes. Ce sont :

a) La division du Peuple par classes, ou castes, subordonnées l’une à l’autre, échelonnées et formant une pyramide, au sommet de laquelle apparaît, comme la Divinité sur son autel, comme le roi sur son trône, l’autorité ; 

b) La centralisation administrative ; 

c) La hiérarchie judiciaire ; 

d) La police ; 

e) Le culte » [6].

Il n’est pas étonnant que ce philosophe de l’immanence s’attache à critiquer les formes de transcendance productrices d’illusions, et dont l’Eglise est une incarnation de l’époque. L’antithéisme de Proudhon est pourtant peu rappelé, et parfois même mis en doute.

Proudhon se réfère régulièrement à Jésus, et ne cache pas son admiration pour la morale égalitaire et communautaire des évangiles [7]. Cela facilite probablement qu’il soit parfois assimilé à un spirituel finalement hanté par son enfance religieuse. Il y a certes pour Proudhon un mystère de l’existence et une inquiétude du sens. C’est pourquoi il ne balaie pas d’un revers de la main la question de la foi, si présente dans l’histoire de l’humanité. Cette sensibilité le fait respecter le questionnement religieux, associé dans le même temps à une critique virulente des institutions religieuses de son époque. Il n’en est pas moins clair sur ses positions contre l’Eglise et sur la nécessité de purger le socialisme de son arrière-fond religieux, présent notamment chez Fourier, Saint-Simon ou Leroux. C’est pourquoi il peut affirmer « je n’adore rien, pas même ce que je crois : voilà mon antithéisme » [8].

Probablement l’expérience sociale et politique de son époque, dans laquelle l’Eglise joue le rôle d’appui de la répression des révoltes populaires, influence-t-il son anticléricalisme. Il est difficile de ne pas malmener celui qui vous calomnie et attise les condamnations à votre égard.

Une science proudhonienne de la société à visée normative

Pour Proudhon, la société est immanente, traversée d’antagonismes, et faite par des forces collectives, toujours en mouvement. Il cherche donc une science de la société se promettant d’instaurer le meilleur état social par rapport à ce qu’est la société : une science à visée normative capable d’instaurer l’égalité et la justice. La société se fait en vertu de forces inconscientes, et les individus obéissent sans en avoir l’intelligence. La science ainsi promue doit permettre la compréhension de ses forces, et permettre à l’humanité en quelque sorte de prendre conscience d’elle-même [9].

Proudhon, ancien ouvrier typographe, se méfie de la métaphysique. Il rejette l’idée de savoir absolu. De la même manière, l’action est première par rapport aux idées : il met ainsi l’accent sur l’effort collectif, en opposition au déterminisme et à la providence ; la révolution est la manifestation la plus forte de cet effort collectif créateur. C’est en cela que la société est immanente : c’est l’action humaine qui produit non seulement le monde matériel, mais aussi les idées, les valeurs et les mentalités [10]. De fait, pour Proudhon, « la philosophie doit être essentiellement pratique

 » [11]. Elle n’a pas une fonction spéculative, et s’inscrit dans la vie quotidienne. De la même manière, elle n’est pas une pratique élitiste d’oisifs, mais a une finalité d’action à visée émancipatrice par les prolétaires. La science ne se perd pas dans les limbes de la théorie, elle reste ancrée dans la réalité ordinaire et liée à la recherche de l’amélioration des conditions humaines.

Conformément à cette position, la science promue par Proudhon ne peut être qu’empirique. Elle part de l’observation. Proudhon l’incarnera en étant attentif aux expérimentations sociales des classes populaires qui jaillissent à son époque : mutuelles, coopératives et sociétés secrètes. C’est probablement lors de son passage à Lyon, avec son effervescence portée par les canuts, que mûrira chez lui son mutuellisme. Il y restera entre 1843 et 1847, à la veille de la révolution associationniste de 1848, et y côtoie le socialisme le plus agité.

Dans La capacité politique des classes ouvrières [12], testament politique de Proudhon, il évoque et justifie les efforts des prolétaires pour affirmer leur autonomie politique et matérielle à travers des mutuelles, des coopératives et des syndicats. Il enjoint les ouvriers à l’abstention lors des élections. Leur capacité politique réelle réside dans l’organisation d’un mouvement social autonome. Un temps méfiant vis-à-vis de l’association, il devient l’un de ses plus ardents défenseurs. Pour lui, les gens de bras ne sont pas dépourvus de capacité politique, bien au contraire. Ils n’ont pas à être guidés par une avant-garde, mais créent ici et maintenant des expérimentations sociales sur le terrain économique, permettant d’affirmer immédiatement l’autogestion généralisée future. C’est ce que les socialistes « partageux » sont alors en train de faire. C’est en cela que l’analyse du social par Proudhon est profondément anarchiste : la société, qui est toujours autoproduite, peut se faire consciemment elle-même. Elle résulte de l’association de forces sociales, et non d’un principe organisateur transcendant, que ce soit la religion ou l’Etat. Or, l’anarchie est impossible si ce n’est pas le cas : s’il n’y a pas d’autonomie du social, il n’y a pas d’anarchie possible. L’anarchisme ne vise en ce sens rien d’autre que de favoriser l’autonomisation du social, notamment par rapport au politique dont il se défie.

La prédominance du social chez Proudhon repose sur le fait qu’il est une condition de l’humanité de l’être humain : « l’homme le plus libre est celui qui a le plus de relation avec ses semblables » [13]. L’être humain est un être sociable parce qu’il a besoin des autres, et ce non seulement pour assurer sa survie ou perpétuer l’espèce, mais surtout parce qu’il ne peut s’épanouir sans autrui ni culture partagée. La liberté ne trouve pas sa limite chez les autres. Elle n’est pas non plus un vide investi d’un pouvoir infini, qui fait que l’expérience radicale de l’existence humaine est d’abord angoisse absolue. La liberté est dans la relation. La plus grande liberté se développe à travers des formes d’activités mutuelles entre égaux. La politique, la religion, l’économie capitaliste empêchent ce développement, et c’est pourquoi il faut selon Proudhon les combattre en leur substituant graduellement d’autres pratiques sociales qui finiront immanquablement à créer d’autres formes de vie au sein d’une autre société. Ce ne sera pas pour autant un point d’arrivée ou une fin de l’histoire. La société est un mouvement de forces diverses, et l’anarchie n’est qu’une sorte d’équilibre en gestation continue, appuyé sur le plan politique par le confédéralisme, et sur le plan économique par le mutuellisme.

Précisons que Proudhon pose deux problèmes de principe aux anarchistes : il est antisémite et misogyne. L’antisémitisme de Proudhon est lié au fait qu’il considère que les Juifs sont à l’origine du capitalisme [14]. Cet antisémitisme, sous une forme différente et plus nuancée, on le retrouvera chez Bakounine à la fin de sa vie, suite à ses polémiques avec Karl Marx. Il ne faut pas les taire, comme il est souvent fait. Cependant, l’antisémitisme de Proudhon n’apparaît pas dans ses constructions théoriques. En revanche, il en est différemment de sa misogynie. Il fait du mariage un pivot de la société, et de la famille l’unité sociale de base.

Joseph Déjacque, l’inventeur du terme libertaire, publie un pamphlet en réponse à et en rupture avec Proudhon : De l’Être humain mâle et femelle. Lettre à P.-J. PROUDHON. Exilé depuis la révolution manquée de juin 1848, il est sans doute le plus virulent contre Proudhon, ce « vieux sanglier qui n’est qu’un porc » [15]. Il y défend l’égalité homme-femme : « dites à l’homme et dites à la femme qu’ils n’ont qu’un seul et même nom comme ils ne font qu’un seul et même être, l’être-humain ». De même, il défendra l’émancipation de tous les êtres, quels que soient leur sexe, leur couleur de peau, leur âge. La révolution consiste en un combat dans les rues et dans les foyers contre un modèle social fondé sur la propriété et la famille. Depuis New-York et la Nouvelle-Orléans, il dénonce le massacre et le pillage des indiens d’Amérique ainsi que l’esclavage des noirs dans plantations. Joseph Déjacque est en ce sens bien plus anarchiste que Proudhon, qui aura pourtant été l’un de ses maîtres à penser.

L’autonomie du social chez Bakounine

Bakounine était un lecteur de Proudhon. Après 50 ans, il s’est lui-même déclaré anarchiste, et est devenu l’un des principaux théoriciens de l’anarchisme révolutionnaire. Il est alors somme toute logique de retrouver cette autonomie du social chez lui. Elle est clairement affirmée dans Fédéralisme, socialisme et antithéologisme, dont il termine la rédaction en 1868 :

« La société, c’est le mode naturel d’existence de la collectivité humaine indépendamment de tout contrat. Elle se gouverne par les mœurs ou par des habitudes traditionnelles, mais jamais par des lois. Elle progresse lentement par l’impulsion que lui donnent les initiatives individuelles et non par la pensée, ni par la volonté du législateur. Il y a bien des lois qui la gouvernent à son insu, mais ce sont des lois naturelles, inhérentes au corps social, comme les lois physiques sont inhérentes aux corps matériels » [16].

Bakounine l’antipolitique

Pour Bakounine, formé à l’hégélianisme, l’humanité a une nature sociale. Le social, régi par ses propres lois, préexiste même à l’individu et à la constitution politique. Il peut néanmoins se transformer par des efforts individuels. On retrouve ici à la fois la position antipolitique de Bakounine, sa conception fondée sur une philosophie de la nature de l’autonomie du social, et sa considération de l’action humaine comme productrice de la société. Ces trois éléments, que Bakounine peine parfois à concilier, constituent la base de sa pensée anarchiste, nourrie perpétuellement par son activité révolutionnaire. Si Bakounine appelle lui aussi, comme Proudhon, à s’appuyer sur la science, il considère toutefois que la connaissance rationnelle du monde – naturel et social – est insuffisante à l’émancipation. Il n’appelle pas au sentiment de révolte contre la science. Il n’associe pas non plus science et émancipation. Mais la science peut bien permettre de favoriser la conscience des individus des lois naturelles et des prescriptions sociales. Si les premières ne sont pas modifiables, les secondes peuvent être transgressées, et même bouleversées en vue de l’émancipation individuelle et collective. C’est le but de la révolution sociale. On retrouve donc chez Bakounine la même idée que chez Proudhon, celle de la possibilité d’une constitution de la société par le social lui-même, débarrassée du capitalisme, de la politique et de la religion.

Bakounine est célèbre pour sa polémique avec Marx, qui entraînera une rupture au sein de la Première Internationale, celle de l’Association Internationale des Travailleurs. Il a à la fin de sa vie une défiance absolue envers le pouvoir, qu’il soit bourgeois ou populaire : la lutte n’est pas politique, dans les couloirs des palais et les délégations parlementaires, mais strictement sociale. C’est pourquoi il refuse d’utiliser l’appareil d’Etat et la mise en place d’une dictature du prolétariat, contrairement aux communistes – qu’il nomme « autoritaires ».

Bakounine prophétise d’ailleurs ce que deviendra le bolchévisme. Dès le 19 juillet 1866, dans une lettre à Alexandre Herzen et Nicolaï Ogarev [17], Bakounine écrivait : « Toi qui es un socialiste sincère et dévoué, assurément, tu serais prêt à sacrifier ton bien-être, toute ta fortune, ta vie même, pour contribuer à la destruction de cet Etat, dont l’existence n’est compatible ni avec la liberté ni avec le bien-être du peuple. Ou alors, tu fais du socialisme d’Etat et tu es capable de te réconcilier avec ce mensonge le plus vil et le plus redoutable qu’ait engendré notre siècle : le démocratisme officiel et la bureaucratie rouge ». Il annonce les dérives que contiennent les positions sur la participation au jeu politique et sur la prise de l’appareil d’Etat dans une phase transitoire. Il pressent que la mise en place d’un Etat populaire s’accompagnera inévitablement de l’émergence d’une nouvelle classe privilégiée, celle des directeurs et des fonctionnaires, c’est-à-dire de la bureaucratie.

Suite à l’éclatement de la Première Internationale [18], il participe à la fondation de l’Internationale antiautoritaire à Saint-Imier en 1872, avec entre autres Carlo Cafiero, Errico Malatesta et James Guillaume. Celle-ci regroupe les sections espagnoles, italiennes, françaises, jurassiennes et américaines, et est alors l’organisation révolutionnaire la plus nombreuse. Son orientation, influencée par les idées de Bakounine, est clairement antipolitique. Elle déclare que « la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat » dans sa troisième résolution. Conformément à l’orientation anarchiste des carnets proudhoniens de 1852, il s’agit de faire de la politique pour détruire la politique.

Bakounine a bien conscience que son activité révolutionnaire comporte une composante politique. Il critique d’ailleurs l’indifférence à la question politique. Contrairement à ce que déclareront ces détracteurs à l’époque, il ne s’agit pas d’apolitisme, mais d’une position antipolitique – donc d’une affirmation de l’autonomie du social.

Le conflit avec Marx sur la question politique ne se situe pas seulement sur la prise de l’appareil d’Etat en vue de sa décomposition future – option de Marx – ou la lutte immédiate pour le dépérissement de l’Etat – option de Bakounine. Il y a chez Bakounine l’intuition d’une part maudite du pouvoir. 

« Je ne craindrai pas d’exprimer cette conviction, que si demain on établissait un gouvernement et un conseil législatif, un parlement, exclusivement composé d’ouvriers, ces ouvriers, qui sont aujourd’hui de fermes démocrates socialistes, deviendraient après-demain des aristocrates déterminés, des adorateurs hardis ou timides du principe d’autorité, des oppresseurs et des exploiteurs. Ma conclusion est celle-ci : il faut abolir complètement, dans le principe et dans les faits, tout ce qui s’appelle pouvoir politique ; parce que tant que le pouvoir politique existera, il y aura des dominants et des dominés, des maîtres et des esclaves, des exploiteurs et des exploités » [19].

La question n’est pas de savoir si tel ou tel dirigeant est corrompu, manipulateur, violent. Le pouvoir en lui-même pervertit. Le fait de se retrouver en position de pouvoir transforme l’individu et le place en situation où il ne peut qu’exercer une domination sur les autres.

Cette position antipolitique se confirme dans la Lettre à un français [20], au moment de la guerre franco-prussienne, où il déclare que l’émancipation sociale et économique du prolétariat entraînera son émancipation politique, ou plutôt son émancipation de la politique. Ce n’est pas pour autant qu’il n’y aurait pas de décisions collectives à prendre, bien au contraire. Bakounine considère que c’est une nécessité. Ce qui est rejeté, c’est la séparation d’une instance décisionnelle du corps social, et son institutionnalisation qui finit par la consacrer théologiquement.

Suffrage universel ou censitaire, là n’est pas la question pour Bakounine. L’élargissement du suffrage ne supprime en rien le mensonge qu’est la représentation. Le pouvoir corrompt, et se trouver en position de représentant ne peut que couper des aspirations populaires. Les assemblées centralisatrices favorisent le passage des « palpitations vivantes de l’âme populaire » vers des abstractions [21]. Ce n’est pas pour cela que Bakounine n’admet pas la représentation des sections au sein de l’A.I.T., via des mandats impératifs. Mais cette représentation n’intervient alors pas au sein d’un petit Etat en gestation – c’est du moins le sens de son engagement et de ses polémiques avec les tenants du centralisme – mais dans une fédération qui préfigure celle qu’il appelle de ses vœux.

Cette critique du pouvoir, il va jusque la formuler à destination des organisations ouvrières risquant de se bureaucratiser. De son expérience au sein de l’A.I.T., entre 1868 et son éviction en 1872, il en tire plusieurs leçons. Il note d’abord la tendance à la constitution d’une élite militante, qui se considère indispensable. Mécaniquement, elle s’habitue à décider à la place des autres, et les délégués se coupent de leur base. L’autonomie des sections et des individus doit justement venir empêcher cette dégénérescence, de même que les assemblées générales des membres.

Antithéologisme et philosophie de la nature chez Bakounine

L’anarchisme a, on l’a vu, dès son origine mis en avant une critique radicale tant du capitalisme et de l’Etat, que de l’Eglise. La domination n’est pas seulement matérielle, elle est aussi idéologique, et la religion vient couvrir la conscience d’un voile tout en légitimant les dominations existantes. Bakounine ne déroge pas à la règle. Il a très bien synthétisé cette pensée dans Dieu et l’Etat, ouvrage posthume recomposé par son ami Elisée Reclus en 1882. Il y proclame que « si Dieu existait, il n’y aurait pour lui qu’un seul moyen de servir la liberté humaine, ce serait de cesser d’exister » [22].

Pour Bakounine, une religion, et particulièrement l’Eglise catholique, se constitue comme pouvoir politique et économique. L’idéalité divine s’appuie sur l’exploitation économique et l’oppression politique des masses, richesse et puissance s’autoalimentant l’un l’autre [23]. Les religions instituées transforment la spiritualité en s’accaparant le fruit du travail des autres, et tombent dans un matérialisme étroit de privilégiés. Bakounine peut ainsi renvoyer dos à dos idéalisme et matérialisme : l’idéalisme religieux se concrétise sur terre en servant les forces matérielles, tandis que le matérialisme scientifique appuie l’idéalisme pratiques des classes populaires et des laissés-pour-compte.

Il met aussi à jour le fétichisme contenu dans l’idée de dieu, qui vient écraser l’humanité. « Dieu est tout, donc l’homme et tout le monde réel avec lui, l’univers, ne sont rien » [24]. Ce qui est ordinaire et passager est ainsi traité avec dédain, alors que « toute la vie des hommes réels, des hommes en chair et en os, n’est composée que de choses passagères » [25]. Il faut ainsi rendre à l’humanité et la nature ce dont elles ont été dépouillées en s’opposant à la religion. Cette dernière est l’incarnation idéale de ce dépouillement, celui de la capacité à produire le monde. Bakounine fait alors de son antithéologisme l’un de ses trois piliers fondamentaux de son anarchisme, avec le fédéralisme et le socialisme.

Bakounine s’oppose donc à l’hétéronomie de la politique et de la religion. D’où vient pour lui l’autonomie du social ? Bakounine est matérialiste. Il considère donc que l’esprit n’est pas séparé du corps, et que l’individu, qui est d’abord un corps, est le produit de la nature, puis de la société. De la nature d’abord, règne de la nécessité. Il n’y a aucune échappatoire, et aucun projet bakouninien de la sortie des forces naturelles. Il faut au contraire les reconnaître et les faire sienne. Il les distingue des forces sociales, qui elles ne sont pas inhérentes à notre être, mais viennent de l’extérieur de soi-même [26]. Il n’en reste pas moins qu’elle constitue l’individu, être irrémédiablement social pour Bakounine.

L’être humain « naît dans la société comme la fourmi dans la fourmilière et comme l’abeille dans la ruche ; il ne la choisit pas, il en est au contraire le produit, et il est aussi fatalement soumis aux lois naturelles qui président à ses développements nécessaires, qu’il obéit à toutes autres lois naturelles » [27]. La société précède l’individu, et l’imprègne, tant « la pression de la société sur l’individu est immense, et il n’y a point de caractère assez fort ni d’intelligence assez puissante qui puisse se dire à l’abri des attaques de cette influence aussi despotique qu’irrésistible » [28]. C’est d’ailleurs cela qui prouve le caractère social de l’être humain, tant la culture propre à un individu donné se reflète jusque dans les détails de sa vie.

L’individu est comme happé par le social, en même temps qu’il permet la création de liens avec les autres, par la confiance, la routine et les habitudes. A tel point que l’humanité se fonde d’abord sur la sociabilité : il n’y a pas d’êtres humains qui à un moment se mettent d’accord afin de créer volontairement la société, comme chez Rousseau. L’individu ne la crée pas, il en hérite. Il ne peut donc qu’être façonné intimement par la situation sociale-historique dans laquelle il naît.

Les prescriptions sociales prennent presque la consistance des nécessités biologiques. D’ailleurs, Bakounine considère l’espèce humaine comme une continuité des espèces animales : « ce qui n’existe pas dans le monde animal au moins à l’état de germe, n’existe et ne se produira jamais dans le monde humain » [29]. Bakounine distingue le milieu naturel, celui des biologistes, du milieu social, celui des sciences sociales et de l’activité révolutionnaire, mais les pense en continuité. En dernière instance, c’est la nature qui fixe le devenir humain. Si Bakounine en restait là, ce serait une autonomie du social en réalité dépendante des lois naturelles de l’univers ; une autonomie qui n’en serait alors pas une. Dans tous les cas, il y aurait un déterminisme incapable de penser le changement social.

Mais il n’en est rien chez Bakounine, révolutionnaire bien avant d’être philosophe. La continuité chez lui ne veut pas dire qu’il n’y a pas une différence qualitative nette entre l’animalité et l’humanité. L’être humain a pleinement accès à l’abstraction. Il peut penser et parler – et donc transmettre. S’il concède que certains animaux ont des capacités troublantes, ce ne sont que des bribes de ce que l’humanité possède en termes de faculté. De cette capacité de penser, il en fait le second de ces trois fondements du développement humain, avec lesquels s’ouvre le Dieu et l’Etat reconstitué en 1882 par Elisée Reclus [30].

Bakounine et la liberté

L’individu est capable de s’élever à la conscience, et par là de se déterminer lui-même au sein du milieu qui lui préexiste. Il sait reconnaître le monde qui l’enveloppe et les forces qui le déterminent, étape nécessaire avant de pouvoir agir dessus.

« Grâce à cette faculté d’abstraction, l’homme en s’élevant au-dessus de la pression immédiate que tous les objets extérieurs ne manquent jamais d’exercer sur chaque individu, peut les comparer les uns avec les autres, observer leurs rapports. Voilà le commencement de l’analyse et de la science expérimentale » [31].

L’être humain est un individu parlant et pensant. C’est pour cela qu’il peut échapper à la fatalité et s’ouvrir au règne de la liberté. La connaissance, que la science doit développer, est ainsi un maillon essentiel chez Bakounine : c’est par elle qu’il est doué de volonté et peut s’affirmer.

Pour autant, l’être humain ne saurait s’ouvrir à la liberté sans dépasser ce moment de la pensée. L’être humain humanise la nature, à partir de ses idées, par ses activités. C’est bien par l’action dans ce monde qu’il peut réaliser sa liberté : la science ne permet que la conscience de la liberté, qui demande à se réaliser par des actes.

S’il n’y a qu’à faire siennes les lois naturelles, sommes-nous condamnés à toujours nous incliner face aux prescriptions sociales ? Une telle affirmation serait contradictoire avec la vie que Bakounine a menée. Issu d’une famille de l’aristocratie russe, son père l’envoie faire ses classes dans l’armée à 14 ans. Il supporte mal la discipline militaire, et en opposition avec sa famille quitte l’armée quelques années plus tard pour s’inscrire à l’université à Moscou, où il fréquente un cercle révolutionnaire. Il voyage en Allemagne et en France, où il rencontre des socialistes. En 1848, il prend une part active à la révolution qui se déroule alors en France. Il tente de la propager en Allemagne, puis en Pologne où il est l’un des meneurs de l’insurrection populaire de Dresde. Il est finalement arrêté par les prussiens et condamné à mort. Sa sentence est commuée en travaux forcés à perpétuité, avant d’être livré à la Russie. Incarcéré dans des conditions difficiles, il est finalement déporté en Russie en 1857. Il réussit à s’enfuir en 1861, à 47 ans, via le Japon et les Etats-Unis, avant de gagner l’Europe. Il renoue avec les milieux révolutionnaires et adhère en 1868 à l’A.I.T. En 1870, il participe à une insurrection à Lyon, qui proclame la Commune, préfigurant celle de Paris quelques mois plus tard. Le soulèvement échoue, et Bakounine se réfugie à Marseille, puis en Suisse. Après le massacre des communards en 1871, les tensions sont vives au sein de l’A.I.T. Bakounine en est exclu en 1872 avec d’autres membres, et participe à la fondation de l’Internationale antiautoritaire. En 1873, épuisé, il décide d’arrêter le militantisme. Malade, il prend part aux préparatifs d’une insurrection à Bologne, espérant mourir sur les barricades. L’insurrection tourne court, et il meurt en 1876. Toute sa vie, il n’a cessé de braver les déterminismes de la société, depuis sa rupture familiale jusqu’à ses engagements révolutionnaires, debout sur les barricades et armes à la main. Son existence ne colle pas avec l’idée d’une action humaine entièrement engluée dans le milieu social.

Sa théorie n’est pas non plus une théorie du déterminisme. Elle fait la part belle à la liberté, et donc à la capacité humaine de transformer la société. Pour Bakounine, il est possible d’extirper les mauvaises habitudes pour les remplacer par des bonnes. La société est ainsi en partie productrice d’elle-même.

Chaque chose et chaque être possèdent une individualité propre, certes née de circonstances antérieures et issue du milieu social au sens large, mais qui permet des capacités autonomes d’action. C’est une parcelle d’autonomie minuscule devant l’infini du monde et des forces qui façonnent l’univers. C’est néanmoins un pouvoir créatif et imaginatif qui permet à l’individu, au moins de manière abstraite ou en tous cas incomplète, de s’élever au-dessus de la pression immédiate des choses qui l’entourent comme de ses mouvements propres et de ses appétits.

S’il n’y a pas de libre-arbitre, il y a la liberté au prix d’efforts et d’une révolte en partie dirigée contre soi-même – la partie façonnée par le milieu social. L’individu est pourvu de volonté. Sinon, l’individu serait réduit à une machine ou à des instincts. L’individu, par ses expériences et ses actions, modifie non seulement le monde dans lequel il s’insère, c’est-à-dire la société actuelle comme l’humanité et les choses dans leur ensemble, mais aussi sa psychologie. Cette volonté n’est pas un mystère de la vie, elle est fondée dans la chair et le sang, et possède sa propre dynamique. Elle peut ainsi grandir par les efforts de l’individu, la pensée ou les conditions sociales favorables. Ce que Bakounine nomme un ruisseau dans le courant universel de la vie, peut se transformer en torrent. Jusqu’à un certain point, l’individu qui s’émancipe peut alors devenir son propre éducateur et le créateur de soi-même et de son milieu social. Cette auto-détermination reste relative, enchaînée au monde naturel et social comme tout être vivant, mais elle existe et participe à façonner le monde. Donc l’individu n’acquiert pas cette petite partie d’autonomie de manière isolée, en s’arrachant au milieu social, mais en agissant dessus, et donc en s’y mêlant encore plus. Même l’action individuelle est immédiatement sociale.

L’individu chez Bakounine n’est donc pas constitué entièrement par les rapports sociaux, comme chez Marx ; ou plutôt, s’il est constitué par ses relations sociales, il y a aussi une part de subjectivité, qui permet notamment les ruptures non seulement personnelles mais aussi collectives, et les arrachements à la voie tracée par ses conditions, y compris les révoltes. Il n’y a pas de sujet révolutionnaire, tel le prolétariat chez Marx, voué à transformer de manière mécanique et nécessaire la société. Pour Bakounine, il existe bien des classes sociales, mais pas de classe révolutionnaire en soi. Certaines classes sociales peuvent jouer un rôle temporairement révolutionnaire, mais elles sont toutes en rivalité pour le pouvoir. Or, il s’agit pour lui d’en finir par la volonté avec la domination, et donc avec la division en classes sociales, mais aussi avec l’Etat, la religion, la famille patriarcale, avec les mœurs qui ont pénétré profondément l’individu, « de sorte que chacun en est en quelque sorte le complice contre lui-même » [32]. Il n’y a pas de mécanique révolutionnaire chez Bakounine, mais des voies expérimentales et des tentatives créant des ruptures et des chocs modifiant non seulement le milieu social général, mais aussi les structures psychologiques des individus.

Ces ruptures sont d’autant plus possibles que l’une des manifestations de cette part de liberté chez l’humain est le sentiment de révolte. Si la pensée est la facette positive de la liberté, la révolte en est la composante négative. Mais cette dernière est puissante, et le véritable moteur du développement de la liberté – c’est-à-dire de la capacité des êtres humains à développer leurs facultés leur permettant d’intervenir sur le monde. Elle est inscrite dans la condition humaine, et même si elle est toujours située dans un contexte historique et culturel particulier, elle est en ce sens universelle. La révolte, que Bakounine considère comme instinctive, fonde des traditions et des capacités d’organisation contre l’autorité, qui se transmettent à travers les âges. Immédiatement, elle est socialisée et participe à une sédimentation historique, faisant de l’histoire (sociale) de l’humanité ce qu’elle est. Cet « instinct de révolte », déjà très social, est à encourager face à bien d’autres dispositions humaines moins reluisantes, pour devenir un élan révolutionnaire. De négative, la révolte dans toute son ambigüité, à la fois violence ravageuse et destruction créatrice, devient positive et émancipatrice, une force matérielle capable de triompher. La révolution sociale, avec les destructions qu’elle suppose, est évidemment le choc par excellence, la rupture qui transforme non seulement le monde et les rapports sociaux (l’union libre plutôt que la famille patriarcale par exemple) mais suscite aussi un autre type d’humain, plus libre.

Bakounine tire de tout cela une définition sociale de la liberté. La liberté d’autrui n’est pas une limite, au contraire elle confirme et étend la mienne à l’infini.

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté » [33].

Ce n’est donc pas une liberté du libre arbitre, avec un individu abstrait et atomisé. Il n’y a pas de liberté spontanée et isolée, indépendante du monde extérieur. Bakounine fournit ainsi des armes aux sciences sociales, dans les débats qui les animent avec les économistes étroits, tenants du libéralisme et de la liberté exclusive de l’individu contre la société. L’individu n’en est pas moins l’élément de base de l’anarchie, et donc de la société. Dans sa complétude, il est irréductible, singulier, vivant, bien plus qu’une simple incarnation du système institutionnel et social, et il convient de respecter absolument sa dignité.


Convergence des luttes…

L’anarchie et le fondement de l’intelligence intrinsèque du social 

Sur quel fondement se constitue le lien social pour les anarchistes ? Si l’équilibre ne repose ni sur la constitution politique, ni sur la nature humaine – égoïste pour les utilitaristes, altruiste pour Kropotkine – sur quoi d’autre peut-il reposer ? L’anarchisme semble parfois reposer sur une conception presque vitaliste de la société, où le mouvement de la vie aurait ses propres finalités qu’il conviendrait de ne pas entraver. C’est quelque chose que l’on retrouve en filigrane dans la pensée des anarchistes Bakounine ou Libertad, par exemple, et surtout chez Kropotkine.

Reprenant à son compte la morale sans obligation ni sanction de Guyau [34], Kropotkine considère quant à lui que la vie contient en elle-même le mobile de l’activité et de la morale. Le géographe russe va plus loin, et finit par fonder la morale sur une solidarité inscrite dans la nature – donc biologique [35].

Celui-ci fonde l’autonomie sur la biologie, ce qui est donc en réalité une négation de l’autonomie du social. Il publie en effet en 1902 L’entr’aide, un facteur d’évolution [36]. Il s’agit non seulement de montrer que la solidarité est un principe moteur tant de l’évolution animale que du changement humain, mais aussi de prendre le contrepied du darwinisme social mettant en avant la lutte concurrentielle pour la survie. L’entraide prime sur la lutte pour la survie des plus aptes. Kropotkine partage tout de même avec les socio-darwinistes l’idée qu’il y a une continuité absolue entre le naturel et le social. Cependant, contrairement à eux, il estime que l’entraide n’est pas simplement un comportement hérité, mais qu’il peut et doit se cultiver. Pour Kropotkine, il n’y a pas de principe biologique prédéterminant de l’entraide, mais des habitudes qui s’acquièrent et se modifient en fonction des situations et des milieux. C’est en fait une force réelle et importante dans le monde vivant, capable de contrebalancer la loi du plus fort. Il cède toutefois au même postulat consistant à reposer les comportements humains sur la biologie. Les sciences sociales comme l’activité révolutionnaire doivent se fondre dans une science de la nature. Qu’il y ait de l’altruisme dans la nature, et profondément ancré dans les sociétés humaines encore aujourd’hui [37], ne vient pas expliquer la socialisation et la transmission des pratiques les plus libertaires de la vie sociale.

L’évolutionnisme, qui considère que le changement est continuel, sans césures, intrinsèquement positif, est en réalité une négation du caractère immédiatement et intégralement social de l’humanité, et surtout des possibilités d’une action humaine libre, donc aussi transgressive et contestataire à l’issue incertaine. Le temps social n’est ni le temps biologique, ni le temps physico-cosmique [38]. Salvador Juan en élabore une critique systématique et précise dans son ouvrage Critique de la déraison évolutionniste (2006), dans lequel un chapitre est consacré au naturalisme anarchiste [39]. Un glissement des sciences de la nature vers les sciences sociales est à l’œuvre depuis la constitution de ces sciences, et les anarchistes s’essayant à la théorie reflètent aussi les travers de cette époque. Aujourd’hui, les prétentions de la biologie à expliquer le social s’appuient sur les nouveau

x développements des technosciences, comme la génétique. Comme l’affirme Salvador Juan, la constitution des sciences sociales passe pourtant par son dégagement d’un certain impérialisme de la biologie. A l’autonomie de la discipline – qui n’empêche aucunement des collaborations fructueuses [40] – correspond l’autonomie du social.

La recherche des continuités (au demeurant réelles [41]) entre humanité et le reste du vivant se fait par une négation des caractères distinctifs, et animalise du même coup l’humanité, donnant la part belle aux idéologies les plus réactionnaires et conservatrices, dont la génétique se fait aujourd’hui largement le relai. Il y a, rappelle Salvador Juan, bel et bien une distinction entre humanité et animalité – distinction ne veut pas dire meilleur, justifiant du même coup une domination possessive et ravageuse de la nature. Dès qu’il y a humanité, il y a immédiatement culture, c’est-à-dire symbole, outil, transmission. L’humanité est en ce sens beaucoup plus ancienne qu’on ne le considère habituellement [42].

Il est aisé de comprendre pourquoi un certain nombre d’anarchistes ont cédé à l’évolutionnisme de l’époque. Ils étaient aussi guidés par des motivations de rupture avec la religion, mais aussi par la volonté de remettre en cause la naturalité revendiquée des hiérarchies constituées. Bien souvent, la séparation radicale entre humanité et animalité s’intégrait parfaitement à l’évolutionnisme classique : les véritables humains étaient les blancs européens, les bourgeois, les êtres masculins… tandis que les autres étaient à des stades inférieurs encore marqués par l’animalité. Poser une continuité entre humanité et animalité permettait de désamorcer ces manières de légitimer l’ordre existant et les conquêtes coloniales. Cela ne remet néanmoins pas en cause son affirmation de l’autonomie du social. Il ne s’agit là que d’une contradiction initiale, en général corrigée par les anarchistes qui ont continué de s’inscrire dans ce mouvement.

Sans transcendance, le social livré à lui-même s’est parfois réfugié dans la biologie pour trouver son fondement. La reconnaissance entière de son autonomie ne peut pourtant passer qu’en prenant acte de sa dimension pleinement culturelle, produit d’une sédimentation historique qui pénètre les moindres détails de l’individu, ainsi que de l’action et de la contestation toujours situées. Peut-il y avoir autonomie du social sans s’inscrire finalement dans le mouvement de la vie sociale elle-même ? Il y aurait donc une sorte d’intelligence intrinsèque du social. Voilà un champ qui mériterait peut-être d’être exploré.

En réalité, les anarchistes ne fondent pas l’anarchie sur la biologie, mais sur l’action humaine. S’il n’y a pas constitution politique de la société pour les anarchistes, cela ne les empêche pas de promouvoir l’auto-institution par des individus conscients. 

Chez Proudhon, elle s’incarne dans des associations, mutuelles, coopératives des classes populaires et demain dans le confédéralisme associé au mutuellisme. Il promeut les liens contractuels directs entre égaux. Ce contractualisme peut cependant parfois être qualifié de « comptable », et reste enraciné chez lui dans un prisme économiste. Chez Bakounine se retrouve les mêmes ensembles sociaux, mais aussi les communes et les assemblées de base. Kropotkine, avec ses comparses anarchistes-communistes, vantera quant à lui les mérites de la commune, à la portée sociale plus large que les organisations économiques. Elle ne s’arrête pas à la production, et intègre les femmes, les enfants, les chômeurs, les anciens, les paysans, dans une optique d’élargissement par la solidarité, bouleversant sans cesse ses frontières et ses contours.

Au fondement de l’anarchisme, il y ainsi une distinction subtile entre instances séparées et social immanent. La religion est l’institution emblématique du dépouillement des capacités autonomes des personnes à produire leur société et à vivre leur vie librement. La constitution politique, incarnée par l’Etat et la législation, bénéficie de davantage de crédit, puisqu’il repose dans les sociétés contemporaines sur l’idée du contrat social. Pour les anarchistes, la politique est un lieu séparé, depuis lequel sont fixés les lois et les mœurs. Qu’elle soit monarchique, aristocratique ou démocratique, elle reste toujours surplombante et vient fixer les forces sociales. A l’inverse, l’anarchie peut se définir comme la situation où la société se fait elle-même, à la base, dans l’épaisseur du social : des lieux décisionnels non séparés, les mœurs, les usages et la sociabilité animés par l’éthique et la réciprocité. Les décisions communes prises dans les lieux institutionnels appropriés ne se substituent pas à un système de règles informelles gérant la vie collective, dans lequel les discussions directes de voisinage sont essentielles et des marges de manœuvre laissées aux individus. L’anarchie, fondée sur les principes de l’entraide, ce sentiment de solidarité conscient et volontaire, et de l’auto-organisation entre égaux, n’est pas le chaos. C’est une société sans dirigeants ni dirigés, où les accords et les règles ne sont pas figés mais définis librement et réciproquement au sein de structures collectives souples. Il n’y a pas de forme adéquate qui préexisterait au contenu – il est possible d’autogérer en capitaliste ou de discuter sans oppression d’une invasion – mais un souci permanent de maintenir vivant les raisons rendant l’anarchie désirable. D’où l’importance que tous les anarchistes accorderont à l’éducation, la transmission et la culture.

Anarchisme et sciences sociales

Les anarchistes ont creusé avec force le sillon d’une reconnaissance de l’autonomie du social. Cette dernière, on la retrouve dans les sciences sociales émergentes. N’est-ce pas ce qu’affirme Durkheim, pourtant très éloigné de l’anarchisme, quand il affirme en 1895 que l’objet de la sociologie se trouve entièrement dans les faits sociaux, et que les faits sociaux doivent être expliqués par d’autres faits sociaux [43] ? Mauss renforcera cette affirmation par la notion de « fait social total », en montrant notamment que les dimensions économiques ne sont pas dissociables des dimensions sociales et culturelles, cet ensemble venant façonner l’individu jusque dans son corps. La socio-anthropologie considère à sa suite le concept d’institution comme central. C’est alors « une création humaine dont personne n’est l’auteur et qui s’impose à tous mais que chacun adapte et peut participer à changer » [44].

L’autonomie du social s’affirme au sens d’une sphère séparée des autres sphères sociales, qui viendraient la pervertir. Cela ne pose pas seulement l’existence d’une sphère qui serait le social, à côté de la sphère politique, économique, techno-scientifique, culturelle, religieuse, mais le fait que cette sphère est celle qui constitue réellement la société, et qui peut être source d’émancipation. La réalité de la société, c’est le social, qui s’engendre par lui-même et pour lui-même, de manière anarchique donc. A l’autonomie du social correspondrait ainsi une exigence à l’autonomie des sciences sociales.

La reconnaissance de l’autonomie du social est à la base d’une théorie des sciences sociales débarrassée de la politique et de l’économie. Aujourd’hui plus qu’hier, elles sont largement instrumentalisées et orientées par les objectifs économiques fixés par l’Etat et les grandes industries stratégiques. Il suffit pour s’en convaincre d’observer la plupart des programmes de recherche financés. De manière moins reconnue, les sciences sociales viennent aussi appuyer les modes d’administration et de gouvernement des populations, dont les statistiques sont nécessaires. N’est-ce pas ce que soufflait Foucault avec son concept de biopouvoir ?

Michel Foucault a approfondi ses réflexions sur les sociétés disciplinaires avec son concept de biopouvoir [45]. A l’enfermement succède un nouveau type de normativité. Il ne s’agit plus seulement de dresser les corps, mais d’organiser la vie, c’est-à-dire de se constituer comme une force de régulation. Le pouvoir est de plus en plus gestionnaire et bureaucratique : inciter, contrôler, surveiller, normaliser y sont des prérogatives essentielles. Il catégorise et il prescrit des modes de vie et des manières d’agir et de penser. Il investit la vie pour mieux être à même de l’administrer, s’inscrivant dans le corps, et venant gouverner les corps. Or, un tel pouvoir exige de nouvelles attentions : taux de croissance, taux de natalité, taux de mortalité, analyses sociodémographiques et socioéconomiques. Dès lors, les sciences sociales deviennent un outil pour gouverner.

Les anarchistes ont contribué à l’essor des sciences sociales, non seulement par leur affirmation de l’autonomie du social, mais aussi en empruntant des analyses théoriques et en discutant de la société à la manière de praticiens de ces sciences. Déjà Bakounine, homme d’action davantage que théoricien, s’était employé à fonder un matérialisme scientifique, reposant sur les avancées dans les connaissances de la nature et de la vie aussi bien que sur les sciences sociales en cours d’élaboration. Il lit et commente notamment Auguste Comte, commence la traduction du Capital de Karl Marx en russe, s’intéresse à l’anthropologie. Il considère comme Comte que la sociologie vient couronner l’édifice scientifique, en la rattachant toutefois à un strict prolongement des autres disciplines. Si les sciences sociales ont une spécificité, elles sont néanmoins ramenées à une sorte d’extension des sciences de la nature et de la vie. On l’a vu, il y a pour lui une continuité entre les phénomènes physiques, intellectuels et sociaux.

C’est pour lui dans la matière que tout réside, aussi bien la vie que l’esprit. Il se méfie de la métaphysique, dans laquelle il perçoit une abstraction semblable au divin. La nature procède donc d’un « mouvement progressif et réel du monde appelé inorganique au monde organique, végétal, et puis animal, et puis spécialement humain ; de la matière ou de l’être chimique à la matière ou à l’être vivant, et de l’être vivant à l’être pensant » [46]. La matière est au départ, l’idée est à la fin.

Le monde naturel est déjà pour lui une esquisse de l’anarchie, incarnée dans sa conception du fédéralisme, allant du bas vers le haut, et de la périphérie vers le centre. L’émancipation de l’humanité s’inscrit dans la continuité avec le mouvement universel de la nature, mais la pensée – et donc l’étude du social – en est une condition. L’être humain comme l’ensemble du vivant est pris par les lois naturelles. Il est toutefois davantage encore pris par le milieu social, à l’aspect spécifique. Il peut néanmoins s’en défaire par l’exercice de la pensée et de la volonté, ce qui est une caractéristique de l’humanité et un cheminement progressif. La reconnaissance de ce qui détermine le monde et nous détermine en tant que nous en sommes une partie permet à l’être humain, de comprendre son environnement et de s’affranchir par la culture. La culture n’est pas pour autant pensée comme une guerre à la nature, fidèle au projet très moderne, et donc récent, du capitalisme et des techno-sciences.

Pour Bakounine, il y a donc tout intérêt à étudier les régularités sociales, les mœurs et les habitudes : il y a des régularités dans le social qui préexistent aux règles que les individus prétendent se donner, et surtout à la conscience qu’ils en ont. Pour que le ruisseau devienne un torrent capable de nager à contre-courant, il doit lever les barrages. Comprendre la réalité par l’étude du social est un dévoilement du monde permettant une conscience plus éclairée. Connaître les forces déterministes est une étape nécessaire pour s’en libérer et permettre à l’humanité de prendre possession d’elle-même – de devenir autonome, dirait Castoriadis [47].

La science, et les sciences sociales en particulier, a un rôle important dans la lutte pour l’émancipation chez Bakounine, et chez les anarchistes qui lui ont succédé. Il n’y aurait pour autant pas de sens à fonder une science sociale anarchiste, comme n’importe quelle autre discipline universitaire. L’anarchisme ne peut pas être bridé par les murs d’une institution par essence élitiste, ou fondu dans le moule de la pensée académique. Proudhon comme Bakounine se méfiaient d’ailleurs des intellectuels et des philosophes. Mais Proudhon participe à sa manière à l’avènement de la sociologie [48].

Bakounine distingue deux conditions à partir desquelles la science peut devenir émancipatrice. La première consiste dans la reconnaissance des lois naturelles et des régularités sociales, donc dans la connaissance de la réalité, comme nous l’avons vu. Il en affirme une autre qui sépare radicalement l’anarchisme de la conception académique des sciences modernes. Il n’y aurait ainsi pas de sens à fonder une science sociale anarchiste, comme n’importe quelle autre discipline universitaire. L’anarchisme ne peut pas être bridé par les murs d’une institution par essence élitiste, ou fondu dans le moule de la pensée académique.

Bakounine est aussi un critique de la science. Il met en garde contre le gouvernement des savants, qui serait « une monstruosité » [49]. Déjà la science, surtout quand elle s’applique aux sociétés humaines, est nécessairement imparfaite. Ensuite, ce serait une législation surplombante de la société, que les individus se verraient vénérer sans la comprendre. Les scientifiques, formant une caste à part, pourraient alors même être comparés aux prêtres. Une institution scientifique mise dans cette position, déclare Bakounine, se trouverait rapidement corrompue, perdant sa puissance de pensée, diluée dans la jouissance de ses privilèges. Conformément à son idée que le pouvoir pervertit, il affirme que « c’est le propre du privilège et de toute position privilégiée que de tuer l’esprit et le cœur des hommes » [50].

Bakounine ne remet pas en doute le changement de registre qu’opère la démarche scientifique avec la religion ou la métaphysique. La science fait autorité, mais ses représentants sont faillibles. Elle n’est qu’une projection mentale, une interprétation issue d’un corps humain. Il n’y a pas à sacrifier les individus sur l’autel des abstractions, quand bien même elles seraient d’une autre nature que celles émanant de la religion, de la politique ou de la législation. « La science, c’est la boussole de la vie ; mais ce n’est pas la vie » [51]. La vie est une force créatrice que la science se contente d’essayer de reconnaître. C’est pourquoi la science ne peut qu’éclairer la vie, et non la gouverner.

Décidément prophétique, Bakounine prévient que lorsque la science se mêle de création vivante dans le monde réel, il ne peut en sortir que quelque chose de pauvre et de dégradé [52]. Il n’imagine certes pas encore jusqu’où va aller la déraison scientifique, avec ses manipulations génétiques ou le développement de l’atome, entre autres innovations morbides. Il prévoit toutefois la capacité de la science à considérer l’humanité comme cobaye. La reproduction artificielle du vivant est pour lui vouée à l’échec. De fait, ce qui échappe à la science, c’est la singularité contenue dans ce qui est vivant. L’abstraction scientifique est incomplète et imparfaite, condamnée au général, incapable de saisir le mouvement spontané et singulier de la vie. Elle n’est que plus indifférente envers l’être humain fait de chair et de sang.

C’est pour toutes ces raisons que Bakounine est un critique du scientisme avant l’heure. Mais il n’est pas seulement un précurseur mettant en garde contre les excès de la science, il lui définit une place sociale modeste au potentiel émancipateur.

« Ce que je prêche, c’est donc, jusqu’à un certain point, la révolte de la vie contre la science, ou plutôt contre le gouvernement de la science. Non pour détruire la science – à Dieu ne plaise ! Ce serait un crime de lèse-humanité –, mais pour la remettre à sa place, de manière à ce qu’elle ne puisse plus jamais en sortir. […] Elle n’est elle-même qu’un moyen nécessaire pour la réalisation d’un but bien plus élevé, celui de la complète humanisation de la situation réelle de tous les individus réels qui naissent, qui vivent et qui meurent sur la terre » [53].

Le rôle de la science est finalement pour Bakounine d’être une sorte de conscience collective de l’humanité, contribuant aux efforts pour se défaire des illusions politiques, morales et religieuses qui la recouvrent. Les sciences sociales quant à elles ont pour vocation de révéler « les causes générales des souffrances individuelles » [54]. Elles peuvent alors éclairer la route de l’émancipation. Au-delà, elles s’égarent en instrument de pouvoir. C’est pourquoi la science doit être investie par les gens ordinaires et devenir populaire. Elle n’a pas à être une sphère séparée de spécialistes. La liberté humaine est inaccessible à la science, mais elle est à la portée de « l’action spontanée du peuple » [55].

Libertad était de son côté un ferme partisan de l’hygiène tant physique qu’intellectuelle. Il lisait d’ailleurs de la sociologie, certes « avec peine » [56]. Il n’hésite tout de même pas à en faire une critique détaillée dans son journal L’anarchie. Il a surtout développé les causeries populaires en réaction aux universités populaires, où la même séparation entre expert et profane instituait de fait une hiérarchie. On imagine comment il considérait les universités académiques. Libertad est sur ce point représentatif des mouvements anarchistes, à la fois critiques virulents de la science des salons et des instituts, liés aux autorités constituées, et inlassables vulgarisateurs des théories scientifiques. Le spécialiste cède sa place au profane revendiquant la non appartenance au cercle des savants. Bibliothèques, conférences, causeries, excursions, éditions, journaux, chansons, spectacles, sont quelques pratiques populaires visant non seulement à propager l’anarchie, mais surtout à affiner l’esprit critique et à établir une existence libre.

Ces anarchistes ont ainsi contribué à remettre la science à sa place, tant dans le contexte social que dans sa portée. Outre ces deux apports, celui de poser une autonomie du social et par la même de donner une place particulière aux sciences sociales dans la compréhension des sociétés humaines, ainsi qu’une contribution même modeste au développement de telles sciences, l’anarchisme donne une vision à l’activité scientifique. Cette dernière n’est jamais neutre. Elle s’inscrit dans des rapports sociaux. Tant pis pour les esprits étroits qui protesteront toujours sur les jugements et les pensées critiques : il y a bel et bien des valeurs dans les faits. Aujourd’hui, l’activité scientifique contribue surtout à la croissance économique, au développement des technosciences, et à l’administration étatique. Pour les anarchistes, la science devait servir l’élan de la révolution sociale – et non politique. La fièvre révolutionnaire est peut-être aujourd’hui difficilement partageable pour de nombreuses personnes sincères dans leur démarche scientifique. Disons que l’activité scientifique doit s’orienter vers l’émancipation, et donc la subversion. Elle n’a pas le choix : servir les pouvoirs, c’est s’affaiblir elle-même et venir obscurcir davantage le voile qu’elle se donne comme mission de lever.

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Voir nos textes anarchistes (Kropotkine, Landauer, Bakounine, Proudhon, Malatesta, Reclus, Voline, Makhno, Mühsam, Faure, Rocker, Magon, Pouget, Michel, Goldman, DeCleyre, Alfred, Clastres, Graeber, Scott, Sahlins, McDonald, Bey, Zinn, Zénon, R71, EZLN…) dans notre bibliothèque PDF

Ainsi que notre page « Anthropologie politique »

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Résistance politique : Déclaration EZLN 1er janvier 2020… 26 ans de guerre contre l’oubli

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 6 janvier 2020 by Résistance 71

 

 

Paroles du comité révolutionnaire indigène clandestin du commandement général de l’Armée Nationale de Libération Zapatiste (EZLN) à l’occasion du 26ème anniversaire du début de la guerre contre l’oubli

 

Subcommandante Moisès, EZLN

 

1er janvier 2020

 

Bonsoir, bonjour, bonne nuit et aube à toutes, à tous et à tou*te*s,

Compañeras et compañeros bases d’appui zapatistes,

Compañeros et compañeras commandantes et commandants zapatistes,

Autorités autonomes zapatistes,

Compañeras et compañeros miliciens, miliciennes, insurgées et insurgés,

Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement,

Sexta nationale et internationale,

Réseaux de résistance et de rébellion,

Sœurs et frères du Mexique et du monde,

Par ma voix parle la voix de l’Armée zapatiste de libération nationale.

« Canek a dit :

Dans un livre que j’ai lu, qu’autrefois dans les temps anciens les seigneurs ont voulu former des armées pour défendre les terres qu’ils gouvernaient.

Ils ont d’abord convoqué les hommes les plus cruels car ils supposaient qu’ils étaient accoutumés au sang ; et ainsi ils ont recruté leurs troupes parmi les gens des prisons et des abattoirs.

Mais il est bientôt arrivé que, lorsque ces gens se sont trouvés face à l’ennemi, ils ont pâli et jeté leurs armes.

Ils ont alors pensé aux plus forts : aux travailleurs des carrières et aux mineurs.

Ils leur ont donné des armures et des armes lourdes.

Ainsi ils les ont envoyés se battre.

Mais il est arrivé que la seule présence de l’adversaire a rendu leurs bras faibles et leurs cœurs défaillants.

Puis ils ont recouru, sur de bons conseils, à ceux qui, sans être sanguinaires ni forts, étaient courageux et avaient quelque chose à défendre en justice : comme la terre qu’ils travaillent, la femme avec laquelle ils dorment et les enfants dont la grâce les réjouit.

C’est ainsi que, le moment venu, ces hommes se sont battus avec une telle fureur qu’ils ont dispersés leurs adversaires et se sont libérés à jamais de leurs menaces et de leurs discordes. »

Sœurs, frères,

Il y a vingt-six ans, un soir comme celui-ci, nous sommes descendus de nos montagnes vers les grandes villes pour défier le puissant.

Nous n’avions alors rien d’autre que notre mort.

Une mort double, car nous mourions de la mort et nous mourions de l’oubli.

Et nous avons dû choisir.

Choisir entre mourir comme des animaux ou mourir comme des êtres humains qui se battent pour la vie.

Alors le jour s’est levé sur ce 1er janvier avec le feu dans nos mains.

Le puissant que nous affrontions alors était le même qui nous méprise aujourd’hui.

Il avait un autre nom et un autre visage, mais il était et il est toujours le même aujourd’hui.

Il s’est passé alors ce qui s’est passé et s’est ouvert un espace pour la parole.

Nous avons alors ouvert notre cœur au cœur frère et compagnon.

Et notre voix a trouvé soutien et réconfort dans toutes les couleurs du monde d’en bas.

Le puissant a triché, il a joué un tour, il a menti et il a suivi son plan pour nous détruire.

Tout comme le fait le puissant d’aujourd’hui.

Mais nous avons résisté et brandi bien haut le drapeau de notre rébellion.

Avec l’aide de toutes les couleurs du monde entier, nous avons commencé à construire un projet de vie dans ces montagnes.

Persécutés par la force et le mensonge du puissant, alors comme maintenant, nous nous sommes obstinés tenacement à construire quelque chose de nouveau.

Nous avons connu des échecs et des erreurs, c’est vrai.

Nous en ferons sûrement d’autres sur notre long chemin.

Mais nous ne nous sommes jamais rendus.

Nous ne nous sommes jamais vendus.

Nous n’avons jamais capitulé.

Nous avons cherché toutes les voies possibles pour que la parole, le dialogue et l’accord soient les voies pour construire la paix avec justice et dignité.

Mais, alors comme maintenant, le puissant a fait la sourde oreille et s’est caché derrière le mensonge.

Comme pour le puissant de maintenant, le mépris a été et est encore l’arme qui accompagne ses militaires, policiers, gardes nationaux, paramilitaires et programmes anti-insurrectionnels.

Tous les puissants, ceux qui ont été en place et ceux de maintenant, ont fait la même chose.

Autrement dit, ils ont essayé et essayent de nous détruire.

Et chaque année tous les puissants se consolent et se font des illusions en pensant qu’ils en ont fini avec nous.

Ils disent qu’il n’y a plus de zapatistes.

Que nous ne sommes plus que très peu en résistance et en rébellion.

Qu’il ne reste peut-être plus qu’un seul zapatiste.

Et ils célèbrent chaque année leur victoire.

Et chaque année, les puissants se félicitent en disant qu’ils en ont fini avec les rébellions indigènes.

Que nous sommes déjà vaincus, disent-ils.

Mais chaque année, nous, zapatistes, nous nous montrons et nous crions :

Nous sommes là !

Et nous sommes de plus en plus nombreux.

Comme toute personne au cœur honnête peut le voir, nous avons un projet de vie.

Dans nos communautés fleurissent les écoles et les hôpitaux.

Et la terre est travaillée collectivement.

Et nous nous soutenons collectivement.

Nous sommes donc une communauté.

Une communauté de communautés.

Les femmes zapatistes ont leur propre voix, leur propre chemin.

Et leur destin n’est pas la mort violente, l’enlèvement, l’humiliation.

L’enfance et la jeunesse zapatistes ont santé, éducation et différentes options d’apprentissage et de diversion.

Nous conservons et défendons notre langue, notre culture, notre façon de faire.

Et nous accomplissons tenacement notre devoir de peuples gardiens de la Terre Mère.

Tout cela a été possible grâce à l’effort, au sacrifice et au dévouement des peuples organisés.

Et tout cela a été possible grâce au soutien d’individus, de groupes, de collectifs et d’organisations du monde entier.

Avec eux, elles, elleux, nous nous sommes engagés à construire la vie avec leur soutien.

Ainsi nous pouvons dire sans honte que nos avancées, nos réalisations, nos victoire se doivent à leur soutien et à leur aide.

Les erreurs, les revers et les échecs sont de notre seule responsabilité.

Mais, de même que notre vie a avancé et grandi, la force de la bête qui veut tout manger et tout détruire elle aussi a grandi.

La machine de mort et de destruction qu’on appelle le système capitaliste a grandi elle aussi.

Et la faim de la bête n’est pas rassasiée.

Elle est prête à tout pour son profit.

Peu lui importe de détruire la nature, des peuples entiers, des cultures millénaires, des civilisations entières.

La planète elle-même est détruite par les attaques de la bête.

Mais l’hydre capitaliste, la bête destructrice, cherche d’autres noms pour se cacher, attaquer et vaincre l’humanité.

Et un de ces noms derrière lesquels se cache la mort est « mégaprojet ».

« Mégaprojet » signifie détruire un territoire entier.

Tout.

L’air, l’eau, la terre, les gens.

Avec le mégaprojet, la bête ne fait qu’une bouchée des villages entiers, des montagnes et des vallées, des rivières et des lacs, des hommes, des femmes, des autr@s, des petits garçons et petites filles.

Et une fois qu’elle a fini de détruire, la bête va ailleurs en faire autant.

Et la bête qui se cache derrière les mégaprojets a sa ruse, son mensonge, sa tricherie pour convaincre.

La bête dit que c’est pour le progrès.

Elle dit que, grâce à ces mégaprojets, les gens auront un salaire et les nombreux avantages de la modernité.

Et sur ce discours de progrès et de modernité nous voulons nous rappeler ici un compañero du Congrès national indigène qui a été assassiné cette année : notre frère et compañero Samir Flores Soberanes.

Et nous nous souvenons de lui parce qu’il se demandait et demandait pour qui est ce progrès dont on parle tant.

Autrement dit notre frère Samir demandait où va cette route qu’ils appellent « progrès », ce nom que porte comme une enseigne la bête des mégaprojets.

Et il se répondait que cette route mène à la destruction de la nature et à la mort des communautés originaires.

Alors il a dit clairement qu’il n’était pas d’accord, et il s’est organisé avec ses compañeras et compañeros, et a résisté, et n’a pas eu peur.

Et c’est pourquoi le puissant qui est en place maintenant l’a fait tuer.

Il a été assassiné par le mauvais gouvernement parce que le travail de contremaître du mauvais gouvernement est de veiller à ce que la bête, le puissant, obtienne son profit.

Regardez et écoutez : le premier à saluer les mégaprojets et à dire qu’ils sont bons, c’est le grand capital, le grand patron.

Et il a le cœur content, le grand capitaliste, parce qu’avec les mégaprojets il va faire de gros profits.

Mais ni le contremaître ni le puissant ne disent clairement que ces mégaprojets vont semer la mort partout où ils avancent.

Il y a quelques jours, nos sœurs zapatistes ont organisé une Rencontre internationale de femmes qui luttent.

Elles nous disent, nous parlent, nous enseignent, nous éduquent avec ce qu’elles ont vu et entendu dans cette rencontre.

Et ce qu’elles nous montrent est comme un enfer pour les femmes et les enfants.

Elles nous parlent de meurtres, de disparitions, de viols, de mépris et de violence diabolique.

Et toute cette horreur se produit dans le progrès et ce qu’ils appellent la civilisation moderne.

Et il y a quelques jours, nous étions aussi avec les peuples compañeros du Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement.

Et nous étions aussi au Forum pour la défense du territoire et de la Terre Mère.

Et dans ces rencontres, nous avons écouté avec inquiétude ce qu’ils racontent.

Et ils nous parlent de villages désertés, de leurs habitants expulsés.

De tueries des délinquants, parfois illégales et parfois légales. En d’autres termes, il n’est pas rare que ce soit les gouvernements eux-mêmes qui font ces atrocités.

De petites filles et petits garçons victimes d’abus et vendus comme des animaux.

De jeunes hommes et femmes dont la vie a été détruite par les drogues, la délinquance et la prostitution.

De commerces subissant des extorsions, de la part parfois de voleurs et parfois de fonctionnaires.

De sources polluées.

De lacs et de lagunes asséchés.

De rivières qui charrient des ordures.

De montagnes détruites par les mines.

De forêts rasées.

D’espèces animales en extinction.

De langues et de cultures assassinées.

De paysannes et de paysans qui avant travaillaient leurs propres terres, et qui maintenant sont des péons qui travaillent pour un patron.

Et de la Mère Terre qui meurt.

Alors, en tant que zapatistes que nous sommes, nous disons clairement que seul un imbécile peut dire que les mégaprojets sont bons.

Un imbécile ou un être malveillant et rusé qui sait qu’il ment et peu lui importe que sa parole cache la mort et la destruction.

Alors le gouvernement et tous ses défenseurs devraient dire clairement ce qu’ils sont : si ce sont des imbéciles ou des menteurs.

Il y a un an, en décembre 2018, le contremaître qui commande maintenant l’hacienda qui s’appelle « Mexique » a fait un simulacre pour demander la permission de la Terre Mère de la détruire.

Alors il s’est trouvé quelques personnes déguisés en Indiens et ils ont posé sur la terre un poulet, une boisson et des tortillas.

Ainsi le contremaître croit que la Terre Mère lui donne la permission de la tuer et de faire un train qui devrait porter le nom de famille du contremaître.

Il le fait parce qu’il méprise les peuples originaires et parce qu’il méprise la Terre Mère.

Et de plus, le contremaître ne s’en tient pas là, il a aussi défié tous les peuples indiens et dit que peu lui importait ce que nous pensons et ressentons, que « cela plaise ou non » aux indigènes, il va faire ce que lui a ordonné son patron, c’est-à-dire le puissant, c’est-à-dire le grand capital.

Tout comme les contremaîtres du temps de Porfirio Díaz.

C’est ce qu’il a dit, et c’est ce qu’il dit, car il y a quelques semaines il a fait un autre simulacre, une prétendue consultation où il a seulement informé qu’il y a beaucoup de bonnes choses dans les mégaprojets, mais il n’a rien dit de tous les malheurs qu’entraînent ces mégaprojets pour les gens et la nature.

Et de toute façon, seules quelques personnes ont participé à cette consultation pour dire qu’elles voulaient les mégaprojets.

Si c’est ainsi qu’il méprise les pensées et les sentiments des gens, alors il va mépriser tout autant la nature et les villages.

Et il le fait parce que son patron n’a rien à faire des gens ou de la nature, il ne se soucie que de ses profits.

« Que cela leur plaise ou non », dit le gouvernement.

Ça veut dire « que vous soyez vivants ou morts », on va le faire.

Et nous, les peuples zapatistes, nous l’entendons comme un défi, comme s’il disait qu’il a la force et l’argent, et à voir qui s’oppose à son mandat.

Il dit que ce qui va se faire, c’est ce qu’il dit, pas ce que disent les peuples, et que peu lui importe leurs raisons.

Alors nous, les peuples zapatistes, nous relevons notre part de ce défi.

Et nous savons que le contremaître actuel des puissants nous pose certaines questions.

Autrement dit, il nous demande ceci :

« Les peuples zapatistes sont-ils prêts à perdre tout ce qu’ils ont avancé avec leur autonomie ? »

« Les peuples zapatistes sont-ils prêts à subir des disparitions, des emprisonnements, des assassinats, des calomnies et des mensonges pour défendre la terre qu’ils gardent et dont ils prennent soin, la terre où ils naissent, élèvent leurs enfants, croissent, vivent et meurent ?

Et avec ces questions, le contremaître et ses gardes nous donnent le choix « vivants ou morts, mais il faut obéir ».

En d’autres termes, il nous demande si nous sommes prêts à mourir en tant que société alternative, en tant qu’organisation, en tant que peuples originaires aux racines mayas, en tant que gardiens de la Terre Mère, en tant qu’individus et individues zapatistes.

Alors nous, peuples zapatistes, nous continuons notre façon d’être et notre calendrier.

Dans nos montagnes, nous avons fait l’offrande à la Terre Mère.

Au lieu de boisson, nous lui avons donné à boire le sang de nos morts dans la lutte.

Au lieu de poulet, nous lui avons offert notre chair.

Au lieu de tortillas, nous avons fait l’offrande de nos os, car nous sommes faits de maïs.

Et nous avons fait cette offrande non pour demander à la terre la permission de la détruire, ou de la vendre, ou de la trahir.

Nous avons fait cette offrande seulement pour avertir la Terre Mère que nous la défendrons.

Nous la défendrons jusqu’à la mort si nécessaire.

Et alors nous avons compté le nombre de personnes qu’il faut pour défendre la terre.

Et il s’est avéré qu’il suffit d’une seule personne zapatiste.

Il suffit d’une femme zapatiste, ou un homme zapatiste, ou un*e zapatiste, qu’il soit vieux, ou jeune, ou enfant.

Il suffit qu’une personne zapatiste s’obstine à défendre la terre pour qu’elle, notre mère, sache qu’elle n’est pas seule et abandonnée.

Il suffit qu’une personne s’obstine dans la résistance et la rébellion.

Alors nous sommes allés chercher dans le cœur collectif que nous sommes.

Nous cherchons seulement une personne qui soit zapatiste et qui soit prête à tout.

À tout.

Et nous avons trouvé non une, ni deux, ni cent, ni mille, ni dix mille, ni cent mille.

Nous avons trouvé tout ce qui s’appelle Armée Zapatiste de Libération Nationale, prête à tout pour défendre la terre.

Alors nous avons la réponse à la question que nous pose le contremaître.

Et la réponse est :

« Oui, nous sommes prêts à disparaître comme proposition d’un nouveau monde. »

« Oui, nous sommes prêts à être détruits en tant qu’organisation. »

« Oui, nous sommes prêts à être anéantis en tant que peuples originaires aux racines mayas. »

« Oui, nous sommes prêts à mourir en tant que gardiens et gardiennes de la terre. »

« Oui, nous sommes prêts à être battus, emprisonnés, séquestrés et assassinés en tant qu’individus zapatistes. »

Ainsi le contremaître a sa réponse.

Mais comme c’est notre façon d’être, à nous zapatistes, notre réponse comporte aussi une question que nous posons aux contremaîtres :

« Les mauvais gouvernements sont-ils prêts à essayer de nous détruire À TOUT PRIX, à nous battre, à nous emprisonner, à nous faire disparaître et à nous assassiner ? »

Sœurs, frères, frères*sœurs,

Compañeros, compañeras et compañeroas,

Vous vous appelons,

En tant que Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement,

En tant qu’individus, groupes, collectifs et organisations de la Sexta nationale et internationale…

En tant que réseaux de résistance et de rébellion…

En tant qu’êtres humains…

À vous demander à quoi vous êtes prêts, prêtes et prêt*e*s pour arrêter la guerre menée contre l’humanité, chacun dans sa propre géographie, son propre calendrier et à son propre mode.

Et quand vous aurez votre réponse selon votre pensée, faites-la connaître aux patrons et contremaîtres.

Tous les jours et en tous lieux, la bête pose à l’humanité la même question.

Il ne manque que la réponse.

C’est tout.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.

Au nom des femmes, hommes et autres zapatistes.

Sous-commandant insurgé Moisés.

Mexique, 31 décembre 2019 – 1er janvier 2020.

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Paroles-du-Comite-clandestin-revolutionnaire-indigene-Commandement-general-de-l

= = =

Lectures complémentaires:

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Voline_La_synthese_anarchiste

Murray_Bookchin_Ecoute_Camarade

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

TAZ_Fr

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Nous_sommes_tous_des_colonisés (PDF)

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Un monde sans argent: le communisme

6ème_déclaration_forêt.lacandon (Zapatista)

 

Gilets Jaunes… Les Zapatistes du Chiapas nous montrent la voie… 25 ans d’autonomie à étendre au monde !

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 12 mai 2019 by Résistance 71

 

25 ans plus tard, le zapatisme poursuit sa lutte

 

Julia Arnaud

 

Mai 2019

 

Source:

https://www.revue-ballast.fr/25-ans-plus-tard-le-zapatisme-poursuit-sa-lutte/

 

Le 1er janvier 2019, les zapatistes ont célébré les 25 ans de leur soulèvement. L’occasion de réaffirmer leur engagement dans la construction, ici et maintenant, de leur autonomie et la défense de leur territoire au sud du Mexique. Leur mot d’ordre ? « Le peuple gouverne et le gouvernement obéit. » Face à la pression toujours croissante du capitalisme et des mégaprojets défendus par le nouveau gouvernement « progressiste », de nombreux soutiens nationaux et internationaux se sont exprimés au cours de ces quatre derniers mois. La répression ne faiblit pas ; la lutte non plus : récit, sur place, d’une commémoration et d’un appel, lancé le 10 avril dernier, « à lever un réseau mondial de rébellion et de résistance contre la guerre qui, si le capitalisme triomphe, signifiera la destruction de la planète »*

(*) Note de R71: Nous avons relayé cet appel et même créé une page spéciale à cet effet sur Résistance 71, ici

Le 1er janvier 1994, sortis de la nuit, les zapatistes ont occupé cinq villes du Chiapas — dont la touristique San Cristóbal de las Casas — et donné à connaître au Mexique et au monde entier leurs revendications : travail, terre, logement, alimentation, santé, éducation, indépendance, liberté, démocratie, justice et paix. Après plusieurs jours de combat et sous pression de la société civile, l’EZLN — l’organisation militaire du mouvement fondée en 1983 — et le gouvernement s’assoient à la table des négociations : elles donnent naissance, en 1996, aux Accords de San Andrés. Ils ont pour but de permettre la reconnaissance de l’autonomie et du droit à l’autodétermination des peuples indigènes1 ; sans surprise, ils ne seront jamais respectés par les gouvernements successifs. Dans une situation de contre-insurrection permanente, dans un territoire occupé par les militaires et les paramilitaires, l’EZLN et les communautés zapatistes choisissent alors la voie de la construction de leur autonomie et de la mise en pratique unilatérale de leurs exigences. En 2003, les cinq caracoles — et avec eux les Conseils de bon gouvernement — sont fondés ; ils deviennent les centres politiques et culturels des cinq zones autonomes.


« Vous êtes en territoire zapatiste en rébellion
Ici le peuple commande et le gouvernement obéit. »

À mon arrivée, en 2010, alors que les questions me brûlaient les lèvres, la première réponse que l’on m’a donnée à Querétaro, au centre du pays, bien loin du Chiapas, fut : « Mais non señorita, les zapatistes n’existent plus, c’était en 1994… » Tout le monde a entendu parler de la lutte zapatiste. Peut-être du café rebelle. Sans doute du sous-commandant insurgé Marcos. Mais peu, même au sein des espaces militants, savent ce qui se trame encore ici, en 2019, dans les montagnes du sud-est mexicain. Si depuis bien longtemps les médias officiels ont entrepris un méthodique travail de désinformation, le silence public des zapatistes n’en a pas moins été volontaire : entre 2009 et 2012, pas un seul communiqué n’a été publié alors qu’ils nous avaient habitués, par la plume dudit sous-commandant, à une prose prolifique depuis 1994. Ce mutisme était celui de la construction, en interne, de leur autonomie ; ils l’ont rompu avec fracas le 21 décembre 2012 — tandis que 50 000 membres des communautés zapatistes (les « bases d’appui ») remplissaient sans le moindre bruit les rues de San Cristóbal, poing levé, visage couvert —, par la détonation d’un communiqué des plus brefs : « Vous avez entendu ? / C’est le son de votre monde qui s’écroule, / C’est le son du nôtre qui resurgit. / Le jour qu’a été le jour, était la nuit, / Et la nuit sera le jour qui sera le jour. / DÉMOCRATIE / JUSTICE / LIBERTÉ. »

Ce monde, ils en poursuivent la création. Leur autonomie se développe jour après jour : des écoles, des hôpitaux, une autre justice, des collectifs agricoles et artisanaux ont fleuri dans toute les zones. Nous sommes de plus en plus nombreux à leur avoir rendu visite, à avoir appris à leur côtés, notamment grâce à la « Petite école zapatiste » — plusieurs milliers de personnes se sont alors rendues dans les communautés afin d’apprendre de leur quotidien et d’étudier les quatre livres de cours réalisés par des membres des différents caracoles, ceci sous le regard attentif de leur votán, ces « gardiens » et « gardiennes » qui ont accompagné chacun d’entre nous et ont répondu patiemment à nos questions. « Ici, c’est le peuple qui dirige, il a sa propre politique, il a sa propre idéologie, il a sa propre culture, il crée, il améliore, il corrige, il imagine et il va continuer de travailler » : c’est là ce que nous rappelle le sous-commandant Moisés, successeur de Marcos en tant que porte-parole depuis 2013. Quand on leur demande combien de personnes représentent les zapatistes, la réponse est évasive, toujours, mais pourtant claire : « Beaucoup ! »


Conseil de bon gouvernement 

Sur la route de la Realidad

« Demain, départ 6 heures, lever 4 heures. » Tels ont été les derniers mots des compas2 zapatistes : la Rencontre de Réseaux, qui s’est tenue du 26 au 30 décembre 2018 en terres récupérées, près du village de Guadalupe Tepeyac, afin que se rencontrent, se retrouvent et s’organisent les différents « individus, groupes, collectifs, organisations » qui luttent pour un autre monde, s’est terminée après une assemblée plénière de trois heures. Si au Mexique les horaires sont toujours assez flexibles et relatifs, ici, en territoire zapatiste, l’autodiscipline est primordiale : sans elle, ils n’en seraient pas là. « Que vous votiez ou que vous ne votiez pas, organisez-vous ! », nous ont-ils maintes fois répété. Comme dans de nombreuses communautés originaires, le changement d’heure n’existe pas pour les zapatistes ; c’est « la hora de Dios », « l’heure de Dieu », celle du monde, du soleil et de la vie — 4 heures, c’est donc 3 heures.

Les lumières s’allument, le matériel a été chargé dans des camionnettes prêtes à partir ; des visages, fatigués par ces derniers jours de discussions et ces dernières nuits de musique autour du feu, émergent des tentes. Nous sommes tous prêts à embarquer dans les bus, les bétaillères et les autres véhicules ; la longue caravane s’avance bientôt. De la Municipalité autonome rebelle zapatiste (MAREZ) San Pedro Michoacán, où s’est tenue la rencontre, jusqu’au caracol de la Realidad, dit « Mère des caracoles de la mer de nos rêves », il faut une heure et demie de route sur un petit chemin de terre qui monte, descend, serpente. Les passagers se rendorment tant bien que mal ; le convoi avance, s’arrête ; « Tiens, que se passe-t-il ? », « Rien, ce sont ceux de devant qui ont perdu les sacs sur le toit », « Ah », ça repart. Le soleil se lève, la forêt apparaît et avec elle la brume matinale que percent les montagnes — en contrebas, se dessinent la vallée et la communauté. Nous arrivons maintenant à l’entrée du village ; des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes et des anciens accueillent la caravane par de francs sourires de bienvenue. Les maisons, petites et en bois, sont pour certaines d’entre elles recouvertes de panneaux solaires.

Il y a huit ans, en pleine période de silence, j’étais venue ici. J’avais demandé à rencontrer le Conseil de bon gouvernement : les compas m’avaient donné de quoi manger et un endroit où dormir mais, à 4 heures du matin, ils m’avaient prévenu que le Conseil ne pourrait pas me recevoir et que le prochain bus passait dans 30 minutes. L’un d’entre eux m’avait murmuré : « Aujourd’hui, ce n’est pas possible, mais on te promet que la prochaine fois tu rentreras. » Cette prochaine fois arrive ce 31 décembre 2018. La journée se passe entre siestes et retrouvailles. Les discussions vont bon train : on nous interroge longuement sur les gilets jaunes qui, vus d’ici, incarnent la révolution en cours. La lumière du jour commence à faiblir et nous rejoignons le préau qui surplombe la place centrale du caracol. La foule est dense, les bases d’appui zapatistes sont au premier rang ; nous nous tassons à l’arrière ; par la porte principale, une partie des troupes fait son entrée ; un long défilé commence. Il durera plus d’une heure. Conduits par le sous-commandant Galeano (anciennement Marcos), plus de 3 000 hommes et femmes, vêtus d’une chemise marron et d’un pantalon vert accordé à leur casquette, foulard rouge autour du cou, d’abord à cheval et à moto puis à pied, avancent et, déjà, s’alignent au rythme des bâtons qu’ils frappent à chaque pas. Ils sont la nouvelle génération, les enfants de celles et ceux qui, partis de ce même lieu, étaient allés combattre et donner leur vie 25 ans plus tôt. Il n’y a pas d’armes, mais cette démonstration nous rappelle que l’Armée zapatiste de libération nationale n’a jamais baissé la garde.


L’escargot de l’émancipation !

« Nous sommes seuls »

L’assistance attend les traditionnels discours d’anniversaire. Le Conseil de bon gouvernement de La Realidad s’exprime par la voix d’une jeune commandante, qui, comme beaucoup, est née après le soulèvement de 1994. Elle déclare : « Aujourd’hui, nous célébrons nos déjà 25 ans de lutte, nous sommes les plus oubliés, les plus marginalisés, les plus exploités par le système capitaliste néolibéral. » Et poursuit : « En tant que peuple en résistance et en rébellion, nous avons compris qu’il n’y a pas d’autre chemin que celui de nous organiser, depuis n’importe quel recoin du monde. Chaque organisation a des manières et des habitudes différentes de s’organiser, mais oui, tous et toutes contre le même ennemi qu’est le système capitaliste néolibéral. » Puis, par la voix du sous-commandant insurgé Moisés, combattant de la première heure et aujourd’hui « gardien de la porte » qui interagit entre l’intérieur et l’extérieur du mouvement (depuis que le sous-commandant Marcos est parti tenter de réparer son ordinateur, selon le communiqué envoyé à cette occasion…), ces mots : « Nous sommes seuls. » Même si quelques voix affirment le contraire, nous savons que c’est vrai. Nous, la Sexta3 et les sympathisants nationaux et internationaux, sommes loin d’avoir atteint le niveau d’organisation qu’il conviendrait pour affronter la guerre en cours.

Fin 2018, le peuple mexicain a élu à sa tête Andrés Manuel López Obrador : un homme qui se réclame de la « gauche progressiste » et entend mener à bien les mégaprojets chers aux néolibéraux — le Train Maya, le Projet intégral Morelos (PIM4). Le nouveau président avait promis d’abandonner ce dernier projet, avant de le remettre à l’ordre du jour ; il vient de faire sa première victime, Samir Flores — 100 ans après Emiliano Zapata, et ce pour défendre la même cause, celle de la terre et de la liberté. Figure de l’opposition au PIM et membre du Congrès national indigène, il a été assassiné le 20 février 2019 après s’être exprimé, la veille, contre la « consultation populaire » à venir lors d’un forum organisé par le gouvernement. Ces consultations ont pour but de légitimer les mégaprojets alors que les principaux concernés — les habitants de ces terres — ont déjà exprimé clairement et ouvertement leur refus…

« Et nous ne vous avons pas menti, compañeras et compañeros, poursuit Moisés. Il y a cinq ans, nous l’avons dit au peuple du Mexique et au monde entier, que quelque chose d’encore pire allait arriver. Dans les langues que parlent celles et ceux de l’extérieur, ils l’appellent crise, hydre, monstre, mur. Nous le leur avons dit en essayant d’utiliser leurs mots, la manière dont ils parlent, mais même comme ça, ils ne nous ont pas écouté. Et, du coup, ils croient que nous leur mentons parce qu’ils écoutent celui dont je ne veux même pas prononcer le nom, celui qui est au pouvoir, je préfère l’appeler l’escroc, le fourbe. » En vue des dernières élections, les « peuples, tribus, nations et quartiers » composant le Congrès national indigène (CNI5) ont désigné une femme indigène en tant que représentante du CNI et de l’EZLN à la présidentielle de 2018. Marichuy et le Conseil indigène de gouvernement (CIG6) ont été nommés avant d’entamer une tournée dans tout le pays pour récolter les signatures nécessaires ; en raison d’un nombre insuffisant, Marichuy n’a pu se présenter mais elle a mis en évidence les vices du système électoral. Elle était la seule à représenter le Mexique d’en bas, à gauche.

Depuis plusieurs années, les zapatistes ont organisé un grand nombre d’événements afin que nous nous connaissions, que nous nous reconnaissions et que nous nous organisions. Car il y a urgence. Les victimes de la Quatrième Guerre mondiale, celle du capitalisme contre l’humanité, ne se comptent plus. Ce concept a été longuement développé par le sous-commandant Marcos dans un communiqué en date de l’année 2003 : « À la fin de ce que nous osons appeler la “Troisième Guerre mondiale” et que d’autres appellent la Guerre froide, il y a eu une conquête de territoire et une réorganisation. […] À partir de là, on voit se dessiner ce que nous appelons la Quatrième Guerre mondiale. […] La conception théorique qui donne des bases à la globalisation c’est ce que nous appelons “néolibéralisme”, une nouvelle religion qui va permettre de mener à bien le processus. Avec cette Quatrième Guerre mondiale, une nouvelle fois, les territoires sont conquis, les ennemis sont détruits et la conquête de ces territoires est administrée. […] Puisque l’ennemi antérieur a disparu, nous, nous disons que l’ennemi c’est l’humanité. La Quatrième Guerre mondiale détruit l’humanité dans la mesure où la globalisation est une universalisation du marché, et tout humain s’opposant à la logique du marché est un ennemi et il doit être détruit. En ce sens, nous sommes tous l’ennemi à vaincre : indigènes, non-indigènes, observateurs des droits humains, enseignants, intellectuels, artistes. N’importe qui se croyant libre alors qu’il ne l’est pas. »

L’heure n’est plus à la contemplation du désastre planétaire. Si les zapatistes l’ont compris depuis longtemps, et ont agi en conséquence dans leurs territoires, nous ne pouvons en dire autant. Moisés, debout à la tribune aux côtés des commandants et commandantes de l’EZLN ainsi que des représentants des Conseils de bon gouvernement, poursuit : « Nous sommes seuls. Nous sommes seuls comme il y a 25 ans », mais « nous allons faire face », « nous allons défendre ce que nous avons construit ». Les zapatistes ont déjà donné leurs vies, celle du sous-commandant insurgé Pedro7 — et de bien d’autres. « Ce n’est pas facile d’affronter depuis 25 ans ces milliers de soldats, protecteurs du capitalisme, qui sont ici, là où nous nous trouvons, nous sommes passés sous leur nez ces jours-ci. Ce n’est pas facile d’affronter les paramilitaires, ce n’est pas facile d’affronter les petits leaders qui ont aujourd’hui acheté tous les partis politiques, en particulier la personne et le parti qui sont au pouvoir. Mais ils ne nous font pas peur. Ou bien si ? Ils nous font peur, compañeras et compañeros ? » L’assemblée répond d’une seule voix : « Non ! »

« Compañeros, compañeras, celui qui est au pouvoir va détruire le peuple du Mexique mais principalement les peuples originaires, il vient pour nous, et spécialement pour nous l’Armée zapatiste de libération nationale. » Mais cette décision, ils la prennent seuls, sans engager celles et ceux qui les soutiennent et marchent à leurs côtés. La réponse du CNI-CIG ne s’est pourtant pas faite attendre : par un communiqué publié le jour suivant, ils déclarent : « Nous avertissons les mauvais gouvernements que n’importe quelle agression [contre l’EZLN] est aussi une agression contre le CNI-CIG » — et d’appeler, par la même occasion, « les réseaux de soutien dans tout le pays ainsi que les réseaux de résistance et de rébellion au Mexique et dans le monde entier à être attentifs et organisés pour agir ensemble et construire un monde dans lequel nous pourrons toutes et tous vivre ». Bien d’autres messages de soutien ont suivi. L’un d’eux a notamment été signé par des centaines de femmes ; il fait suite à la « Première rencontre internationale politique, artistique, sportive et culturelle de femmes qui luttent », convoquée par les femmes zapatistes le 8 mars 2018 au caracol de Morelia (la seconde édition a du être annulée cette année en raison des conditions de sécurité et de pression). Cette rencontre avait réuni plus de 7 000 femmes du monde entier : les femmes zapatistes nous appellent a organiser, partout, d’autres évènements de ce type « pour que la petite lumière qu’elles nous ont offerte ne s’éteigne pas ». Plusieurs rassemblements de femmes ont déjà eu lieu depuis le mois de mars dans tout le Mexique ; d’autres restent à venir (notamment au mois de juillet 2019, dans l’État de Veracruz, à l’appel des femmes du CNI-CIG). Nous espérons que d’autres encore suivront dans les prochains mois — et, qui sait, dans le monde entier.

Les zapatistes ne demandent à personne de prendre les armes ; « pendant ces 25 ans [ils n’ont] pas gagné avec des balles, avec des bombes, mais par la résistance et la rébellion ». Cette position de l’EZLN est, de longue date, sans équivoque ; elle avait d’ailleurs été rappelée lors de l’assassinat du professeur Galeano par des paramilitaires, en 2014 — Marcos avait alors symboliquement échangé sa place dans la tombe, en prenant son nom. Aujourd’hui, ils continuent de demander « justice et non vengeance ». Ce n’est pas avec des armes que l’on construit des écoles et des hôpitaux. Mais, comme l’écrit le journaliste Luis Hernández Navarro, « ce 31 décembre [2018], ils ont mis sur la table leur visage militaire. Celui qui n’implique pas de prendre une arme, mais qui implique de résister. Le message symbolique de leur déploiement ne pouvait pas être plus explicite ».

30 millions de personnes ont voté pour l’actuel président Andrés Manuel López Obrador. Dans un contexte aussi difficile que celui du Mexique où la corruption, la violence, les féminicides, la mort et les disparitions forcées sont le pain quotidien, c’est sans aucun doute l’espoir du changement qu’ont recherché les électeurs. Mais les différents gouvernements « progressistes » latino-américains de ces dernières années l’ont prouvé : les peuples originaires ne seront pas pris en compte. « Ils viennent pour nous », martèle Moisés. Et cela, le gouvernement n’a pas tardé à le confirmer : l’investiture présidentielle du 1er décembre 2018 n’a été qu’une grande mascarade. En rassemblant de soi-disant représentants des peuples indigènes, le nouvel élu s’est vu remettre le « bastón de mando », le bâton de commandement, symbole de pouvoir et de représentation dans les cultures originaires. Quelques jours plus tard, la farce s’est rejouée au Chiapas lors d’une cérémonie visant à « demander son autorisation à la Terre-mère » pour la construction du Train Maya, qui entend traverser les États de Quintana-Roo, Campeche, Chiapas et Tabasco afin d’interconnecter différentes « zones économiques spéciales » (ZEE) en atteignant la côte Pacifique, via le couloir transisthmique8, autre mégaprojet hautement contesté… « C’est ça que fait le gouvernement actuel, il consulte pour pouvoir venir nous affronter, nous, les peuples originaires et en particulier nous, l’Armée zapatiste de libération nationale, avec sa saleté de Train Maya — et, en plus, en lui donnant le nom de nos ancêtres ! Nous ne l’acceptons pas. Il peut bien lui donner le nom qu’il veut, ça ne veut rien dire. Nous ne lui avons rien demandé. Il n’a qu’à lui donner le nom de sa mère ! », poursuit le porte-parole.

Selon le gouvernement, ce projet favoriserait la mobilité, les échanges et l’emploi des peuples occupant ces territoires ; en réalité, il favorisera le tourisme de masse et le saccage des terres du Sud, si convoitées pour leurs richesses naturelles par les puissances internationales. Autrement dit : ce fut là une cérémonie pour demander à la Terre le droit d’exterminer les peuples originaires. « Qu’il se passe ce qui doit se passer, que ça coûte ce que ça doit coûter et que vienne ce qui doit venir. Nous allons nous défendre, nous nous battrons s’il le faut ! Ou non, compañeros et compañeras ? » On entend « Si ! » à l’unisson. « Donc que ce soit bien clair, compañeros et compañeras ; ici, il n’y a ni sauveur, ni sauveuse. Les seuls sauveurs et sauveuses, ce sont les hommes et les femmes qui luttent et qui s’organisent, ceux qui le font devant leur peuple. Le changement que nous voulons, donc, c’est qu’un jour, le peuple, le monde, les femmes et les hommes décident de comment ils veulent vivre leur vie, qu’il n’y ait pas un groupe qui décide la vie de millions d’êtres humains. Non ! Nous le résumons en seulement deux mots : le peuple commande, le gouvernement obéit. »

C’est ensuite par la voix d’une autre jeune commandante que s’exprime le Comité clandestin révolutionnaire indigène-Commandement général (CCRI-CG) de l’Armée zapatiste de libération nationale : « Même s’ils consultent un milliard de personnes, nous ne nous rendrons pas. Même s’ils demandent la permission à leur putain de mère, nous ne céderons pas. De 1492 à 2018, se sont écoulées 525 années de résistance et de rébellion contre les grandes humiliations étrangères et mexicaines et ils n’ont jamais pu nous exterminer. Nous, ceux de sang brun, couleur de la terre-mère, nous réitérons que nous sommes là et que nous continuerons à l’être. Un milliard d’années pourront s’écouler, les femmes zapatistes et les hommes zapatistes seront toujours là. » Sur ces mots, et après avoir annoncé qu’à partir de cet instant leur participation et leur parole passeraient par l’art, les représentants zapatistes se taisent. La foule se disperse. Poèmes, chansons : place aux délégations des différentes régions. Dans l’après-midi, une pièce de théâtre a mis en scène l’entrée des troupes dans la petite ville de Las Margaritas, le 1er janvier 1994, et la chute du compañero Pedro, tombé sous les premières balles ; en cet instant et sous nos yeux, c’est au rythme d’une guitare que l’on honore une nouvelle fois la mémoire de celui qui a « accompli son devoir » : « Quand le sous-commandant Pedro passait dans les villages, il disait toujours : “Nous devons nous préparer car la lutte continue, politique et militaire.” Alors la lutte a commencé, très secrète et très discrète, alors que les insurgés et les troupes se préparaient à devenir guérilleros en faisant très attention à leur sécurité. Aujourd’hui, que tout le monde sache que le Sup Pedro n’est pas mort, qu’il vit dans les cœurs des hommes qui, très dignement, luttent avec un immense amour pour un monde plus humain. »

Un jeune garçon s’avance, sous son passe-montagne, pour lire quelques vers : « Avec cette poésie, je te dis au revoir, / En me rappelant pour toujours ton nom, / En résistant. / Liberté. Justice. Démocratie. / Mourir pour vivre. » Puis la musique reprend. Un morceau de rap (« Nous avons une guerre à gagner et beaucoup de choses à fêter ! »). Ne pas oublier. Et pour eux, continuer — dans la joie. Éclate un feu d’artifice ; dans la nuit retentissent les slogans : « Vive l’EZLN ! », « Mort au capitalisme ! », « Vivent les Conseils de bon gouvernement ! », « Vive le Chiapas ! Vive le Mexique ! » Nous dansons jusqu’au petit matin.

Que le peuple gouverne !

« Un pas important consiste à assumer clairement la possibilité de se libérer du capitalisme, écrit l’historien Jérôme Baschet. On ne peut pas continuer de dénoncer les crimes de ce système pour finalement s’incliner devant son apparente invincibilité ou ajourner son hypothétique fin à un futur si lointain que, dans la pratique, cela signifie la même chose. » Le 10 avril 2019, à Chinameca, le CNI et le CIG se sont déclarés en état d’alerte et ont enjoint « les peuples de ce pays et les peuples du monde à [s’écouter] et à unir les chemins qui ont un même horizon, en bas et à gauche ». L’EZLN a quant à elle dénoncé les intrusions militaires qui se sont accentuées sur son territoire au cours des derniers mois, ainsi que « les mauvais gouvernements qui séquestrent l’image d’Emiliano Zapata Salazar », dont la cause est aujourd’hui honorée « sur tout le territoire que nous appelons encore le Mexique : le zapatisme ». Alors oui, le capitalisme doit mourir : c’est lui ou nous. Au Brésil, les peuples originaires et leurs territoires sont attaqués par le pouvoir fasciste, évangéliste, néolibéral ; au nord de la Syrie, où se mène l’expérience résistante du Rojava — qui a salué l’anniversaire zapatiste et dont une délégation était présente lors de la commémoration à Chinameca —, la Turquie de l’OTAN constitue une menace vitale permanente ; en France, on frappe les ZAD et on éborgne les gilets jaunes ; et partout, on traque les personnes en situation de migration. C’est pourquoi l’EZLN a réitéré son appel, ce même mois d’avril 2019, « à lever un réseau mondial de rébellion et de résistance contre la guerre qui, si le capitalisme triomphe, signifiera la destruction de la planète ». Il ne tient qu’à nous.

Notes:

1. Au Mexique, ce terme est largement préféré à celui d’« indien », controversé et, selon le contexte, parfois péjoratif.
2. De compañeros, camarades.
3. La Sexta nationale et internationale rassemble les adhérents à la Sixième déclaration de la Selva Lacandona, prononcée en 2005. Ce texte clé est une analyse politique de la situation locale et globale ; il propose de marcher ensemble contre l’ennemi commun.
4. Le PIM regroupe des centrales électriques, un aqueduc et un gazoduc. Il est contesté par les peuples originaires de ces territoires ainsi que par de nombreux scientifiques en raison des risques sismiques.
5. Cette organisation rassemble les différents peuples indigènes en lutte ; elle a été fondée peu de temps après le soulèvement.
6. Conseil rassemblant les représentants paritaires de toutes les langues composant le CNI.
7. Second commandement de l’EZLN en charge du premier régiment lors de la prise de Las Margaritas et de l’attaque de la base militaire de Comitán, en 1994.
8. Qui passe à travers un isthme.

Lectures complémentaires:

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Meurtre par décret le crime de génocide au Canada

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3RI et Société des Sociétés… Du Chiapas zapatiste aux Gilets Jaunes en passant par le Rojava… Unification de la rébellion contre le système étatico-capitaliste

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 14 février 2019 by Résistance 71

“L’organisation [de l’EZLN] existe maintenant non pas parce que le gouvernement l’autorise, mais par notre lutte et notre organisation. Le gouvernement ne nous a jamais rien donné de bon. C’est le peuple qui décide. Nous existons parce que nous sommes. Ils ne peuvent pas nous faire disparaître.”
~ Cdt Abraham, Comité Révolutionnaire Indigène Clandestin ~

“Bien que nous ayons nos problèmes, les gens n’abandonnent jamais dans leur participation et nous avons déjà notre gouvernement de et par le peuple. Les comités de bon gouvernement sont attelés à la tâche de résoudre les problèmes, cela se fait petit à petit. Le peuple gère les comités, ceux-ci ne font en rien ce qu’ils veulent. Ici, c’est le peuple qui dirige.”
~ Lieutenante Insurgée Gabriela, santé publique ~

“En tant qu’armée zapatiste nous avons accepté le dialogue [avec le gouvernement mexicain] parce que c’est ce que le peuple nous a demandé de faire. Mais maintenant, tout cela est le passé, maintenant le peuple mexicain, indigène et non-indigène, comprend qu’on ne peut rien faire de positif avec le gouvernement. Le gouvernement et les riches qu’il sert ne vont pas juste continuer à nous exploiter: ils vont défendre leurs intérêts avec acharnement. Ils vont nous emprisonner, nous tuer, nous torturer, nous faire disparaître, parce que c’est leur façon de faire. Ils ont même essayé avec nous et nous sommes une armée organisée… Le problème est qu’il n’y a aucun gouvernement qui obéit au peuple, il n’y a que des gouvernements qui donnent des ordres, qui ne vous écoutent pas, qui ne vous respectent pas, qui pense que le peuple est incapable de réfléchir… Ainsi nous avons déjà une manière de mettre en pratique d’abord et d’ensuite de développer la théorie. C’est ainsi que ce fut fait après la trahison des partis politiques et du gouvernement mexicain qui refusèrent de reconnaître nos peuples, nous avons commencé à faire les choses par nous-mêmes. Dans la pratique nous avons commencé à mettre en place des communes autonomes, puis nous avons pensé à la manière de les relier entre elles en une association de communes libres et autonomes. Ceci constitua la base de ce qui est devenu plus tard les conseils de bon gouvernement [Juntas de Bueno Gobierno]… Nous avons mis en pratique une idée latente. Chaque municipalité a des problèmes différents. Il y en a qui progressent plus vite que d’autres, mais elles se sont unifiées et ont commencé à parler du comment résoudre les problèmes de chacune, ceci mena à la formation d’une nouvelle structure: les Comités de Bon Gouvernement.
Nous montrons au pays et au monde que nous pouvons avoir une bien meilleure vie et que tous peuvent le faire sans la participation des mauvais gouvernements des états… Pourquoi est-ce que les sociétés civiles du Mexique et d’ailleurs nous soutiennent ? Nous pensons que c’est parce qu’elles savent que nous ne faisons pas cela pour nous-mêmes. Nous disons simplement que les peuples peuvent parfaitement planifier leur vie et le comment ils veulent vivre ainsi que de la façon dont ils veulent être gouvernés.”
~ SCI Moisès ~

“Nous sommes les Zapatistes, les plus petits d’entre les petits, ceux qui couvrent leurs visages pour être vus, les morts qui meurent pour vivre ; et tout cela parce que le 1er janvier 1994 et avant cela dix ans plus tôt, le 17 novembre 1983*, dans les montagnes du sud-est mexicain, un petit groupe d’indigènes et de métis établirent un camp dans la jungle de Lacandon…”
~ SCI Marcos, 2003 ~

(*) note de R71: 17 novembre 1983, création de ce qui allait devenir l’EZLN zapatiste… 35 ans plus tard, jour pour jour, le 17 novembre 2018, lancement du mouvement des Gilets Jaunes.
Il y a quand même, de singulières coïncidences…
Les citations ci-dessus et ci-dessous sont traduites par nos soins.

 


Les assemblées des assemblées au quotidien

 

La Rébellion zapatiste

 

dimanche 3 février 2019, par Ernest London

Jérôme Baschet

 

La Rébellion zapatiste
Insurrection indienne et résistance planétaire

Flammarion, « Champs histoire », 2019

400 pages


3RI

Pour déjouer la logique médiatique qui réduit les réalités sociales et les rend incompréhensibles en concentrant les projecteurs sur un fait individuel, « ruse du spectacle ambiant qui s’efforce de neutraliser ses ennemis en les façonnant à son image », Jérôme Baschet entreprend avec cet ouvrage moins de revenir sur l’histoire du mouvement zapatiste depuis 1994 que de cerner la contribution de celui-ci à la « reconstruction d’une réflexion et d’une pratique critiques, à la fois radicales et rénovées » : 1994 représente un « anti-1989 », une dénonciation du mensonge de « la fin de l’histoire autoproclamée au profit du capitalisme triomphant », obligeant celle-ci à « reprendre sa marche ».

Il revient cependant aux origines pour donner rapidement quelques repères. Trois mouvements forment le terreau dans lequel va s’enraciner l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) : l’action pastorale de l’évêché de San Cristobal, inspirée de la théologie de la libération ; l’arrivée de militants politiques, maoïstes à partir de 1973, puis avec la Linea proletaria à partir de 1977 ; et le processus d’organisation autonome des communautés, surtout après 1983. L’EZLN est créée en 1969 à partir d’un groupe marxiste-léniniste (guévariste) qui va passer entre 1988 et 1989 de 80 à 1 300 combattants armés et beaucoup plus encore par la suite. L’élection frauduleuse de Carlos Salinas de Gortari en 1988, qui remit en cause l’article 27 de la Constitution concernant les acquis agraires de la Révolution mexicaine, fit certainement office de détonateur. Dans la nuit du 1er janvier 1994, le jour même de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), une armée indigène s’empare de quatre municipalités du Chiapas et proclame les lois révolutionnaires applicables sur les territoires libérés. Sous la pression des manifestations de soutien, le président décrète un cessez-le-feu le 12 janvier. La guerre se déplace alors sur le terrain de la parole, avec la publication de déclarations et de communiqués. Malgré les provocations du gouvernement, les attaques des groupes paramilitaires, les promesses non tenues, l’organisation des villages se développe sur un territoire grand comme la Bretagne, puis se structure avec la création, le 8  août 2003, de cinq conseils de bon gouvernement, chargés de coordonner l’action des communes autonomes.

Après ces trente pages qui relatent de façon dense et détaillée, les principaux événements jusqu’à aujourd’hui (rencontres, marches…), Jérôme Baschet analyse comment le zapatisme est une critique, un dépassement du guévarisme. Il raconte le processus de transformation d’un groupe d’avant-garde révolutionnaire en un mouvement indigène de résistance. L’EZLN est une guérilla qui s’est transformée en armée régulière en surmontant son extériorité avec la population paysanne, en passant d’une lutte politico-militaire à une lutte plus politique que militaire, en rupture avec la tradition latino-américaine. « Le zapatisme est la guérilla de la fin de la guérilla. »

Le zapatisme est également une critique du léninisme dans le sens où il refuse la prise du pouvoir, militaire comme électoral, mais construit une nouvelle forme de pouvoir politique par en bas, une organisation politique construite depuis la société elle-même, dans une logique d’autonomisation et d’auto-organisation. Même si l’origine marxiste du « cocktail zapatiste » n’est jamais niée, le zapatisme revendique le droit à l’indéfinition et apparaît comme « une critique en acte des expériences révolutionnaires du XXe siècle ».

Alors que l’étape néolibérale du capitalisme a subordonné les États aux puissances transnationales du marché et de l’argent, ne leur accordant plus qu’un rôle, cependant déterminant, dans le maintien de l’ordre, la répression, le contrôle social, la conformation des territoires et des populations aux nécessités de l’économie, les zapatistes en appellent à « une autre politique » « en bas et à gauche », notamment à partir de la Sixième Déclaration de la Selva Lacandona en 2005, caractérisée par l’auto-organisation et l’autogouvernement, comme alternative à la destruction néolibérale. Il s’agit de construire dès à présent d’autres mondes possibles, de lutter contre le néolibéralisme et pour l’humanité. Ils considèrent la guerre froide, qui a connu 149 conflits et entraîné 23 millions de morts, comme la troisième guerre mondiale et, par conséquent, l’extension du chaos néolibéral comme la quatrième, une guerre « totalement totale » qui détruit tout pour homologuer la planète au modèle américain, une guerre contre l’humanité. « La mondialisation est l’extension totalitaire de la logique de marché à tous les aspects de la vie. » On estime que 10 pour cent de la population mondiale, soit 600 millions, vivent confortablement et pourtant la misère et la pauvreté que connaît l’immense majorité ne suffit pas à faire naître la révolte. Ceux qui détiennent les capitaux en quantité suffisante pour peser sur le destin des grandes entreprises, des États et de la planète tout entière constituent une minorité qui frôle l’inexistence statistique.

Alors que les relations sociales propres au capitalisme « dépouillent l’homme de son essence d’homme » (G. Lukacs), les zapatistes veulent lui rendre sa dignité, synonyme de rébellion et de lutte, « notion relationnelle, nécessairement réflexive et symétrique : elle est regard sur soi dépourvu de honte, regard respectueux envers l’autre autant que regard respectueux de l’autre ».

La parole zapatiste est une arme qui pratique l’humour, l’autodérision et l’indéfinition. Jérôme Baschet, qui appuie beaucoup son étude sur l’analyse des discours et des communiqués, explore les métaphores les plus récurrentes :

L’hydre, qui suggère la plasticité du capitalisme, sa capacité à reformuler ses modes de domination et dont la dimension collective du mythe est souvent occultée (Hercule n’aurait pu vaincre sans l’aide de Iolaos).

La tempête, qui désigne la crise structurelle, confirmée par Immanuel Wallerstein par exemple, qui va accentuer les destructions écologique, sociale et humaine.

La brèche insiste sur l’idée d’une lutte qui se construit à partir d’actes minuscules, apparemment insignifiants, qui tentent de se rejoindre. La brèche permet de voir ce qu’il y a derrière le mur, d’imaginer ce qui n’existe pas encore, alimentant notre combat pour le fissurer.

La guerre n’est pas seulement à l’origine du système capitalisme, elle demeure son mode opératoire principal, une guerre contre tout ce qui empêche qu’un être humain se transforme en machine à produire et à acheter : la dignité, la solidarité, la résistance, les manières de vivre et les savoirs qui impliquent une capacité d’organisation collective sont systématiquement détruits, au profit de l’avancée du « front de la marchandisation ».

L’auteur définit « le soulèvement du 1er janvier 1994 comme une révolte de la mémoire, une rébellion contre l’oubli ». Les références fréquentes aux événements majeurs de l’histoire mexicaine, plus encore que l’évocation générique des « cinq cents ans de luttes indigènes », légitiment les prises de position et les inscrivent dans une histoire répétitive qui souligne la permanence de l’oppression et des inégalités sociales, tout en précisant que cette conception cyclique du temps historique considère les répétitions comme « égales mais différentes », affirmant des ruptures dans la continuité. Cette « arme de la mémoire » développe une conscience historique du passé et une perspective nouvelle du futur contre l’idéal d’immédiateté et d’instantanéité imposé aux individus par les lois exacerbées de la rentabilité. À l’accusation d’être des « professionnels de la violence », les zapatistes répondent se définir comme des « professionnels de l’espérance ». Il s’agit de « regarder en arrière pour pouvoir cheminer vers l’avant ». « Rejeter le règne de l’aujourd’hui néolibéral suppose une conscience historique du passé, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas une répétition du présent. »

À l’accélération caractéristique de la temporalité capitaliste, les zapatistes opposent et revendiquent la lenteur, la lenteur de l’escargot. Ils invitent à « cheminer en posant des questions » (caminar preguntando).

En réponse à l’idéologie indigéniste qui voudrait que le Mexique ne soit plus composé que de métis, ils revendiquent un autre modèle d’intégration, fondé sur le respect de leurs différences et de leurs spécificités. Ils promeuvent « une conception ouverte de l’ethnicité, toujours articulée à la dimension sociale et englobée dans une perspective plus vaste qui associe indigènes et non-indigènes ». L’autonomie zapatiste n’est ni un projet indépendantiste ni un idéal autarcique mais une rupture avec le centralisme de l’État dans un contexte de lutte nationale qui vise « l’autonomisation de la société civile dans son ensemble ». C’est « l’autogouvernement de la société l’emportant sur la logique du pouvoir d’État ». L’articulation du local, du national et de l’international s’effectue de telle sorte qu’aucun des trois ne puisse être compris hors de sa relation avec les deux autres.

La destruction des lieux, technique utilisée depuis la Conquête, théorisée par Machiavel, prolifère avec la globalisation néolibérale qui « atomise les forces de travail pour garantir un faible coût de la main-d’œuvre, diviser les peuples et concentrer leur attention sur des leurres, afin de mieux assurer l’unification marchande du monde ». L’autonomisation universaliste proposée par les zapatistes, articule le local avec le « souci du monde », revendique « la singularité des lieux et des expériences humaines en même temps qu’un internationalisme qui se moque des frontières et se préoccupe du destin commun de l’humanité ». Cependant l’universalisme abstrait des Lumières (« universalisme de l’Un ») est critiqué, opposé à un « universalisme des multiplicités ».

Dans une postface de 2019 à cet ouvrage initialement paru en 2002, l’auteur développe les principes de l’autonomie, déployée surtout à partir de 2004 avec l’instauration des cinq conseils de bon gouvernement, et qu’il considère comme « l’une des utopies réelles les plus remarquables et les plus radicales » :

● L’ancrage collectif assumé de la communauté.

● La résistance aux réformes néolibérales et la défense des territoires contre les grands projets (miniers, touristiques, énergétiques).

● Les efforts pour éviter le recours à l’argent. Les charges (santé, éducation, justice, assemblée) sont assurées bénévolement contre l’engagement de la collectivité de subvenir aux besoins matériels de ceux qui les occupent ou de cultiver à leur place leurs parcelles.

● L’éthique du bien vivre qui échappe aux injonctions productivistes.

● La lutte des femmes et la transformation des relations de genre.

● Une justice arbitrale de médiation plutôt qu’une justice punitive, dans le but de « restaurer la possibilité d’une vie collective pacifiée ».

● La déspécialisation des tâches politiques caractérisée par le mandar obedeciendo (« gouverner en obéissant ») qui articule l’organisation politique.

● Des décisions prises autant que possible par recherche de consensus et après discussions et analyses par les communautés.

● La critique des fondements de l’État moderne qui produit « l’absence du peuple, afin d’accroître sa soumission à des normes de vie hétéronomes qui, aujourd’hui, sont celles du monde de l’Économie ».

● L’absence de modèle préalable et figé, et le souci du caminar preguntando (« avancer en posant des questions ») et du buscar el modo (« chercher la manière »), relation particulière entre la théorie et la pratique.

Loin de se contenter de la superficialité d’une imagerie folklorique habituellement médiatisée, Jérôme Baschet dissèque minutieusement les discours pour comprendre dans toute sa complexité la pensée zapatiste, dans son « dépassement des oppositions classiques, à travers l’affirmation d’appartenances emboîtées et articulées entre elles ». Cet ouvrage est certainement le plus complet et le plus intéressant existant sur le zapatisme. Il propose l’analyse la plus approfondie sur un mouvement qui ne peut que continuer à être une source d’inspiration.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

1er février 2019.

= = =

“Planter l’arbre de demain, voilà ce que nous voulons…
L’arbre de demain est un espace où tout le monde se trouve, où l’autre connaît et respecte les autres “autre” et où la fausse lumière perd sa dernière bataille. Si vous me le demandez plus précisément, je vous dirai que c’est un endroit ayant la démocratie, la liberté et la justice, voilà l’arbre de demain.”
~ SCI Marcos, 1999 ~

Conférence de Jérôme Baschet à Montpellier sur le Chiapas zapatiste, mai 2017:

Vidéo, durée, 54 minutes

Le PDF du texte réalisé par Jo de JBL160:

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

 

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

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Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

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James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Résistance politique: “Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit” (essentiel EZLN version PDF)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 22 octobre 2018 by Résistance 71

Présentation PDF EZLN

“Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit”

 

Résistance 71

 

22 octobre 2018

 

 

— Le zapatisme n’est pas une idéologie
Ce n’est pas une doctrine à vendre et achetée
C’est… une intuition
Quelque chose de si ouvert et de si flexible que
Cela se produit en tout lieu
Le zapatisme pose la question:
“Qu’est-ce qui m’a exclu ?
Qu’est-ce qui m’a isolé ?”
En chaque endroit, la réponse est différente
Le zapatisme ne fait que poser la question
Et stipule que la réponse est plurielle
Que la réponse est inclusive…
Marcos, 1994 —

En adéquation avec l’appel venu récemment des montagnes du sud-est mexicain pour la formation d’un Réseau de Résistance et de Rébellion International contre l’oppression de la société capitaliste marchande et avec l’aide de Jo de JBL1960, nous avons compilé une bonne moitié des textes de l’EZLN que nous avons publiés, parfois traduits depuis 2012 sur ce blog, dans un pdf essentiel pour tous ceux qui désirent aller de l’avant dans l’émancipation par la pensée et l’action critiques menant sur le chemin de la complétion de notre humanité.

Après 10 ans de préparation clandestine, le cri des opprimés natifs originels de cette région du monde “¡Ya Basta!” “Assez est assez !” a retenti en 1994 et résonne toujours de plus en plus fort dans le monde, amplifié par les caisses de résonance que sont devenus les états de nos sociétés moribondes, coquilles vides de substance politique, sociale et culturelle.

Ces textes politiques essentiels, souvent émis par le porte-parole du mouvement, le charismatique et facétieux “Marcos” au nom de tous les compañeros et compañeras de la Sixta et des peuples opprimés du monde, nous montrent le chemin de la réalisation dans chaque endroit, ici et maintenant de nos sociétés émancipées par les associations volontaires qui, unifiées dans la grande compréhension de la complémentarité, créeront la société des sociétés qui réalisera pleinement l’Homme et le réconciliera avec la Nature qu’il bafoue depuis des siècles et des siècles.

 

Compilation PDF textes de l’EZLN
Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

 


« Vous êtes en territoire zapatiste en rébellion »

Les paroles ci-dessous nous expliquent qui sont les Zapatistes et affirment que leur lutte n’est pas seulement la leur, mais celle de nous tous, peuples opprimés, majorité des 99,9% trompés, bafoués, exploités et à terme assassinés par les 0,1% d’une “élite” auto-proclamée qui doit s’entendre dire une fois pour toute: “Assez, est assez !” Il suffit de dire NON ! Ensemble…

Voici qui nous sommes.
L’Armée Zapatiste de Libération Nationale.
La voix qui s’arme pour être entendue.
Le visage qui se cache pour être vu.
Le nom qui se cache pour être nommé.
L’étoile rouge qui appelle l’humanité et le monde, pour être entendue, vue et nommée.
Le demain à être moissonné dans le passé.

Derrière notre masque noir,
Derrière notre voix armée,
Derrière notre nom innommable,
Derrière nous, que vous voyez,
Derrière nous, nous sommes vous.

Derrière, nous sommes les mêmes femmes et hommes ordinaires,
Qui se répètent dans toutes les races,
Peints de toutes les couleurs,
Parlant dans toutes les langues,
Et vivant dans tous les endroits.
Les mêmes femmes et hommes oubliés.
Les mêmes exclus,
Les mêmes intolérés,
Les mêmes persécutés,
Nous sommes vous.

Derrière nous, vous êtes nous.
Derrière notre masque se trouve le visage de toutes les femmes exclues,
De tous les indigènes oubliés,
De tous les jeunes méprisés,
De tous les migrants battus,
De tous ceux emprisonnés pour leurs paroles et leurs pensées,
De tous les homosexuels persécutés,
De tous les travailleurs humiliés,
De tous ceux morts par négligence,
De tous les femmes et hommes ordinaires,
Qui ne comptent pas,
Qui ne sont pas vus,
Qui sont sans nom,
Qui n’ont pas de lendemain

Nous sommes les Zapatistes.
Nous vous avons invité pour que nous puissions nous parler,
Pour que vous voyez tout ce que nous sommes.

~ Comité Indigène Révolutionnaire Clandestin, depuis les montagnes du sud-est mexicain, le 27 juillet 1996 —

(Traduction Résistance 71 )

 

Notre page « Textes Fondateurs pour un Changement Politique »

 

Résistance et nouveau paradigme politique: L’esprit zapatiste

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 13 février 2018 by Résistance 71

A lire également complémentarité oblige:

Manifeste de la societe des societes

effondrer le colonialisme

6ème_déclaration_forêt.lacandon

 

El votàn Zapata

 

Georges Lapierre

 

Octobre 2017

 

Source: https://www.lavoiedujaguar.net/El-Votan-Zapata

 

Dans un recoin du Mexique, le peuple zapatiste s’est soulevé en armes le 1er janvier de l’année 1994. Il était animé par un esprit, el votán Zapata. El votán Zapata c’est seulement l’esprit prophétique. Mais cet esprit prophétique n’est pas celui d’un homme, d’un individu, d’un prophète marchant à la tête de son peuple et faisant en sorte que les eaux se retirent devant lui. Le sous-commandant Moisés n’est pas lui-même prophète, ce nom ou ce surnom est seulement le signe de la prophétie, celui d’un monde à venir et à construire : « Votre jour était notre nuit, notre jour sera votre nuit. » Ce n’est pas non plus l’esprit révolutionnaire et religieux. Ce n’est pas annoncer ce qui va nécessairement arriver ; c’est s’engager dans ce qui advient, ne pas annoncer le mouvement, mais devenir mouvement, épouser son propre mouvement, redevenir humain en quelque sorte ; l’esprit prophétique est tout simplement l’esprit pragmatique, il est se réalisant.

Cet esprit pragmatique ou prophétique est celui des Indiens zapatistes, il n’est pas nécessairement le nôtre, nous pouvons même nous sentir exclus. Les zapatistes ne cherchent pas à imposer leur point de vue sur le monde comme point de vue unique sur le monde. Chacun est appelé à s’organiser à sa manière, selon son propre point de vue. C’est une cosmovision à rebrousse-poil de la nôtre (a contrapelo) et, représentant une véritable déflagration de nos certitudes les plus enfouies, elle ébranle notre subjectivité la plus profonde. Ne sommes-nous pas les enfants d’une civilisation qui s’impose comme point de vue unique sur le monde, celui des marchands ? Et faire la révolution ne serait-ce pas imposer un autre point de vue tout aussi unique sur le monde ? La vision que nous proposent les zapatistes, celle d’un monde qui contiendrait plusieurs mondes, prend à rebours la conception marxiste de la révolution à laquelle nous restons encore trop souvent attachés, quoi que nous en disions, dans les profondeurs de notre être, dans les profondeurs de ce que nous sommes. Les zapatistes portent la critique au cœur de notre monde, ils n’opposent pas un point de vue unique à un point de vue unique, un universalisme à un universalisme. Cette idée de pluralité (ou de « pluriversalité ») marque véritablement une rupture, c’est comme une grenade à fragmentations lancée au centre de l’unicité, en plein milieu de l’Un, de l’Unique !

La résistance des peuples face à l’hégémonie capitaliste est bien réelle. Cette résistance est une critique réelle du monde marchand, mais elle reste statique, elle fait du surplace, elle peut bien s’organiser et se construire, mais elle reste bloquée à la défense d’un mode de vie, elle s’attarde seulement à défendre son point de vue, elle n’est pas porteuse de l’idée qui lui permettrait d’aller au-delà de ce qu’elle défend, elle n’est pas animée par l’esprit prophétique, par le souffle qui met en branle le mouvement, l’ollin. El votán Zapata est ce souffle. L’idée de pluriversalité est ce souffle, elle est en porte-à-faux avec celle d’un monde unique et universel, elle offre un véritable changement de perspective : il n’y a pas un point de vue unique et universel sur l’homme et le monde, mais différents points de vue, c’est-à-dire différents modes de vie, qui sont différents modes d’adaptations aux milieux géographiques : l`humain naît de la diversité.

Le cinquième Congrès national indigène s’est ouvert sur un coup de théâtre dont les échos et le bruit vont alimenter la rumeur pendant un certain temps et hanter les têtes fragiles. La pièce a commencé le premier jour de la rencontre, lundi, et à huis clos. Elle se jouait entre les délégués du CNI et la comandancia de l’EZLN au grand complet ; et impossible de s’approcher de l’auditorium pour écouter aux portes !

Pourtant vers cinq heures de l’après-midi, tous ont dû sortir pour aller manger et, malgré un cordon de sécurité qui nous interdisait de les rejoindre, le secret, tout relatif, des délibérations a filtré et notre curiosité a été satisfaite. Enfin nous avons fini par savoir ce qui se tramait et ce qui pouvait bien les retenir pour un débat si long et si intense ! D’ailleurs ce débat, tout particulièrement animé, n’était pas terminé et il allait reprendre après le repas pour se poursuivre jusqu’au soir.

Mais qu’est-ce qui pouvait bien susciter une telle discussion ?

Profitant d’une ouverture de la future élection présidentielle, sous certaines conditions [1], à des candidats indépendants, la comandancia avait proposé aux délégués du CNI de présenter une candidate à l’élection présidentielle de 2018. Une telle proposition, prenant à contre-pied les convictions les plus affirmées concernant le rejet des partis et, plus généralement, de la politique, a dérouté bien des gens et suscité un lever de boucliers, non seulement parmi les délégués, mais aussi parmi les adhérents à la Sexta présents à ce rendez-vous. Les zapatistes seraient-ils retombés dans leur travers et leurs vieux démons, plus exactement, leur vieux démon au singulier : le ou la politique ?

Ce cinquième Congrès national indigène eut lieu au Cideci-Unitierra, San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, du 9 au 14 octobre 2016. Nous sommes maintenant en octobre 2017, un an exactement s’est écoulé, et sans doute beaucoup d’encre, depuis l’annonce de la participation du Congrès national indigène à l’élection de 2018 : le Conseil indigène de gouvernement (CIG) est constitué. Il est formé de couples (une conseillère, un conseiller) nommés par leurs assemblées (communales, régionales ou de quartiers) et en tenant compte de la répartition géographique des peuples indiens dans tout le Mexique. Il y a actuellement environ 141 conseillères et conseillers (de 35 peuples et de 62 régions) et à l’heure où j’écris, ils rendent visite avec d’autres délégués aux cinq caracoles zapatistes. La porte-parole de ce Conseil indigène de gouvernement, et qui sera candidate à l’élection présidentielle de 2018, est désignée, il s’agit d’une jeune femme indienne Maria de Jesús Patricio Martínez, Marichuy, qui fait partie du Congrès national indigène (CNI) depuis 1996. Elle vient de faire enregistrer sa précandidature à l’INE (Institut national électoral). Actuellement elle participe à la tournée et elle est reçue par les conseils de bon gouvernement dans les caracoles des zones zapatistes.

« Considérant que l’offensive contre les peuples ne cessera pas mais qu’elle augmentera jusqu’à ce que la dernière trace de ce que nous sommes en tant que peuples porteurs d’un profond mécontentement, se métamorphosant aussi en de nouvelles et diverses formes de résistances et de rébellions, le cinquième Congrès national indigène a décidé d’initier une consultation ; cette consultation auprès de nos peuples a pour fin d’abattre d’en bas le pouvoir que ceux d’en haut nous imposent, nous apportant un panorama de mort, de violence, de pillage et de destruction. » (Communiqué du CNI suite à ce cinquième Congrès national intitulé « Que retiemble en sus centros la tierra » [2].)

Comment entendre cette initiative zapatiste ? Ou, plus précisément, comment faire entendre cette initiative à des Européens, à des gens qui sont comblés de marchandises et qui vivent dans le royaume merveilleux de Walt Disney ?

El votán Zapata est l’esprit qui ne meurt jamais ou, plus exactement, qui meurt et qui toujours renaît. C’est l’esprit de révolte, l’esprit rebelle, l’esprit du guerrier qui sourd de la montagne et qui s’étend dans la vallée, c’est l’esprit des hautes plaines et des déserts arides, c’est l’esprit sioux, l’esprit apache, l’esprit Zapata. Il touche à l’imaginaire d’un peuple ou des peuples, il se confond donc avec la réalité, une autre réalité que celle que nous connaissons, nous qui nous nous mouvons dans le monde de l’apparence. Les jeunes, parfois la saisissent ou les rêveurs, les poètes, les voyants et les voyous, les suicidés de la société. Les zapatistes nous plongent au cœur de la réalité, au cœur de notre époque, au cœur de notre temps, au cœur du Mexique contemporain, au cœur de la guerre. Pouvons-nous entendre cela ?

Sous le fallacieux prétexte de faire la guerre au narcotrafic, l’État mexicain, appuyé par les États-Unis (cf. plan Mérida) et soutenu par l’Europe des banquiers et des marchands, mène, depuis plus de dix ans, une guerre contre-insurrectionnelle d’une ampleur inouïe [3]. Il s’agit de faire place nette aux multinationales et à leurs projets « extractivistes » (mines, pétrole, monoculture, déforestation) et d’infrastructures (ports, barrages, voies de communication), et d’en finir une bonne fois pour toutes avec la résistance des peuples et, plus généralement, de la population, à cette nouvelle occupation de leur territoire et à cette mainmise sur leur vie. Cette guerre vise principalement les peuples qui vivent encore sous le régime ou sous le modèle communaliste, il s’agit de détruire leur capacité à reproduire leur vie communale, réduisant ainsi à néant leur possibilité d’exister en marge d’un capitalisme triomphant. C’est que, d’une part, leur résistance était, en soi, une critique réelle, effective, du capitalisme, la seule véritable critique du capitalisme, et que, d’autre part, le capitalisme en tant qu’aliénation de la pensée se nourrit de tout ce qui n’est pas aliéné, il se nourrit de toutes les formes de vie qui reposent sur une conception de l’échange autre que celle du marchand.

Plus qu’une offensive étatique, nous sentons bien que nous avons affaire à une offensive d’une tout autre dimension, celle d’un état d’esprit, d’un point de vue totalitaire sur le monde, d’une idéologie, celle d’Ubu roi. Les pataphysiciens pouvaient bien rigoler et faire preuve d’un humour décapant, leur lucidité annonçait l’horreur d’aujourd’hui : le pouvoir sans borne de l’individualisme conquérant et triomphant, s’érigeant sur des monceaux de cadavres. Et nous voyons les militaires, les policiers, les paramilitaires et les parapoliciers des cartels de la drogue unir leurs forces pour faire disparaître les personnes jugées indésirables, assassiner, massacrer, torturer, et semer la terreur dans les villages et les quartiers populaires. Sous la pression « géologique » d’un marché planétaire, nous assistons dans les entrailles du pays à une recomposition de la classe sociale qui gouverne le Mexique. Rien n’arrête ce mouvement aveugle, puissant et obstiné : s’appuyer sur cette complicité occulte de classe pour s’enrichir au plus vite et par tous les moyens. Parfois des scandales éclatent et des gouverneurs trop pressés et trop gourmands se font prendre la main dans le sac, toujours trop tard, entre-temps, ils ont pu, avec l’appui de tout l’appareil d’État et la complicité des bandes criminelles, mettre à feu et à sang toute une région. Cette classe sociale se reconstitue en s’appuyant sur le trafic de l’amapola (opium) ; ce trafic lui apporte des sommes considérables lui permettant d’étendre ses ramifications en profondeur et de prendre peu à peu le contrôle de l’ensemble de l’activité marchande du pays. Telle est la réalité du Mexique aujourd’hui, et cette réalité est celle d’une guerre sociale à outrance. La disparition de 43 étudiants de l’école rurale d’Ayotzinapa et l’assassinat de six personnes à Iguala (Guerrero) dans la nuit du 26 au 27 septembre 2014 montrent à l’évidence cette complicité d’intérêts qui définit une classe sociale : sous le regard de l’armée et avec la participation active des forces fédérales, la police municipale d’Iguala a pu enlever 43 étudiants et les faire disparaître [4], puis un commando a pu assassiner six personnes et se lancer à une chasse à l’homme avant de torturer à mort [5], pour l’exemple, un normalien. Cette même police municipale s’était livrée pendant des années à l’extorsion, la prise d’otages et l’assassinat en toute impunité.

C’est au sein d’un tel contexte social et politique qui s’annonçait dès la fin du XXe siècle, que sont apparus sur la scène publique, en janvier 1994, les zapatistes. Et ils y sont toujours ! Qui sont-ils ? Serait-ce Defensa Zapatista, cette gamine à la langue bien pendue capable même d’en remontrer au fameux sous-commandant Galeano ex-subcomandante Marcos ? Oui, oui, c’est bien possible. Ce sont en premier lieu des Indiens, c’est-à-dire des personnes qui se définissent par une culture qui leur est propre et qui repose sur un vivre ensemble autour d’un bien commun ; cette culture s’oppose en tout point à la civilisation occidentale, chrétienne et capitaliste, qui privilégie l’individualisme marchand au détriment de la communalité et de l’intérêt commun. Ensuite ce sont des Indiens en guerre contre un système, ledit système capitaliste qui repose sur la spéculation concernant les échanges marchands à venir. Dans el votán Zapata, Zapata n’incarne pas l’esprit de la guerre en tant qu’individu, il incarne l’esprit de la lutte en tant qu’être collectif, c’est le peuple en arme, le peuple en guerre, le peuple qui se soulève. Il est véritablement l’être du peuple indien en guerre. Et c’est bien ce que sont actuellement les zapatistes dans ce recoin du Sud-Est mexicain. Ils ne font pas la guerre avec des bombes, des avions, des hélicoptères, ils n’en ont pas les moyens, mais cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas en guerre contre tout un monde et que tout un monde ne leur fait pas la guerre. Dans ce jeu de la guerre, la puissance de feu et de destruction est du côté de l’Empire, qui hésite jusqu’à présent à s’en servir par crainte d’une réaction de la société mexicaine et internationale qu’il ne maîtriserait pas ou qu’il maîtriserait mal [6], mais il reste à l’affût de la moindre provocation qui justifierait un massacre de la population en lutte ; du côté zapatiste, à partir de cette situation en équilibre précaire à laquelle je viens de faire allusion, il leur reste l’intelligence stratégique leur permettant de sortir de l’isolement social dans lequel ils sont maintenus (ou dans lequel on cherche à les maintenir).

L’existence des zapatistes ne tient qu’à leur détermination de guerriers ; que cette détermination se relâche, et ils seront emportés comme fétus de paille. Les États-Unis, la CIA et le gouvernement du Mexique ont surtout cherché à isoler les zapatistes ; cette guerre dite de basse intensité consiste principalement pour ces stratèges à tenter de réduire l’influence zapatiste et à la maintenir dans des limites qu’ils jugent acceptables et surtout contrôlables. Ils ont ainsi mis en œuvre toute une politique d’assistance généralisée qui profite principalement à certains caciques indigènes et métis, et ont favorisé la création de groupes paramilitaires locaux fortement armés et instruits à la lutte antiguérilla par les militaires eux-mêmes. Cette politique a été intense et visible surtout au début avec des conséquences tragiques comme l’assassinat programmé de 45 personnes à Acteal en décembre 1997, elle s’est poursuivie, mais plus discrètement, jusqu’à nos jours. Pour reprendre avec une intensité accrue aujourd’hui en réponse à la dernière initiative zapatiste.

Face à cette situation, les zapatistes ont riposté dans deux directions : ils ont cherché à rompre l’état de siège dans lequel le gouvernement voulait les maintenir, ce fut le sens de l’« autre campagne » en 2006, qui s’est déroulée au moment de l’élection présidentielle marquée par la victoire très contestable de Felipe Calderón, représentant de la droite, sur López Obrador, représentant de la gauche progressiste. L’année 2006 fut aussi marquée par la terrible répression des opposants à l’aéroport à Atenco, où nous pouvons voir comme une menace et comme la violente réaction de l’État mexicain, tous partis confondus, à l’« autre campagne » [7]. Parallèlement à cette direction, les zapatistes ont continué à renforcer intérieurement leur autonomie vis-à-vis de l’État mexicain. Ils ont ainsi abouti à la création de zones autonomes que je qualifierai d’irréductibles, ne laissant aucune prise sur eux, ne laissant pas la moindre ouverture entrebâillée par laquelle l’État mexicain pourrait s’immiscer petit à petit dans leur vie. Ils refusent tout subside de la part du gouvernement. Ce sont véritablement des zones autonomes incorruptibles, absolument imperméables à toute influence, à toute velléité d’influence ou de pression venues de l’extérieur. Ce sont bien les zapatistes qui décident à travers leurs assemblées de base dans un mouvement de va et vient continuel entre le Comité clandestin révolutionnaire et la population zapatiste.

N’importe quel quidam peut déclarer la guerre au capital, cela ne mange pas de pain, mais mener une guerre contre le capital, c’est une autre histoire et arriver à tenir pendant plus de vingt ans, c’est encore une autre histoire ! Nous éprouvons parfois quelques difficultés à saisir cet aspect d’une telle proposition : construire un autre monde. La mollesse d’une vie soumise nous interdit d’en percevoir toute la rigueur.

J’ai tracé d’une façon bien sommaire le cadre dans lequel s’inscrit l’initiative zapatiste de présenter une candidate indienne à l’élection présidentielle de 2018 : reprendre l’offensive là où l’État et l’ensemble des forces contre-insurrectionnelles ne l’attendent pas, l’élection présidentielle ; et mettre cette offensive sous le feu des projecteurs, sous les lumières d’une élection nationale, en plein jour en quelque sorte (alors que l’on pouvait s’attendre que cette offensive soit cachée, occultée, clandestine). Ensuite nous avons affaire à une candidate qui ne cherche pas à être élue, qui refuse l’argent de l’Institut national électoral, qui est la porte-parole d’un gouvernement déjà constitué : le Conseil indigène de gouvernement. On aura beau dire, c’est tout de même une manière de prendre tout le monde dominant, tous ceux d’en haut, à contre-pied et nous en revenons à l’art du football et à Defensa Zapatista. Voilà une femme indienne, qui selon les vues de ceux d’en haut, se trouve tout en bas de l’échelle sociale, qui va parler aux Mexicains, aux gens sans qualité, à ceux qui sont tout en bas, justement, et pour ne rien leur proposer : à eux de s’organiser, à eux de se défendre, à eux de réagir, ils n’ont rien à attendre d’elle, comme ils n’ont rien à attendre des autres candidats !

Comme dans toute initiative de ce genre, la part d’incertitude est grande, cette initiative se présente à la fois comme un pari et un défi. Elle est, dans le sens précis du terme, une provocation. Elle ne provoque pas, comme nous pourrions le croire, le gouvernement, ni les riches, ni cette classe de nouveaux riches qui se constitue, ni l’État mexicain, non, elle provoque la société mexicaine, elle provoque la population mexicaine, elle provoque les Mexicains. Confrontés au mal qui les touche, confrontés à un malheur commun, sauront-ils organiser et construire une réponse collective ou bien vont-ils opter pour un individualisme frileux et « sauve-qui-peut » sous la tutelle des gagnants ? Et nous ignorons comment les Mexicains vont réagir. Les zapatistes l’ignorent, mais le gouvernement aussi l’ignore et il s’inquiète, les riches aussi l’ignorent et ils s’inquiètent, la classe des nouveaux riches aussi, l’État aussi l’ignore. C’est un pari sur l’homme et la femme, c’est un pari sur nous-mêmes et sur notre futur.

¡Viva Zapata !

Notes

[1] Avoir le soutien de 1 % des électeurs (plus de 800 000 signatures de soutien) sur au moins dix-sept États et être majoritaire dans trois États. C’est loin d’être gagné !

[2] « Que tremble en ses centres la terre », paroles de l’hymne national mexicain reprises par le CNI comme titre pour le compte-rendu de ces journées.

[3] En 2014, le Mexique se trouvait en troisième position derrière la Syrie et l’Irak quant aux pertes civiles dues aux conflits armés (International Institute for Strategic Studies, 2015).

[4] Les plus hauts responsables de l’État savent très bien ce que sont devenus les 43 normaliens.

[5] Il fut écorché vif.

[6] En 1994, la société mexicaine avait manifesté massivement contre la guerre et la terrible répression dans laquelle s’était engagé le gouvernement, et des négociations pour la paix eurent lieu.

[7] Cette année allait aussi être marquée par la « commune » d’Oaxaca, vaste mouvement social de rejet du gouverneur et de ce qu’il pouvait bien représenter.

Communiqué du Conseil National Indigène et de l’EZLN (Chiapas, Mexique) juin 2017

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Précisions nécessaires et intéressantes du CNI sur la présentation de leur porte-parole aux élections présidentielles mexicaines de 2018… A suivre…

~ Résistance 71 ~

 

Voici venu le temps

 

Conseil National Indigène (CNI) et EZLN

 

27 juin 2017

 

url de l’article en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Voici-venu-le-temps 

 

Au peuple du Mexique

Aux peuples du monde

Aux médias

À la Sexta nationale et internationale

Depuis l’assemblée constitutive du Conseil indigène de gouvernement, où nous nous sommes donné rendez-vous, nous les peuples, communautés, nations et tribus du Congrès national indigène : Apache, Amuzgo, Chatino, Chichimèque, Chinantèque, Chol, Chontal d’Oaxaca, Chontal du Tabasco, Coca, Cuicatèque, Métis, Hñähñü, Ñathö, Ñuhhü, Ikoots, Kumiai, Lakota, Mam, Matlazinca, Maya, Mayo, Mazahua, Mazatèque, Me’phaa, Mixe, Mixe-Popoluca, Mixtèque, Mochó, Nahua ou Mexicain, Nayeri, Popoluca, Purépecha, Q’anjob’al, Rarámuri, Tének, Tepehua, Tlahuica, Tohono Odham, Tojolabal, Totonaque, Triqui, Tseltal, Tsotsil, Wixárika, Xi’iuy, Yaqui, Binniza, Zoque, Akimel O’otham, Comkaac, nous livrons au monde notre parole urgente.

La guerre que nous vivons et à laquelle nous sommes confrontés

Nous nous trouvons dans une époque lourdement chargée de violence, de peur, de deuil et de rage, en raison de l’exacerbation de la guerre capitaliste contre toutes et tous sur le territoire national. Nous voyons des femmes assassinées pour le fait d’être femmes, des enfants pour le fait d’être enfants, des peuples pour le fait d’être peuples.

La classe politique s’est obstinée à faire de l’État une entreprise qui vend la terre appartenant aux peuples originaires, aux paysans, aux gens des villes ; qui vend les personnes comme si c’était des marchandises que l’on tue et que l’on enterre en tant que matière première des cartels de la drogue ; qui les vend aux entreprises capitalistes pour qu’elles les exploitent jusqu’à ce qu’elles soient malades ou qu’elles meurent, et pour les vendre en morceaux sur le marché noir des organes.

La douleur des familles de disparus et leur détermination à les retrouver malgré l’acharnement des gouvernements pour qu’on ne les retrouve pas, par là aussi se révèle la pourriture qui commande dans ce pays.

Voilà le destin que ceux d’en haut construisent pour nous, comptant sur la destruction du tissu social. Ils détruisent ce que nous savons et qui fait de nous des peuples, des nations, des tribus, des quartiers et même des familles, pour nous isoler dans notre chagrin, pendant qu’ils renforcent leur mainmise sur des territoires entiers, dans les montagnes, dans les vallées, le long des côtes, dans les villes.

C’est la destruction que nous avons non seulement dénoncée, mais aussi affrontée durant vingt ans. Elle se transforme dans la majeure partie du pays en une guerre ouverte que les entreprises criminelles mènent avec la complicité assumée de tous les organes du mauvais gouvernement, de tous les partis politiques et de toutes les institutions. Tous ensemble, ils configurent le pouvoir d’en haut et sont l’objet du dégoût de millions de Mexicains des campagnes et des villes.

Au milieu de ce dégoût, ils continuent à nous dire de voter, de croire au pouvoir d’en-haut ; ils continuent à dessiner et à nous imposer notre destin.

Dans cette direction nous ne voyons grandir que la guerre, avec la mort à l’horizon et la destruction de nos terres, de nos familles, de notre vie ; avec la certitude absolue que ça deviendra pire, bien pire, pour tous et pour toutes.

Notre pari

Nous réitérons que c’est seulement dans la résistance et la rébellion que nous avons trouvé les chemins possibles pour continuer à vivre ; qu’en elles se trouvent les clés, non seulement pour survivre à la guerre que mène l’argent contre l’humanité et contre notre Terre-Mère, mais aussi pour renaître ensemble, avec chacune des graines que nous sèmerons, avec chaque rêve et avec chaque espoir qui se matérialise peu à peu sur de grandes régions au travers de formes autonomes de sécurité, de communication, de gouvernements propres assurant la protection et la défense des territoires. C’est pourquoi il n’y a pas d’autre chemin possible que celui qui se construit tout en bas, car en haut ce n’est pas notre chemin, c’est le leur, et nous les dérangeons.

Ces uniques alternatives, nées de la lutte de nos peuples, se trouvent dans les géographies indigènes de tout notre Mexique, et ensemble, nous sommes le Congrès national indigène, et nous avons décidé de ne pas attendre le désastre où nous conduisent inéluctablement les tueurs à gages capitalistes qui gouvernent, mais de passer à l’offensive et faire de cet espoir un Conseil indigène de gouvernement pour le Mexique, qui parie sur la vie depuis le bas et la gauche anticapitaliste, qui soit laïque, et qui réponde aux sept principes du « commander en obéissant » constituant notre garantie morale.

Aucune revendication de nos peuples, aucune détermination ni aucun exercice d’autonomie, aucun espoir devenu réalité n’a répondu aux temps et aux formes électorales que les puissants appellent démocratie. C’est pourquoi nous ne prétendons pas seulement leur arracher le destin qu’ils nous ont enlevé et qu’ils ont déshonoré, nous prétendons démonter ce pouvoir pourri qui est en train de tuer nos peuples et la Terre-Mère, et les seules brèches que nous avons trouvées pour libérer des consciences et des territoires en apportant consolations et espoir se trouvent dans la résistance et la rébellion.

Par accord de notre assemblée constitutive du Conseil indigène de gouvernement, nous avons décidé de nommer comme porte-parole notre compañera María de Jesús Patricio Martínez, du peuple nahuatl, dont nous chercherons à faire apparaître le nom sur les bulletins électoraux pour la présidence du Mexique de l’année 2018, qui sera porteuse de la parole des peuples formant le Conseil indigène de gouvernement, lui-même hautement représentatif de la géographie indigène de notre pays.

Et donc, nous ne cherchons pas à administrer le pouvoir, nous voulons le démonter depuis les brèches dont nous savons être capables.

Notre appel

Nous avons confiance en la dignité et l’honnêteté de ceux qui luttent ; des professeurs, des étudiants, des paysans, des ouvriers, des journaliers, et nous voulons que s’approfondissent les brèches façonnées par chacun d’eux en démontant de la plus petite à la plus grande échelle le pouvoir d’en haut. Nous voulons ouvrir tellement de brèches qu’elles en deviennent notre gouvernement anticapitaliste et honnête.

Notre appel va aux milliers de Mexicains et Mexicaines qui ont cessé de compter leurs morts et leurs disparus. Qui, dans le deuil et la souffrance, ont levé le poing et, avec la menace d’y laisser en échange leur propre vie, se sont élancés sans craindre la taille de l’ennemi, et ont vu que des chemins existent bel et bien, dissimulés sous la corruption, la répression, le mépris et l’exploitation.

Notre appel s’adresse à ceux qui croient en eux-mêmes, au compagnon qui se trouve à leur côté, en leur histoire et en leur futur. Il appelle à ne pas avoir peur de faire quelque chose de nouveau, car ce sentier est le seul qui donne de l’assurance à nos pas.

Notre appel vise à nous organiser dans tous les recoins du pays afin de réunir les éléments nécessaires pour que le Conseil indigène de gouvernement et notre porte-parole soit inscrite comme candidate indépendante à la présidentielle de ce pays et oui, leur gâcher leur fête fondée sur notre mort, et réaliser la nôtre, fondée sur la dignité, l’organisation, la construction d’un nouveau pays et d’un nouveau monde.

Nous convoquons tous les secteurs de la société à être attentifs aux étapes qui naîtront de l’accord et seront définis par le Conseil indigène de gouvernement à travers notre porte-parole. À ne pas nous rendre, ne pas nous vendre, ne pas dévier, ni nous fatiguer de tailler la flèche qui portera l’offensive de tous les peuples indigènes et non indigènes, organisés et non organisés, pour la pointer vers le véritable ennemi.

Depuis le Cideci-Unitierra,

San Cristóbal de Las Casas, Chiapas,

le 28 mai 2017.

Pour la revendication intégrale de nos peuples

Plus jamais un Mexique sans nous

Congrès national indigène
Armée zapatiste de libération nationale

Visions politiques: L’abécédaire du Subcomandante Insurgente Marcos de l’EZLN

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« Par ma voix parle la voix de l’EZLN.
Frères et sœurs d’Afrique, des Amériques, d’Asie, d’Europe et d’Océanie. Frères et sœurs venant assister à la 1ère rencontre internationale pour l’humanité et contre le néolibéralisme.
Bienvenue à la Realidad zapatiste. Bienvenue sur ce territoire en lutte pour l’humanité, bienvenue sur ce territoire en rébellion contre le néolibéralisme et l’oppression. »
~ Subcommandante Insurgente Marcos, août 1996 ~

« Planter l’arbre de demain, voilà ce que nous voulons faire… L’arbre de demain est un espace où tout le monde se trouve, où l’autre respecte et connait les autres et où la fausse lumière perd sa dernière bataille. »
~ Sub Marcos, août 1999 ~

« Étant ce qu’ils étaient, veilles et mémoires chargées sont plus réelles que l’intangible présent. La soirée précédant un voyage est un précieux moment de celui-ci. »
 Jorgès Luis Borgès ~

A lire en complément:

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Appel au Socialisme (PDF)

 

L’abécédaire du sous commandant Marcos (Galeano)

 

Ballast

 

1er mai 2017

 

url de l’article original:

http://www.revue-ballast.fr/labecedaire-commandant-marcos/

 

Le zapatisme semble être passé de mode. Après avoir secoué le monde au mitan des années 1990 — les puissants juraient que leur « démocratie » marchande avait partout triomphé lorsqu’une armée, masquée et majoritairement composée d’Indiens mexicains, se dressa contre ce qu’elle nommait la Quatrième Guerre mondiale : le néolibéralisme et le capitalisme financier —, le mouvement porté par le sous-commandant insurgé Marcos, dit « Sup », a quelque peu disparu des radars médiatiques, voire militants. Ne parlons d’ailleurs plus de Marcos puisqu’il annonça lui-même son auto-dissolution il y a trois ans de cela : il se nomme à présent Galeano. Marcos n’est plus mais le zapatisme bouge encore ; il entend même présenter, en 2018, une candidate indienne aux élections présidentielles. Diable ! Le zapatisme n’a-t-il pas martelé qu’il refusait de s’emparer de l’État, qu’il se félicitait d’avoir permis « la création du pouvoir d’en-bas » (contre « l’en-haut »), qu’il se réjouissait d’avoir pratiqué une politique du quotidien et d’être passé « des leaders aux peuples » ? Galeano et son camarade Moisés s’en sont expliqué il y a quelques mois maintenant : il ne s’agit pas d’accéder à la fonction suprême ni de devenir un parti mais d’utiliser cette visibilité pour « amener le message de lutte et d’organisation aux pauvres de la campagne et de la ville du Mexique et du monde ». L’occasion de revenir, par cet abécédaire, sur ce mouvement et cette figure qui nous sont chers.

Armes : « Nous pensons que celui qui conquiert le pouvoir par les armes ne devrait jamais gouverner, car il risque de gouverner par les armes et par la force. Celui qui recourt aux armes pour imposer ses idées est certainement très pauvre en idées. » (La Dignité rebelle — Conversations avec le sous-commandant Marcos, Galilée, 2001)

Blues : « Quand Dieu a créé le monde, il a d’abord créé le blues. Après, le blues a commencé à avoir ses humeurs, comme on dit, et de là est né le jazz et ensuite le rock. Mais au début, comme dans la Genèse, qui dit qu’en premier la lumière fut, en musique, au début fut le blues, c’est de là que tout vient. Le blues, c’est comme si on vous agrippait le cœur et qu’on le chiffonnait comme ça. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Cœur : « Quand nous, hommes et femmes zapatistes, parlons, nous mettons en avant le cœur rouge qui bat en nous collectivement. […] Je sais que les sentiments n’ont pas leur place dans la théorie, du moins dans celle qui avance en trébuchant aujourd’hui. Qu’il est très difficile de ressentir avec la tête et de penser avec le cœur. Et qu’envisager cette possibilité a donné lieu à pas mal de masturbations théoriques […]. Nous le savons et nous le comprenons. Mais nous insistons : c’est la bonne conception. » (Saisons de la digne rage, « Sentir le rouge », Climats, 2009)

Droite, gauche et centre : « Le centre du pouvoir n’est plus dans les États nationaux. Cela ne sert donc à rien de conquérir le pouvoir. Un gouvernement peut être de gauche, de droite, centriste et, finalement, il ne pourra pas prendre les décisions fondamentales. » (La Dignité rebelle — Conversations avec le sous-commandant Marcos, Galilée, 2001)

Échec : « Si on arrivait à se fondre dans la montagne, ce serait notre arme la plus puissante. […] On vivait de fruits sauvages, de la chasse, on a ouvert un réseau de chemins qui nous permettait de nous déplacer d’une montagne à l’autre sans être vus. C’était une époque de grande solitude : rien dans la réalité mondiale ou nationale n’indiquait que ce sacrifice valait la peine ou qu’on avait une chance de gagner, au contraire, tout semblait dire qu’on allait à l’échec total. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Fertiliser : « Je t’assure, on n’aspire pas à fertiliser de notre sang le chemin de la libération du Mexique. On préférerait franchement le fertiliser de notre vie ! […] Notre mort n’est pas indispensable pour que le Mexique soit libre, on fera tout ce qu’on pourra pour rester en vie. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Guerre : « On ne peut comprendre et expliquer le système capitaliste sans le concept de guerre. Sa survie et sa croissance dépendent de façon primordiale de la guerre et de tout ce qui s’y associe et qu’elle implique. Par la guerre et dans la guerre, le capitalisme pille, exploite, réprime et discrimine. Dans l’étape de mondialisation néolibérale, le capitalisme fait la guerre à l’humanité entière. » (Saisons de la digne rage, Climats, 2009)

Homosexuels : « Dans les communautés indiennes, on ne persécute pas les gays. Les gens font des blagues, rigolent, mais ils ne sont ni exclus ni pourchassés… En plus, depuis le premier moment, les gens ont vu que le mouvement gay, mexicain surtout, envoyait de l’aide ; ils se sont fait expliquer ce qu’était ce mouvement et ce n’est pas l’aspect sexuel qui les a frappés mais l’exclusion sociale. “Ils doivent se cacher pour ce qu’ils sont, c’est comme nous, on devait se cacher pour être zapatistes.” » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Inversion : « Nous n’allons pas créer une force politique pour participer à la lutte pour le pouvoir, nous voulons au contraire organiser une inversion du pouvoir. Voilà le pari que nous faisons. On nous dit que cela ne peut pas être fait, que cela n’existe dans aucune théorie politique, qu’il est impossible de projeter une révolution politique sans vouloir la prise du pouvoir. Mais tout cela est faux […]. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Joie : « Nous, on dit qu’on est un joyeux bordel ! Par notre composition sociale, on est un mouvement indien, ou majoritairement indien, en armes ; politiquement, on est un mouvement de citoyens en armes, avec des exigences de citoyens. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Kissinger : « “Une guérilla qui ne perd pas gagne. Et une armée régulière qui ne gagne pas perd…” Et ça, ce n’est pas le Che qui l’a dit, c’est Kissinger ! Nous, tant qu’on ne perd pas on gagne, et notre ennemi, tant qu’il ne gagne pas il perd — même s’il est très supérieur, avec tous ses tanks et ses hélicoptères. » (Propos recueillis par Dauno Tótoro Taulis, La Realidad, octobre 1995)

Lectures : « Quand je suis quelque part, comme ici, où il y a Internet, je me connecte et je lis et je regarde tout. Mais, en littérature, je lis surtout du théâtre, les pièces de Brecht, des romans et les classiques comme Cervantès. Le meilleur livre de théorie politique est L’Ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Manche. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Médias alternatifs : « Pour nous, le rôle que jouent les médias alternatifs et celui des gens qui y travaillent continuent d’être essentiel. Je peux même vous dire qu’un jour, je ne me rappelle plus où, j’ai eu une prise de bec avec les organisateurs d’une des étapes parce qu’ils voulaient commencer sans attendre les médias alternatifs qui n’étaient pas encore là et que moi, j’insistais en disant qu’eux étaient plus importants que moi. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Nos cris : « Est-ce utile de parler ? Nos cris sont-ils chargés comme des bombes ? Notre parole sauve-t-elle la vie d’un enfant palestinien ? Nous, nous pensons que, oui, ça sert à quelque chose, que peut-être que nous n’arrêtons pas une bombe, que peut-être que notre parole ne se transforme pas en un bouclier blindé qui empêche que cette balle de calibre 5.56 mm ou 9 mm dont les lettres IMI, “Industrie militaire israélienne”, sont gravées sur la cartouche, n’arrive à la poitrine d’une petite fille ou d’un petit garçon palestinien, mais que peut-être notre parole arrivera à s’unir à d’autres du Mexique et du monde et peut-être qu’en premier elle se convertira en un murmure, puis en une voix plus forte et enfin en un cri qu’on entendra à Gaza. » (Intervention du sous-commandant Marcos lors du Festival de la Digne Rage, janvier 2009)

Ouvriers : « Le zapatisme a du mal à embrayer sur le mouvement ouvrier en général, pas seulement sur les maquiladoras [usines, ndlr]. Il a eu beaucoup d’impact dans les communautés indiennes, chez les employés, les enseignants, les intellectuels, les artistes, mais pas dans la classe ouvrière mexicaine. […] C’est un échec flagrant. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Peur : « Ce que nous voulons, c’est pouvoir nous lever chaque matin sans que la peur soit à l’ordre du jour. La peur d’être Indiens, femmes, travailleuses ou travailleurs, homosexuels, lesbiennes, jeunes, vieux, enfants, autres. Mais nous pensons que cela n’est pas possible dans le système actuel, dans le capitalisme. » (Saisons de la digne rage, Climats, 2009)

Question éthique : « La révolution devient une question essentiellement morale. Éthique. Plus qu’une question de répartition de la richesse ou l’expropriation des moyens de production, la révolution représente la possibilité d’un espace de dignité pour l’être humain. La dignité commence à devenir un mot très important et cette idée ne vient pas de nous, groupe urbain, elle vient des communautés. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Régime cubain : « Le zapatisme adopte une distance respectueuse, mais pas suiviste : on n’est pas des fanatiques du régime cubain ; d’ailleurs il faut reconnaître qu’on ne sait pas au juste ce qui se passe là-bas et quoi qu’on dise, pour ou contre, ça nous retomberait dessus. […] Ils ne parlent pas de nous, ni en bien ni en mal, faisons pareil. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

Starification : « [Le Che] était un homme droit, honnête, noble, mais un homme, au bout du compte. Ce n’était pas un Dieu ou un leader. Et si je pouvais, c’est ce que j’aimerais être, un homme honnête et juste, avec ses défauts, etc., et ne pas être déifié ou transformé en une idole ou en une personnalité éminente. D’ailleurs, je ne sais pas ce qui est pire, être une idole ou un monstre sacré. » (« Entretien avec le sous-commandant insurgé Marcos », Raymundo Reynoso, AMATE, novembre 2006)

Théories : « Les théories non seulement ne doivent pas s’isoler de la réalité, mais doivent chercher en elles les leviers qui leur sont parfois nécessaires quand elles se retrouvent dans une impasse conceptuelle. Les théories rondes, complètes, achevées, cohérentes, sont parfaites pour présenter un examen professionnel ou remporter un prix, mais généralement elles sont réduites en miettes au premier coup de vent de la réalité. » (Saisons de la digne rage, « Sentir le rouge », Climats, 2009)

Utopie : « Je demande qu’on me dise s’il y a jamais eu un progrès social dans l’histoire du monde qui n’ait d’abord été considéré comme une utopie avant de voir le jour. Non, il n’y a jamais rien eu de tel. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Visages : « Pourquoi ces masques ? Pourquoi vous cachez-vous ? Soyons sérieux. Personne ne nous regardait lorsque nous avancions à visage découvert, et maintenant on nous remarque parce que nous dissimulons nos visages. » (Marcos, le maître des miroirs, Mille et une nuits, 1999)

Way of life : « Cette mondialisation répand aussi un modèle général de pensée. L’American way of life, qui avait suivi les troupes américaines en Europe lors de la Deuxième Guerre mondiale, puis au Vietnam et, plus récemment, dans le Golfe, s’étend maintenant à la planète par le biais des ordinateurs. Il s’agit d’une destruction des bases matérielles des États-nations, mais également d’une destruction historique et culturelle. […] Le néolibéralisme impose ainsi la destruction de nations et de groupes de nations pour les fondre dans un seul modèle. Il s’agit donc bien d’une guerre planétaire, la pire et la plus cruelle, que le néolibéralisme livre contre l’humanité. » (« La quatrième guerre mondiale a commencé », Le Monde diplomatique, août 1997)

XXe siècle: « Le néolibéralisme, comme système mondial, est une nouvelle guerre de conquête de territoires. […] L’ordre mondial est revenu aux vieilles époques des conquêtes de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Océanie. Étrange modernité qui avance à reculons. Le crépuscule du XXe siècle ressemble davantage aux siècles barbares précédents qu’au futur rationnel décrit par tant de romans de science-fiction. De vastes territoires, des richesses et, surtout, une immense force de travail disponible attendent leur nouveau seigneur. » (« La quatrième guerre mondiale a commencé », Le Monde diplomatique, août 1997)

Yeux : « Nous sommes des guerriers et en tant que tels nous connaissons notre rôle et notre heure. À l’aube du premier jour du premier mois de l’année 1994, une armée de géants, c’est-à-dire d’indigènes rebelles, est descendue dans les villes pour, de son pas, secouer le monde. À peine quelques jours plus tard, le sang de nos tombés encore frais dans les rues citadines, nous nous sommes rendus compte que ceux de l’extérieur ne nous voyaient pas. Habitués à regarder de haut les indigènes, ils n’ont pas levé les yeux pour nous voir. Habitués à nous voir humiliés, leur cœur ne comprenait pas notre digne révolte. » (Dernier communiqué du sous-commandant Marcos, annonçant sa propre disparition, mai 2014)

Zapatistes : « Pour les zapatistes, les valeurs éthiques sont une référence fondamentale, beaucoup plus que la realpolitik. Les choix des zapatistes leur font manquer beaucoup d’occasions de realpolitik, parce qu’ils accordent plus de valeur aux implications morales. » (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)