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Gilets Jaunes: vision pour une société émancipée planétaire… 25 ans de Chiapas Zapatiste en exemple à adapter

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Gilets Jaunes !… Le monde nous observe…

Réseau de Rébellion et Résistance International

 

Vingt-cinq ans d’insurrection zapatiste : 

« C’est une forme de démocratie réelle, radicale »

 

19 mars 2019, par Jérôme Baschet

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Vingt-cinq-ans-d-insurrection-zapatiste-C-est-une-forme-de-democratie-reelle

 

Le 1er janvier 1994, jour d’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange nord-américain (Alena), commençait le soulèvement zapatiste dans le sud du Mexique. Communes autonomes, conseils de bon gouvernement, assemblées régionales, propriété collective des terres : Jérôme Baschet revient pour Rapports de force, site d’information pour les mouvements sociaux, sur cette expérience longue de vingt-cinq ans.

Quelle est la part du Chiapas qui est contrôlée par les zapatistes, et comment cela se passe-t-il avec les structures de l’État mexicain ?

L’expérience zapatiste se déploie dans la moitié orientale du Chiapas, qui est une région où la population indienne est très largement majoritaire. Cela représente une superficie équivalente à celle d’une région comme la Bretagne, ce qui n’est pas tout à fait négligeable en termes d’extension territoriale. Il faut cependant préciser qu’il ne s’agit pas d’un territoire homogène, car des zapatistes y cohabitent avec des non-zapatistes. Il y a donc coexistence sur le même territoire de deux systèmes politiques. Les communes autonomes zapatistes et les régions zapatistes avec leurs conseils de bon gouvernement sont totalement dissociées des structures administratives et politiques de l’État mexicain. Les communes n’en reçoivent aucun financement et n’ont aucun contact avec elles. Mais ces deux systèmes politiques coexistent, le plus souvent sans trop de tensions au niveau des villages et des communes.

Cependant, depuis vingt-cinq ans, l’État fédéral mexicain a déployé contre l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) toute la batterie des politiques contre-insurrectionnelles : interventions directes de l’armée en 1994 et 1995, paramilitarisation massive avec déplacement de population et massacres dans les années 1995-2000, division des communautés et création artificielle de conflits internes, programmes assistancialistes à visée clientéliste, incitations d’autres groupes ou organisations à attaquer les zapatistes et à s’emparer de leurs terres, etc. Pour ce dernier exemple, cela a conduit à l’assassinat de Galeano à La Realidad en 2014.

Les zapatistes ont résisté à tout cela durant vingt-cinq ans, et aujourd’hui, ils ont en outre annoncé qu’ils s’opposeraient fermement aux grands projets de développement mis en place — dans un déni total des droits des peuples indiens — par le nouveau gouvernement fédéral supposément progressiste. Ils ont affirmé très clairement, lors de l’anniversaire des vingt-cinq ans du soulèvement de 1994, qu’ils résisteraient à ces projets dès lors que ceux-ci s’attaqueraient aux territoires indiens, et notamment zapatistes, comme c’est le cas du si mal nommé « Train maya », destiné au tourisme.


Société des Sociétés

Que sont et comment fonctionnent les conseils de bon gouvernement ? Est-ce une forme de démocratie directe intégrant plus ou moins de fédéralisme en plus de l’autonomie ?

Les conseils de bon gouvernement sont les instances régionales de l’autonomie zapatiste. Elles en constituent le « troisième niveau », puisque l’autonomie s’organise d’abord au sein des villages, dont l’instance principale est l’assemblée communautaire. Puis ensuite au niveau des communes, chacune rassemblant des dizaines de villages. Enfin, la région englobe de trois à sept communes. Son étendue est du même ordre que celle d’un département français. Il y a cinq conseils de bon gouvernement dans les territoires zapatistes, siégeant chacun dans un centre régional dénommé « caracol » (escargot).

Les conseils de bon gouvernement, tout comme les conseils municipaux autonomes, sont élus pour trois ans, pour des mandats non renouvelables et révocables à tout moment. Ils interagissent pour l’élaboration des décisions avec une assemblée régionale, mais les principaux projets qui ne font pas l’objet d’un ample accord au sein de l’assemblée régionale sont renvoyés en discussion dans tous les villages, pour recueillir avis, amendements, oppositions, avec mission pour l’assemblée suivante d’élaborer une synthèse de toutes les remontées rapportées par les délégués des villages. Cela implique parfois plusieurs allers-retours avant l’adoption d’un projet.

L’autonomie est donc un mode de fonctionnement politique qui se construit par en bas, à partir des villages, puis par fédération ou coordination de ceux-ci au niveau des communes, puis des communes au niveau des régions. C’est une forme de démocratie réelle, radicale, fondée sur un principe de « déspécialisation » de la politique et de participation de tous aux instances décidant des affaires communes. Elle implique cependant — et cela nécessairement dès lors que l’on dépasse un niveau strictement local — des formes de délégation. Cependant, ces formes de délégation maintiennent le primat des assemblées et s’emploient à déjouer les risques de dissociations entre ceux qui assument temporairement des charges politiques et le reste des habitants de ces territoires.

Peut-on considérer que c’est une révolution politique et sociale ? Qu’en est-il de sa dimension économique ?

Les zapatistes préfèrent le vocabulaire de la rébellion à celui de la révolution. Parce qu’ils veulent se démarquer d’une conception classique de la révolution qui était étroitement liée à la conquête du pouvoir d’État et la centralité de celui-ci comme instrument de la transformation sociale et économique. Et ils ont bien raison de s’en dissocier car cette conception-là de la révolution a montré, au cours du vingtième siècle, son tragique échec. Cela dit, si vous construisez une réalité collective qui se déploie en sécession complète vis-à-vis des structures de l’État, que vous défendez un mode de vie échappant largement aux catégories fondamentales du capitalisme, et dont l’objectif, nullement limité à la dimension locale, entend lutter contre le capitalisme pour contribuer à sa destruction, alors il ne serait pas tout à fait absurde de prétendre qu’il s’agit d’une dynamique de type révolutionnaire.

S’agissant du domaine productif, les zapatistes entendent défendre une agriculture paysanne revitalisée par les pratiques agroécologiques : rejet des pesticides chimiques, défense des semences natives, prise en compte des enjeux écologiques, etc. Cela veut dire qu’ils produisent eux-mêmes l’essentiel de leur alimentation traditionnelle, à base de maïs, haricots rouges et courges, à quoi s’ajoutent les animaux de basse-cour et divers produits comme le riz, les fruits ou le miel. Il s’agit de formes d’autosubsistance qui se développent sur des terres dont la propriété est collective et l’usage familial. À cela il faut ajouter une capacité à soutenir l’autonomie collective, grâce aux dizaines de milliers d’hectares de terres récupérées en les reprenant aux grands propriétaires, lors du soulèvement de 1994. Ces terres sont la base matérielle de l’autonomie. C’est grâce à elles et aux travaux collectifs qui y sont accomplis que peuvent être couverts les besoins du système de santé, tout comme ceux qu’entraîne l’exercice de l’autogouvernement et de la justice autonome.

La capacité de produire par soi-même se développe aussi dans le cadre de coopératives artisanales dans les domaines du textile, de la cordonnerie, la charpenterie, la ferronnerie ou les matériaux de construction. Enfin, le Chiapas est une importante zone de production de café : les familles zapatistes disposent de petites parcelles dont la production est commercialisée à travers des coopératives et, surtout, des réseaux de distribution solidaires qui se sont organisés dans plusieurs pays d’Amérique et d’Europe. C’est un soutien très important que l’on peut ainsi apporter aux familles zapatistes car, en complément des cultures d’autosubsistance, c’est ce qui leur assure de modestes apports monétaires leur permettant d’acheter les produits de première nécessité qu’elles ne produisent pas.

Quelle est la place de l’EZLN aujourd’hui dans la révolution zapatiste, sachant que tout commence par une insurrection armée le 1er janvier 1994 ?

Il faut bien comprendre que le nom même de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) est trompeur. Il y a bien une dimension militaire qui s’est manifestée lors du soulèvement armé du 1er janvier 1994, qui n’a pas disparu, et a été rappelé lors de la célébration des vingt-cinq ans. Mais la partie militaire est nettement minoritaire au sein de l’EZLN. La très large majorité de ses membres sont des civils qui vivent dans les villages rebelles du Chiapas. Plus largement, la trajectoire de l’expérience zapatiste a consisté à mettre de côté les armes au profit de formes politiques civiles. Par contre, l’absence d’un accord de paix avec le gouvernement mexicain n’a pas permis d’y renoncer complètement. L’essentiel de l’expérience zapatiste, en particulier à partir de 2003, tient à la construction de l’autonomie dans les territoires rebelles du Chiapas. Cette expérience-là est entièrement civile. Elle se développe à côté de la structure militaire de l’EZLN, au point que ceux qui ont des responsabilités au sein de celle-ci ne peuvent y prendre part.

Le zapatisme est un peu passé en dessous des radars depuis dix ans. A-t-il encore une portée en tant que source d’inspiration ou modèle ? Que représente-t-il au Mexique ?

Pour être un peu plus précis, on a surtout entendu parler du zapatisme entre 1994 et 2001, du soulèvement armé à la marche vers Mexico en passant par la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme. Ensuite, entre 2001 et 2012, les médias en ont très peu parlé, avec une longue phase de silence des zapatistes eux-mêmes entre 2009 et 2012. Pourtant, le silence des médias, voire des zapatistes eux-mêmes ne signifiaient pas que cette expérience avait cessé d’exister ni que de nombreuses personnes du monde entier continuaient à s’y intéresser. Depuis 2013, on en parle davantage me semble-t-il, car les zapatistes ont multiplié les initiatives nationales et internationales.

En 2013, ils ont organisé, en guise de bilan de vingt ans de construction de l’autonomie, la « Petite École zapatiste » qui a permis à plus de cinq mille personnes de se rendre dans les villages rebelles pour mieux comprendre le fonctionnement de leur autonomie. En 2014, ils ont organisé le Festival mondial des rébellions et des résistances contre le capitalisme. En 2015, ils ont convoqué un séminaire international sur « La pensée critique face à l’hydre capitaliste », puis, en 2016 et 2017, ils ont organisé d’autres rencontres internationales consacrées aux arts et aux sciences. En 2017, ils ont contribué, conjointement avec le Congrès national indigène, à la formation d’un Conseil indien de gouvernement au niveau national, qui s’est efforcé en vain de présenter sa porte-parole comme candidate indépendante lors de l’élection présidentielle de 2018.

Donc, oui : l’expérience zapatiste représente une source d’inspiration plutôt qu’un modèle, au Mexique et au-delà. Du moins, pour tous ceux qui pensent qu’il ne peut y avoir de solution au désastre actuel qu’à partir du moment où l’on cherche à sortir du système capitaliste, et qu’un anticapitalisme conséquent doit se construire par le biais d’une autre politique qui renonce à la centralité des formes d’organisation étatiques.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de contagion de cette rébellion au reste du Mexique depuis vingt-cinq ans ? N’est-ce pas un échec du mouvement ?

Il faut noter que les horizons de lutte des zapatistes ne sont pas seulement nationaux, mais aussi planétaires. Il faudrait donc parler aussi d’un échec au niveau planétaire. Mais cet échec n’est pas celui des zapatistes : il est le nôtre, à tous et toutes. Tant que le capitalisme n’aura pas disparu de notre planète, les zapatistes auront en effet échoué. Et nous tous avec eux. Mais où, sur cette planète, peut-on rencontrer un ample territoire où les gens ont construit des formes d’autogouvernement populaire, parviennent à résister aux attaques des forces liées aux intérêts du capital, et maintiennent des formes de vie et d’organisation autodéterminées ? Hormis le Chiapas et le Rojava, ainsi que des expériences d’autonomie telles que les ZAD, je ne vois pas.

Il est certain que la contagion de l’autonomie que les zapatistes s’efforcent de susciter n’a pas été jusqu’à présent à la hauteur de ce qu’on pourrait, autant qu’eux, souhaiter. Il ne faudrait cependant pas minimiser les avancées. Les zapatistes ont largement incité à la création du Congrès national indigène, qui rassemble de nombreuses luttes des peuples indiens du Mexique. Leur exemple est très important pour le développement d’autres formes d’autonomie. Par exemple, celle des autorités communautaires du Guerrero, ou celle de la commune de Cherán dans l’État du Michoacán qui depuis 2011 a réussi à s’auto-organiser pour repousser les assauts des narcotrafiquants.

Les zapatistes ont montré qu’une autre voie de transformation radicale était possible. C’est celle qu’ils dénomment autonomie et qui associe autogouvernement populaire et formes de vie autodéterminées. Elle ne demande qu’à croître partout où la dévastation provoquée par l’hydre capitaliste se fait de plus en plus flagrante et où toutes les solutions traditionnelles ont montré leurs limites ou leurs impossibilités. Cet esprit de l’autonomie n’est peut-être pas si éloigné de ce qui s’exprime dans les courants les plus novateurs des gilets jaunes, tels qu’on peut les voir à l’œuvre notamment dans la récente Assemblée des assemblées convoquée, fin janvier, à Commercy.

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Six textes fondamentaux pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération:

 

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3RI et Société des Sociétés… Du Chiapas zapatiste aux Gilets Jaunes en passant par le Rojava… Unification de la rébellion contre le système étatico-capitaliste

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“L’organisation [de l’EZLN] existe maintenant non pas parce que le gouvernement l’autorise, mais par notre lutte et notre organisation. Le gouvernement ne nous a jamais rien donné de bon. C’est le peuple qui décide. Nous existons parce que nous sommes. Ils ne peuvent pas nous faire disparaître.”
~ Cdt Abraham, Comité Révolutionnaire Indigène Clandestin ~

“Bien que nous ayons nos problèmes, les gens n’abandonnent jamais dans leur participation et nous avons déjà notre gouvernement de et par le peuple. Les comités de bon gouvernement sont attelés à la tâche de résoudre les problèmes, cela se fait petit à petit. Le peuple gère les comités, ceux-ci ne font en rien ce qu’ils veulent. Ici, c’est le peuple qui dirige.”
~ Lieutenante Insurgée Gabriela, santé publique ~

“En tant qu’armée zapatiste nous avons accepté le dialogue [avec le gouvernement mexicain] parce que c’est ce que le peuple nous a demandé de faire. Mais maintenant, tout cela est le passé, maintenant le peuple mexicain, indigène et non-indigène, comprend qu’on ne peut rien faire de positif avec le gouvernement. Le gouvernement et les riches qu’il sert ne vont pas juste continuer à nous exploiter: ils vont défendre leurs intérêts avec acharnement. Ils vont nous emprisonner, nous tuer, nous torturer, nous faire disparaître, parce que c’est leur façon de faire. Ils ont même essayé avec nous et nous sommes une armée organisée… Le problème est qu’il n’y a aucun gouvernement qui obéit au peuple, il n’y a que des gouvernements qui donnent des ordres, qui ne vous écoutent pas, qui ne vous respectent pas, qui pense que le peuple est incapable de réfléchir… Ainsi nous avons déjà une manière de mettre en pratique d’abord et d’ensuite de développer la théorie. C’est ainsi que ce fut fait après la trahison des partis politiques et du gouvernement mexicain qui refusèrent de reconnaître nos peuples, nous avons commencé à faire les choses par nous-mêmes. Dans la pratique nous avons commencé à mettre en place des communes autonomes, puis nous avons pensé à la manière de les relier entre elles en une association de communes libres et autonomes. Ceci constitua la base de ce qui est devenu plus tard les conseils de bon gouvernement [Juntas de Bueno Gobierno]… Nous avons mis en pratique une idée latente. Chaque municipalité a des problèmes différents. Il y en a qui progressent plus vite que d’autres, mais elles se sont unifiées et ont commencé à parler du comment résoudre les problèmes de chacune, ceci mena à la formation d’une nouvelle structure: les Comités de Bon Gouvernement.
Nous montrons au pays et au monde que nous pouvons avoir une bien meilleure vie et que tous peuvent le faire sans la participation des mauvais gouvernements des états… Pourquoi est-ce que les sociétés civiles du Mexique et d’ailleurs nous soutiennent ? Nous pensons que c’est parce qu’elles savent que nous ne faisons pas cela pour nous-mêmes. Nous disons simplement que les peuples peuvent parfaitement planifier leur vie et le comment ils veulent vivre ainsi que de la façon dont ils veulent être gouvernés.”
~ SCI Moisès ~

“Nous sommes les Zapatistes, les plus petits d’entre les petits, ceux qui couvrent leurs visages pour être vus, les morts qui meurent pour vivre ; et tout cela parce que le 1er janvier 1994 et avant cela dix ans plus tôt, le 17 novembre 1983*, dans les montagnes du sud-est mexicain, un petit groupe d’indigènes et de métis établirent un camp dans la jungle de Lacandon…”
~ SCI Marcos, 2003 ~

(*) note de R71: 17 novembre 1983, création de ce qui allait devenir l’EZLN zapatiste… 35 ans plus tard, jour pour jour, le 17 novembre 2018, lancement du mouvement des Gilets Jaunes.
Il y a quand même, de singulières coïncidences…
Les citations ci-dessus et ci-dessous sont traduites par nos soins.

 


Les assemblées des assemblées au quotidien

 

La Rébellion zapatiste

 

dimanche 3 février 2019, par Ernest London

Jérôme Baschet

 

La Rébellion zapatiste
Insurrection indienne et résistance planétaire

Flammarion, « Champs histoire », 2019

400 pages


3RI

Pour déjouer la logique médiatique qui réduit les réalités sociales et les rend incompréhensibles en concentrant les projecteurs sur un fait individuel, « ruse du spectacle ambiant qui s’efforce de neutraliser ses ennemis en les façonnant à son image », Jérôme Baschet entreprend avec cet ouvrage moins de revenir sur l’histoire du mouvement zapatiste depuis 1994 que de cerner la contribution de celui-ci à la « reconstruction d’une réflexion et d’une pratique critiques, à la fois radicales et rénovées » : 1994 représente un « anti-1989 », une dénonciation du mensonge de « la fin de l’histoire autoproclamée au profit du capitalisme triomphant », obligeant celle-ci à « reprendre sa marche ».

Il revient cependant aux origines pour donner rapidement quelques repères. Trois mouvements forment le terreau dans lequel va s’enraciner l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) : l’action pastorale de l’évêché de San Cristobal, inspirée de la théologie de la libération ; l’arrivée de militants politiques, maoïstes à partir de 1973, puis avec la Linea proletaria à partir de 1977 ; et le processus d’organisation autonome des communautés, surtout après 1983. L’EZLN est créée en 1969 à partir d’un groupe marxiste-léniniste (guévariste) qui va passer entre 1988 et 1989 de 80 à 1 300 combattants armés et beaucoup plus encore par la suite. L’élection frauduleuse de Carlos Salinas de Gortari en 1988, qui remit en cause l’article 27 de la Constitution concernant les acquis agraires de la Révolution mexicaine, fit certainement office de détonateur. Dans la nuit du 1er janvier 1994, le jour même de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), une armée indigène s’empare de quatre municipalités du Chiapas et proclame les lois révolutionnaires applicables sur les territoires libérés. Sous la pression des manifestations de soutien, le président décrète un cessez-le-feu le 12 janvier. La guerre se déplace alors sur le terrain de la parole, avec la publication de déclarations et de communiqués. Malgré les provocations du gouvernement, les attaques des groupes paramilitaires, les promesses non tenues, l’organisation des villages se développe sur un territoire grand comme la Bretagne, puis se structure avec la création, le 8  août 2003, de cinq conseils de bon gouvernement, chargés de coordonner l’action des communes autonomes.

Après ces trente pages qui relatent de façon dense et détaillée, les principaux événements jusqu’à aujourd’hui (rencontres, marches…), Jérôme Baschet analyse comment le zapatisme est une critique, un dépassement du guévarisme. Il raconte le processus de transformation d’un groupe d’avant-garde révolutionnaire en un mouvement indigène de résistance. L’EZLN est une guérilla qui s’est transformée en armée régulière en surmontant son extériorité avec la population paysanne, en passant d’une lutte politico-militaire à une lutte plus politique que militaire, en rupture avec la tradition latino-américaine. « Le zapatisme est la guérilla de la fin de la guérilla. »

Le zapatisme est également une critique du léninisme dans le sens où il refuse la prise du pouvoir, militaire comme électoral, mais construit une nouvelle forme de pouvoir politique par en bas, une organisation politique construite depuis la société elle-même, dans une logique d’autonomisation et d’auto-organisation. Même si l’origine marxiste du « cocktail zapatiste » n’est jamais niée, le zapatisme revendique le droit à l’indéfinition et apparaît comme « une critique en acte des expériences révolutionnaires du XXe siècle ».

Alors que l’étape néolibérale du capitalisme a subordonné les États aux puissances transnationales du marché et de l’argent, ne leur accordant plus qu’un rôle, cependant déterminant, dans le maintien de l’ordre, la répression, le contrôle social, la conformation des territoires et des populations aux nécessités de l’économie, les zapatistes en appellent à « une autre politique » « en bas et à gauche », notamment à partir de la Sixième Déclaration de la Selva Lacandona en 2005, caractérisée par l’auto-organisation et l’autogouvernement, comme alternative à la destruction néolibérale. Il s’agit de construire dès à présent d’autres mondes possibles, de lutter contre le néolibéralisme et pour l’humanité. Ils considèrent la guerre froide, qui a connu 149 conflits et entraîné 23 millions de morts, comme la troisième guerre mondiale et, par conséquent, l’extension du chaos néolibéral comme la quatrième, une guerre « totalement totale » qui détruit tout pour homologuer la planète au modèle américain, une guerre contre l’humanité. « La mondialisation est l’extension totalitaire de la logique de marché à tous les aspects de la vie. » On estime que 10 pour cent de la population mondiale, soit 600 millions, vivent confortablement et pourtant la misère et la pauvreté que connaît l’immense majorité ne suffit pas à faire naître la révolte. Ceux qui détiennent les capitaux en quantité suffisante pour peser sur le destin des grandes entreprises, des États et de la planète tout entière constituent une minorité qui frôle l’inexistence statistique.

Alors que les relations sociales propres au capitalisme « dépouillent l’homme de son essence d’homme » (G. Lukacs), les zapatistes veulent lui rendre sa dignité, synonyme de rébellion et de lutte, « notion relationnelle, nécessairement réflexive et symétrique : elle est regard sur soi dépourvu de honte, regard respectueux envers l’autre autant que regard respectueux de l’autre ».

La parole zapatiste est une arme qui pratique l’humour, l’autodérision et l’indéfinition. Jérôme Baschet, qui appuie beaucoup son étude sur l’analyse des discours et des communiqués, explore les métaphores les plus récurrentes :

L’hydre, qui suggère la plasticité du capitalisme, sa capacité à reformuler ses modes de domination et dont la dimension collective du mythe est souvent occultée (Hercule n’aurait pu vaincre sans l’aide de Iolaos).

La tempête, qui désigne la crise structurelle, confirmée par Immanuel Wallerstein par exemple, qui va accentuer les destructions écologique, sociale et humaine.

La brèche insiste sur l’idée d’une lutte qui se construit à partir d’actes minuscules, apparemment insignifiants, qui tentent de se rejoindre. La brèche permet de voir ce qu’il y a derrière le mur, d’imaginer ce qui n’existe pas encore, alimentant notre combat pour le fissurer.

La guerre n’est pas seulement à l’origine du système capitalisme, elle demeure son mode opératoire principal, une guerre contre tout ce qui empêche qu’un être humain se transforme en machine à produire et à acheter : la dignité, la solidarité, la résistance, les manières de vivre et les savoirs qui impliquent une capacité d’organisation collective sont systématiquement détruits, au profit de l’avancée du « front de la marchandisation ».

L’auteur définit « le soulèvement du 1er janvier 1994 comme une révolte de la mémoire, une rébellion contre l’oubli ». Les références fréquentes aux événements majeurs de l’histoire mexicaine, plus encore que l’évocation générique des « cinq cents ans de luttes indigènes », légitiment les prises de position et les inscrivent dans une histoire répétitive qui souligne la permanence de l’oppression et des inégalités sociales, tout en précisant que cette conception cyclique du temps historique considère les répétitions comme « égales mais différentes », affirmant des ruptures dans la continuité. Cette « arme de la mémoire » développe une conscience historique du passé et une perspective nouvelle du futur contre l’idéal d’immédiateté et d’instantanéité imposé aux individus par les lois exacerbées de la rentabilité. À l’accusation d’être des « professionnels de la violence », les zapatistes répondent se définir comme des « professionnels de l’espérance ». Il s’agit de « regarder en arrière pour pouvoir cheminer vers l’avant ». « Rejeter le règne de l’aujourd’hui néolibéral suppose une conscience historique du passé, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas une répétition du présent. »

À l’accélération caractéristique de la temporalité capitaliste, les zapatistes opposent et revendiquent la lenteur, la lenteur de l’escargot. Ils invitent à « cheminer en posant des questions » (caminar preguntando).

En réponse à l’idéologie indigéniste qui voudrait que le Mexique ne soit plus composé que de métis, ils revendiquent un autre modèle d’intégration, fondé sur le respect de leurs différences et de leurs spécificités. Ils promeuvent « une conception ouverte de l’ethnicité, toujours articulée à la dimension sociale et englobée dans une perspective plus vaste qui associe indigènes et non-indigènes ». L’autonomie zapatiste n’est ni un projet indépendantiste ni un idéal autarcique mais une rupture avec le centralisme de l’État dans un contexte de lutte nationale qui vise « l’autonomisation de la société civile dans son ensemble ». C’est « l’autogouvernement de la société l’emportant sur la logique du pouvoir d’État ». L’articulation du local, du national et de l’international s’effectue de telle sorte qu’aucun des trois ne puisse être compris hors de sa relation avec les deux autres.

La destruction des lieux, technique utilisée depuis la Conquête, théorisée par Machiavel, prolifère avec la globalisation néolibérale qui « atomise les forces de travail pour garantir un faible coût de la main-d’œuvre, diviser les peuples et concentrer leur attention sur des leurres, afin de mieux assurer l’unification marchande du monde ». L’autonomisation universaliste proposée par les zapatistes, articule le local avec le « souci du monde », revendique « la singularité des lieux et des expériences humaines en même temps qu’un internationalisme qui se moque des frontières et se préoccupe du destin commun de l’humanité ». Cependant l’universalisme abstrait des Lumières (« universalisme de l’Un ») est critiqué, opposé à un « universalisme des multiplicités ».

Dans une postface de 2019 à cet ouvrage initialement paru en 2002, l’auteur développe les principes de l’autonomie, déployée surtout à partir de 2004 avec l’instauration des cinq conseils de bon gouvernement, et qu’il considère comme « l’une des utopies réelles les plus remarquables et les plus radicales » :

● L’ancrage collectif assumé de la communauté.

● La résistance aux réformes néolibérales et la défense des territoires contre les grands projets (miniers, touristiques, énergétiques).

● Les efforts pour éviter le recours à l’argent. Les charges (santé, éducation, justice, assemblée) sont assurées bénévolement contre l’engagement de la collectivité de subvenir aux besoins matériels de ceux qui les occupent ou de cultiver à leur place leurs parcelles.

● L’éthique du bien vivre qui échappe aux injonctions productivistes.

● La lutte des femmes et la transformation des relations de genre.

● Une justice arbitrale de médiation plutôt qu’une justice punitive, dans le but de « restaurer la possibilité d’une vie collective pacifiée ».

● La déspécialisation des tâches politiques caractérisée par le mandar obedeciendo (« gouverner en obéissant ») qui articule l’organisation politique.

● Des décisions prises autant que possible par recherche de consensus et après discussions et analyses par les communautés.

● La critique des fondements de l’État moderne qui produit « l’absence du peuple, afin d’accroître sa soumission à des normes de vie hétéronomes qui, aujourd’hui, sont celles du monde de l’Économie ».

● L’absence de modèle préalable et figé, et le souci du caminar preguntando (« avancer en posant des questions ») et du buscar el modo (« chercher la manière »), relation particulière entre la théorie et la pratique.

Loin de se contenter de la superficialité d’une imagerie folklorique habituellement médiatisée, Jérôme Baschet dissèque minutieusement les discours pour comprendre dans toute sa complexité la pensée zapatiste, dans son « dépassement des oppositions classiques, à travers l’affirmation d’appartenances emboîtées et articulées entre elles ». Cet ouvrage est certainement le plus complet et le plus intéressant existant sur le zapatisme. Il propose l’analyse la plus approfondie sur un mouvement qui ne peut que continuer à être une source d’inspiration.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

1er février 2019.

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“Planter l’arbre de demain, voilà ce que nous voulons…
L’arbre de demain est un espace où tout le monde se trouve, où l’autre connaît et respecte les autres “autre” et où la fausse lumière perd sa dernière bataille. Si vous me le demandez plus précisément, je vous dirai que c’est un endroit ayant la démocratie, la liberté et la justice, voilà l’arbre de demain.”
~ SCI Marcos, 1999 ~

Conférence de Jérôme Baschet à Montpellier sur le Chiapas zapatiste, mai 2017:

Vidéo, durée, 54 minutes

Le PDF du texte réalisé par Jo de JBL160:

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

 

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

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Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Réseau de résistance politique: Pour une carte contemporaine des résistances et rébellions planétaires (Chiapas zapatiste)

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d’une société de la Société

 

Pour un Réseau de Résistance et de Rébellion International

 

Un défi, une autonomie réelle, une réponse, diverses propositions et quelques anecdotes sur le nombre 300

 

mercredi 28 novembre 2018, par SCI Galeano, SCI Moisés

 

Suite et fin de la participation de la Commission Sexta de l’EZLN à la rencontre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement et à sa porte-parole.

 

Août 2018.

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Un-defi-une-autonomie-reelle-une-reponse-diverses-propositions-et-quelques

 

300

Troisième et dernière partie

 

Et maintenant ?

Ramer à contre-courant. Rien de nouveau pour nous autres zapatistes.

Nous voulons le réitérer — nous en avons discuté avec nos peuples : nous nous confronterons à tout contremaître, quel qu’il soit ; pas seulement celui qui propose une bonne administration et une répression correcte — autrement dit cette lutte contre la corruption et le plan de sécurité fondé sur l’impunité —, mais aussi ceux qui derrière des rêves avant-gardistes tentent d’imposer leur hégémonie et de nous homogénéiser.

Nous ne changerons pas notre histoire, notre douleur, notre rage, notre lutte pour le conformisme « progressiste » et sa marche derrière le leader.

Il se peut que les autres l’oublient, mais nous, nous n’oublions pas que nous sommes zapatistes.

Et dans notre autonomie et à propos d’elle — vu qu’on discute de savoir si elle va être reconnue ou ne va pas être reconnue —, nous avons fait ce raisonnement : l’autonomie officielle et l’autonomie réelle. Celle qui est officielle est celle qui est reconnue par les lois. La logique serait : vous avez une autonomie, maintenant je la reconnais dans une loi, alors votre autonomie commence à dépendre de cette loi et ne conserve plus ses formes, puis, quand il va y avoir un changement de gouvernement, alors vous devez soutenir le « bon » gouvernement, et voter pour lui, promouvoir le vote pour lui, car si arrive un autre gouvernement, ils vont vous enlever la loi qui vous protège. Ça fait donc de nous les pions des partis politiques, comme cela s’est produit pour des mouvements sociaux dans le monde entier. Ce qui compte, ce n’est plus ce qui s’effectue dans la réalité, ce qui est défendu, mais ce que la loi reconnaît. La lutte pour la liberté se transforme ainsi en lutte pour la reconnaissance légale de la lutte elle-même.

On a parlé à nos chefs femmes et hommes. Ou plutôt nous avons parlé avec les peuples qui nous donnent le pas, le cap et le destin. Avec leur regard, nous voyons ce qui vient.

Nous avons discuté, et nous avons dit, eh bien, si nous disons cela, que va-t-il se passer ?

Nous allons rester seuls, on va nous dire que nous sommes marginalisés, que nous restons en dehors de la grande révolution… de la « Quatrième Transformation » ou de la nouvelle religion (quel que soit le nom qu’on lui donne), et il nous faudra encore une fois ramer contre le courant.

Mais ça n’a rien de nouveau pour nous, de nous retrouver seuls.

Et puis nous nous sommes demandé : bon, avons-nous peur de nous retrouver seuls ? Avons-nous peur de nous en tenir à nos convictions, de continuer à nous battre pour elles ? Avons-nous peur que ceux qui étaient en notre faveur se retourne contre nous ? Avons-nous peur de ne pas nous rendre, de ne pas nous vendre, de ne pas capituler ? Et finalement nous avons conclu : bon, nous sommes en train de nous demander si nous avons peur d’être zapatistes.

Nous n’avons pas peur d’être zapatistes et nous allons continuer à l’être.

C’est comme ça qu’on s’est demandé et qu’on s’est répondu.

Nous pensons qu’avec vous (les réseaux), envers et contre tout, parce que vous n’aviez pour vous ni moyens, ni consensus, ni mode, ni salaire — vous avez même dû payer de votre poche —, que malgré tout ça, autour d’un collectif d’indigènes et d’une petite femme chaparrita, et, elle, réellement morena [1], de la couleur de la terre, nous avons dénoncé un système prédateur et défendu la raison d’être d’une lutte.

Et donc nous cherchons d’autres personnes qui n’aient pas peur. Nous vous demandons donc à vous (les réseaux) : vous avez peur ?

Pensez-y, si vous avez peur, eh bien on cherchera ailleurs.

Nous pensons que nous devons continuer aux côtés des peuples originaires.

Peut-être que certains parmi les réseaux pensent encore que nous apportons un appui aux peuples originaires. Ils vont se rendre compte, à mesure que le temps va passer, que c’est le contraire : ce sont eux qui vont nous aider avec leur expérience et leurs formes d’organisation, c’est-à-dire que c’est nous qui allons apprendre. Car si quelqu’un est expert en matière de tourmentes ce sont bien les peuples originaires — ils ont été attaqués de tant de manières et ils sont toujours là, ou plutôt, nous sommes toujours là.

Mais nous pensons aussi — et vous le disons très clairement, compañer@s — que cela ne suffit pas, que nous devons intégrer à notre horizon l’ensemble de nos réalités avec leurs douleurs et leurs rages, c’est-à-dire que nous devons cheminer vers l’étape suivante : la construction d’un Conseil qui intègre les luttes de tous les opprimés, ceux qui sont traités comme des déchets, les disparues et les assassinées, les prisonniers politiques, les femmes agressées, l’enfance prostituée, de tous les calendriers et de toutes les géographies qui tracent une carte impossible pour les lois des probabilités, les enquêtes et les votes : la carte contemporaine des rébellions et des résistances sur la planète entière.

Si vous et nous, ensemble, allons défier la loi des probabilités qui dit qu’il n’y a aucune chance, ou très peu, que nous réussissions, si nous allons défier les enquêtes, les millions de votes, et tous ces chiffres que le Pouvoir accumule pour que nous nous rendions ou pour que nous nous évanouissions, alors nous devons faire que le Conseil devienne plus grand.

Pour le moment, ce n’est qu’un point de vue que nous exprimons ici, mais nous voulons construire un Conseil qui n’absorbe ni n’annule les différences, et qui au contraire permette de les renforcer dans le cheminement avec d’autres qui partagent le même effort.

Selon un tel raisonnement, ces paramètres ne devraient pas avoir pour limite la géographie imposée par les frontières et les drapeaux : il faudrait donc viser qu’il devienne international.

Ce que nous proposons, c’est non seulement que le Conseil indigène de gouvernement cesse d’être indigène, mais aussi qu’il cesse d’être national.

C’est pourquoi, nous les zapatistes — hommes, femmes et différents — proposons de soumettre à une consultation, outre l’ensemble des propositions formulées durant cette rencontre, ce qui suit :

1. Réaffirmer notre appui au Congrès national indigène et au Conseil indigène de gouvernement.

2. Créer et maintenir des canaux de communication ouverts et transparents entre nous qui nous sommes connus durant le cheminement du Conseil indigène de gouvernement et de sa porte-parole.

3. Commencer ou continuer l’analyse-évaluation de la réalité dans laquelle nous nous mouvons, en produisant et en partageant ces analyses et évaluations, ainsi que les propositions d’action coordonnées qui en découlent.

4. Nous proposons le dédoublement des réseaux d’appui au CIG afin que, sans abandonner l’appui aux peuples originaires, notre cœur s’ouvre aussi aux rébellions et résistances qui émergent et persévèrent là où chacun se trouve, dans les campagnes ou dans les villes, sans qu’importent les frontières.

5. Commencer ou continuer la lutte qui vise à rendre plus grandes les revendications et la nature du Conseil indigène de gouvernement, de façon à ce qu’il ne se limite pas aux peuples originaires et incorpore les travailleurs des campagnes et des villes, ainsi que tous ceux qui sont traités comme des déchets mais qui ont une histoire et une lutte propres, c’est-à-dire une identité.

6. Commencer ou continuer l’analyse et la discussion qui vise à faire naître une coordination ou une fédération de réseaux, qui évite toute direction centralisée et verticale, et qui fortifie l’appui solidaire et la fraternité entre ceux qui la forment.

7 et dernier. Célébrer une réunion internationale de réseaux, quelle que soit la façon dont ils s’appellent — quant à nous, nous proposons que, pour le moment nous nous appelions Réseau de résistance et rébellion… et, à la suite, chacun son nom —, en décembre de cette année, après avoir analysé et évalué ce que décideront et proposeront le Congrès national indigène et le Conseil indigène de gouvernement (lors de leur réunion, en octobre prochain) et aussi afin de connaître les résultats de la consultation à laquelle la présente réunion appelle. Pour cette rencontre, nous mettons à disposition, si cela vous paraît pertinent, un espace dans l’un des caracoles zapatistes.

Notre appel n’est pas seulement adressé aux peuples originaires, mais à toutes celles, à tous ceux et à toutes celles·ceux qui se rebellent et résistent dans tous les recoins du monde. À ceux qui défient les schémas tout faits, les règles, les lois, les préceptes, les chiffres et les pourcentages.

Anecdote n° 1. Dans les premiers jours de janvier 1994, les services de renseignement de l’armée fédérale ont estimé la force de la prétendue ezèdélène à « seulement » 300 transgresseurs de la loi.

Anecdote n° 2. La même année, alors qu’Ernesto Zedillo Ponce de León et Esteban Moctezuma Barragán [2] tramaient la trahison de février 1995, le groupe de la revue Nexos (qui se consacrait autrefois à chanter des louanges de Salinas de Gortari puis de Zedillo) désespérait et, avec Héctor Aguilar Camín, déclarait à peu près en ces termes : « Pourquoi ne les anéantissez-vous pas ? Ils ne sont que 300.  »

Anecdote n° 3. Le rapport de la table d’inscription à la Rencontre des réseaux de soutien au CIG et à sa porte-parole, organisée au Caracol zapatiste « Torbellino de Nuestras Palabras » du 3 au 5 août 2018, indique : « participants : 300  ».

Anecdote n° 4. Les revenus des 300 entreprises les plus puissantes de la planète : aucune idée, mais ça peut être 300, ou un nombre quelconque, suivi de plein de zéros, puis de « millions de dollars ».

Anecdote n° 5. Quantités et pourcentages « encourageants » :

● La différence quantitative entre 300 et 30 113 483 (nombre des votes obtenus, selon l’Institut national électoral, par le candidat AMLO) est de : trente millions cent treize mille cent quatre-vingt-trois ;

● 300 c’est 0,0009962323 % de ces plus de 30 millions ;

● 300 c’est 0,00052993 % des suffrages exprimés (56 611 027) ;

● 300 c’est 0,00033583 % de la liste électorale (89 332 032 032) ;

● 300 c’est 0,00022626 % de la population totale du Mexique (132 593 000, moins les sept femmes qui, en moyenne, sont tuées quotidiennement ; au cours de la dernière décennie au Mexique, en moyenne, une fille, une jeune femme, une adulte ou une femme âgée est tuée toutes les quatre heures) ;

● 300 représente 0,0000003012 % de la population du continent américain (996 000 000 en 2017) ;

● la probabilité de destruction du système capitaliste est de 0,00000003929141 %, soit le pourcentage de la population mondiale (7 635 255 247 personnes à 19 h 54 heure nationale le 20 août 2018) que représente 300 (bien sûr, si les 300 personnes supposées ne se vendent pas, ne se rendent pas et ne renoncent pas).

Oh, je sais, même la tortue qui a vaincu Achille ne pourrait servir de réconfort.

Et un escargot ?…

La Sorcière écarlate ?…

Le Chien-Chat ?…

Oubliez la question ; ce qui nous préoccupe, nous, zapatistes, ce n’est pas le défi posé par cette infime probabilité, mais comment va être le monde qui vient ; celui qui, sur les cendres encore fumantes du système, commence à émerger.

Quelles vont être ses formes ?

Des couleurs se parleront-elles ?

Quel sera son thème musical ? (Quoi ? La Fille au ruban rouge ? Pas question).

Quelle sera la formation de l’équipe, enfin complétée, de Defensa Zapatista ? Pourra-t-elle aligner l’ours en peluche d’Esperanza Zapatista et le faire coopérer avec le Pedrito ? Autorisera-t-on Pablito à porter son chapeau de cowboy et Amado Zapatista son casque de laine ? Pourquoi ce fichu arbitre ne marque-t-il pas le hors-jeu du Chien-Chat ?

Et surtout, et c’est fondamental, comment va-t-on danser ce monde ?

C’est pourquoi, quand on nous demande, à nous zapatistes : « et maintenant ? »… eh, bien, comment vous dire ?… nous ne répondons pas tout de suite, et même nous tardons à répondre.

Parce que, voyez-vous, danser un monde pose moins de problèmes que de l’imaginer.

Anecdote n° 6. Ah, vous pensiez que ce titre, « 300 » , se référait au film du même nom et à la bataille des Thermopyles, et vous vous prépariez déjà, vêtu·e·s en Léonidas ou en Gorgo (chacun à sa façon), à crier « Vas-y, Sparte ! » tout en décimant les troupes des « Immortels » du roi perse Xerxès ? Qu’est-ce que je vous disais ? Ces zapatistes, comme d’habitude, en train de regarder un autre film. Ou pire encore, de regarder et d’analyser la réalité. Tant pis.

C’est tout… pour l’instant.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
sous-commandant insurgé Moisés, sous-commandant insurgé Galeano.
Mexique, août 2018.

= = =

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Effondrer le colonialisme

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

6ème_déclaration_forêt.lacandon

L’histoire, l’anthropologie et les sciences sociales pour un changement radical de paradigme politique…

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Nous confirmons à notre plus modeste niveau ce qui est avancé ici: si l’histoire est importante pour comprendre aujourd’hui et potentiellement anticiper demain, elle ne suffit pas lorsque l’on cherche des solutions aux maux générés par le système politico-économique qui a été forcé sur les peuples du monde.
Lorsqu’on recherche des solutions véritables, c’est à dire résolument hors du système, une fois compris qu’il n’y a aucune solutions en son sein, alors nous devons agir recours à d’autres disciplines pour comprendre et analyser, puis synthétiser les données afin de pouvoir donner un visage à un changement de paradigme politique. Pour cela il est nécessaire de faire appel à la recherche et l’analyse en anthropologie, ethnologie, archéologie, sociologie, philosophie. C’est la démarche que nous avons adopté ici et qui nous a permis d’y voir bien plus clair et d’envisager un embryon de solution au marasme étatisé-capitaliste en cours qui nous amène, à dessein, droit dans le mur.
Nous sommes d’accord pour dire qu’une des meilleurs « synthèses » en application de terrain depuis plus de 20 ans est celle de l’expérience zapatiste du Chiapas au Mexique, que nous citons souvent dans ces colonnes. Les chemins menant à la société des sociétés convergent finalement…

~ Résistance 71 ~

 

Entretien avec Jérôme Baschet sur l’histoire, l’anthropologie, l’école et l’expérience de l’autonomie au Chiapas

 

La Voie du jaguar

 

24 juillet 2017

 

Source: http://www.lavoiedujaguar.net/Un-entretien-avec-Jerome-Baschet

 

Dans “Corps et âmes”, votre analyse historique débouche sur un élargissement anthropologique, où l’on quitte l’Occident pour le monde entier, et le Moyen Âge pour des temps qui sont à sa frontière (intérieure ?) et jusqu’à aujourd’hui. Pensez-vous en général que l’histoire doive s’élargir aux sciences sociales, afin d’y trouver une autre utilité sociale ? Dans la réflexion des chercheurs ? Dans l’enseignement ?

Il est clair, pour moi, que l’histoire fait partie du champ des sciences sociales et qu’elle doit se penser comme telle. Si elles ont des « terrains » différents, c’est-à-dire des modes de relation différents à leurs « sources », toutes les sciences sociales ont un même objectif essentiel : comprendre les logiques des structures sociales et leurs dynamiques de transformation, dans la diversité des expériences qui composent la géo-histoire de l’humanité et de ses multiples milieux. Au cours du XXe siècle, c’est la rencontre avec les autres sciences sociales qui a permis les plus féconds renouvellements de la discipline historique : la sociologie pour Marc Bloch et Lucien Febvre, la géographie notamment, pour Fernand Braudel, l’anthropologie pour Jacques Le Goff, qui en a tiré la proposition d’une « anthropologie historique ». Cela, pour ne mentionner que quelques exemples, parmi d’autres possibles.

Il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux les plus aigus de la discipline historique consiste à développer des formes de comparatisme à la fois ambitieuses et rigoureuses. Cela n’a rien d’aisé, mais c’est indispensable au moment où semble s’imposer une nouvelle histoire globale, volontiers pensée à l’échelle de la planète. Or, tous les mondes sociaux qui ont composé les mondes du passé ne peuvent être analysés seulement sous l’angle de leurs « connexions » : il faut aussi être capable d’en mesurer les écarts, pour pouvoir les situer à leur juste place, les uns par rapport aux autres, sans essentialiser les différences (par exemple entre Occident et Orient) mais sans non plus exclure, par principe, de véritables singularités (sinon, comment comprendre la domination que l’Europe a imposée à presque tous les autres peuples du monde ?). Pour cela, l’histoire a besoin du secours de l’anthropologie, dont l’expérience en matière de comparatisme est bien plus ancienne et profonde.

Toutes ces questions ne concernent pas seulement la recherche et pourraient utilement trouver place dans l’enseignement secondaire. À travers les classes d’histoire, c’est bien à la compréhension de la multiplicité des formes de l’expérience collective qu’il s’agit d’introduire. Cela passe par la réflexion sur notre propre histoire, mais aussi sur celle des autres grandes trajectoires civilisationnelles, comme c’est le cas dans les programmes actuels. Mais du point de vue de l’objectif même des sciences sociales, le privilège accordé aux « Grandes Civilisations » est tout à fait indu et l’omission des sociétés qu’on disait autrefois « primitives » ne se justifie nullement (en réalité, seul le fait de voir dans l’État la forme légitime de l’organisation politique, permettant d’échapper au chaos de la guerre de tous contre tous, conduit à cette situation). Si on pense au contraire que les sociétés qu’on ne dit plus « primitives » sont tout aussi indispensables que les « Grandes Civilisations » à notre compréhension de l’expérience humaine dans sa diversité, alors, un recours accru à l’anthropologie devrait s’imposer. Les Indiens guaranis, par leur philosophie politique, ou les Achuars, par leur rapport aux non-humains, ont tout autant à nous apprendre que la Chine impériale des Ming !

Dans Adieux au capitalisme, quand vous abordez, brièvement, le domaine de l’école, c’est pour envisager une déscolarisation au moins partielle, dans la foulée d’Ivan Illich. Par ailleurs, il est fait allusion aux écoles zapatistes et, dans Enfants de tous les temps…, le « modèle École » est envisagé de manière plus constructive (par Vaneigem notamment). Ne pourrait-on pas envisager de considérer que les classes ou les écoles populaires (car actuellement l’enseignement à la maison ou dans des écoles indépendantes est le fait de membres des classes aisées) où est pratiquée une autre pédagogie, par exemple inspirée de Freinet ou de Freire, appartiennent à ces « espaces libérés » dont vous prônez l’expansion ?

C’est vrai que, dans Adieux au capitalisme, j’insiste surtout sur la déscolarisation, dans une démarche fortement inspirée par Ivan Illich, dont la pensée est très présente au Mexique, et notamment à l’Université de la Terre, à San Cristóbal de Las Casas. Cela est lié aussi à la perspective générale d’une déspécialisation qui me semble devoir caractériser le mouvement vers un monde libéré des logiques capitalistes — lesquelles poussent la division du travail et les dynamiques d’hyper-spécialisation à un point jamais atteint auparavant, qui dessaisit chacun d’une multitude de capacités à faire et aboutit souvent à des situations absurdes (comme le fait d’acheter des salades prélavées sous plastique, parce que la presse temporelle généralisée est telle qu’on croit ne pas avoir deux minutes pour faire le geste simple de laver une salade — ce qui implique qu’il existe de lourdes infrastructures, coûteuses en matériaux et en énergie, pour industrialiser la production de quelque chose d’aussi élémentaire qu’une salade).

En fait, je parle d’une déscolarisation partielle (une part des apprentissages pouvant se dérouler dans les divers espaces du faire collectif, une autre dans des lieux spécifiques, auxquels pourraient participer des personnes dont le rôle serait en grande partie de coordonner les échanges avec les détenteurs de savoirs particuliers). Mais, surtout, il ne doit y avoir, en cette matière, nul dogmatisme. Du type École ou déscolarisation (complète). Les expériences ne peuvent être que multiples, et évolutives. Du reste, dans l’expérience de l’autonomie zapatiste, l’attachement à la forme-École reste très fort, même si ses modes d’organisation et l’esprit qui l’anime s’écartent nettement du modèle dominant.

Les expériences pédagogiques alternatives, menées au sein de la forme-École, peuvent-elles être qualifiées d’« espaces libérés » ? 

Oui, assurément. Il faut pour cela préciser que je ne parle pas d’espaces entièrement libérés, purs de toute ingérence des formes de domination constitutives de la société de la marchandise. Il suffit qu’ils soient en procès de libération, en lutte contre la reproduction de la tyrannie et de la destruction capitalistes. Tout ce que nous faisons pour desserrer l’emprise de ces logiques, pour nous déprendre d’automatismes que nous reproduisons souvent nous-mêmes, dans la perspective qu’il est possible de nous avancer vers la construction de mondes non capitalistes, tout cela nous aurions, en effet, intérêt à nous le représenter comme la création et la défense d’espaces libérés.

Dans vos différents ouvrages, vous juxtaposez des centres d’intérêt dont on voit à la fois la spécificité et le lien : description des formes variées de l’enfance et de la manière dont elle a été et est considérée (Enfants de tous les temps, de tous les mondes), réflexion sur ce que peut être l’anticapitalisme aujourd’hui (Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes), histoire médiévale permettant d’éclairer le contemporain (Corps et âmes pour le dernier). On est à mille lieux de l’homme de parti d’autrefois, pliant tout champ de réflexion à un unique lit de Procuste, mais on est également éloigné de la préciosité indifférente de nombre d’intellectuels du temps présent. N’y a-t-il pas là une figure nouvelle de l’engagement intellectuel ?

Pour moi, l’expérience concrète de la vie au Chiapas, au contact de la lutte d’hommes et de femmes, à la fois ordinaires et extraordinaires, qui construisent jour après jour un autre monde — le leur — en s’efforçant de repousser l’hétéronomie capitaliste, est ce qui a bouleversé ma vie et, accessoirement, mon travail comme historien. Cela m’a conduit à divers mélanges des genres qui, sans eux, n’auraient probablement pas eu lieu.

Par exemple, entre passé et présent. Il est clair que, du point de vue des luttes, du point de vue du désir de transformation sociale, l’histoire s’écrit au présent. Elle commence nécessairement par le présent. Marc Bloch avait déjà clairement souligné que le rapport entre présent et passé est constitutif du savoir historique. On le répète depuis, à sa suite. Mais, le plus souvent, sans en tirer toutes les conséquences. Or, si l’histoire pense le passé depuis le présent qui est le sien, penser ce présent devrait faire pleinement partie de sa tâche et être assumé comme tel (et pas seulement comme une réflexion menée à titre personnel).

Encore faut-il préciser que penser l’histoire depuis le présent n’oblige à nul enfermement dans ce présent. C’est là au contraire la principale maladie qui, aujourd’hui, affecte l’histoire, dans une époque où prévaut ce que François Hartog a appelé le présentisme. Oublieux de l’histoire et niant tout horizon alternatif, le présentisme nous voue à la fatalité de la réalité existante. C’est très exactement ce que proclamait François Furet, en même temps qu’il décrétait la « fin de la Révolution » : « Nous sommes condamnés à vivre dans le monde dans lequel nous vivons. » Les luttes réelles et les formes de rébellion et de résistance qui se manifestent un peu partout nous permettent de penser que cette sentence peut être démentie. Et l’histoire, jointe aux autres sciences sociales, en nous faisant voir, depuis le présent, d’autres mondes possibles, dans le passé et dans le futur, devrait alimenter la critique de ce présent et nourrir le désir d’échapper à la puissance de destruction, écologique et psychique, qui en émane, de façon sans cesse plus dévastatrice. Je ne sais pas si cela fait l’utilité sociale de l’histoire, mais c’est en tout cas ce qui nous la rend infiniment précieuse.

Cet entretien avec Jérôme Baschet

a été réalisé pour la revue de Questions de classe(s)

Résistance politique: Soutenir les Zapatistes du Chiapas, s’inspirer de leur lutte universelle et adapter la méthode…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, police politique et totalitarisme, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 4 novembre 2014 by Résistance 71

Si nous sommes tous des colonisés, nous ne sommes pas, bien évidemment, tous des « zapatistes », des amérindiens ou des peuples autochtones de nations sous domination coloniale directe. Le message de lutte est universel à tous les peuples. La réalité pratique se doit d’être adaptée à l’environnement géographique et socio-politique de chacun des peuples concernés. Inspirons-nous du Chiapas et créons le confédéralisme démocratique en contre-pouvoir efficace au marasme systémique ambiant et sclérosé.

— Résistance 71 —

 

Chiapas

 

Alternative Libertaire

 

22 Octobre 2014

 

url de l’article:

http://www.alternativelibertaire.org/?Chiapas

 

Une compilation d’articles et de communiqués, ainsi que sur les luttes politiques au Mexique et des peuples indigènes du continent sud-américain. En rejoignant la « Sexta » des Zapatistes, Alternative libertaire entend défendre l’autonomie des peuples et les expériences d’auto-organisation et d’autogestion.

Le soulèvement

Le soulèvement zapatiste du 1er janvier 1994 a permis de mettre en lumière des problématiques sociales et politiques propres aux peuples indigènes, du Mexique comme d’ailleurs. Usage du territoire, représentation politique, perte des cultures, discrimination raciale, ces thèmes se sont retrouvés sur le devant de la scène mexicaine et internationale, et le soulèvement a provoqué ou renforcé de nombreux autres mouvements indigènes, ainsi que suscité une grande vague de solidarité internationale.

Les relations développées avec la société civile mexicaine et internationale, ainsi que l’intense préparation politique des zapatistes pendant les dix ans précédents le soulèvement, ont débouché sur un mouvement avec une forte capacité organisationnelle, un large soutien populaire, et un discours inspirateur pour de nombreuses luttes. Le discours anticapitaliste, les pratiques horizontales, les revendications d’autonomie, ont participé entre autres à populariser ce mouvement dans les milieux libertaires du monde entier.

Le but n‘est pas de retracer ici l’histoire du mouvement, mais de voir où il se situe aujourd’hui et ce qu’il peut nous apporter dans nos luttes.

Un nouveau cycle du mouvement zapatiste

Dès la fin des combats de 1994, l’EZLN à tissé des liens avec la société civile mexicaine et les mouvements altermondialistes au travers des marches du Chiapas jusqu’à Mexico ou de rencontres internationales sur leur territoire. Dans le même temps les zapatistes ont organisé leur autonomie dans les « territoires récupérés » lors de l’insurrection. Après deux années d’intense travail avec la société civile mexicaine et internationale (autour de la 6ème déclaration) en 2006 et 2007, ils et elles se sont concentré-e-s sur le développement de leurs capacités productives, politiques, sociales.

Vous êtes en territoire rebelle zapatiste. Ici le peuple commande et le gouvernement obéit.

Le « pouvoir » de l’EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) a été transmis à des instances civiles, les Juntas de buen gobierno (conseils de bon gouvernement), et de nombreux projets d’éducation, de santé, d’agriculture, de communication ont été mis en place ou renforcés. Les conditions de vie des communautés zapatistes se sont améliorées, malgré la répression constante du mouvement de la part des gouvernements local et fédéral. Les médias et nombre de mouvements politiques hostiles aux zapatistes ont profité de ce moment de moindre visibilité pour déclarer la disparition du mouvement. Mais le déclenchement d’une nouvelle phase de mobilisation depuis décembre 2012 leur a donné tort.

Le 21 Décembre 2012, environ 40.000 bases de apoyo (bases de soutien) zapatistes ont défilé silencieusement dans les cinq villes que l’EZLN avait prises par les armes le 1er janvier 1994. Le communiqué émis ce jour-là disait seulement « VOUS AVEZ ENTENDU ? C’est le son de votre monde en train de s’effondrer, C’est celui du notre qui resurgit. Le jour qui fut jour, était nuit, Et nuit sera le jour qui sera le jour. ».

Quelques jours après, l’EZLN a commencé à émettre des communiqués à un rythme soutenu, expliquant le relatif silence des années précédentes et la volonté de reprendre le travail de communication national et international, la nomination d’un nouveau subcomandante, et l’entrée dans une nouvelle phase de leur mouvement : « le temps du oui ». C’est-à-dire une phase de construction active d’une autre société et non plus de simple opposition ou résistance à la société existante. Puis, détaillant les premières étapes de cette nouvelle phase : 
 la escuelita (petite école), sorte d’université populaire organisée par les zapatistes dans leurs communautés depuis août 2013 jusqu’au début 2014 pour partager leur expérience avec des individu-e-s et des organisations sociales nationales et internationales qui les soutiennent. 
 la reprise d’un travail unitaire avec d’autres mouvements indigènes mexicains, notamment au travers de la Catedra Tata Juan Chavez des 17 et 18 août 2013.

Le moment d’entrée dans cette nouvelle phase de mobilisation répond à un contexte particulier.

D’une part, la généralisation de la violence. Le Mexique est devenu ces dernières années l’un des pays les plus violents au monde, avec le déclenchement de la « guerre contre le narcotrafic » sous le mandat du président Calderón (2006-2012) du PAN (Parti Action Nationale, droite conservatrice catholique), qui a fait 60 000 morts dont bon nombre de « dommages collatéraux ». Cette violence s’est ajoutée à la corruption et à l’autoritarisme de la classe politique mexicaine, détruisant encore plus le tissu social du pays, et masquant la répression (assassinats, disparitions, emprisonnements) dont souffrent les mouvements sociaux et indigènes.

D’autre part, le retour du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) au pouvoir. Le PRI a gouverné le Mexique pendant 70 ans d’affilés jusqu’à l’arrivée du PAN au pouvoir en 2000. Il symbolise la corruption, le clientélisme, la répression, le virage néolibéral, l’état mafieux (pratiques que le PAN a perpétuées avec plaisir), et son retour au pouvoir fin 2012 ne peut faire que craindre le pire.

Enfin, la mise en place de l’agenda néolibéral des élites nord-américaines. Intégration commerciale profitant aux multinationales, extraction sauvage des ressources naturelles, pillage des ressources biologiques, privatisations (éducation, énergie, etc.), aux conséquences socio-économiques désastreuses pour la majorité de la population, et notamment pour les peuples indigènes dépossédés de leurs territoires et de leurs cultures.

Un élément primordial dans cette nouvelle phase de mobilisation est aussi d’ordre culturel et spirituel. Le 21 décembre 2012 représente dans la cosmovision maya le passage à un nouveau cycle de leur calendrier, le 14eme Baktun, chaque baktun durant environ 394 ans. Cet aspect culturel a déterminé le choix de la date de la mobilisation du 21 décembre, et donne le sens du communiqué émis à cette occasion, l’entrée dans un nouveau cycle devant s’accompagner de l’entrée dans un autre modèle de société que les zapatistes s’efforcent de construire.

Plus récemment, suite à l’attaque du Caracol La Realidad et de l’assassinat du compa Galeano, perpétué par des paramilitaires, les zapatistes, par la voix du Sous-commandant Marcos, ont confirmé l’engagement dans cette nouvelle étape du mouvement. En effet, en décidant la « disparition » du personnage de Marcos, ils montrent au monde que leur mouvement est autogestionnaire et horizontal. L’évolution est notoire, comme le montre cet extrait du communiqué Ombre et Lumière de l’EZLN :

« Au cours de ce ces vingt dernières années, une relève complexe et à plusieurs niveaux s’est opérée au sein de l’EZLN. 
Certains n’ont vu que ce qu’il y avait de plus évident : la relève générationnelle. 
Aujourd’hui, en effet, ce sont celles et ceux qui étaient tout jeunes ou qui n’étaient pas encore nés au début de notre soulèvement qui luttent et conduisent la résistance. 
Cependant, certains lettrés n’ont pas eu conscience des autres relèves qui ont eu lieu : 
Une relève de classe : le passage d’une origine de la classe moyenne éclairée à une origine indigène paysanne. 
Une relève de race : de dirigeants métis, on est passé à des dirigeants nettement indigènes. 
Et le plus important, une relève dans la pensée. De l’avant-gardisme révolutionnaire, on est passé au « commander en obéissant » ; de la prise du Pouvoir d’en Haut à la création du pouvoir d’en bas ; de la politique professionnelle à la politique quotidienne ; des leaders aux communautés ; de la ségrégation de genre à la participation directe des femmes ; de la moquerie envers l’autre à la célébration de la différence. »

Aternative libertaire adhère à la Sexta, c’est-à-dire à la Sixième Déclaration de la Selva Lacandona, rédigée en 2005. Ce texte avait contribué à créer un nouveau réseau fédérant les groupes en lutte.

L’EZLN et le mouvement zapatiste ont montré au cours de ces dernières décennies qu’il n’y avait pas de fatalité dans ce monde dominé par le néolibéralisme, les injustices et les gouvernements à la botte des capitalistes. Même les plus pauvres, les plus oublié-e-s, peuvent se lever et crier Ya Basta ! Assez ! Et choisir une autre voie, basée sur la justice, la démocratie, la dignité, la solidarité, l’égalité.

Ce qu’ont réussi à construire les zapatistes depuis la création de l’EZLN représente une source d’optimisme et d’inspiration pour tous ceux et toutes celles qui luttent pour un monde meilleur. Les conditions politiques, sociales, culturelles, ne sont pas les mêmes en France et au Chiapas, et n’appellent pas les mêmes réponses, mais un désir commun doit nous animer, comme partout sur cette planète : reprendre le contrôle de nos vies. Et sur ce plan là, les zapatistes sont un exemple.

Alternative libertaire lutte depuis longtemps contre toutes les oppressions : capitaliste, étatique, patriarcale, raciste. Nous participons dans la mesure de nos capacités aux mouvements sociaux et aux luttes sur nos lieux de travail, et diffusons autant que possible nos idées communistes libertaires pour créer une société libre de toute forme de domination.

Depuis le soulèvement zapatiste, nous avons suivi avec intérêt et solidarité l’évolution de cette lutte, et l’avons diffusée dans les pages de notre journal. Mais nous n’avons jamais formalisé notre solidarité, ni n’avons participé aux rencontres et activités organisées par les zapatistes ou les mouvements de solidarité. Il est malheureusement difficile de s’engager sur tous les fronts. Mais aujourd’hui, alors que les conséquences économiques, sociales et écologiques du néolibéralisme se font de plus en plus dramatiques et irréversibles, il nous semble important de participer à la nouvelle dynamique que les zapatistes essayent d’impulser. C’est pourquoi nous avons décidé de rejoindre la Sexta Declaración de la Selva Lacandona.

Ces derniers mois, à l’occasion des 20 ans du soulèvement, nous avons participé dans différentes villes de France à des activités de solidarité en commun avec d’autres groupes et collectifs de soutien aux zapatistes, avec des débats publics, des repas de solidarité, et la participation à des rassemblements de soutien. Avec ces collectifs, nous tentons tant bien que mal d’apporter notre aide.

Nous souhaitons ainsi diffuser la lutte zapatiste et les revendications d’autonomie des peuples indigènes du Chiapas et d’ailleurs, et exiger l’application des accords de San Andres, la libération des prisonniers politiques et la fin du harcèlement militaire et de la violence politique dont sont trop souvent victimes les peuples du Chiapas et du reste du Mexique.