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Réflexions sur le changement de paradigme politique à venir : le communisme anarchiste avec Sam Dolgoff 2/2

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, coronavirus CoV19, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 24 février 2022 by Résistance 71

“Dès que l’État n’est plus à même d’imposer l’union forcée, l’union surgit d’elle-même, selon les besoins naturels. Renversez l’État, la société fédérée surgira de ses ruines, vraiment une, vraiment indivisible, mais libre et grandissant en solidarité par sa liberté même.”
~ Pierre Kropotkine ~

L’état n’est pas quelque chose qui peut être détruit par une révolution, mais il est un conditionnement, une certaine relation entre les êtres humains un mode de comportement humain, nous le détruisons en contractant d’autres relations, en nous comportant différemment.
~ Gustav Landauer ~

samdolgoff1

Le communisme anarchiste

Sam Dolgoff

1932

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Février 2022

1ère partie

2ème partie

L’administration actuelle de l’industrie contient beaucoup d’exemples de ce principe de corps suggestif. L’association des ingénieurs américains, l’American Association of Railway Managers, des associations commerciales embrassant pratiquement toute partie et phase d’une congrégation industrielle volontaire et discutant des problèmes affectant l’administration et le développement de leurs industries variées. Ils publient des journaux de leur profession, ont des bureaux de recherche etc. Leurs trouvailles ne sont en rien forcées à quiconque ni obligatoires. Ils agissent comme des dépôts d’information pour un bénéfice mutuel. Les problèmes actuels de l’administration de l’industrie doivent être différenciés de la question de l’exploitation de l’industrie. L’administration requiert l’association volontaire des corps d’échange et des groupes dans le but d’échanger des suggestions et d’appliquer des méthodes scientifiques à la production des biens de consommation. La fonction exploiteuse de l’industrie demande une centralisation rigide fondée sur la coercition. Afin d’exploiter, il est nécessaire de maintenir l’ouvrier dans l’ignorance et de maintenir une armée de superviseurs dont la fonction consiste à faire en sorte que la dernière goutte d’énergie soit pompée des ouvriers. Le contrôle et l’initiative exercés par les travailleurs ne peut pas marcher la main dans la main avec leur exploitation.

L’arrêt des fonctions exploiteuses de l’industrie augmente automatiquement le champ de créativité des corps corporatifs. L’énergie et l’ingénuité de l’humanité sont alors dirigées sur des voies constructives. elles ne sont pas dissipées, gaspillées à appliquer ces qualités dans le but de mieux diviser les travailleurs ni d’exploiter l’humanité. En promotion de ces principes, nous étendons les tendances constructrices de l’industrie moderne et e même temps nous éliminons les caractéristiques destructrices si emblématiques de la production capitaliste.

Le problème de la distribution dans une société anarcho-communiste serait résolu avec succès par un système étendu de sociétés de consommateurs, un réseau de coopératives de tous types qui reflèteraient la myriade de besoins de l’humanité. Les coopératives de consommateurs se chargeraient de la distribution. Les coopératives agricoles seraient en charge de suppléer les produits fermiers et laitiers. Les nombreux artisans et de travailleurs manuels qui ne peuvent pas s’intégrer dans le plan général d’une industrie socialisée pourraient se combiner librement en associations. Les sociétés de logement, les associations médicales et de santé publique etc de chaque coopérative seraient fédérées en corps nationaux et internationaux de manière similaire à la structure des syndicats de l’industrie. Les confédérations régionales, nationales et internationales de sociétés coopératives harmoniseraient le travail de ces coopératives si variées. Etant en contact direct des besoins des gens, elles pourraient évaluer avec précision la quantité de produits et commodités consommés et pourraient donc fournir les statistiques adéquates pour une planification pointue de la production en tous secteurs.

Le fait que plus de 50 millions de personnes sont maintenant dans le mouvement coopératif et que ce mouvement a atteint de telles proportions malgré l’opposition farouche de l’État et des capitalistes, sert à illustrer la vitalité intrinsèque du principe de l’association volontaire. La société n’est en fait rien d’autre que le regroupement des individus pour la satisfaction des besoins humains. L’État et les exploiteurs ne sont qu’une forme parasite qui croît sur le corps social, comme un cancer. Les organes variés de production et de distribution se rencontrent et se complémentent dans la commune libre. La commune est l’unité qui reflète l’intérêt de toutes et tous. C’est au travers de la Commune que la connexion entre les associations volontaires variées est mise en place et achevée. La commune, par ses divers corps, planifie la production pour satisfaire ses besoins. Elle utilise toutes les ressources dont elle dispose. Elle vise à éliminer le gâchis. Elle est le bureau d’échange où le service particulier de chacun est mis à la disposition de tous. Dans la commune, “la main de l’usine”, dont la seule fonction dans la société capitaliste est de serrer le boulon 29 deviendrait alors un HUMAIN.

La ville et la campagne se combinerait pour donner à chaque personne l’opportunité de parvenir à cet équilibre et cette poursuite dans la variété qui revitalise les esprits. L’agriculture et la manufacture d’objets iraient la main dans la main. L’usine viendrait aux gens au lieu que ce soit ls gens qui aillent à elle. La machinerie peut maintenant être disponible pour une production décentralisée.

Il y a une tendance et ce même dans la société capitaliste, à décentraliser la production en établissant des usines complètes partout dans le pays. Ceci a été prouvée une méthode bien plus efficace. Dans une société anarcho-communiste, l’extension la plus totale de ce principe permettrait une bien plus grande autonomie locale. Cela augmenterait de loin la capacité pour la commune de devenir auto-suffisante. Cela simplifierait et faciliterait la tache de la coordination.

L’anarcho-communisme est la seule théorie sociale qui embrasse tout, qui fournit le meilleur développement, le plus complet, du meilleur de l’Homme. Ici, l’humain atteint sa plénitude, sa stature la plus complète (NdT: nous disons que “l’humanité réalise enfin son humanité la plus complète”…) Il est représenté comme un ouvrier, un producteur, dans son usine ou son magasin, comme un consommateur dans ses coopératives, comme les deux dans sa commune et comme un être humain heureux et créatif possédant la liberté de choix et d’action, que seule une société libre peut produire et développer.

III.

Le communisme anarchiste, étant en contradiction directe avec l’institution de l’État, ne peut pas employer les tactiques parlementaires comme moyen vers sa réalisation. Il rejette comme inutile et dangereuse l’idée qu’une série de changements graduels et légaux pourrait amener la chute du capitalisme ou inciter et mettre en place une nouvelle société. La grande lutte dans la première Internationale Ouvrière entre Marx et Bakounine a représenté deux points de vue totalement opposés sur les buts et tactiques de la classe laborieuse. En ce qui concerne les tactiques, ils étaient différents en ces points.

La faction marxienne se faisait l’avocate de l’action politique, c’est à dire d’élire des représentants travailleurs qui soutiendraient de l’intérieur des réformes mineures. Ils croyaient en la centralisation des affaires des corps du travail en une agence unique de direction. Ils se faisaient les avocats de l’alliance entre les syndicats avec un parti politique (NdT : le parti communiste). Ils concevaient l’état socialiste comme le lien nécessaire entre le capitalisme et une société libre.

La faction bakouniniste se faisait l’avocate d’une action politico-économique directe de la classe travailleuse par la grève générale expropriatrice, le sabotage et la résistance armée, ce au travers du pouvoir organisé des masses, comme des syndicats révolutionnaires, des organisations paysannes etc. Ils concevaient le mouvement du travail comme une fédération de travailleurs et de fermiers volontairement associés, possédant une très grande autonomie locale et la fédération de ces unités décentralisées pour une action commune et la solidarité comme étant le mode d’organisation principal et le plus désirable. Ils prenaient en compte le fait que l’État par sa nature profonde est contre-révolutionnaire et réactionnaire et proposaient donc  que les organisations de masse remplacent l’état dans la période transitoire entre l’ancienne et la nouvelle société. L’histoire du mouvement des travailleurs dans tous les pays et dans toutes les périodes, montre à quel point les bakouninistes comprenaient la nature (néfaste) du réformisme. 

Qu’en est-il devenu de ce mouvement réformiste ? Pourquoi ont-ils échoué à se hisser à la hauteur de leur “mission historique” ? Malgré le fait que le mouvement des travailleurs britanniques fut assez fort pour paralyser l’Angleterre au cours d’une grève générale en 1926, nous le voyons de nous jour réduit à mendier, dominé par des politiciens du parti “travailliste” et se faisant l’avocat de politiques réactionnaires. Le mouvement travailliste britannique est en sourdine alors que l’impérialisme britannique écrase leurs compagnons travailleurs en Inde, en Irlande et dans bien d’autres colonies.

Le grand mouvement des travailleurs en Allemagne, malgré son nombre, ne peut rien faire face à la menace fasciste (NdT : Dolgoff écrit en 1932 rappelons-le). Tout comme le mouvement identique en Angleterre, il est le jouet du parti traître social-démocrate. Privé de toute initiative et son esprit révolutionnaire au plus bas, ils ont suivi les politiciens qui les ont dupés et ainsi la réaction a prévalu. Il est certain que la guerre mondiale (NdT : la 1ère) n’aurait pas eu lieu si ces syndicats réformistes étaient restés révolutionnaires et libres de l’influence mortelle de l’opportunisme.

Où que nous nous tournons, en Italie, en Espagne, en Allemagne, nous voyons la réaction en selle mener la charge ; la révolution est vaincue. Le plus grand obstacle sur le chemin de la révolution sociale n’a pas tant été les conservateurs que ces grands Judas de “socialistes” qui ne sont en réalité que le dernier rempart du capitalisme.

Le parti communiste allemand est en grande partie responsable de la montée du fascisme. Alors que le besoin vital était un front uni de tous les travailleurs ayant une conscience de classe quelque soit le parti, quand seule la classe travailleuse unie luttant sur le front économique était importante, quand seule la résistance armée des travailleurs aurait pu vaincre la réaction, le parti communiste allemand, par ordre des bureaucrates de Moscou, fit alors un grand pas en arrière. Sachant qu’un front uni était impossible sans eux, les marxistes édictèrent leur loi : régner ou la ruine. Ils insistèrent pour dominer tout le mouvement des travailleurs en Allemagne. Lorsque le mouvement ouvrier refusa d’accepter ce qu’ils appelaient “un front uni”, ce manque d’unité chez les travailleurs donna une suprême occasion aux fascistes de consolider leur force. La situation fut et est toujours des plus critiques. Soit le front uni, soit le fascisme. Les marxistes du parti communiste allemand refusèrent le front uni. Leurs intérêts dans la bureaucratie pesèrent plus lourd que les intérêts de la classe travailleuse.

Même un mouvement révolutionnaire devient inefficace quand il est dominé par une bureaucratie centralisée. Quand le mouvement du travail est dominé par un parti politique, il devient automatiquement le ballon de foot des politiques. Il est clair pour tout le monde sauf pour ceux “qui ne veulent pas voir”, que la chute du capitalisme et la mise en place d’une nouvelle société, ne peuvent pas se produire en utilisant de telles tactiques. Il est clair que l’action politique est un des plus gros handicaps sur la route de la révolution sociale qui s’en vient. Seul un changement fondamental, radical, des relations politiques, économiques et sociales de l’être humain, seule la révolution sociale peut accomplir ce que les réformistes ont toujours échoué à faire. Une révolution sociale n’est pas non plus en soi une garantie que le communisme anarchiste se réalisera. Une telle révolution peut très bien s’arrêter avant la réalisation de ses objectifs, elle peut-être comme un cours d’eau… être détournée de sa route. L’échec à comprendre le but de la révolution, ou un mouvement du travail élevé dans l’école autoritaire et persuadé de tout laisser entre les mains d’un leadership bureaucrate et corrompu, peut très déformer le caractère de la révolution pour en faire quelque chose de dangereux pour le futur progrès de l’humanité.

La révolution russe montre que malgré la lutte héroïque des masses, la révolution a échoué de remplir ses objectifs : la liberté et le bien-être de tous. Les syndicats de travailleurs russes sont devenus des pions entre les mains d’une dictature de parti (communiste). Les masses sont écrasées par le rouleau compresseur “communiste / marxiste”. La révolution a échoué parce que le mouvement des travailleurs n’était pas préparé. Il n’avait pas compris que la délégation de pouvoir entre les mains de l’état voulait simplement dire la mort de la révolution.

Il n’y a aucune trace de quelque grand changement que ce soit, d’une grande victoire du mouvement des travailleurs qui ait été gagnée par des moyens parlementaires. La journée de travail de huit heures, le droit de s’organiser, le droit à la libre parole, furent des triomphes de l’action directe.

L’histoire ancienne du mouvement ouvrier américain est bondé d’exemples de militantisme de l’action directe. Les luttes des Chevaliers du Travail, les luttes de l’internationale noire qui culmina avec la tragédie du Haymarket, les luttes des mineurs de la Fédération Occidentale, les luttes de l’I.W.W etc., sont principalement responsables des progrès que le mouvement à fait en Amérique. D’un autre côté, qu’est-ce qui a été fait par l’American Federation of Labor très réformiste ? La dégénération du mouvement du travail moderne n’est jamais si apparent que dans ce qu’il se passe sur le terrain des mines de charbon de l’Illinois. Les pontes de l’United Mine Workers of America ont rejoint les patrons et l’état pour écraser la révolte de la base militante. Quelle importante et réelle victoire a été remportée sans la pression économique directe de la classe ouvrière ? A cette question, l’histoire répond : Aucune !

A la lumière des luttes et des gains sociaux dûment arrachés par les travailleurs du monde entier, la position prise par les communistes anarchistes est fondée et donc absolument justifiée.

Le but de la classe travailleuse doit être la révolution sociale. Les travailleurs doivent être préparés à renverser le capitalisme par la révolution sociale ; doivent être préparés à mener la vie économique du pays lorsqu’il sera temps. Afin de pouvoir le faire,les travailleurs seront obligés de s’organiser en des mouvements de masse comme les syndicats de l’industrie des cartels, des coopératives agraires etc… La solidarité au sein de la classe travailleuse doit être atteinte par la fédérations de corps autonomes en lieu et place d’une centralisation pyramidale du haut vers le bas. Les tactiques doivent correspondre aux buts envisagés. Les masses doivent s’imprégner de l’esprit révolutionnaire, doivent utiliser ces armes que sont la grève générale, le sabotage, la résistance armée, l’expropriation etc… Le mouvement révolutionnaire du travail doit devenir l’avant-garde militante qui par son intelligence et ses actions montrera au reste des masses comment s’entraider, comment établir une nouvelle société. Cette avant-garde militante et active consiste en des organisations de masse des travailleurs et de paysans prenant la place d’un parti bureaucrate et par leurs actions rendant l’État obsolète dans la période transitoire.

La révolution connaîtra le succès dans la mesure où les travailleurs y sont préparés. Cela dépendra beaucoup de la façon dont les idées anarchistes ont été introduites et fait leur chemin dans le corps social. Une période de grande promotion et de lutte révolutionnaire est nécessaire afin d’influencer les masses. En dehors du mouvement du travail, le communisme anarchiste doit être propagé parmi la jeunesse intelligente au moyen de groupes d’étude, de centres de propagande (NdT : nous sommes en 1932, le mot “propagande” n’a pas la connotation péjorative qu’il a aujourd’hui. Le mot signifie simplement “promotion”. Le mot était couramment employé par les anarchistes) et par la dissémination de la littérature. Le domaine de l’éducation, le mouvement coopératif, les ligues anti-guerre, chaque organisation de masse, doivent être investis d’un caractère révolutionnaire. Les anarchistes doivent les transformer en organes du succès de la révolution sociale.

Nous sommes véritablement face à une période monumentale de l’histoire humaine. L’inévitable révolution sociale déterminera les chemins sur lesquels l’humanité évoluera pour longtemps. Tout dépend d’une conception correcte et adéquate de la nature de nos taches et la manière et l’esprit avec lesquels nous les approchons. “Le communisme anarchiste doit être le but de la révolution du vingtième siècle” a dit si justement Pierre Kropotkine.

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Lectures complémentaires :

Pierre Kropotkine 

Gustav Landauer

Errico Malatesta

Michel Bakounine

Pierre Joseph Proudhon

L’illusion démocratique

Rudolf Rocker

Sebastien Faure

Élisée Reclus :  Textes choisis  « Evolution et Revolution »  

Hommage à Pierre Clastres

“L’Etat, cet instrument de coercition aux mains de minorités privilégiées dans la société, dont la fonction est de mettre les larges masses sous le joug de l’exploitation économique et de la tutelle intellectuelle, est l’ennemi juré de tous les rapports directs des hommes entre eux ; il cherchera toujours à ce que ceux-ci ne s’établissent que par l’intermédiaire de ses médiateurs.
Aussi l’histoire de l’Etat est celle de la servitude de l’homme…”
~ Rudolph Rocker, 1919 ~

“A quoi sert l’État ?… C’est la protection de l’exploitation, de la spéculation, de la propriété privée, — produit de la spoliation. Le prolétaire, qui n’a que ses bras pour fortune, n’a rien à attendre de l’État ; il n’y trouvera qu’une organisation faite pour empêcher à tout prix son émancipation.
Tout pour le propriétaire fainéant, tout contre le prolétaire travailleur : l’instruction bourgeoise qui dès le bas âge corrompt l’enfant, en lui inculquant les préjugés anti-égalitaires ; l’Église qui trouble le cerveau de la femme ; la loi qui empêche l’échange des idées de solidarité et d’égalité ; l’argent, au besoin, pour corrompre celui qui se fait un apôtre de la solidarité des travailleurs ; la prison et la mitraille à discrétion pour fermer la bouche à ceux qui ne se laissent pas corrompre. Voilà l’État.”

~ Pierre Kropotkine, “Paroles d’un révolté”, 1885 ~

Le peuple consent parce qu’on le persuade de la nécessité de l’autorité ; on lui inculque l’idée que l’homme est mauvais, virulent et trop incompétent pour savoir ce qui est bon pour lui. C’est l’idée fondamentale de tout gouvernement et de toute oppression. Dieu et l’État n’existent et ne sont soutenus que par cette doctrine.”
“L’État n’a pas plus de réalité que n’en ont les dieux ou les diables. Ce ne sont que des reflets, des créations de l’esprit humain, car l’homme, l’individu est la seule réalité. L’État n’est que l’ombre de l’homme, l’ombre de son obscurantisme, de son ignorance et de sa peur.”
“Plus encore, l’esprit de l’homme, de l’individu, est le premier à se rebeller contre l’injustice et l’avilissement; le premier à concevoir l’idée de résistance aux conditions dans lesquelles il se débat. L’individu est le générateur de la pensée libératrice, de même que de l’acte libérateur. Et cela ne concerne pas seulement le combat politique, mais toute la gamme des efforts humains, en tout temps et sous tous les cieux.”
~ Emma Goldman ~

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Changement de paradigme politique : lâcher-prise des macrostructures, plaidoirie pour les structures minuscules d’une société des sociétés

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Excellente analyse ci-dessous, qui nous rapproche du concept abordé sur ce blog de la société des sociétés. Tout en revient à comprendre qu’il y a une alternative organique et naturelle à la destruction méthodique de la société humaine entreprise il y a quelques 5000 ans par la société se centralisant en états, puis en états-nations capitalistes, pourvu que nous comprenions les rouages et la nécessité de lâcher enfin prise d’avec les macrostructures mortifères pour embrasser les microstructures de la vie, tout simplement. Refusons l’artificiel fabriqué (état, marchandise, argent et salariat) et revenons au cycle de la vie pour enfin être qui nous sommes dans notre humanité organique collective réalisée.
Le texte ci-dessous, dans sa clairvoyance, nous ouvre une porte supplémentaire de perception authentique.
~ Résistance 71 ~

 

Structures minuscules

 

Yasnaya Elena Aguilar Gil

 

14 juin 2020

 

Source de l’article en français:

https://www.lavoiedujaguar.net/Structures-minuscules

 

Quel serait le niveau de mortalité du coronavirus dans un monde où il n’existerait pas de macrostructures comme le capitalisme ?

De paroles attribuées à Démocrite, le biologiste français Jacques Monod a tiré le titre principal de son extraordinaire livre Le Hasard et la Nécessité, essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne. La citation complète attribuée au philosophe du sourire est la suivante : « Tout ce qui existe est le fruit du hasard et de la nécessité. » Plutôt que de discuter la pertinence de cette citation dans la situation actuelle, j’aimerais revenir sur les passages les plus troublants du livre de Monod qui m’ont initiée à la passionnante question de savoir si les virus sont ou non des êtres vivants. On sait qu’il s’agit d’entités biologiques constituées de matériel génétique qui infectent des cellules où se reproduisent de multiples copies de ces entités. Les virus sont si petits que la plupart d’entre eux ne peuvent pas être observés par les microscopes optiques courants. Ce sont de minuscules structures qui transitent entre le monde de l’inerte et celui du vivant. Au cours de l’histoire de l’humanité, et même avant leur découverte, elles ont mis en crise et révélé le fonctionnement de macrostructures d’une autre nature. Le nouveau coronavirus qui a provoqué la pandémie du Covid-19 dans le monde montre la radiographie d’une gigantesque structure socio-économique comme le capitalisme, dans laquelle les segments opprimés de la population sont terriblement vulnérables aux ravages de cette maladie : les communautés ayant peu accès au système de santé, les personnes qui ne peuvent suivre les consignes de prévention en raison de leur situation économique ou les migrants aux frontières où la violation de leurs droits humains fondamentaux est courante. Par ailleurs, les rapports officiels indiquent qu’en plus des personnes âgées les personnes souffrant de diabète, d’hypertension ou d’obésité sont particulièrement vulnérables à cette nouvelle entité minuscule. Un pourcentage considérable des décès dus au Covid-19 au Mexique sont liés à ces maladies. En 2015, on estimait qu’environ 415 millions de personnes dans le monde souffraient de diabète, et sa croissance rapide le situe parmi les dix maladies qui ont causé le plus de décès au cours des dernières décennies, ce qui est en rapport direct avec la consommation de produits alimentaires industrialisés. Le capitalisme en tant que macrostructure a donc créé ses propres segments vulnérables à la microstructure du nouveau virus qui menace nos systèmes immunitaires affaiblis, préalablement minés par la consommation d’aliments industrialisés que la publicité vend comme désirables. Parallèlement, dans les grandes villes, la prétendue nourriture biologique devient un article de luxe auquel les personnes en situation de pauvreté ne peuvent accéder. Un tout petit virus se niche dans les structures déjà corrodées par les mégasystèmes sociaux qui ordonnent le monde ; dans de très nombreux cas, le virus se multiplie, infecte et détruit les corps qui ont été précédemment exposés, affaiblis et paupérisés par le macrosystème capitaliste.

Séduits par les macrostructures, nous avons cru aussi en l’impossibilité de leur disparition, nous les avons déclarées indispensables. Les récits sur l’histoire du monde, et en particulier celle des États nationaux, ont mis l’emphase sur les étapes qui expliquent la création des macrosystèmes sociaux : le passage des sociétés nomades aux sociétés agricoles est souvent expliqué comme une condition importante de l’existence de la stratification sociale qui se décantera plus tard en cités-États qui pourront alors donner naissance à des empires ou à des sociétés esclavagistes disposant de la main-d’œuvre nécessaire pour faire de grandes pyramides dont nous soyons fiers, de grandes civilisations qui érigent des constructions colossales très souvent décrites comme un antécédent historique des macrostructures socio-politiques actuelles par excellence : les États nationaux. L’empire mexica, ses gloires et ses monuments sont ainsi relatés comme s’ils faisaient partie de l’histoire du Mexique. Le développement d’une classe gouvernante est interprété comme un signe de développement dans cette évolution positiviste de l’histoire qu’on nous a appris à souhaiter ; la stratification sociale est présentée comme une condition nécessaire pour que, dans différentes parties du monde, les sociétés passent du simple village à la ville-État à l’aube de l’histoire. Nous célébrons le cheminement vers la construction des macrostructures sociales. Cependant, à côté des larges avenues où défilent les grands épisodes de l’histoire des sociétés mégastructurées, il a toujours existé des structures sociales minuscules : des communautés, des hameaux, des villages qui ont renoncé à la stratification sociale sur le chemin du développement linéaire des civilisations, des peuples nomades qui n’ont pas renoncé à l’être, des systèmes sociaux qui ont géré la vie en commun loin des grands centres de civilisation et dont l’existence n’a parfois même pas été enregistrée par l’histoire.

Cette passion pour le macro nous empêche d’entrevoir d’autres possibilités, cette passion pour le macro nous amène à penser qu’une mégastructure dotée d’un pouvoir central comme l’État mexicain ne peut cesser d’exister. Cette fascination pour le macro explique que, lorsque je parle des possibilités d’autogestion et de sociétés fondées sur le soutien mutuel et la réciprocité, je reçois souvent des réponses qui affirment que cela peut fonctionner dans de petits villages comme celui où je vis, dans de petites communautés indigènes ou des agglomérations rurales, mais que cela ne fonctionnerait jamais pour une grande ville comme Mexico. Alors, je réponds en invitant à faire un exercice d’imagination : pensons à la ville de Mexico comme un conglomérat de minuscules structures autorégulatrices fondées sur l’autogestion et la réciprocité qui établissent des alliances avec de multiples autres structures minuscules pour répondre, le cas échéant, à des besoins et à des problèmes concrets. Supposons, par exemple, que les assemblées de quartier qui régissent la vie commune des familles voisines collaborent, quand besoin est, avec d’autres quartiers autonomes. De ce point de vue, Mexico ne se présenterait pas comme une grande structure inévitable, mais comme un réseau de petites structures qui configurent leurs alliances selon leur nécessité (par exemple, pour produire ou échanger des fournitures médicales en pleine pandémie) mais qui gèrent aussi la vie en commun dans des unités quartiers, des unités banlieues et des unités autonomes. Nous pouvons aller plus loin et penser le monde non pas comme la somme d’États nationaux, mégastructures sociopolitiques qui ont morcelé le monde et établi des frontières et des pouvoirs centraux, mais comme un conglomérat changeant, collaborateur et adaptable de structures sociales minuscules, telles que ma communauté, où le fonctionnement de l’assemblée est constitué en une force qui agit contre la création d’une classe gouvernante et qui permet à un professionnel, un paysan, un enseignant d’école maternelle ou un menuisier de participer en tant que membre du gouvernement communal pendant une période déterminée, au terme de laquelle ils seront remplacés.

Face aux systèmes d’oppression, ce sont les petites structures qui ont le mieux résisté et rendu la vie possible. Avec la destruction des macrostructures des grandes seigneuries méso-américaines après l’établissement de l’ordre colonial espagnol, ceux qui ont survécu ont créé, dans de nombreuses régions de ce territoire, des microstructures relativement autonomes fondées sur le fonctionnement de l’entraide, de l’autogestion et de ce que l’anthropologue mixe Floriberto Díaz et l’anthropologue zapotèque Jaime Luna ont appelé la « communalité ». Loin des grands moments et monuments historiques de ces cinq cents ans, nos microstructures ont résisté à l’oppression des macrosystèmes comme le colonialisme ou la création de l’État mexicain, nos microstructures ont défendu le territoire et les biens communs, dans nos minuscules structures nous avons rendu possible la vie bien que les macrosystèmes, leurs pouvoirs centralisés et leurs classes dominantes nous aient apporté la mort et, dans un presque silence que l’histoire n’enregistre pas, nous avons reproduit nos cultures et nos peuples envers et contre tout. Je vois une relation entre ce processus et la phrase qui apparaît au post-scriptum du texte créé par Indigenous Action Media, Rethinking the Apocalypse : An Indigenous Anti-Futurist Manifesto : « Notre organisation était cellulaire, elle n’avait pas besoin de mouvements formels. » Désertons donc la formalité du macro et organisons le monde en structures cellulaires.

Malgré la fascination pour les macrostructures qui nous a été inoculée, il nous faut admettre que leur fonctionnement est peu compatible avec la construction de sociétés plus équitables fondées sur l’autogestion et le soutien mutuel. L’État-nation en tant que macrostructure entre en crise et a de la peine à réagir quand il s’agit de protéger notre vie au milieu d’une pandémie car il ne peut, par définition, personnaliser les soins. Je pense en revanche aux effets qu’une minuscule structure biologique telle que le nouveau coronavirus aurait dans un monde où les macrostructures comme le capitalisme et les États-nations n’auraient pas créé de segments vulnérables comme les migrants aux frontières meurtrières et les personnes qui ne peuvent pas suivre les recommandations en matière de santé vu leur extrême pauvreté, où le capitalisme n’aurait pas vendu aux gens des aliments industriels qui se sont transformés en diabète sucré. Je pense à un monde de minuscules structures solidaires où la nourriture et la qualité des aliments auraient été gérées de manière plus juste et plus organique, où les soins aux personnes âgées auraient été plus collectivisés, où le nationalisme qui réquisitionne les fournitures médicales nécessaires pour faire face à la pandémie et les refuse aux autres en raison de leur appartenance à un autre État-nation et qui ferme les frontières aux migrants n’existerait tout simplement pas. Quel serait le niveau de mortalité de la microstructure du virus dans un monde où n’existeraient pas de macrostructures comme le capitalisme ? Face à la pandémie, les soins et les problèmes auxquels nous sommes confrontés peuvent être gérés en commun dans de minuscules structures qui entretiennent des relations de solidarité et de coopération avec d’autres microstructures selon le mot d’ordre que j’ai entendu pour première fois dans la bouche de l’écoféministe indienne Vandana Shiva, mais qui lui est parvenue d’époques antérieures : pense globalement, agis localement. Et notre locus est le minuscule.

Dans le Livre de Daniel, le roi Nabuchodonosor, monarque d’un grand empire, raconte un rêve troublant : apparaît une grande statue faite de différents matériaux, la tête est en or, le torse est en argent, les hanches en bronze, les jambes sont en fer et les pieds en argile ; une pierre tombe et roule vers les pieds de la statue qui, étant faits d’un matériau faible, entraînent la chute de toute la statue bien que le reste soit fait de matériaux plus solides. Les États nationaux sont des idoles aux pieds d’argile qui vacillent lorsqu’ils entrent en collision avec une petite pierre, une petite structure qui habite entre le vivant et le mort. Une pierre qui s’amplifie en pandémie dans la chambre d’écho qu’est le capitalisme. La résistance sera minuscule. Certains regretteront peut-être la tête dorée de l’idole ou les grands bâtiments construits par le travail des esclaves, mais il nous restera la vie car, comme le dit un vers du poème d’Isabel Zapata Una ballena es un país : ce qui est minuscule résiste toujours.

Yásnaya Elena Aguilar Gil

Texte d’origine :

Estructuras minúsculas 

5 avril 2020.

Traduit de l’espagnol (Mexique)

pour les éditions Rue des Cascades

par Joani Hocquenghem

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Lectures complémentaires :

Manifeste pour la société des sociétés (Résistance 71)

Paulo Freire:
« La pédagogie des opprimés »
« L’éducation comme pratique de la liberté »
« Extension ou communication »

Pierre Clastres:
« Société contre l’État, échange, pouvoir et philosophie de la chefferie indienne »

James C. Scott:
« L’art de ne pas être gouverné »
« Contre le grain, une histoire profonde des premiers états »

Pierre Kropotkine:
« L’entraide, un facteur de l’évolution »

Gustav Landauer:
« Appel au socialisme » (Plaidoirie pour la société des sociétés)

 

 

L’histoire, l’anthropologie et les sciences sociales pour un changement radical de paradigme politique…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, canada USA états coloniaux, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 27 juillet 2017 by Résistance 71

Nous confirmons à notre plus modeste niveau ce qui est avancé ici: si l’histoire est importante pour comprendre aujourd’hui et potentiellement anticiper demain, elle ne suffit pas lorsque l’on cherche des solutions aux maux générés par le système politico-économique qui a été forcé sur les peuples du monde.
Lorsqu’on recherche des solutions véritables, c’est à dire résolument hors du système, une fois compris qu’il n’y a aucune solutions en son sein, alors nous devons agir recours à d’autres disciplines pour comprendre et analyser, puis synthétiser les données afin de pouvoir donner un visage à un changement de paradigme politique. Pour cela il est nécessaire de faire appel à la recherche et l’analyse en anthropologie, ethnologie, archéologie, sociologie, philosophie. C’est la démarche que nous avons adopté ici et qui nous a permis d’y voir bien plus clair et d’envisager un embryon de solution au marasme étatisé-capitaliste en cours qui nous amène, à dessein, droit dans le mur.
Nous sommes d’accord pour dire qu’une des meilleurs « synthèses » en application de terrain depuis plus de 20 ans est celle de l’expérience zapatiste du Chiapas au Mexique, que nous citons souvent dans ces colonnes. Les chemins menant à la société des sociétés convergent finalement…

~ Résistance 71 ~

 

Entretien avec Jérôme Baschet sur l’histoire, l’anthropologie, l’école et l’expérience de l’autonomie au Chiapas

 

La Voie du jaguar

 

24 juillet 2017

 

Source: http://www.lavoiedujaguar.net/Un-entretien-avec-Jerome-Baschet

 

Dans “Corps et âmes”, votre analyse historique débouche sur un élargissement anthropologique, où l’on quitte l’Occident pour le monde entier, et le Moyen Âge pour des temps qui sont à sa frontière (intérieure ?) et jusqu’à aujourd’hui. Pensez-vous en général que l’histoire doive s’élargir aux sciences sociales, afin d’y trouver une autre utilité sociale ? Dans la réflexion des chercheurs ? Dans l’enseignement ?

Il est clair, pour moi, que l’histoire fait partie du champ des sciences sociales et qu’elle doit se penser comme telle. Si elles ont des « terrains » différents, c’est-à-dire des modes de relation différents à leurs « sources », toutes les sciences sociales ont un même objectif essentiel : comprendre les logiques des structures sociales et leurs dynamiques de transformation, dans la diversité des expériences qui composent la géo-histoire de l’humanité et de ses multiples milieux. Au cours du XXe siècle, c’est la rencontre avec les autres sciences sociales qui a permis les plus féconds renouvellements de la discipline historique : la sociologie pour Marc Bloch et Lucien Febvre, la géographie notamment, pour Fernand Braudel, l’anthropologie pour Jacques Le Goff, qui en a tiré la proposition d’une « anthropologie historique ». Cela, pour ne mentionner que quelques exemples, parmi d’autres possibles.

Il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux les plus aigus de la discipline historique consiste à développer des formes de comparatisme à la fois ambitieuses et rigoureuses. Cela n’a rien d’aisé, mais c’est indispensable au moment où semble s’imposer une nouvelle histoire globale, volontiers pensée à l’échelle de la planète. Or, tous les mondes sociaux qui ont composé les mondes du passé ne peuvent être analysés seulement sous l’angle de leurs « connexions » : il faut aussi être capable d’en mesurer les écarts, pour pouvoir les situer à leur juste place, les uns par rapport aux autres, sans essentialiser les différences (par exemple entre Occident et Orient) mais sans non plus exclure, par principe, de véritables singularités (sinon, comment comprendre la domination que l’Europe a imposée à presque tous les autres peuples du monde ?). Pour cela, l’histoire a besoin du secours de l’anthropologie, dont l’expérience en matière de comparatisme est bien plus ancienne et profonde.

Toutes ces questions ne concernent pas seulement la recherche et pourraient utilement trouver place dans l’enseignement secondaire. À travers les classes d’histoire, c’est bien à la compréhension de la multiplicité des formes de l’expérience collective qu’il s’agit d’introduire. Cela passe par la réflexion sur notre propre histoire, mais aussi sur celle des autres grandes trajectoires civilisationnelles, comme c’est le cas dans les programmes actuels. Mais du point de vue de l’objectif même des sciences sociales, le privilège accordé aux « Grandes Civilisations » est tout à fait indu et l’omission des sociétés qu’on disait autrefois « primitives » ne se justifie nullement (en réalité, seul le fait de voir dans l’État la forme légitime de l’organisation politique, permettant d’échapper au chaos de la guerre de tous contre tous, conduit à cette situation). Si on pense au contraire que les sociétés qu’on ne dit plus « primitives » sont tout aussi indispensables que les « Grandes Civilisations » à notre compréhension de l’expérience humaine dans sa diversité, alors, un recours accru à l’anthropologie devrait s’imposer. Les Indiens guaranis, par leur philosophie politique, ou les Achuars, par leur rapport aux non-humains, ont tout autant à nous apprendre que la Chine impériale des Ming !

Dans Adieux au capitalisme, quand vous abordez, brièvement, le domaine de l’école, c’est pour envisager une déscolarisation au moins partielle, dans la foulée d’Ivan Illich. Par ailleurs, il est fait allusion aux écoles zapatistes et, dans Enfants de tous les temps…, le « modèle École » est envisagé de manière plus constructive (par Vaneigem notamment). Ne pourrait-on pas envisager de considérer que les classes ou les écoles populaires (car actuellement l’enseignement à la maison ou dans des écoles indépendantes est le fait de membres des classes aisées) où est pratiquée une autre pédagogie, par exemple inspirée de Freinet ou de Freire, appartiennent à ces « espaces libérés » dont vous prônez l’expansion ?

C’est vrai que, dans Adieux au capitalisme, j’insiste surtout sur la déscolarisation, dans une démarche fortement inspirée par Ivan Illich, dont la pensée est très présente au Mexique, et notamment à l’Université de la Terre, à San Cristóbal de Las Casas. Cela est lié aussi à la perspective générale d’une déspécialisation qui me semble devoir caractériser le mouvement vers un monde libéré des logiques capitalistes — lesquelles poussent la division du travail et les dynamiques d’hyper-spécialisation à un point jamais atteint auparavant, qui dessaisit chacun d’une multitude de capacités à faire et aboutit souvent à des situations absurdes (comme le fait d’acheter des salades prélavées sous plastique, parce que la presse temporelle généralisée est telle qu’on croit ne pas avoir deux minutes pour faire le geste simple de laver une salade — ce qui implique qu’il existe de lourdes infrastructures, coûteuses en matériaux et en énergie, pour industrialiser la production de quelque chose d’aussi élémentaire qu’une salade).

En fait, je parle d’une déscolarisation partielle (une part des apprentissages pouvant se dérouler dans les divers espaces du faire collectif, une autre dans des lieux spécifiques, auxquels pourraient participer des personnes dont le rôle serait en grande partie de coordonner les échanges avec les détenteurs de savoirs particuliers). Mais, surtout, il ne doit y avoir, en cette matière, nul dogmatisme. Du type École ou déscolarisation (complète). Les expériences ne peuvent être que multiples, et évolutives. Du reste, dans l’expérience de l’autonomie zapatiste, l’attachement à la forme-École reste très fort, même si ses modes d’organisation et l’esprit qui l’anime s’écartent nettement du modèle dominant.

Les expériences pédagogiques alternatives, menées au sein de la forme-École, peuvent-elles être qualifiées d’« espaces libérés » ? 

Oui, assurément. Il faut pour cela préciser que je ne parle pas d’espaces entièrement libérés, purs de toute ingérence des formes de domination constitutives de la société de la marchandise. Il suffit qu’ils soient en procès de libération, en lutte contre la reproduction de la tyrannie et de la destruction capitalistes. Tout ce que nous faisons pour desserrer l’emprise de ces logiques, pour nous déprendre d’automatismes que nous reproduisons souvent nous-mêmes, dans la perspective qu’il est possible de nous avancer vers la construction de mondes non capitalistes, tout cela nous aurions, en effet, intérêt à nous le représenter comme la création et la défense d’espaces libérés.

Dans vos différents ouvrages, vous juxtaposez des centres d’intérêt dont on voit à la fois la spécificité et le lien : description des formes variées de l’enfance et de la manière dont elle a été et est considérée (Enfants de tous les temps, de tous les mondes), réflexion sur ce que peut être l’anticapitalisme aujourd’hui (Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes), histoire médiévale permettant d’éclairer le contemporain (Corps et âmes pour le dernier). On est à mille lieux de l’homme de parti d’autrefois, pliant tout champ de réflexion à un unique lit de Procuste, mais on est également éloigné de la préciosité indifférente de nombre d’intellectuels du temps présent. N’y a-t-il pas là une figure nouvelle de l’engagement intellectuel ?

Pour moi, l’expérience concrète de la vie au Chiapas, au contact de la lutte d’hommes et de femmes, à la fois ordinaires et extraordinaires, qui construisent jour après jour un autre monde — le leur — en s’efforçant de repousser l’hétéronomie capitaliste, est ce qui a bouleversé ma vie et, accessoirement, mon travail comme historien. Cela m’a conduit à divers mélanges des genres qui, sans eux, n’auraient probablement pas eu lieu.

Par exemple, entre passé et présent. Il est clair que, du point de vue des luttes, du point de vue du désir de transformation sociale, l’histoire s’écrit au présent. Elle commence nécessairement par le présent. Marc Bloch avait déjà clairement souligné que le rapport entre présent et passé est constitutif du savoir historique. On le répète depuis, à sa suite. Mais, le plus souvent, sans en tirer toutes les conséquences. Or, si l’histoire pense le passé depuis le présent qui est le sien, penser ce présent devrait faire pleinement partie de sa tâche et être assumé comme tel (et pas seulement comme une réflexion menée à titre personnel).

Encore faut-il préciser que penser l’histoire depuis le présent n’oblige à nul enfermement dans ce présent. C’est là au contraire la principale maladie qui, aujourd’hui, affecte l’histoire, dans une époque où prévaut ce que François Hartog a appelé le présentisme. Oublieux de l’histoire et niant tout horizon alternatif, le présentisme nous voue à la fatalité de la réalité existante. C’est très exactement ce que proclamait François Furet, en même temps qu’il décrétait la « fin de la Révolution » : « Nous sommes condamnés à vivre dans le monde dans lequel nous vivons. » Les luttes réelles et les formes de rébellion et de résistance qui se manifestent un peu partout nous permettent de penser que cette sentence peut être démentie. Et l’histoire, jointe aux autres sciences sociales, en nous faisant voir, depuis le présent, d’autres mondes possibles, dans le passé et dans le futur, devrait alimenter la critique de ce présent et nourrir le désir d’échapper à la puissance de destruction, écologique et psychique, qui en émane, de façon sans cesse plus dévastatrice. Je ne sais pas si cela fait l’utilité sociale de l’histoire, mais c’est en tout cas ce qui nous la rend infiniment précieuse.

Cet entretien avec Jérôme Baschet

a été réalisé pour la revue de Questions de classe(s)