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Dialogue sur la nécessité de la révolution…

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Bernard Lazare (1896)

 

Le Bourgeois — Et vous croyez en la révolution ?

Moi — J’y crois, comme vous en fait.

Bourgeois —Moi ? Vous plaisantez ! Une révolution est-elle possible à notre époque ? Les forces armées, la sagesse des prolétaires, résolue à obtenir légalement une amélioration de leur condition… La volonté des républicains, qui ont déjà tant fait pour les travailleurs, marchent résolument sur le chemin des réformes sociales: toutes ces garanties ne vous sont-elles pas suffisantes ?

Moi —Pas plus pour moi que pour vous. Je connais votre raisonnement et je sais combien vous voudriez y croire. Vous êtes comme ces malades qui calculent leurs chances d’échapper à une maladie et calment leurs peurs en maintenant l’espoir. Vous pouvez faire ce que vous voulez, mais vous ne pourrez pas éviter une révolution.

Le Bourgeois — Mais pourquoi ?

Moi —Parce que c’est une issue fatale et parce que dans la société contemporaine, tout y mène, tout y conduit. Vous, un bourgeois, un actionnaire de grand magasin, de grande entreprise, vous en êtes un des acteurs, tout comme le travailleur syndiqué, tout comme le chômeur, dont les rangs augmentent alors que les rangs des propriétaires s’amenuisent. La situation est telle qu’à partir de maintenant, le capital, comme le travail, est un agent de la révolution.

Le Bourgeois —Ne pensez-vous pas que des réformes intelligentes pourraient stopper le mouvement ?

Moi —Qu’appelez-vous réformes ? Qu’appelez-vous des réformes intelligentes ? Ce sont des mots utilisés par les ministres dans les banquets. Pensez-vous sérieusement que de nouvelles lois fiscales, des impôts progressifs, de nouveaux moyens de taxer l’héritage, les lois de la retraite assurant au travailleur épuisé 100 Francs par an maximum lorsqu’il atteint 70 ans, pourront stopper notre marche ? Vous êtes tellement imprudents ! Vous admettez que rien n’est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Par cette admission, vous justifiez tout, parce que le monde entier n’est pas obligé d’accepter votre définition de ce qui est le mieux. Quelle force supplémentaire auriez-vous si vous affirmiez que les relations entre le capital et le travail sont justes et bonnes et qu’aucune autre ne puisse exister. Au contraire, vous reconnaissez que les autres relations peuvent être conçues entre ces deux pouvoirs et vous espérez vous sauver en maintenant la subordination du travail au capital. Vous me faites vraiment pitié.

Le Bourgeois — Nous ne sommes pas encore morts.

Moi —Non, mais vous êtes malades et ce qui rend votre cas bien pire est que vous êtes conscient de votre maladie. Chaque matin au lever, vous pouvez vous rendre compte des progrès de votre jaunisse et vous n’avez aucun pouvoir pour la soigner.

Le Bourgeois —Nous prenez-vous pour des gens incapables de nous défendre ?

Moi —Bien sûr que non. Vous avez déjà donné bien des exemples satisfaisants de votre férocité. C’est seulement que, et voyez dans quelle mesure ce que j’avance est vrai, le jour où vous vous défendrez, vous donnerez le signal de la révolution et si vous ne vous défendez pas, c’est la révolution qui viendra vous réveiller. Vous êtes coincés dans une effrayante impasse. Si vous cédez quelque chose aux pauvres, vous reconnaissez la légitimité de leurs demandes et vous les encouragez à pousser les choses à l’extrême. Si vous ne leur accordez rien, vous légitimez toutes les demandes et tous les évènements. Si vous limitez, vous vous trouverez confrontés à d’autres difficultés.

Le Bourgeois — Nous ne serons donc pas soutenus ?

Moi —Bien sûr ! Vous avez toujours de vieilles forteresses, l’armée, le judiciaire, l’administration, mais tout cela s’effondrera à un certain moment. Vous avez des machines qui semblent marcher et qui s’arrêteront d’elles-mêmes. Le jour où le travailleur arrêtera de se battre avec des boules de papier, le jour où il arrêtera d’envoyer à l’assemblée des clowns et des hésitants, le jour où il dira à ceux qui clâment le représenter: Tout ou rien… Ce jour là vous serez en danger.

Le Bourgeois — Nous émigrerons.

Moi —Non, parce que la révolution sera aussi à Coblence. C’est ce qui est sérieux: la révolution sociale sera européenne. Une révolution politique est localisée, une révolution économique devient générale.

Le Bourgeois — Vous êtes pessimiste.

Moi —Pessimiste pour vous c’est sûr, mais optimiste pour les autres.

Le Bourgeois — Même si cela était, nous aurons toujours notre bonne vieille armée.

Moi — Vous ne l’aurez pas toujours.

Le Bourgeois — Pourquoi ?

Moi — Parce que ce que vous appelez l’état de paix armée ne peut pas durer indéfiniment et indépendememnt de toute solution trouvée à ce problème, la révolution est inévitable. Si vous persistez à préserver des armées permanentes, ce sera soit la banqueroute, soit la révolution. Si vous faites la guerre, ce sera la révolution dans le pays vaincu et elle s’étendra pour toucher les nations victorieuses. A moins bien sûr qu’au moment de la déclaration de guerre, les prolétaires des deux pays y répondent en décrétant une grève générale ou détruisent des deux côtês les voies de chemin de fer et ce sera alors toujours une révolution. Si vous licenciez les armées permanentes vous libérerez immédiatement quelques centaines de milliers de travailleurs. Vous gonflerez fatalement la masse toujours croissante des chômeurs, mais vous l’augmenterez de manière si soudaine, vous empirerez tant le niveau de misère, vous amènerez une telle baisse brutale des salaires, car vous voudrez toujours profiter plus de l’excès de bras au travail, ce sera toujours une révolution.

Le Bourgeois —Vous me faites perdre espoir ! Dites-moi ce qui devrait être fait ?

Moi — Faites la révolution avec nous !