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« Fragment sur la vie et l’esprit » texte inédit de Bakounine (1837)

Posted in actualité, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique with tags , , , on 27 avril 2021 by Résistance 71

Bakounine écrit ce texte ci-dessous, que nous pensons être inédit en français aussi loin que nous sachions, à l’âge de 23 ans alors qu’il est un “jeune hégélien”. Il est encore en Russie et va quitter son pays après avoir abandonné l’armée à la sortie de l’école d’officiers, pour aller terminer ses études de philosophie à Berlin.
Ce texte d’un jeune Bakounine contraste avec ses écrits anarchistes futurs et c’est un Bakounine spirituel idéaliste, un brin “taoïste” même, que l’on découvre alors qu’il était plongé dans la lecture et l’analyse de “La phénoménologie de l’esprit” de G.W.Friedrich Hegel. Texte très intéressant sur l’individu, l’esprit et la vie, qui n’est pas sans rappeler parfois, certains textes orientaux.
Par contraste, en 1882, six ans après la mort de Bakounine, ses amis Cafiero et Reclus publient son manuscrit “Dieu et l’État”. La conclusion en est cinglante, même Hegel y est égratigné, jugez-en plutôt :

“[…] il restait bien alors un moyen : celui de retourner à la religion humanitaire et révolutionnaire du XVIIIème siècle. Mais cette religion mène trop loin. Force fut donc à la bourgeoisie de créer, pour sanctionner le nouvel État, l’État bourgeois qu’elle venait de créer, une religion nouvelle, qui pût-être, sans trop de ridicule et de scandale, la religion professée hautement par toute la classe bourgeoise. C’est ainsi que naissait le déisme de l’école doctrinaire. […] son but avoué : la réconciliation de la Révolution avec la Réaction, ou, pour parler le langage de l’École, du principe de la liberté avec celui de l’autorité, naturellement au profit de ce dernier. Cette réconciliation signifiait en politique, l’escamotage de la liberté populaire au profit de la domination bourgeoise, représentée par l’état monarchique constitutionnel ; en philosophie, la soumission réfléchie de la libre raison aux principes éternels de la foi.
On sait que cette philosophie fut principalement élaborée par Mr Cousin, le père de l’éclectisme français. Parleur superficiel et pédant, innocent de toute conception originale, de toute pensée qui lui fut propre, mais très fort dans le lieu commun, qu’il a le tort de confondre avec le bon sens, ce philosophe illustre a préparé savamment à l’usage de la jeunesse étudiante de France, un plat métaphysique à sa façon et dont la consommation rendue obligatoire dans toutes les écoles de l’État, soumises à l’université, a condamné plusieurs générations de suite à une indigestion de cerveau. Qu’on s’imagine une vinaigrette philosophique composée des systèmes les plus opposés, un mélange des pères de l’église, de scolastiques, de Descartes et de Pascal, de Kant et de psychologues écossais, le tout superposé sur les idées divines et innées de Platon et recouvert d’une couche d’immanence hégélienne, accompagné nécessairement d’une ignorance aussi dédaigneuse que complète des sciences naturelles et prouvant que deux fois deux font cinq.”

~ Résistance 71 ~

Fragment sur la vie et l’esprit

Michel Bakounine

Septembre 1837

Texte inédit en français

Traduction Résistance 71

Avril 2021

Oui, la vie est bonheur suprême ; vivre veut dire comprendre, comprendre la vie ; le mal n’existe pas, tout est bon ; seule la limitation est mauvaise, la limitation de la vision spirituelle.

Tout ce qui existe est la vie de l’esprit, tout est pénétré par l’esprit, rien n’existe à part l’esprit. L’esprit est la connaissance absolue, la liberté absolue, l’amour absolu, et spécifiquement la félicité absolue. L’homme naturel, comme toute chose naturelle, est le moment fini et limité de cette vie absolue. Il n’est toujours pas libre, mais il contient tout le potentiel pour une liberté sans limite, pour une félicité, un bonheur sans limite. Ce potentiel réside dans la conscience. L’Homme est la créature consciente. La conscience est l’émancipation, le retour de l’esprit de l’infini et de la définition limitée dans son essence infinie. Le degré de conscience de l’Homme est le degré de sa liberté, son degré d’humanité, d’amour et par conséquent, son degré de bonheur. Le côté de sa liberté, de sa conscience est bon, heureux. Son côté limité, inconscient est mauvais, mauvaise fortune. Le mal, le mauvais et la mauvaise fortune, la malchance n’existent que pour la conscience limitée, finie et pourtant cette conscience contient toujours le potentiel et la nécessité de l’émancipation. Ainsi le mal n’existe pas dans l a nature et tout est bon ; la vie est le bonheur suprême.

Hegel a dit que seule la pensée distingue l’humain de l’animal. cette différence est infinie et rend l’humain créature indépendante, éternelle. L’individu naturel est sujet à la même implacable nécessité, au même esclavage de tout ce qui est naturel. Il est une créature mortelle ; il est un esclave ; il n’est rien même en tant qu’individu. Il n’a de réalité que dans l’espèce et est sujet à la nécessité des lois de cette espèce. Mais la conscience le libère de cette nécessité, le rend indépendant, libre et éternel. L’Homme en lui-même est toujours libre et éternel, en tant que conscience, que concept de cet esprit qui va se développer dans sa vie. Mais par lui-même, il peut être en partie esclave ; il peut être fini. L’homme fini est celui qui n’est pas encore totalement influencé par l’esprit d’indépendance, celui dans lequel persiste encore quelques aspects spontanés non encore éclairés par l’esprit. Ce sont ces aspects qui le rendent fini, la marque de sa finitude, en limitant l’horizon de son œil spirituel ; maintenant toute limite est mauvaise, séparation de dieu. Les côté obscurs de l’Homme le limitent, l’empêchent de merger avec dieu, le rendant esclave de la contingence.

La chance est le mensonge, l’ombre ; la chance n’existe pas dans une vie qui est réelle et véritable ; tout dans cette vie est une nécessité sacrée, une grâce divine. La chance n’a aucun pouvoir face à la réalité des choses ; seules les ombres, les intérêts et les désirs fantômes de l’Homme sont sujets à la chance. La chance entrave la liberté de l’Homme fini ; la chance est le sombre côté de sa vie. La conscience est émancipation de la spontanéíté naturelle, l’illumination par l’esprit de la nature humaine. Moins l’Homme est conscient, plus il est sujet à la chance, au hasard ; plus il est conscient, au plus indépendant il en est. Seul le fantomatique est tué par chance et le fantomatique doit mourir. L’ombre détruit l’ombre, c’est en cela que réside la libération de l’humain.

Tout vit, tout est animé par l’esprit. La réalité n’est morte que pour l’œil mort. La réalité est la vie éternelle de dieu. L’homme insensé vit aussi dans cette réalité, mais il n’est pas conscient, pour lui tout est mort, il voit la mort partout parce que sa conscience n’a pas encore gagné la vie, ne s’est pas encore manifestée. Plus l’Homme vit et plus il est habité de l’esprit d’indépendance et plus la réalité est vivante pour lui, au plus proche de lui se trouve t’elle. Ce qui est réel est rationnel. L’esprit est le pouvoir absolu, la source de tout pouvoir. La réalité est sa vie, et partout la réalité est toute puissante en tant que volonté et chose de l’esprit. L’Homme dans sa finitude est coupé de dieu ; il est coupé de la réalité par l’ombre, par son défaut d’immédiateté ; pour lui la réalité et le bien ne sont pas identiques, pour lui le bien et le mal sont séparés. Il peut bien être moral, il n’est pas religieux et parce qu’il est un esclave de la réalité, il la craint, il la déteste.

Quiconque déteste la réalité et ne sait pas qu’il hait ne connaît pas dieu. La réalité est la volonté divine. En poésie, en religion et finalement en philosophie, est accompli le grand acte de la réconciliation de l’Homme avec Dieu. L’homme religieux sent, croit que la volonté divine est absolue, unique bonté et il dit : “Que sa volonté soit faite”, il dit cela bien qu’il ne sache pas la raison du pourquoi la volonté divine est en réalité le véritable bonheur et pourquoi c’est uniquement en elle que la satisfaction finie existe. Le point de vue moral est la division du bien et du mal, la séparation de l’humain de dieu. Il a peur du mal, il est troublé, dérangé et une lutte sans fin entre le bien et le mal, entre le bonheur et la mauvaise fortune, le malheur, prend place en lui.

Le mal n’existe pas pour l’homme religieux, pour lui c’est l’ombre, la mort, la limite vaincues par la révélation du Christ. L’homme religieux ressent son impuissance individuelle, parce qu’il sait que le pouvoir vient de dieu et il attend l’illumination, la grâce venant de Lui. La grâce purifie l’Homme de l’influence de l’ombre, elle disperse le brouillard qui le sépare du soleil.

La philosophie, en tant que développement indépendant et purification de la pensée, est une science humaine, car elle provient directement de l’Homme et elle est une science divine parce qu’elle contient le pouvoir de la grâce : la purification de l’Homme des fantômes et son union avec dieu. L’homme qui a traversé ces trois sphères du développement et de l’éducation est un homme parfait et tout-puissant ; pour lui, la réalité est le bien absolu, la volonté divine est sa volonté de conscience.

Le génie est la conscience vivante de la réalité contemporaine.

Un laps de temps s’est écoulé depuis que cette idée m’est venue d’enregistrer ici les faits de ma vie intérieure. Mon âme a subi bien des élévations et je suis presque de nouveau retombé. Non, je ne suis toujours pas assez illuminé par la vérité ; je ne possède toujours pas assez d’amour pour m’empêcher de m’observer, pour abandonner toutes impressions de manière indiscriminée. Il y a toujours bien des côtés obscurs en moi et ces aspects rendent toujours impossible pour moi d’obtenir une harmonie ininterrompue. Je connais tours des moments de sécheresse, de froideur et dans ces moments je dois être ferme ; je dois les considérer comme des instants malades de passage et je dois étudier les moyens de les éliminer. L’an prochain, au printemps, je partirai à l’étranger. C’est essentiel. Il est grand temps de laisser l’indéterminabilité derrière mi et de prendre une décision. Ainsi, je dois me préparer 1) moralement 2) matériellement. En ce moment, je suis en train de lire la phénoménologie [de l’esprit] NdR71: de Hegel…

La nature ne passe pas, elle contient la totalité de la négation, le temps est en son sein et non pas en dehors, il n’a donc pas de pouvoir sur elle, il agit comme un pouvoir sur les réalisations et les réalités de la nature, isolées et subjectives, qui sont à sens unique et ne contiennent pas la notion de totalité de la négation ; c’est pourquoi le temps a beaucoup de pouvoir sur elles, elles sont nées du temps et se déroulent dans le temps. La personnalité humaine, le sujet humain, en tant que réalisation isolée de la nature, est sujet à la même loi temporelle, ils passent de la même manière. Mais ils contiennent la totalité de la négation, en tant qu’une abstraction entièrement équivalente Moi = Moi, dans cette égalité ils sont en dehors du temps et le temps est en eux, cela manifeste son pouvoir sur le contingent et sur les définitions non correspondantes de cette pure égalité et à cet égard, le temps est la base abstraite de la vie externe de la nature aussi bien que la vie interne de l’esprit et il me semble que les réalisations isolées de la nature concernent la totalité de la nature de la même manière que le contingent, qualités unilatérales ou définitions du sujet concernent le sujet pur.

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Bakounine sur Résistance 71 en PDF :

La commune de Paris et la notion d’État

La théorie identique de l’église et de l’état

Exemple de charte confédérale

Dieu et l’État

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

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Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie