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1936-2016… La révolution sociale espagnole a 80 ans et ne demande qu’à revivre… partout…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 mars 2016 by Résistance 71

Nous reprenons ici un excellent article de synthèse historique sur la révolution sociale espagnole de 1936-39 appelée dans les livres d’histoire “la guerre civile espagnole” ou la “guerre d’Espagne”.

Nous tenons à préciser ici que “Le Monde Libertaire” a fait peau neuve en ligne et que la nouvelle mouture représente un progrès notoire par rapport à l’ancienne version grâce à une interface de qualité et très facile à naviguer. Excellente information et de bonnes archives.

Félicitations donc pour ce nouvel effort de diffusion anarchiste et longue vie au nouveau “Monde Libertaire” électronique !

~ Résistance 71 ~

 

1936 2016

IL Y A QUATRE-VINGTS ANS, LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE

 

R.B

 

2 mars 2016

 

url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/?article=1936-2016

 

Le 19 juillet 1936 eut lieu en Espagne un soulèvement populaire qui mit un coup d’arrêt à un coup d’État fasciste dirigé par le général Franco. La confédération nationale du travail (CNT), d’orientation anarcho-syndicaliste, et l’Union générale du travail, d’orientation socialiste, chacune forte respectivement de 1,5 million et de 1,4 million de membres, appellent à la grève générale du 19 au 23 juillet dans toute l’Espagne, en réponse à la fois au soulèvement militaire et à l’inaction de l’État républicain lui-même.

Les syndicats vont s’organiser se procurer des armes après avoir pris d’assaut les casernes, les dépôts d’armes des forces de l’ordre, qu’elles soient restées fidèles au gouvernement républicain ou non. En Catalogne comme dans d’autres régions espagnoles le prolétariat prend les armes, attaque les casernes où se sont réfugiés les partisans du soulèvement militaire, élève des barricades dans les rues et procède à l’arrestation des insurgés et de suspects.

L’année 2016 marquera donc le quatre-vingtième anniversaire de cet événement, sur lequel le monde libertaire aura l’occasion de revenir.

L’héritage espagnol

Le mouvement ouvrier espagnol commença à s’organiser sous l’impulsion des militants bakouniniens de la Première internationale vers 1866. La tendance révolutionnaire de l’AIT s’y développa à tel point que la fédération régionale ibérique devint, en affiliés, la force prépondérante de l’organisation internationale.

Lorsque survint le coup d’État fasciste en juillet 1936, le mouvement ouvrier révolutionnaire avait donc 70 ans d’expérience au sein du peuple espagnol. Une révolution ouvrière et paysanne répondit au coup d’État de Franco en prenant en main l’ensemble de l’économie, agriculture comprise, dans les zones qui n’étaient pas occupées par les fascistes, c’est-à-dire la moitié du pays.

Au lendemain du coup d’État, des centaines de milliers de travailleurs sont descendus dans la rue, ont pris d’assaut les casernes, distribué les armes, déjouant ainsi les plans des militaires fascistes et limitant leur déferlement sur l’Espagne. Après trois ans d’une guerre acharnée, ces militaires ne purent vaincre qu’avec l’appui militaire direct de l’Allemagne de Hitler, de l’Italie de Mussolini, le sabotage de Staline et des communistes espagnols et la non-ingérence des démocraties occidentales.

Malgré cela, l’anarcho-syndicalisme espagnol parvint à organiser presque instantanément la production industrielle et agricole socialisée dans les régions où il était implanté et qui ne tombèrent pas aux mains des franquistes, essentiellement : le Levant, la Catalogne (un des principaux centres industriels avec le Nord-Ouest) et l’Aragon où, sur une population de 433 000 habitants, dans la zone républicaine, il y eut 200 000 paysans regroupés dans des collectivités agricoles.

L’Espagne de 1936 est le seul exemple historique du prolétariat réussissant à s’opposer les armes à la main au fascisme et parvenant à organiser la production économique sur des bases libertaires. C’est par des années d’expérience de la lutte au sein de la CNT que le prolétariat a pu être matériellement et idéologiquement prêt à faire face à cette situation. Les militants anarcho-syndicalistes espagnols n’avaient cessé de rappeler aux travailleurs et aux paysans qu’ils devaient un jour se battre pour défendre leurs intérêts et la cause du socialisme, et qu’ils devaient pour cela s’organiser dans leurs syndicats. La doctrine de l’anarcho-syndicalisme espagnol ne se limitait pas à promouvoir l’idée de grève générale : pendant des décennies le mouvement a expliqué qu’il faudrait prendre en mains, immédiatement, l’ensemble de la production ; qu’il fallait se préparer à cette éventualité et que l’organisation la mieux adaptée à cette tâche était l’organisation syndicale, puisque sa structure même épousait la structure de l’économie. Ce programme était en parfaite cohérence avec les positions développées par les libertaires dans l’Association internationale des travailleurs.

Par comparaison, le parti bolchevik en Russie a mis des années pour réorganiser la production [note] , tandis qu’en Espagne cette réorganisation s’est faite en très peu de temps. On évoquera avec raison la différence de contexte, mais cette différence consiste essentiellement en un constat : en Espagne une approche pragmatique, 70 ans de préparation à la reprise en main de la production ; en Russie une approche idéologique, une conception exclusivement centralisée de l’action.

En Espagne, ce n’est que parce que les militants de la CNT ont réussi à organiser rapidement la production sur des bases collectivistes et libertaires que l’effort de guerre a pu être soutenu pendant près de trois années – quels que soient par ailleurs les avatars militaires de cette guerre. Sans l’organisation de masse d’un million et demi d’adhérents que constituait la CNT, le fascisme se serait installé dans toute l’Espagne en juillet 1936.

Aucune des forces politiques démocratiques ou de la gauche espagnole n’aurait été en mesure de s’opposer à Franco. Une victoire immédiate du fascisme en Espagne, en l’absence du mouvement anarcho-syndicaliste, aurait sans doute lourdement pesé sur l’issue de la guerre mondiale qui a suivi. Franco aurait peut-être rejoint l’Axe, ce qui aurait complètement modifié le rapport des forces en Europe. Or, si en 1939 le mouvement ouvrier espagnol est battu, il reste encore à l’intérieur du pays des forces clandestines organisées.

Défaite militaire et répression

La défaite militaire de la révolution espagnole s’explique par la convergence de plusieurs facteurs :

  • L’intervention militaire directe et immédiate des Allemands et des Italiens ;
  • L’aide conditionnelle de l’URSS : payer rubis sur l’ongle le peu de matériel militaire livré, qui ne devait être utilisé que par les forces sous contrôle communiste. Le Parti communiste espagnol était extrêmement minoritaire et peu implanté dans la classe ouvrière ; il fallait donc payer une seconde fois, politiquement, en parachutant à des postes clés les hommes du parti. En conséquence, le PCE devint une force politique gonflée artificiellement, monopolisant et utilisant souvent d’une manière désastreuse un matériel de guerre – pas toujours en état de marche – payé par le peuple espagnol.
  • La non-intervention des démocraties occidentales, dont le symbole est resté Léon Blum, qui sacrifiaient le peuple espagnol pour éviter une guerre mondiale, qui eut lieu quand même, et surtout pour éviter la victoire d’une révolution.
  • À ces trois points on peut en ajouter un quatrième, les tentatives permanentes de sabotage de la révolution par les démocrates espagnols eux-mêmes.

Comme on peut le deviner, de nombreux débats eurent lieu sur les causes de la défaite du mouvement ouvrier espagnol et la victoire du franquisme.

  1. Les démocrates affirment que si le mouvement ouvrier ne s’était pas soulevé, le front populaire aurait obtenu l’appui des démocraties occidentales. En réalité, l’expérience de Munich montre que si le mouvement ouvrier ne s’était pas soulevé, Franco aurait occupé instantanément toute l’Espagne et il est douteux que dans le contexte de l’époque quiconque serait intervenu pour le déloger.
  1. Les socialistes et les communistes de tous les pays affirment que la défaite militaire était imputable à l’incapacité organisatrice, à l’indiscipline congénitale des anarcho-syndicalistes. La réalité est tout autre. Les anarcho-syndicalistes se montrèrent au contraire de remarquables organisateurs. Ils mirent en application un principe simple, c’est qu’une révolution prolétarienne doit améliorer immédiatement les conditions de vie de la population. Cela se passa aussi bien dans l’agriculture, où même les petits propriétaires adhérèrent aux collectivités agricoles parce que l’entraide leur facilitait le travail, que dans l’industrie : après la victoire fasciste, Franco fit détruire des usines parce que les améliorations qui y avaient été apportées étaient la démonstration de l’esprit inventif des travailleurs et de leurs organisations.
  1. La direction de la CNT, qui était passée à deux millions d’adhérents au cours de la guerre, estimait qu’une victoire armée sur les fascistes était la seule condition permettant de consolider les premiers acquis révolutionnaires et de les étendre par la suite. Elle participa donc à la création de divisions militarisées pour faire face aux exigences de la situation et fournissait en tant qu’organisation de masse de la classe ouvrière et paysanne le plus fort contingent en hommes, avec l’Union générale des travailleurs, l’organisation syndicale de tendance socialiste. Ce choix fit l’objet de nombreuses critiques au sein même du mouvement libertaire.

La CNT maintint cette ligne malgré les provocations et les trahisons des communistes et de certains secteurs républicains et socialistes coalisés pour détruire les réalisations autogestionnaires. Ainsi, une brigade communiste, dirigée par Lister, dit « le boucher d’Albacete », parcourut-elle l’Aragon pour détruire les collectivités agraires avant d’être finalement battue par les anarchistes. Des militants du parti communiste catalan, le PSUC, déclarèrent à Ilya Ehrenburg en 1936 : « Plutôt les fascistes que les anarchistes » [note] .

  1. Un autre type de critique vient de l’extrême gauche, trotskiste en particulier : les libertaires espagnols auraient dû prendre le pouvoir, mener une guerre révolutionnaire et soulever la classe ouvrière résidant dans la zone tenue par les franquistes. Ils déclarent également qu’il fallait, pendant la Seconde guerre mondiale, appeler les prolétaires allemands à se soulever contre Hitler. Concernant l’Allemagne, nous serions tenté de dire qu’à partir du moment où on en arrive à appeler le prolétariat à se soulever contre un dictateur, c’est qu’il a déjà pris le pouvoir et qu’il est donc trop tard ; c’est avant, que le prolétariat aurait dû se soulever. Cela pose évidemment la question de la responsabilité du mouvement socialiste allemand. L’argument vaut également pour l’Italie mussolinienne.

Les libertaires espagnols se sont posé le problème du soulèvement en zone franquiste. Il y eut même des tentatives de guérilla, mais dans l’ensemble cela se limita à des actions de renseignement et de sabotage. Les franquistes avaient eux aussi anticipé cette éventualité : ils mirent en place une solution nette, brutale, une « solution finale » consistant à éliminer massivement et systématiquement tous les militants et les sympathisants, instaurant sur le reste de la classe ouvrière une terreur policière totale. Tous les hommes et les femmes susceptibles de soutenir une guérilla en zone franquiste ont disparu dans les toutes premières semaines… et avec eux toute tentative de soulèvement dans ces zones.

En avril 1939, à la fin de la guerre civile espagnole, les vaincus furent essentiellement les travailleurs, les militants des organisations ouvrières de la CNT et de l’UGT qui avaient empêché par les armes le triomphe immédiat du fascisme, qui formèrent leurs milices et leurs colonnes pour tenir les fronts militaires face à l’armée franquiste et qui réalisèrent dans le domaine socio-économique des expériences les plus riches qu’il soit pour l’avenir d’une société émancipée.

Pourtant, pour la classe ouvrière espagnole, la guerre ne se termina pas le 1er avril 1939. Elle se poursuivit par l’emprisonnement de milliers de femmes et d’hommes dans des camps de concentration où s’entassaient jusqu’à 2 millions de personnes. Parmi les plus connus de ces camps : Albatera, Los Almendros, Santa Eulalia del Campo, San Marcos de Leon. Après le démantèlement progressif des camps de concentration, 300 000 Espagnols sont détenus dans les prisons ; 300 000 autres sont en liberté surveillée. Un demi-million d’Espagnols prirent le chemin de l’exil, les uns pour l’Afrique du Nord, d’autres pour l’Amérique et la plus grande partie pour la France, où ils furent parqués de nouveau, par les autorités françaises, dans des camps de concentration : certains furent transférés dans les camps d’extermination nazis : 8 000 moururent à Mauthausen, 40 000 furent retournés à Franco par Vichy. Le journaliste anglais A.V. Philips estime que de mars 1939 à mars 1940 environ 100 000 personnes furent exécutées. Un historien américain, Charles Folft, écrit qu’entre 1939 et 1944 furent fusillées 190 684 personnes, chiffre obtenu par un correspondant de l’Associated Press auprès d’un fonctionnaire du ministère de la justice franquiste. L’exécution de 430 professeurs d’université et de 6 000 instituteurs correspond à la liquidation physique de 50 % du corps enseignant. A ces chiffres, il faut ajouter la répression exercée par Franco entre 1936 et 1939 dans la partie de l’Espagne occupée par les fascistes. Lorsque, en 1944, Russes et Américains décidèrent le statu quo pour l’Espagne en récompense de sa neutralité pendant la guerre, une nouvelle vague de répression s’abattit.

Réorganisation

Le choix de la neutralité fait par Franco se révèle – de son point de vue, naturellement – judicieux a posteriori lorsqu’on examine le travail de réorganisation fait par la CNT et, dans une moindre mesure, par l’UGT, de 1939 à 1950. Les militants qui sont restés en Espagne entreprennent de reconstruire leur organisation dans la clandestinité. Juste avant la fin de la guerre, après la campagne de Catalogne, dans Barcelone occupée, restent des militants de la CNT qui, dans la clandestinité, conservent une continuité organique à divers syndicats : transport, bâtiment, métallurgie, arts graphiques, spectacle. De façon plus précaire, la continuité organique se maintient également dans la région Nord, en Aragon, dans les Asturies.

Dans la zone Centre-Sud, qui tombe la dernière, la réorganisation de la CNT se fait dans les camps de concentration eux-mêmes. Le rapide enfoncement de ce front et son caractère central, géographiquement, ne permet pas un exode massif comme en Catalogne. Les camps sont remplis de travailleurs et de militants ouvriers. A Albatera (Alicante) sont détenus 17 000 hommes provenant presque tous de la 25e et de la 28e division républicaine, c’est-à-dire deux colonnes formées de travailleurs anarcho-syndicalistes appartenant à la CNT. Parmi eux se trouvent plusieurs comités régionaux de la CNT.

C’est dans un climat d’exécutions quotidiennes et des plus sauvages vengeances que les travailleurs comprennent qu’ils doivent maintenir leur organisation. Ainsi fut nommé dans ce camp le premier Comité national de la CNT d’après-guerre et dont la première mission fut de sauver les compagnons les plus menacés. Dès cette époque sont constitués et agissent en Catalogne 14 syndicats clandestins de la CNT. Barcelone compte 30 000 adhérents.

En 1940 tombe à Valence le premier Comité national de la CNT dans le camp d’Albatera. Tous les membres du comité national sont fusillés. En huit ans, plus de dix comités nationaux se succèdent. Détruits l’un après l’autre, reconstruits l’un après l’autre.

Plusieurs journaux clandestins de la CNT sont publiés. À Barcelone il y a le traditionnel Solidaridad obrera (Solidarité ouvrière) en tant qu’organe du Comité régional, ainsi que des organes par industrie tels que El Martillo de la fédération de la métallurgie. En Aragon, Cultura y Accion tire jusqu’à 10 000 exemplaires. À Valence il y a Fragua social. Les Asturies, le Pays Basque et Madrid éditent leur CNT Regional. À Madrid également s’édite Fraternidad en alliance avec l’UGT et Castilla libre.

Pendant que le gouvernement franquiste recrute pour la Division Azul en 1941, à la Maestranza de Ingenieros de Cadix les travailleurs militarisés font une grève revendicative – la première après la défaite – animée et soutenue par des militants de la CNT.

Avec le retour des militants à partir de 1944, le plus haut niveau d’organisation clandestine sera atteint au cours des années 1944 à 1948. En 1947, la CNT a 60 000 cotisants à Barcelone – une seule localité en compte 6 000. Solidaridad obrera, édité en petit format, est tiré à 50 000 exemplaires distribués dans toute l’Espagne par l’intermédiaire des travailleurs affilés au syndicat ferroviaire clandestin. Les réseaux de la CNT s’étendent jusqu’aux prisons où on réussit à tenir des réunions et des assemblées.

Les premières grandes grèves de l’après-guerre ont lieu dans le textile à Barcelone (1945-1946). En Biscaye une grève générale éclate le 1er mai 1947. On assiste à une grande diffusion de propagande à Barcelone. La situation finit par inquiéter la bourgeoisie. Après 1946, une fois passée la crainte pour les franquistes d’être entraînés dans la chute du nazisme et du fascisme mussolinien, le régime se sent assez fort pour lancer une deuxième vague de répression. La police et les phalangistes s’attaquent aux syndicats clandestins. Vingt comités nationaux de la CNT vont tomber. Sept comités nationaux se retrouveront simultanément à la prison d’Ocana. Les organisations de coordination nationale sont démantelées, les militants arrêtés. L’organisation confédérale, qui eut toujours une vocation de syndicat de masse, doit resserrer les rangs, se structurer au niveau de groupes plus restreints.

Les historiens, libéraux comme marxistes, situent la renaissance des luttes ouvrières en Espagne vers 1962, lorsque réapparaît une présence communiste. Faut-il s’étonner que le titanesque effort de réorganisation opéré par la CNT à partir de 1939 soit systématiquement ignoré ?

Espagne 1934-1939: De la révolution sociale anarchiste à la trahison communiste…

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Burnett Bolloten la guerre d’Espagne révolution et contre révolution 1934-1939

 

Autre Futur

 

29 Septembre 2015

 

url de l’article original:

http://www.autrefutur.net/Burnett-Bolloten-La-Guerre-d

 

Pourquoi ne pas aller passer ses vacances en Espagne ? C’est un beau pays, pittoresque, on y mange bien et le soleil change agréablement des brumes londoniennes. C’est probablement ce que s’est dit le jeune Burnett Bolloten, citoyen britannique et correspondant de l’agence de presse américaine AP. en juillet 1936.

Juillet 1936 ! Burnett Bolloten est de gauche, et sans être encarté nulle part, vaguement sympathisant du parti communiste. C’est un bon journaliste, habitué des enquêtes, des interviews. 17 juillet : Franco lance son coup d’Etat. La bourgeoisie républicaine, tétanisée, cherche à négocier, n’est pas loin de se rendre. Le mouvement ouvrier, CNT en tête, va en décider autrement. Et à la faveur de la résistance au coup d’Etat, va se développer la révolution sociale la plus radicale que le monde ait jamais connue.

Oubliées les vacances ! Burnett Bolloten multiplie les reportages, les entrevues avec des militants et des responsables de tout l’éventail politique et syndical républicain. Il n’est militant d’aucun parti, ce qui lui ouvre largement toutes les portes, d’autant qu’aussi bien la république que les révolutionnaires éprouvent le besoin de faire connaître à l’étranger la réalité de la situation espagnole.

Rapidement, Burnett Bolloten va se rendre compte que derrière l’unanimité de façade du gouvernement, des luttes sourdes agitent le camp républicain. Et surtout il se rend compte que le discours officiel, « il s’agit d’une lutte entre la démocratie et le fascisme, entre un gouvernement légal et des militaires factieux, » dissimule en fait une révolution sociale d’une ampleur encore inconnue. 
Mais en même temps, une conspiration du silence s’organise autour de cette révolution tandis que toutes les forces politiques, y compris, hélas, la direction de la puissante CNT, vont tenter de l’étouffer. 
Au premier rang de ces forces de la contre révolution, le Parti communiste d’Espagne, le PCE, et son appendice catalan, le Parti socialiste unifié de Catalogne, le PSUC. 
Groupuscule sans guère d’influence en dehors de quelques villes (notamment Madrid et Séville) le PCE va agir comme l’instrument docile de la politique étrangère de l’URSS dont les intérêts de grande puissance ne coïncident nullement avec ceux de la révolution espagnole. 
Inquiète de la montée en puissance du nazisme et dans une moindre mesure du fascisme italien, l’URSS cherche à constituer un front avec les démocraties occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne. L’URSS ne veut donc surtout pas apparaître comme une menace, comme l’hydre communiste menaçant les pays capitalistes, mais comme un rempart de la démocratie face à l’expansionnisme hitlérien. La révolution espagnole va lui fournir le meilleur prétexte pour prouver à la France et à la Grande-Bretagne qu’elle est seulement préoccupée par la défense de la légalité républicaine et démocratique et par la volonté de lutter contre la menace nazie. Mais dans le même temps, le parti communiste espagnol, force minuscule au départ, va rapidement viser l’hégémonie au sein du camp républicain tout en protestant de son indéfectible bonne foi démocratique. 
C’est ce double, ce triple jeu que va découvrir Burnett Bolloten et qu’il passera sa vie à décrire avec une rigueur quasi chirurgicale. La première édition de ce livre, en anglais, portera d’ailleurs le nom de The Grand Camouflage. Plusieurs éditions tant en anglais que dans différentes langues, notamment le français et l’espagnol, verront le jour au cours des années, jusqu’à la dernière, parue en 1991, sous le titre de The Spanish Civil War. Revolution and Counterrevolution. C’est cette ultime version, dont les dernières épreuves ont été corrigées par Burnett Bollotten juste avant sa mort, qui est aujourd’hui parue aux éditions Agone, dans une excellente traduction due à Etienne Dobenesque, et dans une édition très soigneusement établie par Philippe Olivera et Thierry Discepolo. 
Cette dernière version reprend avec des modifications considérables la traduction en français parue en 1977, avec cinq nouvelles parties totalement inédites. C’est dire que l’on a affaire à un ouvrage bien différent de celui qui passait déjà pour une véritable somme sur la guerre et la révolution espagnoles. 
Aux côtés du classique de Pierre Broué et Emile Témine, la Révolution et la guerre d’Espagne, de l’Espagne libertaire de Gaston Leval, de l’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire de Frank Mintz, de Révolution et contre révolution en Catalogne de Carlos Semprun Maura, du Mouvement anarchiste en Espagne de César M. Lorenzo et de quelques autres, le livre de Burnett Bollotten (plus d’un millier de pages !) apparaît comme l’un des ouvrages majeurs sur la question. 
Non qu’il soit au-dessus de toute critique et notre ami Frank Mintz a pointé quelques insuffisances dans ses appréciations du mouvement de collectivisation, notamment dans le domaine industriel : http://www.fondation-besnard.org/sp…. Pour autant, ces quelques réserves, justifiées, ne diminuent en rien l’intérêt majeur de cet ouvrage qui réside avant tout dans l’examen impitoyable des menées communistes aussi bien au sein des différents gouvernements qu’à l’arrière et sur les fronts. 
On connaissait déjà, bien sûr, la façon dont un parti plutôt squelettique s’était gonflé comme une outre dans les quelques mois qui suivirent l’explosion révolutionnaire en se présentant avant tout comme un parti d’ordre et de discipline. Comment il avait rallié de larges fractions de la petite bourgeoisie, des fonctionnaires, de la police et de l’armée effrayées par l’ouragan révolutionnaire qui menaçait de les emporter. On savait comment ce parti qui manquait cruellement non seulement d’une base ouvrière mais aussi de cadres compétents, avait été cornaqué par les centaines de « conseillers » soviétiques qui l’avaient infiltré dans tous les rouages de l’appareil d’Etat et notamment dans l’armée. On connaissait le chantage aux armes pratiqué par l’URSS, ces armes payées par l’or de la banque d’Espagne commodément envoyé par bateau dans la « patrie des travailleurs. »

Il manquait pourtant la description minutieuse des manœuvres, complots et assassinats qui avaient fini par assurer au parti stalinien une place dominante au sein de l’appareil républicain. Pour ce faire, Burnett Bolloten s’appuie sur une documentation immense, le plus souvent de première main, même s’il n’ignore rien de l’imposante littérature sur le sujet. Il a été journaliste, il est devenu historien, manifestant dans l’un et l’autre domaine des qualités et une rigueur impressionnantes.

A la lecture de son ouvrage, on reste également confondu devant la pusillanimité et parfois la couardise non seulement du parti socialiste, manipulé ou écrasé quand certains de ses militants se rebiffaient, ce qui, au fond, n’est guère surprenant, mais surtout de la direction de la CNT, principale force révolutionnaire d’Espagne, qui, par antifascisme politicien, a laissé l’Etat républicain dominé par les communistes dépouiller lentement la révolution de toutes ses conquêtes, a laissé les staliniens assassiner ses militants sans réagir. 


L’année 2016 verra le quatre-vingtième anniversaire du début de la révolution espagnole et l’on peut craindre les commémorations les plus affligeantes, depuis les universitaires, soulagés de pouvoir embaumer dans les draps du savoir historique l’insurrection qui partit à l’assaut du ciel, mais aussi des « anarchosyndicalistes » patentés, plus soucieux de revendiquer des étiquettes prestigieuses que d’agir aujourd’hui pour en finir avec le capital. 

Pourtant, le plus bel hommage que nous pouvons rendre à nos camarades qui ont accompli ce qui reste à ce jour la révolution la plus radicale que le monde ait jamais connue, c’est bien de poursuivre leur combat pour l’émancipation du genre humain.

Vivre autrement… L’autogestion et les collectifs espagnols 1936-39 ~ 2ème partie ~

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Collectivisations industrielles durant la révolution espagnole 1936-39 (2ème partie)

 

Deirdre Hogan

 

21 Mai 2015

 

url de l’article en français:

http://www.autogestion.asso.fr/?p=5158

http://www.autogestion.asso.fr/?p=5199

 

1ère partie

2ème partie

 

Place à la créativité

Les tramways de Barcelone

Comme cela était le cas avec les collectivisations dans la campagne, l’autogestion ouvrière dans les villes s’accompagnait d’une remarquable amélioration des conditions de travail et de productivité. Prenons pour exemple les tramways de Barcelone. Cinq jours après la fin des combats, les lignes de tramways ont été dégagées et réparées et 700 tramways ont été mis en service, au lieu des 600 habituels, tous peints avec les couleurs rouge et noir de la CNT-FAI. L’organisation technique des tramways et de la circulation a été améliorée, de nouveaux systèmes de sécurité et de signalisation ont été mis en place et les lignes de tramways ont été étendues. Une des premières mesures de la collectivisation des tramways a été le renvoi des directeurs excessivement payés, ce qui a permis de réduire le prix pour les passagers. Les salaires se rapprochaient d’une égalité totale avec les travailleurs qualifiés qui ne gagnaient qu’une peseta de plus que les autres. Les conditions de travail ont été largement améliorées avec l’apport de nouveaux locaux pour les travailleurs. Un nouveau service médical a été organisé qui couvrait non seulement les travailleurs mais aussi leurs familles.

La  socialisation de la médecine

La socialisation de la médecine a été une autre réalisation remarquable de la révolution. Après le 19 juillet, les personnels religieux qui administraient les services sanitaires ont disparu du jour au lendemain des hôpitaux, des dispensaires et des autres institutions de charité, imposant l’improvisation immédiate de nouvelles méthodes d’organisation. À cet effet, le syndicat des services sanitaires s’est constitué en septembre 1936 à Barcelone et après quelques mois se composait de 7000 professionnels de la santé, parmi lesquels 1000 étaient des docteurs avec diverses spécialisations. Inspiré par un idéal social, l’objectif du syndicat était de réorganiser la pratique de toute la médecine et des services de santé publique. Ce syndicat était membre de la Fédération nationale pour la santé publique, une section de la CNT qui en 1937 comptait 40 000 membres.

La région de Catalogne était divisée en 35 centres d’importances variables, dépendant de la densité de la population de telle façon qu’aucun village ou hameau ne soit sans protection sanitaire et soins médicaux. En un an, dans la seule Barcelone, six nouveaux hôpitaux ont été créés, dont deux militaires pour les blessés de guerre, ainsi que neuf nouveaux sanatoriums installés dans diverses propriétés expropriées en différents endroits de Catalogne. Alors qu’avant la révolution, les docteurs se concentraient dans les régions riches, ils étaient désormais envoyés là où on en avait le plus besoin.

Usines et ateliers…

Dans les usines aussi, l’innovation était au rendez-vous. De nombreux lieux de travail, une fois sous contrôle des travailleurs, ont été reconvertis pour la fabrication de matériel de guerre à destination des troupes anti-fascistes. C’était le cas de la métallurgie de Catalogne qui a été complètement repensée. À titre d’exemple, quelques jours après le 19 juillet, la société de construction automobile Hispano-Suiza a été transformée en usine de fabrication de véhicules blindés, d’ambulances, de fusils et de munitions à destination du front. Un autre exemple est l’industrie optique qui n’existait quasiment pas avant la révolution. Les petits ateliers éparpillés un peu partout ont été volontairement regroupées dans un collectif qui a construit une nouvelle usine. « En peu de temps, l’usine a su produire des lunettes, des télémètres, des binoculaires, des instruments de surveillance, des verres industriels de différentes couleurs et quelques instruments scientifiques. Elle construisait et réparait aussi des équipements destinés aux différents fronts… Ce que les capitalistes n’ont pas réussi à faire a été accompli par la capacité créative des membres de l’Union des travailleurs de l’optique de la CNT » 1

Un bon exemple de la taille de certains collectifs industriels était l’industrie textile qui fonctionnait efficament et employait « au moins un quart du million de travailleurs du textile des nombreuses usines éparpillées dans différentes villes… La collectivisation de l’industrie textile démonte une bonne fois pour toute cette légende qui voudrait que les travailleurs soient incapables de gérer une grande entreprise. » 2

L’une des premières étapes vers la construction d’une société anarchiste est l’égalisation des salaires. Ceci est nécessaire afin de mettre un terme aux divisions de la classe travailleuse, divisions qui ne servent qu’à l’affaiblir en tant que telle. Dans les collectifs industriels, cela ne s’est pas souvent produit immédiatement et il existait parfois de très faibles différences entre les techniciens et les autres travailleurs. Les salaires étaient décidés par les travailleurs eux-mêmes aux assemblées générales des syndicats. Lorsque des différences, entre ceux qui avaient des responsabilités techniques et les autres, étaient acceptées par la majorité, ceci était souvent vu comme une mesure temporaire pour éviter de provoquer des conflits à cette étape de la révolution et pour assurer à tout prix la continuité de la production. Les hauts salaires des dirigeants étaient abolis et les anciens patrons avaient la possibilité de quitter ou de travailler comme les autres, ce que souvent ils acceptaient.

Avec la fin du profit privé comme facteur principal de motivation dans l’organisation de l’industrie, les industries pouvaient être réorganisées d’une façon plus efficace et rationnelle. Par exemple, il y avait de nombreuses unités de génération d’électricité éparpillées dans toute la Catalogne qui produisaient de petites quantités insignifiantes et qui, mis à part le bénéfice que pouvait en retirer son propriétaire, n’avaient aucun intérêt. Le système de fourniture d’électricité a été totalement réorganisé, avec fermeture des unités inutiles. Au final, l’économie de travail pouvait être utilisée pour des améliorations tel ce nouveau barrage près de Flix, construit par 700 travailleurs, qui a permis d’augmenter considérablement l’électricité fournie..

Participation des femmes dans les collectifs

Un changement majeur apporté durant la révolution était l’inclusion massive des femmes dans la force de travail. La CNT commençait à sérieusement promouvoir la syndicalisation des travailleuses. Dans l’industrie textile, le travail aux pièces pour les femmes a été aboli et les travailleurs à domicile intégrés dans les usines, ce qui signifiait généralement une augmentation des salaires et des heures travaillées. La prise en charge des enfants et du ménage était cependant toujours réservée aux femmes et beaucoup de femmes trouvaient difficile de combiner les deux. De temps en temps, la prise en charge des enfants était dispensée par le collectif. Par exemple, les syndicats du bois et du bâtiment de Barcelone, tout en construisant une zone récréative avec piscine, ont reconverti une église en garderie et école pour les enfants des travailleurs.
Les « Femmes libres », l’organisation féminine anarchiste, ont organisé des « secciones de trabajo » – section de travail – qui intervenaient dans des secteurs spécifiques du commerce et de l’industrie et coopéraient avec les syndicats respectifs de la CNT. Ces « secciones de trabajos » ont aidé à la mise en place des garderies dans les usines et les ateliers et ont aussi constitué des écoles et centres de formation pour permettre aux femmes de travailler dans les usines. Ces programmes éducatifs ont aidé les femmes à accéder au travail qui était, jusqu’à présent, réservé aux hommes. Par exemple, l’une des premières femmes habilitées à conduire des tramways à Barcelone décrivait ainsi son travail : « Ils nous ont pris comme apprenties, mécaniciennes ou conductrices, et nous ont réellement appris ce qu’il fallait faire. Si vous aviez pu voir la tête des passagers [quand le conducteur était une femme], je crois que les camarades des transports, qui ont été si gentils et coopératifs à notre égard, se seraient fait plaisir. » 3

Cependant, il est inexact de prétendre que les femmes ont réussi à établir l’égalité dans les collectifs. Des différences de rémunération entre hommes et femmes continuaient à exister. De même, à l’exception de quelques cas exceptionnels, les femmes étaient sous-représentées dans les comités d’usine et autres positions électives à l’intérieur des collectifs. Le maintien du rôle domestique traditionnel de la femme était sans aucun doute un des facteurs qui contribuait à limiter une participation plus active des femmes dans les collectifs et cette question, comme d’autres qui touchaient les femmes en particulier (comme les congés maternité) n’étaient pas la priorité du moment. Même si de nombreuses femmes ont rejoint la force de travail durant la révolution, l’égalité dans la répartition des revenus n’était pas atteinte. Parce que la vision anarcho-syndicaliste de l’organisation sociale était basée sur la force de travail, les personnes qui n’étaient pas dans les collectifs de travail se trouvaient effectivement exclues des processus de décisions dans les domaines économique et social.

Difficultés et faiblesses

Limites

La révolution dans les campagnes était plus avancée que les collectivisations qui ont eu lieu dans les régions industrielles. Beaucoup de collectifs agricoles ont réussi à atteindre un stade de communisme libertaire fonctionnant sur le principe « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». La production comme la consommation étaient socialisées. « Chez eux, il n’y avait plus de différences de niveau de vie ou d’intéressement, plus de conflit d’intérêt entre groupes plus ou moins séparés. » 4 Ceci n’était pas le cas de la collectivisation dans les villes où des aspects de l’économie monétaire capitaliste continuaient d’exister ainsi qu’une proportion significative de la bourgeoisie, des institutions étatiques et des partis politiques traditionnels. La collectivisation était limitée à l’autogestion ouvrière des lieux de travail dans le contexte du capitalisme, avec des travailleurs faisant fonctionner les usines, vendant des biens et partageant les profits. Ceci a conduit Gaston Leval à décrire les collectifs de travail comme une sorte de « néocapitalisme, une autogestion faisant le pont entre le capitalisme et le socialisme, dont le maintien n’aurait pu se faire si la révolution avait été capable de s’étendre pleinement sous la direction de nos syndicats. » 5

Que s’est-il passé ?

Quoiqu’il en soit, la révolution a été incapable de s’étendre elle-même principalement parce qu’il y avait un défaut de consolidation politique de ces avancées dans le contrôle des usines à la base et la poursuite du travail de socialisation. Au lieu d’abolir l’État au déclenchement de la révolution, lorsqu’il avait perdu en crédibilité et n’existait que par lui-même, on l’a autorisé à poursuivre son existence dans le cadre d’une collaboration de classe sous la direction de la CNT (au nom de l’unité antifasciste), lui rendant ainsi sa légitimité. C’est ainsi qu’il y a eu une période de double pouvoir dans lequel les travailleurs en avaient une grande part dans les entreprises et dans la rue mais dans lequel l’État était capable de reconstruire lentement sa base jusqu’à ce qu’il puisse à nouveau agir contre la révolution et reprendre le pouvoir. Les défauts économiques de la révolution – le fait que le système financier n’était pas socialisé, que la collectivisation manquait d’unité à l’échelle nationale, que les collectifs de travail n’ont pas été plus loin qu’au mieux une coordination à l’échelle de l’industrie – est inextricablement lié à cette erreur politique majeure qui constitue une trahison des principes anarchistes.

Afin de réaliser le communisme libertaire avec une production basée sur les besoins et une propriété commune des moyens de production et de ce qui est produit, il était nécessaire de remplacer le système financier capitaliste par une économie socialisée alternative basée sur l’unité fédérative de la totalité de la force de travail comme moyen de prendre des décisions pour la totalité de l’économie. Ceci exige la formation de congrès des travailleurs et une structure de coordination fédérale qui unifiera les collectifs de tout le pays afin de permettre une planification et une coordination effective pour l’économie dans son ensemble. Ce nouveau système d’organisation politique et économique doit remplacer le gouvernement et l’économie capitaliste de marché. Comme Kropotkine le disait, « une nouvelle forme d’organisation économique nécessitera obligatoirement une nouvelle forme de structure politique. » 6 Cependant, tant que la structure politique capitaliste – pouvoir d’État – se maintiendra, la nouvelle organisation économique ne pourra pas se développer et la coordination complète de l’économie était contrariée.

Contre-révolution

Les collectifs industriels ne pouvaient avancer de la même façon que les collectifs agricoles « à cause de facteurs contradictoires et d’une opposition créée par la co-existence d’antagonismes sociaux émanant de différentes classes. » 7 Dans la ville industrielle d’Alcoy, par exemple, où les syndicats avaient immédiatement obtenu le contrôle de toutes les industries sans exception, l’organisation de la production était excellente. Cependant, Leval soulignait que « le point faible était, comme ailleurs, l’organisation de la distribution. Sans l’opposition des commerçants et des partis politiques, effrayés par la menace d’une socialisation totale, qui combattaient ce programme ‘trop révolutionnaire’, il eut été possible de faire mieux… Pour les socialistes, républicains et communistes qui cherchaient à empêcher notre succès, y compris par le rétablissement de l’ordre ancien ou le maintien de ce qu’il en restait. » 8 Les forces contre-révolutionnaires étaient capables de s’unir dans leur opposition aux changements révolutionnaires qui avaient lieu en Espagne et d’utiliser le pouvoir d’État pour s’en prendre aux collectifs. Depuis le début, l’État a conservé le contrôle de certaines ressources, telles que les réserves d’or. À travers le contrôle des réserves d’or et le monopole du crédit, l’Etat républicain était capable de prendre certains aspects de l’économie en dehors du contrôle de la classe ouvrière et de miner ainsi les progrès de la révolution.

Afin de reprendre le contrôle sur les collectifs, de minimiser leur rôle et de s’opposer aux avancées de la classe ouvrière dans le sens d’une unification et d’une régulation économique par le bas, l’État catalan a émis le décret de collectivisation d’octobre 1936. Ce décret « légalise » les collectifs tout en les empêchant de se développer vers le communisme libertaire en obligeant chaque atelier et chaque usine à vendre ce qu’il produit de façon indépendante. L’État a tenté de contrôler les collectifs à travers le décret en créant des comités administratifs qui étaient responsables devant le ministère de l’économie. Le décret ne permettait aussi que la collectivisation des usines de 100 travailleurs et plus.

Comme nous l’avions précédemment indiqué, les militants de la CNT ont combattu ce système pour lui préférer une plus grande coordination entre les lieux de travail. Dans leur presse et leurs réunions de syndicat et de collectif, ils travaillèrent à convaincre leurs collègues des dangers de la collectivisation partielle, de la nécessité de conserver le contrôle de la production dans leures seules mains et d’éliminer la bureaucratie que le décret de collectivisation tentait de créer. Ils n’y ont que partiellement réussi et le collectif industriel tendait vers plus de socialisation. Cependant, ils ont souffert de difficultés à obtenir des matières premières ainsi que d’attaques contre-révolutionnaires permanentes. Des tentatives de sabotage ont eu lieu contre le fonctionnement des collectifs. Ceci inclut des ruptures de livraison en provenance de la campagne et le refus systématique de financement et d’approvisionnement en matières premières pour de nombreux collectifs, y compris ceux de l’industrie de guerre, à moins qu’ils n’acceptent le contrôle de l’État.

C’est ainsi qu’en mai 1937, des batailles de rues éclatent lorsque les troupes du gouvernement se retournent contre les collectifs urbains tels que le centre téléphonique de Barcelone contrôlé par la CNT. En août 1938, toutes les industries de guerre ont été placées sous le contrôle direct du gouvernement.

« Dans tous les cas où les collectifs ont été sabordés, il y eut une chute substantielle de la productivité et du moral : un facteur qui contribuera sans doute à la défaite finale de la République espagnole devant les troupes franquistes en 1939. » 9

Conclusion

En dépit des limites de la révolution industrielle en Espagne, il a été démontré clairement que la classe ouvrière est parfaitement capable de diriger des usines, ateliers et services publics sans patrons ou managers qui les dirigent. Il est démontré que les méthodes anarchistes d’organisation, avec des décisions construites du bas vers le haut, peuvent très bien fonctionner avec une industrie à grande échelle impliquant la coordination de milliers de travailleurs répartis dans différentes villes. La révolution nous a aussi donné un aperçu du pouvoir créatif et constructif des gens ordinaires une fois qu’ils ont le contrôle de leur vie. La classe ouvrière espagnole ne s’est pas contentée de maintenir la production durant la guerre mais a, dans bien des cas, réussi à l’augmenter. Ils ont amélioré les conditions de travail et inventé de nouvelles techniques et procédés sur leurs lieux de travail. Ils ont créé, à partir de rien, une industrie de guerre sans laquelle la guerre contre le fascisme n’aurait pu être menée. La révolution a aussi montré que sans la concurrence inhérente au capitalisme, l’industrie peut être organisée d’une façon bien plus rationnelle. Finalement, elle a démontré combien la classe ouvrière organisée et inspirée par un grand idéal a le pouvoir de transformer la société.

Notes:

  1. The Anarchist Collectives: Workers’ Self-management in the Spanish Revolution, 1936-1939, Ed. Sam Dolgoff, Free Life Editions, 1974, chapitre 7. http://www.struggle.ws/spain/coll_innov.html
  2. Augustin Souchy, Collectivization in Catalonia, http://www.struggle.ws/spain/coll_catalonia_dolgoff.html
  3. Pura Perez Arcos cité par Martha A. Ackelsberg, Free Women of Spain, anarchism and the struggle for the emancipation of women, Indiana University Press, 1991, chapitre 5, page 125.
  4. Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, Freedom Press, 1975, chapitre 11, page 227.
  5. ibid, chapitre 11, page 227.
  6. Kropotkin cité dans The anarchist FAQ, I.8.14, http://www.geocities.com/CapitolHill/1931/secI8.html#seci814
  7. Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, Freedom Press, 1975, chapitre 11, page 227
  8. ibid, chapitre 11, page 239.

Lucien Van Der Walt, The Collectives in Revolutionary Spain, http://www.struggle.ws/spain/coll_l.html

Solution autogestionnaire: une fois de plus les Espagnols nous montrent la voie…

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Nous l’avons dit et le répèterons sans relâche: l’autogestion est non seulement possible et la solution au marasme étatico-capitaliste mondial, mais elle a été et est encore une réalité… Il suffit de la généraliser et d’en faire le véritable contre-pouvoir qui rendra de facto le modèle actuel caduc.

— Résistance 71 —

 

Usines récupérées et autogestion dans la nouvelle réalité espagnole

 

José Luis Carretero Miramar

 

Décembre 2012

 

url de l’article original en français:

http://www.autrefutur.net/Usines-recuperees-et-autogestion

 

Traduction en français d’un article éclairant sur la situation dans l’État espagnol et le renouveau des perspectives autogestionnaires dans ce pays. La version originale en castillan a été publiée le 20 décembre sur le site d’ICEA sous le titre de « Fábricas recuperadas y autogestión en la nueva realidad de España ».

Par José Luis Carretero Miramar (Traduction du castillan par Richard Neuville)

Avec la situation de crise financière et économique, l’Etat espagnol a commencé à réduire très sérieusement sa voilure. Ainsi la fermeture d’entreprises et les licenciements se sont succédé –et continue à se succéder- laissant une traînée de chômeurs. Dans la fièvre de protestations et de résistance, la transformation sociale (avec l’autogestion comme élément central) s’exprime avec force dans l’horizon en Espagne.

Il y a à peine cinq ou six ans, parler d’entreprises récupérées ou de coopérativisme en Espagne aurait été manier des concepts non seulement marginaux sinon profondément éloignés des intérêts et expériences de la grande majorité de la population. Dans le cadre de la société de la bulle financière, la consommation débridée et la « fête » de la jeunesse, personne n’envisageait -ou seulement des groupes réduits ou très localisés géographiquement- la nécessité de travailler par soi-même dans une perspective horizontale ou éloignée du modèle capitaliste.

Marinaleda ou Mondragón étaient des expériences autogestionnaires de dimension globale, mais ce qui est sûr, c’est que l’immense majorité de la population hispanique restait profondément éloignée des valeurs qui les sous-tendaient.

Cependant, il n’en fut pas toujours ainsi. Sans devoir remonter aussi loin que les collectivisations, qui surgirent au cours de la guerre civile de 1936-39 (qui couvraient une grande partie de l’industrie, des services et l’agriculture de la zone républicaine), dans le scenario de la Transition espagnole du franquisme à la démocratie, dans les années 70, l’expérience de récupération d’entreprises par ses travailleurs à joué un rôle marquant.

C’était des temps de crise, de fractures et de grands mouvements populaires. C’est au cours de cette période qu’émergèrent des expériences comme celle de Númax, une usine de matériel électrodomestique autogérée par les ouvriers en réponse à la tentative de fermeture illégale de la part des patrons, dont l’expérience est restée incarnée dans deux films documentaires Joaquím Jordá : Númax vit et 20 ans ce n’est pas rien.

Certaines des expériences de ces années ont survécu malgré tout jusqu’à aujourd’hui, comme l’entreprise barcelonaise Mol Mactric, capable de réaliser aujourd’hui les châssis d’une ligne du Metro de Barcelone, le train et des centaines de machines industrielles pour des entreprises comme General Motors ; ou l’imprimerie Gramagraf, occupée il y a 25 ans, et qui aujourd’hui appartient au groupe éditorial coopératif Cultura 03.

Mais la transition s’est achevée. Et, elle a produit un grand fiasco. Les principes essentiels du régime franquiste ont été maintenus dans ce qui a consisté en une simple réforme politique qui a intégré le pays dans le cadre de l’Union européenne et de l’OTAN, et qui si elle a concédé certaines libertés publiques, n’a pas remis en cause les mécanismes essentiels de répartition du pouvoir économique et social. Les grands mouvements populaires ont périclité et le « désenchantement » et le cynisme se sont substitués à l’expérimentation et à la lutte. Les propositions autogestionnaires n’ont pourtant jamais disparu mais elles ont été reléguées dans un espace purement marginal.

Et, il en fut ainsi pendant que la société de la bulle financière et sa consommation débridée et irresponsable est restée de vigueur. Comment ? Fondée sur le crédit et la surexploitation du travail des immigrés et des jeunes, grâce à la précarisation des conditions de travail et la conformité d’une législation relative au statut d’étranger, l’activité dissimulée et sans droits s’est (de fait) développée.

A l’arrivée de la crise financière et économique actuelle, les structures se modifiaient et tout évoluait : l’explosion du taux de chômage atteignant des niveaux extrêmes jamais vus précédemment dans la société espagnole et la dégradation rapide du tissu productif et entrepreneurial -à l’éclatement de la bulle immobilière- ont généré une situation radicalement nouvelle qui a impliquée le début de grandes transformations économiques mais également socioculturelles.

Le chômage et une nouvelle pauvreté contraignaient de larges couches de la population vers l’économie dissimulée et l’encaissement des maigres subsides d’un Etat de Bien-être, qui n’est jamais parvenu à se développer en Espagne à un niveau équivalent à celui des pays centraux de l’Europe.

Les extrêmes (plus précisément, extrémistes) ajustements, mis en œuvre par les pouvoirs publics face au déclenchement de la crise de la dette externe générée par la socialisation des dettes privées des entités financières, ont provoqué l’effet qu’il fallait attendre : l’Etat espagnol est devenu un gigantesque champ de ruines économiques où les fermetures d’entreprises se sont succédé et où de larges secteurs de la population ont commencé à être exclus de l’activité productive.

C’est dans ce contexte que les succès du 15 mai de 2011 ont éclaté et que le « Mouvement des Indignés » a fait irruption avec force et que les premières tentatives massives de résistance se sont exprimées face au processus de décomposition sociale imposé par les dynamiques néolibérales de l’UE et les gouvernements espagnols.

Dès lors, l’architecture politique de la société est redevenue un élément débattu et discuté publiquement. La politique a récupéré une certaine centralité dans les conversations quotidiennes et dans l’esprit d’une majorité de la population. Parler maintenant de mobilisations, de résistance ou de transformation sociale (avec l’autogestion comme élément central) est redevenue possible.

Déjà, dans les mois précédents, en plein déploiement de la crise, les germes et les semences de cette nouvelle situation s’étaient développés. Et, le recours à la récupération d’entreprises par leurs travailleurs était redevenu crédible.

En ce sens, au tout début de la crise, près de 40 entreprises avaient été récupérées par les travailleurs et remises en fonctionnement sous statut coopératif, comme l’affirme la Confédération de Coopératives de Travail Associé (COCETA). Parmi celles-ci, nous pouvons relater des expériences comme celle de l’entreprise de robotisation Zero-Pro de Porriño (Pontevedra – NdT : Galice) ou celle de meubles d’agencement de cuisine Cuin Factory en Vilanova i la Geltrú (Barcelone), dans laquelle l’ancien chef a participé activement à la transformation en coopérative et, où tous les travailleurs se sont attribué un salaire égalitaire de 900 euros. L’entreprise métallurgique Talleres Socar à Sabadell (NdT : Banlieue de Barcelone) a également été mise en autogestion avec l’appui du propriétaire et reconvertie dans la coopérative Mec 2010.

Mais probablement, l’initiative la plus frappante et connue aura été la mise en marche par les ex-employé-e-s du journal à tirage national Público, qui a arrêté d’être édité en version papier le 23 février 2012, laissant 90 % de ses travailleurs à la rue. Ces derniers ont constitué la coopérative Más Público, qui tente d’obtenir un soutien social et financier pour continuer à publier le journal en version mensuelle.

Cependant, et malgré toutes ces expériences, on ne peut pas considérer que la voie de la récupération d’entreprises soit devenue quelque chose de naturel ou développée : les travailleurs, dans les situations de fermeture, continuent massivement à se satisfaire des prestations sociales que leur propose un Etat du Bien-être de plus en plus faible et contesté. Les difficultés liées au statut juridique des coopératives dans le droit espagnol, tout comme la quasi-absence de prévisions par rapport à la Loi d’adjudication, associée à une certaine passivité alimentée par des décennies d’univers spéculatif et conformiste, constituent probablement des freins à la stratégie de récupération.

Ce qui assurément paraît de plus en plus évident, c’est le recours croissant au coopérativisme de la part de beaucoup de chômeurs qui, devant la situation d’anomie productive et d’absence d’expectatives pour retrouver un emploi, recourent à la possibilité de capitaliser une prestation de licenciement pour créer des entreprises autogérées. Les exemples sont innombrables (comme celui de la coopérative d’électricité renouvelable Som Energía, créée en décembre 2010) et, dans certains cas, ils démontrent des liens évidents avec les mouvements sociaux (comme ceux relatifs à la mise en œuvre d’expériences créées à l’image ou ressemblante à la Coopérative Intégrale Catalane, ou bien celles du milieu libertaire, comme celle de l’imprimerie graphique Tinta Negra – Encre Noire). Effectivement, entre janvier et mars 2012, 223 nouvelles coopératives ont été créées dans l’Etat espagnol.

Il n’y a pas de doutes. De nouveaux chemins sont en train d’être parcourus (NdT : tracés) par la société espagnole. Et, parmi ceux-ci, le chemin de l’autogestion commence à être de plus en plus courant.

Article espagnol:

http://iceautogestion.org/index.php?option=com_content&view=article&id=511%3Afabricas-recuperadas-y-autogestion-en-la-nueva-realidad-de

 

Crise économique et sociale mondiale: L’Espagne remet l’autogestion au goût du jour dans la grande tradition libertaire espagnole…

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Usines récupérées et autogestion dans la nouvelle réalité espagnole

 

José Luis Carretero

 

Le 27 Décembre 2012

 

url de l’article original en français:

http://www.anarkismo.net/article/24578

 

Avec la situation de crise financière et économique, l’Etat espagnol a commencé à réduire très sérieusement sa voilure. Ainsi la fermeture d’entreprises et les licenciements se sont succédé –et continue à se succéder- laissant une traînée de chômeurs. Dans la fièvre de protestations et de résistance, la transformation sociale (avec l’autogestion comme élément central) s’exprime avec force dans l’horizon en Espagne. [Castellano] [Italiano]

Il y a à peine cinq ou six ans, parler d’entreprises récupérées ou de coopérativisme en Espagne aurait été manier des concepts non seulement marginaux sinon profondément éloignés des intérêts et expériences de la grande majorité de la population. Dans le cadre de la société de la bulle financière, la consommation débridée et la « fête » de la jeunesse, personne n’envisageait -ou seulement des groupes réduits ou très localisés géographiquement- la nécessité de travailler par soi-même dans une perspective horizontale ou éloignée du modèle capitaliste.

Marinaleda ou Mondragón étaient des expériences autogestionnaires de dimension globale, mais ce qui est sûr, c’est que l’immense majorité de la population hispanique restait profondément éloignée des valeurs qui les sous-tendaient.

Cependant, il n’en fut pas toujours ainsi. Sans devoir remonter aussi loin que les collectivisations, qui surgirent au cours de la guerre civile de 1936-39 (qui couvraient une grande partie de l’industrie, des services et l’agriculture de la zone républicaine), dans le scenario de la Transition espagnole du franquisme à la démocratie, dans les années 70, l’expérience de récupération d’entreprises par ses travailleurs à joué un rôle marquant.

C’était des temps de crise, de fractures et de grands mouvements populaires. C’est au cours de cette période qu’émergèrent des expériences comme celle de Númax, une usine de matériel électrodomestique autogérée par les ouvriers en réponse à la tentative de fermeture illégale de la part des patrons, dont l’expérience est restée incarnée dans deux films documentaires Joaquím Jordá : Númax vit et 20 ans ce n’est pas rien.

Certaines des expériences de ces années ont survécu malgré tout jusqu’à aujourd’hui, comme l’entreprise barcelonaise Mol Mactric, capable de réaliser aujourd’hui les châssis d’une ligne du Metro de Barcelone, le train et des centaines de machines industrielles pour des entreprises comme General Motors ; ou l’imprimerie Gramagraf, occupée il y a 25 ans, et qui aujourd’hui appartient au groupe éditorial coopératif Cultura 03.

Mais la transition s’est achevée. Et, elle a produit un grand fiasco.

Les principes essentiels du régime franquiste ont été maintenus dans ce qui a consisté en une simple réforme politique qui a intégré le pays dans le cadre de l’Union européenne et de l’OTAN, et qui si elle a concédé certaines libertés publiques, n’a pas remis en cause les mécanismes essentiels de répartition du pouvoir économique et social. Les grands mouvements populaires ont périclité et le « désenchantement » et le cynisme se sont substitués à l’expérimentation et à la lutte. Les propositions autogestionnaires n’ont pourtant jamais disparu mais elles ont été reléguées dans un espace purement marginal.

Et, il en fut ainsi pendant que la société de la bulle financière et sa consommation débridée et irresponsable est restée de vigueur. Comment ? Fondée sur le crédit et la surexploitation du travail des immigrés et des jeunes, grâce à la précarisation des conditions de travail et la conformité d’une législation relative au statut d’étranger, l’activité dissimulée et sans droits s’est (de fait) développée.

A l’arrivée de la crise financière et économique actuelle, les structures se modifiaient et tout évoluait : l’explosion du taux de chômage atteignant des niveaux extrêmes jamais vus précédemment dans la société espagnole et la dégradation rapide du tissu productif et entrepreneurial -à l’éclatement de la bulle immobilière- ont généré une situation radicalement nouvelle qui a impliquée le début de grandes transformations économiques mais également socioculturelles.

 Le chômage et une nouvelle pauvreté contraignaient de larges couches de la population vers l’économie dissimulée et l’encaissement des maigres subsides d’un Etat de Bien-être, qui n’est jamais parvenu à se développer en Espagne à un niveau équivalent à celui des pays centraux de l’Europe.

Les extrêmes (plus précisément, extrémistes) ajustements, mis en œuvre par les pouvoirs publics face au déclenchement de la crise de la dette externe générée par la socialisation des dettes privées des entités financières, ont provoqué l’effet qu’il fallait attendre : l’Etat espagnol est devenu un gigantesque champ de ruines économiques où les fermetures d’entreprises se sont succédé et où de larges secteurs de la population ont commencé à être exclus de l’activité productive.

C’est dans ce contexte que les succès du 15 mai de 2011 ont éclaté et que le « Mouvement des Indignés » a fait irruption avec force et que les premières tentatives massives de résistance se sont exprimées face au processus de décomposition sociale imposé par les dynamiques néolibérales de l’UE et les gouvernements espagnols.

Dès lors, l’architecture politique de la société est redevenue un élément débattu et discuté publiquement. La politique a récupéré une certaine centralité dans les conversations quotidiennes et dans l’esprit d’une majorité de la population. Parler maintenant de mobilisations, de résistance ou de transformation sociale (avec l’autogestion comme élément central) est redevenue possible.

Déjà, dans les mois précédents, en plein déploiement de la crise, les germes et les semences de cette nouvelle situation s’étaient développés. Et, le recours à la récupération d’entreprises par leurs travailleurs était redevenu crédible.

En ce sens, au tout début de la crise, près de 40 entreprises avaient été récupérées par les travailleurs et remises en fonctionnement sous statut coopératif, comme l’affirme la Confédération de Coopératives de Travail Associé (COCETA). Parmi celles-ci, nous pouvons relater des expériences comme celle de l’entreprise de robotisation Zero-Pro de Porriño (Pontevedra – NdT : Galice) ou celle de meubles d’agencement de cuisine Cuin Factory en Vilanova i la Geltrú (Barcelone), dans laquelle l’ancien chef a participé activement à la transformation en coopérative et, où tous les travailleurs se sont attribué un salaire égalitaire de 900 euros.

L’entreprise métallurgique Talleres Socar à Sabadell (NdT : Banlieue de Barcelone) a également été mise en autogestion avec l’appui du propriétaire et reconvertie dans la coopérative Mec 2010.

Mais probablement, l’initiative la plus frappante et connue aura été la mise en marche par les ex-employé-e-s du journal à tirage national Público, qui a arrêté d’être édité en version papier le 23 février 2012, laissant 90 % de ses travailleurs à la rue. Ces derniers ont constitué la coopérative Más Público, qui tente d’obtenir un soutien social et financier pour continuer à publier le journal en version mensuelle.

Cependant, et malgré toutes ces expériences, on ne peut pas considérer que la voie de la récupération d’entreprises soit devenue quelque chose de naturel ou développée : les travailleurs, dans les situations de fermeture, continuent massivement à se satisfaire des prestations sociales que leur propose un Etat du Bien-être de plus en plus faible et contesté. Les difficultés liées au statut juridique des coopératives dans le droit espagnol, tout comme la quasi-absence de prévisions par rapport à la Loi d’adjudication, associée à une certaine passivité alimentée par des décennies d’univers spéculatif et conformiste, constituent probablement des freins à la stratégie de récupération.

Ce qui assurément paraît de plus en plus évident, c’est le recours croissant au coopérativisme de la part de beaucoup de chômeurs qui, devant la situation d’anomie productive et d’absence d’expectatives pour retrouver un emploi, recourent à la possibilité de capitaliser une prestation de licenciement pour créer des entreprises autogérées. Les exemples sont innombrables (comme celui de la coopérative d’électricité renouvelable Som Energía, créée en décembre 2010) et, dans certains cas, ils démontrent des liens évidents avec les mouvements sociaux (comme ceux relatifs à la mise en œuvre d’expériences créées à l’image ou ressemblante à la Coopérative Intégrale Catalane, ou bien celles du milieu libertaire, comme celle de l’imprimerie graphique Tinta Negra – Encre Noire). Effectivement, entre janvier et mars 2012, 223 nouvelles coopératives ont été créées dans l’Etat espagnol.

Il n’y a pas de doutes. De nouveaux chemins sont en train d’être parcourus (NdT : tracés) par la société espagnole. Et, parmi ceux-ci, le chemin de l’autogestion commence à être de plus en plus courant.

José Luis Carretero

Membre de l’Institut de Sciences Economiques et de l’Autogestion – ICEA. Madrid

 

Traduction du castillan par Richard Neuville