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Fragments de résurgence anti-coloniale autochtone dans les Amériques du XXIème siècle (Résistance 71)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 juin 2017 by Résistance 71

“Il me semble que nous en Australie, avons beaucoup de choses honteuses à nous reprocher en ce qui concerne notre histoire et tant que nous ne ferons pas face à cette honte, nous ne pourrons jamais célébrer de manière satisfaisante les deux cents dernières années…”
~ John Dawkins, ministre fédéral de l’éducation, Australie, 1988 ~

“Le crime de colonialisme est toujours présent aujourd’hui, tout comme ses perpétrateurs.”
~ Taiaiake Alfred, Ph.D, professeur de science politique, université de Victoria, Canada ~

“Notre cri de guerre est le suivant: Le pouvoir réside dans le peuple !”
~ Kahentineta Horn, Mohawk Nation News , 2017 ~

 

Voix anti-coloniales autochtones des Amériques au XXIème siècle

Sortir de l’idéologie coloniale par l’alliance naturelle des peuples

 

Resistance 71

 

7 juin 2017

 

Considérant le fait que nous ne vivons absolument pas dans un monde “post-colonial” comme voudrait nous le faire avaler la doxa étatico-coloniale occidentale, ne cherchant qu’à valider son hégémonie culturo-religieuse et à s’exonérer des crimes génocidaires commis à travers le monde au nom d’un impérialisme masqué derrière le “doux” visage de la “civilisation” et aujourd’hui de “l’humanisme”, nous nous sommes, depuis des années, levés contre l’idéologie et la pratique coloniales toujours en action aujourd’hui.

Nous avons cité de nombreux résistants indigènes de tous les continents, mais nous voulons aujourd’hui donner la parole à la résistance et à la résurgence des peuples natifs du XXIème siècle. Nous citerons ici quelques fragments de pensées de  grands penseurs et résistants autochtones anti-coloniaux contemporains du continent des Amériques. Puisse leur pensée faire tache d’huile, nous toucher, et rassembler l’humanité dans ce véritable et seul combat pour regagner notre indépendance et nous émanciper ensemble vers la société des sociétés anti-autoritaires et non coercitives des confédérations d’associations et de communes libres, parce qu’en fin de compte, c’est parce que nous sommes tous des colonisés que nous devrons nous unir et mettre à bas le système oligarchique totalitaire étatico-capitaliste.

Nous avons traduit quelques exergues importantes de déclarations de résistants indigènes des nations Maya du Mexique (Chiapas), Shawnee, Mohawk et Lakota, toutes faites entre 2003 et 2012, au sujet de la manière de comprendre et de sortir du colonialisme et de son carcan sociétal tant pour eux que pour nous. Laissons leur la parole, puisse t’elle aider à inspirer le grand souffle de l’alliance organique dont l’humanité a tant besoin.

“Il y a place pour tout dans la loi naturelle, où est le mal ? Où est le mal dans la Nature ? En vivant de par la loi naturelle, nous recevons pleinement au travers de nos sens, nous développons une pleine et riche appréciation du monde réel autour de nous, pour ce que nous expérimentons dans nos vies quotidiennes ; pour la réalité.”

“Si les gens vivent par et obéissent à la loi naturelle, il n’y a aucun besoin de lois humaines en toute circonstance. La toute première loi humaine signe l’arrêt de mort de la loi naturelle. Une fois qu’une loi humaine a été édictée, l’humain devient uns sorte de dieu. Ainsi tout l’objectif de l’existence humaine tourne à l’échec. La loi naturelle est la loi de la vie ; la loi humaine est la loi de la mort.”

~ Russell Means, Lakota, 2012 ~

“Les villages [des peuples descendants des Mayas] ont compris que les projets que le gouvernement mexicain donnait aux communautés n’étaient jamais décidés par et pour le peuple, le gouvernement ne demandait jamais ce que les gens voulaient vraiment. Le gouvernement ne veut pas s’occuper des besoins des villages, tout ce qu’il désire c’est se maintenir en état de fonctionnement. De là naquit l’idée que nous devions être autonomes, que nous devions imposer notre volonté, que nous serions alors respectés et que nous devions faire quelque chose de façon à ce que le désir et la volonté du peuple soient pris en considération. Le gouvernement nous traite comme si nous ne pouvions pas réfléchir.”

“Nous avons déjà une façon de faire et nous développons une théorie. C’est comme cela que çà s’est passé, après la grande trahison, après que les partis politiques et le gouvernement aient refusé de reconnaître les peuples Indiens originels ; alors nous avons commencé à voir comment faire les choses par et pour nous-mêmes.

Dans la pratique nous avons formé des communes autonomes et après nous avons pensé à faire des associations de communes autonomes qui seraient une sorte de modèle pour des comités/conseils de bon gouvernement… Nous avons eu l’idée et nous l’avons mis en pratique. Nous avons pensé que la théorie peut donner de bonnes idées, mais qu’en pratique, nous pouvons voir s’il y a des problèmes et comment les résoudre lorsqu’ils émergent. Chaque municipalité a des problèmes différents à régler. Il y en a certaines qui progressent plus que d’autres, mais lorsqu’elles se rassemblent et commencent à se parler sur le comment résoudre les problèmes, cela mène à une nouvelle structure, les conseils de bon gouvernement…”

Nous montrons au pays [le Mexique] et au monde que nous sommes capables de développer une vie bien meilleure et qu’on peut le faire sans la participation du mauvais gouvernement [de l’État]. Le progrès dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’échange, tout cela sont des projets que nous menons avec la société civile nationale et internationale, parce qu’ensemble nous construisons ce que nous pensons être le bien pour les gens, pour le peuple. Pourquoi le peuple mexicain et les peuples du monde nous soutiennent-ils ? Nous pensons que c’est parce que nous ne pensons pas à nous. Nous disons simplement que les peuples peuvent planifier et décider le comment de leur économie et de leur politique, de leur mode de gouvernement et que nous travaillons dans la pratique et montrons cette forme de gouvernement par la base des conseils.”

~Comandante Insurgente Moisés, EZLN, Chiapas, Mexique, 2008 ~

“Le peuple doit travailler pour que les municipalités autonomes soient un succès. Diriger en obéissant, voilà comment l’autorité doit véritablement gouverner. Maintenant nous mettons tout cela en pratique, parce que c’est le rôle qui nous revient.”

~ Compañero zapatiste, Chiapas (Mexique), 2008 ~

“Un guerrier confronte le colonialisme avec la vérité afin de régénérer une authenticité et recréer une vie qui vaut la peine d’être vécue et des principes qui valent la peine de mourir… Je désirerais suggérer comme point de départ, la conceptualisation d’un anarcho-indigénisme… Il y a une connexion philosophique entre le mode de pensée indigène et quelques courants de la pensée anarchiste au sujet de l’esprit de liberté et des idéaux d’une bonne société.”

“Il est impossible à la fois de transformer la société coloniale de l’intérieur des institutions coloniales ou de parvenir à la justice et à une coexistence pacifique sans fondamentalement transformer les institutions de la société coloniale. Pour faire simple, les entreprises coloniales qui opèrent sous le déguisement d’états libéraux démocratiques sont par design et par culture, incapables de relations justes et paisibles avec Onkwehonwe (peuples autochtones). Le changement ne pourra seulement se produire que lorsque les colons seront forcés d’admettre qui ils sont, ce qu’ils ont fait et ce de quoi ils ont hérité ; alors ils seront incapables de fonctionner en tant que coloniaux et commenceront à engager leurs relations avec les autres comme des relations respectueuses des êtres humains.”

La décolonisation est un processus de découverte de la vérité dans un monde créé du mensonge… Dans une réalité colonisée, notre lutte existe contre toutes les formes existantes de pouvoir politique et dans ce combat, nous n’amenons que notre seule véritable arme: le pouvoir de la vérité.”

“Si nous pouvons œuvrer ensemble vers l’accomplissement de ces choses: libération de la domination, libération de la peur, un régime décolonisateur, une éthique de guerrier et une re-connexion avec les cultures indigènes, alors nous nous libérerons de la cage et du carcan du colonialisme et connaîtrons une fois encore ce que cela veut dire d’être Onkwehonwe sur cette terre. Nous serons indépendants, auto-suffisants, respectueux, partageurs, spirituels et flexibles. Nous serons puissants dans la coexistence pacifique avec ceux qui vivent parmi nous et à côté de nous comme nos voisins et amis. C’est tout ce que les êtres humains ont le droit de demander.”

~ Taiaiake Alfred, Mohawk, Canada, 2005 ~

“C’est toujours l’objectif des gouvernements canadien et américain de se débarrasser des Indiens ou, faute de quoi, de les empêcher de bénéficier de leurs territoires ancestraux.”

“Au moment des premiers contacts avec les Européens, chrétiens, la très vaste majorité des sociétés natives des Amériques étaient parvenues à la véritable civilisation: elles n’abusaient en rien la terre, elles promouvaient la responsabilité communale, elles pratiquaient l’égalité en tout y  compris celle des genres et elles respectaient la liberté individuelle.”

“Nulle part ailleurs ne saisit-on le contraste entre les traditions indigènes et de domination occidentale que dans leurs approches philosophiques des problèmes fondamentaux que sont le pouvoir et la nature. Dans les philosophies indigènes, le pouvoir découle du respect de la nature et de l’ordre naturel des choses. Dans la philosophie de l’occident dominant, le pouvoir dérive de la coercition et de l’artifice et par effet direct, de l’alliénation de la nature.”

“Créer une relation légitime post-coloniale veut dire abandonner les notions de la supériorité culturelle européenne et d’adopter une position de respect mutuel. L’idée qu’il n’y a qu’une seule façon de voir et de faire les choses n’est plus du tout tenable.”

“Toutes les actions dans cet effort [de changer les relations], non pas seulement les nôtres mais aussi celles de ceux non-natifs qui nous soutiennent, doivent être inspirées par quatre principes: (1) diminuer l’impact des supposés intellectuels du colonialisme ; (2) Agir sur l’impératif moral du changement ; (3) ne pas coopérer avec le colonialisme ; (4) finalement, résister plus avant à l’injustice.

Nous pouvons parvenir à la décolonisation par le travail intense concerté et par des sacrifices fondés sur ces quatre principes énoncés, tout cela de concert avec la restauration d’une culture politique indigène au sein de nos communautés.”

~ Taiaiake Alfred, Mohawk, Canada, 2009 ~

“Voici quelques fondamentaux trouvés dans la sagesse du grand résistant Shawnee Tecumseh, qui mèneront à un changement de paradigme transformateur:

Aimez votre vie, perfectionnez votre vie, embellissez toutes choses dans votre vie,

Recherchez la longévité et mettez son but au service de votre peuple,

Préparez un noble chant de mort

Pour le jour où vous ferez le grand saut

Donnez toujours un mot gentil lorsque vous croisez ou rencontrez un ami

Faites de même pour les étrangers dans des endroits esseulés,

Respectez tout le monde et ne querellez personne

Lorsque vous vous levez le matin,

Remerciez pour la nourriture et pour la joie de vivre,

Si vous ne voyez aucune raison de remercier, la faute vous en revient,

N’abusez rien ni personne,

Car l’abus transforme le sage en imbécile

Et vole l’esprit de ses visions.

Le moyen de sortir de cette noire période dans laquelle nous nous trouvons tous doit impliquer un changement positif de paradigme cognitif hors de la mentalité et de l’attitude de l’empire et de la domination qui ne sont que les effets du modèle de conquête et de celui du “peuple élu sur une terre promise” fournit par l’Ancien Testament biblique et ce incluant la doctrine chrétienne de la découverte et de la domination que l’on trouve dans le rendu de l’affaire Johnson c. M’Intosh (CSEU, 1823).”

“En tant que nations et peuples originels de l’Île de la Grande Tortue, nous devons inviter le monde à marcher à nos côtés sur ce beau chemin de la vie en gardant de manière centrale un des grands enseignements de la loi indigène: respecte la terre comme ta mère, et porte un regard sacré sur tout le vivant.”

~ Steven Newcomb, Shawnee, USA, 2008 ~

Puisse la sagesse de ces paroles nous inspirer tous pour sortir de l’étau colonial qui nous étouffe tous et toutes ; sans oublier que de l’autre côté du miroir, nous attend l’émancipation, l’égalité, la fraternité et donc la liberté, la seule qui se doit de guider nos pas.

Ske:nen (Paix) et fraternité

Résistance 71

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Résistance politique: Anarcho-indigénisme, entretiens avec Taiaiake Alfred et Gord Hall

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, canada USA états coloniaux, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 12 avril 2017 by Résistance 71

A lire en complément:

“Nous sommes tous des colonisés” (Résistance 71, 2013)

“Meurtre par décret, le crime de génocide au Canada” (TIDC, 2016)

“Wasase”, Taiaiake Alfred, longs extraits traduits par Résistance 71, 2011

“Paix, Pouvoir et Rectitude, un manifeste indigène”, Taiaiake Alfred, longs extraits traduits par Résistance 71, 2011

“Si vous avez oublié les noms des nuages, vous avez perdu votre chemin”, Russell Means, longs extraits traduits par Résistance 71, 2014

“Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte”, Steven Newcomb, longs extraits traduits par Résistance 71, 2013

 

L’anarcho indigénisme: Entrevues avec Gerald Taiaiake Alfred et Gord Hill

 

23 mars 2016

 

Par Francis Dupuis-Déri et Benjamin Pillet

Voir l’article ici (en pdf)

 

Source:

http://redtac.org/possibles/2016/03/23/lanarcho-indigenisme/

(merci à Jo de JBL1960 d’avoir déniché cet entretien)

 

Au moins depuis la publication du livre L’Entraide de Pierre Kropotkine[1], au début du XXe siècle, les anarchistes s’intéressent aux sociétés autochtones qui offrent des exemples de sociétés plus égalitaires et moins autoritaires. En 2005, le Mohawk Gerald Taiaiake Alfred, originaire de Kahnawá:ke, a proposé le terme « anarcho-indigénisme » pour désigner cette dynamique de convergence entre les idées et les pratiques des autochtones traditionalistes et des anarchistes altermondialistes. Nous avons lancé, voici quelques mois, un projet de livre sur ce thème, dont chaque chapitre sera une entrevue avec un ou une autochtone qui livrera ses réflexions au sujet de la politique, du pouvoir, de l’égalité et de la liberté, en se référant à ses expériences et à celles de sa communauté. Nous vous présentons ici des extraits de deux des entrevues déjà réalisées. Le livre devrait paraître aux éditions Lux.

Francis Dupuis-Déri et Benjamin Pillet

GERALD TAIAIAKE ALFRED

Membre de la nation mohawk, Gerald Taiaiake Alfred est originaire de Kahnawá:ke, en banlieue de la ville de Montréal (Québec). Il est professeur au programme de gouvernance autochtone et au département de science politique de l’Université de Victoria, et il est l’auteur de trois livres, Heeding the Voices of Our Ancestors : Kahnawake Mohawk Politics, and the Rise of Native Nationalism (1995), Wasáse: Indigenous Pathways of Action and Freedom (2005) et Peace, Power, Righteousness (2008). En français, il a signé l’article « Sur le rétablissement du respect entre les peuples kanien’kehaka et québécois », dans la revue Argument, en 2000. En 2008, il organisait une rencontre avec des universitaires et des activistes anarchistes et autochtones, pour réfléchir à l’idée de l’« anarcho-indigénisme ».

++++++

Question. Vous semblez être le premier à avoir proposé l’expression « anarcho-indigénisme » ? 

Réponse. Je crois bien, en effet.

Question. Comment cette idée vous est-elle venue ?

Réponse. J’écrivais mon livre Wasáse: Indigenous Pathways of Action and Freeedom, vers 2005, et cette notion d’« anarcho-indigénisme » m’est apparue comme une façon évidente d’évoquer la collaboration qui se développait alors entre des activistes anarchistes et des gens comme Glen Coulthard, auteur de Red Skin, White Masks ; Richard Day, auteur de Gramsci Is Dead : Anarchist Currents in the Newest Social Movements ; et moi-même. C’était une manière d’attribuer un label à la pensée qui a émergé de cette rencontre. Cette expression a émergé dans un contexte où nous tentions de construire un mouvement. On nous posait alors plusieurs questions : « Quelle est votre relation à la philosophie autochtone traditionnelle ? » « Quelle est votre relation au progressisme ?» «Êtes-vous socialistes ? ». Il s’agissait donc d’offrir aux gens un label, une étiquette politique, pour les attirer dans nos discussions. J’ai pensé qu’« anarcho-indigénisme » représentait correctement ce que nous tentions de faire, soit de faire converger les principes philosophiques de l’anarchisme et de l’indigénisme. C’était aussi cohérent avec le vocabulaire disponible, puisqu’il y a toutes sortes d’anarchisme-à-trait-d’union : anarcho-féminisme, anarcho-syndicalisme, anarcho-communisme, etc.

Question. L’expression cherche à attirer l’attention des anarchistes, des autochtones, ou des deux à la fois ?

Réponse. Celle des philosophes politiques ! C’était surtout orienté vers les gens non autochtones, mais je n’irais pas jusqu’à dire que c’était uniquement pour les « anarchistes ». Il s’agissait aussi de nous différencier d’autres individus ou groupes qui privilégiaient surtout une approche politique fondée sur les « droits » et la « reconnaissance ».

Question. Comment définissez-vous l’ « anarcho-indigénisme » ?

Réponse. C’est difficile à définir, mais cela évoque clairement une approche à la politique qui n’est pas institutionnelle. L’anarchisme rejette fondamentalement tout projet de réformer l’État. Il s’agit plutôt d’être contestataire, de s’opposer à l’institutionnalisation de la vie des individus, et cela représente aussi ma conception de la philosophie indigène. Il s’agit surtout de l’aspiration d’un mouvement qui représente les principes de l’anarchisme et de la philosophie indigène. Tel est mon espoir.

Question. Dans la tradition anarchiste, il est courant d’écrire au sujet des modèles traditionnels des sociétés dites « sans État », en partant du livre L’Entraide de Pierre Kropotkine vers 1900 jusqu’aux travaux de James C. Scott et de David Graeber (ainsi que de Pierre Clastres, dans les années 1970). Ces auteurs avancent que ces peuples offrent des modèles intéressants dont peuvent s’inspirer les anarchistes.

Réponse. Il s’agit d’une sorte de primitivisme marqué par le respect à l’égard du passé, qu’on ne retrouve pas seulement chez les anthropologues, mais aussi chez les indigènes. Ces histoires offrent, en effet, des modèles pour réfléchir à la manière d’organiser la gouvernance, la société et les relations interindividuelles. Or je ne crois pas qu’on puisse retourner dans le passé. Le fondement de l’indigénisme, sans parler de l’anarcho-indigénisme, consiste à considérer que vos conceptions du monde et vos valeurs sont toutes inspirées de ce cadre philosophique qui prend racine dans les traditions indigènes. Voilà qui est fondamental pour fonder notre compréhension du monde et les traités, les cérémonies, les langues sont des incarnations de cette posture. Mais il s’agit d’un point de départ, et de là, il faut se dire : « Bon, je connais tout cela, je le comprends du mieux que je peux, mais je dois maintenant avancer et confronter le monde moderne, car je ne peux simplement respecter le passé en déclarant “Il faut que tout soit exactement comme avant”. Je dois avancer et respecter le passé et y référer en tant que fondement, mais je dois en même temps penser de manière créative tout en avançant. Je me réfère donc au passé comme source de motivation et d’inspiration, dans la mesure où c’est utile pour faire face aux défis d’aujourd’hui, par exemple la civilisation industrielle, le désastre écologique, le pouvoir et le contrôle qu’exerce l’État. Voilà les principaux défis d’aujourd’hui. Nous devons nous inspirer de la sagesse traditionnelle, mais nous devons y ajouter notre propre créativité.

Question. Cette réflexion fait écho au mythe du « bon sauvage ».

Réponse. Oui, et le « bon sauvage » n’a jamais été une représentation de la réalité des peuples autochtones. Il s’agit plutôt d’une création de pseudo-anthropologie venant d’Europe et de philosophes en Europe. Il est donc très dangereux de tenter de mimer le bon sauvage, surtout dans une perspective autochtone. Au mieux, vous tentez d’être le bon sauvage et donc, de correspondre à des standards impossibles à satisfaire. Au pire, ce bon sauvage a toujours eu la mort comme destin. Il était là pour être conquis, pour montrer que la personne qui le conquiert est puissante. En le conquérant, vous obtenez le droit à la terre de ce personnage exceptionnel.

Question. Pensez-vous que les anarchistes cherchent dans la tradition autochtone ce bon sauvage qui serait, en quelque sorte, un anarchiste ou un protoanarchiste ? Ce qui intéresserait donc les anarchistes dans l’anarcho-indigénisme est simplement de s’y retrouver à l’identique, plutôt que de s’intéresser aux autochtones pour ce qu’ils ou elles sont réellement.

Réponse. Pour le colon (settler person) qui reconnaît que sa propre position est illégitime et qui se sent coupable de cette situation, il y aura toujours la tentation d’évoquer la représentation du bon sauvage et de s’identifier à elle pour se sentir plus légitime. Cela a toujours été une tentation, même si je perçois moins souvent ce problème maintenant. Les anarchistes plus jeunes que je côtoie s’orientent surtout vers des actions transformatives. L’idée d’« anarcho-indigénisme » les attire en tant que potentiel de pouvoir transformateur.

Les plus jeunes anarchistes qui s’engagent aujourd’hui dans la discussion sont plus sensibles à l’égard de leur propre position dans le colonialisme, plus sincères dans leurs efforts de vouloir apprendre.

Question. Les anthropologues sympathiques à l’anarchisme et qui ont effectué des recherches sur l’histoire des « peuples sans État » présentent beaucoup d’informations au sujet de la chefferie non coercitive et de la politique délibérative ; les peuples autochtones étant dépeints comme très doués pour la délibération et les assemblées. Voilà des exemples concrets de ce qui peut être stimulant pour les anarchistes, à tout le moins pour expliquer aux gens : « Vous voyez, l’anarchie est quelque chose de possible, puisque c’est en quelque sorte la manière dont les peuples autochtones vivaient politiquement. »

Réponse. Il s’agit là du lien le plus fort entre la politique indigène et l’anarchisme. Dans le monde actuel, plusieurs personnes peuvent être à la recherche d’une alternative politique offrant le choix entre le régime actuel et une vraie démocratie. Les modèles politiques indigènes historiques offrent d’intéressants exemples dont on peut apprendre, qu’on peut vouloir reproduire ou adapter.

Question. Dans votre livre Wasáse, vous présentez le débat au sujet de la violence militante, et vous prenez position en faveur d’« un militantisme non violent, ce qui signifie de rester ferme face à la peur, de faire ce qui est nécessaire pour ce qui est juste, mais sans laisser des pensées et des émotions négatives vous contrôler. » [p. 55]. Il y a dans le milieu anarchiste un débat sans fin au sujet de la violence politique, et même au sujet de la définition de la violence. Pour certaines et certains, dont les Black Blocs et leurs proches, bloquer une route ou fracasser une vitrine n’est pas violent.

Réponse. Pour moi, il y a violence quand vous causez une blessure à une autre personne. Il ne s’agit pas seulement de violence physique, puisque la violence psychologique peut être blessante. Cela dit, je ne considère pas que bloquer une route soit violent. Fracasser une vitrine n’est pas violent. C’est de la destruction, mais pas de la violence. En conséquence, la non-violence signifie pour moi de ne pas chercher intentionnellement à causer une blessure à une autre personne, ou à d’autres êtres, car je ne veux pas limiter le débat aux êtres humains. Il existe aussi une violence envers les animaux et le monde naturel.

Cela dit, nous devons vivre avec un certain niveau de violence au quotidien. Ainsi en est-il de la condition humaine. Nous ne pourrions survivre et vivre sans violence. Nous violentons le monde naturel pour chauffer nos demeures, pour nous transporter, pour notre nourriture. La plupart d’entre nous mangeons des animaux. Même si vous ne mangez que des plantes, c’est encore de la violence envers le monde végétal.

Il faut réfléchir à cette question en contexte. Il s’agit de déterminer quel degré de violence nous sommes disposés à accepter et quelle forme de violence nous pouvons justifier dans nos vies, dans nos communautés. Pour moi, cette question ne devrait pas se réduire à savoir si ceci ou cela est violent ou non. C’est trop simpliste. Et cela renforce des positions conservatrices, alors que la société industrielle moderne est considérée comme non violente.

Question. La question de la violence n’est pas si centrale dans Wasáse, mais vous insistez sur l’importance du courage chez le guerrier que vous appelez de vos vœux. Pouvez-vous expliquer pourquoi le courage vous apparaît à ce point politiquement important en politique ?

Réponse. La psychologie des autochtones est fondée sur la peur, en raison de l’histoire de la colonisation, du racisme, des pensionnats, où tant d’enfants ont été placés après avoir été enlevés à leurs parents, etc. Nous avons peur des Blancs, mais nous avons aussi peur d’agir en accord avec ce que nous sommes réellement, d’agir de manière à faire ce qui est juste. Voilà d’où vient l’idée du courage. Il s’agit d’avoir le courage d’être sincère à l’égard de qui nous sommes réellement. Pour cela, nous devons dévoiler la vérité, nous tenir debout pour défendre la vérité et faire le nécessaire pour défendre cette vérité face à tous ces mensonges qui apparaissent comme la norme dans la société.

Parfois, comme en 1990, à Kanesatake et à Kahnawá:ke, le courage apparaît dans sa forme qui nous est très familière : « Ah ! Les gens vont affronter les militaires. » Voilà de la bravoure. Mais très souvent, ce n’est pas ainsi que s’exprime le courage. Sans doute ne reconnaîtrez-vous pas le courage de l’autochtone qui assiste à une cérémonie traditionnelle alors qu’elle a été élevée en bonne catholique et forcée de croire que la cérémonie était une affaire du diable, et qu’elle brûlerait en enfer si elle y participait. C’est vraiment courageux de mettre la peur de côté et d’avancer pour devenir à nouveau un membre participant de cette culture traditionnelle. Voilà un exemple que j’ai à l’esprit lorsque je parle de courage. Un autre exemple de courage ? Cette femme autochtone en Colombie-Britannique qui est allée pêcher et qui a pratiqué sa culture traditionnelle alors que tout le monde, en particulier le gouvernement, lui disait de ne pas le faire et la menaçait d’arrestation. Elle a subi les conséquences de son choix. C’est très courageux.

Note de Résistance 71: Nous sommes là dans la désobéissance civile, chose qui devra se généraliser si nous voulons, tout comme les autochtones, nous libérer du joug de l’État, du capitalisme et de leurs intitutions répressives obsolètes.

Être courageux, c’est donc avancer sur notre voie malgré les peurs qui nous contrôlent.

Question. Et cela donne de la puissance…

Réponse. Oui, réellement, et vous prenez conscience alors que d’autres gens sont sous le contrôle de cette peur qui vous contrôlait, et vous êtes plus à même de les aider et de devenir un leader ou un mentor qui leur explique le problème et qui les amène à leur tour à surmonter cette peur.

Question. Que pensez-vous de l’État ?

Réponse. J’avais l’habitude d’y penser souvent, et même tout le temps, en tant qu’étudiant puis professeur en science politique. De plus, l’État est central dans les politiques des Premières nations en ce qui concerne les revendications territoriales, l’autonomie gouvernementale, etc. Je n’avais jamais été capable de penser à la politique autrement qu’en référence à l’État et à ses diverses manifestations dans la vie de nos communautés. Mais cela a changé récemment, en grande partie grâce à ma rencontre avec l’anarchisme à travers des conversations et des lectures. J’ai alors compris que la politique va bien au-delà de l’État et qu’il est possible de vivre hors de l’État.

Du coup, j’essaie maintenant d’échapper à l’État ou de créer des occasions pour les peuples indigènes de vivre hors de l’État, ou à tout le moins, en réduisant au minimum leurs interactions avec l’État. Cela signifie donc de ne pas limiter nos luttes à vouloir réformer l’État, le transformer ou même le détruire. Même si l’État existe, ce n’est pas cette grande entité monolithique qui occupe tout l’espace de la vie sociale et politique. En fait, l’État est très fracturé et incomplet.

Voilà le projet que j’ai tenté de développer ces dernières années. J’étais alors en partie inspiré de l’anarchisme ainsi que de mon expérience avec les gens des communautés de Kahnawá:ke, d’Akwesasne et de la côte Ouest qui ont toujours fonctionné à partir de cette prémisse. Il y a beaucoup de gens dans nos communautés qui luttent contre l’État et qui ne se sont jamais réellement laissés intégrer dans l’État.

Question. De l’extérieur des communautés autochtones, la situation semble vraiment déprimante. On n’entend parler que de pauvreté, de violence… Que pensez-vous de votre propre communauté ? Êtes-vous optimiste ou pessimiste ?

Réponse. Est-ce possible d’être les deux à la fois ?

Question. Bien sûr !

Réponse. Je ne suis pas pessimiste, car je ne pense pas que notre peuple soit en voie d’extinction. Mais je ressens un pessimisme psychologique et spirituel. Je suis pessimiste, car je vois que les autochtones les plus éduqués et dotés de potentiel sont aspirés par l’assimilation.

Mais mon optimisme me vient du fait qu’il y a des occasions aujourd’hui pour les peuples autochtones qui n’existaient pas avant, y compris de vivre une vie qui n’est pas totalement minée par le racisme qui nous hanterait comme individu. Le « bon sauvage » ou « l’Indien alcoolique », ces représentations existent encore, mais elles ne nous définissent plus. Mes garçons sont plus libres de créer leur propre identité en tant qu’Autochtones.

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Entretien avec GORD HILL

Membre de la nation Kwakwaka’wakw, sur le territoire connu sous le nom de Colombie-Britannique, sur la côte pacifique du Canada, Gord Hill est un militant anticapitaliste et anticolonialiste, un artiste et un auteur de bandes dessinées, qui signe souvent des textes sous le pseudonyme Zig Zag. Il a publié deux bandes dessinées, 500 Years of Indigenous Resistance et The Anticapitalist Resistance Comic Book, dans lesquelles il rend hommage aux luttes de résistance des militants autochtones et anticapitalistes.

Question. Quelle fut ta première rencontre avec l’anarchisme et le militantisme autochtone ?

Réponse. Je me suis d’abord politisé à Vancouver dans les années 1980, en participant à un groupe de solidarité avec le mouvement guérilla Farabundo Marti, qui résistait au Salvador au régime en place, soutenu par les États-Unis. Je me suis ensuite intéressé de plus en plus à la pensée anarchiste et j’ai intégré le mouvement anarcho-punk. Je vivais à Vancouver à l’époque et la scène anarcho-punk y était encore plutôt dynamique. Je ne me suis pas réellement intéressé aux luttes anticoloniales avant 1990. Ce n’est qu’après la crise d’Oka que j’ai commencé à m’engager plus sérieusement dans les mouvements de résistance autochtone. Avec le temps, j’ai tâché que mon engagement politique soit lié à la fois à la résistance anticoloniale et à l’anticapitalisme.

Question. Si tu devais donner une définition simple de l’anarchisme et de l’indigénisme, comment présenterais-tu ces deux notions ?

Réponse. L’anarchisme, c’est la conviction que les gens n’ont besoin ni de dirigeants ni d’autorité qui les gouvernent en étant en quelque sorte au-dessus d’eux. C’est aussi une notion qui encourage l’auto-organisation décentralisée et autonome des mouvements et des communautés. Si je n’utilise pas moi-même l’expression « indigénisme », je dirais néanmoins qu’elle fait référence aux éléments issus des cultures autochtones telles qu’elles existaient avant la colonisation, et donc qu’elle inspire une approche populaire et traditionnelle de gestion et d’organisation.

Question. Tu as prononcé une conférence sur l’anarchisme et la résistance autochtone, en mai 2013 à La Déferle, un espace anarchiste dans Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal (Québec). Tu as alors expliqué qu’il y a eu plusieurs types d’organisations autochtones sociales et politiques en Amérique avant le début de la colonisation européenne, et que celles qu’on pourrait qualifier de plus anarchistes – car plus égalitaires et décentralisées – ont résisté plus longuement que les autres à la colonisation. Peux-tu préciser cette idée ?

Réponse. Il y avait différentes formes d’organisation, certaines plus centralisées que d’autres. Pensons aux Incas, ou encore aux Aztèques du Mexique, qui avaient développé une grande civilisation comptant des millions d’individus et nombre de guerriers, mais ils ont été très rapidement vaincus par quelques centaines de conquistadors espagnols qui s’étaient alliés à des milliers d’individus qui avaient subi la domination aztèque. Les dirigeants ont été capturés et l’empire s’est effondré, sans oublier une épidémie massive qui a décimé le Mexique. À l’inverse, il y avait des sociétés autonomes et décentralisées, entre autres dans les grandes plaines d’Amérique du Nord, dont les Lakota, les Cheyenne, etc. Elles ont mené une guérilla pendant de longues décennies contre l’armée des États-Unis. Pensons aussi aux Mapuches en Amérique du Sud, également autonomes et décentralisés et que les Espagnols n’ont jamais réussi à vaincre pendant 300 ans. On peut donc en tirer la leçon que les structures autoritaires et centralisées peuvent aisément être vaincues par une simple décapitation du pouvoir au sommet, alors que les mouvements autonomes de résistance sont bien plus difficiles à détruire parce qu’il n’est pas possible de simplement attaquer le sommet.

Question. Tu as participé activement au mouvement contre les Jeux Olympiques à Vancouver, en février 2010 (No Olympics On Stolen Land — Pas de Jeux olympiques sur des terres volées). On a alors beaucoup parlé de solidarité entre les activistes anarchistes et les guerriers autochtones. Quelle était la réalité sur le terrain ?

Réponse. Une campagne contre les Olympiques plus militante et radicale que d’ordinaire a été lancée au début de l’année 2007, regroupant à la fois des militants autochtones et des militants anti- pauvreté à Vancouver. Pendant ce temps, les anarchistes ont également commencé à mener des attaques contre des cibles gouvernementales et des entreprises privées, telles que des véhicules militaires, des banques, etc. C’est à peu près le modèle qu’a suivi la campagne lors des trois années qui ont suivi, avec d’un côté, l’organisation de la plupart des actions directes menées par les militants autochtones et anti-pauvreté, et en parallèle, des actions de sabotage et de vandalisme menées par les anarchistes.

L’exemple le plus marquant de coordination est survenu le jour des cérémonies d’ouverture. Le 12 février 2010, une manifestation d’environ 5 000 personnes contre les Olympiques a atteint le site des cérémonies, Place BC, et la police antiémeute a affronté les aînés-es autochtones qui ouvraient la marche et qui ont demandé aux anarchistes formant un Black Bloc de venir les soutenir à l’avant de la manifestation, ce qu’ont fait les anarchistes pendant plusieurs heures, en affrontant physiquement la police.

Le lendemain, soit le jour d’ouverture des Jeux, le « Rassemblement crise cardiaque » (Heart Attack Rally) a été l’occasion pour un Black Bloc anarchiste d’endommager plusieurs bâtiments du quartier des affaires, dont un grand magasin de détail de la Compagnie de la Baie d’Hudson dont les vitrines ont été fracassées. Cette compagnie a été prise pour cible non seulement parce qu’elle était une partenaire importante dans l’organisation des Jeux de 2010, mais aussi en tant qu’agent historique très influent dans la colonisation du Canada[2].

Question. En militant dans le mouvement anarchiste québécois, nous avons pu constater qu’il existe certains conflits entre les conceptions anarchistes et indigénistes, sur la question de la nation par exemple. Est-ce que c’est quelque chose que tu as également remarqué dans l’Ouest ?

Réponse. Il est possible de comparer d’une part l’idéal anarchiste d’auto-organisation autonome et décentralisée et de l’autre, les formes d’organisation sociale traditionnelles en vigueur chez la majeure partie des peuples autochtones, au sein desquels les dirigeants officiels et l’autorité centralisée brillaient surtout par leur absence. Pour ce qui est des anarchistes, je les ai également comparés aux guerriers autochtones puisque ces deux figures politiques font usage de l’action militante à la fois pour mener des attaques et pour défendre la population. Il existe évidemment des conflits ou des divergences entre ces mouvements en Colombie-Britannique comme au Québec, sans doute principalement du fait de différences culturelles et tactiques. Par exemple, lorsqu’arrivent des confrontations, les autochtones ont tendance à être beaucoup plus prudents, en premier lieu parce que les actions menées peuvent avoir des conséquences démesurées sur leur communauté, leurs familles, etc.

Question. Quelles sont les causes du rejet de l’anarchisme par beaucoup de communautés autochtones, et même par des activistes autochtones ?

Réponse. Il existe d’importantes différences culturelles entre les anarchistes et les peuples autochtones. Les anarchistes ont tendance à se montrer beaucoup plus individualistes et adhèrent souvent à des modes de vie qui sont étranges ou « bizarres » aux yeux de plusieurs Autochtones, comme le dumpster-diving (récupérer des aliments dans les poubelles), ou un certain rejet de l’hygiène corporelle. Évidemment, l’ensemble des anarchistes ne se reconnaît pas nécessairement dans ces pratiques, mais il s’agit néanmoins d’une réalité chez les anarchistes, avec pour conséquence que cela apparaît comme l’identité culturelle la plus visible et stéréotypée pour les observateurs extérieurs. Conséquemment, beaucoup de militants autochtones considèrent les anarchistes comme une variation des « hippies » et des punks. Un Aîné a dit un jour que lorsque l’on commence le processus de décolonisation, on se différencie de son groupe d’appartenance, de son peuple, et c’est une très bonne chose. Mais si notre décolonisation personnelle va trop loin, on risque également d’apparaître étranger aux yeux de notre propre communauté et de se l’aliéner. Voilà qui risque de limiter de manière draconienne notre capacité à s’y engager et à participer à ses luttes. C’est un peu le problème de beaucoup d’anarchistes qui transgressent d’une manière radicale différentes normes de leurs propres communautés, ce qui a pour conséquence de transformer l’anarchisme en un mouvement isolé qui finit par se replier sur lui-même, sur ses modes de vie et sur ses propres activités… Ce problème est d’autant plus important que le mouvement anarchiste nord-américain est en quelque sorte « antisocial », puisque beaucoup d’anarchistes détestent et rejettent leur société. À l’inverse, les militants autochtones ont plutôt tendance à se concentrer sur le travail à effectuer au sein de leur communauté, à établir des liens de solidarité avec d’autres mouvements, sans partager une telle perspective antisociale.

Question. Qu’en est-il par exemple du végétalisme, présent dans beaucoup de milieux et communautés anarchistes ?

Réponse. Le végétalisme fait partie de ces différences culturelles, bien que personnellement, je ne connaisse pas beaucoup de vegans au sein du mouvement anarchiste en Colombie-Britannique. C’est de toute manière un concept assez étranger aux peuples autochtones qui, traditionnellement, pêchaient et chassaient et qui, en plus, continuent à pratiquer ces activités de manière régulière.

Question. Comment réagis-tu au fait que les anarchistes euroaméricains sont eux-mêmes des colons, qui plus est, blancs, la plupart du temps ?

Réponse. C’est un résultat inévitable de la colonisation européenne des Amériques. Je m’en accommode en essayant de comprendre l’histoire de cette colonisation et les dynamiques qu’elle engendre au sein des mouvements de résistance ; mais je le fais tout en reconnaissant la nécessité d’une résistance plurinationale et d’une solidarité entre mouvements sociaux, tout particulièrement en Amérique du Nord.

Question. On peut constater que dans les communautés autochtones, beaucoup acceptent et jouent le jeu capitaliste de l’État colonial. C’est le cas notamment de beaucoup de conseils de bande, ainsi que des chefs d’entreprises autochtones, qui tirent souvent une certaine fierté de leur « succès » politique ou financier. En extrapolant un peu, peut-on dire que même les anarchistes et les militants autochtones traditionalistes ont assimilé les idéaux capitalistes ? Et dans ce cas, que faire ?

Réponse. C’est effectivement le cas, parce que toute personne qui vit dans une société capitaliste assimile l’idéologie capitaliste, à tout le moins partiellement. Un des problèmes auquel j’ai fait face est la promotion, par des militants autochtones, d’une décolonisation capitaliste, suivant la logique « il faut que nous ayons nos propres entreprises, il faut que nous soyons financièrement autonomes… », ce qui, au final, ne fait que donner lieu à un peu plus de merde capitaliste. Un processus de décolonisation imprégné d’une conscience anticapitaliste me semble être la meilleure façon de contrer l’idéologie capitaliste, sachant que la culture et les modes d’organisation traditionnels font généralement la promotion de modes de vie et d’organisation collectifs ou communaux, durables, horizontaux, autonomes, etc.

Question. Quel avenir envisages-tu en ce qui concerne les anarchistes, les guerriers autochtones, et les possibles solidarités entre les deux groupes ?

Réponse. De manière générale, je défends l’idée d’un mouvement plurinational de résistance qui serait à la fois anticolonial et anticapitaliste et je rappelle que la solidarité entre un grand nombre de secteurs de la société est globalement nécessaire. Je crois aussi que plus les conditions socio-économiques vont se détériorer, plus les gens vont devenir conscients et déterminés, et plus nous aurons un potentiel pouvant permettre l’expansion des mouvements de résistance.

******

Francis Dupuis-Déri est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), auteur de plusieurs ouvrages, dont «Les Black Blocs» (Lux, 5e édition en 2016) et «L’anarchie expliquée à mon père» (Lux, 2013), co-rédigé avec Thomas Déri.

Benjamin Pillet est chargé de cours et candidat au doctorat de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est également attaché à la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes dirigée par Alain-G. Gagnon. Ses recherches portent sur les résistances autochtones à la poursuite du colonialisme canadien au XXIe siècle.

 

Notes de fin

[1] NDLR. Après son voyage au Canada en 1897, dans ses livres « Journal canadien » et « Le Canada et les Canadiens », Kropotkine s’inspire de l’organisation de petites exploitations rurales autonomes de l’Ouest canadien comme modèle pour l’organisation de la ruralité sibérienne sans autorité centrale. Ces petites fermes de l’Ouest, compte tenu de l’époque de ce voyage et du lieu géographique, étaient vraisemblablement occupées notamment par des Métis francophones, des Autochtones vivant en commune et des Doukhobores. Les Doukhobores sont une secte de chrétiens russes, fondée au XVIIIe siècle, dont un grand nombre ont émigré au Canada dans les années 1897-1899, pour échapper à des persécutions par les autorités. Environ le tiers des fermes Doukhobores étaient vraiment communistes (aucune propriété privée, partage total des biens). Ces Sibériens radicalement pacifistes se sont établis initialement en Saskatchewan (comme fermiers) puis, à la suite des conflits avec le gouvernement canadien, en Colombie-Britannique.

Dans ses études canadiennes, Kropotkine s’intéresse particulièrement aux questions de l’auto-détermination locale (« self-government »), de l’agriculture, du régionalisme et du fédéralisme décentralisé, des autochtones et des doukhobores. Il prône, notamment comme modèle pour la Sibérie, une fédération libre d’associations agricoles et artisanales/industrielles, fonctionnant sur la base de l’entraide et de la solidarité.

[2] La Compagnie de la Baie d’Hudson a été fondée à Londres en 1670 pour pratiquer la traite des fourrures au Canada.

Résistance politique à l’empire et à tout colonialisme: Un manifeste indigène (Taiaiake Alfred)

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Résistance 71

 

10 avril 2017

 

Nous avions traduit de larges extraits du livre du professeur de science politique à l’université de Victoria (CB, Canada), Taiaiake Alfred: « Paix, Pouvoir et Rectitude: un manifeste indigène » et Jo de JBL1960 nous en a fait un de ces PDF dont elle a le secret.

Le voici, vous pourrez également le trouver sur notre page spéciale PDF (plus de 20 à télécharger dans trois rubriques: histoire, politique et science)

Un_manifeste_indigène_taiaiake_alfred

Résistance au colonialisme: Résurgence de l’esprit des peuples dans la connexion avec la terre… (Taiaiake Alfred)

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A quelqu’un qui lui demandait ce qu’il pensait de la culture occidentale, Gandhi répondit: “C’est une bonne idée !”

~ Résistance 71 ~

“Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir et le larbinisme…”
~ Aimé Césaire ~

“Pour l’Africain en particulier, la société blanche a brisé son ancien monde sans lui en donner un nouveau. Elle a détruit ses bases tribales traditionnelles de son existence et barre la route de l’avenir après avoir fermé la route du passé.”
~ Frantz Fanon ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”~ Gustav Landauer ~

 A lire: « La Grande Loi du Changement », Taiaiake Alfred

 

Le grand désapprentissage

 

Taiaiake Alfred (Ph.D)

Professeur de Sciences Politiques (chaire de gouvernance indigène) à l’université de Victoria, Colombie Britannique, Canada. Le professeur Alfred est membre de la nation Mohawk (Kahnawake, clan de l’ours)

 

Février 2017

  

Source:

https://taiaiake.net/2017/02/28/the-great-unlearning/

 

Transcription d’une conférence donnée à l’université de Melbourne, Australie fin 2015

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Depuis le départ, les nouveaux venus de ce continent ont pensé que les peuples originels étaient un problème, le “problème indien”. Notre présence problématique est profondément ancrée dans le conscient collectif des colons et l’ancienne attitude est une utilisation constante dans la littérature et la connaissance universitaire. Vous savez aussi sans aucun doute que nous sommes de véritables échecs ambulants quant à l’adaptation de la réalité naturelle au développement d’une société moderne, n’est-ce pas ?
Mais récemment, quelques Canadiens ont commencé à questionner la place du “problème indien” au centre de l’identité et de l’agenda du pays. Je pense que c’est le bon côté qu’a généré l’affaire du changement climatique, tout le monde n’est plus convaincu que le progrès soit une bonne chose et certains en sont même arrivés à remettre en cause l’idée même de culture occidentale et du capitalisme.

Il y a un doute de plus en plus grand sur le fait que des pays comme le Canada représentent le summum de la civilisation humaine et qu’il pourrait bien y avoir de sérieux inconvénients et problèmes sur la façon dont ces sociétés se sont construites.

Une des prises de conscience qui vient de penser au travers de l’histoire de manière différente et de penser aux problèmes qui détricotent nos sociétés, est que les gens commencent à reconnaître qu’il y a une forme de responsabilité à transformer les institutions gouvernantes et les relations fondamentales dans la société. Dans un sens, les gens commencent à réaliser les effets de la contamination industrielle sur leurs vies, partout. Bientôt les gens vont comprendre que le Canada n’a pas de problème indien, mais un problème colonisateur et que la route vers un meilleur futur n’est pas nécessairement de focaliser l’effort sur redéfinir et de retirer les peuples natifs de la terre de façon à ce que les corporations puissent exploiter les “ressources” pour l’enrichissement exclusif de la population des colons. Ils commencent à voir que les racines du pays, en tant qu’entreprise coloniale et colonisante, ont créé une structure des relations entre tous les gens et entre les gens et la terre de ce pays, qui est au bout du compte destructrice de tout le monde et de tout ce qui y est impliqué.

Le problème colon est le fait que le Canada est consruit sur la présupposition d’une re-colonisation perpétuelle du peuple et de la terre qui permet à la société dominante de jouir de privilèges et d’une prospérité qui seraient les héritages d’une conquête. Donc quel est le problème fondamental de justice et d’injustice au Canada ? Vu depuis cet angle, ce n’est certainement pas nous qui avons échoué à suivre. Ce n’est même pas un problème de justice sociale demandant un droit et une reconnaissance pour nous élever au même statut de bien-être que la société de base des colons.

La justice sociale comme concept et objectif n’est pas suffisant, parce que si nous ne nous concentrons que sur cela, nous ne faisons que regarder et analyser les symptômes, si nous ne faisons pas face au problème fondamental, qui est celui de la DEPOSSESSION, de l’occupation continuelle de nos terres, de la séparation du peuple d’avec la terre ce qui nous enlève l’essence fondamentale de ce que et qui nous sommes, nous avons un gros moteur générant la discorde sociale, culturelle et physique et pas seulement au sein de ceux qui se perçoivent comme victmes, mais aussi parmi ceux qui pensent être les bénéficiaires de la dépossession. Ce moteur est chaud et ronronnant, il produit la dispute sociale, des troubles de la santé, une destruction environnementale, qui ne s’est jamais produite à cette vitesse dans le passé.

Il y a une connexion basique entre la dépossession et l’abus perpétré sur les peuples indigènes ainsi que sur la structure et le fonctionnement adéquat de l’économie canadienne. De où nous nous plaçons aujourd’hui, au milieu d’un problème colon, arranger l’économie, s’occuper des problèmes environnementaux

et s’occuper de la terre, tout cela requiert la mise en place d’une relation juste avec les nations des peuples originels et demande la manifestation d’un respect pour la vision du monde qui se trouve à la racine de leurs cultures.

Bricoler ou réformer des institutions déjà existantes et les relations engendrées est absolument inutile. Ce dont nous avons besoin est un véritable virage à 180 degrés de la mentalité de conquête vers un état d’esprit qui place l’être humain dans des relations réelles et durables l’un envers l’autre et l’environnement. C’est un changement psychologique, c’est un chemin hors du sentier battu, bien qu’il y ait déjà des éclaireurs qui se sont engagés dans le recadrage de l’idéal de ce pays par les relations et pour qui une éthique environnementale indigène offre une alternative de pensée et d’être sur la terre. Mais qu’est-ce qu’une éthique environnementale indigène ?

Pour nous, tout est relié à la terre, aux territoires ancestraux. En langue mohawk, nous disons: “Konnoronkwa Iekeni’stenha ohontsa”, c’est à dire: “J’aime ma mère la terre.” Être indigène veut dire avoir ce type de relation intime avec la terre, ce sens de relation profonde et de responsabilité envers la terre ; cela veut dire vivre cette relation, posséder cette connexion, remplir votre responsabilité, en prendre la substance d’amour, prendre la connaissance sacrale et la restituer, aimer et protéger votre mère.

Voilà pourquoi la colonisation, qui est fondée sur le déni de notre capacité de vivre l’éthique d’une relation universelle de responsabilité, est si destructrice et démoralisante.

La déconnexion d’avec la terre est bien plus que juste une privation économique.

La déconnexion d’avec la terre est bien plus que juste l’injustice politique de l’aliénation territoriale.

Déconnectés de la terre, nous ne pouvons plus être indigènes. Pour être indigène, vous devez vivre et remplir la responsabilité qui incombe des instructions originelles et honorer votre famille, vous-même, les autres, ainsi que les autres nations des arbres, des animaux terrestres, aquatiques, des eaux, des vents etc… Lorsqu’on parle à tout cela, c’est exister dans un monde paisible en tant qu’être humain de cette terre. Vivre cette éthique environnementale est absolument essentiel pour la liberté, la santé, le bonheur et la justice, pour que tout ceci se réalise dans la vie de la personne indigène.

Qu’en est-il donc de la réconciliation ? Nous demanderons certains, ne sommes-nous pas dans une ère nouvelle de respect pour les peuples originels ? Le prenier ministre du Canada a parlé devant la chambre commune (NdT: l’assemblée nationale canadienne) et a lu une excuse publique aux victimes des abus et des crimes des pensionnats pour Indiens. Ce fut une grande erreur, c’était mal et totalement inacceptable que nous enlevions ces enfants de leurs familles et d’avoir autorisé qu’ils soient abusés, bafoués dans ces écoles, nous n’aurions jamis dû laisser ces enfants être abusés et violentés de la sorte, a t’il dit. Mais ce ne fut pas le point de départ d’une véritable réconciliation. En tournant la page de l’histoire en admettant ce qui est arrivé à ces enfants dans ces pensionnats, il n’a néanmoins pas adressé ni parlé des dégâts multi-générationnels que tout ceci a provoqué chez les nations indigènes.

Est-ce le mal occasionné par ces pensionnats à une grand-mère qui a souffert de tant d’abus dans ce système, qu’elle ne fut pas autorisée à parler sa langue et grandît en haïssant son “indiennité”, qui après ce traumatisme, s’en alla à Brooklyn et se fit passer pour irlandaise ?… (ceci est une histoire vécue dans ma famille…). Est-ce là tout le drame , tout le mal ?… Bien que cela en fasse partie, mais vous devriez avoir une vue bien étriquée (harpérienne) pour dire qu’il n’y a pas non plus eu de dégâts collatéraux pour les enfants et petits-enfants de cette personne qui ne purent pas parler le mohawk et que de fait toute sa progéniture vit à Brooklyn, New York et non pas à Kahnawake, territoire mohawk, là où elle est née, elle et tous ses ancêtres.

Quelle fut la véritable intention des pensionnasts pour Indiens ? Le but était de briser la connexion des peuples natifs avec leur terre. Ils furent mis en place pour arracher les enfants de leurs familles, de leur terre et de leurs cultures, de façon à ce que la génération suivante ne soit plus présente sur la terre et ainsi n’aurait plus la capacité de prendre la connaissance de la culture, de la langue et ainsi ne serait plus capable de défendre la terre politiquement, culturellement et physiquement des intentions des gens qui viendraient avec la volonté d’utiliser et d’exploiter cette terre. (NdT: n’oublions pas que le Canada tout comme les USA sont des entreprises commerciales coloniales de la “couronne”, c’est à dire de la City de Londres, de sa banque d’Angleterre / Vatican, gérée par les Rothschild…)

Voilà ce que fut l’objectif des pensionnats pour Indiens. (NdT: lire à ce sujet la version pdf en français de notre traduction de “Meurtre par décret, le crime de génocide au Canada”, le contre-rapport de la Commission Vérité et Réconciliation publié par le TICEE) Après ces pensionnats (NdT: le tout dernier a fermé ses portes au Canada en 1996…), il n’y eut pratiquement plus personne pour défendre ni spirituellement ni physiquement la terre. Ainsi la réconcilaition est en fait une recolonisation parce qu’il s’agit avant tout de consolider les gains de territoires acquis par les crimes de la génération précédente de colons (NdT: il en va de même aux Etats-Unis, au Mexique, et en fait en Israël avec les Palestiniens…) et cela n’a rien à voir avec la transformation ni même un quelconque changement. Je pense que les bonnes cibles sont les institutions puissantes du gouvernement canadien d’un côté et de l’autre notre peuple.

Nous devons définir pour et par nous-mêmes ce qu’est ce mouvement et ce mouvement se doit d’être un mouvement de retour à la terre. Je ne veux pas passer pour un complet romantique et utopiste ici en disant “retour à la terre” en terme de “quittons les villes et retournons à la campagne”, Ceci n’est même plus possible dans la vaste majorité des cas sur nos territoires tant la destruction est bien entamée, la perte drastique de l’environnement, des animaux etc. Ce dont je parle est le besoin de retrouver la capacité d’avoir une relation avec notre terre qui peut nous entretenir spirituellement, culturellement et économiquement en partenariat avec la société qui est venue ici et qui avait promis de faire cela au départ.

Il y a quelque chose qu’on appelle Guswentha dans ma langue (mohawk), ce qui est une ceinture wampum représentant deux rangées (Wampum Deux Rangées). Guswentha est un puissant et très intelligible symbole au Canada et aux Etats-Unis. Parce qu’il représente en des termes très simples, très clairs, la marche à suivre et il est le plus vieil accord officiel entre des nations de nouveaux-venus et les nations indigènes. Cet accord est toujours en existence. Mais il représente très très clairement la vision des peuples natifs alors qu’ils le remettent en avant pour redefinir la relation hors du sentier de la colonisation vers celui de la dé-colonisation.

Je vais juste vous en parler.

Le wampum deux rangées est vraiment très simple dans son principe. C’est une ceinture faite de nacre colorée de petits coquillages tissée de façon à reconnaître le fait que nous partageons une existence. Un langage métaphorique est utilisé, celui d’une rivière, de la rivière du temps qui passe, nous voyageons sur la rivière en même temps. Rien que là, vous avez déjà une concession de la part du peuple natif de la nouvelle réalité. Des gens disent que la vision des traditionnalistes est si radicale qu’on ne peut pas la concevoir, la visualiser. Que voulez-vous de nous ? demandent-ils, que nous retournions en Europe? Vous voulez que nous fassions ceci ou cela ? Et bien non, en fait, la conception indigène est en fait le partage de l’existence, la fondation est la co-existence. Une co-exisence pacifique, qui fut en fait ce qui prévalut au début et qui permit à ces sociétés de se développer au Canada et aux Etats-Unis. Ces deux pays furent construits sur la base de l’acceptation de la co-existence entre les nations (NdT: traité de la Grande Paix de Montréal en 1701 où les Français acceptèrent Guswentha que les Anglais acceptèrent aussi quelques semaines plus tard. Ce furent les Hollandais en 1613 qui l’inaugurèrent), ce qui fut honoré au début. Honnêteté, paix et amitié, trois perles de nacre entre chaque. Si votre intention est amicale, si vous avez un comportement paisible et pacifique et si vos paroles sont honnêtes en tout temps, alors le canoë indigène et le navire étranger navigueront sur la rivière ensemble, côte à côte. Notre autonomie et notre indépendance à tous deux seront respectées et nous aurons alors ce que symbolise cette ceinture blanche: la paix.

Paix et prospérité, ensemble. Si cela est respecté pour toujours, alors nous voyagerons côte à côte. A aucun moment les lignes de trajectoires ne s’incurvent pour qu’aujourd’hui l’existence du canoë soit sous l’existence du vaisseau occidental. Ceci est devenu une très grande injustice. A aucun moment ceci fut fait pour devenir un Wampum Une Rangée, où la souveraineté de l’état canadien surclasse la souveraineté de la nation Mohawk par exemple ou de toute autre nation que ce soit. Ceci est vraiment très, très clair et très simple ; respect de l’autonomie, ouais, observez notre inter-dépendance et reconnaître que nous nous appuyons l’un sur l’autre.

Si nous voulons être heureux, prospère dans notre pays, nous devons vivre selon le principe de relation de nation à nation et ceci est appelé le Wampum Deux Rangées. Voilà ce pour quoi les peuples natifs se battent. Ceci est l’expression même de la culture Haudenausonee (iroquoise). J’ai l’honneur d’enseigner dans un territoire qui est très loin du mien. C’est la région de ce pays de ma femme en Colombie Britannique. Je voyage beaucoup, tout comme vous. Je parle à bien des gens natifs, et bien que la manifestation physique puisse différer selon les endroit et les termes culturels, le principe par essence demeure le même.

Les indigènes ne se sont pas rendus lorsqu’ils ont vu bien des hommes blancs arriver. Contrairement à ce que les gens pensent, les nouveaux-venus furent chaleureusement accueillis dans notre région du monde. Ils furent bien intégrés et ont leur donna un siège, on leur fit dire que maintenant, ils pouvaient partager ce que nous avions. Mais si vous voulez le faire, vous devez suivre ces principes valables pour tous. Malheureusement, les faits prouvent que dans notre coin du monde, les Européens ont suivi ces règles jusqu’à ce qu’ils n’en aient plus besoin. Au moment où la démographie a basculé en leur faveur et que le rapport militaire bascule également alors les Européens ont jeté Guswentha sur le sol, l’ont piétiné et ont déclaré que dorénavant, nous n’avions plus le Wampun Deux Rangés mais la loi fédérale sur les Indiens (Indian Act) et qu’est-ce que vous pouvez y faire ?…

Voilà la dure réalité de l’histoire et comment ce que nous avions d’accords qui aidèrent à la création de ce pays nouveau appelé Canada, fut jeté aux orties. Donc quand nous parlons d’une nouvelle lutte appelée l’Indigenous Nationhood Movement, nous parlons de reconnecter avec cette ceinture originale qui ne devrait pas être vue comme quelque chose de radical par un peuple dont les ancêtres firent un pacte en suivant explicitement cette ceinture wampum.

Ceci n’est absolument pas radical, c’est en fait une restauration et une résurgence d’une voie originale d’être, pas seulement pour les natifs indigènes mais aussi pour les colons, pour la société s’établissant ici. Voilà ce que fait le mouvement Indigenous Nationhood Movement, il prend l’énergie d’idle No More, il prend la frustration de la jeune génération, il la réforme, la développe et l’articule.

Nous appelons cela la Résurgence Indigène et nous essayons de la développer en un mouvement politique appelé Indigenous Nationhood Movement mais en fait c’est un mouvement très ancien. C’est le plus vieux mouvement de ce continent, parce que la nation indigène c’est le Wampum Deux Rangées. Si je parlais au Canada, je dirai: ici, tout le monde est une personne du traité. Les traités ne sont pas seulement pour les indigènes, si nous avons des traités, c’est que nous les avons fait avec d’autres gens, d’autres peuples, ce qui veut dire le Canada et aussi les nations qui vinrent après.

Voilà donc la vision de la décolonisation qui se joiue en ce moment même au Canada. Je sens bien qu’il y a des parallèles et des similarités avec ce qu’il s’est passé ici en Australie et j’espère lier une longue relation de partenariat avec mes amis et le peuple d’ici comme je l’ai déjà fait. Que nous continuions de partager, d’apprendre et de développer notre solidarité, pas seulement avec mes frères et sœurs indigènes, mais aussi avec le peuple non-indigène d’ici parce que je vous laisserai sur une pensée finale qui a toujours été un engagement de notre peuple.

Et c’est que la philosophie et les idées de nos nations indigènes du point de vue de notre perspective ne sont pas seulement des choses qui vont nous sauver de la colonisation, mais elles sont aussi des nécessités pour sauver le monde des impulsions et des impératifs du développement capitaliste qui se passent dans un cadre dénué d’éthique et sans principes qui parlent de durabilité mettant une limite à l’idée d’exploitation et de croissance. Ceci a toujours fait partie de l’équation, comme être durable dans un environnement. Sans bloquer les réalités, sans nier que des changements se produisent et que le temps passe et que nous devons travailler ensemble pour développer un cadre relationnel, non seulement les uns avec les autres qui soit durable mais avec les autres nations d’animaux, de plantes et la terre qui nous supporte pour que nous puissions tous avoir la paix (skennen) et que nous puissions avoir une réalité que nous serions fiers de passer à tous nos enfants, natifs et non-natifs de ce pays.

= = =

“Vous dites être le père et que je suis votre fils. Nous disons, nous ne serons pas comme père et fils, mais plutôt comme des frères. Cette ceinture Wampum confirme nos paroles. Ces deux rangées vont symboliser nos deux vies ou nos deux vaisseaux, descendant la rivière ensemble. L’un est un canoë d’écorce de bouleau et représente Onkwe’hon:we, leurs lois, leurs coutumes et leurs façons de vivre ; l’autre, un navire représentant le peuple blanc avec leurs lois, leurs coutumes et leurs façons de vivre. Nous voyagerons ensemble sur la rivière, côte à côte, mais chacun dans son embarcation. Aucun de nous ne fera des lois obligatoires ou n’interfèrera dans les affaires intérieures de l’autre. Aucun de nous n’essaiera de diriger l’embarcation de l’autre.”

“Aussi longtemps que le soleil brillera sur cette terre sera le temps de durée de NOTRE accord, aussi longtemps que l’eau coulera et aussi longtemps qe l’herbe demeurera verte à certaines périodes de l’année. Maintenant nous avons symbolisé cet accord qui nous liera pour toujours aussi longtemps que notre terre-mère est toujours en mouvement.”

Traité Wampum Deux Rangées entre le peuple Rotinoshonni (iroquois) et le peuple hollandais de 1613

Solutions anti-coloniales pour une décolonisation de l’empire (version PDF Taiaiake Alfred)

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Introduction à “la grande loi du changement” et des solutions anti-coloniales pour une décolonisation de l’empire

 

Résistance 71

 

11 février 2017

 

Version PDF en français de la partie correspondante du livre “Wasase” du professeur de science politique Taiaiake Alfred de l’universite de Victoria en Colombie Britannique, Canada ; traduit de l’anglais par Résistance 71 et mise en page pdf par Jo de JBL1960.

Nous devons nous émanciper de l’idéologie coloniale qui a rendu et rend toujours possible les empires passés et l’empire actuel anglo-américain sur fond de mondialisme et de destruction des peuples et de la planète. Nous pensons que l’avenir de l’humanité passe par l’émancipation des peuples occidentaux de l’idéologie coloniale dominante et leur tenue côte à côte, main dans la main avec les peuples opprimés et colonisés du monde parce qu’en définitive, nous sommes tous des colonisés, ce n’est qu’une question de degré dans une matrice de la domination oligarchique.

Ce texte que nous avions publié en plusieurs parties en août et septembre 2014, traduit du livre du pr. Alfred “Wasase” (2005, 2009) est toujours d’une actualité brûlante pour la simple et bonne raison que rien ou pas grand chose n’a été fait pour sortir de ce marasme qui nous mène droit à l’abyme.

Nous pensons que ce texte fait partie de l’arsenal des outils de compréhension menant inévitablement à une solution de changement radical de la société, au besoin pour l’humanité de marcher enfin sur le chemin de l’harmonie une fois réalisé la fausse route que nous avons empruntée en suivant le modèle étatico-capitaliste de gestion de la société humaine. Place nette doit être faite dans les esprits et les attitudes, individuellement et collectivement, pour que surgisse et s’épanouisse la société des sociétés, la société humaine naturellement contre l’État et toute forme d’institution coercitive de domination.

Ainsi…

“Un guerrier confronte le colonialisme avec la vérité afin de régénérer l’authenticité et de recréer une vie digne d’être vécue et des principes pour lesquels on peut mourir. La lutte est de restaurer les liens qui ont été coupés par la machine coloniale… Traduire ce sens éthique en une philosophie politique concise est difficile. Je suggérerais en point de départ, de conceptualiser le terme d’ANARCHO-INDIGÉNISME. Pour prendre racine dans l’esprit des gens, la nouvelle éthique va devoir capturer l’esprit du guerrier en lutte et l’amener en politique. Il y a deux éléments fondamentaux: “indigène” qui évoque les racines culturelles et spirituelles de cette terre et de la lutte d’Onkwehonwe pour la justice et la liberté et la philosophie politique et le mouvement qui est fondamentalement anti-institutionnel, radicalement démocratique et totalement impliqué dans l’action pour amener un changement: l’anarchisme.”

“Le colon et le colonisé ont tous deux été forcés d’accepter de vivre dans un état de captivité. Ceci correspond au sens plus profond de la tournure qu’a pris le colonialisme moderne. Bien sûr tout ceci est possible parce que le grand mensonge a été incorporé dans tous les aspects de nos vies aussi loin que l’on puisse se rappeler comme étant la mémoire, l’identité et les relations politiques et économiques de domination et d’exploitation. Quelle type de culture a été produite par ce déni de vérité et en érodant l’authenticité des façons de vivre enracinée, saines et intelligentes, pour être au service du pouvoir politique et économique ? Cette question doit être posée non seulement aux assujettis mais également aux dominants.
Le colonialisme est une relation totale au pouvoir et il a façonné l’existence non seulement de ceux qui ont tout perdu mais aussi de ceux qui en ont profité.”

~ Taiaiake Alfred ~

 

La Grande Loi du Changement (Taiaiake Alfred)

VERSION FRANCAISE EN PDF

 

 

Résurgence politique = Terre + Culture ou la formule naturelle de désintoxication de l’idéologie coloniale…

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“Une existence indigène ne peut pas se réaliser sans respecter toutes les facettes de la tradition: culture, spritualité et gouvernement. Les mystiques qui ignorent la politique et vivent leur identité seulement au travers de leurs arts sont tout aussi perdus que les matérialistes dont les vies sont dénuées de spiritualité.”
“Une raison qui fait que nous avons perdu notre voie est que le système de valeur matérialiste courant nous a aveuglé et nous empêche de voir la beauté subtile des systèmes indigènes fondés sur un profond respect de l’équilibre.”
~ Taiaiake Alfred ~

“Toute personne indigène comprend que nous sommes tous intrinsèquement parties d’un système qui n’est pas au-dessus ou en-dehors ou séparé du monde naturel et de sa loi naturelle ; nous faisons partie de la mosaïque de la vie… Il n’y a aucune honte dans la nature et de vivre par la loi naturelle, il n’y a que de la dignité.”
~ Russell Means ~

 

Conversation avec Taiaiake Alfred au festival Hay de Médelin en Colombie

Entretien avec Erika Valero le 28 Janvier 2016

 

url de l’article original:

http://taiaiake.net/2016/02/05/hay-festival-medellin-interview/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note: Taiaiake Alfred (Ph.D) est professeur de science politique à l’université de Victoria en Colombie Britannique, Canada. Il est Mohawk, clan de l’Ours du territoire de Kanahwake.

 

Taiaiake Alfred sur Résistance 71

 

Comment décririez-vous votre communauté, les Mohawk ?

Je suis quelqu’un qui a grandi dans une réserve indienne, dans un environnement de terre perdue, de pollution et avec tous les problèmes sociaux qui vont avec. Mais en même temps, je viens d’une communauté qui est très fière et aime se battre pour la justice. J’en ai fait ma propre mission dans la vie que de me battre pour notre terre, pour la nettoyer et pour permettre à nos enfants d’être encore plus indigènes que nous de façon à ce que nous soyons de nouveau en équilibre avec le monde naturel.

Au Canada, nous sommes devenus très résistant au colonialisme, nous y avons gagné la réputation d’être une des nations qui recherche toujours la confrontaton, ce qui est vrai. Ils ont essayé de nous retirer notre terre et notre gouvernement.

Les Mohawks sont aussi connus à New York pour être ceux qui travaillent l’acier, qui construisent les grattes-ciel comme les tours jumelles du WTC et autres bâtiments très hauts. Mon père a fait cela, tous mes copains aussi. C’est ce que les gens pensent de nous à New York lorsque vous dites “Mohawk”…

Dans votre travail, vous parlez au sujet de la revitalisation de la jeunesse et de la culture, pouvez-nous nous expliquer ce concept ?

Mon travail consiste en l’observation de chaque nation et de trouver des opportunités pour qu’elle puisse maintenir une connexion avec leurs pratiques ; ou si ces pratiques culturelles sont perdues, nous essayons de trouver des façons pour ces gens de réapprendre des autres tribus. Le modèle de base est celui du “maître et de l’apprenti”, comme pratiqué avec les langues ou les arts. Beaucoup de nos jeunes sont perdus, à cause de la perte de la terre et des assauts racistes répétés sur notre culture. Ils sont natifs, autochtones, mais ils ne savent pas ce que cela veut vraiment dire. Ils ont perdu les connexions avec leurs traditions. Il y a beaucoup de frustration et de colère, donc il y a beaucoup de violence dans nos communautés aussi bien que des violences latérales et des abus de substances (alcool et drogues).

J’ai été très impliqué dans la politique dans ce qui fut appelé la reivindicación de la tierra (NdT: en espagnol dans le texte original, Alfred donne cet entretien en Colombie rappelons-le). Ceci impliqua le processus légal et politique pour récupérer nos terres. Ce fut mon travail lorsque j’ai commencé ce travail il y a plus de 10 ans. Lorsque je suis passé à la revitalisation culturelle, ce fut lorsque nous ramenions notre jeunesse à des pratiques culturelles et de langues sur la terre que nous avions récupérée.

Il y a 12 ans, j’ai commencé à travailler avec une communauté en particulier. Nous avons essayé de comprendre une nouvelle façon d’impliquer les jeunes et de les maintenir motivés, qu’ils aient un but et qu’ils soient fiers d’être indigènes. Il ne s’agit pas de retourner 100 ans ou plus en arrière, mais d’intégrer notre vécu dans la vie moderne, un nouvel équilibre. Cela fait deux ans maintenant et nous avons observé des changements extraordinaires chez ces jeunes et dans leurs familles.

Comment utilisez-vous le conte de tradition orale, la langue et l’art pour ramener les jeunes vers leurs traditions ?

Je fais pas mal de choses différentes, mais c’est toujours le même chemin. J’avais l’habitude d’écrire des choses plus académiques et plus politiques dans ce but, mais maintenant, j’écris plus créativement et narrativement.

Il y a pas mal de gens qui le font en utilisant la langue, mais pour nous c’est plus en parlant à des groupes et en communiquant à leur niveau, ce qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre. A l’école, ils étudient l’histoire et le leadership. C’est très politique. Mais lorsque je vais y faire des cours, je leur parle de la grande Terre, parce que je vis dessus. J’ai souffert ce qu’ils ont souffert. J’essaie de les convaincre que toutes les réponses que le gouvernement leur donne ne vont pas les aider. La seule chose qui va les aider à se sentir entier de nouveau est d’être dans une saine relation de respect avec leur territoire, leur terre, et respecter la vision de leurs ancêtres au sujet du fait d’être indigène.

Quelle est la vision ancestrale d’être indigène ?

C’est très simple. Juste d’être respectueux, durable et d’honorer la relation avec tous les autres éléments du monde naturel ; de ne pas mettre l’humain au-dessus de quoi que ce soit d’autre, de regarder cette relation comme une arme secrète inter-connectée. Les relations qui existent et maintiennent cet équilibre sont sacrées. Les humains sont en bonne santé lorsque l’environnement est en bonne santé, il en va de même pour les animaux. C’est très simple mais très profond dans le même temps.

Il est presque impossible d’avoir cette vision maintenant à cause du capitalisme. Ce système voit tout comme une commodité, une marchandise, ceci inclut les personnes. Il est très difficile d’avoir une vision de respect des uns des autres dans ce contexte. Donc, nous créons ces espaces non-capitalistes où les gens peuvent expérimenter ce que cela veut vraiment dire d’être une personne indigène.

Comment décririez-vous votre travail en tant qu’éducateur ?

Mon travail à l’université de Victoria en Colombie Britannique est d’enseigner le leadership indigène. J’éduque, je forme des leaders au niveau de la maîtrise et du doctorat, ainsi ils peuvent retourner dans leurs communautés avec une connaissance et un baguage culturel. Ces leaders sont déjà dans les deux mondes (indigène et colonial), mais nous sentons qu’ils doivent être responsables de la tradition indigène et non pas d’une autre idée de progrès ou du capitalisme. La plupart des autochtones au Canada sont victimes de la ségrégation, un peu de la même façon que les indigènes d’ici en Colombie. Il n’y a rien pour eux. Ils sont isolés dans des zones climatiques dures et froides ; ils ont le plus souvent été expulsés et relocalisés des bonnes terres (ancestrales) vers des terres marginales de façon à ce que d’autres personnes prennent possession et tirent avantages des resseources naturelles. C’est çà le colonialisme.

Au Canada, l’option donnée à ces gens est de quitter leurs terres et d’aller à l’école, à l’université. Pour moi, c’est une destruction de leur identité nationale et même avec cette option, ils n’y arrivent pas. Ils doivent en plus aller dans la bonne université. Il y a pas mal d’écoles donc nous essayons de nous occuper de leur éducation politique de façon à ce qu’ils puissent tirer le meilleur parti des deux mondes.

Pensez-vous qu’il soit possible de vivre entre deux cultures et d’avoir une vision indigène de la vie dans votre système économique et social actuel ?

C’est très difficile, vous devez faire des sacrifices et vous impliquer. Vous ne pouvez juste pas avoir une vie normale et vous attendre à en avoir le bénéfice. Vous devez sacrifier quelque part du confort et des récomprenses matérielles qui viennent en participant à ce système afin de maintenir cette connexion. C’est du temps et de l’argent, mais c’est possible.

Quand je vais à la chasse, j’emmène parfois des gamins, mes gamins ou d’autres personnes pour maintenir la connexion. Cela coûte de l’argent mais cela vaut le coup parce que vous pouvez avoir une toute autre relation avec ce que vous mangez, avec ce que vous cuisinez et avec la conservation de la viande. On a juste besoin de tirer un élan (orignal) et on a de la viande pour un an pour toute la famille. Nous utilisons des fusils et des munitions qui ne font pas souffrir l’animal. Il y a plusieurs façons de conserver la viande, maintenant nous la congelons essentiellement.

Résistance politique: La résurgence indigène est une main tendue à l’occident anti-colonial pour un changement de paradigme politique…

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“La terre est la mère de tous les peuples et tout le monde y vivant doit y avoir des droits égaux.”
~ Chef Joseph, Nez Percé, 1890 ~

“Une nation suit une autre nation comme les vagues de la mer, c’est l’ordre de la Nature et les regrets sont inutiles. Votre temps de déclin et de pourrissement est peut-être lointain, mais il viendra aussi sûrement, car mème pour l’Homme blanc, dont le dieu a marché et parlé avec lui d’ami à ami, il ne peut pas échapper à notre destinée commune. Nous sommes peut-être frères après tout. Nous verrons bien.”
~ Chef Seattle, Nation Squamish, 1850 ~

 

Ce que la terre signifie pour nous

 

Taiaiake Alfred

 

19 Novembre 2013

 

url de l’article original:

http://nationsrising.org/what-does-the-land-mean-to-us/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Un guerrier est celui qui peut utiliser des mots de façon à ce que tout le monde sache qu’ils font partie de la même famille. Un guerrier dit ce qui est dans le cœur des gens, parle de ce que la terre représente pour eux, les rassemble pour qu’ils se battent pour elle.

– Bighorse, Diné

Si les objectifs de la décolonisation sont la justice et la paix comme cela est souvent mentionné par les gouvernements et les peuples en matière de politique indigène, alors le processus d’atteindre ces buts doit refléter une chaîne d’accord basique à la fois de la part d’Ongwe’honweh et de la part des colons et honorer l’existence de l’autre. Cet hommage ne peut pas se produire lorsqu’un des partenaires dans la relation est demandé de sacrifier son héritage et son identité en échange de la paix. C’est pourquoi la seule possibilité d’une relation juste et équitable entre Ongwe’honweh et la société coloniale est le concept de relation et de partenariat de nation à nation entre les peuples, le type de relation mis en place dans les traités originaux de paix et d’amitié consacrés entre les peuples indigènes et les nouveaux arrivants de ce continent lorsque les hommes blancs commencèrent à arriver sr nos territoires.

Les colons réfutent les tentatives de raisonner logiquement au travers du problème de cette façon. Les arguments usuels faits au sujet de la restitution (faire face à la justice pour les crimes commis et restituer la terre volée) et de la réconciliation (la paix), se terminent toujours en des défenses conservatrices d’injustices flagrantes contre les arguments les plus justes et structurés en faveur de la restitution. Tolérer le crime encourage la criminalité. Mais l’argument actuel des colons présume qu’il y a eu un certain passage de temps, que les injustices sont historiques et que le temps passé a mené à un changement de circonstances à la fois pour les perpétrateurs et pour les victimes, qu’ainsi le crime a été effacé et qu’il n’y a plus aucune obligation de payer pour ces crimes. Ceci est la version sophistiquée de l’argumentation classique du colon de base: “Les Indiens l’ont eu dur, mais ce n’est pas de ma faute: je n’étais pas ici il y a 100 ans”, ou alors “J’ai acheté mon ranch légalement au gouvernement.”

Mais cette idée si communément tenue par les blancs est fausse: ceci assume que le passage du temps mène au changement de circonstance. Ceci est fondamentalement faux, spécifiquement lorsque ceci est en relation avec Ongwe’honweh, les sociétés coloniales occupantes (Etats-Unis et Canada) et de ce qu’il s’est produit entre nous. Entre le début XXème et début XXIème siècles, les vêtements des gens ont peut-être changés, leurs noms sont peut-être différents, mais le jeu qu’ils jouent est le même. Sans un véritable changement des réalités de notre relation, on ne peut pas considérer les torts faits comme historiques. Le crime de colonialisme (comme doctrine) et de la colonisation dans les faits, continuent bel et bien de nos jours et les perpétrateurs sont toujours présents parmi nous.

Où en sommes-nous maintenant sur ces questions en tant qu’Ongwe’honweh ? Lorsque nos demandes sont avancées correctement au gouvernement colonial, sans qu’elles ne soient altérées ou détournées/falsifiées par les collabos indigènes du système du pouvoir blanc, Ongwe’honweh sur tout le continent des Amériques a ces trois requêtes essentielles:

  1. La gouvernance sur un territoire défini;
  2. Le contrôle des ressources naturelles au sein de ce territoire, avec une attente de partager les bénéfices du développement avec l’état, et
  3. La reconnaissance légale et politique des croyances culturelles Ongwe’honweh et de leurs modes de vie sur ce territoire.

Qu’y a t’il de si radical à ce sujet ? Ceci n’est que justice, qu’Ongwe’honweh soient reconnus dans leurs patries.

Mais les colons ont répondu à nos demandes de manière “radicale”. Leurs réponses à Ongwe’honweh ont été les mêmes à travers les frontières et ce même parmi les états colons soi-disant “progressistes” comme le Canada ou les Etats-Unis. Ces gouvernements ont refusé de mettre un terme à l’érosion, au “grignotage”continuels de notre base territoriale, ils insistent sur le fait qu’ils doivent bénéficier de nos ressources naturelles et ce même au sein de nos territoires Ongwe’honweh ; ils défendent la suprématie (pseudo) légale et constitutionnelle de leurs gouvernements sur les notres et ils insistent sur l’équivalence des droits entre nous et les colons sur nos territoires ancestraux, sur nos patries.

De Nunavut (terre Inuit) dans l’Arctique à la Terre de Feu chilienne et même au-delà des océans sur Aotearoa (Nouvelle-Zélande), il y a une certaine constance dans le schéma de demandes/réponses.

Certains pourraient penser que la lutte de notre peuple a changé ces dernières années ; mais non, frères et sœurs, c’est toujours la même chose. Terre, culture, communauté… ce sont les champs de batailles de notre survie. Les colons le savent très bien et nous nous devons aussi nous en rappeler ou alors ils réussiront dans leur vieille mission de nous déposséder de notre terre, de notre héritage et de notre histoire.

Mais il y a un danger de laisser la colonisation être la seule histoire de nos vies indigènes.

Le colonialisme est un cadre analytique efficace, mais il est limité en tant que théorie de la libération. C’est un narratif dans lequel le pouvoir du colon est fondamental et indécrottable ; il limite la liberté des colonisés en cadrant tout mouvement comme acte de résistance ou de défi du pouvoir colonial. Pour les peuples indigènes, les systèmes coloniaux ont toujours des moyens de prendre le contrôle sur les peuples et leurs terres pour les besoins des notions occidentales de “progrès” et d’intérêts coloniaux. Nous vivons maintenant dans une ère de manipulation coloniale post-moderne ; les instruments de domination évoluent et les élites inventent de nouvelles méthodes pour effacer l’identité indigène et sa présence. Bien que ceci soit subtil et non-violent en surface, ces stratégies nient la capacité des peuples indigènes d’agir sur leurs identités authentiques, coupant la vie indigène de ses connexions vitales à la terre, à la culture et à la communauté et n’offrent aux peuples indigènes qu’une seule solution: la dépendance ou la destruction.

Bien loin d’être dans une ère post-coloniale, la survie des nations indigènes est menacée aujourd’hui de la même manière et même dans des domaines plus brutaux d’oppression coloniale qu’auparavant. Le discours actuel et la mise sous tutelle des peuples et nations indigènes au Canada est un exemple de cette nouvelle réalité. Une façade de réconciliation est utilisée pour bétonner la suprématie blanche, pacifier et coopter le leadership indigène et faciliter un accès total aux terres et aux ressources indigènes de ce continent à des fins d’extraction commerciale. Contre tout cela, un mouvement ancestral a ré-émergé au sein des peuples indigènes et de leurs alliés occidentaux occupants, penseurs et activistes d’Amérique du Nord (NdT: dont Résistance 71 fait partie…): la résurgence indigène.

Nous sommes totalement motivés à redéfinir l’identité et l’image des peuples indigènes en termes d’authenticité et de profondeur afin de régénérer et de réorganiser une conscience politique radicale ayant pour but de réoccuper la terre et d’obtenir la restitution pour protéger l’environnement du marasme de l’exploitation et pour restaurer une relation de nation à nation entre les nations indigènes et les colons.

Ce recadrage nécessaire de l’indigénéité en tant que résurgence politique fournit les bases ethiques, culturelles et politiques pour un mouvement transformateur qui a le potentiel d’enlever la marque d’infâmie du colonialisme de la terre et de libérer les esprits des peuples originaux et des nouveaux arrivants et ce de manière identique.