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La grande révolution française 1789-93: (Kropotkine 1909): Les revendications sociales et l’esprit de commune, l’écrasement des sections populaires…

Posted in actualité, autogestion, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 8 février 2017 by Résistance 71

La suite des « revendications sociales et l’état d’esprit à Lyon et Paris » décrits par Kropotkine dans sa « Grande Révolution 1789-1793 » publiée en 1909. Ceci nous montre ce que fut la véritable révolution française, comment elle fut de fait contre le peuple et bien celle des nantis d’une nouvelle aristocratie.

~ Résistance 71 ~

 

L’écrasement des sections

 

Pierre Kropotkine

 

“La grande révolution 1789-1793”, chapitre 63

publié en 1909

 

Deux puissances rivales se trouvaient en présence à la fin de 1793 : les deux Comités, de salut public et de sûreté générale, qui dominaient la Convention, et la Commune de Paris. Cependant la vraie force de la Commune n’était ni dans son maire Pache, ni dans son procureur Chaumette, ou son substitut Hébert, ni dans son Conseil général. Elle était dans les sections. Aussi voit-on le gouvernement central s’appliquer constamment à soumettre les sections à son autorité.

Lorsque la Convention eut retiré aux sections de Paris « la permanence », c’est-à-dire le droit de convoquer leurs assemblées générales aussi fréquemment qu’elles le voulaient, les sections commencèrent à créer des « sociétés populaires » ou des « sociétés sectionnaires ». Mais ces sociétés furent très mal vues des Jacobins, qui devenaient à leur tour des hommes de gouvernement, et à la fin de 1793 et en janvier 1794 on parla beaucoup au club des Jacobins contre ces sociétés, — d’autant plus que les royalistes faisaient un effort concerté pour les envahir et s’en emparer. « Il est sorti du cadavre de la monarchie, disait un des Jacobins, Simond, une infinité d’insectes venimeux qui ne sont pas assez stupides pour en essayer la résurrection », mais qui cherchent à perpétuer les convulsions du corps politique[1]. En province, surtout, ces « insectes » ont du succès. Une infinité d’émigrés, continuait Simond, « gens de loi, gens de finance, agents de l’ancien régime », inondent les campagnes, envahissent les sociétés populaires et en deviennent les présidents et les secrétaires.

Il est évident que les sociétés populaires, qui n’étaient à Paris autre chose que des assemblées de sections organisées sous un autre nom[2], se seraient bientôt « épurées », pour exclure les royalistes déguisés, et elles auraient continué l’œuvre des sections. Mais toute leur activité déplaisait aux Jacobins qui voyaient avec jalousie l’influence de ces « nouveaux venus » qui les « dépassaient en patriotisme. » — « À les croire, disait le même Simond, les patriotes de 89… ne sont plus que des bêtes de somme fatiguées ou dépéries qu’il faut assommer, parce qu’ils ne peuvent plus suivre les nouveau-nés dans la route politique de la Révolution. » Et il trahissait les craintes de la bourgeoisie jacobine, en parlant de la « quatrième législature » que ces nouveaux venus auraient cherché à composer, pour aller plus loin que la Convention. « Nos plus grands ennemis, ajoutait Jeanbon Saint-André, ne sont pas au dehors ; nous les voyons : ils sont au milieu de nous ; ils veulent porter plus loin que nous les mesures révolutionnaires »[3].

Là-dessus, Dufourny parle contre toutes les sociétés de sections, et Deschamps les appelle de « petites Vendées. »

Quant à Robespierre, il s’empresse de reprendre son argument favori — les menées de l’étranger. « Mes inquiétudes, dit-il, n’étaient que trop fondées. Vous voyez que la tartuferie contre-révolutionnaire y domine. Les agents de la Prusse, de l’Angleterre et de l’Autriche veulent par ce moyen anéantir l’autorité de la Convention et l’ascendant patriotique de la Société des Jacobins. »[4].

L’hostilité des Jacobins contre les sociétés populaires est évidemment une hostilité contre les sections de Paris et les organisations de même genre en province, et cette hostilité n’est que l’expression de celle du gouvernement central. Ainsi, dès que le gouvernement révolutionnaire fut établi par le décret du 14 frimaire (4 décembre 1793), le droit d’élire les juges de paix et leurs secrétaires — droit que les sections avaient conquis dès 1789, — leur fut retiré. Les juges et leurs secrétaires devaient être nommés désormais par le Conseil général du département (décrets du 8 nivôse, 28 décembre 1793, et du 23 floréal, 12 mai 1794). Même la nomination des Comités sectionnaires de bienfaisance fut enlevée aux sections en décembre 1793, pour être remise aux Comités de salut public et de sûreté générale. L’organisme populaire de la Révolution était ainsi frappé à sa racine.

Mais c’est surtout dans la concentration des fonctions de police que l’on saisit l’idée du gouvernement jacobin. Nous avons vu (chap. XXIV) l’importance des sections comme organes de la vie de Paris, municipale et révolutionnaire ; nous avons indiqué ce qu’elles faisaient pour l’approvisionnement de la capitale, pour enrôler les volontaires, pour lever, armer et expédier les bataillons, pour fabriquer le salpêtre, organiser le travail, prendre soin des indigents, etc. Mais à côté de ces fonctions, les sections de Paris et les sociétés populaires de province remplissaient aussi des fonctions de police. Cela datait, à Paris, déjà du 14 juillet 1789, lorsqu’il se forma des Comités de districts qui se chargèrent de la police. La loi du 6 septembre 1789 les confirma dans ces fonctions, et en octobre suivant, la municipalité de Paris, encore provisoire à cette époque, se donna sa police secrète sous le nom de Comité des recherches. La municipalité, issue de la Révolution, reprenait ainsi une des plus mauvaises traditions de l’ancien régime.

Après le 10 août, la Législative établit que toute la police de « sûreté générale » passait aux Conseils des départements, des districts et des municipalités, et un Comité de surveillance fut établi, avec des Comités subordonnés à lui, dans chaque section. Bientôt, à mesure que la lutte entre les révolutionnaires et leurs ennemis devenait plus ardue, ces Comités furent débordés par la besogne, et le 21 mars 1793, des Comités révolutionnaires, de douze membres chacun, furent établis dans chaque commune et dans chaque section des communes des grandes villes, divisées, comme Paris, en sections.[5]

De cette façon, les sections, par l’intermédiaire de leurs Comités révolutionnaires, devenaient des bureaux de police. Les fonctions de ces Comités révolutionnaires étaient limitées, il est vrai, à la surveillance des étrangers ; mais bientôt ils eurent des droits aussi larges que ceux des bureaux de police secrète dans les États monarchiques. En même temps on peut voir comment les sections, qui étaient au début des organes de la Révolution populaire, se laissaient absorber par les fonctions policières de leurs Comités, et comment ceux-ci, devenant de moins en moins des organes municipaux, se transformaient en de simples organes subalternes de police, soumis au Comité de sûreté générale[6].

Les Comités de salut public et de sûreté générale les détachaient de plus en plus de la Commune, — leur rivale, qu’ils affaiblissaient de cette façon, — et en les disciplinant à l’obéissance, ils les transformaient en rouages de l’État. Enfin, sous prétexte de réprimer des abus, la Convention en fit des fonctionnaires salariés ; elle soumit en même temps les 44.000 Comités révolutionnaires au Comité de sûreté générale, auquel elle accorda même le droit de les « épurer » et d’en nommer lui-même les membres.

L’État, cherchant à tout centraliser en ses mains, comme la monarchie l’avait essayé au dix-septième siècle, et enlevant successivement aux organes populaires la nomination des juges, l’administration de la bienfaisance (certainement aussi leurs autres fonctions administratives), et les soumettant à sa bureaucratie en matière le police, — c’était la mort des sections et des municipalités révolutionnaires.

En effet, après cela, les sections à Paris et les sociétés populaires en province étaient bien mortes. L’État les avait dévorées. Et leur mort fut la mort de la Révolution. Depuis janvier 1791, la vie publique à Parie était anéantie, dit Michelet. « Les assemblées générales des sections étaient mortes, et tout le pouvoir avait passé à leurs comités révolutionnaires, qui eux-mêmes, n’étant plus élus, mais simples fonctionnaires nommés par l’autorité, n’avaient pas grande vie non plus. »

Lorsqu’il plut au gouvernement d’écraser la Commune de Paris, il put le faire maintenant sans craindre d’être renversé.

C’est ce qu’il fit en mars 1794 (ventôse an II).

 

A lire:

“La grande révolution 1789-1793”, Pierre Kropotkine, 1909

La société contre l’État: Les « anarchistes » dans la révolution française (Pierre Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 15 juillet 2015 by Résistance 71

Les anarchistes

 

Pierre Kropotkine

 

Chapitre XLI de “La Grande Révolution 1789-1793” (1909)

 

Mais qui sont enfin ces anarchistes dont Brissot parle tant et dont il demande avec tant d’acharnement l’extermination ?

D’abord les anarchistes ne sont pas un parti .A la Convention il y a la Montagne, les Girondins, la Plaine, ou plutôt le Marais, le Ventre, comme on disait alors ; mais il n’y a pas «les Anarchistes». Danton, Marat et même Robespierre, ou tel autre des Jacobins, peuvent bien quelquefois marcher avec les anarchistes ; mais ceux-ci sont en dehors de la Convention. Ils sont – faut-il le dire – au-dessus d’elle : ils la dominent.

Ce sont des révolutionnaires disséminés dans toute la France. Ils se sont donnés à la Révolution corps et âme ; ils en comprennent la nécessité ; ils l’aiment et ils travaillent pour elle.

Nombre d’entre eux se groupent autour de la Commune de Paris, parce qu’elle est encore révolutionnaire ; un certain nombre appartient au Club des Cordeliers ; quelques-uns vont au Club des Jacobins. Mais leur vrai terrain, c’est la section,et surtout la rue. A la Convention, on les voit dans les tribunes, d’où ils dirigent les débats. Leur moyen d’action, c’est l’opinion du peuple,– non pas «l’opinion publique» de la bourgeoisie. Leur vraie arme, c’est l’insurrection. Par cette arme ils exercent une influence sur les députés et le pouvoir exécutif.

Et quand il faut donner un coup de collier, enflammer le peuple et marcher avec lui contre les Tuileries, – c’est eux qui préparent l’attaque et combattent dans les rangs.

Le jour où l’élan révolutionnaire du peuple se sera épuisé, – ils rentreront dans l’obscurité. Et il n’y aura que les pamphlets, remplis de fiel, de leurs adversaires pour nous permettre de reconnaître l’immense œuvre révolutionnaire qu’ils ont accomplie.

Quant à leurs idées, elles sont nettes, tranchées.

La République ? – Certainement ! – L’égalité devant la loi ? – D’accord ! Mais ce n’est pas tout. Loin de là.

Se servir de la liberté politique pour obtenir la liberté économique, ainsi que le recommandent les bourgeois ? – Ils savent que ça ne se peut pas.

Aussi veulent-ils la chose elle-même. LA TERRE POUR TOUS, – c’est ce qu’on appelait alors «la loi agraire». L’égalité économique,ou, pour parler le langage du temps, – «le nivellement des fortunes».

Mais écoutons Brissot.

«Ce sont eux», dit-il, «qui… ont divisé la société en deux classes, celle qui a, et celle qui n’a pas – celle des sans-culottes et celle des propriétaires,qui ont excité l’une contre l’autre».

«Ce sont eux», continue Brissot, «qui, sous le nom de sections, n’ont cessé de fatiguer la convention de pétitions pour fixer le maximum des grains».

Ce sont eux qui envoient «les émissaires qui vont partout prêcher la guerre des sans-culottes contre les propriétaires» ; ce sont eux qui prêchent «la nécessité de niveler les fortunes».

Ce sont eux qui ont provoqué «la pétition de ces dix mille hommes qui se déclaraient en état d’insurrection, si l’on ne taxait pas le blé» et qui partout en France provoquaient les insurrections.

Ainsi voilà leurs crimes. Diviser la nation en deux classes – celle qui a, et celle qui n’a rien. Exciter l’une contre l’autre. Réclamer du pain – du pain avant tout pour ceux qui travaillent.

C’étaient, à coup sûr, de grands criminels. Seulement, qui donc des savants socialistes du dix-neuvième siècle, a su inventer quelque chose de mieux que cette demande de nos ancêtres de 1793 : «Du pain pour tous ?» Bien plus de mots aujourd’hui ; moins d’action !

Quant à leurs procédés pour mettre à exécution leurs idées, les voici :

«La multiplicité des crimes», nous dit Brissot, «elle est produite par l’impunité ; l’impunité, par la paralysie des tribunaux ; et les anarchistes protègent cette impunité, frappent tous les tribunaux de paralysie, soit par la terreur, soit par des dénonciations et des accusations d’aristocratie.»

«Les atteintes répétées partout contre les propriétés et la sûreté individuelle, – les anarchistes de Paris en donnent chaque jour l’exemple ; et leurs émissaires particuliers et leurs émissaires décorés du titre de commissaires de la Convention, prêchent partout cette violation des droits de l’homme.»

Puis Brissot mentionne «les éternelles déclamations des anarchistes contre les propriétaires ou marchands, qu’ils désignent sous le nom d’accapareurs ;» il parle de «propriétaire qui sont sans cesse désignés au fer des brigands», de la haine que les anarchistes ont pour chaque fonctionnaire de l’État : «du moment, dit-il, où un homme est en place, il devient odieux à l’anarchiste, il paraît coupable.» Et pour cause, dirons-nous.

Mais ce qui est superbe, c’est de voir Brissot énumérant les bienfaits de «l’ordre». Il faut lire ce passage pour comprendre ce que la bourgeoisie girondine aurait donné au peuple français, si les «anarchistes» n’avaient pas poussé la Révolution plus loin.

«Considérez, dit Brissot, les départements qui ont su enchaîner la fureur de ces hommes ; considérez, par exemple, le département de la Gironde. L’ordre y a constamment régné; le peuple s’y est soumis à la loi, quoiqu’il payât le pain jusqu’à dix sols la livre… C’est que dans ce département on a banni les prédicateurs de la loi agraire ; c’est que les citoyens ont muré ce club où l’on enseigne… etc.» (le club des Jacobins).

Et ceci s’écrivait deux mois après le 10 août, alors que le plus aveugle ne pouvait manquer de comprendre que si dans toute la France le peuple se fût «soumis à la loi, quoiqu’il payât le pain jusqu’à 10 sols la livre», il n’y aurait pas eu du tout de Révolution, et la royauté, que Brissot se donne l’air de combattre, ainsi que la féodalité, eussent régné, peut-être, encore un siècle, – comme en Russie (1).

Il faut lire Brissot pour comprendre tout ce que préparaient les bourgeois d’alors pour la France, et ce que les Brissotins du vingtième siècle préparent encore, partout où une révolution va éclater.

«Les troubles de l’Eure, de l’Orne, etc.», dit Brissot, «ont été causés par les prédicateurs contre les riches, contre les accapareurs, par les sermons séditieux, sur la nécessité de taxer à main armée les grains et toutes les denrées.»

Et à propos d’Orléans : «Cette ville, raconte Brissot, jouissait, depuis le commencement de la Révolution, d’une tranquillité que n’avaient pas même altérée les troubles excités ailleurs par la disette des grains,quoiqu’elle en fût l’entrepôt… Cette harmonie entre les pauvres et les riches n’était pas dans les principes de l’anarchie ; et un de ces hommes, dont l’ordre est le désespoir, dont le trouble est l’unique but, s’empresse de rompre cette heureuse concorde, en excitant les sans-culottes contre les propriétaires.»

«C’est encore elle, l’anarchie», – s’écrie Brissot, «qui a créé le pouvoir révolutionnaire dans l’armée» : «qui peut maintenant douter, – dit-il – du mal affreux qu’a causé dans nos armées cette doctrine anarchiste, qui, à l’ombre de l’égalité des droits, veut établir une égalité universelle,ET DE FAIT ; fléau de la société, comme l’autre en est le soutien ? Doctrine anarchiste qui veut niveler talents et ignorance, vertus et vices, places, traitements, services.»

Oh ! cela, par exemple, les Brissotins ne le pardonneront jamais aux anarchistes : l’égalité de droit– passe encore, pourvu que jamais elle ne soit de fait.Aussi Brissot n’a-t-il pas assez de colères contre ces terrassiers du camp de Paris qui demandèrent un jour que le salaire des députés et le leur fussent égalisés !! Pensez seulement ! Brissot et le terrassier mis sur un même pied ! non pas en droit, mais de fait ! Oh !, les misérables !

Comment les anarchistes étaient-ils parvenus, cependant, à exercer un pouvoir aussi grand, de façon à dominer même la terrible Convention, à lui dicter ses décisions ?

Brissot nous le raconte dans ses pamphlets. Ce sont les tribunes, dit-il, le peuple de Paris et la Commune de Paris, qui dominent la situation et qui forcent la main à la Convention, chaque fois qu’on lui fait prendre quelque mesure révolutionnaire.

A ses débuts – nous dit Brissot – la Convention était très sage. «Vous verrez, dit-il, la majorité de la Convention, pure, saine, amie des principes, tourner sans cesse ses regards vers la loi.» On accueillait «presque unanimement» toutes les propositions qui tendaient à humilier, à écraser «les fauteurs de désordre».

On voit d’ici les résultats révolutionnaires qu’il fallait attendre de ces représentants, qui tournaient sans cesse leurs regards vers la loi – royale et féodale ; heureusement les anarchistes s’en mêlèrent. Seulement ils comprirent que leur place n’était pas à la Convention, au milieu des représentants, – mais dans la rue; que s’ils mettaient jamais le pied dans la Convention, ce ne serait pas pour parlementer avec les Droites et «les crapauds du Marais» : ce serait pour exiger quelque chose, soit du haut des tribunes, soit en venant envahir la Convention avec le peuple.

De cette façon, peu à peu «les brigands (Brissot parle des «anarchistes») ont audacieusement levé la tête. D’accusés, ils se sont transformés en accusateurs ; de spectateurs silencieux de nos débats, ils en sont devenus les arbitres». «Nous sommes en révolution», – telle était leur réponse.

Eh bien, ceux que Brissot appelait les «anarchistes» voyaient plus loin et faisaient preuve d’une sagesse politique plus grande que ceux qui prétendaient gouverner la France. Si la Révolution s’était terminée par le triomphe des Brissotins, sans avoir aboli le régime féodal, ni rendu la terre aux communes, – où en serions-nous aujourd’hui ?

Mais peut-être Brissot formule-t-il quelque part un programme et expose-t-il ce que les Girondins proposent pour mettre fin au régime féodal et aux luttes qu’il provoque ? A ce moment suprême, lorsque le peuple de Paris demande que l’on chasse les Girondins de la Convention, il dira peut-être ce que les Girondins proposent, pour satisfaire, ne fût-ce qu’une partie des besoins populaires les plus pressants ?

Il n’en est rien, absolument rien !

Le parti girondin tranche toute la question par ces mots : Toucher aux propriétés, qu’elles soient féodales ou bourgeoises, c’est faire œuvre de «niveleur», de «fauteur de désordre», d’«anarchiste». Les gens de cette sorte doivent être tout bonnement exterminés.

«Les désorganisateurs, avant le 10 août, étaient de vrais révolutionnaires», écrit Brissot, «car il fallait désorganiser pour être républicain. Les désorganisateurs aujourd’hui sont de vrais contre-révolutionnaires, des ennemis du peuple ; car le peuple est maître maintenant… Que lui reste-t-il à désirer ?La tranquillité intérieure, puisque cette tranquillité seule assure au propriétaire sa propriété, à l’ouvrier son travail, au pauvre son pain de tous les jours, et à tous la jouissance de la liberté.» (Pamphlet du 24 octobre 1792.)

Brissot ne comprend même pas qu’à cette époque de disette, où le prix du pain montait jusqu’à six et sept sous la livre, le peuple pût demander une taxe pour fixer le prix du pain. Il n’y a que les anarchistes qui puissent le faire (p. 19).

Pour lui et pour toute la Gironde, la Révolution est terminée,après que le Dix-Août a porté leur parti au  gouvernement. Il ne reste plus qu’à accepter la situation, à obéir aux lois politiques que va faire la Convention. Il ne comprend même pas l’homme du peuple qui dit que puisque les droits féodaux restent, puisque les terres n’ont pas été rendues aux communes, puisque dans toutes les questions foncières c’est le provisoire qui règne, puisque le pauvre supporte tout le fardeau de la guerre, – la Révolution n’est pas terminée, et que l’action révolutionnaire seule peut l’achever, vu l’immense résistance opposée par l’ancien régime, en toute chose, aux mesures décisives.

Le Girondin ne le comprend même pas. Il n’admet qu’une catégorie de mécontents : les citoyens qui craignent «ou pour leur fortune, ou pour leurs jouissances, ou pour leur vie» (p. 127). Toutes les autres catégories de mécontents n’ont pas de raison d’être. Et quand on sait dans quelle incertitude la Législative avait laissé toutes les questions du sol, – on se demande comment une pareille attitude d’esprit pouvait être possible ? Dans quel monde fictif d’intrigues politiques vivaient ces gens-là ? On ne les comprendrait même pas, si on ne les connaissait que trop bien parmi nos contemporains.

La conclusion de Brissot, d’accord avec tous les Girondins, la voici :

Il faut un coup d’État, une troisième révolution, qui «doit abattre l’anarchie». Dissoudre la Commune de Paris et ses sections, les anéantir ! Dissoudre le club des Jacobins, mettre les scellés sur ses papiers.

La «roche Tarpeïenne», c’est-à-dire la guillotine, pour le «triumvirat» (Robespierre, Danton et Marat) et pour tous les niveleurs, tous les anarchistes.

Élire une nouvelle Convention, dans laquelle aucun des membres actuels ne siégerait plus, – c’est-à-dire le triomphe de la contre-révolution.

Un gouvernement fort, – l’ordre rétabli !

Tel est le programme des Girondins, depuis que la chute du roi les a porté au pouvoir et a rendu «les désorganisateurs inutiles».

Que restait-il donc aux révolutionnaires, si ce n’était d’accepter la lutte à outrance ?

Ou bien la Révolution devait s’arrêter net, telle quelle, inachevée, – et la contre-révolution thermidorienne commençait quinze mois plus tôt, dès le printemps de 1793, avant l’abolition des droits féodaux.

Ou bien il fallait bannir les Girondins de la Convention, malgré les services qu’ils avaient rendus à la Révolution, tant qu’il fallait combattre la royauté. Ces services, il était impossible de les méconnaître. – «Ah ! sans doute», s’écriait Robespierre dans la fameuse séance du 10 avril, «ils avaient frappé sur la Cour, sur les émigrés, sur les prêtres, et cela d’une main violente ; mais à quelle époque ? – Quand ils avaient le pouvoir à conquérir…Le pouvoir une fois conquis, leur ferveur s’était vite ralentie. COMME ILS S’ÉTAIENT HÂTÉS DE CHANGER DE HAINES !»

La Révolution ne pouvait s’arrêter inachevée. Elle dut passer outre, sur leurs corps.

Aussi, depuis février 1793, Paris et les départements révolutionnaires sont en proie à une agitation qui aboutira au 31 mai.

 

(1) Louis Blanc a très bien défini Brissot en disant qu’il était de ces hommes qui sont «aujourd’hui républicains avant l’heure, et demain révolutionnaires attardés», gens qui n’ont pas la force de suivre le siècle, après avoir eu l’audace de le devancer. Après avoir écrit dans sa jeunesse que la propriété c’est le vol,son respect pour la propriété est devenu tel qu’au lendemain du 4 août il blâmait l’Assemblée pour la précipitation qu’elle avait mise à lancer ses décrets contre la féodalité. Cela, à un moment où les citoyens s’embrassaient dans la rue pour se féliciter de ces décrets.