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Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 6ème et dernière partie ~

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Ricardo & Enrique Magon

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

 

Les 6 parties de cette publication réunies en PDF
par Jo de JBL1960:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

 

L’ouvrier et la machine

 

Ricardo Flores Magon*

 

1916

 

« Maudite machine ! » peste l’ouvrier, suant à grosse gouttes, las et découragé. « Maudite machine qui m’obliges à suivre ton rythme infernal, comme si, moi aussi, j’étais fait d’acier et entraîné par un moteur ! Je te hais, engin de malheur, car faisant le travail de dix, vingt ou trente ouvriers, tu m’ôtes le pain de la bouche — et tu me condamnes, ainsi que ma femme et mes enfants, à crever de faim. »

La machine geint sous les coups du moteur, paraissant ainsi partager la fatigue de son compagnon de sang et de muscles. Toutes les pièces qui la composent sont en mouvement, ne s’arrêtant jamais. Certaines glissent, d’autres tressaillent. Celles-ci oscillent, celles-là pivotent, suintant l’huile noirâtre, couinant, trépidant, fatiguant la vue de l’esclave de chair et d’os qui doit suivre attentivement tous leurs mouvements et résister à l’abrutissement qu’ils provoquent pour ne pas se laisser prendre un doigt par un de ces rouages d’acier, ou perdre une main, un bras, voire la vie…

« Machines infernales ! Vous devez toutes disparaître, suppôts de Satan ! Joli travail que vous faîtes ! En un jour, sans autre dépense que quelques seaux de charbon pour alimenter le moteur, et avec un seul ouvrier, vous abattez chacune davantage d’ouvrage que ne le fait un seul homme en un mois, de sorte qu’un travailleur, qui pourrait avoir du labeur pour trente jours, le voit réduit en un seul à cause de vous… Si nous crevons de faim, cela t’est indifférent ! Sans toi, vingt familles de prolétaires auraient leur pain quotidien assuré. »

Les milles et une pièces de la machine sont en action. Elles tournent, glissent dans tous les sens, se rejoignent et s’écartent, suant d’infectes graisses, trépidant et couinant jusqu’à en avoir le vertige… La sombre machine n’offre pas un moment de répit. Elle respire bruyamment comme si elle était vivante. Elle semble épier la moindre seconde d’inattention de l’esclave humain pour lui mordre un doigt, lui arracher un bras, ou la vie…

À travers un soupirail pénètre une pâle lueur carcérale et sinistre. Le soleil lui-même se refuse à éclairer cet antre de misère, d’angoisse et de fatigue où se sacrifient de laborieuses existences au profit de vies stériles. Des bruits de pas viennent de l’extérieur —c’est le troupeau qui est en marche ! Des miasmes sont à l’affût dans chaque recoin de l’atelier. L’ouvrier tousse… tousse ! La machine geint… geint !

« Cela fait sept heures que je suis à tes côtés et il m’en reste encore trois à tirer. J’ai le vertige mais je dois résister. J’ai la tête lourde, mais gare au moindre moment d’inattention ! Je dois suivre tes mouvements si je ne veux pas que tes dents d’acier me mordre et que tes doigts de fer m’emprisonnent… Encore trois longues heures ! Mes oreilles bourdonnent, une soif terrible me dévore, j’ai de la fièvre, ma tête va éclater. »

Des sons joyeux parviennent du dehors : ce sont des enfants qui passent, espiègles. Leurs rires, gracieux et innocents, effacent un instant la grisaille environnante, engendrant une sensation de fraîcheur semblable à celle que procure le chant d’un oiseau dans un moment d’abattement. L’émotion s’empare de l’ouvrier. Ses propres enfants gazouillent de même ! C’est ainsi qu’ils rient ! Et tout en regardant le mouvement des mécanismes, il se met à gamberger. Son esprit rejoint le fruit de ses amours, qui l’attend chez lui. Il frissonne à l’idée qu’un jour ses enfants devront eux aussi venir crever pour une machine dans la pénombre d’un atelier où les microbes pullulent.

« Maudite machine, je te hais ! »

La machine se met à trépider avec plus de vigueur, elle a cessé de geindre. De tous ses tendons de fer, de toutes ses vertèbres d’acier, des dures dents de ses rouages, de ses centaines de pièces infatigable, sort un son rauque plein de colère qui, traduit en langage humain, signifie :

 «Tais-toi, misérable ! Cesse de te plaindre, espèce de lâche ! Moi je ne suis qu’une machine, entraînée par un moteur, mais toi, tu as un cerveau et tu ne te révoltes pas, malheureux ! Arrête de te lamenter sans cesse, imbécile ! C’est ta lâcheté qui est cause de ton malheur, pas moi. Empare-toi de moi, arrache-moi des griffes de ce vampire qui te suce le sang, et travaille pour toi et les tiens, crétin ! En elles-mêmes, les machines sont un bienfait. Nous épargnons des efforts à l’homme, mais vous autres travailleurs, êtes si stupides que vous nous laissez aux mains de vos bourreaux, alors que vous nous avez fabriquées. Comment concevoir plus grande bêtise ? Tais-toi, ne dis plus un mot ! Si tu n’as pas le courage de rompre tes chaînes, alors cesse de te plaindre ! Allons, il est l’heure de sortir. Déguerpis et réfléchis ! »

Les paroles salutaires de la machine, associées à l’air frais de la rue, provoquèrent une prise de conscience chez l’ouvrier. Il sentit qu’un monde s’écroulait dans son esprit : celui des préjugés, des interdits, du respect de l’ordre établi, des lois et des traditions et, le poing levé, il s’écria :

« Je suis anarchiste ! Terre et liberté ! »

= = =

La miche de pain

Ricardo Flores Magon

1916

Depuis la vitrine du magasin, la miche de pain contemple les allées et venues de la foule anonyme. Ils sont nombreux, ceux qui lui lancent des regards de convoitise, tellement sa croûte dorée semble une invite à l’appétit et, pour le pauvre, un appel à violer la loi. Hommes et femmes, enfants et vieillards passent et repassent devant la vitrine, et la miche se sent mordue par mille regards avides, les regards de la faim, capables de dévorer des pierres. Parfois, la miche s’émeut : un affamé s’arrête et la regarde, les yeux brillants d’une étincelle expropriatrice. Il tend la main… mais la retire vivement. Le contact de la vitre froide éteint la fièvre expropriatrice et rappelle la loi : tu ne voleras pas ! Alors, la miche tremble de colère. Une miche de pain ne peut comprendre qu’un homme qui a faim n’ose pas se l’approprier pour la dévorer, aussi naturellement que la mule mord la botte de foin qui se trouve sur son passage. La miche pense : « L’homme est l’animal le plus imbécile. Il déshonore la Terre. Tous les animaux prennent ce qu’ils trouvent, sauf l’homme ! Et il se prétend le roi de la création ! Me voici intacte, alors que plus d’un estomac ordonne à la main irrésolue de me prendre ». La foule passe et repasse devant la vitrine, dévorant des yeux la miche de pain. Certains s’arrêtent, lancent des regards furtifs à gauche et à droite… et rentrent chez eux les mains vides en pensant à la loi : tu ne voleras pas ! Une femme — l’image même de la faim — s’arrête et caresse des yeux la croûte dorée de la miche de pain. Dans ses bras maigres elle porte un enfant, maigre lui aussi. Il suce férocement un sein qui pend, flétri comme une vessie dégonflée. C’est cette miche qu’il lui faut, pour que le lait coule à nouveau de ses seins… Sur ses beaux cils, deux larmes tremblent, amères comme son désespoir. À la voir, une pierre se briserait en mille morceaux… mais pas le cœur d’un fonctionnaire. Un gendarme s’approche, robuste comme un mulet et lui ordonne d’une voix impérieuse : « Circulez ! » En même temps, il la pousse du bout de son bâton et la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle se perde, avec sa douleur, au milieu du troupeau lâche et irrésolu.

La miche pense :

« Dans quelques heures, quand je ne serai plus qu’une miche de pain rassis, on me jettera aux cochons pour les engraisser, alors que des milliers d’êtres humains presseront leur ventre mordu par la faim.

Ah ! Les boulangers ne devraient plus faire de pain. Les affamés ne me prennent pas, parce qu’ils espèrent qu’on leur jettera un morceau de pain dur en échange de leur liberté, en travaillant pour leur patron.

L’homme est ainsi ! Un morceau de pain dur pour calmer la faim est un narcotique qui endort, chez la plupart d’entre eux, l’audace révolutionnaire. Les institutions caritatives, avec les déchets qu’elles donnent aux affamés sont plus efficaces que la prison et l’échafaud. Le pain et les jeux des Romains contient un monde de philosophie castratrice.

Il suffirait de quarante huit heures de faim universelle pour que tous les pays du monde se couvrent de drapeaux rouges… »

La main du patron, en prenant la miche pour la jeter aux cochons, mit le holà aux pensées subversives du morceau de pain.

(*) Ricardo Flores Magon (1874-1922) était un journaliste et activiste anarchiste mexicain, influencé par les pensées de Bakounine, Reclus et surtout Kropotkine dont l’ouvrage “La conquête du pain” fut une grande source d’éveil politique pour lui. A partir des années 1910, il fut impliqué avec la révolution sociale mexicaine d’Emiliano Zapata et Pancho Villa. En exil aux Etats-Unis, il fut un farouche opposant à a première guerre mondiale. Il fut arrêté pour sédition et condamné à 20 ans de réclusion sous la loi scélérate contre “l’espionnage” de 1917. Il mourut des mauvaises conditions de sa détention sur sa santé fragile dans un pénitencier du Kansas en 1922 à l’âge de 48 ans.

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Critique radicale pour une ère nouvelle (Louise Michel)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 11 mai 2018 by Résistance 71

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
~ Gustav Landauer ~

“Aucun État centralisé, bureaucratique et par là même militaire, s’appela-t-il même république, ne pourra entrer sérieusement et sincèrement dans une confédération internationale. Par sa constitution, qui sera toujours une négation ouverte ou masquée de la liberté à l’intérieur, il serait nécessairement une déclaration de guerre permanente, une menace contre l’existence des pays voisins. Fondé essentiellement sur un acte ultérieur de violence, la conquête, ou ce que dans la vie privée on appelle le vol avec effraction, — acte béni par l’Église d’une religion quelconque, consacré par le temps et par là même transformé en droit historique, — et s’appuyant sur cette divine consécration de la violence triomphante comme sur un droit exclusif et suprême, chaque État centraliste se pose par là même comme une négation absolue du droit de tous les autres États, ne les reconnaissant jamais, dans les traités qu’il conclut avec eux, que dans un intérêt politique ou par impuissance.”
~ Michel Bakounine, 1895 ~

Lecture complémentaire:

Manifeste pour la societe des societes

 

 

L’ère nouvelle

Louise Michel (1887)

I

Pareil à la sève d’avril, le sang monte au renouveau séculaire dans le vieil arbre humain ( le vieil arbre de misère ). Sous l’humus des erreurs qui tombent pour s’entasser pareilles à des feuilles mortes, voici les perce-neige et les jonquilles d’or, et le vieil arbre frissonne aux souffles printaniers. Les fleurs rouges du joli bois sortent saignantes des branches ; les bourgeons gonflés éclatent : voici les feuilles et les fleurs nouvelles.

C’est une étape de la nature.

Cela deviendra les fourrés profonds où s’appelleront les nids, où mûriront les fruits ; et tout retournera au creuset de la vie universelle.

Ainsi souffle la brise matinière à la vermeille aurore du Monde nouveau.

Les religions et les États sont encore là, devant nos yeux, mais les cadavres n’ont-ils pas gardé l’apparence humaine quand on les ensevelit pour les confier à la terre ?

La pâleur, la rigidité des morts, l’odeur de la décomposition, n’indiquent-elles pas que tout est fini pour l’être qui a cessé de vivre ?

Cette pâleur, cette décomposition, la vieille société les a déjà dans les affres de son agonie.

Soyez tranquille, elle va finir.

Elle se meurt la vieille ogresse qui boit le sang humain depuis les commencements pour faire durer son existence maudite.

Ses provocations, ses cruautés incessantes, ses complots usés, tout cela n’y fera rien ; c’est l’hiver séculaire, il faut que ce monde maudit s’en aille : voici le printemps où la race humaine préparera le nid de ses petits, plus malheureux jusqu’à présent que ceux des bêtes.

Il faut bien qu’il meure ce vieux monde, puisque nul n’y est plus en sûreté, puisque l’instinct de conservation de la race s’éveille, et que chacun, pris d’inquiétude et ne respirant plus dans la ruine pestilentielle, jette un regard désespéré vers l’horizon.

On a brûlé les étapes ; hier encore, beaucoup croyaient tout cela solide ; aujourd’hui, personne autre que des dupes ou des fripons ne nie l’évidence des faits. — La Révolution s’impose. L’intérêt de tous exige la fin du parasitisme.

Quand un essaim d’abeilles, pillé par les frelons, n’a plus de miel dans sa ruche, il fait une guerre à mort aux bandits avant de recommencer le travail.

Nous, nous parlementons avec les frelons humains, leur demandant humblement de laisser un peu de miel au fond de l’alvéole, afin que la ruche puisse recommencer à se remplir pour eux.

Les animaux s’unissent contre le danger commun ; les bœufs sauvages s’en vont par bandes chercher des pâtures plus fertiles : ensemble, ils font tête aux loups.

Les hommes, seuls, ne s’uniraient pas pour traverser l’époque terrible où nous sommes ! Serions-nous moins intelligents que la bête ?

Que fera-t-on des milliers et des milliers de travailleurs qui s’en vont affamés par les pays noirs dont ils ont déjà tiré tant de richesses pour leurs exploiteurs ?

Vont-ils se laisser abattre comme des bandes de loup ?

Les Romains, quand ils n’étaient pas assez riches pour envoyer le trop-plein de leurs esclaves à Carthage, les enfouissaient vivants ; une hécatombe eût fait trop de bruit ; le linceul du sable est muet. Est-ce ainsi que procédera la séquelle capitaliste?

Emplira-t-on les prisons avec tous les crève-de-faim? Elles regorgeraient bientôt jusqu’à la gueule.

En bâtira-t-on de nouvelles ? Il n’y a plus assez d’argent même pour le mal : les folies tonkinoises et autres ont absorbé les millions, les fonds secrets sont épuisés pour tendre des traquenards aux révolutionnaires.

Essaiera-t-on de bercer, d’endormir encore les peuples avec des promesses ?

Cela est devenu difficile. Les Don Quichotte revanchards qui soufflent dans leurs clairons au moindre signe des Bismarck ( pour les protéger en donnant l’illusion qu’ils les menacent ) ne trompent heureusement pas la jeunesse entière : l’esprit de l’Internationale a survécu aux fusillades versaillaises.

Plus hauts et plus puissants que le cuivre tonnent de cime en cime les appels de la Liberté, de l’Égalité, dont la légende éveille des sens nouveaux.

Il faut maintenant la réalité de ces mots partout inscrits, et qui, nulle part, ne sont en pratique.

La chrysalide humaine évolue : on ne fera plus rentrer ses ailes dans l’enveloppe crevée.

Il faut que tout s’en aille à l’Océan commun, sollicité par des besoins de renouveau, par des sens jusqu’ici inconnus et dont rien ne peut arrêter le développement fatal.

Comme la goutte d’eau tient à la goutte d’eau d’une même vague et d’un même océan, l’humanité entière roule dans la même tempête vers le grand but.

La bête humaine qui, au fond des âges, avait monté de la famille à la tribu, à la horde, à la nation, monte, monte encore, monte toujours ; et la famille devient race entière.

Les langues, qui ont évolué suivant les vicissitudes humaines, adoptent pour leurs besoins nouveaux des mots semblables, parce que tous les peuples éprouvent ce même besoin : la Révolution.

Et la révolution dans la science, dans les arts, comme dans l’industrie, rend de plus en plus nécessaire cette langue universelle qui déjà se forme d’elle-même et qui sera le corollaire de la grande éclosion.

II

La société humaine n’en a plus pour longtemps de ces guerres qui ne servent qu’à ses ennemis, ses maîtres : nul ne peut empêcher le soleil de demain de succéder à notre nuit. Aujourd’hui nul homme ne peut vivre autrement que comme l’oiseau sur la branche, c’est-à-dire guetté par le chat ou le chasseur. Les États eux-mêmes ont l’épée de Damoclès suspendue sur leur tête : la dette les ronge et l’emprunt qui les fait vivre s’use comme le reste.

Les crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d’être pillée, bourdonne en montrant l’aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent de tout.

Au coin des bornes, il y a longtemps qu’ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu’ils ont bâtis : l’herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les troupeaux des riches.

Il n’y a de travail que pour ceux qui s’accommodent d’un salaire dérisoire ou qui s’abrutissent dans une tâche quotidienne de huit à dix heures.

Alors la colère monte : les exploités se sentent, eux aussi, un cœur, un estomac, un cerveau.

Tout cela est affamé, tout cela ne veut pas mourir ; et ils se lèvent ! Les Jacques allument la torche aux lampes des mineurs : nul prolétaire ne rentrera dans son trou : mieux vaut crever dans la révolte.

La révolte ! c’est le soulèvement des consciences, c’est l’indignation, c’est la revendication des droits violés… Qui donc se révolte sans être lésé ?

Plus on aura pesé sur les misérables, plus la révolte sera terrible ; plus ceux qui gouvernent commettront de crimes, plus on verra clair enfin, et plus implacablement on fera justice…

III

-Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, — on parle de détruire le capital ! Hein ? … Ah ! Il y a longtemps que la raison, que la logique en a fait justice du Capital : est-il d’essence supérieure au travail et à la science ? Supposez des Rothschild quelconques, possédant toutes les mines d’or et de diamants de la terre, qu’en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l’or du sable, le diamant de la gemme ?

Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs…

Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ?

Allez, allez ! il y a longtemps que la Bastille capitaliste ne compte plus pour l’avenir.

Et, du reste, cette portion de biens qu’ils détiennent au détriment de la foule des déshérités est infime en regard des prodigieuses richesses que nous donnera la science !

Ce n’est pas pour le reconstituer sur la terre qu’on a détruit l’enfer d’outre-vie ; détruit, le jour où l’on a eu conscience qu’il serait monstrueux, ce Dieu éternellement bourreau, qui, pouvant mettre partout la justice, laisserait le monde se débattre à jamais dans tous les désespoirs, dans toutes les horreurs ; et en même temps que l’enfer des religions s’écroulent les enfers terrestres avec les amorces de récompenses égoïstes qui n’engendrent que corruption.

C’est avec ces récompenses corruptrices qu’on a fait patienter si longtemps les uns que leur patience est usée, et si bien persuadé aux autres que tout doit se passer ainsi de par l’ injustice séculaire, qu’ils ont la conscience ankylosée et commettent ou subissent le crime.

Cela est fini : les voiles de tous les tabernacles se déchirent.

Finis les trônes, finies les chamarreries de dignités illusoire, finis les grelots humains.

Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte.

On commence à s’apercevoir que les oiseaux, les fourmis, les abeilles se groupent librement, pour faire ensemble le travail et résister au danger qui pourrait surgir ; et que les animaux donnent aux hommes l’exemple de la sociabilité.

Comment tombera la geôle du passé que frappent de toutes parts les tempêtes populaires ?

Nul ne le sait.

Croulera-t-elle dans les désastres ?

Les privilégiés, acculés par le malheur commun, feront-ils une immense nuit du 4 Août ?

La marée populaire couvrira-t-elle le monde ?…

Ce qui est sûr, c’est que le siècle ne se couchera pas sans que se lève enfin l’astre de la Révolution : l’homme, comme tout être, veut vivre, et nul -pas même l’exploiteur- ne pourra bientôt plus vivre si le droit ne remplace la force.

Prolétaires, employés, petits commerçants, petits propriétaires, tous sentent que d’un bout à l’autre de la société, chacun, dans son âpre lutte pour l’existence, est, à la fois, dévorant et dévoré.

Le grand propriétaire, le grand capitaliste, pèse sur le petit de la même manière que les petits boutiquiers pèsent sur les travailleurs, lesquels travailleurs s’infligent entre eux les mêmes lois fatales de la concurrence et ont de plus à supporter tout le poids des grands et petits exploiteurs ; aussi, comme le grain sous la meule, sont-ils finalement broyés.

On s’aperçoit, d’autre part, que le soleil, l’air, appartenant à tous ( parce qu’on n’a pas pu les affermer au profit de quelques-uns ), n’en continuent pas moins à vivifier la nature au bénéfice de tous ; qu’en prenant le chemin de fer, aucun voyageur n’empêche les autres de parvenir à destination ; que les lettres ou télégrammes reçus par les uns n’entravent nullement l’arrivée des lettres ou télégrammes au profit des autres.

Au contraire, plus les communications s’universalisent et mieux cela vaut pour chacun.

On n’a que faire, pour toutes ces choses, de gouvernement qui entrave, taxe, impose, en gros et en détail, on même qui gaspille, mais on a besoin de travail, d’intelligence, de libre essor qui vivifient.

En somme, le principe de tout pour tous se simplifie, se formule clairement dans les esprits.

On pourrait dire, cependant, que le soleil et l’air n’appartiennent pas également à tout le monde, puisque les uns ont mille fois plus d’espace et de lumière qu’il ne leur en faut, et que les autres en ont mille fois moins ; mais la faute en étant aux inégalités sociales, doit disparaître avec elles.

L’ignorance qui les engendre, quelle calamité !

L’ignorance des premières notions d’hygiène est cause que tant de citadins — qui succombent faute d’air — diminuent encore cette quantité d’air.

Comme si la santé — le premier des biens — n’exigeait pas qu’on balayât, par la ventilation, les miasmes du bouge où l’on nous entasse, de l’usine où l’on nous dépouille !

Comme si pour assainir, l’air pur n’était pas le complément du feu !

« Courants d’air ! courants d’air ! » quelle sempiternelle rengaine déchire l’oreille de ceux dont l’enfance s’est épanouie aux douces senteurs des champs, dont les poumons se sont trempés dans l’atmosphère rustique de la belle Nature !

Heureux le riche !

Il est de fait que la naissance et la mort, ces grandes égalitaires, ne se présentent pas de la même façon pour le riche que pour le pauvre. Étant donné nos lois iniques, il n’en peut être autrement.

Mais ces lois iniques disparaîtront avec le reste : il faut bien arracher le chaume et retourner la terre pour semer le blé nouveau.

IV

Supposons que la chose soit faite, que dans la tempête révolutionnaire, l’épave sur laquelle nous flottons ait enfin touché le rivage, malgré ceux qui, stupidement, préfèrent s’engloutir avec la société actuelle. Supposons que la ruche travailleuse, se répande libre dans l’espace, voici ce qu’elle dirait : –Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l’âge de pierre, ni comme au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les découvertes, de la science ont amené la certitude que tout produira au centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général, au lieu de ne laisser qu’une poignée de rapaces s’en servir pour affamer le reste.

Les machines, dont chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu’elles n’ont jamais été employées que pour l’exploitation de l’homme par l’homme, seraient, étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous.

Jusqu’à présent le peuple est victime de la machine ; on n’a perfectionné que les engrenages qui multiplient le travail : on n’a pas touché à l’engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents.

Dam ! comme on ne peut pas établir d’abattoirs pour se débarrasser des prolétaires exténués avant l’âge, la machine s’en charge, et ce serait dommage d’entraver d’aussi hautes œuvres.

Eh bien ! au contraire, la machine, devenue l’esclave de l’ouvrier, ferait produire à chacun, au bénéfice général, ce que produisent actuellement un si grand nombre d’exploités au bénéfice des quelques-uns et souvent du seul individu qui les exploite, et même alors chacun aurait tous les jours, pour son repos ou ses études, plus de temps, plus de loisirs, qu’il n’en peut avoir, aujourd’hui, dans toute sa semaine.

Le repos après le travail ! l’étude ! c’est si bon ! et si rare, excepté pour les riches qui en ont trop.

Autant celui qui ne travaille jamais ignore le bien-être d’un peu de repos, autant l’être surmené y aspire.

Celui dont le cerveau s’est rétréci, muré par l’égoïsme, n’a plus d’idées : elles ne jaillissent plus, elles sont mortes.

Au contraire, le cerveau, comme l’estomac du travailleur, deviennent avides par l’activité dévorante de toute une race sans pâture depuis des siècles, activité mise encore en appétit par l’époque virile de l’humanité : dans les cerveaux incultes germent des idées fortes et fières pareilles aux poussées des forêts vierges.

C’est bien le temps du renouveau.

En attendant, vous savez ces vers du bon Lafontaine :

Pour un âne enlevé, deux voleurs se battaient :

Survint un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron…

Telle est l’histoire des gouvernements qui légifèrent et des Compagnies financières gloutonnes qui affament le gréviste et se repaissent avec les détritus des vieilles sociétés : gouvernements et Compagnies le harcèlent, toujours tenant les fusils de l’ordre sur sa gorge, et discutent pour savoir si c’est la Compagnie ou si c’est l’État qui reprendra l’exploitation ( comme à Decazeville ). Survient le troisième larron de la fable, sous forme de la ruine, qui détruit la mine sans mineurs, la mine où s’enflamme la poussière des charbons abandonnés, la mine envahie par l’eau qui s’engouffre dès qu’on cesse de la combattre. Partout où n’est plus la main créatrice du pionnier, l’industrie meurt, et cette main créatrice, cette main du pionnier seule la ressuscitera dès qu’il le pourra sans forfaiture ; et il le pourra la mine étant à ceux qui la fouillent, la terre à ceux qui la font produire, la machine à ceux qui la font grincer, c’est-à-dire, à chacun et à tous, tous les moyens de produire et tous les produits.

La Révolution, la Révolution violente est hâtée, soufflée, rendue inévitable par l’affolement du pouvoir.

La propriété n’est plus si les prolétaires préfèrent crever de faim que d’engraisser leurs maîtres, leurs sangsues, et le Capital aura vécu comme les autres erreurs quand on le voudra.

S’il plaît au travailleur de faire grève, s’il lui plaît de se révolter, la terre est noire des fourmis humaines. Elles sont le nombre, le nombre immense qui n’a jamais su sa force : le désespoir la lui apprendra.

Les coups de cravache l’apprennent au lion en cage comme le coup de massue l’apprend au taureau à l’abattoir : alors le lion prend sous ses ongles l’histrion qui l’a cravaché ; le taureau brise la corde qui lui courbait la tête à l’anneau du supplice, s’échappe et sème l’effroi sur son passage.

On l’a vu en 1793 et au 18 Mars, on l’a vu à Decazeville quand la mesure a été comble : on le verra ailleurs, peut-être un jour à Vierzon.

V

Rien n’est inutile dans la nature : pas plus que les bourgeons printaniers qui couvrent les arbres en avril, les sens nouveaux qui gonflent les cerveaux des foules ne resteront sans germe et ne germeront en vain. Remarquez ceci : la plupart des grévistes soit de Decazeville, soit du Borinage, ne savaient un mot de socialisme ; les mots de Liberté ou d’Égalité, qu’ils épellent au fronton des édifices, ne leur disaient rien. Mais ils ont jeté des effluves si chaudes, ces mots-là, que partout ils deviennent des sens rudimentaires et font que partout la race humaine doit remplacer le bétail humain que nous sommes encore.

Le dernier des grands bardes solitaires est mort. Voici le choeur des bardes, et les bardes ce sont les foules : comme chacun parle, comme chacun marche, chacun se servira de son oreille, de sa voix, de ses yeux.

L’oreille se développe par l’éducation musicale ; les yeux deviennent justes chez les peintres ; les mains, qui, chez le sculpteur, savent tailler le bois, le marbre et la pierre, deviendront, par la pratique, expertes chez tous ; car nul n’a des yeux, des oreilles, des mains pour ne pas s’en servir, de sorte que les races atteindront à un degré difficile à comprendre.

Elle sera magnifique, la légende nouvelle chantée par ceux qui nous succéderont.

Tous étant poètes, tous étant savants, tous sachant se servir de facultés jusqu’alors rudimentaires, rien de nos sauvageries présentes ne subsistera.

L’Humanité évoluant enfin en pleine lumière de liberté, des objections, basées alors sur les mœurs d’aujourd’hui, seraient encore moins valables.

-Comment vivraient les paresseux ? Comment l’envie, la jalousie s’arrangeraient-elles de l’égalité ?

-Est-ce que dans le bien-être général ces arguments ne tombent pas d’eux-mêmes ?

Eh parbleu ! comment vivront les fainéants ?

Est-ce qu’il n’y aura pas encore pendant longtemps des estropiés de corps ou d’esprit, des fainéants, des gens qui, par atavisme, hériteront des infirmités présentes ?

Les paresseux, comme les aveugles, ou les sourds, sont des infirmes qui ont droit à la vie, et ils vivront, ou plutôt végéteront sans nuire à personne.

Quant à la jalousie, quant à l’envie, etc., est-ce qu’il y aura de tels états possibles ? Puisque la machine sera au service de l’homme, et au profit de tous, à quoi donc servirait d’envier ce dont on serait toujours sûr de jouir en toute plénitude ?

Est-ce que la science universalisée n’empêchera pas les folies de l’orgueil ?

Est-ce que les travailleurs, alors, resteront enchaînés à un métier qu’ils ne pourraient faire, par manque d’aptitudes ou parce qu’il ne leur plairait pas de l’exercer ? Est-ce qu’en changeant de groupements ils ne trouveraient pas toujours des ressources nouvelles ?

Au lieu d’héritages qui font les parricides, chacun aura l’héritage de l’humanité, héritage immense, et dont nous avons à peine une idée, sous forme des richesses de chaque genre, ou plutôt de tous les genres de travail, dans leurs incommensurables variétés.

Les groupements libres d’individus libres, le travail fait pour le bien-être de tous et de chacun : il faudra bien qu’on en arrive là ( par nécessité ), puisque quelques oisifs, quelques monstrueux parasites, ne peuvent faire disparaître, à leur gré, les légions sans nombre, les légions grondantes de ceux qui travaillent.

Faut-il que ceux dont la mort n’empêcherait rien de marcher causent la perte de l’espèce entière ? Les choses, du reste, seront bien simplifiées : l’Europe, l’univers éprouvent, les mêmes anxiétés qui sont le prélude de l’enfantement du Monde nouveau pour lequel toute entraille de penseur se sent déjà tressaillir.

Les âges de pierre et de bronze ont passé ; notre âge passera : nous ressentons les heurts spasmodiques de son agonie, et c’est dans sa mort que nous voyons l’histoire de toutes les époques disparues.

Chacune d’elles emporte froides les choses qui l’ont passionnée ; elles sont finies : alors dans le renouveau grandissent les choses regardées comme utopies à la dernière étape.

Les idées jetées en jalons par les sentinelles perdues servent à de nouveaux explorateurs et, sans fin, on va vers des temps incomparablement plus proches de l’Idéal.

Entre ces temps et le nôtre justement est la période où l’humanité, devenant virile, ne supporte plus qu’en regimbant les chaînes qui l’immobilisent dans l’ornière.

Nulle promesse endormeuse ne bercera plus ceux qui auront vu les malheurs amoncelés sur notre espèce par la crédulité, pas même les miroitements d’amélioration basés sur des paroles vaines. Les paroles s’envolent à tous les vents : serments et plaintes tombent ensemble dans le balayage éternel.

C’est ce qui, sous le nom de parlementarisme, allonge l’étape actuelle où nous piétinons.

Étape tourmentée où le vertige habite de plus en plus les sommets du pouvoir : l’impuissance, le parasitisme, la bêtise, la folie, étayés l’un sur l’autre, sont encore debout.

Mais quelle ruine dure toujours ?

Aussi n’y a-t-il pas de doute que la plus abominable de toutes les caducités — notre état social — ne doive bientôt disparaître.

Avec cette société devenue coupe-gorge, il y a nécessité absolue d’en finir.

VI

Savez-vous comment on s’apercevra que le vieux monde n’existe plus ? Ceux qui, d’une oubliette, sont revenus à la lumière, à la sécurité, ceux-là, seuls, pourraient le dire. Les groupements formés par le danger commun et survivant seuls à la ruine commune reprendront naturellement les choses d’intérêt général, dont aujourd’hui nos ennemis mortels sont les seuls à bénéficier : Postes, chemins de fer, télégraphes, mines, agriculture, seront d’autant plus en activité que les communications entre les travailleurs auront la surabondance de vie des foules délivrées — enfin respirant libres.

Plus de guerres, plus de parasites à gorger : la puissance de l’homme sur les choses d’autant plus grande et d’autant plus salutaire que le pouvoir des individus les uns sur les autres aura été détruit.

Plus de luttes pour l’existence — de luttes pareilles à celles des fauves : toutes les forces pour multiplier les productions, afin que chaque être nage dans l’abondance ; toutes les inventions nouvelles — et la science, enfin libre dans ses investigations — servant, pour la première fois, à l’humanité entière : rayonnantes, fécondes, audacieuses, elles frapperont de leur fulgurence tout ce qu’à cette heure encore on amoindrit, étouffe, enténèbre.

S’il se dépense, hélas ! autant d’efforts pour entraver la marche irrésistible du progrès, c’est que, outre ceux qui vivent d’ignorance, d’erreur, d’injustice, il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien ; il y a aussi les retardataires s’entêtant sur des choses inutiles parce qu’elles leur ont coûté beaucoup à conquérir — c’est naturel — et ce n’est pas avec des paroles qu’on guérira les gens de pareils béguins : les catastrophes seules pourront y suffire.

On discutera encore dans nos parlotes bourgeoises ( et même révolutionnaires ) quand le ras de marée des crève-de-faim nous passera sur la tête à tous.

Il monte vite, et, par les trouées faites un peu partout : à Decazeville, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, le récif qui protège le monde vermoulu de jour en jour s’ébrèche et c’est par ces brèches que passera l’océan de la révolte qui partout mugit. ( Tout vient à son heure. )

C’est dans cet océan-là que les fleuves humains se précipitent : ainsi s’en vont : arts, littératures, sciences, ainsi tout se noie sous le flot de la rouge aurore du vingtième siècle qui déjà reluit.

Et sous le flot de cette aurore grandissante, comme un amas de poussières en fusion les petites vanités deviennent l’immense amour du progrès humain ; et les grelots de célébrité, d’honneurs, cessent de tinter pour des oreilles, pour des coeurs brûlant d’une soif de perfectibilité.

Tout ce qui nous semble indéchiffrable : l’électricité, le magnétisme, aura, dans vingt-cinq ans, donné des résultats tels, qu’en y joignant les découvertes sur la chimie, l’agriculture, le mécanisme, on se demandera, stupéfait, comment les hommes de notre époque pouvaient croire que la misère qui décime les masses fût une calamité inévitable et fût nécessaire au bien-être d’une poignée de privilégiés !

N’est-il pas grandement temps que chacun le soit, privilégié ! N’y a-t-il pas assez longtemps déjà que cela dure, assez longtemps que chacun traîne son boulet, que chacun tire sur sa chaîne sans parvenir à la rompre ! Rompues ? Alors elles le seront toutes.

« Voici les rouges pâques », dit la chanson des Jacques.

Les rouges pâques après lesquelles la chrysalide humaine aura évolué, pressée par les souffles de germinal, pour être jetée ensuite sur la terre, les ailes déchirées, peut-être. Qu’importe ! elle a senti l’air libre : d’autres y voleront, et gagnés de la même fièvre sublime, tous y voleront à leur tour.

VII

A quoi bon comparer toujours ce qui se passe sous ce régime infect à ce qui se passera dans des milieux salubres ? Est-ce que les fenêtres fermées à la neige d’hiver ne s’ouvrent pas toutes grandes aux haleines chaudes de l’été ? Est-ce que les âges de la vie ont les mêmes besoins, les mêmes aptitudes ?

Ne nous arrêtons donc plus à des arguments oiseux.

Est-ce que les besoins nouveaux, les aptitudes nouvelles, ne sont pas, à leur tour, les sources d’autres besoins éveillant d’autres aptitudes ?

L’homme se façonne aux arts, aux sciences, aux idées de justice, comme chez les protées aveugles évolue le sens visuel sollicité par la lumière ; et malgré des milieux défavorables, la bête humaine, enfin, se sent, elle aussi, appelée par des horizons lumineux.

Du feu ravi au cratère fumant, de forêts enflammées par la foudre, ou même du simple frottement de deux morceaux de bois, est venue une si grande poussée en avant, qu’après avoir fixé les Prométhées au pic rocheux où le dévorent les vautours, l’homme adora le feu et le divinisa.

Rien de plus expressif que cette légende.

Toujours ceux qui sont le plus intéressés au progrès se révoltent le plus farouchement contre ce progrès.

On immola les premiers qui firent du feu ; on battit de verges le premier qui, proclamant le mouvement de la terre autour du soleil, détruisait la légende de Josué, comme on ôte une pierre à une citadelle.

Toujours ceux qui s’attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se vérifieront les paroles de Blanqui : « Ni Dieu ni maître ! »

Que les Prométhées soient livrés aux vautours, est-ce que cela empêche la tribu de se grouper au foyer commun ? Est-ce que cela empêche la vapeur de faire des merveilles, l’électricité d’en promettre de plus grandes ?

Au contraire, l’idée arrosée de sang germe plus vite et mieux, elle ramifie plus profondément ; dans les cerveaux fouillés par la douleur, électrisés par les passions ardentes et âprement généreuse, elle se fertilise ; et, pareille à la graminée sauvage, elle deviendra froment.

Plus on brise les hommes, et plus profondément, sinon plus rapidement, les idées se répandent.

On voit loin par les fenêtres des cellules. Au grand silence, l’être grandit dans l’humanité entière. On vit en avant, le présent disparaît : l’esprit, qui pressent l’Ère nouvelle, plane dans l’Avenir.

A présent, la lutte s’est faite suprême par le concours d’événements, de circonstances impérieuses, qui acculent, à notre fin de siècle, la vieille société comme une bête enragée que le travail et la science remplacent avant même qu’elle ne crève.

Qu’est-ce que cela fait qu’elle nous étouffe dans le spasme de son agonie, la bête maudite, puisqu’elle va mourir ?

Il faudra bien que le droit triomphe, à moins qu’on n’abatte les travailleurs, qu’on les assomme, qu’on les fusille comme des bandes de loups qui hurlent la faim.

Et ceux qui produisent tout, et qui n’ont ni pain, ni abri, commencent à sentir que chaque que chaque être doit avoir sa place au banquet du trop-plein.

On ne peut pas plus empêcher ce grandissement des sociétés humaines qu’on ne fera remonter l’homme adulte à son berceau.

Le monde a eu sa première enfance bercée de légendes, puis, sa jeunesse chevaleresque, et le voilà à l’âge viril, qui déjà prépare le nid des races à venir.

Des individualités se dessinent : l’humanité où vivent et pullulent tous les êtres est à la fois une et multiple.

Des figures étranges et hardies passent qui joignent l’idée nouvelle aux types d’autrefois.

S’il est, hélas ! des pieuvres humaines à qui le sang du monde entier ne suffirait pas : finances, pouvoir, ânerie, lâcheté, monstres grouillant dans notre humus — et ce n’est pas de trop de toutes les foules pour les y étouffer — nous avons aussi des fakirs jetant leur vie comme on verse une coupe, les uns pour l’idée, les autres pour la science, mais tous pour le grand triomphe.

Après ses luttes, la race, voulant vivre, se groupera sur le sol délivré.

Les astres s’attirent pour graviter ensemble dans les espaces stellaires : ainsi les hommes, librement, prendront leur place par groupes.

Le travail libre, conscient, éclairé, fera les moissons fertiles là où sont les champs déserts.

La force des tempêtes et des gouffres, portée comme un outil, broiera les rochers, creusera des passages dans les montagnes pour ne faire qu’un seul paradis humain des deux hémisphères.

Les navires sous-marins explorant le fond de l’Océan mettront à découvert des continents disparus : et l’Atlantide peut-être nous apparaîtra morte sous son linceul de flots et gisant pâle dans des ruines cyclopéennes enguirlandées de gigantesques coraux et d’herbes marines.

L’électricité portera les navires aériens par-dessus les glaces des pôles, pour assister aux nuits de six mois sous la frange rouge des aurores polaires.

Que de choses quand on regarde en avant, de choses tellement grandes que lorsqu’on y songe il devient impossible de s’occuper de son misérable individu !

En y songeant, elles seront loin les personnalités !

Chacun vivra inoffensif et heureux, dans l’humanité entière, aidant à multiplier indéfiniment les forces, la pensée, la vie.

VIII

Les idées ayant germé sous notre ombre, les voilà qui dardent leur flamme ; on voit partout sous leur vrai jour les choses que l’obscurité faisait vagues et trompeuses. Les voilà dans la vie, les idées de Liberté, d’Égalité, de Justice, si longtemps affichées sur les geôles. On admire les oeuvres d’une réunion de savants, d’artistes, de travailleurs ; on a admiré les monuments auxquels ont travaillé des générations d’hommes.

Les idées s’allument, flamboient, remuées, fertilisées par la lutte, le coeur se dilate, la vie se multiplie.

Sur les agglomérations des foules passent des souffles brûlants ; cela vous empoigne, vous transfigure, vous jette au courant qui se précipite à l’océan révolutionnaire, au creuset où la fange même s’irradie en soleil.

Les hommes ne pèsent guère dans ce cataclysme, le progrès seul y survit, le progrès juste, implacable, celui qui bat en brèche les vieux récifs.

Quelle parcelle de terre n’est couverte de sang, quelle loi du réseau maudit ne sert de noeud coulant qui nous étrangle ?…

Rien n’est à garder.

Vous avez vu le laboureur retourner les sillons pour semer le blé nouveau : ainsi seront retournées toutes les couches humaines comme pour y enfouir, pareilles aux vieux chaumes, toutes les iniquités sociales.

Il le faut !

Pour qui seraient donc les découvertes, les sciences, pour qui seraient donc les machines, si ce n’est pour créer le bonheur de tous en même temps que multiplier les forces vivifiantes ?

A quoi bon le sens des arts, si c’est pour l’étouffer chez les multitudes, et ne le cultiver qu’à grands frais chez quelques vaniteux artistes ?

Tous ont les mêmes sens, excepté que les races qui ont trop joui ont le cerveau plus aride encore que ne l’ont les autres sans culture.

Attendez qu’un quart de siècle ait passé sur la race, qu’elle ait évolué en pleine lumière de liberté, la différence entre la végétation intellectuelle à cette époque et la végétation présente sera telle que le vulgaire, imbu des sornettes dirigeantes, ne peut actuellement le saisir.

Ni les États dont nous voyons les derniers haillons trempés du sang des humbles flotter dans la tourmente, ni les mensonges de carte géographique, de race, d’espèce, de sexe, rien ne sera plus de ces fadaises.

Chaque caractère, chaque intelligence prendra sa place.

Les luttes pour l’existence étant finies, la science ayant régénéré le monde, nul ne pourra plus être bétail humain, ni prolétaire.

Et la femme dont la vie, jusqu’à présent, n’a été qu’un enfer ?…

Qu’il s’en aille, aussi cet enfer-là avec les songes creux des enfers mystiques !

Chaque individu vivant en tout le genre humain ; tous vivant en chaque individu et surtout vivant en chaque individu et surtout vivant en avant, en avant toujours où flamboie l’idée, dans la grande paix, si loin, si loin, que l’infini du progrès apparaîtra à tous dans le cycle des transformations perpétuelles.

C’est ainsi qu’avant de retourner au creuset, chaque homme, en quelques ans, en quelques jours, aura l’éternité.

Résistance politique et sociale: L’organisation parallèle de la société, une analyse…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 24 février 2016 by Résistance 71

« Gaston Leval a recensé 400 collectivités [anarchistes] en Aragon, 900 dans le Levant, 300 en Castille, 30 en Estrémadure, 40 en Catalogne et près de 100 en Andalousie. Comment fonctionnent ces nouvelles structures ? Il faut préciser que ce mouvement [avant 1936 et durant la révolution espagnole] est largement spontané. L’autogestion n’est pas un idéal imposé par les anarchistes, mais plutôt la consécration des mouvements insurrectionnels que les paysans ont mené pendant plus d’un demi-siècle contre le régime de la propriété et l’État en général. L’autogestion est donc l’aspiration de la vaste majorité des paysans. La collectivité avec ses réussites, ses limites et ses échecs, est un exemple de démocratie… Cette forme de démocratie directe s’étend d’ailleurs à toute la vie sociale. Les terres et le matériel agricoles sont réunis en commun sans que l’on confisque les biens des petits propriétaires. L’individualisme est toléré à la condition qu’on ne possède pas plus de terres que l’on est capable de cultiver soi-même… »
~ Olivier Pinalie « La révolution espagnole 1936-39 », 2006 ~

Les collectifs espagnols 1936-39

 

Le “Community Organizing” décortiqué

 

Alternative Libertaire

 

23 Février 2016

 

url de l’article original:

http://www.alternativelibertaire.org/?Le-community-organizing-decortique

 

Pour nombre d’activistes, une question qui reste souvent sans réponse est : comment faire pour mobiliser les gens ? Comment développer des cadres collectifs pour la conscientisation politique ? Les réflexions et expérimentations du community organizing, qui ont cours depuis une centaine d’années, sont un bout de réponse à ce problème (presque) insoluble. La preuve par l’exemple à Grenoble.

Dans l’optique de développer des contre-pouvoirs populaires, le community organizing est une méthode d’action et d’organisation collective qui prend pour point de départ les dominations et les injustices vécues matériellement par les gens, afin de poursuivre trois objectifs.

Le premier objectif, qu’on peut qualifier de pragmatique et réformiste, consiste à considérer le monde « tel qu’il est » et à mener collectivement des luttes sous forme d’action directe afin d’obtenir des améliorations dans les conditions de vie des classes populaires (comme pourrait le faire un syndicat, mais sur des terrains allant du logement à l’éducation en passant par le travail).

Le deuxième objectif, qui est une véritable dynamique d’éducation populaire [1], va se réaliser par le fait que ces luttes menées et gagnées collectivement vont permettre de dépasser un sentiment de fatalité et une exclusion politique réelle. Elles vont par ailleurs être le cadre de développement d’une conscience de classe fondée sur une certaine lecture des antagonismes sociaux.

Le troisième objectif poursuit un projet révolutionnaire : le but est en effet de construire un rapport de force par l’organisation collective de celles et ceux dont le seul pouvoir est leur nombre.

Mis en place et théorisé à partir de la fin des années 1930 par Saul Alinsky [2], le community organizing vient d’outre-atlantique [3]. On retrouve ses principes dans les luttes menées par les ouvriers agricoles californiens autour de César Chavez, et on peut voir des parallèles avec les analyses de Paulo Freire [4]. En France, ces méthodes se développent depuis la fin des années 2000, selon différents modes.

D’un côté, des militantes et militants issu-e-s ou proches des quartiers populaires découvrent le community organizing lors d’un voyage aux États-Unis en 2010. Convaincu-e-s, ils et elles tentent de mettre en œuvre cette approche en France et finissent par créer le Studio Praxis, dont l’une des activités est de former et accompagner les collectifs de quartiers, tels que Stop le contrôle au faciès [5], Zonzon 93 [6] et bien d’autres .

D’un autre côté, des militants, des travailleurs sociaux, désabusé-e-s par les limites de leurs pratiques précédentes, découvrent la pensée de Saül Alinsky et s’y intéressent. Ils et elles partent se former auprès de London Citizens [7], puis créent à Grenoble en 2010 l’association Echo.

En 2012, Echo devient une Alliance citoyenne [8], dont la gouvernance est assurée par ses membres et non plus par les militantes et militants. Ce premier essai inspire la création en 2013 à Rennes de l’association Si on s’alliait [9]. Aujourd’hui, une organisation du même type va démarrer en région parisienne [10]. À noter qu’il existe par ailleurs une organisation internationale, le ReAct [11] (Réseau pour une action collective transnationale), qui vise à regrouper riverains et salarié-e-s contre les multinationales.

L’Alliance citoyenne de l’agglomération grenobloise, pour sa part, a récemment changé de modèle, abandonnant celui pratiqué par London Citizens, qui consistait à s’appuyer avant tout sur les communautés existantes (associations, écoles, cultes, etc.). Elle met désormais en œuvre le modèle pratiqué par Acorn [12], une organisation très puissante en Amérique du Nord (jusqu’à 175 000 membres aux États-Unis en 2010, 70 000 membres actuellement au Canada), dont la méthode consiste à aller rencontrer individuellement les personnes, ce qui permet de toucher les plus éloignées de la vie publique et des cadres collectifs.

Tous ces projets peuvent être comparés à un syndicalisme révolutionnaire multiterrain, dont le socle ne serait pas l’entreprise mais le quartier. Ils sont lancés par des personnes qui cherchent à être dans l’action et à lutter concrètement dans une optique matérialiste et pragmatique, convaincu-e-s que l’action directe est un moyen d’éducation populaire puissant, et que la dénonciation des dominations ne peut être réellement efficace qu’en luttant concrètement contre les actes qu’elles engendrent.

Ces expériences produisent déjà des résultats, mais sont encore au stade de l’expérimentation. Les termes varient (traduit-on « organisation des citoyens », « organisation communautaire », ou encore autre chose ?), les façons de faire également (adhésions individuelles ? adhésions collectives ? les deux ? aucune ?) : la manière d’importer en France cette méthode anglo-saxonne nécessite d’expérimenter, afin d’allier au mieux efficacité et démocratie, radicalité et pragmatisme. À suivre donc…

À l’Alliance citoyenne de l’agglomération grenobloise, la base du travail consiste à faire du porte-à-porte. Quand le conseil de l’Alliance, composé exclusivement de membres, décide d’aller à la rencontre des habitants et habitantes d’un nouveau quartier, il missionne pour cela un organisateur ou une organisatrice (c’est ainsi que sont désignées les personnes qui travaillent pour l’Alliance citoyenne). Il ou elle va alors se lancer dans une période intensive de porte-à-porte. Pendant quatre heures chaque jour, il va frapper à l’ensemble des portes du quartier.

La clef lors de ces rencontres individuelles est de partir des préoccupations des personnes que l’on rencontre, de leurs problèmes concrets et quotidiens. La porte d’entrée est radicalement matérialiste, et à ce stade on considère que toutes les colères sont légitimes. Si une personne est en colère, c’est qu’il y a un sentiment d’injustice, et il n’y a donc pas de jugement à porter sur cette colère.

C’est cette légitimation qui rend la mobilisation possible : elle est en effet aux antipodes des approches auxquelles les personnes sont habituées : d’un côté, la sphère du travail social tend à renvoyer la responsabilité de ses difficultés à la personne (gérez-vous bien votre budget ? vous occupez-vous bien de votre enfant ? etc.), et de l’autre, les groupes politiques sont plus forts en savants discours inappropriables et électoralistes qu’à combattre et obtenir des victoires sur des petites injustices concrètes.

Auto-éducation populaire par l’action et le collectif

Cette première rencontre est déjà en elle-même un moment de conscientisation politique. En effet, lors d’un porte-à-porte réussi, l’organisateur ou l’organisatrice va accompagner la personne en la questionnant, de manière à ce qu’elle fouille le problème dont elle parle (« Et ailleurs c’est comment ? et avant c’était comment ? »), qu’elle recherche et identifie la solution qu’elle aimerait voir mise en œuvre, qu’elle identifie la cause structurelle du problème.

C’est ce qu’on appelle la « verticalisation », par opposition aux colères dites horizontales qui visent les voisins, lesquels n’ont pas plus de pouvoir que nous. Tout cela afin qu’elle prenne conscience du poids de l’injustice sociale dans le fait que ce problème ne soit pas résolu, qu’elle imagine le nombre de personnes qui vivent la même injustice et la force que ce nombre procurerait de se regrouper, et enfin qu’elle imagine comment on pourrait agir collectivement pour que cela change.

Lorsque l’Alliance citoyenne se lance dans un nouveau quartier, l’objectif est d’obtenir rapidement l’engagement d’un maximum de personnes. En devenant membres, ces personnes vont travailler avec l’organisateur ou l’organisatrice à faire connaître auprès de leurs voisins et voisines la dynamique d’organisation en cours. L’organisateur va ainsi chercher à les « mettre en mouvement » au plus vite, afin qu’ils portent au maximum eux-mêmes la structuration de leur quartier. « Peut-on aller voir ensemble les voisins que vous connaissez ? Est-ce que vous auriez le temps d’aller voir de votre côté les autres locataires de votre montée pour leur parler ? »

Petit à petit, un groupe se constitue. Au bout de 4 à 5 semaines, les membres vont se retrouver pour des réunions collectives. Dès les premières réunions, l’organisatrice va proposer des modes de fonctionnement (animation, prise de décision) qui vont permettre d’acquérir ensemble des habitudes démocratiques. Ces pratiques deviendront alors la culture du groupe, seront appropriées par les membres, lesquels ne seront plus jamais naïfs devant les fausses démarches de consultations institutionnelles.

On retrouvera ces pratiques lors des assemblées de quartier, qui réunissent 50 à 100 membres. C’est lors de ces assemblées que les membres décident des actions à mener prioritairement.

Des fenêtres pour tous et toutes !

Lors de l’assemblée d’un quartier, les membres ont décidé de s’atteler au problème des fenêtres vétustes et mal isolées dans certains logements. Ce problème ne concerne pas tous les membres, mais tous se sont mis d’accord pour le traiter ensemble en priorité. On traitera les autres ensuite. Une lettre a déjà été envoyée au bailleur pour demander le remplacement des fenêtres incriminées, mais aucune réponse n’a été obtenue. L’assemblée décide donc de faire une action de pression la semaine suivante.

Un groupe de cinq membres est mandaté par l’assemblée pour préparer l’action. Le jour J, couvertures sur les épaules, de nombreux locataires vont ensemble à l’agence locale du bailleur : « On a froid dans nos appartements, alors aujourd’hui on vient se réchauffer dans votre bureau », expliquent-ils, en réclamant que leurs fenêtres soient isolées. La presse locale est là pour immortaliser la scène. Un responsable arrive , précise qu’il n’apprécie pas la méthode, mais écoute les revendications et promet un rendez-vous avant la fin de semaine.

Un groupe de porte-parole prépare la négociation en faisant des jeux de rôles avec l’organisateur. L’Alliance citoyenne obtiendra finalement l’engagement du bailleur à remplacer en urgence les 75 fenêtres les plus vétustes. Ce type d’actions vise évidemment à obtenir des victoires, mais, par ces victoires, elles visent à développer chez les membres la confiance dans leur capacité à intervenir collectivement et à faire entendre leurs intérêts sociaux sur la place publique.

Alors que d’un côté notre société diabolise le conflit, accusant les fauteurs de trouble de préparer la guerre civile, et que d’un autre côté on ne compte plus celles et ceux que le fatalisme mène à la soumission ou à la désaffection, le community organizing croit en la vertu intégratrice du conflit social. Paradoxalement, c’est en assumant de s’opposer aux institutions que l’on peut reprendre sa place dans la société.

Or se sentir appartenir à une société est un préalable indispensable pour souhaiter vouloir la faire changer.

En commençant par faire du porte-à-porte et prendre en considération les colères des « premiers concernés », le community organizing vise à mobiliser remporter des victoires faisant reculer quelques unes des multiples petites injustices sociales que ces derniers subissent. Par leur expérience au sein de l’Alliance citoyenne et leur participation à des actions très concrètes, les personnes prennent conscience des conditionnements sociaux et des inégalités structurelles qu’ils subissent, et vivent une alternative par la pratique de processus radicalement démocratiques. Les victoires obtenues permettent petit à petit de structurer une organisation de masse et un rapport de force de plus en plus favorable.

Adeline DL (ALParis-Nord-Est)

[1] Sur la notion d’éducation populaire telle que nous l’entendons, voir le dossier d’AL n°252 de juillet-août 2015.

[2] Saul Alinsky (1909-1972) est considéré comme le fondateur du community organizing.

[3] Lire AL n° 252 de juillet-août 2015 : « Le pragmatisme d’outre-Atlantique », par Julien Talpin.

[4] Pédagogue brésilien.

[5] Collectif formé en 2011. stop le controle au facies.

[6] Association basée à Villepinte. zonzon93

[7] Citizens UK est une organisation communautaire basée au Royaume-Uni : citizensuk

[8] Alliance citoyenne 38

[9] Si on s’alliait

[10] Organiser les citoyens idf

[11] ReAct

[12] Acorn USA, fondée en 1970, s’est dissoute en 2010 suite à une campagne de diffamation menée par le Tea Party à son encontre. Acorn. Acorn Canada : Acorn canada.

Résistance politique: Après la Russie de 1905, l’anarchisme en Asie fin XIXème, début XXème siècles…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 11 mars 2015 by Résistance 71

L’anarchisme en Asie

 

Robert Graham

 

Mars 2015

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2015/03/07/anarchism-in-asia/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Au Japon, Kôtoku Shûsui (1871-1911), qui commença sa carriere politique comme marxiste des plus orthodoxes, embrassa l’anarchisme en 1905, introduisant alors les idées anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes chez les radicaux japonais. Kôtoku se faisait l’avocat d’une création d’organisations syndicales et coopératives inter-reliées afin de fournir la base pour le développement de communes anarchistes “au moment ou après la révolution”, une idée qui peut-être remontée à Bakounine, son ami James Guillaume et les courants anarchistes appartenant à la 1ère Internationale (AIT). Il argumentait en faveur d’une action directe de la classe ouvrière et paysanne et pour l’anti-parlementarisme: les travailleurs doivent agir et “prendre en charge la société eux-mêmes sans attendre les parlements lents et bureaucratiques.” Les ouvriers se mettraient en grève pour améliorer leurs conditions de travail tout en poussant pour “la grève générale”, tandis que les affamés exproprieraient la nourriture des riches au lieu d’attendre des réformes sociales chimériques. Il traduisit Kropotkine en japonais ainsi que de la litérature anarcho-syndicaliste comme le pamphlet datant de 1905 de Siegfried Nacht, The Social General Strike.

En 1910, Akaba Hajime, autre anarchiste japonais, publia “L’évangile des paysans”, dans lequel il appelait à un “retour à la communauté villageoise” d’antan, celle qu’appréciait nos ancêtres. Nous devons construire le paradis libre de l’anarcho-communisme, qui se construira sur la structure de la communauté villageoise avec la plus grande compréhension de la science avancée et la noble moralité de l’entr’aide mutuelle. La féministe anarchiste japonaise Itô Noe (1895-1923), montrait le village japonais comme un exemple d’anarchie vivante: “Une vie sociale fondée sur l’accord mutuel” et l’entr’aide. Comme avec les anarchistes en Europe et en Amérique du Sud, les anarchistes japonais cherchèrent à unifier ouvriers et paysans (NdT: tout au contraire des marxistes pour qui seul le prolétariat est la classe révolutionnaire, oubliant entr’autre, que sans la paysannerie… le prolétariat des villes ne mange pas…) dans la lutte pour une société véritablement libre.

Malgré l’exécution de Kôtoku en 1911 suivant les tristement célebres procès japonais pour trahison, qui furent utilisés pour écraser le mouvement anarchiste japonais naissant, l’emprisonnement et la mort en 1912 d’Akaba et le meurtre de Itô Noe par la police en 1923, Osugi Sakae avec son compagnon, autre anarchiste japonais d’importance, les anarchistes demeurèrent une force importante de la gauche japonaise dans les années 1920.

En 1907, Un groupe d’anarchistes chinois créa la Société pour l’Étude du Socialisme à Tokyo. Deux des fondateurs de cette société , Liu Shipei (1884-1919) and Zhang Ji (1882-1947), furent en contact avec Kôtoku Shûsui, qui les sensibilisa aux idées de Kropotkine et de l’anarcho-syndicalisme. Liu, Zhang et Kôtoku discoururent tous de l’anarchisme à la réunion inaugurale de la Société. Zhang contribua au journal chinois Balance publié à Tokyo, qui en 1908 publia une série d’articles appelant à une révolution paysanne en Chine et la “combinaison de l’agriculture et de l’industrie”, comme proposé par Kropotkine dans son ouvrage Fields, Factories and Workshops. Suivant l’exemple de Kôtoku, Zhang traduisit également le pamphlet de Nacht “La grève générale sociale” en chinois.

 

Liu et sa femme, He Zhen, publièrent un autre journal anarchiste à Tokyo, Natural Justice. He Zhen prônait la libération des femmes, une préoccupation particulièrement vitale en Chine où le bandage des pieds et le concubinage étaient toujours des pratiques très courantes. Elle avait connaissance des débats européens sur les suffragettes mais argumentait “qu’au lieu d’entrer en compétition avec les hommes dans un monde d’hommes, les femmes devaient se concentrer à renverser les règles masculines de la société”, une position en cela très proches de femmes anarchistes comme Louise Michel et Emma Goldman. Elle critiquait les femmes qui ne prônaient la libération des femmes que pour une promiscuité sexuelle, les comparant à des prostituées, en cela une vision très similaire de celle des femmes anarchistes d’Amérique Latine comme Carmen Lareva, qui était aussi très préoccupée par le fait de ne pas confondre “l’amour libre” avec la mise à disposition sexuelle des femmes pour les hommes. He Zhen insistait sur le fait que les “femmes devaient rechercher leur propre libération sans attendre que les hommes la leur donne”. La libération de la Femme devint une cause commune pour les anarchistes chinois, qui refusaient la société patriarcale et vivaient souvent dans de petites communautés.

Les anarchistes chinois de Guangzhou (Canton) commencèrent à organiser le travail en 1913, créant les tous premiers syndicats ouvriers en Chine, inspirés par Shifu (1884-1915), l’anarcho-communiste qui devint “l’âme de l’anarchisme chinois” (Krebs). Fortement influencé par Kropotkine, Shifu prônait l’anarcho-communisme, l’abolition de toutes les institutions coercitives par essence, la liberté et l’égalité des hommes et des femmes dans la société, ainsi que l’association volontaire où personne n’aura “une quelconque autorité pour gérer les autres”, et par laquelle il “n’y aura pas de statuts ou de réglementations pour restreindre la liberté des gens”.

Dans la conclusion de son manifeste de 1914: “Les buts et les méthodes de l’anarcho-communisme”, Shifu référait aux “nuages de la guerre couvrant toutes les parties de l’Europe”, et où des “millions de travailleurs allaient être sacrifiés pour les riches et les nobles…” Le soutien de kropotkine à la guerre contre l’Allemagne choqua profondément le monde anarchiste et causa particulièrement des dégâts en Russie où sa position fut perçue comme un soutien à l’autocratie du tsar (Avrich, 1978: 116-119; 136-137). Mais, alors que la guerre continuait, les anarchistes qui maintinrent leur position anti-guerre, anti-militariste et anti-étatique commencèrent de nouveau à trouver des oreilles sympatisantes parmi les ouvriers et les paysans qui portèrent le fardeau du massacre impérialiste en Europe et qui finirent par se soulever en masse en février 1917 en Russie, renversant alors le tsar.

Quelle mesure prendre pour notre société ?… Ctrl + Alt + Del sur un nouveau logiciel libre

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« La politique est la science de la liberté. Le gouvernement de l’Homme par l’Homme (sous quelque déguisement que ce soit) est oppression. La société trouve son plus haut degré de perfection dans l’union de l’ordre et de l’anarchie. »
~ Pierre Joseph Proudhon ~

 

L’alternative, c’est l’anarchisme

 

Paul (groupe Regard Noir, Fédération Anarchiste)

 

2 Juillet 2014

 

url de l’article:

http://www.monde-libertaire.fr/autogestion/17234-lalternative-cest-lanarchisme

 

L’anarchisme est une théorie révolutionnaire de lutte des classes. C’est une pratique au quotidien, qui conduit l’individu à lutter contre les injustices sociales et sociétales en s’organisant collectivement avec d’autres individus. Sur tous les lieux de vie, l’anarchisme est une méthode de lutte efficace, un outil d’éducation et de formation, donc également une éthique et une philosophie. Il s’agit d’abolir toutes les oppressions systémiques et les sous-oppressions qui en découlent : capitalisme, sexisme et racisme. La question des moyens et de leur rapport avec la fin est donc au centre de cet objectif et a été historiquement à l’origine des différentes tendances plus ou moins distinctes de l’anarchisme. Il en est une récente par sa forme et sa dangerosité qui plaît et traverse les tendances historiques : l’alternativisme.

« Alternatifs » et « alternatives »

Les partisans de cette tendance dans l’anarchisme défendent la construction ici et maintenant « d’alternatives autogestionnaires en actes » au capitalisme comme moyen de transformation sociale. Il s’agit de produire ces alternatives (Amap, boulangeries autogérées, centres sociaux, librairies et écoles « libertaires », etc.) localement puis de les fédérer pour construire au nez et à la barbe du système un contre-système qui prendra sa place. Cela présente un double intérêt : d’abord, il est possible de construire la nouvelle société tout de suite dans ces alternatives, ensuite, le fait d’y participer confère à l’alternatif un caractère révolutionnaire permanent vu qu’il est lui-même en rupture avec le vieux monde.

Si la thèse des alternativistes est exacte, alors elle est révolutionnaire (sans ironie). Plus besoin d’organisations, de syndicats, de pratiques collectives de luttes pour l’émancipation. Il suffit d’exhorter les individus à s’alternativer dans les alternatives pour construire ensemble et par soi-même l’anarchie. La question de la rupture nette avec le capitalisme n’apparaît plus comme décisive. La répression du système est bien moins pesante car il se fera de toute façon enfumer par la fédération déterminée des alternatifs actifs. La révolution n’est plus à penser, à définir et à préparer vu qu’elle a déjà commencé dans le panier bio du mardi, l’atelier vélo du vendredi et la boxe ou la chorale autogérée du week-end. Plus besoin même de se dire anarchiste, on peut l’être sans le savoir par la pratique de son alternativité. C’est dans cette pensée que les alternativistes déduisent le « renouveau » de l’anarchisme qui aurait déjà débuté. On passe ainsi d’une lutte collective à de l’agitation individuelle et culturelle souvent pertinente mais pas au point de se substituer au militantisme volontariste.

Récupération ou répression : l’avenir des alternatives

Le souci sous-jacent au fait de voir les alternatives comme une fin en soi, c’est d’être totalement crédule quant à la capacité du capitalisme à neutraliser ces prémices de la nouvelle société. Dans nos sociétés plutôt libres sur le plan politique (du fait des luttes et des victoires passées), la première neutralisation et aussi la plus efficace, c’est la récupération. Elle n’est pas nouvelle mais redoutable, elle n’est pas frontale et, dans le cas de nos alternatives, elle est un désastre. Le fait que les collectivités puissent allouer des subventions à ces alternatives, les médiatiser et les aider sur d’autres plans, est le signe le plus incontestable qu’elles ne sont pas révolutionnaires. La conséquence de cette récupération, c’est d’abord, d’amoindrir jusqu’à couper les liens des alternatives avec les militants révolutionnaires, ensuite d’en faire une réalisation du capitalisme lui-même et donc de se faire aimer. Le système est parfaitement capable de s’adapter et d’utiliser la coopération, l’entraide, voire l’autogestion, quand cette méthode est jugée efficace par rapport aux bénéfices estimés.

À l’inverse, quand les alternatives maintiennent un caractère para-étatique, la répression n’est jamais loin. Elle s’opère par la force parfois, par de la nuisance quotidienne de la part des institutions locales et donc affaiblit le lien social suscité et produit par l’alternative.

Dans le premier cas, les alternatives finissent par toucher un public essentiellement bourgeois ou du haut prolétariat (ce qui est souvent le cas avant même la récupération), dans le second, le lien rompu avec les organisations politiques et les militants volontaristes ne permet souvent pas de résister à la répression.

Du rôle des bases arrières dans le soutien aux anarchistes

Ce qu’il nous faut effectivement construire et fédérer, ce sont des structures de soutien aux luttes sociales avant tout, et aux anarchistes dans ces luttes plus particulièrement. Ces bases arrières sont définies avant tout plus par leur subordination à la lutte des classes que par leur caractère spécifique. Leur rôle est double : soutenir en matériel et en propagande les luttes locales ou plus lointaines et afficher clairement une identité anarchiste (contrairement à bien des « alternatives autogestionnaires en actes ») dans une activité qui n’a pas vocation à le faire de prime abord (cela va d’une boulangerie à un cours de danse, peu importe). Selon leurs formes, les bases arrières peuvent aussi constituer des espaces d’organisation pour les prolétaires comme les bourses du travail qui ont joué un rôle majeur dans le syndicalisme français en apportant une structure à la base horizontale et interprofessionnelle par essence.

Cependant aucune base arrière ne saurait se substituer au militantisme anarchiste et au syndicalisme. L’outil pour les luttes qu’elle représente n’a plus de sens sans la participation à ces luttes et un projet de rupture avec le capitalisme. Les bases arrières ne sont pas l’alternative mais font partie du projet alternatif, non pas tant comme élément précurseur d’une société nouvelle que comme une pièce de base du parcours graduel vers la révolution sociale. Que doivent dans ces structures être pratiqués les fonctionnements anarchistes, c’est une évidence. Que l’on appelle cela l’autogestion, soit, mais cette dernière reste contrainte par les règles du capitalisme dans lesquelles elle évolue. D’où l’intérêt et même la nécessité que ces bases arrières ne soient jamais détachées d’une organisation anarchiste, voire y soient fédérées.

En outre, il nous faut être modeste, et ne pas se voir comme une structure hors pair. Le travail d’implantation locale des bases anarchistes ne peut se faire qu’en lien avec les éléments associatifs du secteur. Ne pas vouloir leur apprendre mais apprendre de leur pratique et de leur expérience pour y apporter la volonté révolutionnaire. Ce n’est qu’avec ce travail de liaison long et complexe que nous pouvons apparaître de plus en plus dans la vie des prolétaires et ainsi perfectionner, crédibiliser le projet de transformation sociale.

Maintenir nos fondamentaux pour maintenir le mouvement anarchiste

La raison de l’alternativisme est évidente. L’échec de plusieurs révolutions au XXe siècle, même lorsque les anarchistes étaient conséquents, la difficulté d’esquisser un projet alternatif et la faible importance numérique de notre mouvement remettent en cause pour bien des camarades l’idée même de la révolution, que l’on pourrait juger dépassée. Il est certain que notre période apporte des enjeux inédits et nous oblige à repenser un certain nombre de nos pratiques et de nos analyses. S’adapter à l’essor des nouvelles technologies, théoriser la place d’internet dans une société libertaire, redéfinir notre analyse de classe en admettant que la classe ouvrière n’est plus hégémonique au sein du prolétariat, c’est tant de chantiers qui peuvent nous plomber ou nous catalyser.

Ces chantiers ont déjà commencé, l’alternativisme est une manifestation de ce processus en cours. Il ne peut mener qu’à un abandon des organisations, à une négation plus ou moins pensée de la lutte des classes et à la dissolution du mouvement anarchiste dans le capitalisme sans jamais le renverser. C’est un danger certain. Face à lui, il nous faut réaffirmer les fondamentaux de l’anarchisme : lutte des classes, volontarisme et la fin contenue dans les moyens. Construire les bases arrières nécessaires à la pérennisation du mouvement anarchiste pour devenir une minorité nombreuse capable de proposer une rupture dans les luttes sociales.

Ne pas fantasmer la révolution mais la préparer en parcourant un chemin gradué d’étapes. Réaffirmer la nécessité de l’organisation anarchiste et de l’engagement syndical dans une perspective insurrectionnelle, sans surtout tomber dans des travers spontanéistes et incantatoires.

Vision politique pour un véritable changement…

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Un  peu plus de grain à moudre pour le votards de dimanche…

— Résistance 71 —

 

Petit plaidoyer pour la démocratie directe

 

CNT-AIT, collection stratégie

Reposté par Résistance 71

Mai 2014

 

Un des soucis majeurs et constants de la bourgeoisie, depuis son accession au pouvoir à la fin du XVIIIème siècle, a été de faire croire au bon peuple que la démocratie représentative parlementaire était le nec plus ultra, le « must » dans le genre organisation sociétale : un aboutissement historique d’une indépassable modernité (l’échec récent et patent des démocraties dites « populaires » venant à point nommé pour corroborer ce discours), le stade ultime et Ô combien sublime d’une lente et douloureuse évolution de l’humanité vers un monde toujours plus juste quoique encore imparfait, mais, sans conteste le meilleur possible.

C’est la démocratie représentative qui permet à la bourgeoisie d’optimiser ses chances de garder le pouvoir pendant encore longtemps : en effet, quel système institutionnel saurait mieux faire passer la défense des intérêts particuliers d’une classe pour ceux de l’ensemble de la société ? Aucun autre assurément !

Faussement démocratiques et réellement oligarchiques, nos républiques demandent en fait à leurs citoyens d’acquiescer à leur assujettissement, à leur aliénation, en choisissant eux-mêmes leurs maîtres : dérisoire liberté qui éclaire chichement ce monde.

Par le truchement magico-virtuel du bulletin, le citoyen est invité à saisir sa chance pour faire entendre sa voix (condamné à un mutisme comateux le reste du temps, il est sommé d’en émerger à intervalle régulier, tous les cinq ou sept ans). La délégation de pouvoir, réalisée par le moyen du vote, n’est pas ressentie comme dépossession, mais au contraire vécue comme participation au pouvoir, alors qu’il s’agit beaucoup plus prosaïquement d’exercer un humble pouvoir/devoir de participation.

Le caractère mensonger de la démocratie représentative

C’est là que réside justement le caractère mensonger de la représentation démocratique. C’est au moment même ou le citoyen— légèrement grisé par l’exercice de son pouvoir participatif — pense parvenir à influer sur la gestion de la société qu’il renonce de fait, à tout contrôle réel sur l’emploi qui va être fait de l’expression de sa volonté. Une fois élu, le parlementaire ou l’édile n’a plus de compte à rendre à ses électeurs durant toute la durée de son mandat. Rapidement l’élu prend conscience de la promotion sociale que lui confère son mandat : il appartient désormais à la hiérarchie, le voilà homme de pouvoir et de privilège, retrouver la place qu’il occupait naguère, au sein du menu peuple, ne lui sourit que fort peu, il s’accrochera désormais avec la ténacité de certains parasites capillaires à sa place de « représentant du peuple ».

Du communisme primitif à la démocratie directe

Bien avant l’apparition tragique de l’économie marchande et du travail forcé, bien avant le règne mortifère et destructeur de la bourgeoisie, l’humanité des temps premiers a vécu pendant des dizaines de millier d’années au sein de sociétés sans Etat, sans hiérarchie et où les décisions concernant la vie commune étaient prises par l’assemblée générale des membres de la communauté. Des ethnologues réputés, Pierre Clastres, Jean Malaury ou Marshall Sahlins, pour ne citer qu’eux, se sont penchés sur les civilisations contemporaines de chasseurs- cueilleurs (tribus indiennes d’Amérique du sud ou Inuit d’Amérique du nord) et ont mis en lumière leurs modes de fonctionnement : propriété collective, entre aide et solidarité, « assemblées générales décisionnelles ».

Sans vouloir idéaliser ni magnifier le communisme primitif, qui n’était pas exempt de défauts (inconvénient majeur : le patriarcat est plus présent dans ces sociétés que le matriarcat), il est quand même bon de rappeler que les pratiques de démocratie directe et d’assembléïsme sont issues (par cousinage) de ce très lointain passé.

Cette tradition assembléïste a perduré jusqu’à nos jours, et les rebelles et révolutionnaires de toutes les époques ont cherché à renouer avec cette pratique, tout simplement parce qu’elle est la seule à tourner le dos à toute oppression, la seule possibilité donnée à une communauté de fonctionner sur un mode réellement humain. Communards de 71, révoltés russes de 1905, 1917, 1921, conseillistes allemands et italiens des années 20, libertaires espagnols de 36, hongrois rebelles de 56 et émeutiers de 68, tous ont cherché, avec des fortunes diverses à rester maîtres de leur combat, de leur parole et de leur vie.

Fonctionnement de la démocratie directe

La démocratie directe empêche la confiscation de la parole de tous au profit d’un seul ou de quelques uns : le porte-parole ou le délégué n’est effectivement que le porteur, le vecteur de la parole des autres : l’assemblée qui l’a choisi peut à tout moment le révoquer s’il s’avère que le mandat confié n’est pas respecté.

La délégation dans le « système démocratie directe » n’engendre donc pas de prise de pouvoir : non seulement le mandaté est constamment soumis au contrôle de ses mandants, mais encore sa délégation est limitée dans le temps et dans son objet. Pour éviter toute amorce de création d’un corps de « délégués spécialistes », la démocratie directe veille à ce que chacun puisse être à même de porter à tour de rôle la parole des autres, encourage la prise de responsabilité (alors que la démocratie bourgeoise pousse le citoyen à la décharge et à la déresponsabilisation pour le plus grand bénéfice des oligarques). Chacun, en démocratie directe, est donc responsable de tous et inversement.

La bourgeoisie et toutes les classes dominantes qui l’ont précédée ont toujours cherché à justifier leur oppression en prétendant que les sociétés humaines n’avaient jamais fonctionné sur d’autre mode et que donc elles ne pouvaient échapper à cette damnation de la domination ; l’argument ne tient pas la route, l’humanité a vécu beaucoup plus longtemps sans joug que sous les fers. Elle saura sans nul doute retrouver les chemins de la liberté. Souhaitons simplement que ce soit un peu avant l’an 10 000 cher à notre copain Léo …

Gargamel, du syndicat des fonds des bois.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

-Pierre Clastres, « La société contre l’Etat, recherches d’anthropologie politique », éditions de Minuit, Le Seuil, 1980.

-Jean Malaury, « Les derniers roi de Thulé », collection Terres humaines, Plon, dernière édition 1989.

-Marshall Sallins, « Age de pierre, âge d’abondance », Gallimard, 1976.

Pierre Clastres sur Résistance 71

 

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les anarchistes dans la révolution russe :

-Alexandre Skirda « Les anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917 », édition de Paris, Max Chaleil, 2000.

Éveil politique: l’immoralité historique de l’État est un plaidoyer pour la société…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, politique et social, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 15 avril 2013 by Résistance 71

En introduction de ce texte d’une actualité remarquable, écrit par Bakounine il y a 143 ans sur “l’immoralité de l’État”, voyons ce que dit de de ce même État le grand anthropologue social français Pierre Clastres, 104 ans après l’écrit de Bakounine, dans son ouvrage de référence: “La Société contre l’État”. Ceci ne mettra que plus en valeur ce texte visionnaire et essentiel de Bakounine, qui nous montre que l’État est un mal nécessaire de l’Histoire, une étape, une des formes historiques de la société et en aucun cas la panacée. Il est appelé à disparaître et au vu de l’exponentialité des crimes commis ces dernières décennies… Le plus tôt sera le mieux pour le salut de l’humanité dont la courbe évolutrice tend vers l’émancipation et la Liberté.

~ Résistance 71 ~

“Le défaut de relation commandement-obéissance entraîne ipso facto le défaut de pouvoir politique. Aussi existe t’il non seulement des sociétés sans État, mais encore des sociétés sans pouvoir.”

L’anthropologie classique présuppose que les sociétés dites “primitives soient des sociétés incomplètes, en “devenir”, des sociétés qui ne seront achevées que quand elles auront atteint le stade suprême de la société: l’État… Point de vue éronné. Voici ce que les recherches de Pierre Clastres et d’autres anthropologues ont révélé:

“Plus ou moins confusément, c’est bien cela que disent les chroniques des voyageurs ou les travaux des chercheurs: On ne peut pas penser la société sans l’État, l’État est le destin de toute société. On décèle en cette démarche un ancrage ethnocentriste d’autant plus solide qu’il est le plus souvent inconscient… Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, dès son aurore: le premier pose que la vraie société se déploie à l’ombre protectrice de l’État; le second énonce un impératif catégorique: il faut travailler […] Lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité, c’est alors que l’on peut parler de travail: quand la règle égalitaire d’échange cesse de constituer le ‘code civil’ de la société, quand l’activité de production vise à satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette […] La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse et ceux assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes. […] Tout cela se traduit sur le plan de la vie économique, par le refus des sociétés primitives de laisser le travail et la production les engloutir, par la décision de limiter les stocks aux besoins socio-politiques, par l’impossibilité intrinsèque de la concurrence, à quoi servirait, dans une société primitive d’être un riche parmi les pauvres ? En un mot par l’interdiction, non formulée mais dite cependant, de l’inégalité. […] La véritable révolution dans la protohistoire de l’humanité, ce n’est pas celle du néolithique, puisqu’elle peut très bien laisser intacte l’ancienne organisation sociale, c’est la révolution politique, c’est cette apparition mystérieuse, irréversible, mortelle pour les sociétés primitives, ce que nous connaissons sous le nom de l’État […] L’État, dit-on, est l’instrument qui permet à la classe dominante d’exercer sa domination violente sur les classes dominées. Soit. Pour qu’il y ait apparition de l’État, il faut donc qu’il y ait auparavant une division de la société en classes sociales antagonistes, liées entre elles par des relations d’exploitation. Donc la structure de la société, la division en classes, devrait précéder l’émergence de la machine étatique. Observons au passage la fragilité de cette conception purement instrumentale de l’État. Si la société est organisée par des oppresseurs capables d’exploiter des opprimés, c’est que cette capacité d’imposer l’aliénation repose sur l’usage d’une force, c’est à dire sur ce qui fait la substance même de l’état, le ‘monopole de la violence physique légitime’. […] Il n’y a rien dans le fonctionnement économique d’une société primitive, d’une société sans État, rien qui permette l’introduction de la différence entre plus riches et plus pauvres, car personne n’éprouve le désir baroque de faire, posséder, paraître plus que son voisin. La capacité, égale chez tous, de satisfaire les besoins matériels et l’échange des biens et services, qui empêche constamment l’accumulation privée des biens, rendent tout simplement impossible l’éclosion d’un tel désir, désir de possession qui est en fait un désir de pouvoir. La société primitive, première société d’abondance, ne laisse aucune place au désir de surabondance. Les sociétés primitives sont des sociétés sans État parce que l’État y est impossible.”

~ Pierre Clastres, 1974 ~

=  =  =

L’immoralité de l’État

par Michel Bakounine (1870)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Ethique: Morale de l’État

 

La théorie du contrat social

L’Homme est non seulement l’être le plus individuel sur Terre, il est aussi le plus social. Ce fut une grave erreur de la part de Jean-Jacques Rousseau d’avoir assumé que la société primitive fut établi au moyen d’un contrat libre impliquant les sauvages. Mais Rousseau ne fut pas le seul à penser de la sorte. La majorité des juristes et des écrivains modernes, qu’ils soient de l’école kantienne ou d’autres écoles libérales et individualistes et qui n’acceptent pas l’idée théologique que la société est fondée sur le droit divin, ni non plus ceux de l’école hégélienne et leur plus ou moins mystique réalisation de la moralité objective, ni non plus la société primitive animale de l’école naturaliste, prennent nolens volens, le contrat tacite comme leur point de départ, faute d’autre fondation solide.

Un contrat tacite ! C’est à dire, un contrat sans mot et en conséquence insensé et sans volonté: un non-sens révoltant ! Une fiction absurde et de plus, une fiction malfaisante ! Une sombre escroquerie ! Car cela assume que tandis que j’étais dans un état de ne pas pouvoir vouloir, penser, parler, je me suis lié ainsi que tous mes descendants en un esclavage perpétuel et ce seulement par vertu de m’être laissé victimisé sans protester.

Le manque de discernement moral dans l’État précédent le contrat social original.

Du point de vue du système que nous examinons maintenant, la distinction entre le bien et la mal n’existe pas avant la conclusion du conrat social. A ce moment, chaque individu demeurait isolé dans sa liberté ou son droit absolu, ne prêtant pas attention à la liberté des autres excepté pour les cas où une telle attention était dictée par sa faiblesse ou sa force relative, en d’autres termes, par sa propre prudence et son propre intérêt. A ce moment, l’égoïsme, d’après cette même théorie, était la loi suprême, le seul droit étendu. Le bien était déterminé par le succès, le mal par l’échec et la justice n’était simplement que la consécration du fait accompli, si horrible, cruel ou mauvais qu’il fut, ainsi qu’est la règle en morale politique, celle qui prévaut maintenant en Europe.

Le contrat social et le critère du bien et du mal

La distinction entre le bien et le mal, d’après ce système, n’a commencé qu’avec la réalisation du contrat social. Tout ce qui a été reconnu comme constituant l’intérêt général a été déclaré bien et son contraire mal. Les membres de la société qui entrèrent dans ce composé et en devenant citoyens, s’étant liés par des obligations solennelles, assumèrent de la sorte de subordonner leurs intérêts privés à la réalité commune, à l’intérêt inséparable de tous. Ils divorcèrent également leurs droits individuels des droits publics, dont le seul représentant, l’État, fut investi du pouvoir de supprimer toute révolte de l’égoïsme individuel, ayant par ailleurs, le devoir de protéger chacun de ses membres de l’exercice de ses droits aussi loin qu’ils n’allaient pas à l’encontre des droits généraux de la communauté.

L’État formé par le contrat social est l’État athée moderne

Maintenant, nous allons examiner la nature des relations auxquelles l’État ainsi constitué, est liée d’entrer avec d’autres États similaires et aussi ses relations avec la population qu’il gouverne. Une telle analyse nous apparaît être des plus intéressante et utile dans la mesure où l’État, comme défini ici, est précisément l’état moderne aussi loin qu’il est divorcé d’avec l’idée religieuse: c’est l’état laïc ou l’état athée proclamé par les auteurs modernes.

Voyons donc en quoi consiste cette morale. L’état moderne, comme nous l’avons dit, s’est libéré du joug de l’église et en conséquence, est sorti du joug de la morale universelle ou cosmopolite de la religion chrétienne, mais il n’est pas encore devenu perméable à la morale ou à l’idée humanitaire, chose qu’il ne peut pas faire sans se détruire lui-même, car de son existence détachée et de sa concentration isolée, l’État est bien trop étroit à embrasser, à contenir les intérêts et en conséquence la morale, de l’humanité dans son entièreté.

Morales identifiées avec les intérêts de l’État

Les états modernes sont arrivés précisément à ce point. La chrétienté ne leur sert que de prétexte et seulement comme un moyen de leurrer les simples d’esprit, car leurs buts poursuivis n’a rien de commun avec les buts religieux. Les éminents hommes d’état de notre époque les Palmerston, Mouraviev, Cavours, Bismarck et Napoléon, riraient à gorges déployées si leurs convictions religieuses ouvertement professées étaient prises sérieusement. Ils riraient encore plus si quelqu’un leur attribuait des sentiments, considérations ou intentions  humanitaires, qu’ils ont toujours déclarées publiquement n’être que de la sottise. Que constitue leur morale donc ? Seulement les intérêts de l’État. De ce point de vue, qui a été à de rares exceptions près, le point de vue des hommes d’état et des hommes forts de tout état ou pays, tout ce qui est instrumental pour conserver, exalter, et consolider le pouvoir de l’état est bon, même si cela peut paraître sacrilège du point de vue religieux et révoltant du point de vue de la morale humaine et inversement, tout ce qui milite contre les intérêts de l’état est mal, même si cela en d’autres aspects est la chose la plus juste et la plus humaine. Telle est la véritable morale et la pratique séculiaire de tous  les États.

L’égoïsme collectif des associations particulières monté en catégories éthiques

Ainsi est la morale de l’État fondée sur la théorie du contrat social. D’après ce système, le bien et le juste, dès lors qu’il ne commence qu’avec le contrat social, ne sont en fait rien d’autre que le contenu et le but ultime du contrat, ce qui veut dire, l’intérêt commun et le droit public de tous les individus qui forment ce contrat, exceptés ceux qui lui restent extérieur. En conséquence, le bien dans ce sytème n’est que pour la plus grande satisfaction donnée à l’égoïsme collectif d’une association particulière et limitée, qui étant fondée sur le sacrifice partiel de l’égoïsme individuel de chacun de ses membres, exclut de son sein comme étranger et ennemis naturels, la vaste majorité de l’espèce humaine qu’elle soit formée ou non d’associations similaires.

La morale ne peut que se co-étendre qu’avec les limites d’états particuliers

L’existence d’un état simple et limité présupposait nécessairement l’existence et si nécessaire, provoquait la formation de plusieurs états, ceci étant bien naturel que les individus se trouvant en dehors de cet état et qui se trouveraient menacés dans leur existence et leur liberté par celui-ci, se retourneraient et de ligueraient contre lui. Ici nous obtenons une humanité brisée en un nombre indéfinie d’états qui sont étrangers, hostiles et menaçant l’un envers l’autre.

Il n’y a pas de droit commun, ni de contrat social entre eux, car si un tel contrat et un tel droit existaient, les états variés cesseraient d’être absolument indépendant l’un de l’autre, devenant des membres fédérés d’un seul grand état. A moins que ce grand état n’embrasse l’humanité dans sa totalité, il aura nécessairement l’hostilité des autres états, fédérés internement, contre lui. Ainsi la guerre serait toujours la loi suprême et la nécessité inhérente de l’existence même de l’humanité.

La loi de la jungle gouverne les inter-relations entre états

Chaque état, qu’il soit de caractère fédératif ou non, doit rechercher, sous peine d’être puni par la ruine totale, de devenir le plus puissant des états. Il doit dévorer les autres afin de ne pas être dévoré lui-même, de conquérir afin de ne pas être conquis, de réduire en esclavage afin de ne pas être réduit lui-même en esclavage, dans la mesure où deux puissance similaires mais étrangères l’une à l’autre, ne peuvent pas co-exister sans essayer de se détruire l’une l’autre.

La solidarité universelle de l’humanité est perturbée par l’État

Ainsi l’État est-il la négation la plus flagrante, la plus cynique et la plus complète de l’humanité. Il déchire la solidarité universelle de tous les Hommes sur la Terre, et il n’en unit que quelques uns aux seules fins de détruire, de conquérir, de réduire en esclavage le reste de l’humanité. Il ne prend sous sa protection que ses propres citoyens et il ne reconnaît le droit humain, l’humanité et la civilisation que dans ses frontières. Comme il ne reconnaît aucun droit en dehors, il s’arroge logiquement le droit de traiter avec la plus vile férocité et inhumanité toutes les populations étrangères qu’il peut piller, exterminer ou subordonner à sa volonté. S’il montre de la générosité ou de l’humanité envers elles, il ne le fait aucunement par sens du devoir, car il n’a pas d’autre devoir qu’envers lui-même et envers ceux de ses membres qui l’ont formés par un acte d’accord libre et qui continuent de le constituer sur la même base libre, ou, comme cela se passe dans la durée, ceux qui sont devenus ses sujets.

Comme la loi internationale n’existe pas et comme elle ne peut jamais exister d’une manière réelle et sérieuse sans mettre en péril les fondations mêmes de ce principe absolu de souveraineté d’état, l’État ne peut pas avoir de devoirs envers les populations étrangères. S’il traite de manière humaine les populations conquises, s’il ne va pas jusqu’à l’extrême limite de les piller et de les exterminer et ne les réduit pas au dernier degré de l’esclavage, il le fait peut-être par considérations politiques et par prudence, ou même par pure magnanimité, mais jamais par devoir, car il a le droit absolu de disposer de ces populations de quelque façon qu’il juge appropriée.

Le patriotisme va à l’encontre de la morale ordinaire humaine

Cette flagrante négation de l’humanité, qui constitue l’essence même de l’état est du point de vue de ce dernier le devoir suprême et la plus grande des vertus: Ceci est appelé patriotisme et il constitue la moralité transcendante de l’État. Nous l’appelons transcendante car ordinairement, elle transcende le niveau de morale humaine et de justice, qu’elles soient privées ou communes et ainsi se place souvent en contradiction envers elles. Ainsi par exemple, offenser, opprimer, voler, piller, assassiner ou réduire en esclavage un autre être humain est, pour la morale humaine ordinaire, commettre un crime sérieux.

Dans la vie publique au contraire, du point de vue du patriotisme, quand ceci est fait pour la plus grande gloire de l’état afin de conserver ou de développer sa puissance, tout ceci devient un devoir et une vertu. Et ce devoir, cette vertu devient obligatoire pour chaque citoyen patriotique. Chacun est attendu de se décharger de ces devoirs non seulement en respect des étrangers, mais aussi en respect de ses concitoyens, membres et sujets d’un même état, quand le bien-être de l’État le lui demande.

La loi suprême de l’État

La loi suprême de l’état est l’auto-préservation à tout prix. Et comme les états ont été condamnés à la lutte perpétuelle depuis qu’ils existent sur terre, une lutte contre leurs propres populations, qu’ils oppriment et ruinent; une lutte contre les états étrangers, dont chacun d’eux ne peut être fort que si les autres sont faibles et alors que les états ne peuvent pas survivre dans cette lutte à moins qu’ils ne cessent d’augmenter leur puissance constamment contre leurs propres sujets et leurs voisins, il s’ensuit que la loi suprême de l’État est l’augmentation de sa puissance et de son pouvoir au détriment de la liberté intérieure et de la justice extérieure.

L’État vise à prendre la place de l’humanité

Voici ce qui est dans la triste réalité la seule morale, le seul but de l’État. Il vénère Dieu lui-même seulement parce qu’il est son seul est exclusif Dieu, la sanction de son pouvoir et de ce qu’il appelle le droit, en fait, le droit d’exister à tout prix et à toujours grandir aux dépends des autres états. Tout ce qui peut servir à la promotion de cela en vaut la peine, est légitime et vertueux. Tout ce qui peut l’en empêcher et le limiter est criminel. La morale de l’État est donc l’inverse de la justice et de la morale humaines.

Cette morale transcendante, super-humaine et donc anti-humaine, n’est pas seulement le résultat de la corruption des Hommes en charge des fonctions de des états. On pourrait en fait mieux dire que la corruption des Hommes est la séquelle naturelle et nécessaire de l’institution de l’état. Cette morale n’est que le développement du principe fondamental de l’État, l’expression inévitable de sa nécessité inhérente. L’État n’est rien d’autre que la négation de l’humanité, il n’est que la collectivité limitée qui cherche à prendre la place de l’humanité et qui veut s’imposer à cette dernière en tant que but suprême, tandis que tout le reste doit se soumettre.

L’Idée de l’humanité, absente dans les temps anciens, est devenue un pouvoir du temps présent

Ceci était naturel et facilement compris dans les temps anciens lorsque l’idée même d’humanité était inconnue et chacun vénérait son propre Dieu national, qui lui donnait le droit de vie ou de mort sur toute autre nation. Les droits de l’Homme n’existait que dans la relation du citoyen avec l’État. Tout ce qui était à l’extérieur de l’État était marqué pour le pillage, le massacre et l’esclavage. Rien n’a changé. L’idée d’une humanité devient de plus en plus un pouvoir du monde civilisé et par l’expansion et la vitesse accélérée des moyens de communication et aussi dûe à l’influence, toujours plus de matériel que de morale, de civilisations, l’idée demeure que le pouvoir invisible de notre siècle , ce avec quoi les puissances présentes doivent composer. Elles ne peuvent pas s’y soumettre de leur plein gré librement parce qu’une telle soumission de leur part serait équivalent à un suicide, puisque le triomphe de l’humanité ne peut se faire qu’avec la destruction de l’État. Mais les États ne peuvent plus nier cette idée ni ouvertement se rebeller contre, pour être maintenant si fort, cela finira par les détruire.

L’État doit reconnaître dans sa propre manière hypocrite le sentiment puissant de l’humanité

Devant cette alternative douloureuse il n’y a qu’une seule sortie possible: l’hypocrisie. Les états paient de leur respect l’idée de l’humanité, ils parlent et agissent en apparence seulement en son nom, mais il la viole tous les jours. Quoi qu’il en soit, ceci ne devrait pas être retenu contre les états, car ils ne peuvent en effet pas agir autrement, leur position est devenue telle qu’ils ne peuvent se maintenir qu’en entretenant le mensonge. La diplomatie n’a pas d’autre mission.

Ainsi que voyons nous ? A chaque fois qu’un état veut déclarer la guerre a un autre état, il commence par lancer un manifeste adressé non seulement à ses propres sujets, mais au monde entier. Dans ce manifeste, il déclare que le droit et la justice sont de son côté et qu’il prouvera qu’il n’a agi que par amour de la paix et de l’humanité et que, imbu de sentiments généreux et pacifiques, il a souffert longtemps en silence avant que l’iniquité grandissante de son ennemi ne l’ait forcé à tirer l’épée. Dans le même temps, il promet par dédain de toute conquête matérielle et ne cherchant pas à augmenter son territoire, qu’il mettra fin à cette guerre dès que la justice aura été rétablie. La réponse de son antagoniste survient avec un manifeste identique dans lequel bien sûr il est dit que le droit et la justice sont de ce côté et tous les sentiments généreux doivent être trouvés respectivement de ce côté.

Ces manifestes opposés sont écrits avec la même éloquence, ils respirent la même indignation vertueuse et l’un est aussi sincère que l’autre; ce qui veut dire bien entendu que tous deux sont aussi engoncés dans leurs mensonges et seuls les imbéciles peuvent être leurrés par ces textes. Les personnes sensées, tous ceux qui ont un minimum d’expérience politique, ne prennent même pas la peine de lire ces manifestes. Au contraire, ils cherchent des moyens pour mettre à jour les intérêts qui mènent les deux adversaires à la guerre et de soupeser la puissance respective de chacun afin de deviner le résultat de la lutte. Ce qui prouve bien que les affaires morales ne sont pas du tout de mise dans de telles guerres.

La guerre perpétuelle est le prix de l’existence de l’État

Les droits des peuples, aussi bien que les traités régulant les relations entre les états, manquent de définition et de sanction morale. Dans chaque époque historique définie, ils sont l’expression matérielle de l’équilibre résultant de l’antagonisme mutuel entre les états. Aussi longtemps que les états existeront, il n’y aura pas de paix. Il n’y aura que des moments de répis plus ou moins prolongés, des armistices conclus par les états belligérents permanents, mais dès qu’un état sent qu’il a un avantage à détruire l’équilibre, il le fera. L’histoire de l’humanité en est la preuve.

Les crimes sont le climat moral des états

Ceci nous exlique pourquoi depuis le début de l’Histoire, c’est à dire depuis que l’état existe, le monde politique a toujours été et continue d’être le théâtre d’un brigandage jamais surpassé, faits criminels qui sont tenus en haute estime honorifique, car ils sont ordonnés par patriotisme, une morale transcendante et par les intérêts suprêmes de l’État. Ceci nous explique pourquoi l’histoire des états anciens et modernes n’est rien de plus qu’une série de crimes plus révoltants les uns qe les autres, pourquoi les rois présents et passés, les ministres et hommes d’états de tous les pays, les diplomates, les bureaucrates, les guerriers, s’ils étaient jugés du point de vue de la seule morale et justice humaine, mériteraient mille fois la potence ou la servitude pénale.

Car il n’y a pas de terreur, de cruauté, de sacrilège, de parjure, d’imposture, de mensonge, de transaction honteuse, de vol cynique, de bracage éhonté ou de trahison vicieuse, qui n’aient pas été commis et qui sont toujours commis quotidiennement par les représentants de l’État, sans aucune autre excuse que cette expression élastique et si utile qu’est la Raison d’État. Une expression terrible s’il en est ! Car elle a corrompu et déshonoré plus de personnes dans les cercles officiels et dans la classe dirigeante de la société que la chrétienté elle-même. Dès qu’elle est mentionnée, tout devient silence et disparaît de la vue du public: l’honnêteté, l’honneur, la justice, le droit, la pitié et la compassion, tout disparait et avec eux la logique et le bon sens; le noir devient blanc, l’horrible devient humain et les pires félonies et crimes atroces deviennent des actes méritoires.

Le crime, privilège d’État

Ce qui est permis à l’État est interdit à l’individu. Telle est la maxime de tous les gouvernements. Machiavel le disait et l’histoire et la pratique de tous les gouvernements contemporains lui donnent raison. Le crime est la condition nécessaire de l’existence même de l’État et il constitue de fait son monopole exclusif, ce qui implique que tout individu qui ose commettre un crime est doublement coupable: d’abord il est coupable contre la conscience humaine et plus que tout, il est coupable contre l’État en s’arrogeant un de ses privilèges les plus précieux.

La morale de l’État d’après Machiavel

Le grand philosophe politique Machiavel fut le premier qui parla de Raison d’État, ou du moins il lui donna sa véritable signification et l’immense popularité qu’elle a gagnée depuis dans les cercles gouvernementaux. Il était un penseur réaliste et positif, il comprit et il fut le premier en cet aspect, que les états puissants ne pouvaient être fondés et maintenus que sur le crime, par beaucoup de grands crimes et par un mépris total de ce qu’on appelle l’honnêteté.

Il écrivit, expliqua, et argumenta ce fait avec une terrible franchise et comme l’idée de l’humanité était totalement ignorée à cette époque, comme l’idée de fraternité, pas humaine mais religieuse, prêchée par l’église catholique n’a été et n’est toujours qu’une vague ironie, trahie à chaque instant par les actes mêmes de l’église; comme en son temps personne ne croyait qu’il y avait une telle chose que les droits populaires, le peuple étant considéré comme une masse inerte et inepte, une sorte de chair à canon pour l’État, bonne à être taxée, forcée au travail et maintenue en un état de servitude permanent, en vu de tout ceci, Machiavel arriva logiquement à la conclusion que l’État était le but suprême de l’existence humaine, qu’on devait le servir à tout prix, et comme les intérêts de l’État se situaient au dessus de quoi que ce soit d’autre, un bon patriote ne devait reculer devant aucun crime pour servir l’État.

Les conseils de Machiavel comprenanaient l’utilisation du crime, il l’encourageait et en faisait la condition sine qua non de l’intelligence politique ainsi que du véritable patriotisme. Que l’État soit appelé une monarchie ou une république, le crime sera toujours nécessaire pour assurer et maintenir son triomphe. Ce crime changera de direction et d’objet sans aucun doute, mais sa nature restera la même. Il sera touours la violation forcée de la justice et de l’honnêteté et ce pour le bien de l’État.

Où Machiavel avait tort

Oui Machiavel avait raison: nous ne pouvons plus en douter maintenant quer nous avons l’expérience de 3 siècles et demi d’expérience en la matière. Oui, l’histoire nous dit qu’alors que les petits états sont vertueux à cause de leur faiblesse, les états puissants ne se maintiennent de la sorte que grâce aux crimes commis. Mais notre conclusion sera radicalement différente de celle de Machiavel et la raison en est simple: Nous sommes les fils de la révolution et nous en avons hérité la religion de l’humanité que nous avons dû fonder des ruines de la religion de la divinité. Nous croyons dans les droits de l’Homme, dans la dignité et l’émancipation nécessaire de l’espèce humaine. Nous croyons en la liberté et en la fraternité humaines fondées sur la justice humaine.

Le patriotisme déchiffré

Nous avons déjà vu qu’en excluant une vaste majorité de l’humanité de son sein, en la plaçant à l’extérieur des obligations des devoirs réciproques de morale, de justice et de droit, l’État nie l’humanité avec ce mot à la forte résonnance: patriotisme et impose l’injustice et la crauté à ses sujets comme étant le devoir suprême.

La malfaisance originelle de l’Homme, le requis théorique de l’État

Chaque état, tout comme chaque théologie, assume que l’Homme est essentiellement mauvais et malfaisant. Dans l’État que nous allons examiner maintenant, le bien, comme nous l’avons déjà vu, commence avec la conclusion du contrat social et ainsi n’est que le produit de ce contrat, de son contenu. Il n’est pas le produit de la Liberté; au contraire, aussi loin que l’Homme demeure isolé dans son individualité absolue, profitant de sa liberté naturelle, ne reconnaissant de limites à sa liberté que celles qui lui sont imposée par le fait et non le droit, il ne suit qu’une seule loi, celle de l’égoïsme naturel.

Ainsi les hommes insultent, maltraitent, volent, tuent, pillent et s’annihilent les uns les autres en fonction de leur intelligence, de leur malveillance, et des forces matérielles disponibles, comme cela est fait maintenant par les états. Ainsi, la liberté humaine ne produit pas le bien mais le mal, l’humain étant mauvais par nature. Comment est-il devenu mauvais ? C’est à la théologie de l’expliquer. Le fait est que l’État, quand il est venu à exister, a trouvé l’Homme déjà dans cette prédisposition et il s’est assigné pour tâche de le rendre bon, ce qui veut dire, de transformer l’homme naturel en un citoyen.

On pourrait dire qu’autant que l’État est le produit du contrat conclus librement entre les hommes et alors que le bien est le résultat de la production de l’État, il s’ensuivrait qu’il soit le produit de la Liberté. Ceci serait néanmoins une fausse conclusion. L’État, même en accord avec cette théorie, n’est pas le produit de la liberté, mais au contraire, le produit de la négation volontaire et du sacrifice de la liberté. Les hommes naturels, absolument libres sur le plan du droit, mais en fait exposés à tous les dangers qui menacent leur sécurité à chaque instant de leur vie, abdiquent une plus ou moins grande portion de cette liberté aussi loin que ce sacrifice renforce leur sécurité, aussi loin qu’ils deviennent citoyens, ils deviennent esclaves de l’État. Ainsi nous avons donc le droit d’affirmer que du point de vue de l’État, le bien ne provient pas de la liberté, mais au contraire, de la négation de la liberté.

Théologie et politique

N’est-ce pas remarquable cette similitude entre la théologie (science de l’église) et la politique (la théorie de l’État), cette convergence de deux ordres de pensées apparememnt différents et contraires sur une même conviction: la nécessité de sacrifier la liberté humaine afin de rendre l’Homme en un être moral et le transformer en Saint, d’après certains et en citoyen vertueux d’après les autres ? Quant à nous, nous n’en sommes pas surpris, car nous sommes convaincus que la théologie et la politique sont intrinsèquement liées, provenant de la même origine et poursuivant le même but sous deux noms différents. Nous sommes convaincus que chaque État est une église terrestre, tout comme chaque église est un paradis qui chérit des dieux bénis et immortels, rien d’autre qu’un état céleste.

La similitude entre les supposés de la théologie et de la politique

L’état donc, comme l’église, commence avec la croyance fondamentale que les hommes sont essentiellement mauvais et que si laissés à eux-mêmes dans l’état de liberté naturelle, ils vont s’entre-déchirer et offrir le spectacle du pire chaos ou le plus fort massacrera le plus faible. Ceci n’est-il pas le contraire de ce qu’il se passe dans notre état exemplaire et vertueux ?

De la même manière, l’état présuppose le tenet suivant comme un principe: afin d’établir l’ordre public il est nécessaire d’avoir une autorité supérieure. Afin de pouvoir guider les Hommes et réprimer leurs passions malfaisantes, il est nécessaire d’avoir un leader, un chef et ainsi d’imposer une limite aux gens, mais cette autorité doit être donnée à un homme de génie vertueux, un législateur de son peuple, comme Moïse, Lycurgus ou Solon et ce leader sera la personnification de la sagesse et du pouvoir répressif de l’État.

La société n’est pas le produit d’un contrat

L’État est une forme historique transitoire, une forme éphémère de société, tout comme l’église, de laquelle il est le jeune frère, mais il lui manque le caractère nécessaire et immuable de la société qui est antérieur à tout développement de l’humanité et qui, en tant que partie prenante du pouvoir tout puissant des loi naturelles, des actions et des manifestations, cnstitue la véritable base de l’existence hmaine. L’Homme est né dans une société dès le premier moment qu’il a fait ses premiers pas dans l’humanité, dès le moment où il est devenu un être humain, A savoir, un être possédant d’une manière plus ou moins grande, le pouvoir de la pensée et de la parole. L’Homme ne choisit pas la société, au contraire, il en est le produit et il est tout juste sujet aux lois naturelles gouvernant l’essentiel de son développement comme à toutes les autres lois auxquelles il doit obéir.

La révolte contre la société est inconcebable

La société antidate et en même temps survit chaque individu humain, étant en cet aspect, comme la nature elle-même. Elle est éternelle comme la nature, ou plutôt, étant née sur terre, elle persistera aussi longtemps que durera la terre. Une révolte radicale contre la société serait ainsi impossible pour l’Homme, ceci reviendrait à se révolter contre la nature, la société humaine n’étant rien d’autre que la dernière grande manifestation ou création de la nature sur Terre. Un individu voulant se rebeller contre la nature en général et sa propre nature en particulier, se placerait au delà de l’existence réelle, il plongerait dans le néant, dans un vide absolu, dans une abstraction sans vie, dans Dieu.

Ainsi il s’ensuit qu’il est juste tout aussi impossible de se demander si la société est bonne ou mauvaise, car cela reviendrait à se demander si la Nature, l’être suprème universel, réel, absolu, est bon ou mauvais. C’est plus que cela: c’est un immense, positif, et primitif fait qu’avoir eu existence avant toute conscience, toutes idées, tous discernements intellectuels et moraux; c’est la base, c’est le monde dans lequel, inévitablement et bien plus tard, commencera à se développer ce que nous appelons le bien et le mal.

L’État un mal historique nécessaire

Il n’en va pas de même avec l’État et je n’hésites pas à dire que l’état est un mal mais un mal historiquement nécessaire, aussi nécessaire dans le passé que sa complète extinction sera nécessaire tôt ou tard, autant nécessaire que la bestialité primaire et les divagations théologiques furent nécessaires dans le passé. L’État n’est pas la société, il n’est qu’une de ses formes historiques, aussi brutale qu’elle n’est abstraite dans son caractère. Historiquement, l’État s’est développé dans tous les pays du mariage de la violence, de la rapine et du pillage, en un mot, de guerres de conquête avec les Dieux créés en succession par les fantasies théologiques des nations. Dès le commencement, il fut et demeure toujours, la sanction divine de la force brutale et de l’iniquité triomphante. Même dans les pays les plus démocratiques comme les Etats-Unis d’Amérique ou la Suisse, il n’est que la consécration des privilèges d’une minorité et la mise en esclavage de la vaste majorité.

La révolte contre l’État

La révolte contre l’État est plus facile parce qu’il y a quelque chose dans la nature même de celui-ci qui provoqie la rébellion. L’État est autorité, il est force, c’est une démonstration ostentatoire et une infatuation du pouvoir. Il ne cherche pas à convaincre, à convertir; chaque fois qu’il intervient, il le fait avec une très particulière mauvaise grâce. Car de par sa nature même, il ne peut pas persuader mais imposer avec une force extrême. De quelque manière qu’il essaie de dissimuler sa véritable nature, il demeurera le violeur légal de la volonté humaine et le déni permanent de sa liberté.

La morale présuppose la Liberté

Et même si l’état enjoint quelque chose de bien, il le défait et le pourrit précisément parce ceci vient sous forme d’un commandement et parce que chaque commandement provoque et génère la révolte légitime de la liberté et aussi parce que, du point de vue de la véritable morale, humaine et non divine, le bien qui est fait par commandement du dessus cesse d’être bien et devient  ainsi mal ; la Liberté, la morale, et la dignité humaine consistent précisément en ce que l’Homme fait le bien non pas parce qu’on lui commande de le faire, mais parce qu’il le conçoit, le désire et l’aime.

Marasme socio-politique: La solution des communes libres et autogérées…

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Le communisme libertaire

Isaac Puente (1932) ~ 1ère partie ~

 

~ Traduit de l’espagnol par Résistance 71 ~

2ème partie

 

Introduction par Résistance 71:

Isaac Puente fut un des rares membres des classes non-ouvrière ou non-paysanne ayant eut une certaine influence durant la période pré-révolutionnaire dans l’Espagne acquise à la CNT (anarcho-syndicalisme) des années 1930.

Puente était un médecin basque et un anarchiste qui soutenait les thèse du communisme libertaire. Il était un ardent collaborateur de la presse anarchiste syndicaliste. Nous avons traduit ici de larges extraits d’un de son célèbre pamphlet sur le communisme libertaire: “El Communismo Libertario”, communisme étant ici à prendre bien sûr au véritable sens, c’est à dire au sens de “pouvoirs aux communes autogérées” et non pas au sens marxiste du terme (communisme autoritaire d’état).

Ce pamphlet de Puente fut très largement diffusé et lu. Il fut une inspiration pour la création de la plateforme sociale historique formulée par la CNT lors de son congrès de Saragosse en Mai 1936. La ville de Saragosse fut dès Décembre 1933 au centre du soulèvement et ce fut sur cette plateforme que les travailleurs libertaires espagnols établirent leur base de lutte contre le fascisme et amenèrent le progressisme et la libération sociale à un degré jusqu’ici jamais atteint.

Malheureusement, Isaac Puente fut une des toutes premières victimes des fascistes franquistes, pris derrière les lignes, il fut abattu en Juillet 1936.

Puente avait établi une vaste différence entre la vision libertaire et celle des mouvements syndicaux réformistes qui sévissent dans le monde depuis lors (réformiste voulant dire que les leaders foie jaunes des syndicats ouvriers ont renoncé à la fonction révolutionnaire transformatrice des syndicats et ont échangé, vendu, les aspirations émancipatrices des travailleurs (euses) contre le confort d’être membre de la “classe politique”, d’arrondir les angles et de se contenter de miettes conssenties par le patronat et son ange gardien: l’état et ainsi de ne plus faire de vague ni faire tanguer le bateau…). Les syndicats actuels ont des leaders réactionnaires, au lit avec l’establishment, embourgeoisés dans une classe moyenne autoritaire et conservatrice par essence (préservation du consensus du statu quo). De fait, si toute l’illusion sociale créée par l’état aux ordres des oligarques finanço-industriels, venait à disparaître du jour au lendemain, les travailleurs seraient parfaitement capables de gérer leur lieu de travail, les tâches et productions à effectuer. C’est par la conscience de notre véritable intérêt commun que nous, les travailleurs pouvons nous unir comme jamais auparavant et œuvrer de concert, solidairement. Isaac Puente nous a laissé une certaine marche à suivre, perfectible dans la pratique bien sûr, mais qui a prouvée sa valeur dans l’Espagne révolutionnaire des années 1933-1939. Il est évident que dans la pratique moderne, certaines façons de concevoir les choses peuvent être révisées, rien n’est dogmatique (Murray Bookchin par exemple a repensé le municipalisme libertaire dans les années 1970-80, en conservant les grandes lignes proposées par Puente et les anarchistes du XXIème siècle conçoivent parfaitement que la propriété privée non lucrative peut rester privée pourvu que cela demeure dans le domaine de la coopération, tandis que la propriété privée à but lucratif et capitaliste se doit d’être éliminée…).

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Le communisme libertaire (1932)

Isaac Puente ~ Larges extraits ~

La Confederaciòn Nacional del Trabajo (CNT) est un outil pour les luttes révolutionnaires dont un des buts de réalisation de la classe laborieuse est: l’installation du communisme libertaire. Ceci est un système de coexistence humaine, de coopération qui tente de trouver un moyen de résoudre le problème économique sans utiliser l’état ou la politique et ce en accord avec les principes de la formule très connue: “A chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.”

Le mouvement de liberté de la classe laborieuse progresse au travers des expériences amères de l’histoire. De chaque échec, le mouvement ressort rajeuni et plein d’une vigueur nouvelle. C’est une force en devenir, le moule du futur. Il porte en lui-même une graine de perfectibilité sociale et il anticipe la présence d’une aspiration qui vient du plus profond de l’être humain, une aspiration qui ne peut pas périr dusse t’elle se perdre en chemin cent fois encore. […]

[…] Le communisme libertaire est une société organisée sans l’État et sans la propriété privée et il n’y a nul besoin d’inventer quelque chose ou de façonner une nouvelle organisation pour y parvenir. Les centres autour desquels la vie dans le futur sera organisée sont déjà avec nous dans la société d’aujourd’hui, la libre coopération et la municipalité (commune) libre.

Le syndicat, la coopération: Elle convient spontanément aux travailleurs des usines et à tous les endroits d’exploitation collective.

La municipalité (commune): Une assemblée avec des racines ancrées dans le passé où, toujours spontanément, les habitants des villages, des hameaux se rassemblent et montrent la voie de la résolution de problèmes de la vie sociale dans la zone rurale (par “villages”, l’auteur désigne des agglomérations de quelques milliers d’habitants).

Les deux formes d’organisations seront gérées sous les principes de la fédération démocratique, seront souveraines dans leurs prises de décisions, sans être attachées à aucun autre corps social, leur seule obligation étant de se fédérer avec les autres communes selon des termes édictés par la situation économique et des requis de liaison et de communication avec les autres corps organisés des fédérations industrielles.

L’union et la municipalité/commune libres assumeront la propriété commune et collective de tout ce qui est sous statut privé à l’heure actuelle et régulera la production et la consommation dans chaque localité.

Amener conjointement les deux vocables de “communisme” et de “libertaire” est une indication en elle-même de la fusion de ces deux idées : l’une d’entre elles est collectiviste, tendant à amener une harmonie de l’ensemble par les contributions et la coopération des individus, sans mettre en danger leur indépendance de quelque façon que ce soit, tandis que l’autre idée est individualiste, cherchant à rassurer l’individu que son indépendance sera respectée. L’ouvrier d’usine, le cheminot, et le maçon ne peuvent rien faire totalement par eux-mêmes, ils ont besoin de joindre leur force et savoir-faire avec des collègues, à la fois pour remplir les tâches se présentant, mais aussi pour protéger leurs intérêts en tant que personne. Par contraste, l’artisan et le fermier peuvent vivre indépendamment et même potentiellement se suffirent à eux-même, ce qui a pour résultat que l’esprit individualiste est très ancré en eux. Ainsi, le syndicat remplit les besoins d’une organisation collectiviste, tandis que la municipalité, commune libre est plus favorable aux sentiments individualistes de l’agriculteur.

La pauvreté est le symptôme et l’esclavage la maladie. (NdT: n’oublions pas que Puente est un médecin…) […]

[…] Tous les défauts que nous déplorons dans la société aujourd’hui (il serait déplacé de les nommer tous ici) ont leur origine dans l’institution du pouvoir, c’est à dire, dans l’état et l’institution de la propriété privée, dont l’accumulation produit le capital. L’Homme est à la merci de ces deux afflictions sociales qui lui échappent: elles le rendent insignifiant, avare, et dénué de solidarité quand il est riche et cruellement insensible à la souffrance humaine quand il exerce le pouvoir. La pauvreté dégrade l’humain, mais la richesse le pervertit. L’obéissance réduit l’Homme à un état de prostration, alors que l’autorité déforme ses sensibilités. Rien n’a jamais été plus grande cause de larmes et de sang versés que le capital, avec son appétit insatiable pour le profit. L’histoire entière est remplie des crimes et des tortures infligés par l’autorité.

L’accumulation de richesse, tout comme l’accumulation de pouvoir par le petit nombre, ne peut seulement se faire qu’en privant et opprimant les autres. Pour détruire la pauvereté et ainsi détruire l’esclavage, l’accumulation de propriété et de pouvoir doit être résistée de façon à ce que personne ne puisse plus faire que ce dont il/elle a besoin et personne ne soit autorisé à être chef et commander aux autres.

Il y a deux motivations fondamentales. Par notre nature humaine et la façon dont nous vivons, les gens ont deux choses qu’ils ne peuvent pas supprimer: la satisfaction des besoins vitaux et économiques de base tels manger, boire, se vêtir, se loger, obtenir une éducation, une assistance médicale, des moyens de communications, et la satisfaction du besoin de liberté ou du contrôle individuel de nos propres actions. […]

[…] Le communisme libertaire doit rendre possible la satisfaction des besoins économiques en respectant le besoin d’être libre. Par notre amour de la liberté, nous refusons tout communisme monastique ou de barraque, le communisme de la fourmillière ou de la ruche et le style de communisme cheptel et son berger cher à l’URSS. Il y a certains préjudices dont il faudra nous affranchir, examinons quelques uns des plus importants.

Préjudice #1: La croyance que la crise, toute crise est passagère

Le capital et l’état sont deux institutions anciennes: ils sont dans une crise mondiale qui est progressive et incurable. Ce sont deux organismes qui, comme toute chose naturelle dans ce monde, porte au sein de leur propre décomposition, les graines des organismes qui vont leur succéder. Dans le monde naturel, il n’y a pas de création et de destruction, il n’y a que la transformation des choses en d’autres. Le capital se noit dans sa propre fange. […]

[…] Des idées subversives montent parmi la classe laborieuse et ces idées font leur chemin. L’état également suffoque au sein de ses propres machinations de pouvoir. Il se retrouve sans cesse obligé de créer toujours plus de forces répressives et une plus grande bureaucratie, faisant passer le poids mort du parasitisme sur les impôts volés aux contribuables. La conscience individuelle qui grandit et s’éveille de manière plus fine à chaque instant qui passe, est en porte-à-faux avec les limites fixées par l’état. L’imminence d’un effondrement du système a forcé l’état à faire machine arrière dans son évolution historique vers plus de formes démocratiques, afin de revêtir l’uniforme fasciste en Italie et d’autres dictatures ailleurs, incluant la dictature du prolétariat en Russie. Des crises ont augmenté les demandes de la classe travailleuse contre les vieilles institutions du capital ; l’état, cette très vieille institution, est maintenant confronté aux aspirations libertaires des peuples. Elles le submergeront à terme.

Il est futile de s’accrocher à de vieux systèmes et d’essayer de trouver des paliatifs ou des réformes, ou de boucher les trous dans la coque, même si ces paliatifs peuvent être aussi séduisants que l’ “impôt unique” de Henry George; ils arrivent bien trop tard pour insuffler une nouvelle vie dans un organisme décrépit. Nous devons au lieu de cela nous concentrer sur ce qui ne demande qu’à naître, ce qui désire remplacer ce qui disparaît, sur ces forces séminales qui essaient de se faire jour dans la société.

Préjudice #2: La supposition que le communisme libertaire est le produit de l’ignorance

Parce que les libertaires et le communisme libertaire sont soutenus massivement par des gens qui ont la réputation de ne pas être éduqués et d’être incultes, des gens qui n’ont pas de diplômes universitaires, il est supposé que cela est une solution simpliste qui ne prend pas en considération les multiples complexités de la vie et des problèmes inhérents au changement de la société sur une grande échelle.

De manière collective, les travailleurs en connaissent bien plus à propos de sociologie que les intellectuels; de plus, ils sont bien plus clairvoyants lorsque vient le temps d’appliquer des solutions. […]

[…] Dans bien des cas ce sont les “ignorants” qui ont énoncés la solution, et cela est précisément parce que malgré leur connaissance réputée, les intellectuels ne savaient rien du sujet. Les travailleurs l’ont adopté comme leur bannière, la raison en est que collectivement, la classe travailleuse possède une vision du futur bien plus précise et une plus grande largeur d’esprit que toutes les classes intellectuelles mises ensemble.

Préjudice #3: L’aristocratie intellectuelle

Ceci résulte de l’attitude qui veut que les gens ne soient pas équipés pour vivre une vie de liberté et qu’ils sont en conséquence dans le besoin d’une supervision. Les intellectuels cherchent à obtenir le même privilège aristocratique sur les gens aujourd’hui que la noblesse avait auparavant. Ils aspirent à devenir les leaders et les instructeurs des gens. Tout ce qui brille n’est pas or dit le vieil adage. En fait, beaucoup d’intellectuels échouent à se hisser au dessus du troupeau commun et ce même avec les ailes que leur procurent leurs diplômes universitaires et  beaucoup de membres de la classe laborieuse sont les égaux des intellectuels en termes de talent.

Une formation universitaire pour obtenir une profession n’implique en rien une supériorité, car une telle formation n’est pas gagnée dans une concurrence ouverte mais plutôt sous la protection de privilèges économiques.

Ce que l’on appelle le bon sens, une compréhension rapide des choses, une capacité intuitive, l’initiative et l’originalité ne sont pas des choses qui peuvent être achetées ou vendues dans les universités. Ces qualités peuvent être trouvées indifféremment chez des intellectuels ou des illétrés dans une proportion équivalente. Une mentalité inculte, en terme de férocité ignorante, est préférable que des esprits qui ont été empoisonnés par le privilège et érodés par le hâchoir de la routine de l’enseignement. […]

Préjudice #4: L’affirmation que nous ne nous réjouissons que pour l’art, la science et la culture

[…] L’art, la science ou la culture, ne peuvent ultimement pas être achetés par l’argent ou pris de force. Bien au contraire, si ils ont une valeur quelconque, c’est celle de répudier toute subjection et de défier toute subordination. […]

[…] Lorsqu’un travailleur (euse) demande du pain et presse pour plus de justice en essayant de s’émanciper, c’est seulement pour être critiqué qu’il (elle) détruit l’art, la science, la culture, ainsi cela ne peut-ietre que naturel que cette personne devienne un iconoclaste et balaie de la main cette idole intouchable qui est utilisée pour la fixer dans sa misère et son esclavage. Qui a dit que l’art, la science ou la culture devaient-être diminués de quelque façon que ce soit par le développement du bien-être et la jouissance de la liberté ?

Préjudice #5: Que nous ne sommes pas équipés pour bâtir une nouvelle vie

Le nouvel ordre économique a besoin d’une assistance technique, telle que celle qui existe entre le spécialiste et le travailleur non qualifié… Ce n’est pas l’amour de la bourgeoisie qui incite le technicien à travailler, mais la nécessité économique. Demain, ce qui incitera tout le monde à coopérer dans la production sera aussi la nécessité économique, mais une nécessité économique qui sera ressentie par tous ceux qui sont des citoyens actifs et participant. Nous ne faisons pas seulement confiance en ceux qui travaillent par dévotion ou vertu. […]

[…] Nous nous faisons les avocats d’un régime social où il ne sera pas nécessaire pour les gens d’être esclaves afin de les forcer à produire…

Préjudice #6: La croyance dans le besoin d’un architecte social

Cette croyance que la société a besoin d’un pouvoir pour maintenir l’ordre ou que la masse va se dissoudre dans le chaos à moins qu’il n’y ait une force de police pour prévenir cela, est un préjudice, qui a été inculqué par la politique. Ce qui maintient les sociétés en cohérence, en ordre, ce n’est pas l’obligation de ce faire par les pouvoirs en place, ni les visions intelligentes et prémonitoires de ceux en position de gouverner, qui imaginent toujours être en possession de cette qualité. Non, ce qui cimente les sociétés ensemble, ce qui les rend cohérentes, c’est l’instinct de sociabilité et le besoin naturel de l’entre aide. Plus encore, les sociétés tendent à assumer des formes encore plus parfaites non pas parce que leurs leaders le choisissent ainsi, mais parce qu’il y a une tendance naturelle et spontanée vers l’amélioration au sein de ceux qui composent ces sociétés, une aspiration innée de ce type dans tout groupe humain.

Par le même faux cheminement d’idée, nous créditons la croissance et le développement d’un enfant à l’attention des parents comme si la croissance et la maturité étaient dûes a quelques causes extérieures. Mais la croissance et le développement sont toujours présents chez tout enfant sans que personne n’ait besoin de les induire. La chose qui est importante est qu’on ne les empêche pas des e produire, ni ne les bloque. […]

[…] Dans la pédagogie nationale (dans une éducation “centrée sur l’enfant”), le rôle principal des enseignants est que ceux-ci s’immergent dans la tâche biologique humble de nettoyer la voie et d’enlever les obstacles qui se trouvent sur le chemin de l’inclinaison naturelle de l’enfant à assimiler l’information et la forme elle-même. Les personnes auto-éduquées (NdT: de nos jours ce qu’on appelle “l’école à la maison” ou “home schooling”, combiné avec une certaine forme ultérieure d’autodidactisme) donnent une preuve plus que suffisante que l’enseignant, le professeur, n’est pas un partenaire indispensable dans le processus de l’apprentissage.

Nous pourrions dire la même chose en ce qui concerne la médecine. Le médecin peut revendiquer avoir guéri le patient et le public peut le croire dans les grandes largeurs, mais ce qui est réellement responsable de la guérison, est la tendance naturelle du corps à restaurer son propre équilibre et ses mécanismes de défense. Les médecins font leur meilleur travail quand, une fois de plus avec cette humilité biologique, ils ne font qu’enlever les obstacles et les empêchements qui se dressent sur la route de la restauration des systèmes de défense. Dans bon nombre de cas, des patients ont guéri sans médecins voire malgré ceux-ci.

Pour que les sociétés humaine s’organisent et pour que se perfectionnent ces organisations, il n’y a aucun besoin de l’interférence de quiconque. Il est suffisant que personne ne porte entrave au déroulement des choses. Une fois de plus, il est très naïf de vouloir améliorer la vie humaine et de rechercher à remplacer les tendances humaines naturelles avec des contraintes de pouvoir ou en agitant la baguette du chef d’orchestre. Avec une humilité biologique, nous les anarchistes, demandons que ces tendances organisationnelles et instinctives soient laissées à leur libre-cours.

Préjudice #7: Placer la connaissance avant l’expérience

Ceci revient à vouloir obtenir une dextérité avant un entrainement propice, une habilité précédant un apprentissage, une expérience pratique précédant des tentatives ou des calles aux mains précédant un dur labeur.

On nous demande de venir de but en blanc avec la réalisation d’un système sans failles, de garantir que les choses vont se passer de telle ou telle façon et pas comme ceci ou cela, sans hoquet et sans erreur. Si apprendre à vivre devait être fait de la sorte, alors notre apprentissage ne finirait jamais, ni l’enfant n’apprendrait jamais à marcher, ni le jeune à rouler à vélo. Bien au contraire, dans la vraie vie, les choses se passent de manière inverse. On commence par prendre la décision de travailler et au travers de ce travail, on apprend. Le médecin commence sa pratique alors qu’il n’est pas du tout maître de son art, maîtrise qui s’acquiert au cours de la confrontation du diagnostique chez les patients, des erreurs, et beaucoup d’échecs. Sans entrainement préalable en économie familiale, une maîtresse de maison peut maintenir sa famille la tête en dehors de l’eau au moyen de la bonne gestion d’un salaire inadéquat. On devient spécialiste en émergeant de la médiocrité petit à petit.

Vivre au sein du communisme libertaire sera comme apprendre à vivre. Ses points faibles et ses faiblesses seront apparents au départ. Si nous étions des politiciens nous peindrions un paradis emprunt de perfections. N’étant qu’humains et étant au courant de ce que peut-être la nature humaine, nous sommes confiants que les gens apprendront à marcher de la seule manière efficace qui soit: en marchant.

Préjudice #8: Des politiciens comme intermédiaires

Le pire de tous les préjudices est de croire qu’un idéal peut devenir réalité par l’intermission de quelques uns, même si ces quelques-uns ne désirent pas être connus sous le nom de politiciens. […]

[…] S’il devait échoir aux politiciens d’amener à la réalité le communisme libertaire, nous devrions alors nous satisfaire d’un régime qui ne qualifierait en aucune manière ni comme “communiste”, ni comme “libertaire”.

Comme nous sommes opposés au jonglage permanent et à l’escroquerie de l’action politique, nous nous faisons les avocats de l’action directe, qui n’est rien d’autre que la réalisation immédiate de l’idée que l’on a présente à l’esprit et d’en faire une réalisation factuelle tangible et non pas une quelconque fiction écrite abstraite ou une vague promesse. C’est la réalisation de la chose dans son entièreté, résultant de l’accord de la totalité, sans se remettre entre les mains de messies et sans faire confiance à de quelconques intermédiaires.

Plus nous recourons à l’action directe et restons loin de tout intermédiaire, plus les chances pour le communisme libertaire de se réaliser physiquement seront grandes.

A suivre…

2ème partie

Résistance politique: les (quelques) réalisations passées de l’idée libertaire…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , on 14 mars 2012 by Résistance 71

La révolution ici et maintenant

 

Stef

Groupe Vannes-Lorient de la Fédération anarchiste

Juanito

Groupe Pavillon noir de la Fédération anarchiste

 

url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/expressions/15389-la-revolution-ici-et-maintenant

 

Quand on milite pour l’anarchie, on peut s’interroger parfois sur l’imprégnation de nos idées dans la société où l’on vit ; l’histoire n’étant pas linéaire mais faite de périodes de progrès, de ruptures… et de régressions. Au contraire d’une lutte syndicale (comme l’augmentation des salaires après deux jours de grève), d’une action écologiste (abandon de la construction d’une centrale nucléaire, d’un incinérateur d’ordures ménagères, etc.), il est parfois difficile de prendre la mesure des « résultats » de notre militantisme libertaire. D’autant plus quand la répression, diffuse ou brutale, côtoie nos vies ; quand les mouvements s’essoufflent ; quand la réalité de cette époque d’attaques antisociales et de destructions écologiques revient inlassablement saper non pas nos convictions, mais nos espoirs.

Pourtant, notre besace n’est pas vide. Plutôt que de rebuter son monde – pas que les gens, mais aussi nous-mêmes – en invoquant de grandes idées, certes légitimes, mais qui nous font aller (et parfois dériver) vers un utopisme idéaliste et dogmatique (quand bien même l’anarchisme est par définition un adogmatisme en actes), il peut être bon de réfléchir aux conquêtes en partie issues de nos pratiques, même si le chemin n’est jamais qu’à moitié parcouru. Ainsi, nous évitons de projeter nos rêves dans une eschatologie révolutionnaire (un avant et un après la révolution tant souhaitée), et nous pouvons nous recentrer sur une notion et une pratique de la révolution dans l’ici et le maintenant, une dynamique d’émancipation individuelle et collective. La vieille dichotomie réformisme/révolution se résout dans l’action directe, dans l’énergie d’émancipation et de réappropriation à l’œuvre dans toutes les sphères de la vie individuelle et sociale. L’anarchie, c’est l’anarchisme. Et à bien y regarder, cette force, cette affirmation permanente de la vie contre la résignation a œuvré pour transformer la société.

Jadis, la mixité à l’école a été promue et expérimentée dès la fin du XIXe et le début du XXe par des anarchistes, avant de devenir la règle dans le milieu des années 1960. La lutte pour l’objection de conscience au service militaire a donné le statut d’objecteur de conscience – lui-même tombé en désuétude du fait de la fin de la conscription obligatoire. Les anarchistes ont aussi milité pour l’autonomie de la classe ouvrière à travers une organisation fédéraliste des exploités, d’où furent issues en France les formes d’organisations fédéraliste et confédéraliste des syndicats. Fédéralisme de branche, mais aussi territorial, avec le mouvement des Bourses du travail initié par des anarchistes. Malgré leurs dérives bien connues, ces organisations syndicales demeurent un outil de lutte et d’autonomie des « bases ». Bien des conquêtes ouvrières furent obtenues par cet esprit pragmatique d’indépendance et d’auto-organisation, les droits sociaux n’ayant jamais été conquis qu’en débordant les bureaucraties politiques (et syndicales). La laïcité elle-même fut un compromis étatique obtenu sous la poussée d’une lutte antireligieuse résolue. L’union libre fut issue de la popularisation des thèses anarchistes sur l’amour libre. Le droit à l’avortement fut concédé après la constitution de réseaux d’entraide autogérés par des militantes féministes passant elles-mêmes à l’action directe. Des gynécologues libertaires et des militants anarchistes ont ainsi pratiqué des avortements illégaux, au nom de la liberté de choisir des femmes et en solidarité avec ces personnes. À une époque où la contraception était inexistante, certains anarchistes sont allés jusqu’à la vasectomie pour éviter les grossesses non désirées et ont été condamnés pour cela (affaire des stérilisés de Bordeaux en 1935). Et caetera

Aujourd’hui ? Sur les dix, quinze dernières années, on peut encore relever des victoires, issues de la diffusion des idées et des pratiques portées par de nombreuses personnes aux idéaux anarchistes. Dans une émission de Daniel Mermet de début février, consacrée à un fictif « alter-gouvernement » de gauche, avec des ministres militants d’Attac et autres, on a pu entendre le pressenti « ministre à la Ville » (Paul Ariès) dire qu’il mettrait en place la gratuité des transports en commun, alors que ce catho de gauche et électoraliste n’est pas anarchiste. Certaines villes sont d’ailleurs déjà passées à la gratuité des transports en commun. Or cette revendication politique a longtemps été portée par le mouvement libertaire, dont la Fédération anarchiste n’était pas la dernière. Le cercle d’influence s’est donc bien élargi. De même, la pratique du prix libre est née dans la mouvance anarcho-punk et s’est depuis largement diffusée dans les forums sociaux locaux, y compris pour les repas. Dans cette mouvance anarcho-punk, la gratuité des CD et des concerts est expérimentée pour s’affranchir de l’esprit de marchandise. La prise de décision au consensus, avec attention portée au temps de parole de chacun, au contrôle en assemblée de l’action des commissions ou des mandatés, est désormais pratiquée dans bien des forums sociaux, avec des participants venant pourtant d’horizons très différents, y compris de partis à la tradition beaucoup plus hiérarchiste… Chez les indignés aussi, malgré un manque parfois criant de « culture » politique, ces pratiques ont fleuri. Dans le film Tous au Larzac, on a pu voir que c’était la prise de décision au consensus qui prédominait dans les assemblées et apportait satisfaction (une seule fois il y a eu vote, à la fin du mouvement).

En ces temps de régression sociale, il est bon pour le moral de se rappeler qu’une partie de nos idées vogue, que quelques-unes germent sans qu’on ne sache pourquoi celles-là plutôt que d’autres.

L’anarchisme a toujours défendu une pratique d’alternatives en actes ici et maintenant, indissociable d’une aspiration révolutionnaire globale. Continuons !

L’illusion démocratique: Suffrage universel = dictature de la minorité par la  » majorité »…

Posted in actualité, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , on 1 mars 2012 by Résistance 71

Voter, c’est se soumettre. Voter, c’est acquiescer au larbinisme. Voter, c’est abdiquer sa souveraineté. Voter, c’est abandonner son droit à la révolte. Voter, c’est endorser le consensus du statu quo oligarchique. voter c’est continuer à diviser le peuple et renforcer l’oligarchie.

« Si voter changeait quoi que ce soit, ce serait illégal depuis longtemps » disait à juste titre Emma Goldman…

— Résistance 71 —

 

Les anarchistes et le suffrage universel

 

par René Berthier

 

(groupe Dejacques, Lyon, 1995)

 

 

L’opposition des anarchistes à la participation du mouvement ouvrier à l’institution parlementaire se fonde sur ce qu’ils considèrent comme le caractère de classe de celle-ci ; sur sa fonction dans la société capitaliste moderne ; sur le dévoiement du programme ouvrier qu’entraînent les alliances contre-nature que cette participation impose ; sur l’écart qui se creuse entre l’élu et l’électeur ; enfin, sur la négation de la solidarité internationale qui apparaît inévitablement.Il ne suffit pas de dire que l’institution parlementaire impose au prolétariat un jeu risqué : les principales objections viennent de ce que la classe dominante elle-même n’hésite pas à saborder la démocratie parlementaire lorsque ses intérêts sont en cause.

La bourgeoisie ne joue pas le jeu ! La forme politique la plus adaptée… Non seulement la démocratie représentative est parfaitement adaptée aux exigences du capitalisme, elle lui est aussi nécessaire. Cette forme d’État réunit en effet deux conditions indispensables à la prospérité de la grande production industrielle : la centralisation politique et la sujétion du peuple-souverain à la minorité qui le représente, qui en fait le gouverne et l’exploite. Dans un régime qui consacre l’inégalité économique et la propriété privée des moyens de production, le système représentatif légitime l’exploitation de la grande masse du peuple par une minorité de possédants et par les professionnels de la parole qui sont leur expression politique. Si le droit politique garanti par le système représentatif permet au non-possédant de participer en tant que citoyen à l’élection d’un représentant, le droit économique lui permet de la même façon de «choisir» son employeur. La liberté du travailleur, dit Bakounine, est une liberté théorique, fictive. Pourtant, «est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit le suffrage restreint, soit le despotisme d’un seul ? Point du tout. Ce que nous affirmons, c’est que le suffrage universel, considéré à lui tout seul et agissant dans une société fondée sur l’inégalité économique et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu’un leurre ; que, de la part des démocrates bourgeois, il ne sera jamais rien qu’un odieux mensonge, l’instrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de libéralisme et de justice, au détriment des intérêts et de la liberté populaires, l’éternelle domination des classes exploitantes et possédantes.» (Bakounine, Stock, IV 195) On ne saurait donc conclure de la critique anarchiste du système représentatif à l’apologie du «vide» politique, du «néant» et d’une spontanéité transcendantale à partir desquels les «masses» découvriraient de façon immanente des formes politiques nouvelles et radicalement différentes.

La critique anarchiste de la démocratie représentative n’est pas une critique de principe de la démocratie, entendue comme participation des intéressés aux choix concernant leur existence, mais une critique du contexte capitaliste dans lequel elle est appliquée. La brutalité du rapport entre les deux classes fondamentales de la société est cependant tempérée d’abord par le fait qu’il y a entre elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles qui rendent parfois difficile la démarcation entre possédants et non-possédants, mais aussi par l’apparition d’une catégorie sociale nouvelle, que Bakounine appelle les «socialistes bourgeois», et dont la fonction semble essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces «exploiteurs du socialisme», philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et l’institution parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en «dénaturant son principe, son programme». La démocratie représentative étant définie comme la forme politique la plus adaptée à la société capitaliste il convient de s’interroger sur l’opportunité pour le prolétariat d’en accepter les règles, sachant que «la révolution sociale n’exclut nullement la révolution politique. Au contraire, elle l’implique nécessairement, mais en lui imprimant un caractère tout nouveau, celui de l’émancipation réelle du peuple du joug de l’État.» (Bakounine, Stock, IV 198.)

La participation du mouvement ouvrier au jeu électoral ne saurait toucher l’essentiel, c’est-à-dire la suppression de la propriété privée des moyens de production. La démocratie représentative n’étant pour la bourgeoisie qu’un masque — elle s’en dessaisit aisément au profit du césarisme, c’est-à-dire la dictature militaire, lorsque cela est nécessaire —, tout empiétement démocratiquement décidé contre la propriété provoquera inévitablement une réaction violente de la part des classes dominantes spoliées. La participation à l’institution parlementaire, où sont représentés des citoyens, non des classes, signifie inévitablement la mise en œuvre d’alliances politiques avec des partis représentant certaines couches de la bourgeoisie modérée ou radicale. Bakounine déclare que l’alliance entre un parti radical et un parti modéré aboutit inévitablement au renforcement du parti modéré au détriment du parti radical et à l’édulcoration du programme du parti radical : «L’absurdité du système marxien consiste précisément dans cette espérance qu’en rétrécissant le programme socialiste outre mesure pour le faire accepter par les bourgeois radicaux, il transformera ces derniers en des serviteurs inconscients et involontaires de la révolution sociale. C’est là une grande erreur, toutes les expériences de l’histoire nous démontre qu’une alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours au profit du parti le plus rétrograde ; cette alliance affaiblit nécessairement le parti le plus avancé, en amoindrissant, en faussant son programme, en détruisant sa force morale, sa confiance en lui-même ; tandis que lorsqu’un parti rétrograde ment, il se retrouve toujours et plus que jamais dans sa vérité.» (Lettre à La Liberté,le 5 août 1872, éd. Champ libre, III, 166)

Sur les alliances

La foi dans les institutions parlementaires, «du moment qu’on a derrière soi la majorité de la nation», pour reprendre les termes d’Engels, toutes classes confondues, est fermement critiquée par les anarchistes, notamment par Bakounine car elle signifie inévitablement la conclusion d’un «pacte politique» entre «la bourgeoisie radicale ou forcée de se faire telle, et la minorité intelligente respectable, c’est-à-dire dûment embourgeoisée, du prolétariat des villes, à l’exclusion et au détriment de la masse du prolétariat non seulement des campagnes, mais des ville». «Tel est, conclut l’anarchiste, le vrai sens des candidatures ouvrières aux parlements des États existants» (III, 161). On peut alors se demander ce que Bakounine lui-même préconisait en matière d’alliances politiques. Il avait parfaitement saisi l’importance formidable des classes sociales intermédiaires dans la société et le rôle de frein qu’elles pouvaient jouer dans la révolution. «Ne comptez pas sur la bourgeoisie, dit-il ; elle ne voudra jamais ni ne pourra jamais vouloir vous rendre justice ; ce serait contraire à la logique des choses et des conditions de vie, contraire à toutes les expériences de l’histoire ; l’opinion publique, la conscience collective de chaque classe étant nécessairement et toujours le produit des rapports sociaux et des conditions particulières qui constituent la base et la loi de son existence séparée.» (II, 93).

Le prolétariat doit donc s’organiser «en dehors et contre la bourgeoisie». Ce n’est que par la force et par la démonstration bien réelle de leur puissance organisée que les travailleurs pourront arracher des concessions à la bourgeoisie. La petite bourgeoise quant à elle est pour le prolétariat une alliée potentielle, elle n’est séparée de la classe ouvrière que par la «méconnaissance de ses propres intérêts» et par la «sottise bourgeoise». Le point de vue de Bakounine est parfaitement exprimé dans le passage suivant, écrit peu après la mort de Mazzini : les Internationaux italiens, dit-il, seront sans doute sollicités par les mazziniens pour s’unir à eux. Mais, rappelle Bakounine, «…n’oubliez pas l’abîme qui sépare votre programme du programme mazzinien. Ne vous laissez pas entraîner par eux — ce qu’ils ne manqueront certainement pas de tenter — à une entreprise pratique commune, conforme à leur programme et à leurs plans et modes d’action, non aux vôtres. Appelez-les à s’unir avec vous sur votre propre terrain, mais ne les suivez pas sur leur terrain à eux, que vous ne sauriez accepter sans sacrifier et sans trahir cette grande cause du prolétariat qui désormais est devenue la vôtre. (…) En acceptant leurs plans d’action, non seulement vous ruineriez tout votre travail socialiste et vous arracheriez votre pays à la solidarité révolutionnaire qui l’unit aujourd’hui à toute l’Europe, mais vous vous condamneriez vous-mêmes, avec tous ceux qui vous suivraient dans cette voie nouvelle et funeste, à une défaite certaine.» (Lettre à Celsio Ceretti, 13-17 mars 1872, Champ libre, II, 237)

Pouvoir et exploitation sont inévitablement liés. Les États, quels qu’ils soient, fonctionnent selon le principe de la substitution de pouvoir, c’est-à-dire qu’ils canalisent dans un nombre de mains réduites, au nom de la société civile, la légitimité de celle-ci. La majorité de la population ne peut avoir qu’une souveraineté fictive, plus ou moins masquée. Enfin, la logique interne à tout État le conduit à la centralisation, à la concentration du pouvoir, à l’accaparement des autonomies. Le «pouvoir politique» entendu au sens de processus collectif de décision concernant les orientations de la société, doit nécessairement être décentralisé : son lieu d’exercice n’est pas l’État ni le parlement mais l’organisation des producteurs associés et les communes fédérées. La conquête de l’État «n’est possible que lorsqu’elle se développe de concert avec une partie quelconque de cette classe [la bourgeoisie] et se laisse diriger par des bourgeois.»

L’originalité de l’analyse bakouninienne est d’avoir montré que dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative parce qu’il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l’État avaient les moyens d’empêcher que l’utilisation des institutions représentatives ne remette pas en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et qu’il suffit d’une «affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d’instincts socialistes de la part du peuple pour qu’ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée», suffrage universel ou pas. C’est le phénomène que Bakounine désigne sous le nom de césarisme, et que Marx appelle bonapartisme : cette voie fut découverte jadis par les empereurs romains, mais oubliée et redécouverte récemment par Napoléon Ier et «déblayée et améliorée par son élève, le prince de Bismarck : la voie du despotisme étatique, militaire et politique, dissimulée sous les fleurs et sous les formes les plus amples en même temps que les plus innocentes de la représentation populaire» (IV, 294). En 1815 cette voie était prématurée : «A l’époque, personne ne se doutait de cette vérité, devenue depuis évidente aux despotes les plus niais, que le régime dit constitutionnel ou parlementaire n’est pas une entrave au despotisme étatique, militaire, politique et financier, mais que, le légalisant en quelque sorte et lui donnant l’aspect trompeur d’un gouvernement du peuple, il peut lui conférer à l’intérieur plus de solidité et de force.» La remarque qui suit cette affirmation est particulièrement intéressante : si, en 1815, on ignorait cela, c’est que la rupture entre la classe exploiteuse et le prolétariat n’était pas aussi évidente qu’aujourd’hui. Les gouvernements, qui étaient encore constitués sur le modèle de l’Ancien régime, pensaient que le peuple était derrière la bourgeoisie. Aujourd’hui le peuple et la bourgeoisie sont en opposition, et cette dernière sait que contre la révolution sociale «il n’y a pas pour elle d’autre refuge que l’État». Mais elle veut un État fort qui assure une dictature «revêtue des formes de la représentation nationale qui lui permettent d’exploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même». Ainsi le système représentatif est très explicitement désigné comme le moyen trouvé par la bourgeoisie pour garantir sa situation de classe exploiteuse et comme la solution à la crise de légitimité du pouvoir. Les revendications et le programme de la classe ouvrière se trouvent ainsi dilués dans la fiction de la représentation nationale.

La fiction de la représentation

La véritable fonction de la démocratie représentative n’est donc pas tant de garantir la liberté des citoyens que de créer les conditions favorables au développement de la production capitaliste et de la spéculation bancaire, qui exigent un appareil d’État centralisé et fort, seul capable d’assujettir des millions de travailleurs à leur exploitation. La démocratie représentative repose sur la fiction du règne de la volonté populaire exprimée par de soi-disants représentants de la volonté du peuple. Ainsi permet-elle de réaliser les deux conditions indispensables à l’économie capitaliste : la centralisation de l’État et la soumission de la souveraineté du peuple à la minorité régnante. Toute société qui parvient à s’émanciper quelque peu cherche à soumettre les gouvernements à son contrôle, dit Bakounine, et met son salut dans «l’organisation réelle et sérieuse du contrôle exercé par l’opinion et par la volonté populaire sur tous les hommes investis de la force publique. Dans tous les pays jouissant du gouvernement représentatif, (…) la liberté ne peut donc être réelle, que lorsque le contrôle est réel. Par contre si ce contrôle est fictif, la liberté populaire devient nécessairement aussi une pure fiction.» (V, 61.) Or, Bakounine constate que «nulle part en Europe le contrôle populaire n’est réel». «Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l’élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple.» (V, 62.)

Il y a cependant une logique interne à tout gouvernement, même le plus démocratique, qui pousse, d’une part à la séparation croissante entre les électeurs et les élus, et d’autre part qui pousse à l’accroissement de la centralisation du pouvoir. «La classe des gouvernants est toute différente et complètement séparée de la masse des gouvernés». La bourgeoisie gouverne, mais, étant séparée du peuple par toutes les conditions de son existence économique et sociale, comment la bourgeoisie peut-elle réaliser, dans le gouvernement et dans les lois, les sentiments, les idées, la volonté du peuple ? Ce serait toutefois une erreur, commente Bakounine, d’attribuer ces palinodies à la trahison. Elles ont pour cause principale le changement de perspective et de position des hommes. C’est cela qui explique que les démocrates les plus rouges «deviennent des conservateurs excessivement modérés dès qu’ils sont montés au pouvoir» (V, 63). Les modifications du comportement des élus est un sujet qui préoccupe constamment Bakounine.

Dans la Protestation de l’Alliance,il affirme la nécessité pour les élus de rester en contact avec la vie du peuple ; ils devraient être obligés d’agir ouvertement et publiquement, ils doivent être soumis au régime salutaire et ininterrompu du contrôle et de la critique populaires ; ils doivent enfin être révocables à tout moment. En dehors de ces conditions, l’élu risque de devenir un sot vaniteux, gonflé de son importance. La logique interne du système représentatif ne suffit cependant pas à expliquer que la démocratie y est fictive. Si la bourgeoisie possède le loisir et l’instruction nécessaires à l’exercice du gouvernement, il n’en est pas de même du peuple.

De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l’égalité politique sont remplies, cette dernière reste une fiction. Les périodes électorales fournissent aux candidats l’occasion de «faire leur cour à Sa Majesté le peuple souverain», mais ensuite chacun revient à ses occupations : «le peuple à son travail, et la bourgeoisie à ses affaires lucratives et à ses intrigues politiques.» Ignorant de la plupart des questions, le peuple ne peut contrôler les actes politiques de ses élus. Or, puisque le «contrôle populaire, dans le système représentatif, est l’unique garantie de la liberté populaire, il est évident que cette liberté aussi n’est qu’une fiction.» Le système du référendum, introduit par les radicaux de Zurich, n’est qu’un palliatif, une nouvelle illusion. Là encore, pour voter en connaissance de cause, il faudrait que le peuple ait le temps et l’instruction nécessaires d’étudier les lois qu’on lui propose, de les mûrir, de les discuter : «Il devrait se transformer en un immense parlement en plein champ», ce qui n’est évidemment pas possible. De plus – et là on touche à la «technologie» parlementaire —, les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l’attention du peuple et à sa compréhension : «prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l’enchaîne.»

La plupart des affaires qui intéressent directement le peuple se font par-dessus sa tête, sans qu’il s’en aperçoive ; il laisse faire ses élus, qui servent les intérêts de leur propre classe et qui présentent les mesures prises sous l’aspect le plus anodin. «Le système de la représentation démocratique est celui de l’hypocrisie et du mensonge perpétuels. Il a besoin de la sottise du peuple, et il fonde tous ses triomphes sur elle.» Le seul moyen de contrôle effectif de la population sur les décisions gouvernementales n’a rien d’institutionnel. Lorsque le sentiment populaire se sent attaqué sur des points essentiels, «certaines idées, certains instincts de liberté, d’indépendance et de justice auxquels il n’est pas bon de toucher», il reste au peuple la possibilité de se soulever, de se révolter. «Les révolutions, la possibilité toujours présente de ces soulèvements populaires, la crainte salutaire qu’ils inspirent, telle est encore aujourd’hui l’unique forme de contrôle qui existe réellement en Suisse, l’unique borne qui arrête le débordement des passions ambitieuses et intéressées de ses gouvernants.» C’est d’ailleurs cette arme-là dont s’est servi le parti radical pour renverser les constitutions antérieures, jusqu’en 1848. Mais ensuite il prit des mesures pour briser toute possibilité d’y avoir recours, «pour qu’un parti nouveau ne pût s’en servir contre lui à son tour», en détruisant les autonomies locales et en renforçant le pouvoir central. L’exemple du cas suisse révèle donc aux yeux de Bakounine l’efficacité du système représentatif du point de vue de la préservation du régime bourgeois : ce dernier a su utiliser la révolte comme moyen de contrôle — et le contrôle ultime n’est-il pas le changement de régime politique ? — et il a su ensuite mettre en place les mesures nécessaires pour empêcher qu’il soit fait recours à ce contrôle contre lui : «Désormais, les révolutions cantonales, le moyen unique dont disposaient les populations cantonales pour exercer un contrôle réel et sérieux sur leurs gouvernements, et pour tenir en échec les tendances despotiques inhérentes à chaque gouvernement, ces soulèvements salutaires de l’indignation populaire, sont devenues impossibles. Elles se brisent impuissantes contre l’intervention fédérale.» (V, 65.)

Les progrès de la liberté dans certains cantons jadis très réactionnaires ne sont pas la conséquence de la nouvelle constitution de 1848 qui a accru la centralisation de l’État, mais plutôt de la «marche du temps». Dans les faits, les progrès accomplis depuis 1848, dit Bakounine, sont, dans le domaine fédéral, surtout des progrès d’ordre économique : unification des monnaies, des poids et mesures, les grands travaux publics, les traités de commerce, etc. «On dira que la centralisation économique ne peut être obtenue que par la centralisation politique, que l’une implique l’autre, qu’elles sont nécessaires et bienfaisantes toutes les deux au même degré. Pas du tout…. La centralisation économique, condition essentielle de la civilisation, crée la liberté ; mais la centralisation politique la tue, en détruisant au profit des gouvernants et des classes gouvernantes la vie propre et l’action spontanée des populations.» (V, 61.) On retrouve exactement la même idée chez Proudhon.

C’est là un aspect peu connu de la pensée politique de Bakounine, sur lequel en tout cas les anarchistes après lui sont gardés de mettre l’accent. Par centralisation économique, il faut entendre la tendance de la société industrielle moderne à organiser les activités productives à une échelle de plus en plus grande et complexe. L’anarchisme se situe donc aux antipodes d’une conception fondée sur la petite production artisanale et décentralisée. Bakounine sait bien que le développement industriel s’accompagne de la concentration du capital : il ne nie pas la nécessité de ce processus qui permet une production de masse. En ce sens, son point de vue s’apparente à celui de Marx, pour qui le développement des forces productives crée les conditions de la réalisation du socialisme. La vision de Bakounine s’inscrit donc tout à fait dans la perspective d’une société industrielle. Là où il se dissocie de Marx, c’est sur la question politique, sur le schéma politique de l’organisation de la société. Il semble envisager un système où l’économie serait organisée d’un point de vue centralisé, mais où le processus de décision politique serait décentralisé et fondé sur le principe du contrôle populaire. Il est vrai que le concept de «centralisation économique» n’est pas explicité. La concentration du capital est reconnue comme un des moteurs de l’évolution des sociétés industrielles, mais c’est un phénomène mécanique qui échappe à la volonté des hommes. Il y a dans le terme de centralisation économique quelque chose de voulu, qu’il serait possible d’organiser et qu’on retrouve dans l’expression «organisation des forces productives» employé par Bakounine. Le mot planification n’existait pas à l’époque mais il est possible que c’est à peu près à cela que pensait Bakounine, ce qui, évidemment, va à l’encontre de toute idée reçue sur sa pensée politique.

L’objection principale que formule Bakounine à l’encontre de la démocratie représentative touche à sa nature de classe. Tant que le suffrage universel «sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre d’ailleurs qu’il soit ou plutôt qu’il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.» (VIII, 14.) Bakounine insiste beaucoup sur les arguments techniques touchant à la distorsion qui apparaît inévitablement entre l’élu et les mandants, à la difficulté ou à l’impossibilité de contrôler les élus. Mais en définitive ces inconvénients paraissent dérisoires devant l’impossibilité même du système représentatif, et qui tient à sa nature, de réaliser la collectivisation des moyens de production, sans laquelle aucun changement n’est possible.

C’est pourquoi l’insistance sur la seule conquête de la liberté politique comme préalable signifie laisser les rapports économiques et sociaux en l’état où ils sont, c’est-à-dire «les propriétaires et les capitalistes avec leur insolente richesse, et les travailleurs avec leur misère».

L’intérêt porté par Bakounine au modèle suisse vient de ce qu’il fournit un modèle général du fonctionnement de ce système : «Le mouvement qui se produit en Suisse est fort intéressant à étudier», dit-il, «car on y assiste à un processus typique de centralisation politique — c’est-à-dire de recul des libertés — effectué sous le couvert démocratique d’une extension des libertés électorales».

Les couches sociales intéressées à la pérennité de ce régime sont désignées : les barons de la banque et tous leurs dépendants, les militaires, les fonctionnaires, les professeurs, les avocats, les doctrinaires de toutes les couleurs avides de positions honorifiques et lucratives, «en un mot toutes la gent qui se croit soit par droit d’héritage, soit par intelligence et instruction supérieure, appelée à gouverner la canaille populaire.» (III, 109.) Mais parmi ceux qui remettent en cause l’autonomie cantonale il y a aussi «les classes ouvrières de la Suisse allemande, les démocrates socialistes des cantons de Zurich, de Bâle et autres, — et les ouvriers allemands d’une association ouvrière exclusivement suisse appelée Grütli-Verein,tous les deux, les uns directement, les autres indirectement, inspirés par le programme politico-socialiste des Internationaux de l’Allemagne, c’est-à-dire Marx.» (III, 110.)

Ce que Bakounine observe en Suisse confirme à ses yeux la thèse selon laquelle le suffrage universel, et même le référendum, qu’il appelle «votation à l’aveugle», sont, aux mains des classes dominantes et des couches de la bourgeoisie intellectuelle, des outils efficaces pour réaliser la centralisation du pouvoir d’État. Que les socialistes suisses aient été les plus ardents défenseurs de cette centralisation confirme ce qu’il observe à une échelle infiniment plus vaste, en Allemagne.