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Résistance politique: L’heure de la Commune des communes a sonné (Pierre Bance)

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L’escargot du bon gouvernement

 

L’heure de la commune des communes a sonné !

En soutien à l’appel de Commercy (Meuse)

 

Pierre Bance

 

3 décembre 2018

 

Source:

http://www.autrefutur.net/A-propos-de-l-appel-des-gilets-jaunes-de-Commercy

 

Le texte de Pierre Bance en version pdf:

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

 

La spontanéité du mouvement des gilets jaunes, son hétérogénéité désarçonnent, peut faire craindre des dérives sans que personne ne sache lesquelles. Est-ce une raison pour que ceux qui en appellent au peuple à tout bout de champ, militants de gauche, libertaires, syndicalistes se tiennent sur le trottoir quand ce peuple prend ses affaires en main ? Qui, en 1789, disait que les révoltes des paysans aboutiraient à la République ?

Partis socialistes et syndicats ouvriers, apparus pour résister au capitalisme du 19e et du 20e siècle, industriel et bourgeois, pétrifiés par trop de fréquentations institutionnelles, ne sont plus en mesure de répondre à la puissance du néo-libéralisme du 21e siècle, numérique et financier. Sur la défensive, accumulant les échecs, sans imagination, ils tuent leur promesse de vie meilleure. Cet espoir, encore confus, de justice, de liberté, d’égalité et de solidarité n’est-il pas porté aujourd’hui par ceux qui ne veulent pas du nouveau monde de Macron.

Les Sans-culottes de 2018 ne supportent plus la morgue d’un pouvoir vantant la réussite individuelle pour justifier l’inégalité, méprisant ceux qui ne s’en sortent pas tous seuls, protégeant les riches et pressurant les autres. Voilà un président de la République qui se croit majesté qui, pour alimenter sa folle politique d’ajustements structurels aux besoins de la banque et aux impératifs marchands de l’Union européenne, recourt à l’impôt comme au bon vieux temps de la gabelle. Mais devant des rassemblements de citoyens pacifiques demandant – seulement – un changement de politique, le pouvoir arrogant prend peur, s’enferme dans ses châteaux-forts. Pour toute réponse, il cherche la division, les gentils contre les casseurs ; tient un discours complotiste, plus que les black blocks, l’ultra-droite fera l’affaire pour justifier l’envoi des hallebardiers chargés de ramener l’ordre jupitérien. S’étonne-t-il que les gilets jaunes rhabillent le Roi Soleil en Louis XVI et demandent sa démission, pas encore sa tête ? Ouf ! L’ordre est rétabli, la marchandisation et la pollution ont repris les Champs-Élysées. Demain y défileront les militaires pour célébrer l’Austerlitz macronien ! Les petits marquis du Parlement, encore dégoulinants de trouille, jubilent. Les bureaucrates se rendorment. Vaincus, les gilets jaunes devront-ils rentrer dans le rang, se taire et continuer de gérer comme ils peuvent les fins de mois ? Leur mouvement est-il condamné à s’éteindre par lassitude et sous la force du droit ? Non, s’ils décident de s’organiser. De s’organiser autrement. De renouer avec la démocratie directe et le fédéralisme des communes autonomes. 

D’opinions différentes, d’origines sociales diverses, de statuts professionnels parfois opposés, ils se sont retrouvés pour défendre leur dignité. La précarité des uns fait écho à l’épuisement des autres. Ils ont compris que, malgré leurs diffé-rences, ils pouvaient s’entendre, étaient capables d’agir collectivement et de mettre le pouvoir aux abois. Ils ont compris que, laissant de côté ce qui les séparent, ils s’accordaient sur leurs intérêts communs, que leurs soucis quotidiens étaient les mêmes, leur cause aussi. Il faut maintenant pérenniser cette impromptue rencontre des inquiétudes venues des campagnes hallucinées et des villes tentaculaires. Trouver l’équilibration des contraires. Constituer des comités locaux qui s’organisent selon les principes de la démocratie directe : assemblée générale souveraine, mandat impératif et révocable à tout moment, rotation des responsabilités. Ces communes autonomes, conseils municipaux parallèles, porteront la revendication populaire, égalitaire, sociale et écologique. Si elle n’est pas satisfaite, ils tenteront de la mettre en œuvre sans se préoccuper de la représentation légale, quitte à s’affronter au maire et au préfet, à renvoyer le député dans son bocal. Jour après jour, se pensera, pacifiquement, la société émancipée, la société libérée de la domination, de toutes les dominations. Autant que nécessaire, les communes libres se fédèreront pour partager leur expérience, leur réflexion, prendre en main la gestion des biens communs (écoles, transports, santé, environnement…). Ainsi, l’État, progressivement, sera marginalisé, ses pouvoirs rognés au point de le rendre inutile, jusqu’au jour où il suffira de pousser une dernière fois la pyramide de l’ordre autoritaire pour qu’elle s’écroule. Ce sera long et difficile, mais possible.

J’entends les récriminations. Discours utopistes rétorquent les intellectuels organiques de la droite, rodomontades gauchistes enchaîneront leurs compères de la gauche. Au diable la folie municipaliste, disent les Versaillais. Gare au désordre crient ceux qui pensent, souvent à tort, avoir tout à perdre du changement. Ce n’est pas réalisable, penseront les plus bienveillants, qui aimeraient mais n’y croient pas. Tous ceux-là n’arrivent pas encore à se détacher du cadre de pensée étatique. Attendre, toujours attendre, jusqu’à la fin des temps que les élus, les chefs, les sachants trouvent la solution de ce qu’ils ne cherchent surtout pas : l’émancipation du peuple. Les programmes des politiciens ne sont plus acceptables, les discours de Macron, Castaner et compagnie sur une grande concertation dans les catacombes encore moins, les citoyens doivent prendre leurs affaires en main. Ils sont les seuls à pouvoir imaginer et bâtir la commune des communes sans césar, ni tribun. Qu’ils suivent l’appel de Commercy ! Qu’ils le fassent nom de Dieu !

Pierre Bance

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

JP-Marat_Les_chaines_de_lesclavage_Ed_Fr_1792

David Graeber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Que faire ?

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Exemple_de_charte_confederale_Bakounine

6ème_déclaration_forêt.lacandon

 

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Résistance politique: Anarchie, Idée et solutions…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 18 mai 2016 by Résistance 71

“Nous connaissons les deux principes fondamentaux et antithétiques de tout gouvernement: Autorité et Liberté.”

~ Pierre Joseph Proudhon ~

“L’État c’est la force et il a pour lui avant tout le droit de la force, l’argumentation triomphante du fusil à aiguille, du chassepot… Il faut de plus qu’une sanction morale soit tellement évidente et simple qu’elle puisse convaincre les masses, qui, après avoir été réduites par la force de l’État, doivent maintenant être amenées à la reconnaissance morale de son droit.”

~ Michel Bakounine ~

“L’éducation politique, la science et le droit furent soumis à la centralisation de l’État. Il fut enseigné dans les universités et depuis les chaires d’église que les institutions reconnues par les Hommes auparavant comme personnalisant leurs besoins de soutien mutuel ne pouvaient plus être tolérées dans un État proprement organisé ; que seul l’État pouvait repésenter les liens d’union entre les sujets et personnes, que le fédéralisme et le ‘particularisme’ étaient des ennemis du progrès et que l’État était le seul initiateur de progrès plus avant…”

~ Pierre Kropotkine ~

 

L’anarchisme du troisième millénaire, l’hérésie moderne

 

Christian Ferrer (1996)

 

Mai 2016

 

url de l’article en français:

http://monde-nouveau.net/spip.php?article609

 

L’anarchisme n’est pas seulement 
un mode de penser la domination 
mais un moyen de vivre 
contre la domination

Il y a des idées politiques qui ont mérité leur nom, surtout lorsque leur histoire a accumulé à travers le temps des attaques gouvernementales et des connotations de panique. L’anarchisme en est une. Extrêmes et excentriques, les idées anarchistes ont promu une pensée du « dehors », une idéologie réfractaire aux symboles politiques de son temps. À partir de cette forme anomique, les anarchistes ont apprêté et répandu une série d’idées inattendues qui donnèrent un contour à l’imaginaire anti-hiérarchique, antagoniste de la domination de l’homme par l’homme. Il n’est pas surprenant qu’une « légende noire » ait accompagné l’histoire de la pensée libertaire : utopisme, nihilisme asocial, chimère politique, meneurs d’émeutes violentes, maximalistes intraitables. Les récusations ne furent pas rares mais, bien que diverses et dites avec de la bonne ou de la mauvaise foi, elles ne sont pas moins triviales, car la qualité « absolue » ou « puriste » des demandes anarchistes ne les rendent pas forcément irréalisables mais, au contraire, en font une pensée exigeante qui n’a jamais facilité des négociations politiques ou éthiques. D’où aussi le fait que l’anarchisme n’ait jamais inspiré l’indifférence publique.

Une audace imaginative

Il est difficile d’offrir à l’homme de la fin du XXe siècle – le siècle de l’apprentissage de la soumission à l’imaginaire hiérarchique, sous des formes impitoyables ou sophistiquées – un panorama de ce qui signifia l’invention anarchiste. On s’étonne encore du fait que l’on ait pu imaginer une société sans hiérarchies et que l’on ait instauré des modes de vie et des institutions régies par des coutumes et des valeurs libertaires dans des domaines tels que l’anarcho-syndicalisme et l’anarcho-individualisme, le groupe par affinité et l’amour libre, l’enseignement de l’anti-autoritarisme dans les écoles rationalistes et la diffusion d’une mystique de la liberté jusqu’aux coins du monde les plus inhospitaliers. Si l’on relève les actes historiques des anarchistes, pénétrés par une morale exigeante et tenace, par l’invention imaginative d’actes de résistance, par l’humour parodique à caractère anticlérical, par les innovations dans le domaine pédagogique, on trouvera une réserve de savoir réfractaire, produit d’une macération historique aujourd’hui oubliée ou méconnue par les cultures de gauche. En fait, la survivance de l’anarchisme est, d’une part, presque miraculeuse, étant donné l’ampleur de l’hostilité qu’il dut surmonter et des défaites qu’il dut supporter ; sa persévérance est, d’autre part, compréhensible : il n’est apparu, jusqu’à présent, d’antidote théorique et existentiel contre la société de la domination qui soit de meilleure qualité.

Un enfant de la modernité

Tout au long de la Modernité, l’anarchisme fut répandu de la même manière que les anciennes hérésies, comme une urgence spirituelle qui poussa les idéaux émancipateurs au-delà des limites symboliques et matérielles permises par les institutions auxquelles on avait octroyé le monopole de la régulation de la liberté. Peut-être parce que les anarchistes furent les réalisateurs les plus fidèles de l’idéal jacobin ainsi que des courroies de transmission de l’ancien élan millénariste, purent-ils faire de la devise Liberté, Égalité, Fraternité, le trépied d’une mystique démesurée. 
En ceci l’anarchisme pérennise une lignée dissidente : il fut, au XIXe siècle, la réincarnation de l’espace de l’insolence politique qu’occupèrent les rébellions paysannes de l’Europe centrale, les sectes radicales anglaises ou les sans-culottes dans des siècles précédents. Dans les événements animés par le mouvement anarchiste se sont incarnées les énergies utopiques qui permirent de faire circuler l’appel à une société antipode, même si les pères fondateurs de L’Idée n’ont pas tracé des contours réellement planifiés du futur. 
Au XIXe siècle trois doctrines – libéralisme, marxisme et anarchisme – se constituèrent aux sommets du triangle tendu des philosophies politiques émancipatrices. Le XXe siècle se nourrit de leurs maximes, leurs espérances et leurs systèmes théoriques aussi bien qu’il les mit à l’épreuve et les épuisa. Selon des modèles différents, aussi bien Stuart Mill que Marx et Bakounine étaient traversés par la passion par excellence du XIXe siècle : la passion de la liberté. Il y a, entre les trois idées, des canaux souterrains qui les lient au même lit illustré du fleuve moderne. Mais des abîmes séparent aussi les idées libertaires du marxisme : l’accent mis par les anarchistes sur la corrélation morale entre les moyens et les fins, leur scepticisme en ce qui concerne le rôle du « parti d’avant-garde » et de l’État dans les processus révolutionnaires et la ferme confiance des anarchistes en l’autonomie individuelle et dans les critères personnels – sans exclure ni les affections ni les désirs – lors de la prise des décisions. Du libéralisme, les anarchistes ne purent jamais accepter la vision de liberté politique et de justice économique en termes de pôles irréconciliables. Les anarchistes préférèrent ne pas choisir l’un ou l’autre desideratum moral et laissèrent l’élan nourrissant et fondant de leurs idées, la liberté absolue, résoudre cette tension à l’intérieur d’un horizon mental et organisationnel plus large.

Le mythe de la liberté

Pour Bakounine (peut-être la figure la plus emblématique de l’histoire de l’anarchisme) la liberté était un « mythe », dans le même sens que pour George Sorel l’était la grève générale : une construction symbolique capable de faire contrepoids aux croyances étatiques et religieuses ; mais également un « environnement » prégnant, l’oxygène spirituel d’espaces illimités et inédits pour l’action humaine. Bakounine – et après lui une longue liste de militants anarchistes – souligna qu’il est abject d’accepter qu’un supérieur hiérarchique nous conforme à un modèle et insista sur le fait que seule la rébellion peut purifier le corps social. Dans le rejet des mots autorisés et des liturgies institutionnelles de l’Occident, les anarchistes mesuraient la possibilité d’implanter les avancées d’une nouvelle société, forgeant un réseaux de contre-sociétés à la fois du dedans et du dehors de la condition oppressée de l’humanité. D’où le fait que l’anarchisme n’est pas seulement un mode de penser la domination mais fondamentalement un moyen de vivre contre la domination. Dans sa volonté de « retourner » l’imaginaire hiérarchique, l’anarchisme postula les fondements aussi bien d’une science, que d’une expérience de la liberté : la science de la désobéissance comme chemin de la prise de conscience de soi et par soi, et l’expérience de vivre au quotidien en tant qu’esprits libres, car l’histoire est pour l’anarchiste le terrain d’essais de la liberté. 
Puisqu’il fit de la liberté un mythe et demanda des libertés sans restrictions, l’anarchisme put réaliser l’autopsie politique de la modernité. Comme Marx dévoila le secret de l’exploitation économique, Bakounine « découvrit » le secret de la domination : le pouvoir hiérarchique en tant que constante historique et garantie de toute forme d’iniquité. L’intuition théorique des pères fondateurs de l’anarchisme plaça la question du pouvoir dans sa mire : ils soulignèrent que les inégalités du pouvoir précèdent les différences économiques. C’est donc dans le domaine politique (2) – et non seulement dans les activités réalisées dans les processus industriels – où l’on peut trouver la clé de compréhension de l’opposition oppresseurs / dominés. (Note de R71: ceci est également le point de vue de l’anthropologue politique Pierre Clastres) Sa version moderne la plus achevée, l’État libéral ou autocratique, se constituait garant de la hiérarchisation. Aujourd’hui, il faudrait peut-être identifier cette garantie aussi dans d’autres institutions. Mais pour les anarchistes, un territoire gouverné par le bâton ou par des mots tendres, cela leur est égal, car la zone d’ombre qu’ils combattirent c’est la volonté de soumission à la puissance étatique – principe de souveraineté plutôt qu’appareil. Toutes les inventions culturelles et politiques de nature libertaire sont réunies dans une stratégie horizontale de la contre-puissance, négation de la représentation parlementaire qui réduit les arts linguistiques et vitaux d’une communauté à un jeux où, comme par enchantement, les majorités et les minorités coïncident. Selon Bakounine, les modalités de la domination s’adaptaient aux grands changements historiques mais les significations imaginaires associées à la hiérarchie persistaient, y compris dans les démocraties ; et ces mêmes significations devenaient interdiction, condition d’impossibilité pour penser le secret de la domination. Tout au long du XXe siècle, on a vu se répandre dans l’espace public la question de la « dignité » économique et l’on a pu thématiser l’oppression de genre : tout cela a déjà acquis une sorte de carte de citoyenneté en tant que problèmes théoriques, politiques, sectoriels, académiques ou médiatiques. Mais la hiérarchie est toujours un tabou.

La camaraderie humaine

L’idée d’une camaraderie humaine sans État ni hiérarchies est un tabou politique de la Modernité B et de l’histoire B (tabou combattu, pourtant, non seulement dans certains moments historiques emblématiques mais aussi dans des pratiques quotidiennes qui d’habitude passent inaperçues aux yeux des anthropologues de la politique obsédés par les conditions de gouvernabilité d’un territoire ou par la légitimité de la forme-État ou par la fiscalisation de ses actes). 
La possibilité d’abolir le pouvoir hiérarchique : voilà l’impensable, l’inimaginable de la politique ; impossibilité assurée par les techniques de la hiérarchie qui régulent jusqu’aux moindres actes humains, qui font pression sur les nécessités quotidiennes, qui encouragent le désir de soumission et qui réussirent même, peut-être, à s’enraciner dans l’inconscient. Selon Hobbes ou Machiavel, il ne peut exister d’unité entre le peuple et son gouvernement sans soumission B volontaire ou involontaire, légitime ou illégitime B, et il n’y a pas de soumission sans terreur. 
Fonder une politique sur la base de la camaraderie communautaire et non sur la peur fut la réponse anarchiste à la vision désincarnée de ces penseurs politiques et, dans ce but, il était nécessaire d’annuler ou d’affaiblir les institutions auto-reproductrices de la hiérarchie afin de permettre une métamorphose sociale qui ne soit pas dirigée par l’État. Cette prétention ne peut qu’être considérée comme une anomalie périlleuse par les bien-pensants et comme un danger par la police.

Les fins et les moyens

Le génie de l’anarchisme fut de promouvoir non seulement un idéal de Rédemption humaine au futur mais aussi des nouvelles institutions et des nouveaux modes de vie à l’intérieur de la société contestée qui, en même temps tentaient de la remplacer (des syndicats, des groupes par affinités, des écoles libres, des nouveaux instruments pédagogiques, des modes d’auto-organisation communautaire et des modes d’autogestion de la production). D’où l’obsession de l’anarchisme à garantir la correspondance entre les fins et les moyens. 
La discipline partisane, les élites illustrées et les machines électoralistes sont la négation du groupe d’appartenance constitué par des esprits voisins, de la capacité organisatrice de la communauté et des attributs personnels. 
Le marxisme ne sait encore comment sortir de ses vieilles certitudes autoritaires ni tirer quelque enseignement libertaire des 70 ans de désastre soviétique.Dans le cas du libéralisme, les perspectives de ses promoteurs sont axées sur la possibilité de faire régner la loi dans les institutions politiques. Mais le fait de pouvoir élire un maître par les urnes n’améliore pas un système de domination ; de la même manière, le contrôle des actes du gouvernement est une tâche défensive qui renforce souvent, d’ailleurs, l’imaginaire hiérarchique des sociétés. 
Le problème de la « légitimité » du gouvernement, si importante pour les philosophes politiques libéraux, est, pour une pensée contre-institutionnelle telle que l’anarchisme, un problème mal posé. Bakounine soutenait au XIXe siècle que les parlements démocratiques étaient des sociétés déclamatoires. Et il parlait, alors, d’hommes qui prenaient au sérieux l’art du bon gouvernement et du bien commun et non des mafias politiques actuelles, enchaînées à des alliances de pouvoir dont elles sont inséparables. Le souci de l’institutionnalisation des formes démocratiques et de la légitimité des gouvernements élus dédaigne la substance secrète de la Raison d’État. 
L’élargissement du concept de citoyenneté et son institutionnalisation dans le moule de la représentation politique fut le chemin émancipateur opposé à celui choisi par les anarchistes. Si les tumultueuses virtualités de la foule du XIXe siècle trouvèrent dans les idées libertaires une sorte de confirmation politique, c’est parce qu’elles s’adaptaient avec souplesse aux passions déchaînées du peuple. Mais l’énergie obscure du lumpen-prolétariat ou des séditions populaires ne fut jamais appréciée par ceux qui supposent que le fonctionnement automatique des sociétés est une condition préalable et une soupape de sécurité au moment de permettre la discussion publique des libertés. Puisque les anarchistes furent toujours des étrangers de la politique, ils savent que la jurisprudence du persécuté est différente de celle du persécuteur.

Les oiseaux des orages

La politique et l’éthique anarchistes comptèrent sur des arts communautaires étrangers au processus d’institutionnalisation des pouvoirs modernes ainsi que sur la pêche, l’énergie personnelle, qui octroya à la force et à l’insistance de son rejet un style et une trempe singuliers. Elles sont également à l’origine du désordre fertile et de l’imagerie politique contestataire B étrangers à d’autres traditions politiques B que l’anarchisme engendra. Voilà pourquoi il est inévitable que, dans des moments fébriles de l’histoire, l’on soupçonne la présence d’anarchistes : aussi bien dans les soulèvements dissidents que dans les émeutes spontanées. Les anarchistes furent, en général, des oiseaux des orages, et le nom d’un Buenaventura Durruti, au XXe, siècle correspond peut-être à celui de Bakounine, un siècle auparavant. 
Dans les pratiques historiques du mouvement libertaire, on trouvera moins une théorie achevée de la révolution qu’une volonté de révolutionner culturellement et politiquement la société. De fait, il pourrait difficilement se produire ce que le XIXe siècle appela révolution, si, auparavant, n’avaient pas germé des modes de vie différents. Dans l’éducation de la volonté, dont se souciaient tant les théoriciens anarchistes, résidait la possibilité d’en finir avec l’ancien régime spirituel et psychologique, pour lequel l’État moderne avait reconstitué une nouvelle voie de transmission. 
Voilà ce en quoi réside la grandeur de la pensée libertaire, sans oublier la variante anarcho-individualiste qui est moins une volonté anti-organisatrice qu’une demande existentielle, une pulsion anticonformiste. 
La confiance anthropologique en la promesse humaine (élan typique du XVIIIe siècle) fut le centre de gravité à partir duquel l’anarchisme déploya une philosophie politique vitale, qui pressentait que la liberté n’était point une abstraction ni une possibilité future mais un sédiment actif dans les relations sociales, sédiment déformé ou contrefait par l’oppression. (Note de R71: là encore cf. Pierre Clastres, Marshall Sahlins, David Graeber…) Sans doute les anarchistes sont-ils des héritiers des Lumières et c’est précisément pour cela que la confiance qu’ils accordaient à l’éducation rationaliste voire « scientiste » ne les fit point devenir des simples positivistes.

Des expressions multiples

Bakounine ou Kropotkine croyaient que l’origine des maux sociaux n’était point la méchanceté humaine – certitude conservatrice – mais l’ignorance, laquelle pouvait être résolue, en partie, par le « démasquer » (sic !) par excellence du XIXe siècle : la science. Contrairement à ce que beaucoup supposent, à commencer par le marxisme, la pensée anarchiste est très complexe et il n’est pas aisé de l’articuler dans un décalogue. Il n’exista jamais de dogme écrit dans un livre sacré, ce qui conféra de la liberté théorique et tactique à ses militants. L’anarchisme ne s’occupa pas non plus de construire un système d’idées fermées, pas plus qu’une théorie systématique à propos de la société. Peut-être, la diversité même des idées et des pratiques anarchistes favorisa-t-elle sa survie : lorsqu’une des ses variantes s’affaiblissait ou s’avérait inefficace, une autre s’y substituait. De l’anarcho-individualisme au syndicalisme révolutionnaire, des expériences communautaires aux révoltes des jeunes, de la diffusion des idées dans des petits groupes aux expériences d’autogestion de la révolution espagnole, les anarchistes pivotèrent sur l’une ou l’autre face de leur histoire. 
En outre, les anarchistes savent que leur idéal constitue une prétention ardue car ses exigences théoriques et pragmatiques le placent  » en dehors » des discours socialement acceptés ; ils savent aussi que leurs pratiques sont incompatibles avec toute forme de domination. Mais si les idées anarchistes appartiennent encore au domaine de l’actualité c’est parce qu’elles soutiennent et transmettent des savoirs impensables par d’autres traditions théoriques qui s’estiment émancipatrices. C’est dans la défense de ce savoir antagoniste que réside leur dignité et leur futur.

Christian Ferrer 
(à Osvaldo Bayer)

Traduit du Boletín de la Fundación dEstudis Llibertaris i Anarco-sindicalistes n°3, hiver 1998 par María Laura Moreno Sainz. Les intertitres sont de la rédaction d’Alternative libertaire (Belgique).

(1) Elle avait pour titre Dans la maison de l’incendiaire a l’habitude de dormir un pompier et est désormais disponible avec deux autres textes dans la brochure Une utopie pour le XXIe siècle, ACL, 1996.

(2) Le mot espagnol dominio, utilisé par Christian Ferrer à plusieurs reprises, signifie aussi bien domaine que domination, autorité, pouvoir, ce qui le rend parfois ambigu, NDT.

Résistance politique: Changer la relation notre relation à la société mène à la disparition de l’état, pour que ne reste que la nation…

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« Anarchisme: Le nom donné à un principe de théorie et de conduite de la vie sous lequel la société est conçue sans gouvernement, l’harmonie dans une telle société étant obtenue non pas par la soumission à la loi ou par l’obéissance à l’autorité, mais par les consentements libres conclus entre des groupes territoriaux et professionnels variés, librement constitués pour les fonctions simples de production et de consommation et également pour la satisfaction d’une variété infinie de besoins et d’aspirations d’être civilisé. Dans une société développée selon ces lignes de conduite, les associations volontaires qui commencent déjà à couvrir tous les secteurs de l’activité humaine, prendraient une plus grande extension pour finir par se substituer elles-mêmes pour l’état et de ses fonctions. »

– Pierre Kropotkine (début de la définition de l’anarchisme qu’il écrivit pour la 11ème édition de L’Encyclopedia Britannica, 1910) –

 

L’anarchisme sans adjectifs

 

Fernando Tarrida del Marmól

 

Barcelone, 1890, publié dans “La Révolte”

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2015/08/11/anarchism-without-adjectives-1890/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Notre étoile polaire est l’anarchie, le but que nous essayons d’atteindre et vers lequel nous dirigeons nos pas. Mais notre chemin est bloqué par tout un tas de différentes classes d’obstacles et si nous devons les démolir, nous devons utiliser le moyen qui semble être le plus approprié. Si nous ne pouvons pas adapter notre attitude à nos idées, nous le faisons savoir et tendons à nous tenir le plus proche possible de l’idéal. Nous faisons ce qu’un voyageur ferait lorsqu’il désire aller dans un pays au climat tempéré, mais qui pour y parvenir, devrait traverser des zones tropicales et très froides: ils partiraient avec des habits légers mais aussi très chauds, habits qu’il abandonnerait une fois à destination. Ce serait à la fois stupide et ridicule de vouloir se battre à mains nues contre un ennemi si bien armés.

Nos tactiques dérivent de ce qui a été dit. Nous sommes des anarchistes et nous faisons une promotion de l’anarchie sans adjectifs atenants. L’anarchie est un axiome et la question économique est secondaire. Certains nous dirons que c’est à cause de la question économique que l’anarchie est une vérité ; mais nous pensons qu’être anarchiste veut dire être l’ennemi de toute autorité et imposition et en conséquence, quelque soit le système proposé doit être considéré comme la meilleure défense de l’anarchie et ne pas chercher à l’imposer à ceux qui ne veulent pas l’accepter.

Ceci ne veut pas du tout dire que nous ignorrons la question économique, au contraire, nous en discutons avec plaisir, mais seulement comme contribution à une ou des solutions définitives. Bien d’excellentes choses ont été dites par Cabet, Saint Simon, Fourier, Robert Owen et d’autres; mais tous leurs systèmes ont disparu parce qu’ils voulaient verrouiller la société dans les conceptions de leurs cerveaux, malgré le fait qu’ils avaient beaucoup contribué à élucider la grande question.

Rappelez-vous que dès que vous décidez de dessiner les lignes générales de la société future, d’un côté il y a des objections et des questions provenant des adversaires et de l’autre côté, le désir naturel de produire un travail complet et parfait qui nous mènera à inventer et à dessiner un système qui, nous en sommes persuadés, disparaîtra comme les autres.

Il y a un fossé entre l’anarchisme individualiste d’un Spencer et des autres penseurs bourgeois et celui des anarchistes-socialistes (je ne peux trouver une autre expression…), comme il y en a un entre les collectivistes espagnols d’une région à l’autre, entre les mutualistes anglais et nord-américains ou entre les libertaires-communistes. Kropotkine par exemple, nous parle des “villes-industrielles”, réduisant ce système ou ce concept si on préfère, au rassemblement de petites communautés qui produisent ce qu’elles veulent, rendant si on veut ainsi réel le concept biblique de “paradis sur terre” de l’état présent de la civilisation. Tandis que Malatesta, qui est aussi un communiste-libertaire, pointe vers la constitution de grandes organisations qui échangent leurs produits entre elles et qui augmentent ce pouvoir créatif toujours plus, cette superbe activité qui s’est développée au XIXème siècle, purgée de toute action injurieuse.

Chaque puissante intelligence donne ses indications et crée de nouveaux chemins vers la société du futur, gagnant des soutiens au travers d’un pouvoir hypnotique, si on peut dire, suggérant ces idées aux autres, chacun en général formulant son propre plan particulier.

Mettons nous d’accord donc, comme la plupart d’entre nous l’a fait en Espagne, de ne simplement nous appeler qu’anarchistes. Dans nos conversations, dans nos conférences, dans notre presse, nous discustons de questions économiques, mais ces questions ne devraient jamais devenir la cause d’une division entre anarchistes.

Pour que la promotion de nos idées ait du succès, pour la préservation de l’Idée, nous devons nous connaître et nous voir et pour cette raison, nous devons nous organiser en groupes. En Espagne, ces groupes existent dans chaque localité où il y a des anarchistes et ils sont la force directrice de tout le mouvement révolutionnaire. Les anarchistes n’ont pas d’argent, ni un moyen facile d’en trouver. Pour y circonvenir, la plupart d’entre nous font de petites contributions hebdomadaires ou mensuelles, de façon à pouvoir maintenir les relations nécessaires entre tous les membres. Nous pouvons auss maintenir le contact avec le monde entier si d’autres pays ont une organisation comme la notre. (NDT: La société espagnole a été très imprégnée des idées anarchistes entre 1868 et aujourd’hui. Au moment de la révolution sociale espagnole de 1936-39, les syndicats ouvriers anarchistes CNT-AIT avaient plus d’un million de membres sur le territoire. Le marxisme était quasiment inexistant en Espagne en 1936…)

Il n’y a aucune autorité régissant le groupe: un camarade est nommé pour agir comme trésorier, un autre comme secrétaire pour faire face à la correspondance etc. Les réunions ordinaires (assemblées générales) se tiennent chaque semaine ou chaque deux semaines, les réunions extraordinaires se réunissent lorsque le besoin s’en fait sentir. Afin d’économiser sur les dépenses et le travail fournis et aussi en mesures de prudence en cas de persécution politique, une commission des relations est créée à un niveau national. Mais cette commission ne prend aucune initiative: ses membres doivent retourner à la base de leur groupe respectif s’ils veulent faire des propositions. Sa mission est de communiquer les résolutions et les propositions qui lui parvienennent d’un ou de plusieurs groupes, de maintenir des listes de contacts et les fournir à rtout groupe qui devrait les demander et aussi d’entrer en contact direct avec les autres groupes.

Telles sont les lignes générales de l’organisation qui furent acceptées au congrès de Valence et au sujet duquel vous avez écrit dans le journal “La Révolte”. Les bénéfices sont immenses et c’est ce qui a entretenu le feu des idées anarchistes tout ce temps. Restez assurés que si nous devions réduire l’action de l’organisation anarchiste, nous obtiendrions très peu de résultat. Nous finirions par la transformer en une association de penseurs qui discutent d’idées et qui dégénéreraient sans aucun doute en une société de métaphysiciens débattant de mots. Ceci n’est pas sans rappeler la situation à laquelle vous avez à faire face en France. Utilisez votre activité exclusivement pour discuter de l’idéal, vous finissez par ne plus débattre que de mots et de leur signification. Certains sont appelés “égoïstes” et d’autres “altruistes”, bien que tous deux veulent la même chose. Certains sont appelés communistes-libertaires, d’autres “individualistes”, mais à la racine même, ils expriment les mêmes idées.

Nous ne devrions pas oublier que la grande masse prolétaire est forcée de travailler un nombre excessif d’heures, qu’elle vit dans la pauvreté et qu’en conséquence, ele ne peut pas acheter les livres de Buchner, Darwin, Spencer, Lombroso, Max Nordau etc… ces noms dont ils n’ont pas entendu parler du reste. Et même si le prolétaiat pouvait obtenir ces livres, il lui manque les études préliminaires en science qui serait nécessaire pour bien comprendre ce qu’il lit. Il n’a pas le temps d’étudier la méthode, son esprit n’est pas non plus entraîné à assimiler cette connaissance. Il y a bien sûr des exceptions comme cet Esteban dans le “Germinal” de Zola, ceux dont la soif de connaissance les amène à dévorer tout ce qui leur tombe sous la main, bien que souvent très peu ne soit retenu et assimilé.

Notre champ d’action donc, ne doit pas demeurer avec ces groupes, mais avec les masses prolétaires.

C’est dans les sociétés de résistance où nous étudions et préparons notre plan de lutte. Ces sociétés existeront sous un régime bourgeois. Les travailleurs ne sont le plus souvent pas des écrivains et se préoccupent peu de savoir s’il y a une liberté de la presse, les travailleurs ne sont pas des orateurs et se soucient peu de la liberté d’assembée et de créer des réunions publiques, ils considèrent les libertés politiques comme secondaires, mais ils cherchent tous à améliorer leur situation économique et ils recherchent tous à se débarrasser du joug de la bourgeoisie. Pour cette raison, il y aura des syndicats de travailleurs et des sociétés de résistance même tandis qu’il existe toujours l’exploitation d’un homme par un autre. C’est là qu’est notre place.

En les abandonnant, comme vous l’avez fait en France, cela deviendra le lieu de rendez-vous des charlatans qui parlent aux travailleurs de “socialisme scientifique” ou de practicalité, de possibilisme, de coopération, d’accumulation de capital pour maintenir des grèves pacifiques, des requêtes pour une aide et un soutien des autorités etc, de telle façon que cela endormira les travailleurs et restreindra leurs urgences révolutionnaires. Si les anarchistes faisaient partie de ces sociétés, au moins ils empêcheraient les “sédatifs” de perpétrer leur propagande contre nous. (NdT: Regardons la justesse de ce propos à l’aune du syndicalisme “réformiste” de tout poil ayant cours depuis la fin des années 1950, bouffant au ratelier de la grande bourgeoisie, ayant abandonné toute velléité révolutionnaire, juste pour en croquer, vivre des subsides de l’État et arrondir les angles pour leurs maîtres de la haute finance et de la grande industrie transnationale… A gerber, mais ces propos de del Marmól étaient bel et bien visionnaires, même si la situation était par trop prévisible…)

De plus, si, comme c’est le cas en Espagne, les anarchistes sont les membres les plus actifs de ces sociétés (de résistance), ceux qui accomplissent tout travail nécessaire pour la gloire, à l’encontre des fourbes qui les exploitent, alors ces sociétés seront toujours de notre côté. En Espagne, ce sont ces sociétés qui achètent toujours un grand nombre de journaux anarchistes chaque semaine pour les distribuer gratuitement à leurs membres. Ce sont ces sociétés qui donnent de l’argent pour le support de nos publications et qui aident les prisonniers et tous ceux qui sont persécutés. Nous avons montré par notre travail dans ces sociétés que nous luttons pour la gloire de nos idées. De plus, nous allons partout où il y a des travailleurs, même là où il n’y en a pas, si nous pensons que notre présence peut y être utile pour la cause de l’anarchie.

 

Telle est la situation en Catalogne (et de manière croissante dans le reste de l’Espagne), où il y a à peine une municilaité qui n’a pas créé ou au moins aidé à créer des groupes, qu’on les appelle des cercles, des sociétés littéraires, des centres de travailleurs etc… qui sympathisent avec nos idées sans se décrire eux-mêmes comme anarchistes, sans même qu’ils soient réellement anarchistes. Dans ces endroits, nous donnons des conférences purement anarchistes, mélangeant notre travail révolutionnaire avec les autres réunions musicales et littéraires. Là, assis autour d’un café, nous débattons, nous nous rencontrons chaque soir, ou nous étudions dans la bibliothèque. (NdT: Il faut lire les récits des centres culturels anarchistes dans l’Espagne révolutionnaire de 1936-39 à Barcelone et ailleurs, pour comprendre la ferveur et la soif de connaissance qui y étaient assouvies… Ceci fut le résultat d’une mise en place datant de 1868. C’est ce qu’il manque aujourd’hui, même si l’internet est une énorme source d’information, il manque les réunions-débats, formatrices politiques. Ceci devraient se généraliser dans les espaces publics…)

 

C’est là où nos journaux ont leur bureau d’édition et où nous envoyons les journaux que nous recevons ensuite dans la salle de lecture ; ceci est pratiquement organisé gratuitement à un moindre coût. Par exemple dans le cercle de Barcelone, il n’est même pas requis de devenir membre. Ceux qui veulent devenir membres le peuvent et la contribution de 25 centimas est aussi optionnelle. Des 2 à 3000 travailleurs qui fréquentent le cercle, seuls environ 300 sont membres actifs. Nous pouvons dire que ces endroits sont le point de focalisation de nos idées. Quoi qu’il en soit, bien que le gouvernement ait toujours cherché un prétexte pour les faire fermer, il ne l’a jamais fait parce qu’ils ne se décrivent pas eux-mêmes comme anarchistes et les réunions publiques, assemblées, ne se tiennent pas là. Rien ne se fait dans ces endroits qui ne pourrait se faire dans un café, mais parce que bien des éléments actifs s’y rendent, bien souvent de grandes choses et idées émergent et y sont discutées devant un café ou un verre de Cognac.

N’oublions pas les sociétés coopératives pour la consommation. Dans presque toutes les villes de Catalogne, sauf Barcelone où cela est impossible dû aux grandes distances impliquées et aussi au mode de vie, les coopératives de consommation ont été créées pour que les travailleurs y trouvent des denrées alimentaires de meilleure qualité et bien moins chères que chez les détaillants, dont des membres ne considère pas les coopératives comme une fin en soi, mais comme un moyen de profiter. Il y a des sociétés qui font de grands achats et qui ont des crédits de l’ordre de 60 000 pesetas, qui ont été bien utiles lors des grèves, donnant du crédit aux ouvriers. Dans les sociétés littéraires des “gentilshommes” (ou des “sages” comme ils sont souvent connus), ils discutent de socialisme; deux camarades s’enregistrent comme membres (s’ils n’ont pas d’argent, le groupe y veillera) et y vont représenter nos idées.

La même chose avec notre presse. Elle ne laisse jamais de côté les idées anarchistes, mais elle fait de la place pour les manifestes, les déclarations et les informations, qui même si elles sont de peu d’importance, n’en servent pas moins pour notre journal et avec celui-ci, nos idées, de pénétrer dans des villes ou des zones où elles ne sont pas beaucoup répandues. Ceci correspond à nos tactiques et je pense que si elles étaient adoptées dans d’autres pays, les anarchistes verraient bientôt leur champ d’action s’élargir.

Rappelez-vous qu’en Espagne, la plupart des gens ne savent pas lire (NdT: en cette fin XIXème siècle), mais malgré cela, six périodiques anarchistes, des pamphlets, des livres et beaucoup de prospectus sont imprimés. Il y a continuellement des réunions et même sans de grands noms pour promouvoir les idées, de grands résultats sont atteints.

En Espagne, la bourgeoisie est sans pitié et rude et ne permettra pas à quelqu’un de sa classe de sympathiser avec nous. Quand quelqu’un de position importante prend notre défense, tout moyen est déchaîné contre lui pour le forcer à nous abandonner, ceci est fait de telle façon, qu’il ne peut alors plus que nous soutenir de manière privée, en catimini. En revanche, la bourgeoisie lui donne tout ce qu’il veut s’il s’écarte de nous. Ainsi, tout le travail fait en faveur de l’anarchie repose sur les épaules des travailleurs manuels, qui doivent lui sacrifier leurs heures de repos…

 

Reprise: Illusions démocratiques: De votards à communards ou la passion de la liberté !

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 20 mars 2015 by Résistance 71

Repris depuis:

https://resistance71.wordpress.com/illusion-democratique/

 

Dans la « ferveur » du grand cirque  électoral, qui une fois de plus étreint notre nation inepte, vouée depuis des lustres au culte marchand et à ses idoles de sang et d’airain(tement), nous avons décidé de publier une petite trilogie de textes à la fois sulfureux, pertinents et truculents, textes qui émanent d’une des dernières plumes critiques francophones digne de ce nom: Raoul Vaneigem.

Connu pour sa participation à l’Internationale Situationniste de la fin des années 1960 et du début des années 70, ce grand écrivain critique belge nous laisse un véritable trésor littéraire à (re)découvrir. Auteur en 1967 de son célèbre « Traité de Savoir-Vivre pour les jeunes générations« , long essai qui inspira tant le mouvement de 1968 avec son pendant situationniste du compère Guy Debord et sa « Société du Spectacle » ; Vaneigem continua à gratifier l’humanité d’autres excellents ouvrages et essais tels que: « Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et la possibilité de s’en défaire » (1992), « De l’inhumanité de la religion » (1999), « Pour une internationale du genre humain » (2000) et le remarquable « Pour l’abolition de la société marchande-Pour une société vivante » (2002).

Nous avons choisi de reproduire trois essais de Raoul Vaneigem, trois textes courts qui ne manqueront pas d’interpeller les consciences et titiller cette créativité solidaire qui est partie intégrante de notre nature humaine, pourtant si habilement ensevelie sous les couches multiples des déjections nauséabondes de la société marchande/spectacle, par une pseudo-élite inepte, parasitaire et autoproclamée.

Le premier essai s’intitule « Vive la Commune ! » (2007)

Le second essai: « La gratuité est l’arme absolue contre l’économie » (2011)

Le troisième essai: « Par delà l’impossible » (Avril 2012)

 

Bonne lecture et puisse l’inspiration politique ressurgir de vide intersidéral proposé par nos pathétiques « démocraties représentatives » où le citoyen est réduit depuis 1789 ou peu s’en faut (1776 aux Etats-Unis), à l’état de serf / électeur et / contribuable… Non seulement nous méritons mieux que cela… mais nous SOMMES mieux que cela ! La Commune invoquée ici par Vaneigem (non pas celle de 1871…) en est une autre preuve s’il en fallait encore une…

– Résistance 71 –

 

Vive la Commune !

 

par Raoul Vaneigem

 

Décembre 2007

 

url de l’article original:

http://www.lavoiedujaguar.net/Vive-la-Commune

 

Nous vivons dans la clarté de l’obscur. Ce que le spectacle du monde nous montre sous les feux quotidiens de la rampe n’est qu’une mise en scène du totalitarisme marchand. Il occulte le désir de vivre, présent en chacun, pour lui substituer le désir de rentabiliser l’absence de vie.

C’est à peine si la presse des arrogantes démocraties européennes a consacré quelques lignes à l’insurrection d’Oaxaca. Jamais les journalistes qui se revendiquent de la liberté d’expression n’ont si unanimement manifesté par leur servilité leur mépris des libertés individuelles. Leur obédience à l’affairisme planétaire écarte sans scrupule ce qui est par essence scandaleux : la gratuité dont se revendique la générosité humaine. L’économie, la course à l’argent et au pouvoir, voilà le leitmotiv de la misérable représentation médiatique où hommes, femmes et enfants sont conditionnés à devenir les spectateurs de leur propre déchéance.

L’empire de la marchandise a mis la résignation et la lâcheté au rang des vertus. Quelle gifle à la veulerie occidentale que l’audace des habitants d’Oaxaca s’insurgeant contre un gouverneur corrompu dont les exactions ne diffèrent pas de celles que nous connaissons dans la vertueuse Europe, si ce n’est qu’il est d’usage au Mexique que les policiers municipaux et les escadrons paramilitaires tirent sur les mécontents. Ici, les patrons escroquent ouvertement le bien public sans avoir à recourir aux tueurs tant le fatalisme et le désespoir des masses travaillent en leur faveur. On comprend qu’exalter, analyser, voire se borner à mentionner l’exemple d’Oaxaca relèvent de l’incongruité pour ceux qui font métier d’informer.

À nous d’apprendre que les manifestations de la vie n’ont aucune chance de se transmettre par le biais d’une parole asservie aux impératifs marchands.

L’aspiration à vivre pleinement appartient aux faits qui ne se laissent ni corrompre ni effacer totalement. Seule la conscience d’une solidarité avec ce que nous avons en nous et entre nous de plus vivant et de plus humain peut briser les chaînes d’une oppression que la peur et le mépris de soi forgent partout.

Rien n’est plus important aujourd’hui que de faire savoir aux individus qu’ils ne sont pas seuls quand ils récusent le désespoir, retrouvent l’audace et avancent avec la détermination de construire leur vie en libérant les territoires quadrillés et dévastés par le totalitarisme marchand.

Nous n’avons tiré aucune leçon de l’histoire, disent ceux qui se complaisent dans leur rôle d’éternelles victimes. L’évolution du monde semble leur donner raison. À défaut d’instaurer des valeurs nouvelles, fondées sur la vie et sur la détermination d’en assurer la souveraineté, nous sommes confrontés à un vide où s’engloutissent pêle-mêle les valeurs patriarcales et le souvenir des luttes entreprises contre l’État, l’armée, la police, la religion, les idéologies.

Le travail, où l’on « perd sa vie à la gagner », exerce aujourd’hui un double effet de nuisance par sa raréfaction et par son investissement croissant dans les services parasitaires. En effet, ceux qui célèbrent sa vertu et font miroiter, en garantissant plus d’emplois, l’espérance d’un bonheur consommable sont les mêmes qui ferment les usines parce que les actionnaires tirent moins de profit du travail que de la Bourse. Dans le même temps, les agioteurs font du travail inutile l’instrument de leur enrichissement. Ils sacrifient la production de matières premières, jadis prioritaire, au profit d’entreprises aussi artificieuses qu’aléatoires dont le jeu spéculatif des actionnaires règle et dérègle le sort, au mépris des salariés. L’Europe qui se targuait d’être le berceau de la démocratie en est devenue le cercueil.

Tout ce qui a démontré sa nuisance par le passé revient comme un remugle d’égout : le libéralisme, cette imposture qui identifie la liberté individuelle à la prédation ; le nationalisme, fauteur de guerres ; le fanatisme religieux ; les détritus du bolchevisme ; les nostalgiques du fascisme.

C’est de l’histoire de leur inhumanité que les hommes ne tirent guère de leçons, réitérant dans une parodie à la fois ridicule et sanglante les pires aberrations du passé. Le prétendu devoir de mémoire, qui nous enseigne les horreurs du passé, les guerres, les massacres, la sainte Inquisition, les pogromes, les camps d’extermination et les goulags, perpétue le vieux dogme religieux d’une impuissance congénitale à vaincre le mal, auquel l’honneur prescrit d’opposer cette éthique qui repose sur le libre arbitre comme un fakir sur une chaise à clous.

Des entreprises hasardées de siècle en siècle en faveur d’une vie meilleure, la mémoire ne retient que leur défaite. Anacharsis Cloots, Jacques Roux, Babeuf, décapités par les jacobins ; la Commune de Paris écrasée par les versaillais ; les conseils ouvriers et paysans liquidés par Lénine et Trotski ; les collectivités libertaires espagnoles détruites par les staliniens. Une défaite, vraiment ?

J’appelle défaite l’étouffement des libertés individuelles par l’individualisme libéral, par le mensonge du nationalisme identitaire, par l’imposture du prétendu communisme, par le socialisme et la démocratie corrompue, par la dictature des libertés économiques. Ne voyez-vous pas que ce qui a été tenté en faveur de la vie et que les armes de la mort ont apparemment vaincu renaît sans cesse ? C’est de son inachèvement que nous devons tirer les leçons car il nous appartient d’aller plus avant.

La Commune d’Oaxaca est, en ce sens, exemplaire. Simple tumulte contre les exactions et les malversations d’un gouverneur, la mobilisation de la population aboutit à la formation d’une Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO) initialement dominée par les politiques, dont les traditionnels détritus léninistes et trotskistes. L’entrée dans l’APPO des barricadiers, de la population urbaine et des communautés indiennes des régions environnantes limite et s’emploie à briser les manœuvres et la mainmise des hommes de pouvoir sur l’assemblée.

Le discours est d’une grande clarté : « Nous voulons ce qui aujourd’hui aux yeux des gouvernements et des patrons criminels et exploiteurs constitue le pire des délits : nous voulons la justice et la dignité, nous voulons ne plus avoir peur d’exprimer nos idées, nous voulons ne plus être victimes de ségrégation pour la couleur de notre peau, notre pensée, notre langue ou nos goûts, nous voulons des aliments sains que nous obtenons par notre travail et ne plus être volés par les riches, nous voulons employer notre énergie créatrice pour le bien commun, nous voulons la libération de nos prisonniers et de nos prisonnières. Nous voulons la liberté de choisir notre façon de vivre et que personne ne nous impose ses mensonges, sa violence et sa manière de gouverner, et nous savons que ce que nous voulons est correct et juste.

Nous voudrions devenir frères et sœurs dans cette lutte par en bas, avec tous ceux et toutes celles qui, à la ville ou dans l’arrière-pays, ont comme nous opposé résistance à tous les maîtres du pouvoir et de l’argent, nous voulons jumeler nos expériences de lutte avec le moindre recoin de notre État, nous voulons dialoguer et échanger avec toutes les femmes et tous les hommes de l’Oaxaca. »

Il serait temps que – réagissant contre la passivité, le manque de créativité, le fatalisme, l’obédience aux bureaucrates politiques et syndicaux – les démocrates européens, avilis, crétinisés, couillonnés par les démocraties corrompues qu’ils ont portées au pouvoir, découvrent dans la volonté d’émancipation qui se manifeste à Oaxaca la conscience de cette dignité humaine qui, de la Révolution française au mouvement des occupations de Mai 1968, n’a cessé de faire entendre ses exigences.

J’appelle à la solidarité avec ceux qui « participent activement au mouvement social actuel et veulent que ce mouvement reste fidèle à ses principes d’autonomie et d’indépendance vis-à-vis des partis politiques, en revendiquant l’assemblée souveraine comme la manière la plus juste et la plus harmonieuse pour réussir à nous comprendre, à nous organiser de façon autonome et à nous autogouverner. Un lieu où les accords du peuple ne se fondent ni sur la prédominance de la majorité sur une minorité ni sur aucune autre façon d’imposer son point de vue comme celle communément exercée par le pouvoir de ceux d’en haut, mais sur le respect mutuel entre toutes les composantes du peuple. L’autonomie entendue comme la construction d’autres réalités montrant qu’il existe une autre manière de changer les choses à la source, dans laquelle les peuples décident de leurs propres modes de vie, et non au sein d’institutions qui ne font que réformer l’oppression et la répression, comme le font les partis politiques qui produisent des tyrans, homme ou femme, des caciques et un autoritarisme chez tous ceux et toutes celles qui y accèdent à travers des postes qui leur confèrent une quelconque autorité. »

C’est cela la démocratie. Elle a toujours voulu être tout. Elle a été quelque chose, en regard des tyrannies qui l’interdisaient. Elle n’est plus rien qu’un hochet entre les mains des multinationales et des intérêts marchands.

L’exploitation et l’inhumanité qu’elle produit n’a pas changé – un esclave mort au travail a toujours permis d’en acheter deux –, elle a seulement gangrené la totalité de la planète. Mais c’est aussi de cette planète dont la vie est menacée avec celle de millions d’êtres vivants que va surgir une Internationale du genre humain. Elle sera confuse, incertaine, tâtonnante ; elle sera, comme disent les zapatistes, non un modèle mais une expérience.

Si condamnées qu’elles soient au mépris, au discrédit, à la clandestinité, la résistance à l’oppression et l’aspiration à une existence heureuse et créatrice n’ont jamais cessé de se manifester. C’est en vain que l’obscurantisme spectaculaire et ses larbins étouffent de leur inanité sonore le fracas des casseroles martelées avec lesquelles les femmes d’Oaxaca sonnent le rappel d’une population armée de sa seule volonté de vivre. Aucun silence ne couvre le bruit des chaînes qui se brisent.

Raoul Vaneigem 
6 décembre 2007

Compte-rendu du 72ème congrès de la Fédération Anarchiste, St Imier (Suisse), 7-9 Juin 2014

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Questionner le monde

 

Fédération Anarchiste

 

26 Juin 2014

 

url de l’article:

http://www.monde-libertaire.fr/passe-et-present-de-lanarchisme/17203-questionner-le-monde

Les 7, 8 et 9 juin, la Fédération anarchiste a tenu son 72e congrès à Saint-Imier (Suisse). Un congrès de vérités fussent-elles dérangeantes, fussent-elles incomplètes mais où il a été a minima tenté de regarder les enjeux qui se posent à nous non pas au prisme d’une doxa confortable mais dans leur réalité et nécessairement dès lors dans leur complexité. Un congrès de mise en débat jamais totalement aboutie mais où ont pu s’exprimer, voire s’écouter et parfois se conjuguer les analyses et les propositions ainsi que les doutes et les interrogations de délégués unis par un même idéal mais également riches d’expériences sociales, territoriales, professionnelles ou encore militantes différentes. Un congrès de perspectives qui marque moins l’aboutissement d’une année militante qu’un jalon dans un processus d’élaboration de pensées et de pratiques collectives que nous aurons à poursuivre, à renforcer et à approfondir dans les semaines et les mois qui viennent avec tous ceux et toutes celles qui nous rejoindront en chemin.

Du développement protéiforme des populismes et autres identitarismes, en allant à la diversité d’origines, de pratiques et de revendications des mouvements qui se réclament désormais du féminisme ; de la montée de l’abstention et le rejet relatif de la classe politique et de la démocratie représentative que cela traduit à la situation économique et sociale, ses luttes salariales mais aussi le développement de mouvements interclassistes comme celui des Bonnets rouges ; ce sont à ces enjeux sociaux, économiques, politiques et environnementaux que notre congrès s’est attaché sinon à répondre du moins à traiter sans détour. Il en fut de même de la question de la pertinence et de la viabilité de notre projet politique, de nos modalités d’organisation et de nos outils comme notre journal et notre librairie par exemple.

De fait, ce congrès n’a pas débouché sur des analyses parfaitement abouties, ni des décisions entièrement stabilisées. Son apport est ailleurs, plus méthodologique que substantielle, plus humain et collectif qu’idéologique ou programmatique. En délaissant dans l’ensemble la langue de bois, les discours convenus et les anathèmes faciles, il a été la réaffirmation d’une Fédération anarchiste en mouvement, capable de questionner le monde dans lequel elle se situe mais aussi ses fondements et ses fonctionnements ; d’un collectif humain, pluraliste et uni, situé de plain-pied dans le monde réel non pour s’en satisfaire mais pour le changer ; d’une organisation générale des libertaires, qui ne prétend à aucun monopole, ni ne s’érige en avant-garde ou en gardien du temple, mais qui entend contribuer au développement d’une réponse concrète et plausible, aux désastres où nous entraînent le capitalisme et les États et cela non pas seul mais avec toutes les forces et tous les individus qui veulent eux aussi lutter pour l’émancipation sociale. Ce n’est pas une mince réussite pour un congrès que de nous placer de la sorte et de nous inventer à la suite à poursuivre et amplifier cette démarche.

Que nos camarades de la Fédération libertaire des montagnes, qui ont rendu matériellement possible ce congrès, les anciens mandatés qui l’ont organisé ainsi que l’ensemble des congressistes qui l’ont fait vivre en soient fraternellement remerciés. La nouvelle équipe de mandatés s’attachera à faire vivre et prospérer cet élan.

Marasme socio-politique: La solution des communes libres et autogérées…

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Le communisme libertaire

Isaac Puente (1932) ~ 1ère partie ~

 

~ Traduit de l’espagnol par Résistance 71 ~

2ème partie

 

Introduction par Résistance 71:

Isaac Puente fut un des rares membres des classes non-ouvrière ou non-paysanne ayant eut une certaine influence durant la période pré-révolutionnaire dans l’Espagne acquise à la CNT (anarcho-syndicalisme) des années 1930.

Puente était un médecin basque et un anarchiste qui soutenait les thèse du communisme libertaire. Il était un ardent collaborateur de la presse anarchiste syndicaliste. Nous avons traduit ici de larges extraits d’un de son célèbre pamphlet sur le communisme libertaire: “El Communismo Libertario”, communisme étant ici à prendre bien sûr au véritable sens, c’est à dire au sens de “pouvoirs aux communes autogérées” et non pas au sens marxiste du terme (communisme autoritaire d’état).

Ce pamphlet de Puente fut très largement diffusé et lu. Il fut une inspiration pour la création de la plateforme sociale historique formulée par la CNT lors de son congrès de Saragosse en Mai 1936. La ville de Saragosse fut dès Décembre 1933 au centre du soulèvement et ce fut sur cette plateforme que les travailleurs libertaires espagnols établirent leur base de lutte contre le fascisme et amenèrent le progressisme et la libération sociale à un degré jusqu’ici jamais atteint.

Malheureusement, Isaac Puente fut une des toutes premières victimes des fascistes franquistes, pris derrière les lignes, il fut abattu en Juillet 1936.

Puente avait établi une vaste différence entre la vision libertaire et celle des mouvements syndicaux réformistes qui sévissent dans le monde depuis lors (réformiste voulant dire que les leaders foie jaunes des syndicats ouvriers ont renoncé à la fonction révolutionnaire transformatrice des syndicats et ont échangé, vendu, les aspirations émancipatrices des travailleurs (euses) contre le confort d’être membre de la “classe politique”, d’arrondir les angles et de se contenter de miettes conssenties par le patronat et son ange gardien: l’état et ainsi de ne plus faire de vague ni faire tanguer le bateau…). Les syndicats actuels ont des leaders réactionnaires, au lit avec l’establishment, embourgeoisés dans une classe moyenne autoritaire et conservatrice par essence (préservation du consensus du statu quo). De fait, si toute l’illusion sociale créée par l’état aux ordres des oligarques finanço-industriels, venait à disparaître du jour au lendemain, les travailleurs seraient parfaitement capables de gérer leur lieu de travail, les tâches et productions à effectuer. C’est par la conscience de notre véritable intérêt commun que nous, les travailleurs pouvons nous unir comme jamais auparavant et œuvrer de concert, solidairement. Isaac Puente nous a laissé une certaine marche à suivre, perfectible dans la pratique bien sûr, mais qui a prouvée sa valeur dans l’Espagne révolutionnaire des années 1933-1939. Il est évident que dans la pratique moderne, certaines façons de concevoir les choses peuvent être révisées, rien n’est dogmatique (Murray Bookchin par exemple a repensé le municipalisme libertaire dans les années 1970-80, en conservant les grandes lignes proposées par Puente et les anarchistes du XXIème siècle conçoivent parfaitement que la propriété privée non lucrative peut rester privée pourvu que cela demeure dans le domaine de la coopération, tandis que la propriété privée à but lucratif et capitaliste se doit d’être éliminée…).

=  =  =  =

Le communisme libertaire (1932)

Isaac Puente ~ Larges extraits ~

La Confederaciòn Nacional del Trabajo (CNT) est un outil pour les luttes révolutionnaires dont un des buts de réalisation de la classe laborieuse est: l’installation du communisme libertaire. Ceci est un système de coexistence humaine, de coopération qui tente de trouver un moyen de résoudre le problème économique sans utiliser l’état ou la politique et ce en accord avec les principes de la formule très connue: “A chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.”

Le mouvement de liberté de la classe laborieuse progresse au travers des expériences amères de l’histoire. De chaque échec, le mouvement ressort rajeuni et plein d’une vigueur nouvelle. C’est une force en devenir, le moule du futur. Il porte en lui-même une graine de perfectibilité sociale et il anticipe la présence d’une aspiration qui vient du plus profond de l’être humain, une aspiration qui ne peut pas périr dusse t’elle se perdre en chemin cent fois encore. […]

[…] Le communisme libertaire est une société organisée sans l’État et sans la propriété privée et il n’y a nul besoin d’inventer quelque chose ou de façonner une nouvelle organisation pour y parvenir. Les centres autour desquels la vie dans le futur sera organisée sont déjà avec nous dans la société d’aujourd’hui, la libre coopération et la municipalité (commune) libre.

Le syndicat, la coopération: Elle convient spontanément aux travailleurs des usines et à tous les endroits d’exploitation collective.

La municipalité (commune): Une assemblée avec des racines ancrées dans le passé où, toujours spontanément, les habitants des villages, des hameaux se rassemblent et montrent la voie de la résolution de problèmes de la vie sociale dans la zone rurale (par “villages”, l’auteur désigne des agglomérations de quelques milliers d’habitants).

Les deux formes d’organisations seront gérées sous les principes de la fédération démocratique, seront souveraines dans leurs prises de décisions, sans être attachées à aucun autre corps social, leur seule obligation étant de se fédérer avec les autres communes selon des termes édictés par la situation économique et des requis de liaison et de communication avec les autres corps organisés des fédérations industrielles.

L’union et la municipalité/commune libres assumeront la propriété commune et collective de tout ce qui est sous statut privé à l’heure actuelle et régulera la production et la consommation dans chaque localité.

Amener conjointement les deux vocables de “communisme” et de “libertaire” est une indication en elle-même de la fusion de ces deux idées : l’une d’entre elles est collectiviste, tendant à amener une harmonie de l’ensemble par les contributions et la coopération des individus, sans mettre en danger leur indépendance de quelque façon que ce soit, tandis que l’autre idée est individualiste, cherchant à rassurer l’individu que son indépendance sera respectée. L’ouvrier d’usine, le cheminot, et le maçon ne peuvent rien faire totalement par eux-mêmes, ils ont besoin de joindre leur force et savoir-faire avec des collègues, à la fois pour remplir les tâches se présentant, mais aussi pour protéger leurs intérêts en tant que personne. Par contraste, l’artisan et le fermier peuvent vivre indépendamment et même potentiellement se suffirent à eux-même, ce qui a pour résultat que l’esprit individualiste est très ancré en eux. Ainsi, le syndicat remplit les besoins d’une organisation collectiviste, tandis que la municipalité, commune libre est plus favorable aux sentiments individualistes de l’agriculteur.

La pauvreté est le symptôme et l’esclavage la maladie. (NdT: n’oublions pas que Puente est un médecin…) […]

[…] Tous les défauts que nous déplorons dans la société aujourd’hui (il serait déplacé de les nommer tous ici) ont leur origine dans l’institution du pouvoir, c’est à dire, dans l’état et l’institution de la propriété privée, dont l’accumulation produit le capital. L’Homme est à la merci de ces deux afflictions sociales qui lui échappent: elles le rendent insignifiant, avare, et dénué de solidarité quand il est riche et cruellement insensible à la souffrance humaine quand il exerce le pouvoir. La pauvreté dégrade l’humain, mais la richesse le pervertit. L’obéissance réduit l’Homme à un état de prostration, alors que l’autorité déforme ses sensibilités. Rien n’a jamais été plus grande cause de larmes et de sang versés que le capital, avec son appétit insatiable pour le profit. L’histoire entière est remplie des crimes et des tortures infligés par l’autorité.

L’accumulation de richesse, tout comme l’accumulation de pouvoir par le petit nombre, ne peut seulement se faire qu’en privant et opprimant les autres. Pour détruire la pauvereté et ainsi détruire l’esclavage, l’accumulation de propriété et de pouvoir doit être résistée de façon à ce que personne ne puisse plus faire que ce dont il/elle a besoin et personne ne soit autorisé à être chef et commander aux autres.

Il y a deux motivations fondamentales. Par notre nature humaine et la façon dont nous vivons, les gens ont deux choses qu’ils ne peuvent pas supprimer: la satisfaction des besoins vitaux et économiques de base tels manger, boire, se vêtir, se loger, obtenir une éducation, une assistance médicale, des moyens de communications, et la satisfaction du besoin de liberté ou du contrôle individuel de nos propres actions. […]

[…] Le communisme libertaire doit rendre possible la satisfaction des besoins économiques en respectant le besoin d’être libre. Par notre amour de la liberté, nous refusons tout communisme monastique ou de barraque, le communisme de la fourmillière ou de la ruche et le style de communisme cheptel et son berger cher à l’URSS. Il y a certains préjudices dont il faudra nous affranchir, examinons quelques uns des plus importants.

Préjudice #1: La croyance que la crise, toute crise est passagère

Le capital et l’état sont deux institutions anciennes: ils sont dans une crise mondiale qui est progressive et incurable. Ce sont deux organismes qui, comme toute chose naturelle dans ce monde, porte au sein de leur propre décomposition, les graines des organismes qui vont leur succéder. Dans le monde naturel, il n’y a pas de création et de destruction, il n’y a que la transformation des choses en d’autres. Le capital se noit dans sa propre fange. […]

[…] Des idées subversives montent parmi la classe laborieuse et ces idées font leur chemin. L’état également suffoque au sein de ses propres machinations de pouvoir. Il se retrouve sans cesse obligé de créer toujours plus de forces répressives et une plus grande bureaucratie, faisant passer le poids mort du parasitisme sur les impôts volés aux contribuables. La conscience individuelle qui grandit et s’éveille de manière plus fine à chaque instant qui passe, est en porte-à-faux avec les limites fixées par l’état. L’imminence d’un effondrement du système a forcé l’état à faire machine arrière dans son évolution historique vers plus de formes démocratiques, afin de revêtir l’uniforme fasciste en Italie et d’autres dictatures ailleurs, incluant la dictature du prolétariat en Russie. Des crises ont augmenté les demandes de la classe travailleuse contre les vieilles institutions du capital ; l’état, cette très vieille institution, est maintenant confronté aux aspirations libertaires des peuples. Elles le submergeront à terme.

Il est futile de s’accrocher à de vieux systèmes et d’essayer de trouver des paliatifs ou des réformes, ou de boucher les trous dans la coque, même si ces paliatifs peuvent être aussi séduisants que l’ “impôt unique” de Henry George; ils arrivent bien trop tard pour insuffler une nouvelle vie dans un organisme décrépit. Nous devons au lieu de cela nous concentrer sur ce qui ne demande qu’à naître, ce qui désire remplacer ce qui disparaît, sur ces forces séminales qui essaient de se faire jour dans la société.

Préjudice #2: La supposition que le communisme libertaire est le produit de l’ignorance

Parce que les libertaires et le communisme libertaire sont soutenus massivement par des gens qui ont la réputation de ne pas être éduqués et d’être incultes, des gens qui n’ont pas de diplômes universitaires, il est supposé que cela est une solution simpliste qui ne prend pas en considération les multiples complexités de la vie et des problèmes inhérents au changement de la société sur une grande échelle.

De manière collective, les travailleurs en connaissent bien plus à propos de sociologie que les intellectuels; de plus, ils sont bien plus clairvoyants lorsque vient le temps d’appliquer des solutions. […]

[…] Dans bien des cas ce sont les “ignorants” qui ont énoncés la solution, et cela est précisément parce que malgré leur connaissance réputée, les intellectuels ne savaient rien du sujet. Les travailleurs l’ont adopté comme leur bannière, la raison en est que collectivement, la classe travailleuse possède une vision du futur bien plus précise et une plus grande largeur d’esprit que toutes les classes intellectuelles mises ensemble.

Préjudice #3: L’aristocratie intellectuelle

Ceci résulte de l’attitude qui veut que les gens ne soient pas équipés pour vivre une vie de liberté et qu’ils sont en conséquence dans le besoin d’une supervision. Les intellectuels cherchent à obtenir le même privilège aristocratique sur les gens aujourd’hui que la noblesse avait auparavant. Ils aspirent à devenir les leaders et les instructeurs des gens. Tout ce qui brille n’est pas or dit le vieil adage. En fait, beaucoup d’intellectuels échouent à se hisser au dessus du troupeau commun et ce même avec les ailes que leur procurent leurs diplômes universitaires et  beaucoup de membres de la classe laborieuse sont les égaux des intellectuels en termes de talent.

Une formation universitaire pour obtenir une profession n’implique en rien une supériorité, car une telle formation n’est pas gagnée dans une concurrence ouverte mais plutôt sous la protection de privilèges économiques.

Ce que l’on appelle le bon sens, une compréhension rapide des choses, une capacité intuitive, l’initiative et l’originalité ne sont pas des choses qui peuvent être achetées ou vendues dans les universités. Ces qualités peuvent être trouvées indifféremment chez des intellectuels ou des illétrés dans une proportion équivalente. Une mentalité inculte, en terme de férocité ignorante, est préférable que des esprits qui ont été empoisonnés par le privilège et érodés par le hâchoir de la routine de l’enseignement. […]

Préjudice #4: L’affirmation que nous ne nous réjouissons que pour l’art, la science et la culture

[…] L’art, la science ou la culture, ne peuvent ultimement pas être achetés par l’argent ou pris de force. Bien au contraire, si ils ont une valeur quelconque, c’est celle de répudier toute subjection et de défier toute subordination. […]

[…] Lorsqu’un travailleur (euse) demande du pain et presse pour plus de justice en essayant de s’émanciper, c’est seulement pour être critiqué qu’il (elle) détruit l’art, la science, la culture, ainsi cela ne peut-ietre que naturel que cette personne devienne un iconoclaste et balaie de la main cette idole intouchable qui est utilisée pour la fixer dans sa misère et son esclavage. Qui a dit que l’art, la science ou la culture devaient-être diminués de quelque façon que ce soit par le développement du bien-être et la jouissance de la liberté ?

Préjudice #5: Que nous ne sommes pas équipés pour bâtir une nouvelle vie

Le nouvel ordre économique a besoin d’une assistance technique, telle que celle qui existe entre le spécialiste et le travailleur non qualifié… Ce n’est pas l’amour de la bourgeoisie qui incite le technicien à travailler, mais la nécessité économique. Demain, ce qui incitera tout le monde à coopérer dans la production sera aussi la nécessité économique, mais une nécessité économique qui sera ressentie par tous ceux qui sont des citoyens actifs et participant. Nous ne faisons pas seulement confiance en ceux qui travaillent par dévotion ou vertu. […]

[…] Nous nous faisons les avocats d’un régime social où il ne sera pas nécessaire pour les gens d’être esclaves afin de les forcer à produire…

Préjudice #6: La croyance dans le besoin d’un architecte social

Cette croyance que la société a besoin d’un pouvoir pour maintenir l’ordre ou que la masse va se dissoudre dans le chaos à moins qu’il n’y ait une force de police pour prévenir cela, est un préjudice, qui a été inculqué par la politique. Ce qui maintient les sociétés en cohérence, en ordre, ce n’est pas l’obligation de ce faire par les pouvoirs en place, ni les visions intelligentes et prémonitoires de ceux en position de gouverner, qui imaginent toujours être en possession de cette qualité. Non, ce qui cimente les sociétés ensemble, ce qui les rend cohérentes, c’est l’instinct de sociabilité et le besoin naturel de l’entre aide. Plus encore, les sociétés tendent à assumer des formes encore plus parfaites non pas parce que leurs leaders le choisissent ainsi, mais parce qu’il y a une tendance naturelle et spontanée vers l’amélioration au sein de ceux qui composent ces sociétés, une aspiration innée de ce type dans tout groupe humain.

Par le même faux cheminement d’idée, nous créditons la croissance et le développement d’un enfant à l’attention des parents comme si la croissance et la maturité étaient dûes a quelques causes extérieures. Mais la croissance et le développement sont toujours présents chez tout enfant sans que personne n’ait besoin de les induire. La chose qui est importante est qu’on ne les empêche pas des e produire, ni ne les bloque. […]

[…] Dans la pédagogie nationale (dans une éducation “centrée sur l’enfant”), le rôle principal des enseignants est que ceux-ci s’immergent dans la tâche biologique humble de nettoyer la voie et d’enlever les obstacles qui se trouvent sur le chemin de l’inclinaison naturelle de l’enfant à assimiler l’information et la forme elle-même. Les personnes auto-éduquées (NdT: de nos jours ce qu’on appelle “l’école à la maison” ou “home schooling”, combiné avec une certaine forme ultérieure d’autodidactisme) donnent une preuve plus que suffisante que l’enseignant, le professeur, n’est pas un partenaire indispensable dans le processus de l’apprentissage.

Nous pourrions dire la même chose en ce qui concerne la médecine. Le médecin peut revendiquer avoir guéri le patient et le public peut le croire dans les grandes largeurs, mais ce qui est réellement responsable de la guérison, est la tendance naturelle du corps à restaurer son propre équilibre et ses mécanismes de défense. Les médecins font leur meilleur travail quand, une fois de plus avec cette humilité biologique, ils ne font qu’enlever les obstacles et les empêchements qui se dressent sur la route de la restauration des systèmes de défense. Dans bon nombre de cas, des patients ont guéri sans médecins voire malgré ceux-ci.

Pour que les sociétés humaine s’organisent et pour que se perfectionnent ces organisations, il n’y a aucun besoin de l’interférence de quiconque. Il est suffisant que personne ne porte entrave au déroulement des choses. Une fois de plus, il est très naïf de vouloir améliorer la vie humaine et de rechercher à remplacer les tendances humaines naturelles avec des contraintes de pouvoir ou en agitant la baguette du chef d’orchestre. Avec une humilité biologique, nous les anarchistes, demandons que ces tendances organisationnelles et instinctives soient laissées à leur libre-cours.

Préjudice #7: Placer la connaissance avant l’expérience

Ceci revient à vouloir obtenir une dextérité avant un entrainement propice, une habilité précédant un apprentissage, une expérience pratique précédant des tentatives ou des calles aux mains précédant un dur labeur.

On nous demande de venir de but en blanc avec la réalisation d’un système sans failles, de garantir que les choses vont se passer de telle ou telle façon et pas comme ceci ou cela, sans hoquet et sans erreur. Si apprendre à vivre devait être fait de la sorte, alors notre apprentissage ne finirait jamais, ni l’enfant n’apprendrait jamais à marcher, ni le jeune à rouler à vélo. Bien au contraire, dans la vraie vie, les choses se passent de manière inverse. On commence par prendre la décision de travailler et au travers de ce travail, on apprend. Le médecin commence sa pratique alors qu’il n’est pas du tout maître de son art, maîtrise qui s’acquiert au cours de la confrontation du diagnostique chez les patients, des erreurs, et beaucoup d’échecs. Sans entrainement préalable en économie familiale, une maîtresse de maison peut maintenir sa famille la tête en dehors de l’eau au moyen de la bonne gestion d’un salaire inadéquat. On devient spécialiste en émergeant de la médiocrité petit à petit.

Vivre au sein du communisme libertaire sera comme apprendre à vivre. Ses points faibles et ses faiblesses seront apparents au départ. Si nous étions des politiciens nous peindrions un paradis emprunt de perfections. N’étant qu’humains et étant au courant de ce que peut-être la nature humaine, nous sommes confiants que les gens apprendront à marcher de la seule manière efficace qui soit: en marchant.

Préjudice #8: Des politiciens comme intermédiaires

Le pire de tous les préjudices est de croire qu’un idéal peut devenir réalité par l’intermission de quelques uns, même si ces quelques-uns ne désirent pas être connus sous le nom de politiciens. […]

[…] S’il devait échoir aux politiciens d’amener à la réalité le communisme libertaire, nous devrions alors nous satisfaire d’un régime qui ne qualifierait en aucune manière ni comme “communiste”, ni comme “libertaire”.

Comme nous sommes opposés au jonglage permanent et à l’escroquerie de l’action politique, nous nous faisons les avocats de l’action directe, qui n’est rien d’autre que la réalisation immédiate de l’idée que l’on a présente à l’esprit et d’en faire une réalisation factuelle tangible et non pas une quelconque fiction écrite abstraite ou une vague promesse. C’est la réalisation de la chose dans son entièreté, résultant de l’accord de la totalité, sans se remettre entre les mains de messies et sans faire confiance à de quelconques intermédiaires.

Plus nous recourons à l’action directe et restons loin de tout intermédiaire, plus les chances pour le communisme libertaire de se réaliser physiquement seront grandes.

A suivre…

2ème partie