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Résistance politique: Prisonnier d’un seul monde (GAI Malatesta)

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Une prise de position d’un groupe anarchiste italien qui est très intéressante en bien des points et que nous commentons là où nous le pensons nécessaire.

Voir en lecture complémentaire notre compilation “d’écrits choisis d’Errico Malatesta”.

~ Résistance 71 ~

 

Prisonnier d’un seul monde

 

Gruppo anarchico insurrezionalista « E. Malatesta »

1996

 

« Le fait est que l’État ne serait pas si maléfique si celui qui le désire pouvait l’ignorer et vivre sa vie à sa façon, à côté de ceux avec qu’il s’entend bien. Mais il a envahi toutes les fonctions de la vie sociale, domine tous les actes de notre vie et nous empêche même de nous défendre, lorsque nous sommes attaqués. Il faut le subir ou l’abattre. »

Errico Malatesta

Si nous n’étions pas profondément insatisfaits par ce monde, nous n’écririons pas dans ce journal, et vous ne liriez pas cet article. Cela est donc inutile d’employer davantage de mots pour réaffirmer notre aversion envers le pouvoir et ses expressions. Ce qui, en revanche, ne nous paraît pas inutile est d’essayer de comprendre si une révolte qui ne se pose pas ouvertement, résolument contre l’État et le pouvoir est-elle possible.

Cette question ne doit pas paraître bizarre. Il y a en effet des personnes qui ne voient, dans la lutte contre l’État, rien d’autre qu’une confirmation ultérieure de combien il a pu entrer à l’intérieur de nous-mêmes, au point de déterminer, même en négatif, nos actions. Avec son encombrante présence, l’État nous distrairait de celui qui devrait être notre véritable objectif : vivre notre vie à notre façon. Si on pense à abattre l’État, à l’entraver, à le combattre, on n’a pas le temps de réfléchir à ce que nous voulons faire. Au lieu d’essayer de réaliser nos désirs et nos rêves ici et maintenant, nous suivons l’État partout, devenons son ombre et repoussons à l’infini la concrétisation de nos projets. A force d’être antagonistes, d’être contre, on finit par ne plus être protagonistes, ne plus être pour quelque chose. Du coup, si on veut être soi-même, il faut arrêter de s’opposer à l’État et commencer à le considérer non plus avec hostilité, mais avec indifférence. 

(Note de R71: nous ne disons pas autre chose depuis des années et l’avons détaillé dans notre “Manifeste pour la société des sociétés”… Tout est basé sur un changement d’attitude d’abord individuel puis collectif vis à vis de l’Etat et de toute institution. Les associations libres confédérées lâchant prise de l’ancien, créent la nouvelle société sur la base résurgente de ce qui nous est commun et complémentaire…)

Plutôt que s’affairer à détruire son monde, le monde de l’autorité, il vaut mieux construire le notre, celui de la liberté. Il faut arrêter de penser à l’ennemi, à ce qu’il fait, où il se trouve, comment faire pour le frapper, afin de se consacrer à nous-mêmes, à notre « vécu quotidien », à nos rapports, à nos espaces qu’il faut élargir et améliorer de plus en plus. Sinon, on ne fera jamais rien d’autre que de suivre les échéances du pouvoir.

Aujourd’hui, de tels arguments foisonnent au sein du mouvement anarchiste, à la recherche perpétuelle de justifications déguisées en analyses théoriques, pour excuser sa propre inaction totale. Il y en a qui ne veulent rien faire parce que sceptiques, d’autres parce qu’ils ne veulent rien imposer à autrui, d’autres qui pensent que le pouvoir est trop fort pour eux et enfin d’autres qui ne veulent pas en suivre les rythmes et les temporalités ; tout prétexte est bon. Mais est ce que ces anarchistes ont-ils un rêve capable de leur enflammer le cœur ?

Pour débarrasser le camp de ces excuses minables, ce n’est pas inutile de rappeler deux-trois choses. Il n’y a pas deux mondes, le leur et le nôtre, et même si ces deux mondes existaient, ce qui serait absurde, comment pourraient-ils cohabiter ? Il y a un seul monde, le monde de l’autorité et de l’argent, de l’exploitation et de l’obéissance : le monde dans lequel nous sommes obligés de vivre. Il n’est pas possible d’en sortir.Voilà pourquoi on ne peut pas se permettre l’indifférence, voilà pourquoi on n’arrive pas à l’ignorer. Si on s’oppose à l’État, si on est toujours prêt à saisir l’occasion pour l’attaquer, cela n’est pas parce qu’on en est indirectement façonnés, cela n’est pas parce qu’on a sacrifié nos désirs sur l’autel de la révolution, mais parce que nos désirs seront irréalisables aussi longtemps que l’État existera, aussi longtemps qu’existera un quelconque pouvoir. 

Note de R71: là nous ne sommes pas d’accord avec la toute dernière partie de l’argument, pour la simple raison qu’il est impossible d’envisager la société humaine sans “pouvoir”, c’est à dire sans faculté, capacité décisionnaire, de prise de décision quant au « faire ».
Par contre, il y a deux formes de pouvoir: le pouvoir non-coercitif, celui qui a régi la société humaine pendant des centaines de milliers d’années et toujours aujourd’hui dans certaines communautés, fait de décision prise dans le consensus collectif d’une société non divisée politiquement où le pouvoir demeure dilué dans le corps social ; et le pouvoir coercitif suite à une scission créant le rapport dominant/dominé et qui voit le pouvoir sortir du corps social et être monopolisé par une caste de privilégiés. Ceux-ci pour conserver le pouvoir utilisent uns structure politique centralisée et bureaucratique, outil du maintien du consensus aristocratique voire oligarchique: l’État.

Si nous ne pouvons pas échapper à une de ces deux formes de pouvoir, nous pouvons choisir de maintenir le pouvoir intégré au corps social et à être non-coercitif, donc non répressif, donc non-étatique. La relation dominant/dominé, maître/sujet-esclave étant abolie, le capitalisme et tout mode de production similaire devient également impossible.

Ceci constitue l’avenir de l’humanité, le seul viable. Il suffit d’adapter notre vécu ancestral au monde moderne, ce n’est en rien une “utopie”, par contre penser pouvoir accommoder l’État et le capitalisme, les rendre plus vertueux et les faire agir pour le bien commun, ça, par contre… c’est une véritable utopie, un conte à dormir debout !

Il est important de bien réfléchir à cela…

La révolution ne nous détourne pas de nos désirs, mais au contraire elle est la seule possibilité qui donne les conditions pour leur réalisation. Nous voulons subvertir ce monde, le plus tôt possible, ici et maintenant, car c’est ici et maintenant qu’il y a casernes, tribunaux, banques, béton, supermarchés, taules. Ici et maintenant, il n’y a qu’exploitation. Tandis que la liberté, ce qu’on entend par liberté, elle n’existe pas du tout.

Ceci ne veut pas dire qu’on doit négliger la création d’espaces à nous où expérimenter les rapports que nous préférons. Il signifie simplement que ces espaces, ces relations, ne correspondent pas à la liberté absolue que nous voulons, pour nous ainsi que pour tout le monde. Ce sont un pas, un premier pas, mais pas le dernier, encore moins le pas définitif. Une liberté qui se termine sur le seuil de notre squat, de notre commune « libre », ne nous suffit pas, ne nous satisfait pas. Une telle liberté est illusoire car elle ne nous rendrait libres que de rester chez nous, de ne pas sortir des limites qu’on s’est données. Si on ne considère pas la nécessité d’attaquer l’État (et sur ce concept d’ « attaque » il y a aurait beaucoup à dire), au fond nous ne faisons que lui permettre de faire davantage et à jamais ce qui lui plaît, nous limitant à survivre dans la petite « île heureuse » qu’on se sera construite. Rester à distance de l’État signifie garder sa vie, l’affronter signifie vivre.

Dans l’indifférence envers l’État se trouve, implicitement, notre capitulation. C’est comme si on admettait que l’État est le plus fort, il est invincible, il est irrésistible, donc autant déposer les armes et penser à cultiver son jardin. Comment appeler cela révolte ? Il nous semble plutôt une attitude toute intérieure, limitée à une sorte de méfiance, d’incompatibilité et de désintérêt pour ce qui nous entoure. Mais dans une telle attitude demeure, implicitement, la résignation. Une résignation dédaigneuse, si l’on veut, mais toujours de la résignation.

Tel un boxeur sonné qui se limite à parer les coups, sans même essayer d’abattre l’adversaire, que pourtant il haït. Mais notre adversaire ne nous donne pas de répit. On ne peut pas descendre de ce ring et il continue à nous prendre pour cible. Il faut subir ou abattre l’adversaire : l’esquiver ou lui signifier notre mécontentement ne suffit pas.

= = =

Lectures complémentaires:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Que faire ?

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Errico_Malatesta_écrits_choisis

 

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Résistance politique: Petite mise au point (nécessaire ?…) sur l’anarchie…

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Nous dédions ce post à “un passant”, lecteur assidu,  pour que “confusion” il n’y ait plus… Bien que ce billet soit initialement sorti sur un site québecois traditionnellement “marxisant”, pas mal de choses bougent dans le bon sens émancipateur, partout, ce qui devrait remonter le moral des militants parfois fatigués, c’est pas le moment de mollir les gars !…

~ Résistance 71 ~

 

L’anarchie ce n’est pas le bordel !

 

Alex Capucin

 

2 décembre 2016

 

url de l’article:

http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs/lanarchie-ce-nest-pas-le-bordel-2/

 

Les médias font toujours tout pour amalgamer et confondre l’anarchie avec le désordre, le bordel … alors que c’est exactement le contraire : l’anarchie place l’homme au centre des préoccupations de chacun alors que le capitalisme nie la vie de l’homme et considère celui-ci comme une vulgaire marchandise soumise aux règles de la production, de la concurrence et de la consommation.

L’anarchie c’est la démocratie directe, la forme la plus parfaite de démocratie. C’est en pratiquant la démocratie directe que l’on peut améliorer le bien commun pour l’avantage de tous et ce dans le respect des autres et de la nature. L’anarchie n’est pas le chaos, mais la responsabilité collective. L’on comprend aisément pourquoi l’anarchie est si violemment caricaturée par le système dominant, et par une partie des sociaux-démocrates qui ne souhaitent plus changer le monde, et acceptent le cadre capitaliste comme seul cadre imaginable. Ils ont abandonné leurs idéaux, notamment le désir d’émancipation par liquidation du capitalisme, que ce soit par révolution ou par réformes.

Le mouvement anarchiste, foncièrement anticapitaliste par essence,  est l’abolition du pouvoir étatique, religieux, économique et politique. Une partie essentielle du mouvement anarchiste, définit la libération collective comme un des moyens de la liberté individuelle, et pense que la compréhension du monde passe par une analyse des classes sociales. Au final l’émancipation de l’humanité doit être la fin de toutes les grandes exploitations et oppressions .Ce socle commun à une partie des anars, des marxistes ou des anticapitalistes explique que les uns et les autres se retrouvent dans des batailles communes, dans un camp commun, même si les oppositions et divergences peuvent parfois être violentes.

Marx pensait-il que le but ultime du communisme était l’anarchie lorsqu’il écrivait : « Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire – l’abolition des classes – une fois atteint, le pouvoir d’État disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives. ». Il est vrai que Marx ne connaissait pas les socialistes d’aujourd’hui, et serait étonné par nos communistes !

Les hommes ne sont-ils pas capable de s’intéresser quotidiennement, hebdomadairement, ou mensuellement à la vie politique ? Ne sont-ils pas capable de définir ensemble, les règles de la vie sociale dans le respect du bien commun et de la chose publique par une démocratie directe ? Ou bien doivent-ils continuer à pratiquer la « démocratie » que l’on connait chez nous ? C’est-à-dire de voter à intervalles fixes pour des professionnels de la politique au service d’intérêts particuliers d’un clan de nantis qui nous considèrent comme la France d’en bas et dont les décisions une fois élus ne tiennent même pas compte de la personne humaine. Bon certes, le phénomène n’est pas nouveau, mais je crois que nous sommes désormais arrivés à un tel point de putréfaction de la société, qu’il y a maintenant une urgente nécessité à dresser d’abord un constat des lieux, un diagnostic sérieux, et établir le constat de décès de la démocratie, qui s’est faite occire par la ploutocratie, au service du capitalisme, qui est notre réalité d’aujourd’hui.

Sinon, en attendant, on peut toujours aller voter et changer autant qu’on veut nos dirigeants ; Tant qu’on ne renversera pas ce système (ploutocrate) lui-même, en anéantissant toutes ces institutions qui le servent si docilement, on n’en sortira pas ! Vive la grève générale expropriatrice, vive la révolution sociale et libertaire, vive l’autogestion, vive l’anarchie.

Changement de paradigme politico-social: Les bases à adapter…

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Les sociétés humaines ont vécu en sociétés égalitaires et d’associations libres pendant des millénaires. Ce mode sociétaire est partie intégrante de la nature humaine, la division politique puis économique des sociétés a généralisé la relation induite et artificielle du dominant/dominé ; relation qui s’est trouvée renforcée par l’outil de la centralisation du pouvoir par l’alliance d’intérêt oligarchique entre le prêtre, le chef de guerre et le juge, menant à terme à l’arme de destruction massive contre les peuples: l’État, devenu l’outil de l’institutionnalisation de la division oligarchique artificielle de la société, aujourd’hui en association (liens de corruption) avec les entreprises et entités financières transnationales.

Si nous voulons sortir de ce cycle oppresseur et mortifère, nous devons ramener la société des associations libres ancestrales en l’adaptant au monde moderne et ignorer État et institutions afin de nous reconcentrer sur l’association libres des individus se confédérant au nom de l’intérêt général et du bien-être de toutes et tous. Rien ne doit vraiment être inventé, il suffit de dépoussiérer ce qui existe depuis des millénaires mais fut enterré pas à pas et à dessein par l’oligarchie en contrôle de nos sociétés.

Ci-dessous figure un mode d’emploi parmi d’autres qui nous est rappelé par Fernand Pelloutier dans un texte plus que centenaire et malheureusement toujours d’une actualité si brûlante.
Question: pourquoi tous ces textes centenaires des Pelloutier, Landauer, Kropotkine, Bakounine, Proudhon, et bien d’autres nous paraissent-ils toujours tant d’actualité ?

Réponse: parce que rien n’a changé, rien n’a vraiment été fait pour changer le système et sortir de la division faisant régner chaos et oppression, et que tout reste finalement à faire sans toutefois n’avoir rien à inventer.

Qu’attendons-nous ?

~ Résistance 71 ~

 

L’Organisation corporative et l’Anarchie

 

Fernand Pelloutier

 

Bibliothèque de l’Art Social, 1896

 

I

Appliquée à l’état économique et politique actuel, le mot Société n’a point de sens. Rien ne ressemble moins, en effet, à l’association, à la combinaison des forces physiques, intellectuelles et naturelles pour le bien-être général, que la mêlée ardente où, bon gré mal gré, les hommes se trouvent actuellement engagés. Aujourd’hui nul effort qui n’ait pour but, ou, tout au moins, pour conséquence, d’annihiler d’autres efforts ; chacun ne songe et ne s’occupe qu’à entraver le libre exercice des facultés de son voisin ; partout règnent la concurrence, la rivalité, l’envie, avec leur inséparable cortège : la calomnie et la violence.

Le médecin appelle la maladie; le soldat, la guerre; le commerçant, quelque cataclysme qui raréfie les produits : l’industriel, une surabondance de bras qui abaisse le taux des salaires ; le prêtre et l’héritier souhaitent de nombreux et opulents morts ; le rentier, peu d’enfants ; l’enfant, peu de frères et de sœurs. Et de tous ces souhaits contradictoires naît une lutte perpétuelle et sans merci à qui se taillera dans le patrimoine social la plus belle et la plus large part, sans ignorer que l’excédent du bien-être est fait de l’excédent de misère, que des hommes meurent parce que d’autres vivent trop. Rechercher de cet état antagoniste la cause, les conséquences (tant au point de vue économique qu’au point de vue politique) et, si c’est possible, le remède : tel est l’objet de cette étude.

La cause d’un tel état, c’est l’existence d’une valeur d’échange, c’est-à-dire d’un signe (que ce signe possède ou non une valeur intrinsèque) chargé de représenter une valeur soi-disant correspondante de produits.

En effet, ce signe a deux vices capitaux : tout d’abord, il se prête à l’accaparement et à la capitalisation ; puis, au lieu de garantir le travail, présent ou passé, de celui qui le possède, il ne fait que le présumer.

Le signe d’échange se prête à l’accaparement et à la capitalisation parce qu’au lieu de rester signe, c’est-à-dire l’équivalent fiduciaire et toujours exact des produits, il devient à la fois valeur, c’est-à-dire marchandise, objet de trafic, et instrument indispensable du travail. Comme un homme ne peut gagner qu’un autre ne perde (suivant l’expression d’un docteur de l’Église),du jour où la violence brutale a introduit l’inégalité dans la possession de ce signe, de ce jour est née la loi de l’offre et de la demande, c’est-à-dire l’augmentation inversement proportionnelle et toujours croissante de la richesse et de la misère, et de leurs conséquences : l’autorité et la servitude.

Si la possession des instruments de production, tout au moins des instruments naturels, le sol, par exemple, était demeurée libre pour tous au lieu de devenir le prix d’une certaine quantité de valeurs d’échange, l’homme, qui, pour une cause quelconque, aurait succombé à la misère, aurait cependant conservé la faculté de s’en évader en reprenant le travail, et l’acquisition d’une nouvelle somme de bien-être n’aurait dépendu que de sa vigueur ou de son intelligence. Mais, en subordonnant l’acquisition des instruments de travail à la possession d’un signe, dont la valeur, nominalement fixe, est en réalité instable et arbitraire, on incita les hommes qui le possédaient à le louer cher, d’abord, c’est-à-dire à n’en délivrer une quantité donnée que contre une quantité supérieure de travail (d’où la plus- value, le surtravail, l’usure sous toutes ses formes), et en second lieu, à s’en procurer, coûte que coûte, la plus grande quantité possible (d’où la concurrence, le dol et la fraude).

Quant à garantir le travail de celui qui le possède, comment le signe d’échange le pourrait-il ? Puisque sa possession donne la faculté de ne l’échanger que contre une valeur supérieure de travail, qu’il règle, pour mieux dire, la valeur de la production, il est clair qu’après quelques opérations habiles qui auront fait donner peu d’or pour beaucoup de produits et recevoir beaucoup d’or pour peu de produits, l’heureux mercanti sera dispensé soit de tout travail, soit, au moins, d’une partie du travail qu’il aurait dû fournir si tous les hommes avaient été égaux en puissance d’achat. En sorte qu’on peut dire que plus un homme est riche, moins il a travaillé ; sa production utile est inversement proportionnelle à sa richesse.

C’est là l’origine du système social moderne tout entier. Assurément, la violence, le despotisme, la fraude ont précédé la création des signes d’échanges; mais ce sont les signes d’échange qui ont développé, compliqué les rouages sociaux, créé, peut-on dire, la complexe organisation actuelle, et l’histoire ancienne, notamment l’histoire grecque, abonde en témoignages du rôle néfaste joué par eux et des efforts faits par d’illustres législateurs pour en diminuer la malfaisance, soit en variant la nature et la forme, soit en les rendant d’accumulation difficile.

 

II

Le jour où (la propriété individuelle constituée, les instruments de production devenus la proie des valeurs d’échange), le propriétaire put vendre ces instruments pour une somme supérieure à leur valeur ou les acquérir pour une somme inférieure, ce jour-là naquit la classe des intermédiaires, c’est à dire des habiles, qui, possesseurs d’assez de valeurs d’échange pour être désormais dispensés d’une production personnelle, ne s’occupèrent plus qu’à acheter au plus bas et à revendre au plus haut prix possible les produits fabriqués par les autres. Et comme ces opérations ne cessaient de s’accroître d’âge en âge l’inégalité économique entre l’intermédiaire, le commerçant, et le producteur-consommateur, plus tôt arrivait l’époque où chaque individu avide de remplacer le travail par le négoce pouvait cesser la production utile et devenir à son tour parasite social.

A quel point en est arrivée la disproportion entre le prix d’achat des produits et leur prix de vente, on le sait – sans y réfléchir suffisamment ou sans avoir l’énergie nécessaire pour y mettre un terme. Quelques exemples entre mille.

Certains vins d’Italie, qui valent sur place 6 fr. 50, sont achetés par le commerce en gros 48 francs et revendus 70 à 80 francs, soit près de quinze fois leur valeur initiale.

L’hectolitre d’alcool acheté à 90° 52 francs est revendu à 45° jusqu’à 3 francs le litre.

Certains articles de lingerie, dont la production (matière et main-d’œuvre comprises) a coûté de 15 à 20 francs par douzaine, sont vendus de 60 à 80 francs en gros, soit quatre fois, et de 7 à 8 francs le pièce, soit près de cinq fois leur valeur.

Et ainsi de même dans toutes les branches de la production, cette plus-value étant absorbée par les droits de douane, les transits compliqués, la rémunération des inutiles commissionnaires, et surtout l’intérêt du capital avancé.

III

La création, le développement et, enfin, la systématisation de cet état de choses ont eu pour résultats la division de l’humanité en deux classes : l’une, peu nombreuse, et comprenant les hommes devenus capables de vivre et de jouir sans travail personnel ; l’autre, composée de millions d’hommes que leur état de misère oblige à produire de plus en plus pour une quantité de moins en moins forte de valeurs d’échange.

Comme cette inégalité numérique des classes laissait à craindre que la seconde n’eût un jour l’idée de secouer le joug de la première ; comme, en fait, chaque âge a vu des révoltes, parfois formidables, parmi les esclaves, les serfs, les prolétaires, la caste de riche, à peine constituée, sentit le besoin de se grouper autour du pouvoir créé à l’origine de chaque état, de le consolider, de l’étendre, d’en faire son œuvre et son instrument.

Dès lors, progressivement, se constituèrent les milices, les armées, les magistratures, la police, chargées de protéger l’organisme social, les parlements, les ministères, chargés de l’administrer. Et comme ces diverses fonctions coûtaient beaucoup sans rien produire, les pauvres durent redoubler d’efforts pour satisfaire les besoins des parasites. De même que dans l’ordre économique il y avait le mercanti dont toute la peine (peine stérile et inutile) consistait à transmettre du producteur au consommateur ou inversement l’offre et la demande que ceux-ci auraient pu se communiquer directement, de même il y eut dans l’ordre politique, et pour la moindre comme pour la plus importante réforme, l’intermédiaire chargé d’en recevoir la demande, l’intermédiaire chargé de l’examiner, l’intermédiaire chargé d’en ratifier ou d’en dénoncer l’approbation, l’intermédiaire chargé de l’exécuter, sans compter mille et un intermédiaires de second ordre, mobilisant des mois, souvent des années, des centaines d’hommes pour la réalisation d’œuvres que l’entente libre et directe des intéressés aurait conçues et accomplies en quelques semaines. Et tout cela créé, perfectionné par la classe pauvre, condamnée à ainsi forger de ses propres mains les instruments de sa servitude, si bien garrottée aujourd’hui qu’il lui est devenu impossible de s’évader des rets sociaux autrement qu’en les brisant.

IV

La Révolution sociale doit donc avoir pour objectif de supprimer la valeur d’échange, le capital qu’elle engendre, les institutions qu’elle crée. Nous partons de ce principe que l’œuvre révolutionnaire doit être de libérer également et simultanément les hommes et toute autorité, et de toute institution qui n’a pas essentiellement pour but le développement de la production matérielle et intellectuelle. Par conséquent, nous ne pouvons imaginer la société future (société transitoire, car, si vive que soit notre imagination, le progrès l’est plus encore, et demain peut-être notre idéal présent nous paraîtra bien vulgaire), nous ne pouvons imaginer la Société future que comme l’association volontaire, libre, des producteurs.

Deux choses qui nous paraissent évidentes : la première, c’est que la vie sociale se réduit à l’organisation de la production. Manger et penser, tirer de la terre les fruits, du cerveau les idées ; ce doit être là toute l’occupation humaine. Or quel rôle jouent dans la production les parasites (économiques et politiques) de l’état social actuel? Supposons disparue la valeur marchande des instruments de production, c’est-à-dire l’obligation de posséder des valeurs d’échange pour les acquérir, et d’en posséder beaucoup pour les acquérir à bas prix ; voilà tous les hommes obligés pour vivre de travailler, mais en travaillant cent fois moins, parce qu’au lieu de travailler pour l’accroissement du capital, ils ne le font plus que pour leurs besoins immédiats, et voilà du même coup supprimés : le commerçant dont la fonction sociale se borne à louer les valeurs d’échange qu’il a capitalisées ; le soldat, fait pour conquérir au commerçant de nouveaux débouchés ou pour contenir la foule des prolétaires ; le magistrat chargé de punir les révoltes ; l’État, enfin, à la fois source et produit de la classe dirigeante.

Une vérité non moins évidente, et qui répond à une objection commune, c’est que plus s’accroît la responsabilité personnelle, plus s’affirme la raison inculquée à l’homme, et moins, par suite, celui-ci a besoin de lois et d’entraves pour remplir le devoir social qui est d’ordonner commodément sa vie sans nuire à autrui.

Voyez quelle différence il existe (à égalité même de salaire) entre la production de l’homme qui travaille hors de toute surveillance et la production de celui qui se trouve constamment sous l’œil du maître ; quelle différence de travail entre deux dessinateurs industriels, par exemple, dont l’un opère chez lui, l’autre à l’usine. Le second produit beaucoup moins que le premier. Et pourquoi ? parce qu’il existe au cœur de l’homme, non pas ce sentiment puéril d’insubordination, qu’indique une observation superficielle, mais le noble et hautain désir d’affirmer sa force, son intelligence, le meilleur de soi – sa personnalité.

Au lieu donc d’attendre pour les supprimer que l’homme ne songe plus à violer les lois, il nous paraît qu’il faut supprimer les lois pour que l’homme n’ait plus à s’insurger contre elles.

V

La rationnelle fonction de l’humanité ainsi rétablie, il reste à instituer l’association des producteurs: association librement consentie, toujours ouverte, limitée même, si les associés le jugent utile ou simplement le désirent, à l’exécution de l’objet qui l’a fait naître, telle, en un mot, que nul n’y ait à redouter les conséquences morales, non moins pénibles que les contraintes matérielles ; les violences individuelles, plus sensibles encore que les violences collectives.

Quel doit être le rôle de ces associations ? Chacune d’elles a le soin d’une branche de la production : celle-ci, du logement ; celle-là, de l’alimentation ; cette autre, de l’art. Les unes et les autres doivent s’enquérir tout d’abord des besoins de la consommation, puis des ressources dont elles disposent pour y satisfaire. Combien faut-il chaque jour extraire de granit, moudre de farine, organiser de spectacles pour une population donnée ? Ces quantités connues, combien de granit, de farine, peuvent être obtenues sur place ? Combien de spectacles organisés? Combien d’ouvriers, d’artistes sont nécessaires ? Combien de matériaux ou de producteurs faut-il demander aux associations voisines ? Comment faut-il diviser la tâche ? Comment utiliser, aussitôt connues, les découvertes scientifiques ?

Eh! bien, ces associations, les Bourses du travail actuelles (nom malheureux : Chambres du travail serait plus digne) ne nous en donnent- elles pas une idée ? Ces fonctions, ne sont-elles pas celles qu’ont à remplir, ou qu’aspirent à remplir les fédérations corporatives qui dans dix ans auront unis les travailleurs du monde entier ?

Que dis-je ? la mission actuelle de ces chambres du travail (bien que leur éducation économique soit à peine ébauchée) est beaucoup plus complexe que ne devrait l’être celle des groupes de producteurs dans une société différente de celle-ci. Elles ont pour but de rechercher, non seulement le nombre de professions de chaque contrée, la quantité des produits récoltés, fabriqués ou extraits, la quantité des produits nécessaires à l’alimentation et à l’entretien, la somme de travail nécessaire au maintien de l’équilibre entre la production et la consommation, mais encore les causes si diverses, si insaisissables parfois, de la dépréciation des salaires, la solution des perpétuels conflits entre le capital et le travail ; de faire, en un mot, maintes études absorbantes, qui, nécessitées par l’existence du capital, disparaîtraient avec lui.

Et comment s’acquittent-elles de cette tâche ? très imparfaitement, cela est incontestable, sous l’empire des préjugés économiques, sans cette liberté d’esprit qu’on ne peut posséder qu’après avoir fait table rase de toutes les notions inculquées et de tous les respects imposés par un système social millénaire, mais aussi avec cet instrument formidable, ce guide clairvoyant et sûr qui est la curiosité de connaître. Les efforts qu’elles font peuvent s’égarer et les observateurs superficiels s’en désespérer ; mais le désir du mieux est en elles, leur bonne volonté est ferme, elles ont confusément la conscience de leur force et de leur rôle, n’est-ce pas le gage que tôt ou tard elles trouveront la voie qui nous paraît la meilleure ? qu’un jour ou l’autre elles découvriront dans l’homme qui produit l’unique moteur, et par conséquent dans l’association des producteurs le seul rouage utile de la société ?

Entre l’union corporative qui s’élabore et la société communiste et libertaire, à sa période initiale, il y a concordance. Nous voulons que toute la fonction sociale se réduise à la satisfaction de nos besoins; l’union corporative le veut aussi, c’est son but, et de plus en plus elle s’affranchit de la croyance en la nécessité des gouvernements ; nous voulons l’entente libre des hommes ; l’union corporative (elle le discerne mieux chaque jour) ne peut être qu’à condition de bannir de son sein toute autorité et toute contrainte ; nous voulons que l’émancipation du peuple soit l’œuvre du peuple lui-même : l’union corporative le veut encore ; de plus en plus on y sent la nécessité, on y éprouve le besoin de gérer soi-même ses intérêts ; le goût de l’indépendance et l’appétit de la révolte y germent ; on y rêve des ateliers libres où l’autorité aurait fait place au sentiment du devoir ; on y émet sur le rôle des travailleurs dans une société harmonique des indications d’une largeur d’esprit étonnante et fournies par des travailleurs eux- mêmes (1). Bref, les ouvriers, après s’être crus si longtemps condamnés au rôle d’outil, veulent devenir des intelligences pour être en même temps les inventeurs et les créateurs de leurs œuvres.

Qu’ils élargissent donc le champ d’étude ouvert devant eux. Que, comprenant qu’ils ont entre leurs mains toute la vie sociale, ils s’habituent à ne puiser qu’en eux l’obligation du devoir, à détester et à briser toute autorité étrangère. C’est leur rôle, c’est aussi le but de l’anarchie.

Fernand Pelloutier

__________________________

(1) Nous citerons notamment un rapport présenté au dernier Congrès des Bourses du travail par Claude Gignoux, secrétaire, et Victorien Bruguier, administrateur de la Bourse du travail de Nîmes.

Changement de paradigme… Non à la hiérarchie autant inutile qu’obsolète

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Anarchie contre hiérarchie

Questions réponses sur l’Anarchie

 

29 juillet 2016

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2016/07/29/an-anarchist-faq-20th-anniversary/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Si on est anti-autoritaire, on doit s’opposer à toutes institutions hiérarchiques, car elles personnifient le principe même d’autorité. Car, comme argumente Emma Goldman: “ce n’est pas seulement le gouvernement au sens de l’État qui est destructeur de toute valeur et qualité individuelles, c’est le complexe d’autorité dans sa totalité et sa domination institutionnelle qui étouffe, étrangle la vie. C’est la superstition, le mythe, la prétention, évasions et soumission qui soutiennent l’autorité et la domination institutionnelle.[“Red Emma Speaks”, p-435[

Ceci veut dire qu’il y a “qu’il y aura toujours un besoin de découvrir et de dépasser des structures hiérarchiques, l’autorité et la domination et les contraintes sur la liberté: l’esclavage, le salariat-esclavage [c’est à dire le capitalisme], le racisme, le sexisme, les écoles, l’éducation autoritaire etc..” [Noam Chomsky, “Language et politique” p.364]

C’est pourquoi l’anarchiste consistant doit s’opposer à toutes relations hiérarchiques aussi bien qu’à l’État. Être un anarchiste veut dire s’opposer à toute hiérarchie qu’elle soit économique, sociale ou politique. L’argument pour ceci (si tant est qu’on en est besoin d’un vraiment…) est ceci:

“Toutes les institutions autoritaires sont organisées de manière pyramidale: l’État, les entreprises privées, l’armée, la police, l´église, l’université, l’école, l’hôpital… ce sont toutes des structures pyramidales ayant un petit groupe de personnes décidant en leur sommet et une très large base de gens en bas à qui les les décisions s’adressent. L’anarchisme ne veut pas un changement d’étiquette des couches de la société, il ne veut pas de personnes différentes en haut (NdT: à la grande différence des marxistes), il veut que nousnous extirpions de la base.” [Colin Ward “Anarchy in Action” p.22]

Les hiérarchies “partagent une caractéristique commune: ce sont des systèmes organisés de commandement et d’obéissance” et donc les anarchistes “cherchent à éliminer la hiérarchie en tant que telle, pas simplement remplacer une forme de hiérarchie par une autre.” [Bookchin dans “the Ecology of Freedom”, p.27] Une hiérarchie est une organisation à structure pyramidale composée d’une série de grades, de niveaux ou de bureaux de pouvoir, de prestige et généralement de rémunération croissants. Les universitaires qui ont étudiés la forme hiérarchique ont trouvé que les deux principes fondamentaux en sont la domination et l’exploitation. Par exemple dans son désormais classique “Que font les patrons?” (Review of Radical Political Economy, Vol. 6, No. 2), une étude sur l’industrie moderne, Steven Marglin a trouvé que la fonction principale de la hiérarchie entrepreneuriale n’est pas une plus grande efficacité de production (comme l’affirment corps et âmes les capitalistes…), mais un plus grand contrôle sur les ouvriers, le but de ce contrôle accru étant une exploitation plus efficace.

Le contrôle dans la hiérarchie est maintenu par la coercition, c’est à dire par la menace de sanctions négatives d’une manière ou d’une autre: physique, économique, psychologique, sociale etc… Un tel contrôle, incluant la répression de la dissidence et de la rébellion, nécessite de ce fait une centralisation: un système de relations de pouvoir dans lequel le plus grand contrôle est exercé par le petit nombre au sommet (particulièrement la tête de l’organisation), tandis que ceux de rangs intermédiaires ont moins de contrôle et ceux d’en bas n’en ont virtuellement aucun.

Comme la domination, la coercition, la centralisation sont des caractéristiques essentielles de l’autoritarisme et comme ces caractéristiques sont personnifiées dans les hiérarchies, toutes les institutions hiérarchiques sont autoritaires par nature. De plus, pour les anarchistes, toute organisation marquée d’une forme de hiérarchie, de centralisme et d’autoritarisme est similaire à l’État ou “étatique” ; comme les anarchistes s’opposent à la fois à l’État et aux relations autoritaires, quiconque ne cherche pas à démanteler TOUTES les formes de hiérarchie ne peut donc pas être appelé anarchiste. Ceci s’applique aux entreprises capitalistes. Comme le fait remarquer Noam Chomsky, la structure de l’entreprise capitaliste est extrêmement hiérarchique, en fait fasciste par nature:

“Un système fasciste… est absolutiste, le pouvoir ne va que de haut en bas… l’État idéal est un contrôle de haut en bas, le public ne faisant que suivre les ordres.

Regardons les entreprises, corporations… Si vous regardez ce qu’elles sont, le pouvoir est strictement dirigé du haut vers le bas, du comité directeur aux gérants, aux sous-gérants, adjoints et à la fin au petit personnel de la boutique, celui qui tape les messages etc… Il n’y a aucune forme de pouvoir remontant de la base. Les gens peuvent gêner et faire des suggestions, la même chose est vraie dans une société esclavagiste. La structure du pouvoir est linéaire, du haut vers le bas.”

[Keeping the Rabble in Line, p. 237]

David Delaeon indique très bien ces similarités entre l’entreprise et l’État lorsqu’il écrit:

“La vaste majorité des entreprises industrielles sont comme des dictatures militaires. Ceux d’en bas sont les fantassins de base, les superviseurs/contre-maîtres les sergents et ainsi de suite dans la hiérarchie. L’organisation est en mesure de tout dicter, de la tenue vestimentaire à la coupe de cheveu, en passant par comment passer le plus clair de son temps dans et hors du boulot ; elle peut supprimer la liberté d’expression, de presse et d’assemblée, elle peut utiliser des carte d’identité et des personnels de sécurité privés et armés, des systèmes de vidéo-surveillances pour nous contrôler, elle peut punir les “mécontents et dissidents” par des mesures de licenciement disciplinaire (NdT: souvent maquillé en “faute professionnelle”…) comme l’appelle le management. On nous force à accepter ceci par les circonstances ou alors d’aller rejoindre les rangs de ces millions de chômeurs… Dans pratiquement tous les boulots nous n’avons qu’un seul droit: celui de démissionner. Les décisions les plus importantes sont prises en haut et nous sommes supposés obéir sans poser de questions, que nous travaillions dans une tour d’ivoire ou une mine de fond. [“For Democracy Where We Work: A rationale for social self-management”, Reinventing Anarchy, Again, Howard J. Ehrlich (ed.), pp. 193-4]

Ainsi l’anarchiste consistant doit s’opposer à la hiérarchie sous toutes ses formes, incluant celle de l’entreprise capitaliste. Ne pas le faire est soutenir l’archie, ce qu’un an-archiste par définition, ne peut pas faire. Pour les anarchistes “les promesses d’obéissance, les contrats d’esclavage salarial, les accords demandant l’acceptation d’un statut de subordonné, sont tous illégitimes parce que tout ceci restreint l’autonomie et la liberté individuelle.” [Robert Graham, “The Anarchist Contract, Reinventing Anarchy, Again, Howard J. Ehrlich (ed.), p. 77] La hiérarchie par conséquent est contre les principes de base qui pilotent l’anarchisme. Elle nie ce qui nous rend humain et “divertit la personnalité de ses plus importants traits de caractère; elle nie la notion même que l’individu est compétent pour gérer sa propre vie mais aussi son contexte le plus important: le contexte social.” [Murray Bookchin, Op. Cit., p. 202]

Résistance politique: Anarchie… de l’Idée à la pratique…

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Anarchie = choix de la liberté au lieu de la peur

« Un état totalitaire est en fait une théocratie et sa classe dirigeante, pour garder le pouvoir, doit être pensée comme étant infaillible… Le totalitarisme demande en fait l’altération continuelle du passé et sur le long terme, le remaniement de la croyance en une vérité objective. »
~ George Orwell. 1946 ~

« Le libéralisme, le socialisme et le communisme d’état sont trois membres de la même famille empruntant des voies différentes pour exercer le pouvoir sur l’Homme et ce afin de l’empêcher d’atteindre son épanouissement vers la liberté et l’indépendance en créant un principe nouveau, sain et authentique à partir d’un idéal social valable pour tout le genre humain. »
~ Nestor Makhno ~

 

L’anarchisme de Michel Bakounine

 

Traduction d’une compilation de citations de l’auteur

 

Résistance 71

 

26 Mai 2016

 

“Nous n’avons pas peur de l’anarchie, nous l’invoquons, car nous sommes convaincus que l’anarchie, c’est à dire la manifestation sans restriction de la vie libérée du peuple, doit jaillir de la liberté, de l’égalité, du nouvel ordre social et de la force de la révolution elle-même contre la réaction. Il n’y a aucun doute que cette nouvelle vie, la révolution populaire, s’organisera en temps et en heure, mais qu’elle créera son organisation depuis la base, de la circonférence vers le centre en accord avec les principes de liberté et non pas du haut vers le bas et du centre vers la circonférence comme le pratique toute forme d’autorité. [Program of the International Brotherhood]

“En dehors du système mazzinien, qui est le système de la république sous la forme de l’État, il n’y a pas d’autre système si ce n’est celui de la république en tant que commune, la république en tant que fédération, une république du peuple véritable et socialiste, le système de l’anarchisme. C’est la politique de la révolution sociale, qui vise à l’abolition de l’État et de l’économie (de marché), pour une organisation libre commune du peuple, une organisation ayant sa racine à la base de la société par le moyen d’une fédération.” [Circular Letter to My Friends in Italy]

“Je suis l’ennemi absolu d’une révolution par décrets qui n’est que l’application de l’idée d’un État révolutionnaire et sa séquelle ; c’est à dire une réaction déguisée de l’apparat révolutionnaire. Contre le système de la révolution par décrets, j’oppose le système de l’action révolutionnaire, le seul qui soit efficace, consistant et véritable. Le système autoritaire de décrets, en cherchant à imposer la liberté et l’égalité, les détruit en fait. Le système anarchiste d’action évoque et crée liberté et égalité d’une manière infaillible, sans l’intervention de quelque officiel ou de quelque violence que ce soit. Le premier mène inévitablement au triomphe ultime d’une réaction débridée. Le second système établit la Révolution sur une fondation naturelle et inébranlable.”[Letters to a Frenchman on the Present Crisis]

“Regardons maintenant les socialistes qui se divisent en trois parties essentielles. D’abord nous les diviserons en deux catégories: le parti des socialistes bourgeois pacifiques et le parti des révolutionnaires sociaux. Ce dernier à son tour se divise en socialistes révolutionnaires d’État (marxistes) et les anarcho-socialistes révolutionnaires, les ennemis de tout État et de tout principe étatique.” [World Revolutionary Alliance of Social Democracy (Berlin: Verlag, 1904)]

“Pour les communistes ou socio-démocrates d’Allemagne, la paysannerie, toute paysannerie est réactionnaire et l’État, tout État, même l’état bismarkien se tient pour la révolution… Dans leur ensemble, nous voyons que les marxistes ne peuvent même pas penser autrement: protagonistes de l’État qu’ils sont, ils doivent condamner toute révolution populaire de caractère et spécifiquement une révolution paysanne, qui est anarchiste par nature et qui marche droit vers la destruction de l’État et dans cette haine de la rébellion paysanne, les marxistes rejoignent dans une unanimité touchante toutes les couches et partis de la société bourgeoise allemande.” [Statism and Anarchy]

Puisque la révolution ne peut pas être imposée aux villages, elle doit être générée de là, en faisant la promotion d’un mouvement révolutionnaire parmi les paysans eux-mêmes, les menant à détruire par leur propre effort l’ordre public, toutes les institutions politiques et civiles et en établissant et en organisant l’anarchie dans les villages.”

“Lorsque les paysans ont senti et perçu les avantages de la révolution, ils donneront plus d’argent et de personnes pour sa défense qu’il serait possible d’obtenir d’eux par les politiques d’état normales ou même par des mesures étatiques extraordnaires. Les paysans feront avec les Prussiens ce qu’ils ont fait en 1792. Pour cela ils doivent devenir obsédés par la fureur de la résistance et seule une révolution anarchiste peut leur insuffler cet esprit.”

(Note de R71: Bakounine avait raison, il suffit de regarder la rébellion anarchiste des paysans ukrainiens entre 1918 et 1923 qui lutta contre la contre-révolution royaliste et la trahison bolchévique de Lénine et Trotski avant d’être réprimée dans un bain de sang étatique totalitaire. De même pour les collectifs espagnols ruraux d’Aragon et du Levant ainsi qu’en Andalousie entre 1936 et 1939. Les collectifs agricoles andalous datant des années 1880… Ceci est toujours valide aujourd’hui, la seule révolution sociale valide et définitive passera par la terre, c’est l’organisation naturelle de la société humaine, en conséquence nous devons nous réapproprier la terre, collectivement et en gérer les ressources ensemble, collectivement et égalitairement, les Amérindiens ne disent pas autre chose !… écoutons-les, cela s’applique à nous également sur “nos” terres.)

“En les laissant se diviser entre eux la terre saisie et expropriée des propriétaires bourgeois, ceci ne mènera t’il pas à l’établissement d’une nouvelle forme de propriété privée sur une fondation nouvelle et plus solide ? Pas du tout, car la propriété n’aura pas l’aval politique et juridique de l’État dans la mesure où l’État et l’institution juridique dans sa totalité, la défense de la propriété par l’État, ainsi que celle des droits de famille, incluant les lois sur l’héritage, devront nécessairement disparaître dans le tourbillon de l’anarchie révolutionnaire. Il n’y aura plus de droits politiques ou juridiques, il n’y aura plus que des faits révolutionnaires.”

Une fois que la richesse des riches n’est plus garantie par les lois et l’État, elle cesse d’être un pouvoir. Les paysans riches sont aujourd’hui puissants parce qu’ils sont spécifiquement protégés et courtisés par les fonctionnaires de l’État et sont devenus ce qu’ils sont parce qu’ils sont soutenus par l’État et son système. Avec la disparition de l’État, ce soutien et ce pouvoir disparaîtra. Quant aux paysans plus rusés et plus économiquement forts, ils devront laisser la place au pouvoir collectif de la masse rurale des paysans, au grand nombre des paysans pauvres et très pauvres, tout comme aux prolétaires ruraux, une masse de personne qui est maintenant réduite à l’esclavage et réduite à souffrir en silence, mais que l’anarchie révolutionnaire ramènera à la vie et dotera d’un pouvoir irresistible.” [Letters to a Frenchman on the Present Crisis]

“Nous, les anarchistes révolutionnaires, qui désirent sincèrement l’émancipation populaire, regardons avec répugnance une autre expression de ce programme social-démocrate: la désignation du prolétariat, des ouvriers d’usines, comme étant une classe et non pas une masse. Savez-vous ce que cela signifie ? Ce n’est ni plus ni moins que la règle de la domination aristocratique des ouvriers d’usines et des villes sur les millions et millions qui constituent le prolétariat rural, qui, en anticipation des socio-démocrates allemands, vont devenir de fait les sujets de leur soi-disant état populaire.”[Letter to La Liberté]

“Le chemin menant des faits concrets à la théorie et vice versa est la méthode scientifique et est la véritable voie. Dans le monde pratique, c’est le mouvement de la société vers des formes d’organisation qui se réfléchira au mieux dans tous ses aspects et complexité.

Tel est le chemin du peuple pour accomplir son émancipation, accessible à tous, la voie de la révolution sociale anarchiste, qui viendra des peuples eux-mêmes, une force élémentaire balayant tous les obstacles. Plus tard, de la profondeur même de l’âme populaire, émergeront spontanément les formes créatives de la vie sociale.”

“Nous, les anarchistes révolutionnaires, sommes les avocats de l’éducation de tout le peuple, de l’émancipation et de l’expansion la plus large possible de la vie sociale. C’est pourquoi nous sommes les ennemis de l’État et de toutes formes de principes étatistes. En opposition aux métaphysiciens, aux positivistes et à tous les adorateurs de la science, nous déclarons que la vie naturelle et sociale vient toujours avant la théorie, qui n’est qu’une de ses manifestations mais jamais sa créatrice.

“Telles sont nos idées en tant que socio-révolutionnaires et nous sommes de ce fait appelés anarchistes. Nous ne protestons pas ce nom, car nous sommes en effet les ennemis de tout pouvoir gouvernemental, car nous savons que tout pouvoir déprave ceux qui en porte le manteau de la même manière que ceux qui sont obligés à s’y soumettre. Sous son influence pernicieuse, les suppôts du pouvoir deviennent ambitieux et des despotes veules et cruels, des exploiteurs de la société en faveur de leurs intérêts personnel et de classe tandis que les soumis deviennent des esclaves.”

“Notre polémique a eu pour effet de faire réaliser aux marxistes socio-démocrates que la liberté ou l’anarchisme, c’est à dire l’organisation libre des travailleurs depuis la base, est le but ultime du développement social et que tout État, incluant l’État de leur propre peuple, est un joug, ce qui veut dire qu’il manie le despotisme d’une main et l’esclavage de l’autre.”

“Ils [les marxistes] disent que ce joug de l’État, la dictature du prolétariat, est un moyen transitionnel nécessaire afin d’atteindre l’émancipation du peuple: l’anarchisme ou la liberté est le but, l’État et la dictature du prolétariat le moyen. Ainsi, pour libérer les masses il est nécessaire de les réduire en esclavage.” [Statism and Anarchy]

“Entre les marxistes et nous il y a un abîme. Ils sont gouvernementalistes, nous sommes anarchistes en dépit de tout.”[Letter to La Liberté]

“En acceptant le programme révolutionnaire anarchiste, qui seul, de notre point de vue, offre les conditions pour une réelle et complète émancipation du peuple et convaincu que l’existence de l’État quelle que soit la forme est incompatible avec la liberté du prolétariat et qu’il ne permet pas l’union fraternelle internationale des peuples et des nations, nous plaçons de ce fait une demande pour l’abolition des États.”[Program of the Slav Section (Zurich) of the International]

“En un mot, nous rejetons toute législation privilégiée, sous licence, officielle et légale et toute autorité, influence, même celle émergeant du suffrage universel, car nous sommes convaincus que cela ne peut touner qu’à l’avantage d’une minorité dominante d’exploiteurs contre les intérêts du plus grand nombre et de les soumettre, de les subjuguer. C’est en ce sens que nous sommes véritablement anarchistes.”[God and the State]

Leçon politique: De la démocratie à la liberté en société organique égalitaire…

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De la démocratie à la liberté

CrimethInc

24 Avril 2016

url de l’article:

https://robertgraham.wordpress.com/2016/04/24/crimethinc-from-democracy-to-freedom/

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Critiques anarchistes de la démocratie

La démocratie est l’idéal politique le plus universel de notre temps. George Bush l’a invoqué pour justifier son invasion de l’Irak ; Obama a félicité les rebelles de la place Tahir pour l’amener en Egypte ; Occupy Wall Street a clâmé avoir distillé sa forme la plus pure. De la République Populaire Démocratique de Corée du Nord à la région autonome du Rojava en Syrie, pratiquement tous les gouvernements ou mouvements populaires se qualifient eux-mêmes de “démocratiques”.

Et quelle est le mode de guérison pour les problèmes de démocratie ? Tout le monde s’accorde: plus de démocratie… Depuis le début de ce siècle, nous avons été les témoins d’une floppée de nouveaux mouvements promettant de délivrer la vraie démocratie, en contraste avec des institutions démocratiques ostentatoires qu’ils décrivent comme exclusives, coercitives et aliénantes.

Y a t’il un fil commun reliant toutes ces différentes sortes de démocratie ? Laquelle est la “vraie” ? Chacune d’entre elles peut-elle délivrer l’inclusivité et la liberté que nous associons avec ce mot ?

Forcés que nous sommes par nos propres expériences dans des mouvements de démocratie directe, nous sommes retournés à ces questions. Notre conclusion est que les déséquilibres dramatiques dans le pouvoir politique et économique qui ont amené les gens dans la rue à New York ou à Sarajevo ne sont pas des défauts incidentels de démocraties spécifiques, mais de caractéristiques structurelles remontant aux origines de la démocratie elle-même ; elles apparaissent dans quasiment tous les exemples de gouvernements démocratiques au fil des âges. La démocratie représentative a préservé tout l’appareil bureaucratique qui fut originellement inventé pour servir les rois, la démocratie directe tend à le reproduire à une plus petite échelle, même en dehors des structures formelles de l’État. La démocratie n’est pas la même chose que l’auto-détermination.

Bien des bonnes choses sont régulièrement décrites comme démocratiques. Ceci n’est pas une dispute contre les discussions, les collectifs, les assemblées, les réseaux, les fédérations ou travailler avec des gens avec lesquels vous n’êtes pas toujours d’accord. L’argument est en fait que lorsque nous nous engageons dans ces pratiques, si nous comprenons ce que nous faisons comme étant la “démocratie”, comme une forme de gouvernement participatoire plutôt qu’une pratique collective de la liberté, alors tôt ou tard, nous recréerons tous les problèmes associés avec les formes moins démocratiques de gouvernement. Ceci vaut pour la démocratie représentative tout comme pour la démocratie directe et même pour le processus du consensus.

Plutôt que de se faire les champions des procédures démocratiques en tant que fins en elles-mêmes, alors retournons aux valeurs qui nous ont attiré vers la démocratie en première instance comme l’égalitarisme, l’inclusivité, l’idée que chaque personne devrait contrôler sa propre destinée. Si la démocratie n’est pas le meilleur moyen d’actualiser tout ceci alors qu’est-ce qu’il l’est ?

Alors que des luttes de plus en plus farouches secouent aujourd’hui les “démocraties”, les enjeux de cette discussion deviennent de plus en plus importants. Si nous allons de l’avant pour essayer de remplacer l’ordre prévalent avec une version plus participatrice de la même chose, nous allons passer notre temps à revenir au point de départ et d’autres qui partagent notre désillusion vont commencer à graviter vers des laternatives bien plus autoritaires. Nous avons besoin d’un cadre qui puisse remplir les promesses que la “démocratie” a trahi…

Créer des espaces de rencontre

A la place de sites formels de prise de décision centralisés, nous proposons une variété d’espaces de rencontre où les gens peuvent s’ouvrir les uns aux autres, aux influences et trouver d’autres personnes qui partagent leurs priorités. Rencontre veut dire transformation mutuelle: établir des points de référence communs, des préoccupations communes. L’espace de rencontre n’est pas un corps représentatif possédant l’autorité de prendre des décisions pour les autres, ni non plus un corps gouvernant employant la règle majoritaire ou de consensus. C’est une opportunité pour les gens d’expérimenter dans des configurations d’action différentes sur une base d’association volontaire.

Le conseil de prise de parole qui a immédiatement précédé les manifestations de 2001 contre la zone de libre-échange au sommet des Amériques de la ville de Québec fut un espace classique de ce type de rencontre. La réunion a mis en contact un grande variété de groupes autonomes qui avaient convergé du monde entier pour manifester contre le FTAA (Free Trade Agreement Act). Plutôt que de tenter de prendre des décisions à suivre, les participants introduisirent les initiatives que leurs groupes avaient déjà préparées et coordonnées pour le bénéfice mutuelle de tous à chaque fois que possible.

La plupart de la prise de décision se produisit après, dans des discussions formelles inter-groupes. De cette façon, des milliers de personnes purent synchroniser leur action sans avoir besoin d’un leadership central(isé), sans avoir à donner à la police beaucoup de vues sur la grande variété de plans qui se déroulèrent par la suite. Si le conseil avait employé un modèle organisationnel ayant eu l’intention de produire une unité et la centralisation, les participants auraient tout aussi bien passer la nuit entière en des disputes sans fin et sans résultat probant au sujet de leurs objectifs, stratégies et de quelles tactiques suivre.

Note de Résistance 71: Ceci correspond tout à fait à la façon dont les choses se passent dans bon nombre de sociétés traditionnelles amérindiennes et autres. Prenons l’exemple de la Confédération Iroquoise que nous connaissons le mieux, parce qu’explicitement structurée et divulguée aux profanes que nous sommes. Imaginons que la confédération des 6 nations désire prendre une décision sur un sujet particulier parce que cela touche l’ensemble de la confédération. En apparence, la décision est prise par le conseil des chefs de la confédération. Mais en fait, ce qu’il se passe est similaire à ce qui vient d’être décrit. Les clans de chaque nation vont en décider et prendre une décision unanime qui sera représentée par le chef de clan, les chefs de clans de réunissent en conseil de nation et prennent un décision pour chaque nation de la confédération, qui reflète le consensus atteint par les gens de chaque clan représentés par leur chef (qui n’a aucun pouvoir) et qui ne sont que les portes-parole de leurs gens. Ainsi, lorsque les chefs des nations s’assoient dans le grand conseil de la confédération (assistés des “mères de clans” qui désignent les chefs sans pouvoir…), ceux-ci ont déjà un avis de consensus de leur peuple qu’il représente. La décision sera prise par consensus… ou pas. Une décision est prise à l’unanimité et est toujours le reflet de la décision des gens qui décident et demandent à leur “chef” de les représenter formellement. Si la décision n’est pas prise, alors chacun repart retrouver un consensus. Imaginons qu’une des nations soit pour une chose et les autres pas. Le consensus sur ce point est impossible ? alors la nation en question pourra agir comme bon lui semble POURVU QUE ses actions n’interfèrent en rien au déroulement de la Grande Loi de la Paix, kaiane’re:kowa. Ceci s’est déjà produit dans l’histoire de la Confédération Iroquoise.

La plupart des mouvements sociaux de ces deux dernières décennies ont été des modèles hybrides juxtaposant des espaces de rencontre avec une certaine forme de démocratie. Dans le mouvement Occupy (Wall Street) par exemple, les camps d’occupation servaient d’espaces de rencontre ouverts à toute idée, tandis que les Assemblées Générales (AG) se tenaient pour fonctionner formellement comme corps de prise de décisions en démocratie directe. La plupart de ces mouvements parvinrent à un maximum d’efficacité parce que les rencontres qu’elles facilitaient ouvraient des opportunités pour l’action autonome, pas parce qu’elles centralisaient les activités des groupes au travers de la démocratie directe.

Beaucoup des décisions prises qui donnèrent au mouvement Occupy Oakland un plus grand impact sur d’autres campements du mouvement Occupy, incluant le refus de négocier avec la mairie et la réaction militante à la première expulsion, furent le résultat d’initiatives autonomes et non pas d’un processus de consensus.

Pendant ce temps là, quelques occupants interprétèrent le processus de consensus comme une sorte de cadre légal décentralisé dans lequel toute action prise par quelque participant que ce soit dans l’occupation, devrait demander le consentement de tous les participants.

Comme le rappelle un participant: “Une des premières fois où la police a essayé de pénétrer dans le camp d’Occupy Oakland, ils furent immédiatememt encerclés et invectivés par un groupe d’environ une vingtaine de personnes. D’autres personnes n’étaient pas contents de ce qui se passait et de la réaction . Une des personnes les plus vocales de ces pacifistes se positionna devant ceux qui confrontaient la police, croisa ses avants-bras en forme de “X”, symbole d’un grand désaccord dans le langage de signes du processus consensuel et dit: “vous ne pouvez pas faire çà ! Je vous bloque !” Pour lui, le consensus était un outil de contrôle horizontal, donnant à chacun le droit de supprimer quelque action des autres trouvée désagréable.” Si nous approchons la rencontre comme la force motrice de ces mouvements plutôt qu’une matière première devant être façonnée au travers du processus démocratique, cela pourrait nous aider à mettre la priorité sur ce que nous faisons le mieux.

Les anarchistes, frustrés par les contradictions du discours démocratique se sont parfois retirés pour s’organiser eux-mêmes en accord avec une seule affinité préexistante. Pourtant la ségrégation mène à la stagnation et à la fractionalité. Il est mieux de s’organiser sur la base de nos conditions et de nos besoins ainsi nous venons en contact avec tous les autres qui les partagent. Seulement lorsque nous nous comprenons comme des nodes au sein de collectivités dynamiques, pouvons-nous comprendre des métamorphoses rapides auxquelles le peuple est sujet dans le processus d’expériences politiques telles celle du mouvement Occupy ; et l’énorme puissance de la rencontre nous transforme si nous nous ouvrons à elle.

Anarchie, véritable expression de l’ordre politique et social…

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“Les anarchistes sont tellement férus d’ordre qu’ils n’en supportent aucune caricature” (Antonin Artaud)

 

L’anarchie c’est l’ordre

 

Anselme Bellegarrigue

 

L’Anarchie, Journal de l’Ordre, Avril 1850)

 

Si je me préoccupais du sens communément attaché à certains mots, une erreur vulgaire ayant fait d’anarchie le synonyme de guerre civile, j’aurais horreur du titre que j’ai placé en tête de cette publication, car j’ai horreur de la guerre civile.

Je m’honore et je me flatte tout à la fois de n’avoir jamais fait partie d’un groupe de conspirateurs ni d’un bataillon révolutionnaire; je m’en honore et je m’en flatte, parce que cela me sert à établir, d’un côté, que j’ai été assez honnête pour ne pas duper le peuple, et, de l’autre, que j’ai été assez habile pour ne pas me laisser duper par les ambitieux. J’ai regardé passer, je ne dirai pas sans émotion, mais au moins puis-je dire avec le plus grand calme, les fanatiques et les charlatans, prenant en pitié les uns et méprisant souverainement les autres. Et quand, ayant dressé mon enthousiasme à ne bondir que dans l’étroite circonscription d’un syllogisme, j’ai voulu, après des luttes sanglantes, additionner la somme de bien-être que m’avait rapportée chaque cadavre, j’ai trouvé zéro au total; or, zéro c’est néant.

J’ai horreur du néant; j’ai donc horreur de la guerre civile.

Que si j’ai écrit ANARCHIE sur le frontispice de ce journal, ce ne peut être, par conséquent, pour laisser à ce mot la signification que lui ont donné, fort à tort, ainsi que je l’expliquerais tout à l’heure, les sectes gouvernementalistes, mais pour lui restituer, tout au contraire, le droit étymologique que lui concèdent les démocraties.

L’anarchie est le néant des gouvernements. Les gouvernements, dont nous sommes les pupilles, n’ont naturellement trouvé rien de mieux à faire qu’à nous élever dans la crainte et l’horreur du principe de leur destruction. Mais comme, à son tour, les gouvernements sont le néant des individus ou du peuple, il est rationnel que le peuple, devenu clairvoyant à l’endroit des vérités essentielles, reporte sur son néant propre toute l’horreur qu’il avait d’abord ressentie pour le néant de ses instituteurs.

L’anarchie est un vieux mot, mais ce mot exprime pour nous une idée moderne, ou plutôt un intérêt moderne, car l’idée est la fille de l’intérêt. L’histoire a appelé anarchique l’état d’un peuple au sein duquel se trouvaient plusieurs gouvernements en compétition, mais autre chose est l’état d’un peuple qui, voulant être gouverné, manque de gouvernement précisément parce qu’il en a trop, et autre chose l’état d’un peuple qui, voulant se gouverner lui-même, manque de gouvernement précisément parce qu’il n’en veut plus. L’anarchie antique a été effectivement la guerre civile et, cela, non parce qu’elle exprimait l’absence, mais bien la pluralité des gouvernements, la compétition, la lutte des races gubernatives.

La notion moderne de la vérité sociale absolue ou de la démocratie pure a ouvert toute une série de connaissances ou d’intérêts qui renversent radicalement les termes de l’équation traditionnelle. Ainsi, l’anarchie, qui au point de vue relatif ou monarchique signifie guerre civile, n’est rien de moins, en thèse absolue ou démocratique, que l’expression vraie de l’ordre social.

En effet :

Qui dit anarchie, dit négation du gouvernement;
Qui dit négation du gouvernement, dit affirmation du peuple;
Qui dit affirmation du peuple, dit liberté individuelle;
Qui dit liberté individuelle, dit souveraineté de chacun;
Qui dit souveraineté de chacun, dit égalité;
Qui dit égalité, dit solidarité ou fraternité;
Qui dit fraternité, dit ordre social;
Donc qui dit anarchie, dit ordre social.

Au contraire:

Qui dit gouvernement, dit négation du peuple;
Qui dit négation du peuple, dit affirmation de l’autorité politique;
Qui dit affirmation de l’autorité politique, dit dépendance individuelle;
Oui dit dépendance individuelle, dit suprématie de caste;
Qui dit suprématie de caste, dit inégalité;
Qui dit inégalité, dit antagonisme;
Qui dit antagonisme, dit guerre civile;
Donc qui dit gouvernement, dit guerre civile.

Je ne sais si ce que je viens de dire est ou nouveau, ou excentrique, ou effrayant. Je ne le sais ni ne m’occupe de le savoir.

Ce que je sais c’est que je puis mettre hardiment mes arguments en jeu contre toute la prose du gouvernementalisme blanc et rouge passé, présent et futur. La vérité est que, sur ce terrain, qui est celui d’un homme libre, étranger à l’ambition, ardent au travail, dédaigneux du commandement, rebelle à la soumission, je défis tous les arguments du fonctionnarisme, tous les logiciens de l’émargement et tous les folliculaires de l’impôt monarchique ou républicain, qu’il s’appelle d’ailleurs progressif, proportionnel, foncier, capitaliste, rentier ou consommateur.

Oui, l’anarchie c’est l’ordre; car, le gouvernement c’est la guerre civile.

Quand mon intelligence pénètre au-delà des misérables détails sur lesquels s’appuie la polémique quotidienne, je trouve que les guerres intestines qui ont, de tout temps, décimé l’humanité se rattachent à cette cause unique, c’est-à-dire le renversement ou la conservation du gouvernement.

En thèse politique, s’égorger a toujours signifié se dévouer à la durée ou à l’avènement d’un gouvernement. Montrez-moi un endroit où l’on s’assassine en masse et en plein vent, je vous ferais voir un gouvernement à la tête du carnage. Si vous cherchez à vous expliquer la guerre civile autrement que par un gouvernement qui veut venir et un gouvernement qui ne veut pas s’en aller, vous perdrez votre temps: vous ne trouverez rien.

La raison est simple
Un gouvernement est fondé. À l’instant même où le gouvernement est fondé il a ses créatures, et, par suite, ses partisans; et au même moment où il a ses partisans, il a aussi ses adversaires. Or, le germe de la guerre civile est fécondé par ce seul fait, car vous ne pouvez point faire que le gouvernement, investi de la toute puissance, agisse à l’égard de ses adversaires comme à l’égard de ses partisans. Vous ne pouvez point faire que les faveurs dont il dispose soient également réparties entre ses amis et ses ennemis. Vous ne pouvez point faire que ceux-là ne soient choyés, que ceux-ci ne soient persécutés. Vous ne pouvez donc point faire que, de cette inégalité, ne surgisse tôt ou tard un conflit entre le parti des privilégiés et le parti des opprimés. En d’autres termes, un gouvernement étant donné, vous ne pouvez pas éviter la faveur qui fonde le privilège, qui provoque la division, qui crée l’antagonisme, qui détermine la guerre civile.

Donc, le gouvernement, c’est la guerre civile.

Maintenant s’il suffit d’être, d’une part, le partisan, et, de l’autre, l’adversaire du gouvernement pour déterminer un conflit entre citoyens; s’il est démontré qu’en dehors de l’amour ou de la haine qu’on porte au gouvernement, la guerre civile n’a aucune raison d’exister, cela revient à dire qu’il suffit, pour établir la paix, que les citoyens renoncent, d’une part, à être les partisans, et, de l’autre, à être les adversaires du gouvernement.

Mais, cesser d’attaquer ou de défendre le gouvernement pour impossibiliser la guerre, civile, ce n’est rien de moins que n’en plus tenir compte, le mettre au rebut, le supprimer afin de fonder l’ordre social.

Or, si supprimer le gouvernement c’est, d’un côté, établir l’ordre, c’est, d’un autre côté, fonder l’anarchie; donc, l’ordre et l’anarchie sont parallèle.

Donc, l’anarchie c’est l’ordre.

Avant de passer aux développements qui vont suivre, je prie le lecteur de se prémunir contre la mauvaise impression que pourrait faire sur lui la forme personnelle que j’ai adopté dans le but de faciliter le raisonnement et de précipiter la pensée. Dans cet exposé, MOI signifie bien moins l’écrivain que le lecteur ou l’auditeur, moi c’est L’HOMME.

Source:

http://www.panarchy.org/bellegarrigue/manifesto.html#t49575