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Résistance et éducation: Contre la pensée unique, une pédagogie critique permettant une pensée critique

Posted in actualité, autogestion, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , on 25 juin 2011 by Résistance 71

Être éducateur et libertaire

 

Par Agnès, groupe Louise-Michel de la Fédération anarchiste

 

Url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/education/14638-etre-educateur-et-libertaire

 

 

L’éducation est la garante de la reproduction des valeurs, des normes, des rapports entre humains. Elle est bien la courroie de transmission de nos sociétés fonctionnant sur un système hiérarchique et, par ce fait même, autoritaires.

Ainsi, dans les institutions d’enseignement et de formation, elle a une finalité adaptative, préparant les individus à accepter le contexte sociétal et même à en renforcer les bases par le processus d’intériorisation des principes qui régissent l’ordre social. Ainsi, ces individus vont-ils contribuer à perpétuer ce système par leurs pratiques. La socialisation opère alors par la voie de l’éducation. « L’ordre par le pouvoir » est accepté et devient une doxa. Ainsi, sommes-nous préparés à entrer dans le rang pour notre bien, nous dit-on, pour être intégrés.

La reproduction sociale, par les voies institutionnelles, a largement été démontrée par nombre de travaux en sociologie de l’éducation réalisés entre autres par Bourdieu et Passeron, et Baudelot et Establet 1. Les recherches dans ce domaine mettent surtout en avant la ségrégation sociale, la reproduction des inégalités dans l’accès au savoir.

Les anarchistes, eux, ont toujours critiqué, voire condamné ces dispositifs académiques, conscients de leurs effets de formatage. Nous qui pensons que l’éducation, au contraire, vise à « se former » plutôt qu’à « être formé », nous l’envisageons comme l’acquisition de savoirs qui seraient des armes intellectuelles d’émancipation. Inciter à la réflexion, à l’analyse, c’est soutenir la pensée et susciter le désir d’agir pour transformer la société dans laquelle la personne est dominée et exploitée.

Nous savons qu’une autre éducation est possible, une éducation contribuant, à l’opposé, à la mise à plat des évidences, à l’analyse des enjeux des rapports de pouvoir, et donc à la compréhension de notre propre situation dans la société. Comme l’énonçait Fernand Pelloutier, elle peut déboucher sur « la science de notre propre malheur ».

Cette « science » suscite des interrogations conduisant à entrevoir, à concevoir d’autres scénarios possibles pour une société différente. Elle peut permettre aux individus de se construire, avec la volonté de ne pas être de simples spectateurs ou de ne pas être réduits à l’état d’exécutants. En ce sens, l’éducation peut être vectrice de transformations sociales, d’évolution sociale, voire de révolution sociale.

L’éducation fondée sur un état d’esprit libertaire, au travers de différentes déclinaisons pédagogiques, par ses principes mêmes et ses pratiques, répond à une ambition qui devrait être celle de toute éducation : favoriser l’autonomie.

Bien sûr, elle aspire au développement de l’anarchisme par l’intermédiaire d’individus capables d’analyser l’ordre établi et de proposer un autre mode de vie ensemble, exempt de rapport de domination, fondé sur l’égalité et l’entraide. Pour autant, il ne s’agit pas de façonner des individus afin qu’ils deviennent anarchistes, ce qui serait tout à fait contraire à l’objectif d’indépendance. La finalité est que les individus s’érigent comme êtres tendant à la liberté de penser et d’action.

Pour un éducateur – libertaire –, le savoir est donc surtout pensé comme émancipateur. Il est facteur de conscientisation. Par le savoir, nous comprenons mieux notre environnement économique, social, le contexte politique, les enjeux internationaux… Le savoir est une arme de défense et d’offensive.

Alors, pour un libertaire éducateur, exercer dans des institutions conventionnelles peut paraître contradictoire avec ses idéaux. Bien évidemment, la position n’est pas confortable, et nous sommes traversés par des doutes, des malaises. La plupart des salariés libertaires ne connaissent-ils pas d’ailleurs, eux aussi, ce dilemme : remettre en question la société tout en y étant inclus et y participant ?

Nous développons des pratiques éducatives en rupture avec celle qui est la plus courante : le cours magistral, plaçant l’apprenant dans une position basse de récepteur et non d’acteur. Et ce, même si les pédagogies dites actives ont semé quelques évolutions.

Déjà, par notre positionnement, nous tentons de situer l’apprenant comme sujet, en nous gardant de toute attitude de supérieur. Ainsi, est-il possible de favoriser la conscience, l’intérêt, la curiosité par la responsabilisation, la participation, le travail coopératif, la recherche. Nous pouvons emprunter une démarche libertaire, c’est-à-dire favoriser la conception, la construction de la pédagogie avec ou par les apprenants eux-mêmes. Nous pouvons même élargir, à leur initiative, les contenus incontournables et/ou obligatoires.

Notre relation avec les apprenants est fondée sur l’échange, sur un véritable dialogue collectif et individuel. Nous cherchons surtout à être davantage des facilitateurs que des transmetteurs. Mais transmettre des connaissances s’avère indispensable pour donner aux apprenants des bases, des éclairages, des repères. Cela n’implique pas qu’ils soient passifs. Être à l’écoute, c’est agir, mobiliser ses capacités intellectuelles. À nous d’encourager les questionnements, les prises de parole.

Nous nous inscrivons dans la filiation de pédagogies qualifiées de libertaires, porteuses d’un humanisme anarchiste qui leur sont intrinsèques, impliquant une conception d’éducation pour la liberté, refusant que le savoir soit un pouvoir et visant à éveiller la volonté de s’engager dans la société (entre autres par l’entraide). Toutes ces pédagogies mettent en avant une éducation intégrale à la fois intellectuelle et aussi manuelle permettant de produire de manière autonome. Toutes prônent l’apprentissage par l’expérience, le tâtonnement, les essais et les erreurs.

Tout éducateur devrait se demander comment favoriser l’autonomie tout en proposant un cadre pour l’appropriation des connaissances, pour l’expérimentation. Le libertaire se trouve, davantage que tout autre, confronté à ce qui peut paraître contradictoire : l’association des termes « éducation » et « liberté », avec la conscience qu’éduquer suppose une démarche en lien avec son projet éducatif.

En outre, la non-directivité, stricto sensu, promue par certains pédagogues pour favoriser la « conquête de la liberté », est à questionner. Il ne s’agit pas de s’inscrire dans un « laisser-faire » qui pourrait être insécurisant, voire angoissant. Les enfants, les adolescents ont besoin de se confronter à des « limites » pour apprendre à vivre avec autrui, pour supporter la frustration, pouvoir différer leurs besoins, leurs envies, pouvoir se projeter. Ainsi, l’anti-autoritarisme ne se confond pas avec l’absence de l’autorité nécessaire aux enfants pour un apprentissage progressif de l’usage de la liberté.

De plus, l’acquisition de connaissances, de méthodes de travail, la réflexion, l’analyse ne sont possibles que dans certaines conditions : des consignes, des règles en sont souvent les garantes. L’anti-autoritarisme ne doit pas être assimilé à l’absence déstabilisante d’un cadre pouvant renvoyer à un sentiment de vide.

Un éducateur libertaire veille à ce que ce cadre soit, le plus possible, élaboré avec les apprenants, voire par ces derniers, seuls. Néanmoins, il possède des compétences pour proposer des étapes d’apprentissage dans des domaines où il a des connaissances à partager.

Son anti-autoritarisme le conduit à s’expliquer, à être à l’écoute des apprenants, à évaluer sa pédagogie à travers leurs réactions, en prenant en considération leurs commentaires. Il privilégie les propositions, les modifications issues d’une réflexion collective pour revoir les contenus et les modalités d’apprentissage. Il accepte que son savoir soit remis en question.

Pour conclure, être éducateur et libertaire c’est s’inspirer des pédagogies pratiquées par des libertaires (William Godwin, Paul Robin, Sébastien Faure, Francisco Ferrer), mais aussi de celle de Célestin Freinet qui insistait tant sur la notion de centre d’intérêt et sur le travail coopératif. C’est aussi puiser des idées dans la pédagogie institutionnelle qui incite les élèves à être acteurs de leur apprentissage et les amène, progressivement, à prendre en charge la vie de la classe.

Toutes ces approches ont bien des points en commun et se sont influencées les unes les autres. Elles mettent plus l’accent sur l’autoconstruction de l’individu que sur les connaissances en tant que telles. C’est pourquoi les relations, les échanges, bref la vie de la classe, de la promotion ou du groupe sont considérés comme des axes d’éducation non négligeables, et ce, quel que soit l’âge des apprenants. Ainsi, être éducateur et libertaire signifie proposer des espaces, des temps, des dispositifs pour s’initier à l’autoformation, à la responsabilisation, à la prise de décision, à la coopération, à la mutualisation. Bref, c’est permettre d’expérimenter l’autogestion. Pour un éducateur, c’est se positionner comme un aidant, un accompagnateur permettant l’utilisation de toutes les ressources dont les apprenants disposent.

En laissant un maximum de marge de manœuvre aux apprenants, nous nous heurtons souvent aux collègues, aux directions. Mais surtout nous choisissons l’inconfort, le doute, la critique sur nos interventions afin de tenter de nous inscrire dans une démarche libertaire, au sein d’une société qui prône l’autoritarisme et la répression.

 

Agnès, groupe Louise-Michel de la Fédération anarchiste

 

1. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, Édition de Minuit, 1964 ; idem, La Reproduction, Éditions de Minuit, 1970. Christian Baudelot et Roger Establet, L’École capitaliste en France, Maspéro, 1971.