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Résistance politique: Bakounine et l’état marxiste ~ 1ère partie ~ (Gaston Leval)

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Alors que la gauche étatique mondiale se pose la question du devenir de pays comme le Vénézuéla entre autres, ce texte de Gaston Leval (1955) sur Bakounine et sa critique de l’état marxiste demeure d’une actualité brûlante. A lire et diffuser sans aucune modération…

~ Résistance 71 ~

 

A lire: « Appel au socialisme, pour une société des sociétés » de Gustav Landauer (1911)

 

Le texte intégral en PDF réalisé par Jo de JBL1960:

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

 

« La seule grande et toute puissante autorité naturelle et rationnelle à la fois, la seule que nous puissions respecter, ce sera celle de l’esprit collectif et public d’une société fondée sur l’égalité et sur la solidarité, aussi bien que sur la liberté et sur le respect humain et mutuel de tous ses membres… »
« L’État, c’est la force et il a pour lui avant tout le droit de la force, l’argumentation triomphante du fusil à aiguille, du chassepot. »
~ Michel Bakounine, « Dieu et l’État » ~

 

Bakounine et l’état marxiste

 

Gaston Leval (1955)

 

1ère partie

2ème partie

 

LES BASES THÉORIQUES GÉNÉRALES

Les rapports entre les idées de Marx et de Bakounine sont, le plus souvent, mal connus, et cela est regrettable, car ce qui opposa ces deux hommes pendant les années 1870-1876, revêt de nos jours, et pour l’avenir même de l’humanité, une importance fondamentale. Pour les uns, Bakounine fut, en bloc, l’adversaire acharné des théories marxistes, mais ils ne voient en lui que cette position négative et ignorent qu’elle s’accompagnait d’une contrepartie positive. Pour les autres, Bakounine adhérait à l’essentiel de la doctrine marxiste, et seule une question de tempérament et de moyens tactiques le séparait de son adversaire. On vous rappellera, à l’occasion, qu’il fut le premier traducteur, en langue russe, du Manifeste communiste et que, sur l’intervention de Netchaïev – qui se moquait éperdument du marxisme – il avait accepté de traduire Le Capital. D’où une apparente concordance pour qui veut à tout prix la trouver.

La vérité est beaucoup plus complexe, et prétendre tout résumer en quelques paragraphes, ou sur quelques exemples cités sans s’y attarder pour éviter un examen approfondi, équivaut à tout fausser. Car, chez les penseurs-combattants, obligés de modifier leurs conclusions devant des faits successifs et souvent contradictoires, l’interprétation de certaines idées peut varier, parce que l’expérience pratique ou la polémique font apparaître des éléments nouveaux, qui obligent à modifier des conceptions premières. N’en est-il pas ainsi dans toutes les recherches et les réalisations de la science, dans toutes les activités humaines?

Après avoir étudié profondément la philosophie allemande, dans l’intention de devenir professeur de philosophie 1, et s’être imprégné de Kant, Schelling,

1. Les détracteurs systématiques de Bakounine, qui s’efforcent de nier sa valeur intellectuelle, pourront essayer de ridiculiser le fait de donner de l’importance à cette vocation première. Pour eux, et au mépris des faits, Bakounine ne fut qu’un bohème agité. Je me contenterai de citer, sur ce point, l’opinion d’Arnold Ruge, le célèbre directeur du Deustche Jahrbücher, qui connut tous les révolutionnaires occidentaux de son époque : « Il ne suffit pas de dire que Bakounine avait une instruction allemande ; il était capable de laver la tête philosophiquement aux philosophes et aux politiciens allemands eux-mêmes, et de présager l’avenir qu’ils évoquaient, sciemment ou malgré eux ».

Hegel, Feuerbach et autres philosophes allemands, Bakounine a pris contact avec la pensée matérialiste française. Passionné de connaissances, il devient et demeurera partisan enthousiaste de la science expérimentale dont il recommandera toujours la méthode, et son application à la sociologie. Le positivisme de Comte lui paraît juste dans sa méthodologie générale d’étude et de recherche. Réagissant contre les conceptions métaphysiques des soi-disant « idéalistes »         qui         sont,         dit-il,         les         plus         bas         matérialistes,         il         applaudit         au matérialisme philosophique, qui aboutit à la conception la plus réellement idéaliste, la plus moralement élevée de la vie.

Depuis 1844, il s’est occupé des problèmes économiques. Après avoir connu Weitling en Suisse, il connaîtra Proudhon et Marx à Paris, il étudiera Jean- Baptiste Say, Turgot, Bastiat, et aussi tous les théoriciens de tendance communiste autoritaire. Il a découvert le socialisme dont il a été en Allemagne le premier porte-drapeau, dont il sera le fondateur, comme mouvement constitué, en Italie et en Espagne. Tout cela le porte vers l’étude systématiquement matérialiste de Marx dont il reconnaît à plusieurs reprises la valeur scientifique, dont même il préférera la méthode réaliste à la philosophie trop souvent abstraite de Proudhon.

Il n’est donc pas étonnant qu’à Londres, il ait traduit, en 1862, le Manifeste communiste, mais il est trop intelligent, il a une vision trop universelle et trop largement humaine de la vie pour se laisser longtemps subjuguer par l’explication dialecticienne appliquée à l’étude des faits économiques – ce qui est, en définitive, une façon de fausser ces faits. Déjà, pendant qu’il traduit, parce qu’il a besoin d’argent, et non pour autre chose, la première partie du Capital, il écrit à Herzen (lettre du 4 janvier 1870) :

« Et, quant à moi, sais-tu, mon vieux, que je travaille à la traduction de la métaphysique économique de Marx pour laquelle j’ai déjà reçu une avance de 300 roubles, et j’en aurai encore 600 à toucher? Je lis Proudhon et la Philosophie positive, de Comte, et dans mes rares moments perdus, j’écris mon livre sur la suppression de l’État. »

D’autre part Bakounine, officier d’artillerie à moins de dix-huit ans, démissionna de l’armée pour s’occuper de philosophie. Or, après qu’il eut été livré à la Russie par l’Autriche-Hongrie, le chef de la police secrète le visita à la forteresse de Petropavlosk. Et voici ce qu’il disait au ministre de Saxe à Petrograd : « A présent, Bakounine se trouve ici, car le gouvernement autrichien l’a extradé ; je l’ai interrogé moi-même. C’est regrettable pour cet homme ! Car on trouverait difficilement dans l’armée russe un officier d’artillerie qui fut aussi capable que lui ». Bakounine avait abandonné l’armée à vingt ans.

C’est loin d’une adhésion totale au marxisme, au socialisme dit « scientifique », et à l’esprit marxiste. Plus tard, à mesure que la polémique se développera, Bakounine accumulera les objections. Il rendra, à l’occasion, hommage au Capital, mais cet hommage ne sera pas aveugle :

« M. Charles Marx est un abîme de science statistique et économique. Son ouvrage sur le capital, quoique malheureusement hérissé de formules et de subtilités métaphysiques, qui le rendent inabordable pour la grande majorité des lecteurs, est au plus haut degré un ouvrage positif, ou réaliste, dans ce sens qu’il n’admet point d’autre logique que la logique des faits » (Lettre à un Français, p. 63).

Mais déjà quant au fait économique, Bakounine qui, pour simplifier les arguments, répète parfois le schéma marxiste – dont l’essentiel remonte à Proudhon – de la concentration du capital, de la paupérisation croissante du prolétariat, de la prolétarisation de la bourgeoisie, etc., rectifie, même sans polémique, les formules passe-partout. La vie sera toujours supérieure à la science, dit-il ailleurs, et il observe trop, il capte trop la vie pour ne pas voir que la science marxiste ne prévoit pas toute une série de faits qui se produisent sous ses yeux (par exemple, l’embourgeoisement de certaines couches prolétariennes qui contredit la paupérisation du prolétariat, et la définition hétérodoxe de la bourgeoisie qui pour lui est aussi composée des propriétaires et des patrons, que de la classe intellectuelle vivant mieux que celle des travailleurs manuels, et des bureaucrates privilégiés d’État qui exploitent les masses à leur façon. Au fond, il est plus scientifique, parce que plus librement observateur que son adversaire.

Aussi, les différences apparaissent-elles. Et les oppositions.

Dans la préface de la Critique de l’Économie politique, Marx résumait sa pensée doctrinale par cette formule-synthèse : « Le mode de production de la vie matérielle détermine d’une façon générale le processus social, politique et intellectuel de la vie. Ce n’est pas la conscience de l’homme qui détermine son mode social d’existence, mais son mode social d’existence qui détermine sa conscience ». Et il trouvait bon qu’il en fût ainsi.

Puis Engels, dans l’Anti-Dühring, affirme que « l’organisation économique de la société constitue toujours la base réelle qui explique, en dernier ressort, toute la superstructure des institutions juridiques et politiques, ainsi que les idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période historique ». Mais dans son écrit, Sophismes historiques de l’École doctrinaire des communistes allemands, Bakounine débordera d’un coup cette interprétation étriquée de l’histoire :

«Trois éléments, ou, si vous voulez, trois principes fondamentaux constituent les conditions essentielles de tous développement humain, tant individuel         que         collectif,         dans         l’histoire :

1- l’animalité humaine ;

2- la pensée ;

3- la révolte.
A la première correspond proprement l’économie sociale et privée ; à la seconde, la science ; à la troisième, la liberté ».

Développant ailleurs ces affirmations fondamentales, analysant l’influence de tous les facteurs qui font l’histoire, il élargira l’horizon bien davantage encore.

Une bonne partie de sa critique du marxisme, comme doctrine et science sociale, se trouve dans sa Lettre au journal « La Liberté ». Le fragment qui suit pose en même temps le problème des facteurs déterminants de l’histoire et du rôle joué par l’État par rapport au problème économique et des classes sociales. Bakounine y discute les buts de l’Internationale qu’il base essentiellement sur la solidarité économique de tous les travailleurs de tous les pays, et sur l’entière liberté des sections nationales de – 2/11 – choisir librement leurs moyens d’action. Combattant la déviation politico-nationaliste que Marx et les siens viennent d’imprimer à cette organisation, il écrit :

« Mais Marx ne veut évidemment pas de cette solidarité puisqu’il refuse de reconnaître cette liberté. Pour appuyer ce refus, il a une théorie tout spéciale qui n’est d’ailleurs qu’une conséquence logique de tout son système. L’état politique de chaque pays, dit-il, est toujours le produit et l’expression fidèle de la situation économique ; pour changer le premier, il faut seulement transformer cette dernière. Tout le secret des évolutions historiques, selon M. Marx, est là. Il ne tient aucun compte des autres éléments de l’histoire tels que la réaction, pourtant évidente, des institutions politiques, juridiques et religieuses sur la situation économique. Il dit : “La misère produit l’esclavage politique, l’État” ; mais il ne permet pas de retourner cette phrase et de dire : “L’esclavage politique, l’État, produit à son tour et maintient la misère comme une condition de son existence ; de sorte que pour détruire la misère, il faut détruire l’État”. Et, chose étrange, lui qui interdit à ses adversaires de s’en prendre à l’esclavage politique, à l’État, comme une cause actuelle (c’est à dire exerçant une action) de la misère, commande à ses amis et à ses disciples de la démocratie socialiste en Allemagne de considérer la conquête du pouvoir et des libertés politiques comme la condition préalable, absolument nécessaire, de l’émancipation économique. »

De l’État, cause de misère d’une partie de la population au profit d’une autre partie, de l’État créateur de classes, la Russie nous donne à l’époque une démonstration définitive. Les affirmations de Bakounine sont vérifiées par toute l’histoire de l’humanité quand on veut l’étudier sérieusement. Bakounine, qui ne se considérait pas un « abîme de science », le savait, et prévoyait l’avenir d’après les leçons du passé.

Puis il continuait de développer ses objections théoriques, et donnait au matérialisme philosophique sa valeur réelle, qui contraste tant, par son ampleur, avec la conception économique étriquée de son adversaire :

« M. Marx méconnaît tout à fait un autre élément fort important dans le développement historique de l’humanité : c’est le tempérament et le caractère particulier de chaque race et de chaque peuple, tempérament et caractère qui sont naturellement eux-mêmes les produits d’une multitude de causes ethnographiques, climatologiques et économiques, aussi bien qu’historiques, mais qui, une fois données, exercent, même en dehors et indépendamment des conditions économiques de chaque pays, une influence considérable sur ses destinées, et même sur le développement de ses forces économiques.

« Parmi ces éléments et ces traits pour ainsi dire naturels, il en est un dont l’action tout à fait décisive dans l’histoire particulière de chaque peuple : c’est l’intensité de l’instinct de révolte, et par là même de liberté, dont il est doué, et qu’il a conservé. Cet instinct est un fait tout à fait primordial, animal ; on le retrouve à différents degrés dans chaque être vivant, et l’énergie, la puissance vitale de chacun se mesure à son intensité. Dans l’homme, à côté des besoins économiques qui le poussent, il devient l’agent le plus puissant de toutes les émancipations humaines. Et comme c’est une affaire de tempérament, non de culture intellectuelle et morale, quoiqu’il sollicite ordinairement l’une et l’autre, il arrive quelquefois que des peuples civilisés ne le possèdent qu’à un faible degré, soit qu’il se soit épuisé dans leurs développements antérieurs, soit que la nature même de leur civilisation les ait dépravés, soit enfin que, dès le début de leur histoire, ils en aient été moins doués que les autres ». (Œuvres, p. 378)

Les considérations qu’il a développées, dans L’Empire knouto-germanique, sur la psychologie et l’histoire de l’Allemagne et du peuple allemand, étayent cette pensée dernière. De toute façon il est indiscutable qu’un peuple discipliné ou résigné par nature, sera toujours plus prêt à subir l’étatisation qu’un peuple peu enclin à la discipline passive. Ce n’est sans doute pas un hasard que le marxisme étatique ait triomphé d’abord en Allemagne, d’où il a irradié sur les autres pays ; ni que le totalitarisme absolu ait pu s’imposer si habilement en Russie ; ni que l’anarchisme se soit si intensément développé en Espagne. Les seules raisons économiques n’expliquent pas tout, et la structure juridique de l’État, les rapports entre le citoyen et le gouvernement en Angleterre et en Russie, aux États-Unis et au Japon, sont aussi déterminés par ces facteurs psychologiques, quelles qu’en soient les causes lointaines, ou les agents modificateurs.

La place me manque pour exposer tout ce qu’il faudrait dire sur les différences fondamentales entre la pensée théorique bakouninienne et la pensée théorique marxiste. J’espère cependant en avoir donné des éléments qui nous aideront à comprendre les différences d’appréciation théorique et pratique sur le problème de l’État.

NATURE DE L’ÉTAT

Bakounine est ennemi de l’État. Marx aussi, théoriquement du moins, mais Marx considère que l’État prolétarien, ou socialiste, peut agir au service du peuple, tandis que son adversaire ne différencie pas l’État, dit prolétarien, de l’État monarchique ou républicain. Pour lui, essentiellement, l’État ne peut avoir d’autre but ou donner d’autres résultats que l’oppression et l’exploitation des masses populaires, soit en défendant les propriétaires, les patrons, les capitalistes, soit en devenant lui-même propriétaire, patron, capitaliste.

Même quand il sert les privilégiés, la grande raison de son existence est avant tout lui-même, sa volonté de durer, d’étendre son pouvoir politique et économique, le deuxième dépendant du premier, aux dépens s’il le faut, de ceux qu’il « protège ».

On trouve déjà cette pensée sous-jacente dans la lettre magnifique publiée dans La Réforme, le journal de Ledru-Rollin, le 27 janvier 1847. Bakounine y commentait l’ukase du tsar qui le dépouillait, ainsi qu’autre Russe, Golovine, de ses biens, de ses titres, de sa nationalité, et ordonnait son arrestation et sa déportation à vie en Sibérie si l’on parvenait à le prendre.

Mais on trouve aussi la démonstration de cette pensée dans ses nombreuses analyses de l’histoire de Russie, d’Allemagne, de France, d’Italie, à propos de Louis XI, de Louis XIV, de Napoléon III, de Luther, de Bismarck, de l’unité italienne ou du despotisme tsariste. Dans Étatisme et Anarchisme, dont nous nous occuperons plus loin, il fait cette synthèse de l’État russe :

« L’État russe est, pourrait-on dire, avant tout un État militaire. Tout est subordonné en lui à l’intérêt unique d’un État oppresseur. Le souverain, l’État : voilà le principal ; tout le reste – le peuple, même les intérêts des castes, la prospérité de l’industrie, du commerce, et de ce qu’on est habitué à appeler civilisation – ne sont que des moyens pour atteindre ce but unique. Sans un certain degré de civilisation, sans industrie et sans commerce, aucun

État, et surtout aucun État moderne, ne peut exister, car ce qu’on appelle les richesses nationales est loin d’appartenir au peuple, tandis que les richesses des classes privilégiées constituent une force. Tout cela est, en Russie, absorbé par l’État qui, à son tour, se convertit en pourvoyeur d’une énorme classe d’État, de la classe militaire, ecclésiastique, le vol habituel du fisc, la soustraction des fonds publics et le pillage du peuple sont l’expression la plus exacte de la civilisation étatique russe ». (Ed. argentine, p. 186-187)

Sans nier que, dans les pays capitalistes, l’État soit un facteur de soutien de la classe économiquement dominante, et le disant même assez souvent, Bakounine ne voit pas seulement que cet aspect de la réalité historique 2. Le seul exemple russe fait apparaître une réalité beaucoup plus profonde et plus complexe, plus générale aussi, qui s’est toujours produite et qui, sous des formes diverses, peut toujours se reproduire. Loin d’être seulement l’expression politique des classes dominantes (thèse marxiste), l’État est donc par lui-même, il constitue sa propre classe dominante, il a sa morale, sa raison d’être, sa politique de par sa nature propre. Prenons au hasard des nombreuses pages écrites sur ces questions par Bakounine, celle qui suit, extraite de Les Ours de Berne et l’Ours de Saint- Pétersbourg (t. II des Œuvres, p. 61-62) :

« La morale, on le sait, n’exerce qu’une influence excessivement faible sur la politique intérieure des États ; elle n’en exerce aucune sur leur politique extérieure. La loi suprême de l’État, c’est la conservation quand même de l’État ; et comme tous les États, depuis qu’il en existe sur la terre, sont condamnés à une lutte perpétuelle: lutte contre leurs propres populations qu’ils oppriment et qu’ils ruinent, lutte contre tous les États étrangers, dont chacun n’est puissant qu’à condition que l’autre soit faible ; et comme ils ne peuvent se conserver dans cette lutte qu’en augmentant chaque jour leur puissance, tant à l’intérieur, contre leurs propres sujets, qu’à l’extérieur, contre les puissances voisines – il en résulte que la loi suprême de l’État c’est l’augmentation de sa puissance au détriment de la liberté intérieure et de la justice extérieure.

« Telle est dans sa franche réalité l’unique morale, l’unique fin de l’État. Il n’adore Dieu lui-même qu’autant qu’il est son Dieu exclusif la sanction de sa puissance et de ce qu’il appelle son droit, c’est-à-dire son droit d’être quand même, et de s’étendre toujours au détriment de tous les autres États. Tout ce qui sert à cette fin est méritoire, légitime, vertueux. Tout ce qui lui nuit est criminel. La morale de l’État est donc le renversement de la justice humaine, de la morale humaine.

  1. On trouve même, dans ce que nous venons de reproduire, la thèse de l’État fomentant la richesse des classes dominantes pour en tirer profit.

 

«Cette morale transcendante, extra-humaine et par là même anti- humaine des États, n’est pas le fruit de la seule corruption des hommes qui en remplissent les fonctions. On pourrait dire plutôt que la corruption de ces hommes est la conséquence naturelle, nécessaire de l’institution des États. Cette morale n’est rien que le développement du principe fondamental de l’État, l’expression inévitable d’une nécessité inhérente à l’État. l’État n’est pas autre chose que la négation de l’humanité; c’est une collectivité restreinte qui veut prendre sa place et veut s’imposer à elle comme une fin suprême à laquelle tout doit servir, tout doit se soumettre ».

ÉTAT ET SOCIALISME

Cette opposition absolue à l’État, quel qu’il soit, explique pourquoi Bakounine s’oppose au communisme, c’est, en effet, après sa mort, particulièrement sous l’influence des internationalistes bakouninistes italiens Caffiera, Malatesta, Andrea Costa, Gambuzzi, Covelli et autres 3 que le communisme anarchiste fut formulé. Jusqu’alors le communisme était apparu sous l’aspect autoritaire et étatique conçu par Platon, Campanella, Thomas Morus et autres précurseurs lointains, puis par Babeuf, Buonarroti, Louis Blanc, Pierre Leroux, Etienne Cabet, les blanquistes – si l’on peut les classer parmi les communistes – Weitling et ses amis, et enfin Marx, Engels et leurs disciples. Proudhon lui opposa le mutuellisme. Bakounine lui opposait ce qu’il appelait le collectivisme, et au Congrès de l’Internationale, célébré à Berne du 21 au 25 septembre 1868, il déclarait :

« Quelle différence, m’a-t-on dit, faites-vous entre le communisme et le collectivisme? Je suis étonné, vraiment, que M. Chaudey ne la comprenne pas, cette différence, lui, l’exécuteur testamentaire de Proudhon. Je déteste le communisme parce qu’il est la négation de la liberté et que je ne puis rien concevoir d’humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l’État, parce qu’il aboutit nécessairement à la concentration de la propriété dans les mains de l’État, tandis que moi je veux l’abolition de l’État, l’extirpation radicale de ce principe de l’autorité et de la tutelle de l’État qui, sous le prétexte de moraliser et de civiliser les hommes, les a jusqu’à ce jour asservis, opprimés, exploités et dépravés. Je veux l’organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre

  1. Dès 1874, James Guillaume avait, dans sa magnifique brochure Idées sur l’Organisation sociale, anticipé la solution communiste, fédéraliste et libre. Mais transitoirement, il admettait le collectivisme, jusqu’à ce que l’abondance des biens permit la libre consommation, l’association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voulant l’abolition de l’État, je veux l’abolition de la propriété individuellement héréditaire, qui n’est qu’une institution de l’État, une conséquence même du principe de l’État. Voilà dans quel sens je suis collectiviste, et pas du tout communiste. » (Cité par James Guillaume, L’Internationale, Documents et Souvenirs, t. I, p. 74-75).

La position est nette. Elle est fondamentalement, antimarxiste non seulement par le refus du communisme autoritaire, et de l’utilisation de l’État comme moyen d’émancipation populaire, mais encore dans l’interprétation sociologique de l’histoire. Voir dans la propriété « individuellement héréditaire » une création de l’État, est le renversement absolu du schéma de l’économisme historique marxiste, dont les conséquences théoriques et tactiques sont énormes. Et cela prouve, en passant, que ce n’était pas non plus une simple question de tactique qui séparait Bakounine de Marx.

Cette position intransigeante et conséquente contre le socialisme ou le communisme d’État, est affirmée avec une force croissante à mesure que Marx et ses amis énoncent leurs moyens de réalisation.

Puisque « la loi suprême de l’État c’est la conservation quand même de l’État », le transitoire, dans cet ordre de choses, tendra inévitablement à devenir définitif, et Bakounine ne dénonce pas seulement l’erreur tactique, mais l’avenir totalitaire et sclérosé qu’il faut éviter :

« L’égalité sans la liberté est une malsaine fiction créée par les fripons pour tromper les sots. L’égalité sans la liberté c’est le despotisme de l’État, et l’État despotique ne pourrait exister un seul jour sans avoir au moins une classe exploitante et privilégiée: la bureaucratie, puissance héréditaire comme en Russie et en Chine ou de fait comme en Allemagne et chez nous. Notre grand et vrai maître à tous, Proudhon, a dit dans son beau livre “De la Justice dans l’Église et dans la Révolution”, que la désastreuse combinaison qui puisse se former serait celle qui réunirait le socialisme avec l’absolutisme, les tendances du peuple vers l’émancipation économique, et le bien-être matériel avec la dictature et la concentration de tous les pouvoirs politiques et sociaux dans l’État.

« Que l’avenir nous préserve donc des faveurs du despotisme ; mais qu’il nous sauve aussi des conséquences désastreuses et abrutissantes du socialisme autoritaire, doctrinaire ou l’État. Soyons socialistes 4 ; mais ne devenons jamais des peuples troupeaux. Ne cherchons la justice, toute la justice politique, économique et sociale que sur la voie de la liberté. Il ne peut y avoir rien de vivant et d’humain en dehors de la liberté, et un socialisme qui la rejetterait de son sein ou qui ne l’accepterait pas comme unique principe créateur et comme base, nous mènerait tout droit à l’esclavage et à la bestialité ».

Ce fragment de lettre, reproduit par Max Nettlau dans Life of Bakounine (t. I, p. 249), fut sans doute écrit à l’un des internationalistes de Madrid ou de Barcelone qui, sous l’impulsion de Bakounine, créèrent la section espagnole de l’Internationale, section que le congrès de Saint-Imier recommandait comme modèle d’organisation pour le rapide développement de ses fédérations nationales de métiers. C’est en tous cas à un autre internationaliste espagnol, Anselmo Lorenzo, grande et belle figure de l’anarchisme prolétarien, qu’il écrivait :

« Ennemi convaincu de l’État et de toutes les institutions d’État, tant économiques que politiques, juridiques et religieuses de l’État, ennemi en général de tout ce que, dans le langage de la gent doctrinaire, on appelle la tutelle bienfaisante exercée sous quelque forme que ce soit par les minorités intelligentes et naturellement désintéressées sur les masses, convaincus que l’émancipation économique du prolétariat, la grande liberté, la liberté réelle des individus et des masses et l’organisation universelle de l’égalité et de la justice humaine, que l’humanisation du troupeau humain, en un mot est incompatible avec l’existence de l’État ou de quelque autre forme d’organisation autoritaire que ce soit, j’ai soulevé dès l’année 1868, époque de mon entrée dans l’Internationale à Genève, une croisade contre le principe même de l’autorité, et j’ai commencé à prêcher publiquement l’abolition des États, l’abolition de tous les gouvernements, de tous ce qu’on appelle domination, tutelle ou pouvoir, y compris sans doute la soi-disant dictature révolutionnaire et provisoire que les Jacobins de l’Internationale, disciples ou non de Marx5 nous recommandent comme un moyen de transition absolument nécessaire, prétendent-ils, pour consolider et pour organiser la

  1. En général, Bakounine s’est appelé socialiste, ou socialiste révolutionnaire. Il a presque toujours employé le mot anarchie dans son sens négatif, ou a vu dans l’anarchie la seule période de destruction révolutionnaire. C’est exceptionnellement, peut-être sur l’insistance d’hommes comme Jules Guesde, Paul Brousse, Benoît Malon, qui à l’époque anti-autoritaires ardents, revendiquaient l’anarchie comme formule d’idéal social, qu’il a pris ce mot dans un sens positif.
  2. Les blanquistes étaient à ce moment d’accord avec Marx qui les utilisa contre Bakounine, puis s’en débarrassa.

victoire du prolétariat. J’ai toujours pensé, plus que jamais je pense aujourd’hui, que cette dictature, résurrection masquée de l’État, ne pourra jamais produire d’autre effet que de paralyser et de tuer la vitalité même et la puissance populaires. »

La lutte est entamée et se déroule entre les fédérations du Jura, italienne et espagnole – les seules réellement organisées de l’Internationale – les courants fédéralistes de la brillante section belge, ceux, plus restreints, des sections française – toutes clandestines devant les persécutions et les procès dont l’accablent la police et la justice de Napoléon III – et les sections marxistes autoritaires, clandestines, ou à peine organisées d’Angleterre et d’Allemagne. Lutte qui oppose les conceptions théoriques et les méthodes d’action, le fédéralisme au centralisme, l’organisation libre de bas en haut à l’étatisme, la liberté d’initiative locale, régionale, nationale, internationale au pouvoir dictatorial du Conseil fédéral de l’Internationale qui réside à Londres, et où trône Marx appuyé sans réserves par ses co-nationaux et des coreligionnaires israélites. Et Bakounine ne manque jamais l’occasion de préciser les différences de principes et de tactique et leurs conséquences lointaines et immédiates.

A suivre…

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Réflexion historique… Qui était Michel Bakounine ?…

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“La Commune de Paris poussa très certainement Marx à repenser certaines de ses idées sur l’État. Comme il le nota dans une nouvelle préface d’une réédition de son “Manifeste du Parti Communiste”, publiée un an arès la Commune, celle-ci prouva que “la classe ouvrière ne peut simplement pas prendre possession sur la machine étatique prête à l’emploi et l’utiliser pour son propre but.” La machinerie si bien adaptée à la règle de la domination bourgeoise ne put pas fournir un modèle pour le socialisme. “C’est exactement ce que je dis depuis toujours !” s’exlama Bakounine… Ainsi, à l’encontre des marxistes, Bakounine continua, les anarchistes rejetèrent l’idée, même en tant que phase transitoire, de ‘conventions nationales, d’assenblées constituantes ou de soi-disantes dictatures révolutionnaires’, car une telle concentration du pouvoir en si peu de mains ‘devient inévitablement et immédiatement réactionnaire’ Ceci fut le point fondamental sur lequel les anarchistes et les marxistes différaient et c’est là-dessus que Bakounine retournerait dans ses derniers travaux majeurs.
[…] Il est parfaitement possible d’argumenter que la division entre anarchistes et marxistes ne soit pas nécessairement la question de la réforme ou de la révolution. Pour Bakounine, la différence majeure entre eux pourrait être résumée en un mot: l’État.”
~ Mark Leier, “Bakounine, une biographie”, 2006 ~

 

Qui était Bakounine ?

Entretien pour le magazine Ballast avec Jean-Christophe Angaut, écrivain, essayiste et biographe

24 novembre 2014

url de l’article original:

http://www.revue-ballast.fr/qui-etait-vraiment-bakounine/

On connaît souvent l’homme à coups de trois grands traits : fils d’aristocrates, opposant à Karl Marx et figure incontournable du socialisme libertaire. Jean-Christophe Angaut, auteur des ouvrages Bakounine jeune hégélien et La liberté des peuples, creuse le mythe : était-il ou non un philosophe ? croyait-il en l’homme naturellement bon ? se trouvait-il être la brute souvent décrite ou décriée ?

On dit que Bakounine a traduit le Manifeste du parti communiste : quelles étaient ses relations intellectuelles au communisme marxiste ?

En fait, il n’y a aucune preuve que Bakounine ait effectivement traduit le Manifeste. En revanche, il était censé traduire le livre I du Capital, mais il n’est jamais allé au bout, c’était une tâche qui demandait un travail trop suivi pour quelqu’un qui était sans cesse diverti par l’urgence de l’actualité révolutionnaire. Il reste cependant que le Manifeste est le texte de Marx (et Engels) que Bakounine connaît le mieux, et que c’est cette version-là des théories de Marx qu’il ne cesse de critiquer, plus de vingt ans après qu’elle a été publiée – ce qui peut expliquer d’ailleurs certaines distorsions. Si l’on met de côté la dimension personnelle des relations avec Marx (qui n’est pas du tout négligeable), mais aussi la composante plus immédiatement politique pour se concentrer sur la critique « intellectuelle », je dirais que la relation de Bakounine au marxisme (et pas seulement au communisme) est marquée par trois divergences fondamentales. La première porte sur la question de l’État. Dans le Manifeste, Bakounine lit que la tâche du prolétariat est de s’emparer du pouvoir d’État pour le faire fonctionner à son profit. Pour les marxistes, il s’agit d’une prise de contrôle provisoire, le temps de faire disparaître toute domination de classe, et comme l’État est un simple instrument de domination de classe, il s’éteindra avec celle-ci. Bakounine n’y croit pas et estime que, même si l’État n’est qu’un instrument, il possède une autonomie relative et peut à son tour engendrer une nouvelle classe – en l’occurrence une bureaucratie rouge. Avant même d’être anarchiste, Bakounine a été hostile aux formes autoritaires de communisme, comme l’atteste son article « Le communisme » qu’il publie en juin 1843, et dans lequel il prend parti pour « la véritable communauté des hommes libres » contre des formes asservissantes de communisme.

Cette critique de l’État s’approfondit, en second lieu, sur le terrain de la philosophie de l’Histoire. Bakounine réagit à ce qu’il connaît de la philosophie marxienne de l’Histoire, qu’il interprète comme un déterminisme socio-économique à sens unique, et souligne le rôle historique que joue l’État dans la perpétuation de la domination de classe – raison pour laquelle, sur le plan politique, il insiste par exemple sur le droit d’héritage (ce qui ne manque pas d’actualité, quand on sait que la principale source de la fortune, dans nos pays, c’est la naissance – et certainement pas le travail). C’est précisément parce que l’État joue ce rôle historiquement qu’il est impossible d’en faire un instrument d’émancipation : on croit prendre l’État, mais c’est l’État qui vous prend. D’où aussi une troisième critique, qui touche ce que Bakounine considère comme une approbation par Marx du cours de l’Histoire, l’idée selon laquelle l’Histoire travaille à la réalisation du communisme, en vertu des lois éternelles de la dialectique. Ce qui, à nouveau, n’est pas sans conséquences pratiques : par exemple, des pays dans lesquels le capitalisme ne serait pas parvenu à son plein développement devraient attendre celui-ci pour pouvoir espérer une révolution sociale. Notons enfin que Bakounine et ses amis, dans la Première Internationale, étaient désignés comme collectivistes, et non comme communistes, mais je ne suis pas certain qu’il faille surinterpréter ces qualificatifs, car quelques années plus tard, ce sont les communistes qui se désigneront comme collectivistes (autour de Jules Guesde notamment), alors que les anarchistes se réclameront du communisme.

En plus de l’État, une des divergences de fond entre Marx et Bakounine était leur rapport au sous-prolétariat : une engeance parasitaire pour le premier ; un foyer révolutionnaire pour le second. Comment expliquer cette opposition théorique, et donc pratique ?

C’est effectivement une différence importante. D’une manière plus générale, il me semble qu’il y a une grande attention, chez Bakounine, aux dynamiques sociales qui sous-tendent toute révolution. De fait, cette catégorie de lumpenproletariat est assez étrange chez Marx, car elle recouvre, selon les textes, des milieux sociaux bien différents (il est parfois en haillons, mais, pour le dire en termes contemporains, il porte parfois aussi une Rolex et une gourmette en or) ; d’autre part, on ne peut qu’être frappé par les analogies qui existent, notamment dans des textes sur la question slave, entre les propos de Marx et Engels sur le lumpenproletariat et ce qu’ils disent par ailleurs des sociétés précapitalistes, les deux semblant avoir pour destin historique de servir d’hommes de main à la réaction. Maintenant, dire que ce que Marx et Engels appellent lumpenproletariat est nécessairement une force révolutionnaire pour Bakounine, ce serait abusif : d’abord parce que les contours de cette population chez les deux révolutionnaires allemands est tout sauf clair, mais aussi parce que Bakounine est conscient qu’il peut être difficile d’enrôler par exemple des bandits (il en parle dans le contexte de la Russie) au service de la révolution (même s’il estime qu’il faut tenter de le faire). En revanche, il y a de nombreux textes de Bakounine sur le phénomène du déclassement et ses conséquences politiques. On pourrait peut-être aller jusqu’à soutenir (ce que d’autres auteurs anarchistes, comme Landauer, feront après lui) que la révolution n’est pas une affaire de classe, mais de déclassement, au sens littéral du terme : si l’on en reste à sa position de classe, on ne fait jamais la révolution.


Onfray estime, dans Politique du rebelle, que Bakounine ne diverge de Marx que sur les moyens, en rien sur les fins : « Les deux croient à l’homme total, débarrassé de ses aliénations par le simple fait d’évoluer dans une société sans classe. » Frères ennemis, ces deux-là ?

Ah, cette mâle assurance qui permet de prononcer de belles phrases définitives et ronflantes sans s’embêter à citer les auteurs concernés ! C’est peut-être ça, un vrai philosophe… Blague à part, j’ai l’impression qu’il y a deux questions en une. D’abord, est-ce qu’on a cette croyance en l’homme total chez Bakounine, et même chez Marx ? Je n’en suis pas du tout convaincu. Il y a bien une période explicitement humaniste, chez Marx, c’est celle des Manuscrits de 1844, mais cela marque le tout début de son engagement communiste, qui est encore très peu déterminé, et par la suite, la thématique anthropologique sera toujours très problématique chez lui — en fait, on plaque la thématique de l’homme nouveau sur Marx. Quant à Bakounine, soutenir cela à son propos me paraît complètement fantaisiste. J’ai l’impression que dans la citation que vous mentionnez, Michel Onfray nous rejoue le coup de la bonne nature humaine à laquelle ces grands naïfs de révolutionnaires croiraient d’une manière impénitente. Là encore, il faut aller voir ce que les auteurs dont on parle racontent effectivement.

Pour ce qui est de Bakounine, on a beaucoup de textes qui parlent de la nature humaine, mais outre qu’ils la réinscrivent dans une histoire, ils sont beaucoup plus diserts sur ses mauvais aspects. Bakounine suggère plutôt que c’est une tâche révolutionnaire que de parvenir à des configurations sociales où les mauvais aspects de la nature humaine (égoïsme, vanité, cupidité, etc.) peuvent trouver à s’exprimer sans nuire aux autres. Et puis en second lieu, il y a la question des moyens et des fins. S’agissant de Bakounine, soutenir finalement que la fin peut demeurer la même quand on change de moyens, cela me semble aller complètement à l’encontre de ce qui fut le sens explicite de son engagement : si Bakounine est si pugnace sur la question de l’organisation de l’Internationale, c’est aussi parce qu’il considère qu’une organisation ouvrière autoritaire pourrait constituer le germe de cette bureaucratie rouge dont on parlait à l’instant — et aussi parce qu’il estime que la fin se construit dans les moyens (par exemple dans la mise en place de formes non autoritaires d’organisation, de coopératives, etc.).

Bakounine — à l’instar, en général, de toute la tradition anarchiste — s’est montré très hostile à l’endroit de Dieu et des religions instituées (ce qui fut moins le cas d’un Engels, d’un Marx ou d’un Lénine — ce dernier estimant par exemple que l’on diviserait à tort les travailleurs en faisant de l’irréligion un mot d’ordre). Cet athéisme militant vous semble-t-il toujours d’actualité ?

Ce qui est étonnant, finalement, c’est que Bakounine s’est exprimé lui-même contre le projet de faire de l’athéisme une condition pour entrer dans l’Internationale, alors par ailleurs qu’on connaît les nombreux textes qui décrivent son antithéologisme. Il me semble que la position de Bakounine est particulièrement intéressante, y compris pour aujourd’hui, parce qu’elle combine une forme radicale d’athéisme (qui n’est pas simplement de l’ordre de l’émancipation individuelle, mais repose sur une critique très intéressante des liens entre théologie et politique) et, en même temps, à la fois une conception de l’organisation ouvrière où ces questions doivent être débattues sans être tranchées officiellement, et une conception de l’organisation sociale comme devant permettre la liberté totale du culte — mais aussi son caractère intégralement privé. Par rapport aux débats contemporains sur la laïcité, qui sont tellement empoisonnés, c’est une position féconde : on peut tenir une totale liberté d’expression religieuse (et antireligieuse, évidemment) et une relégation de la pratique religieuse dans la sphère de l’initiative privée. Sur les deux plans, en France, on en est encore loin, puisque d’un côté on réprime le port de signes religieux chez les usagers des services publics (alors que la neutralité religieuse devrait être celle des institutions), tout en subventionnant les cultes, les écoles confessionnelles, etc. (de sorte que les impôts des libres penseurs servent à entretenir ce genre d’établissements).

Pour ce qui est de l’actualité de l’athéisme militant, sous la forme qu’il revêtait à l’époque de Bakounine, je suis plus réservé. Bakounine écrit à une époque où l’Église n’était séparée de l’État dans aucun pays européen, où la religion chrétienne possédait une véritable emprise sur la vie des individus et constituait un pouvoir politique. Même si ce n’est pas tout à fait fini (comme l’atteste la mobilisation de l’Église catholique en France contre l’extension de l’institution du mariage aux couples homosexuels), on a aujourd’hui souvent affaire à des formes d’extrémisme religieux qui se manifestent en dehors de l’État — même si parfois elles aspirent à le conquérir.

Vous écrivez que « la philosophie occupe une place particulière » chez Bakounine. Vous en faites même un « point de rencontre » unique entre les différentes tendances de son époque. C’est-à-dire ?

D’abord, Bakounine a reçu une formation philosophique — d’abord en Russie, où il s’est formé en autodidacte avec quelques amis, puis en Allemagne où il a entrepris de parfaire sa formation en philosophie allemande, et il s’est tenu au courant toute sa vie de l’actualité des courants philosophiques — on trouve même dans les textes de la fin quelques mentions de Schopenhauer. En revanche, il ne me semble pas qu’on puisse considérer Bakounine comme un philosophe : ses textes sont nourris de philosophie, quand il en a besoin, mais ses préoccupations ont vite cessé d’être théoriques. Par exemple, lorsqu’il construit théoriquement son antithéologisme, il mobilise des auteurs comme Feuerbach, Comte, ou les matérialistes allemands, mais son but n’est pas à proprement parler la recherche de la vérité : c’est parce que la religion, et plus précisément d’ailleurs la théologie, a été reconnue par lui comme une puissance néfaste qu’il estime nécessaire d’en extirper les racines théoriques. Alors en effet, Bakounine constitue un point de rencontre singulier entre différents courants philosophiques qui, à l’époque, n’ont guère dialogué : l’hégélianisme, le marxisme, le positivisme, le matérialisme scientifique — courants dont il a, je pense, une bonne compréhension. Mais ce qui me semble surtout intéressant, c’est la manière dont il remet en cause l’usage que la philosophie fait d’un certain nombre de concepts – l’État, l’histoire, la politique etc.

Camus, qui confia que Bakounine était « vivant » en lui, estimait pourtant qu’il existait dans son œuvre des inclinations « nihilistes et immoralistes » ainsi qu’un romantisme mortifère. Quel regard portez-vous sur cette analyse, que l’on trouve dans L’Homme révolté ainsi que dans sa polémique avec Gaston Leval ?

Soit dit en passant, on voit bien avec ce genre de propos qu’Onfray aimerait être Camus (d’ailleurs, son livre sur Camus, comme du reste tous ses autres livres, c’est un peu un livre sur lui-même), mais qu’il a encore du travail — notamment parce qu’à l’occasion de la polémique avec Leval, Camus a été capable de reconnaître qu’il avait caricaturé Bakounine. La difficulté avec l’essai de Camus, c’est de savoir à quoi au juste il fait allusion. Bien entendu, il ne s’agit pas de s’obstiner à défendre Bakounine à tout crin : il y a chez lui une tendance « négativiste », liée à la conviction qui était la sienne qu’il faisait partie d’une génération de destructeurs, et qu’une autre génération viendrait ensuite qui pourrait construire autre chose. Je ne sais pas si c’est du romantisme mortifère, ni même d’ailleurs du nihilisme au sens où l’entend Camus – l’usage de ce terme est d’ailleurs très problématique puisqu’il renvoie à un moment bien précis de l’histoire russe, dans lequel les textes de Bakounine ont pu jouer un rôle, mais sans qu’on puisse pour autant faire de Bakounine un nihiliste. Quant à l’immoralisme, je me demande dans quelle mesure Camus n’est pas ici pris au piège de la confusion entre les textes de Bakounine et ceux de Netchaïev. Cela étant, il y a un aspect discutable de l’activité de Bakounine, qui est le rôle qu’il fait jouer aux sociétés secrètes — même s’il n’y a sans doute pas lieu d’en faire l’épouvantail que Marx et ses amis en ont fait au moment de l’exclusion de Bakounine de l’AIT. Là encore, il me semble que le temps passé devrait nous permettre de lire les textes d’une manière critique plutôt que de prononcer des jugements à l’emporte-pièce.

 

Justement : Bakounine, comme vous l’avez écrit, a mauvaise presse dans le monde académique et auprès d’un plus large public : on l’accuse d’être tour à tour terroriste, barbare ou violent… À propos de sa conception de la violence, Leval notait justement dans La pensée constructive de Bakounine : « La légende a déformé la vérité ». Vous confirmez ? 

Quand on confronte ce que fut l’activité effective de Bakounine, et aussi ses écrits, à ce que l’on lit à son propos chez des gens qui ne l’ont probablement jamais lu, on se demande parfois si on parle de la même personne. Bakounine n’était pas non-violent, ce n’était pas un ange, c’était un révolutionnaire qui pensait que la révolution comportait nécessairement un moment de violence, ou comme il dit de déchaînement des mauvaises passions — mais c’est quelque chose qu’il enregistre comme un fait, pas quelque chose qu’il appelle de ses vœux. On est bien loin du portrait que dresse de lui le libéral Isaiah Berlin, celui d’un monstre prêt à patauger dans des flaques de sang… D’autant que si l’on veut aborder sérieusement cette question de la violence, il y a des textes tout à fait clairs de Bakounine à ce sujet. Bakounine refuse l’usage de la terreur, qu’on entende par là la pratique de l’assassinat individuel ou sa mise en œuvre systématique par un gouvernement révolutionnaire. Lorsqu’un jeune Russe, en 1866, tente d’assassiner le tsar, Bakounine, tout en rendant hommage à son courage, dit très clairement qu’une telle tentative, même couronnée (si j’ose dire) de succès ne sert à rien : un monarque prendra la place du monarque défunt. Bref, on reprend deux fois des nouilles, mais pas de quoi pavoiser. Quant à l’usage de la terreur par un gouvernement révolutionnaire, il n’est qu’à relire les passages dans lesquels Bakounine traite de la Révolution française pour se rendre compte que, selon lui, la tâche des révolutionnaires n’est pas d’attiser les mauvaises passions en tant qu’elles sont dirigées vers les personnes, mais de les tourner contre les choses et les institutions.

J’en suis venu à me demander d’où provenait cette réputation faite à Bakounine, mais aussi plus généralement à l’anarchisme : il y a bien un usage de la violence à différents moments de l’histoire du mouvement anarchiste, mais après tout, d’une manière bien moindre que celle de la plupart des courants politiques pour lesquels le monde académique fait preuve de davantage de révérence. Pour ne prendre qu’un exemple, notre chère République française ne s’est pas exactement construite sur des pétales de rose. Outre le fait qu’à un certain moment de l’Histoire du mouvement, des anarchistes ont pu faire un usage spectaculaire de la violence (ce qui n’est pas à négliger dans la construction d’un mythe), je me demande si cette réputation qui colle à Bakounine et aux anarchistes ne tient pas au fait qu’ils ne délèguent pas à autrui, et notamment pas à l’État, l’usage de la violence. Mais il faudrait sans doute revenir là-dessus plus en détail… Peut-être aussi, tout simplement, que les gens qui sont du côté du manche perçoivent la critique en acte des anarchistes comme une violence insupportable, mais bon, c’est leur problème…

Bakounine avait, en quelque sorte, prédit la déroute d’un régime fondé sur « la dictature du prolétariat » et le caractère « totalitaire » (si l’on ose l’anachronisme !) du socialisme centralisé d’État. Comment expliquer, selon vous, que le communisme ait, à l’échelle du monde, suscité bien plus d’adhésion que le socialisme libertaire ?

Cette idée d’un Bakounine prophétisant la catastrophe du socialisme d’État est séduisante, mais il faut s’en méfier, même si nombre de textes de lui adoptent ce ton prophétique. Rétrospectivement, ces textes sonnent en effet comme cela, mais il me semble que Bakounine pointe un danger très général, très vague finalement (et comment pourrait-il faire autrement ?), qui s’est actualisé d’une manière très précise par la suite. Aujourd’hui, évidemment, quand on lit « bureaucratie rouge », on imagine le gars qui remplit un formulaire pour t’envoyer au goulag… Pour revenir par ailleurs sur les termes de ta question, on ne peut malheureusement pas parler de déroute du prétendu socialisme d’État — certes il y a eu la déroute finale, mais il y a surtout eu l’hégémonie à peu près totale de cette version du marxisme, qui a conduit à jeter le discrédit sur tous les mouvements d’émancipation. De sorte que je dirais plutôt que le triomphe du socialisme d’État a conduit à la déroute du socialisme en général. C’est l’une des grandes catastrophes du XXe siècle.

Maintenant, expliquer en quelques mots cette victoire des formes autoritaires du socialisme sur ses formes libertaires, cela me semble difficile — d’autres que moi auraient sans doute moins de scrupules ! Plutôt que de tenter une explication hardie, je préfère me demander où est la victoire de ce prétendu socialisme, qui n’a triomphé qu’en se transformant en son ennemi. Alors si l’on veut, cela peut constituer une explication : ils ont gagné parce qu’ils se sont joints à des logiques de puissance qui étaient déjà des logiques dominantes — mais ce faisant, la cause qu’ils prétendaient défendre a été perdue.

On suppose que vous ne considérez pas Bakounine comme un objet d’études bon pour les musées anarchistes : que peut-il apporter à notre époque troublée ? 

Le côté « chercheur » en moi a forcément une tendance à s’intéresser à la grisaille des textes et des archives : il faut être un peu (beaucoup) obsessionnel pour faire de la recherche, et après tout, il n’y a pas de honte à ça, du moment qu’on ne vient pas faire la leçon aux militants à coup de grandes leçons savantes sur les auteurs sacrés. Et du coup, je vais commencer par vous décevoir : il y a des choses chez Bakounine qui me semblent datées, ou qui sont très dépendantes du contexte dans lequel elles ont été prononcées, ou encore qui ont un intérêt pratique limité pour nous, de sorte qu’il est difficile de leur trouver une actualité — outre la difficulté que pose, de toute façon, si on l’aborde un peu scientifiquement, l’idée selon laquelle un penseur né il y a deux siècles pourrait être actuel. Sans compter qu’il y a toujours l’écueil de la canonisation des grands ancêtres : « Bakounine l’avait bien dit ! Relis Bakounine, camarade ! » Heureusement, j’ai l’impression qu’on n’entend guère ce genre de phrases chez les anarchistes, qui ont un rapport à la fois tendre et ironique à leurs glorieux devanciers.

Mais vous avez raison, je n’aurais jamais travaillé sur Bakounine si je n’avais pas trouvé dans ses textes (et dans ceux de bien d’autres !) une source d’inspiration pour aujourd’hui. Et après tout, c’est bien l’essentiel : pour penser et agir aujourd’hui, de quelle énergie et de quels outils peut nous doter la lecture de Bakounine et l’itinéraire qui fut le sien ? Même si ce sont des choses qui m’intéressent, on se contrefout par exemple (et on a bien raison) de savoir quels éléments de l’antithéologisme de Bakounine sont empruntés à Comte, quels autres viennent de Feuerbach, etc. En revanche, je continue à trouver très beaux les textes sur la liberté et le sentiment de révolte, et digne de considération tout ce qu’il écrit sur (et contre) la nécessité historique, les rapports entre classe et révolution, sa conception de la politique et du politique. De fait, on trouve chez Bakounine ce qu’on peut attendre de toute théorie militante : des armes et des raisons de s’en servir.