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Résistance au colonialisme: l’anarchisme africain… 3ème partie: Les précédents anarchistes en Afrique…

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L’anarchisme africain, histoire d’un mouvement (Extraits)

 

Sam Mbah & I.E. Igariwey

 

Extraits traduit de l’anglais par Résistance 71 du livre “African Anarchism, the History of a Movement”, éditions See Sharp Press, 1997.

 

Juin 2015

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie        

 

Chapitre 4 Le développement du socialisme en Afrique

[…] Les puissances européennes qui ont envahi et colonisé l’Afrique à la fin du XIXème siècle étaient des pays capitalistes totalement industrialisés qui voyaient l’Afrique comme un marché captif et une énorme source de matières premières pour leurs industries. Ceci fut la raison fondamentale du colonialisme de cette époque.

Les colons y produisirent une société et une économie capitalistes ayant des similarités avec les économies de leurs propres pays. En Europe, les propriétaires du capital avaient exproprié la terre et les autres moyens de production des paysans, des artisans, les transformant en salariés de misère. De leur travail, les capitalistes extirpaient un surplus qu’ils accumulaient et investissaient dans toujours plus de terres, d’usines et de travail des autres afin d’extirper encore plus de surplus. De cette manière étendaient-ils leur richesse et reproduisaient-ils des relations sociales capitalistes dans les colonies.

Comme nous l’avons vu précédemment, le mode de production africain était tout sauf un mode de production capitaliste. Afin de servir leurs propres intérêts, les Européens ont superposé le capitalisme sur l’Afrique. Ceci impliqua la transformation des sociétés africaines d’unités agricoles relativement auto-suffisantes et autogérées en des unités totalement dépendantes des économies bien plus grandes créées à cet effet. Une nouvelle division du travail fut forcée sur les Africains menant à de nouvelles relations sociétales. La société horticole traditionnelle dans son mode de production était progressivement minimisée alors que les villages étaient forcés de cultiver des “cash crops” pour l’exportation ou de fournir une main d’œuvre à très bon marché pour les usines et les mines. Ceci créa de nouvelles classes sociales au sein des colonies.

Dans son étude des classes coloniales en Guinée R.E. Galli en identifie plusieurs:

  • Une nouvelle classe administrative constituée de colons européens
  • Une classe européenne de grands propriétaires terriens
  • Une classe européenne de grands commerçants (les firmes de commerce)
  • Une classe européenne de gérants

Ceci formait la classe coloniale bourgeoise, les propriétaires du capital c’est à dire des terres et des moyens de production. Cette classe était aidée dans sa tâche d’exploitation par ce que Galli appelle une petite bourgeoisie:

  • Les petits gérants, responsables, chefs de services dans l’appareil d’état colonial, sur les plantations, dans les compagnies minières et de commerce
  • Les professions libérales coloniales (médecins, avocats, notaires etc…)
  • Quelques indigènes marchants et propriétaires de magazins ou de l’industrie de la distribution

Comment les sociétés traditionnelles furent-elles incorporées dans le système colonial capitaliste ? En premier lieu, les chefs et responsables furent co-optés, incités à agir comme administrateurs pour les colonisateurs. Galli les voit comme une classe agraire non-capitaliste, parce qu’ils n’exploitaient pas les villageois comme les colons. Ils les exploitaient plutôt grâce à leur autorité traditionnelle sur la terre et le travail. Ils percevaient les impôts et donnaient le travail aux colons, pressant la paysannerie du mieux qu’ils le pouvaient mais sans jamais l’exproprier de la terre.

[…] Il y avait aussi un petit groupe d’Africains éduqués, ceux que les Français appelaient “les assimilés” (NdT: en français dans le texte original), essentiellement les fils des chefs et autres notables, envoyés dans les villes françaises pour leur éducation. Ils étaient absorbés comme des officiels de bas étage dans le gouvernement et comme professions libérales ; ils aidaient la classe capitaliste coloniale en administrant et en maintenant l’ordre social.

[…]

Comme dans toute société de classes, la classe impérialiste dominante européenne, en alliance avec ses agents locaux, s’est engagée dans une exploitation sans merci et brutale de la main d’œuvre locale. La main d’œuvre fut employée et exploitée pour produire des matières premières pour l’industrie européenne et pour générer suffisamment de surplus pour pouvoir maintenir les colonies en place.

[..]

Chapitre 5 L’échec du socialisme en Afrique

[…]

Nous n’employons pas ici le terme de “socialisme” pour l’Afrique comme une approche rigide et doctrinaire dans le style du marxisme-léninisme […]

Les avocats du socialisme africain postulent que le marxisme et sa théorie de déterminisme matérialiste ne devrait pas être appliqués à l’Afrique, considérant la grande différence des conditions économiques et sociales entre le continent et l’Europe. Au contraire, ils appellent à un socialisme africain démocratique, décentralisé, qui trouverait ses origines dans l’histoire et les cultures des peuples africains.

[…]

Concernant la révolution guinéenne, Galli cite deux facteurs de son échec:

  • Le premier fut la forte centralisation de parti dans la période post-indépendance
  • Le second et de manière plus importante, le gouvernement et le parti choisirent délibérément de s’appuyer économiquement sur l’extraction minière au lieu de l’agriculture

Au moment où le parti accéda au pouvoir, il s’allia avec les compagnies minières aux mains du capital étranger. […]

Malgré une forte industrie minière, la Guinée demeure aujourd’hui (1997) un des pays les plus pauvres d’Afrique.

[..]

La Tanzanie nous donne un autre cas d’étude très pertinent au sujet duquel ses leaders se sont dévoués au développement rural très peu de temps après avoir obtenu l’indépendence de la Grande-Bretagne. Julius Nyerere, chef du gouvernement tanzanien, fut un des meilleurs soutiens du socialisme africain et du principe de l’auto-suffisance.

Nyerere se retourna contre les intérêts étrangers et emmena avec lui quelques 90% de la paysannerie tanzanienne en prêchant le retour aux tenets du communalisme africain. Par là, l’agriculture et le peuple lui-même deviendraient les nouvelles bases du développement. Le gouvernement tanzanien encouragea les paysans tanzaniens à se constituer en villages fondés sur la coopération et le travail communal, les villages Ujamaa. Afin que cela fonctionne, le gouvernement suppléait des routes, des écoles, des services sociaux. En 1967, Nyerere publia un petit ouvrage “Socialisme et le développement rural” dans lequel il énonçait trois principes fondamentaux au sein de la famille africaine: l’égalité, le respect mutuel pour toutes les familles et la participation aux bénéfices de la production collective. Ceci constitua la base fondamentale des villages Ujamaa.

Aujourd’hui aucun village Ujamaa n’a survécu en Tanzanie, les gens n’en ont plus que le souvenir….

Le modèle Ujamaa a échoué parce qu’il a dégénéré en contrôle bureaucratique étatique sur les paysans. Par ses bureaucrates et ses assistants techniques, l’état a commencé à dicter aux paysans ce qu’ils devaient faire et ce qu’ils ne devaient pas faire, ce qu’ils devaient produire ou pas. Puis, la Banque Mondiale et autres donateurs ont détourné le programme. La stratégie du gouvernement/banque mondial/aide étrangère était d’établir des cibles de production pour chaque culture, incluant les cultures d’exportation comme le cotton, le café, les noix de cajous, le thé, le sisal et le tabac. L’étape suivante était d’établir des cibles régionales de production pour les cultures qui poussaient le mieux dans chaque région, un type de division régionale du travail. La troisième étape fut de communiquer ces objectifs aux villages au travers de l’appareil de l’état. Quoi que produise le paysan, cela était vendu au gouvernement qui contrôlait les prix. Ainsi l’état pouvait mettre les paysans sous pression pour qu’ils produisent le plus de surplus possibles. Il aurait été complètement impensable d’imaginer qu’Ujamaa dans sa forme originelle non-diluée aurait eu du succès comme partie intégrante d’un état et de son système. De ce point de vue, son échec était logique et totalement inévitable.

Le socialisme africain a aussi été un échec dans d’autres parties de l’Afrique comme par exemple en Ethiopie sous la houlette de Menghistu et son parti des travailleurs à la fin des années 1980… Au Mozambique, par l’excès de centralisme étatique planifiant et gérant tout, tout en ayant conservé les structures de l’état colonial portugais.

En Afrique de l’Ouest, au Burkina Faso, la révolution de 1984 se termina en 1987 avec l’assassinat de Thomas Sankara. Bien que Sankara reconnaissait la paysannerie comme une force vive de la nation, il avait néanmoins une attitude très critique envers le mouvement syndicaliste et les partis de gauche.

[…]

Capitalisme d’état et instabilité

Il est temps maintenant d’observer comment le système d’état fondamentalement capitaliste en Afrique a créé des structures économiques et socio-politiques instables, ainsi que la perspective de son propre effondrement. En analysant la connexion entre le capitalisme d’état et l’instabilité en Afrique, notre objectif principal est de démontrer comment les manifestations économiques du capitalisme d’état, le sous-développement, la dépendance, et la subordination à des intérêts étrangers, en plus de leur concomittance, pauvreté, analphabétisme et état sanitaire déplorable, ont mené à l’instabilité politique.

La racine même du sous-développement africain est bien entendu, l’établissement du capitalisme colonial. Pour le dire différemment, l’histoire économique récente de l’Afrique est le résultat de son passé colonial, dont l’aspect le plus significatif fut le déplacement du mode de production africain pré-colonial au travers d’un capitalisme mercantile de l’Europe vers l’Afrique.

[…]

Le facteur militaire

[…] Peter Harris rappelle que Frantz Fanon avait prédit dès les années 1950 que les classes moyennes et de professions libérales africaines, qui menèrent les mouvements d’indépendance nationale sur le continent, tourneraient de plus en plus leur dos au peuple et s’aligneraient à terme elles-mêmes avec les intérêts étrangers. Dans son livre “Class Conflict in Africa”, Markovitz argumente que la raison fondamentale pour laquelle il fut si facile pour l’armée de prendre le continent fut que les politiciens ne représentaient que la classe des privilégiés.

[…] D’après Harris, comme la corruption et les privilèges de la classe dirigeante sont devenus de plus en plus évidents et que la stagnation des économies africaines ont atteint un point tel que cela conférait à la banqueroute nationale, le mécontentement populaire s’est étendu. Ainsi, bien des régimes se sont séparés de leur écran de fumée populiste. Ceci, couplé au mécontentement populaire, a favorisé la prise en main des affaires par les militaires. Comme Fanon avait déjà averti: lorsque le mécontentement de la paysannerie et des ouvriers croît et que le régime doit se résoudre à de plus grandes mesures pour continer à diriger, alors “c’est l’armée qui devient l’arbitre du conflit…” D’après Harris, le corps des officiers des armées, en tant que segment important de la classe dirigeante, prend une position politique plus centrale pour remplacer la classe politique défaillante et discréditée, prévenant ainsi la mobilisation du peuple. L’armée assume le pouvoir non seulement pour protéger la classe de privilégiés, mais aussi pour préserver les intérêts étrangers néo-coloniaux. (NdT: n’oublions pas que la vaste majorité des officiers supérieurs des armées africaines sont formés dans les académies militaires européennes ou états-uniennes… Ils sont docnc formatés et redevables à leurs maîtres occidentaux de la même manière que leurs patrons politiques inféodés au système néo-colonial…)

[..] Sur le long terme quoi qu’il en soit, les régimes militaires intervenant dans la vie politique, paraissent moins capables de remplacer les régimes civils discrédités. Parce que ces régimes sont très reluctants à céder le pouvoir, ceci met souvent en marche un cercle vicieux de coups d’état et de contre coups d’état, aidant en cela à mieux comprendre et à mieux focaliser sur la crise socio-politique de la société néo-coloniale.

[…]

A suivre… Dans la 4ème et dernière partie, il sera question des obstacles au développement de l’anarchisme en Afrique et du futur de l’anarchisme sur le continent

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Résistance au colonialisme: l’anarchisme africain… 1ère partie: éclairage sur le mouvement anarchiste…

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L’anarchisme africain, histoire d’un mouvement (larges extraits)

 

Sam Mbah & I.E. Igariwey

 

Extraits traduit de l’anglais par Résistance 71 du livre “African Anarchism, the History of a Movement”, éditions See Sharp Press, 1997.

 

Juin 2015

 

Note des traducteurs: Avant d’en arriver à une étude des sociétés traditionnelles africaines, leur relation avec l’anarchisme, le type de socialisme pratiqué en Afrique et le pourquoi de son échec jusqu’ici, les auteurs définissent l’anarchisme pour leurs lecteurs dans le chapitre 1. Le chapitre 2 est consacré à une petite histoire de l’anarchisme. Leur approche et les auteurs cités sont intéressants, nous en traduirons quelques extraits pertinents.

Ce petit livre (108 pages) prend toute sa valeur à notre sens dans son analyse des sociétés traditionnelles africaines et la relation que l’on peut faire et qui est faite du reste par les auteurs, avec la pratique anarchiste. Ceci prend corps à partir du chapitre 3 et suivants.

Dans leur conclusion, les auteurs disent ceci “la relevance de l’anarchisme à la société humaine n’a sans doute jamais été plus évidente qu’en Afrique…”

Nous vous invitons maintenant à savoir pourquoi…

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

 

Chapitre 1 Qu’est-ce que l’anarchisme ?

 

L’anarchisme en tant que philosophie sociale, théorie de l’organisation sociale et comme mouvement social, est étranger à l’Afrique, en fait presque inconnu en tant que tel. Il est sous-développé en Afrique en tant que corps de pensées systémique et il est très largement inconnu en tant que mouvement révolutionnaire. Mais, comme nous l’allons voir, l’anarchisme en tant que mode de vie n’est en fait pas du tout étranger ni nouveau à l’Afrique.

[…]

La 15ème édition de l’Encyclopaedia Britannica caractérise l’anarchisme comme une philosophie sociale “dont le tenet central est que les êtres humains peuvent vivre justement et harmonieusement sans gouvernement et que l’imposition d’un gouvernement sur les êtres humains est en fait nocif et malfaisant.” […]

Bertrand Russell quant à lui justifie l’anarchisme et sa demande d’abolition de toute forme de gouvernement, incluant celui de la majorité en écrivant: “Il est indéniable que la règle de la gouvernance par la majorité peut-être aussi hostile à la liberté que la règle de la gouvernance de la minorité: le droit divin de la majorité est un dogme aussi dénué de vérité absolue que tout autre.

Ainsi l’anarchisme est tout autant opposé de manière irréconciliable au capitalisme qu’à toute forme de gouvernement. Il se fait l’avocat de l’action directe de la classe des travailleurs afin d’abolir l’ordre capitaliste, incluant toutes les institutions d’État. A la place des institutions d’état/capitalistes et leurs systèmes de valeur, les anarchistes travaillent pour établir un ordre social fondé sur la liberté individuelle, la coopération et l’association volontaire et des communautés productives autogérées librement associées.

[…]

Ce fut Pierre Kropotkine qui donna à la fois une vision pénétrante et systémique à l’anarchisme en tant que pratique politique et philosophie sociale (NdT: Kropotkine est considéré par bon nombre aujourd’hui comme étant le “père fondateur” de la biologie sociale, discipline opposée à la pseudo-science qu’est le darwinisme-social des Thomas Huxley et Herbert Spencer…). Dans deux essais fondamentaux “Anarchisme” et “Communisme anarchiste”, il déclare que la propriété privée de la terre, du capital et de la mnachinerie/moyen de production a eu son temps et qu’elle doit venir à son terme avec la transformation de tous les facteurs de production en une propriété sociale commune, devant être gérée en commun par les producteurs de richesse. Sous cette dispense, l’individu reconquiert sa pleine liberté d’initiative et d’action, au travers de la participation en des groupes librement constitués et des fédérations qui finiront par satisfaire tous les besoins variés de l’humanité. “Le but ultime de la société est la réduction des fonctions du gouvernement à zéro, c’est à dire l’avènement d’une société sans gouvernement, l’anarchie.

Pour Kropotkine: “Vous ne pouvez pas modifier les conditions existantes de la propriété sans changer en profondeur en même temps l’organisation politique de la société. Vous devez limiter les pouvoirs du gouvernement et renoncer à la règle parlementaire. A chaque phase économique correspond une phase politique. La monarchie absolue ou règle de cour, a correspondu au règne du servage. Le gouvernement représentatif a servi la règle du capital ; tous deux étant quoi qu’il en soit des règles de classe.

Mais dans une société où il n’y a plus de différences entre le capitaliste et le travailleur, il n’y aura plus de place pour un tel gouvernement qui deviendra totalement anachronique, une nuisance en fait. Les travailleurs libres demanderont une organisation libre et cela ne peut pas être parachevé sans des accords de coopération libre…

Kropotkine postule le fait que le gouvernement représentatif (la démocratie socio-libérale moderne) a accompli sa mission historique qui fut de donner un coup mortel à la règle de cour, c’est à dire la monarchie absolue… Ainsi l’anarchisme devient la synthèse de deux désirs essentiels de l’humanité depuis l’aube de l’Histoire: la liberté politique et la liberté économique.

Un voyage dans le cour de l’histoire montre clairement que l’État a toujours été la propriété d’une classe privilégiée ou d’une autre: que ce soit une classe de prêres, une classe aristocratique, une classe capitaliste et finalement une classe “bureaucratique” ou “nouvelle classe” en URSS et en RPC. L’existence d’une classe privilégiée est vitale à la survie de l’État. Comme le disait Michel Bakounine: “Chaque théorie logique et sincère de l’État est essentiellement fondée sur le principe d’autorité, ce qui veut dire, sur l’idée éminemment théologique, métaphysique et politique que les masses, toujours incapables de se gouverner elles-mêmes, doivent se soumettre en permanence au joug bienveillant… qui d’une manière ou d’une autre leur est toujours imposé d’en haut.

Ce phénomène est l’équivalent virtuelle de l’esclavage, une pratique profondément enracinée dans l’État et illustré dans ce passage d’écriture de Kropotkine:

Nous nous lamentons des barons féodaux qui n’autorisaient personne à s’établir sur la terre sans le paiement d’un quart de leur récolte au seigneur du château ; mais nous continuons de faire ce qu’ils ont fait, nous étendons leur système. Les formes ont changé, mais l’essence de l’affaire demeure identique.

Plus poignante est l’expression de Bakounine:

L’esclavage peut changer de forme et de nom, mais son fondement demeure identique. Ce fondement est exprimé par les mots: être esclave c’est être forcé de travailler pour quelqu’un d’autre, tout comme être maître est de vivre du travail des autres. Dans l’ancien temps, en Afrique et en Asie, les esclaves étaient appelés esclaves ; au Moyen-Age ils étaient les “serfs” et aujourd’hui ils sont appelés les “salariés”. La condition de vie des derniers est sans aucun doute moins dure que celle des premiers, mais ils n’en sont pas moins forcés de le faire par la faim et les institutions politiques et économiques… En conséquence ils sont également esclaves et de manière générale aucun état ancien ou moderne n’a été capable de se passer du travail forcé des masses, que ce soient des esclaves, des serfs ou des salariés.

[…]

Au vu de ce qui précède, nous pouvons résumer les aspects théoriques de l’anarchisme de la façon suivante: L’anarchisme recherche l’abolition du capitalisme et du mode de production capitaliste, ce qui inclut les relations sociales qu’il engendre, ses processus de marché et les systèmes de commodités et de salariat. Ceci n’est néanmoins pas possible à faire sans l’abolition simultanée du système étatique dans sa totalité ainsi que de ses systèmes de valeurs et institutionnels, incluant les systèmes légaux et éducatif, les médias de masse (et de propagande), la bureaucratie, la police, l’armée, la famille de type patriarcal, la religion organisée etc. Le système étatique n’est bien évidememnt pas péculier ni exclusif au capitalisme ; il est aussi une caractéristique cardinale du socialisme d’état, c’est à dire du socialisme marxiste représenté à la fois par les systèmes soviétique et chinois. Le système étatique en tout lieu fait montre des mêmes caractéristiques hiérarchiques et autoritaires qui servent à circonscrire la liberté individuelle et donc celle de la société dans les grandes largeurs.

L’anarchisme dérive de la lutte des classes engendrée par la mise en esclavage des travailleurs et de leurs aspirations historiques vers la liberté. La classe en ce sens n’est donc pas juste un concept économique, ni ne se réfère qu’à la propriété des moyens de production, cela représente la quantité de pouvoir incomplète qu’un petit groupe agite, détient et exerce sur le reste de la société.

L’instrument de cette petite élite, l’État, est simultanément la violence organisée de la classe dominante et propriétaire et le système de sa volonté exécutrice. Comme le dit plus avant le groupe Dielo Trouda: “L’État et l’autorité retirent l’initiative des masses, tuent l’esprit créatif et de la libre activité et cultive en elles la psychologile servile de la soumission.

La force de l’anarchisme est affirmée dans le fait que l’être humain a toujours été en quête au cours de son histoire de l’égalité et de la liberté, celle-ci étant indissociable de l’égalité et vice versa. Ce désir prend sa source dans le fait que l’être humain est par nature plus coopératif que compétitif. (cf. Kropotkine).

A la place d’une société organisée le long de lignes de classe, marquées par la hiérarchie et l’autorité, l’anarchisme se fait l’avocat d’une société autogérée, auto-suffisante, fondée sur la coopération volontaire, l’entr’aide mutuelle et l’association, sans gouvernement (sans forces de coercition). Dans une telle société, la propriété des moyens de production n’échoit pas à un groupe en particulier de manière exclusive et préservée et le travail salarié devient non-existant ; ce qui permet aux individus d’exercer leur créativité, leur liberté et leur initiative personnelle pour le bien du développement de la société (de l’intérêt général bien compris).

[…]

Ceci ne veut pas dire une absence d’organisation, simplement les anarchistes pensent que l’organisation horizontale fonctionne mieux, une organisation décentralisée, non hiérarchique, mais non dénuée d’expertise. Le fondement organisationnel serait d’ordre décentralisateur, favorisant l’individu et l’autonomie locale, l’égalité sociale et le processus démocratique de prise de décision (assemblées générales). L’anarchisme rejette la lutte pour le pouvoir d’état, prenant les ouvriers et paysans en otages pour une solidarité nationale voire internationale. Ainsi, la tâche d’émanciper le peuple revient au peuple lui-même. Cette émancipation consiste en la réduction des fonctions de l’État à zéro s’assurant qu’à tout moment, le contrôle sur toutes les formes d’organisation sociale vienne d’en-bas.

S’il est important de savoir ce qu’est l’anarchisme, il est aussi important de savoir ce qu’il n’est pas afin de désamorcer les non-sens le plus souvent commis de manière délibérée, ainsi que les déformations pathétiques que les marxistes et les groupies du capitalisme propagent au sujet de l’anarchisme.

La plus grande erreur faite, et de loin, concernant l’anarchisme est de dire que celui-ci est synonyme de rejet de tout ordre, de l’amour du désordre et du chaos, de la destruction et de la violence. Rien ne peut-être plus éloigné de la réalité.

Kevin Doyle du magazine “Workers Solidarity” écrit: “L’anarchisme a été volontairement, délibérément calomnié et faussement représenté, pas seulement par ceux qui pilote cette société, mais aussi par presque toute la “gauche”. Ceci a été fait délibérément pour la simple et bonne raison que la critique radicale et sans compromis de la société et comment la changer posent un défi qui ne peut pas être confronté à coups d’arguments politiques, seule la calomnie et l’invective pouvant (illusoirement) sauver la mise. Son enracinement et son association avec la classe des travailleurs dans le monde entier disent la vérité telle qu’elle est.

L’anarchisme est opposé à la violence et au désordre, au chaos et à toute forme de terrorisme. Les anarchistes du monde prêchent la paix, rejettent la guerre, les armées, le militarisme et le développement et l’acquisition de technologies faisant la promotion de la guerre (nucléaire).

Les anarchistes ne défendent la violence que pour les cas d’auto-défense.

[…]

Le rejet de la violence d’agression et du terrorisme ne fait néanmoins pas des anarchistes des pacifistes. Au contraire, un mouvement anarchiste à succès fera face à la violence de l’État (NdT: exemples historiques nombreux: Commune de Paris, révolution espagnole, Makhnovichna ukrainienne, et en ce moment le mouvement zapatiste du Chiapas depuis 1994…).

La façon de combattre la violence répressive de l’État n’est pas par le terrorisme ou au travers de la création d’organisations hiérarchiques militaires, mais par la création d’un système de défense basé sur la communauté et d’organisations éducatives prêtes et volontaires à défendre leurs propres structures sociales.

Le soutien anarchiste à une forme de défense organisationnelle collective est né de la reconnaissance historique de l’État comme étant le plus brutal et le plus froid agent de terreur qui soit et que son utilisation de la violence dépend quasiment entièrement du degré de perception du défi ressenti par l’État. Les anarchistes reconnaissent depuis longtemps et en cela ne sont pas dupes, que l’État (et les forces qui l’animent) fera tout ce qu’il devra faire, y compris les actions les plus viles et horribles pour maintenir son pouvoir intact.

En ce qui concerne l’anarchisme et le terrorisme, une infime portion des anarchistes se sont historiquement résolus à des actes de terreur.

[…]

L’anarchisme dans ses manifestations actuelles de syndicalisme révolutionnaire, d’anarcho-syndicalisme et d’anarcho-communisme se fait l’avocat de l’action directe politique et sociale, mais en aucun cas d’actes violents ou terroristes. Le terme “anarchisme ou anarchie” ne veut pas dire absence d’organisation bien au contraire. Les anarchistes rejettent toute forme d’autorité hiérarchique (pas de chefs, de grades etc…) qui érode liberté et égalité, mais ils ne rejettent aucunement une forme d’organisation horizontale fondée sur un principe de prise de décisions véritablement démocratique ( décisions prises en assemblée), décentralisée, en association volontaire et en coopération volontaire. Ce mode horizontal est de fait vital à la vision anarchiste de la société.

Concernant les religions… L’organisation religieuse est un des piliers des relations sociales capitalistes. Elle personnifie les caractéristiques hiérarchiques et autoritaires ; son idéologie et ses institutions sont toutes aussi antithétiques à la quête individuelle de la liberté et de l’égalité.

Les anarchistes opposent toutes les religions car ils ne pensent pas que celles-ci puissent rester dans la sphère privée et ne peuvent que déborder intrusivement dans la vie publique.

[…]

Dans ses deux ouvrages précédemment cités Pierre Kropotkine dit ceci à propos d’un capitalisme d’état:

“… Le capitalisme d’état augmenterait seulement la bureaucratie et le capitalisme. Le véritable progrès réside dans la direction de la décentralisation à la fois territoriale et fonctionnelle, dans le développement de l’esprit d’initiative local et personnel et de la fédération libre allant du plus simple au plus compliqué à la place de la hiérarchie actuelle allant du centre vers la périphérie.

[…] Les anarchistes reconnaissent que les moyens déterminent les fins, cela veut ainsi dire que les anarchistes embrassent l’association volontaire, la coopération, l’entr’aide mutuelle, etc… et que tout ceci doit nécessairement être en adéquation avec leur fins/objectifs. Sur le long terme, cette stratégie sera fructifiante et donnera une société libre et égalitaire, mais sur le court terme, ceci veut aussi dire qu’il y a peu de chances pour des réparations rapides de la société.

[…]

Chapitre 2 Abrégé d’histoire de l’anarchisme

La relation entre l’anarchisme et les mouvements sociaux similaires, notablement le syndicalisme, le socialisme de guilde et le socialisme marxiste (dans ses 57 variétés telles que le léninisme, le stalinisme, le maoïsme, le trotskisme, le titisme, le castrisme, jusqu’à la social-démocratie etc, etc…), demeure tout aussi tumultueuse aujourd’hui qu’elle ne le fut dans le passé, bien que tous partagent le but commun de l’abolition du capitalisme et la reconstruction radicale de la société.

[…] Voici ce qu’a dit Bakounine de Marx entre autre: “… notre relation n’a jamais pu être fort amicale, nos tempéraments respectifs n’auraient pu le souffrir. Il me qualifiait d’idéaliste sentimental et il avait raison. Je le qualifiais de vain, perfide et de talentueux et j’avais aussi raison.

[…] Au 4ème congrès de l’Internationale à Bâle en Septembre 1869, une dispute et rupture majeure intervint entre Marx et ses suiveurs et Bakounine et les siens. Bakounine nota que “Ceci est fondamentalement une différence sur la question du rôle de l’État dans le programme socialiste. La vision marxienne est essentiellement celle qui voudrait que l’État soit utilisé afin d’amener et de consolider le socialisme, les vues des bakouninistes furent que l’État devait être aboli. Et qu’il ne devait en aucune circonstance, être utilisé pour ateindre toute autre forme de socialisme ou de justice sociale pour les travailleurs.

Le congrès de Bâle servit à établir deux courants très forts dans la 1ère Internationale comme le fit remarquer Bertrand Russell: “Les Allemands et les Anglais suivirent Marx et sa croyance que l’État comme il était devait demeurer après l’abolition de la propriété privée, ils le suivirent également dans son désir de fonder des partis de travailleurs dans bon nombre de pays et d’utiliser la machinerie de la démocratie pour gagner des élections et mettre des représentants des travailleurs dans les différentes assemblées nationales. D’un autre côté, les nations latines dans leur vaste majorité suivirent Bakounine en s’opposant à l’État et à la croyance dans la machinerie du gouvernement représentatif.” Les dissentions entre les deux camps ne firent que s’amplifier et cela se termina par l’éviction de Bakounine de l’Internationale Ouvrière lors de son congrès général d’Amsterdam en 1872.

[…] En fait, pour Bakounine, les marxistes se faisaient les avocats non pas de l’abolition du pouvoir coercitif de l’État, mais simplement de la substitution d’une nouvelle classe dominante à la place de l’ancienne, à la tête de la machine étatique.

Bakounine surenchérît alors en disant:

“… Nous ne comprenons pas que quiconque puisse parler de solidarité internationale alors que le désir de maintenir l’État demeure intact. L’État est, de par sa nature profonde, en rupture avec la solidarité entre les personnes. L’État veut dire la domination et toute domination présuppose la subjugation et la soumission des masses et par conséquent leur exploitation pour le profit d’une minorité ou d’une autre.”.

Il ajouta par ailleurs:

Les marxistes se consolent dans l’idée que leur règne sera temporaire… Mais il y a en fait une grande contradiction dans leur théorie, en effet, si leur État était vraiment un État du peuple, pourquoi alors vouloir finalement le supprimer ? Tout État, et leur état également, est un joug, développant le despostisme d’un côté et l’esclavage de l’autre. […]

De cette contradiction a résulté la fin de notre polémique. Ils insistent que seule une dictature (bien sûr la leur… NdT: celle du “prolétariat”) peut créer la liberté pour le peuple. Nous répondons à cela que toute dictature n’a que pour seul objectif son auto-perpétration et que l’esclavage n’est que tout ce qu’elle peut engendrer et instiller chez les gens qui en souffent. La liberté ne peut provenir que de la liberté,

Comme l’avait si bien anticipé Bakounine, le maintien du système étatique sous le socialisme ne pourrait mener qu’à un régime de barraquements et de camps.

[…] Néanmoins, le marxisme ne rejette pas le programme anarchiste complètement. L’anarchisme et le marxisme sont tous deux champions des aspirations du salarié pour abolir le salariat. Le marxisme n’est pas d’accord avec l’apparente impatience de l’anarchisme et sa volonté d’ignorer la loi “scientifique” de l’évolution qui détermine de manière supposée la marche ordonnée de l’histoire. Les deux systèmes politiques ont néanmoins le désir commun de faire disparaître les maux du capitalisme au travers de l’abolition du travail salarié, des modes et moyens d’échange de commodités et plus que tout, la misère, l’inégalité et l’exploitations inutiles caractérisant la relation entre ceux qui n’ont rien et les propriétaires du capital.

[…]

A suivre… Dans la seconde partie: les précédents anarchistes en Afrique

Afrique: Du colonialisme au néo-colonialisme un changement cosmétique…

Posted in actualité, altermondialisme, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 12 novembre 2013 by Résistance 71

Voici comment le peuple africain est floué

 

Man Bene

 

9 Novembre 2011

 

url de l’article original:

http://www.cameroonvoice.com/news/article-news-13186.html

 

Mongo Beti, esprit lucide en la matière, attire encore notre attention là-dessus : « L’indépendance, l’indépendance, cette couillonnade de Nègres, tu appelles ça indépendance ? Si tu es couillon, tu crois ; si tu n’es pas couillon, tu ne crois pas. Moi je ne crois pas, je ne suis pas un Nègre couillon. Ce sont les toubabs qui, eux-mêmes, ont mis là leur homme du Nord, leur Massa Bouza…

 

En Afrique, de manière générale, l’indépendance réelle dont il était question dans le combat des nationnalistes a accouché d’une souris.

Ceux qui ont été portés à la tête des jeunes États dans les années 1960 sont ceux ayant combattu toute émancipation hic et nun du continent. Ne voyant en cette fin un risque, ils ont envisagé une tutelle programmatique avec l’ancien maître comme un assistant paternaliste. Nul besoin de se surprendre de constater que jusqu’à ce jour, l’Afrique en soit toujours à subir les tourments de la mainmise des anciennes métropoles parisiennes ou londoniennes. Il faudrait qu’on soit certain aujourd’hui qu’il s’agissait que d’indépendance de facade.

Mongo Beti, esprit lucide en la matière, attire encore notre attention là-dessus : « L’indépendance, l’indépendance, cette couillonnade de Nègres, tu appelles ça indépendance ? Si tu es couillon, tu crois ; si tu n’es pas couillon, tu ne crois pas. Moi je ne crois pas, je ne suis pas un Nègre couillon. Ce sont les toubabs qui, eux-mêmes, ont mis là leur homme du Nord, leur Massa Bouza ; bon, lui il boit, il boit, il boit seulement, il laisse les toubabs tout faire comme avant ; et nous, Nègres couillons, on croit seulement que c’est Massa Bouza qui fait mal les choses, et toi tu crois que ça peut changer comme ça, mon frère ? Écoute-moi bien là, mon frère : avec un couillon de Nègre président, c’est encore plus mieux pour les toubabs tout faire comme avant ; et nous, Nègres couille palais, et pour nous, c’est encore plus pire. » (in La Ruine presque cocasse d’un polichinelle, Paris, Le serpent à plumes, 2003, p.34).

La force de cette description de la situation politique d’un pouvoir postcolonial africain a le mérite de s’appliquer à l’ensemble des pays du continent et surtout à tous ses dirigeants qui sont là non pas pour le peuple, mais pour leur mentor métropolitain. Il suffit de regarder autour pour s’en convaincre. Qu’attendre d’un président dont la légitimité repose sur un pouvoir qu’il tient de l’Élysée ou des cercles maçonniques occidentaux ? Qu’attendre d’un président dont les comptes bancaires personnels, en plus de la monnaie de son pays, reposent allègrement dans les caisses du vieux continent ? Qu’attendre d’un président dont le souci le plus urgent et logique est de s’éterniser au pouvoir pour s’assurer, à lui et ses malicieux petits copains de palais, un paix durable contre toute représaille judiciaire pouvant interroger sa gestion calamiteuse d’un patrimoine nationnal jugé comme un bien privé ?

Un tel président ne peut donc servir qu’à multiplier des mécanismes pour endormir le peuple soit par la violence des régimes militaires ou policiers qui instaurent le règne du terrorisme d’État aux citoyens zélés par une envie naturelle de bien-être. Les nombreuses répressions, parfois de simples manifestations pacifiques des partis politiques ou des syndicats, sont blâmées avec la plus tranchante des sévérités. Quand il ne s’agit pas de violence affichée, ces régimes de la terreur utilisent bien volontiers la violence douce de l’opium pour calmer et annihiler les ardeurs de leur peuple.

On peut citer trois opiums abondamment utilisés en postcolonie par les présidents roublards : l’alcool, la religion et le sport. En effet, un homme saoul n’a sa lucidité que dans le fait qu’il sait toujours que boire, c’est lever le coude. En dehors de cet acte instinctif, il n’est conscient de rien d’autre. Il est dans le je-m’en-foutisme qui le confine dans l’inaction et la complaisance. L’ébriété ôte à l’homme et au peuple toute propension à la raison et à la pensée. Une société alcoolique ne pose pas de problème particulier à un président incompétent et éternel au pouvoir. D’ailleurs, tous les prix des denrées peuvent augmenter de manière significative sauf celui de l’alcool. Il faut permettre à chaque citoyen de s’accorder le privilège d’une bière pour absorber sa pauvreté originelle, désormais.

Le laxisme stoïque dans lequel se confine le peuple soûlard est renfermé par l’ambiance généralisée de spiritualité qui fait pousser, comme des champignons, les Églises dans toutes les contrées les plus inimaginables, parfois, de ces États de pacotille. La faiblesse du raisonnement pousse le peuple aux portes des Églises que les gouvernements impopulaires et inefficaces laissent germer à volonté. Un peuple qui croit plus à l’intervention d’un Dieu bienveillant reste docile à l’égard des dirigeants qu’il a pourtant élus pour changer son vécu quotidien. La multiplicité des religions permet ainsi de porter le regard sur le paradis promis par Christ en acceptant la misère et la persécution de la dictature comme un tremplin. Le meilleur est ailleurs ; tandis que le cachot terrestre où l’homme africain vit est perçu comme le passage obligé, la porte étroite qui mène à la terre promise. D’ailleurs, ne dit-on pas que ne seront heureux que ceux qui souffrent sans se plaindre ? L’Église ne prie-t-elle pas pour les hommes politiques dans les messes quotidiennes ou dominicales ? Les présidents fainéants en sont pleinement conscients.

Le troisième opium du peuple est bien évidemment le sport. On ne peut pas laisser son peuple dans la misère sans susciter en lui des moments de défoulement à travers les émotions d’une compétition sportive nationale ou internationale. Les victoires de l’équipe nationale de foot-ball, par exemple, au tournoi Fifa ou Caf ne se traite pas avec négligeance. Les mois qui précèdent les qualifications et ceux qui suivent la compétition en elle-même sont des moments cruciaux qui permettent aux gouvernements, débordés par les demandes d’emplois sans cesse grandissants, de respirer un peu. Des cinq ans que dure un mandat présidentiel dans certains États africains, il y a bien organisation et participation à deux Coupes d’Afrique des nations et une Coupe du monde. Sans oublier les Jeux olympiques et les tournois junior. Il y a assez pour occuper le petit peuple déjà inoculé par le spectre de l’acool (fainéantise) et de la religion (inaction).

Si ce peuple n’a toujous pas compris dans quelle soupe il est rôti, il faut pourtant qu’il y parvienne. Achevons notre propos par cette autre réflexion à laquelle nous convie Stéphano, un personnage de Mongo Beti dans le roman intitulé Perpétue et l’habitude du malheur , Paris, Buchet/Chastel, 1974 :

 » Mais dites-moi pourquoi notre président tout-puissant, seul chef comme il aime à le dire ou à le faire claironner, […] n’a pas créé une seule usine de médicaments ? Un gouvernement noir, fondant des usines avec l’argent des Noirs, pour donner des médicaments à ses frères noirs, ça devait être cela l’indépendance, non ?

Oui, je sais, les Noirs n’ont pas l’argent, voilà ce que chacun va répétant à l’envi. Alors, avec quoi Baba Toura s’est-il payé un avion personnel, un hélicoptère, un palais, ses propriétés sur la Côte d’Azur, les Mercédès ultra-modernes des ministres, des directeurs et des secrétaires généraux ? Et il ne reste plus un seul sou en caisse au moment de nous fabriquer quelques ampoules d’antibiotique ou quelques comprimés d’aspirine ou de quinine ? Comme c’est étrange ! », pp.77-78.