Archive for the Uncategorized Category

« Si vous avez oublié les noms des nuages, vous avez perdu votre chemin » (Russell Means en pdf)

Posted in Uncategorized on 11 janvier 2017 by Résistance 71

Nous avions traduit de larges extraits du livre testament de l’activiste Lakota Russell Means en plusieurs épisodes, l’infatigable et pugnace Jo nous en a fait un super pdf que voici grand merci à elle ; à lire donc, relire et diffuser sans aucune modération:

si-vous-avez-oublie-le-nom-des-nuages-vous-avez-oublie-votre-chemin

Mitakuye Oyasin

Résistance 71

Salut l’artiste !…

Posted in Uncategorized on 5 décembre 2016 by Résistance 71

gailuron

Le Kurdistan confédéré démocratique: Ce que la Turquie bras armé de l’occident essaie de détruire… la révolution sociale… 2ème partie

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , , , on 2 avril 2016 by Résistance 71

A lire en complément pour mieux comprendre cet article: « Le Confédéralisme Démocratique », manifeste d’Abdullah Öcalan, 2011.

— Résistance 71 —

 

Oui le peuple peut changer quelque chose…

L’expérience kurde du Rojava syrien

 

Zaher Baher

 

28 Octobre 2014

 

url de l’article en français:

http://www.alternativelibertaire.org/?Dossier-Kurdistan-Oui-le-peuple

 

Un reportage de Zaher Baher, du Kurdish Anarchists Forum et du Haringey Solidarity Group (Londres), juillet 2014.

Traduit par Alain KMS, avec Alternative libertaire.

1ère partie
2ème partie

 

L’opposition kurde et chrétienne

Comme je l’ai dit, il y a plus de 20 partis politiques kurdes dans le Rojava. Quelques-uns se sont ralliés à l’auto-administration, mais 16 autres non. Tandis que certains se retiraient de la scène, 12 autres s’unissaient au sein d’une coalition nommée Assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie, plus ou moins pro-Barzani, c’est-à-dire dans l’orbite du Parti démocrate kurde (PDK) et du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en Irak.

Dans les années 1990, le sang a coulé entre le PKK et le PDK. De violents affrontements ont opposé les deux partis au Kurdistan irakien, faisant des milliers de morts. La plaie est encore à vif. Il faut avoir à l’esprit que le gouvernement turc soutenait le PDK dans sa lutte contre le PKK, aux confins de l’Irak et de la Turquie.

Le clan Barzani fait surtout grief à Abdullah Öcalan de se poser comme le leader national de tous les Kurdes.

L’auto-administration démocratique (DSA) mise en place au Kurdistan syrien sous l’égide du PYD et du PKK ne pouvait donc que déplaire à la Turquie et au GRK, son allié.

Tout ceci pour expliquer pourquoi le GRK s’oppose au Tev-Dem et à la DSA au Kurdistan syrien. Le PDK se préoccupe beaucoup de ce qui se passe dans le Rojava et, quoiqu’il advienne, cherche à tirer les marrons du feu. Il fournit donc une aide financière et des armes à certains partis locaux, dans l’idée de déstabiliser la région.

Notre rencontre avec les partis d’opposition a duré plus de deux heures, et la majorité d’entre eux étaient là. Nous leur avons demandé quels étaient leurs rapports avec le PYD, la DSA et le Tev-Dem. Sont-ils libres ? Ont-ils eu des militants persécutés ou arrêtés par les YPG-YPJ ? Disposent-ils de la liberté de s’organiser, de manifester ? Et d’autres questions de la sorte. A chaque fois, leur réponse a été : pas d’arrestation, pas de restriction à la liberté de manifester. Mais pas question pour eux de participer à la DSA.

Ils ont trois contentieux avec le PYD et la DSA.

Selon eux le PYD et le Tev-Dem ont trahi le peuple kurde, parce qu’ils ont laissé la moitié de Hesîçe (Hassaké) et une partie de Qamişlo (Kameshli) aux mains du régime de Damas, même si ses forces y sont limitées. Pour eux, cela revient à une compromission avec Bachar el-Assad.

Nous avons suggéré que cette politique “ni paix ni guerre” visait à stabiliser une situation qui a bénéficié à tout le monde dans la région, y compris aux partis d’opposition. Nous leur avons également dit, et ils devaient le savoir mieux que nous, que le PYD pourrait aisément chasser les soldats d’Assad de ces deux villes, au prix de quelques morts, mais la question est : qu’est-ce qui se passe après ?!

Assad ne veut pas renoncer à Hesîçe et, par conséquent, la guerre recommencerait avec son cortège de crimes, de persécutions, de bombardements, de villes et de villages détruits. Cela faciliterait par ailleurs une attaque de Daech ou d’Al Nosra. Cela provoquerait peut-être un affrontement général entre les troupes d’Assad, l’ASL et les organisations terroristes au sein du Rojava, détruisant tout ce qui a été accompli jusqu’ici. Ils n’ont pas répondu à cet argument.

L’opposition ne veut pas participer à la DSA, ni à la prochaine élection, qui aura lieu dans quelques mois si tout va bien. Primo, ils continuent d’accuser le PYD de collaborer avec le régime Assad, sans en apporter la preuve. Secundo, ils estiment que les élections ne seront pas libres puisque le PYD n’est pas un parti démocratique, mais bureaucratique. Pourtant, nous savons qu’il y a à peu près autant de militants du PYD que d’autres partis au sein de la DSA. Nous leur avons dit que s’ils croient dans le processus électoral, ils devraient y participer, pour une DSA plus démocratique et moins bureaucratique. Ils ont accusé le PYD de s’être retiré de la Conférence nationale kurde, impulsée par le GRK en août 2013 à Erbil.

Interrogés par la suite, les militants du PYD et du Tev-Dem ont protesté qu’ils avaient la preuve écrite qu’ils s’étaient engagés dans ce pacte, contrairement à l’opposition.

L’opposition veut mettre sur pieds ses propres milices, mais n’y est pas autorisée par le PYD. Interrogés, le PYD et le Tev-Dem ont confirmé : l’opposition peut avoir ses propres combattants, à la conditon qu’ils soient sous le commandement des YPG-YPJ. Pour eux, la situation est sensible et très tendue. Ils redoutent des heurts armés entre factions, et veulent pas laisser cela advenir. Le PYD dit qu’il ne veut pas reproduire les erreurs commises au Kurdistan irakien où, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, des organisations kurdes rivales se sont livrées des combats sanglants.

A la fin, ils nous ont demandé de retourner voir les partis d’opposition pour leur proposer, au nom du PYD et du Tev-Dem, tout ce qu’ils voulaient à l’exception de la liberté de créer leurs propres milices.

Quelques jours plus tard, à Qamişlo, nous avons rencontré, pendant près de trois heures, les leaders de trois partis kurdes : la branche syrienne du PDK (Partiya Demokrat a Kurdistanê li Sûriyê), le Parti du Kurdistan pour la démocratie et l’égalité en Syrie (Partiya Wekhevî ya Demokrat a Kurdî li Sûriyê) et le Parti de la démocratie patriotique kurde en Syrie. Ils ont plus ou moins répété leurs griefs contre la DSA et le Tev-Dem. Nous avons longtemps essayé de les convaincre que s’ils voulaient résoudre la question kurde, il fallait il soient indépendant du GRK et du PDK, et travaillent dans le seul intérêt de la population du Rojava. La plupart du temps, ils sont restés silencieux, sans répondre à nos arguments.

Quelques jours après, nous avons également rencontré les représentants de deux partis chrétiens et l’organisation de jeunesse chrétienne de Qamişlo, qui se participaient pas à la DSA ni au Tev-Dem, mais reconnaissaient qu’ils n’avaient rien contre et approuvaient leur politique. Ils reconnaissaient aussi le mérite des YPG-YPJ qui ont protégé la région contre l’armée syrienne et les groupes terroristes.

Malgré tout, les jeunes militants de Qamişlo n’étaient pas contents de la DSA et du Tev-Dem. Ils se plaignaient du manque d’électricité et de possibilité pour la jeunesse de s’impliquer. Ils cherchent donc une alternative à la DSA et au Tev-Dem car si la situation perdure, disent-ils, il n’y aura d’autre choix que l’émigration vers l’Europe.

Un responsable d’un parti présent à la réunion leur a répondu : « Que dis-tu, fils ? Nous sommes en pleine guerre. Ne voyez-vous pas combien de femmes, d’hommes, de personnes âgées et d’enfants sont tués tous les jours ?!! C’est un sujet grave. Dans cette situation, être au pouvoir n’a pas une grande importance ; nous pouvons utiliser d’autres moyens. Ce qui est important en ce moment c’est : être chez soi sans crainte d’être tué, pouvoir laisser nos enfants jouer dans la rue sans qu’ils soient enlevés ou tués. Nous sommes libres de nos activités, comme d’habitude, personne ne nous en empêche, nous ne sommes ni agressés ni insultés. Nous avons la paix, la liberté et la justice sociale… » Les membres des autres partis approuvèrent.

Avant de quitter la région, nous avons parlé avec des commerçants, des hommes d’affaires et des gens sur le marché. Tout le monde avait une opinion plutôt positive sur la DSA et le Tev-Dem. Ils étaient satisfaient de la paix, de la sécurité et de la liberté et pouvaient gérer leurs activités sans subir l’ingérence d’un parti ou d’un groupe.

La tranchée de la honte

En 2013, avec l’aide du gouvernement irakien, le Gouvernement régional kurde (GRK) a creusé une tranchée de deux mètres de profondeur et de deux mètres de large, sur environ 35 kilomètres de long, le long de la frontière avec le Kurdistan syrien. Les 12 premiers kilomètres ont été réalisés par le GRK, les 18 derniers par Bagdad. Sur la portion restante, le fleuve Tigre constitue un obstacle naturel.

Le KRG et le gouvernement irakien prétendent que la tranchée était une mesure de protection nécessaire à la paix et à la sécurité en Irak, y compris au Kurdistan. Ici, les gens se posent beaucoup de questions sur cette « protection ». Contre qui ? Contre quoi ? Daech ? Mais Daech ne peut pénétrer dans cette partie de la Syrie, gardée par les YPG-YPJ.

La majorité des Kurdes voient en réalité deux raisons à cette tranchée. D’une part, empêcher des réfugiés syriens, mais aussi le PKK et le PYD, d’entrer au Kurdistan irakien ; d’autre part, accroître l’efficacité des sanctions économiques prises contre le Kurdistan syrien pour l’obliger à accepter les conditions du GRK. Toutefois, je pense que les Kurdes de Syrie préfèreront subir la famine plutôt que de passer sous les fourches caudines du GRK. C’est pourquoi, dans tout le Kurdistan, a surnommé cette tranchée la « Tranchée de la honte ».

Les sanctions économiques ont fortement perturbé la vie dans la Cizîrê, où l’on manque de tout : médicaments, argent, médecins, infirmières, enseignants, techniciens et ingénieurs de l’industrie, notamment dans le secteur pétrolier. La Cizîrê, qui a des milliers de tonnes de blé à exporter, est contrainte de vendre son grain 200 à 250 dollars la tonne au gouvernement irakien, alors que celui-ci paie 600 à 700 dollars la tonne quand il l’achète ailleurs.

Dans le Rojava, cette attitude du GRK de Massoud Barzani — qui se qualifie lui-même de grand leader kurde — provoque l’incompréhension. Le 9 mai 2014, une grande manifestation pacifique contre la « Tranchée de la honte » a réuni plusieurs milliers de personnes à Qamişlo, à l’appel du Tev-Dem. On a pu y entendre plusieurs forts discours de différentes organisations, maisons du peuple, groupes et comités. Aucun de ces discours n’a créé de tensions. Les gens se rassemblaient principalement autour de l’idée qu’il fallait rétablir la fraternité, la coopération, et une bonne entente de chaque côté de la frontière, que tous les partis devaient se réconcilier et prononcer des paroles de paix et de liberté. La manifestation s’est achevée en fête de rue avec danses, chansons et hymnes.

Attentes et craintes

Où va le mouvement populaire du Rojava ? C’est difficile à dire, mais cela ne doit pas nous empêcher d’analyser et de réfléchir à son avenir. La victoire ou la défaite complète d’une expérience telle que la région n’en a pas connu depuis longtemps dépend de facteurs internes et externes.

Quoi qu’il arrive, nous devrons y faire face ; ce qui compte, c’est de résister, d’être volontaire et ambitieux, de ne pas capituler, de ne pas se décourager et de croire au changement. Rejeter le système actuel, saisir chaque occasion, cela est plus important, je pense, qu’une victoire temporaire. C’est la clef pour atteindre le but final.

[…]

L’affaiblissement du Tev-Dem

Comme nous l’avons vu, le Tev-Dem est l’âme du mouvement populaire, avec ses groupes, ses comités, ses maisons du peuple. Sans le Tev-Dem, pas d’Auto-administration démocratique (DSA). De façon générale, de l’existence du Tev-Dem dépend l’avenir du Rojava, et du modèle qu’il peut représenter pour l’ensemble de la région.

Il est difficile d’évaluer l’équilibre des forces entre le Tev-Dem et la DSA. J’ai eu le sentiment que quand le pouvoir de la DSA croissait, celui du Tev-Dem diminuait. L’inverse peut être vrai aussi.

J’ai soulevé cette question avec les camarades du Tev-Dem. Ils n’étaient pas d’accord. Ils estiment que plus la DSA sera forte, plus le Tev-Dem sera fort. En effet, ils voient la DSA comme un simple organe exécutif, mettant en œuvre les décisions prises par le Tev-Dem et ses organes. J’ai du mal à fixer mon opinion à ce sujet, l’avenir tranchera.

Le PYD et les structures des partis

Ce sont le PYD et le PKK qui sont derrière le Tev-Dem, et ces deux partis présentent toutes les caractéristiques des grands partis dans cette région du monde : hiérarchie dirigeants-dirigés, tous les ordres descendant du sommet vers la base. Les militants sont peu consultés sur les orientations mais sont très disciplinés, ont des règles des ordres à appliquer, et des relations confidentielles avec différents partis, au pouvoir ou non dans différentes régions du monde.

Et pourtant, le Tev-Dem est tout l’inverse. Beaucoup de ses militants ne sont membres ni du PKK ni du PYD. Ils croient à la révolution par en bas, n’attendent rien de l’État et des autorités, et participent aux réunions où les décisions sont prises souverainement, dans l’intérêt supérieur des habitants. Ensuite, ils demandent à la DSA de mettre en application leurs décisions. Et il y a encore beaucoup d’autres différences entre le PYD-PKK et le Tev-Dem.

La question est : comment se fait le compromis ? Est-ce le Tev-Dem qui suit le PYD-PKK, où bien est-ce eux qui suivent le Tev-Dem ? Qui contrôle qui ?

Je n’ai pas la réponse, je cherche encore, mais je pense qu’on sera bientôt fixés.

Une crainte : la sacralisation de l’idéologie et des idéologues

L’idéologie est un point de vue. Tout voir par le prisme de l’idéologie peut conduire à un désastre, car cela peut donner des réponses toutes faites, et des solutions déconnectées de la réalité. La plupart du temps, les idéologues cherchent le juste mot dans de vieux livres qui ne sont plus pertinents pour comprendre la situation actuelle.

Les idéologues peuvent être dangereux quand ils veulent imposer leurs idées tirées de ces vieux livres. Ils peuvent être bornés, rigides, inflexibles. Ils ne respectent pas les points de vue différents. Ils ont beaucoup de points communs avec les religieux, et certains marxistes ou communistes. Pour résumer, ils croient que l’idéologie, ou la pensée, crée l’insurrection ou les révolutions. Pour des non-idéologues comme quoi, c’est le contraire qui est vrai.

Il est regrettable que j’aie trouvé de nombreux idéologues au sein du PYD et du Tev-Dem, surtout quand nous en sommes venus à parler des idées d’Abdullah Öcalan. Il y a des gens qui ramènent Öcalan à tout propos dans les discussions. Ils ont une confiance totale en lui et, dans une certaine mesure, ils le sacralisent. Que ce soit de la foi ou de la crainte envers le leader, c’est effrayant, et cela ne présage rien de bon. Pour moi, rien ne doit être sacré et tout doit pouvoir être critiqué, et rejeté si besoin.

Le pire, c’est à la Maison des enfants et dans les centres de jeunesse, où les enfants apprennent les idées nouvelles, la révolution et beaucoup de choses positives qu’ils devront savoir pour être utiles à la société. Cependant, en plus, ces enfants apprennent l’idéologie et la pensée d’Öcalan, et à quel point il est le leader du peuple kurde. A mon sens, les enfants ne devraient pas être endoctrinés. On ne devrait pas leur enseigner la religion, la nationalité, la race ou la couleur. Ils devraient avoir leur liberté de conscience et qu’on les laisse tranquille jusqu’à ce qu’à l’âge adulte ils fassent leurs propres choix.

Le rôle des communes

J’ai déjà expliqué ce qu’étaient les communes. Leur mission doit évoluer. Elles ne peuvent pas rester cantonnées au traitement des problèmes locaux. Elles doivent accroître leur rôle, leurs prérogatives et leurs pouvoirs. Certes, il est vrai que le Rojava est dépourvu d’usines, d’entreprises et d’une véritable infrastructure industrielle. Mais dans la Cizîrê, qui produit surtout du blé, l’agriculture occupe beaucoup de monde dans les petites villes et les villages. Et la région est riche en pétrole, gaz et phosphates, bien que la plupart des gisements soient hors d’usage du fait de la guerre ou du manque d’entretien avant même le soulèvement.

Les communes pourraient donc investir ces domaines, les placer sous contrôle collectif et distribuer leurs produits aux gens en fonction de leurs besoins. Ce qu’il resterait après la distribution pourrait être soit vendu, soit échangé contre du matériel, soit stocké. Si les communes ne s’élèvent pas à ces tâches et se limitent à ce qu’elles font actuellement, évidemment, leur tâche restera inachevée.

En conclusion

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’expérience du Rojava, et une foule de points de vue, de droite comme de gauche, des indépendantistes, des trotskistes, des marxistes, des communistes, des socialistes, des anarchistes et des libertaires. Pour ma part, en tant qu’anarchiste, je ne vois pas tout en blanc ou tout en noir, je n’ai pas de solution toute faite, et je ne la cherche jamais dans de vieux livres. Je pense que la réalité et les événements créent les idées et la pensée, pas l’inverse. Je les observe avec l’esprit ouvert, et je m’efforce de les relier entre eux.

Quelques mots importants, cependant, au sujet des insurrections et des révolutions. La révolution ne se limite pas à l’expression d’une colère, elle ne se fait pas sur ordonnance ou sur commande, elle ne survient pas en vingt-quatre heures, n’est pas un coup d’État militaire, bolchevique ou une conjuration politicienne. Elle ne se limite pas au démantèlement de l’infrastructure économique et à l’abolition des classes sociales. Tout cela, c’est le point de vue des gauchistes, des marxistes, des communistes et de leurs partis. Ils voient la révolution ainsi parce qu’ils sont dogmatiques et mécanistes. Pour eux, la révolution et l’abolition des classes signifie le socialisme et la fin de l’histoire.

A mon avis, même si la révolution réussit, le désir d’autorité peut survivre au sein de la famille, dans les entreprises, les usines, les écoles, les universités et d’autres lieux et institutions. A cela peut s’ajouter la persistance des différences hommes-femmes et l’autorité des premiers, même sous le socialisme. En outre, il restera nécessairement un résidu de culture égoïste et cupide, hérité du capitalisme. Tout cela ne peut s’évaporer ou disparaître en peu de temps. Cela peut être une menace pour la révolution.

L’évolution de l’infrastructure économique et la victoire sur la société de classe ne garantissent pas la pérennité de la révolution. Je pense qu’une révolution culturelle, éducative et intellectuelle est nécessaire. Les gens n’aiment pas le système actuel et pensent pouvoir le changer. La tendance à la rébellion, le refus d’être exploité, l’esprit de révolte sont des choses très importantes pour maintenir la flamme de la révolution.

A partir de là, que dire de l’expérience du Rojava ?

Cette expérience dure depuis deux ans et marquera des générations. Les Kurdes de Syrie ont l’esprit rebelle, ils vivent en harmonie, dans une atmosphère de liberté, et s’accoutument à une culture nouvelle : une culture du vivre-ensemble dans la paix et la liberté, une culture de tolérance, de partage, de confiance en soi et de fierté, une culture de dévouement et de solidarité. En même temps, il est vrai que la vie est dure, qu’il y a pénurie de biens de première nécessité, et que le niveau de vie est bas, mais les gens sont accueillants, conviviaux, souriants, attentifs et simples. L’écart entre les riches et les pauvres est faible. Tout cela aide les gens à surmonter les difficultés.

Ensuite, les événements et l’environnement actuels ont changé beaucoup de choses. Ils ne supporteront pas une nouvelle dictature ; ils se battront pour leurs acquis ; ils ne tolèreront pas qu’on décide à leur place. Pour toutes ces raisons, ils résisteront au découragement, se dresseront de nouveau, lutteront pour leurs droits et résisteront au retour de l’ordre ancien.

Certains disent que tant que cette expérience aura Abdullah Öcalan, le PKK et le PYD derrière elle, elle court le risque de prendre fin et d’être remplacée par une dictature. C’est possible en effet. Mais même ainsi, je ne pense pas qu’en Syrie ou au Rojava, les gens puissent, plus longtemps, tolérer une dictature ou un gouvernement de type bolchevique. Nous ne sommes plus à l’époque où le gouvernement de Damas pouvait massacrer 30.000 personnes à Alep en quelques jours. Le monde a changé.

Il me reste à dire que tout ce qui s’est passé dans le Kurdistan syrien n’est pas seulement l’idée d’Öcalan, comme beaucoup le croient. En fait, cette idée est très ancienne, et Öcalan l’a développée en prison, en lisant des centaines de livres, en analysant les expériences et les échecs des mouvements nationalistes et communistes dans la région et dans le reste du monde. La base de tout, c’est qu’il est convaincu que l’État, quelle que soit son nom et sa forme, reste l’État, et ne peut disparaître s’il est remplacé par un autre État. Pour cela, il mérite d’être entendu.

 

Notes:

 

[1] Kurdistana Rojava signifie “Kurdistan occidental”.

[2] Cizîrê est le nom kurde de cette région appelée Djézireh en français, et Al Jazera en arabe.

[3] L’opération Anfal, conduite par Ali Hassan al Majid (« Ali le Chimique ») a duré de février à septembre 1988. Environ 2.000 villages ont été détruits et 182.000 personnes assassinées.

[4] Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est le principal parti révolutionnaire kurde en Turquie. Il fait référence pour toute la gauche kurde, qu’elle soit en Syrie (PYD) en Iran (PJAK) ou en Irak (PÇDK).

[5] De fait, le Tev-Dem est une coalition d’organisations dont le PYD est le centre de gravité.

[6] Les communes sont des conseils de quartier qui s’efforcent d’organiser la vie sociale (voir le passage qui leur est consacré.

[7] Élue le 21 janvier, l’Assemblée de la Cizîrê compte 101 sièges. La DSA est en fait une sorte de gouvernement autonome, doté de 22 commissions. Le canton de Kobanê a élu ses propres institutions le 22 janvier 2014 ; celui d’Efrîn, le 29 janvier. Lire Lire : « Les Kurdes syriens formeront leur gouvernement » sur Actukurdes.fr, le 10 juillet 2013, et « Syrie : Une ville libérée et 30 ‘djihadistes’ capturés par les Kurdes », le 17 février 2014.

[8] En réalité le “Contrat social” a été promulgué le 6 janvier 2014, donc avant l’élection de l’auto-administration.

[9] La politique de la “ceinture verte” était également dite de la « ceinture arabe ».

[10] En arabe, Al Ḥasaka ; en français, Hassaké.

[11] En arabe, Al Qāmišlī ; en français, Kameshli.

[12] Notamment l’Armée syrienne libre, le front Al Nosra ou l’État islamique.

[13] Un rapport de Human Rights Watch en date du 19 juin 2014 a en réalité signalé des arrestations arbitraires d’opposants politiques au PYD, des exactions commises à l’encontre de détenus et des affaires non élucidées d’enlèvement et de meurtre.

[14] A partir de la fin des annés 1980, Abdullah Öcalan a élaboré la théorie de la « Femme libre », évoquant un « âge d’or » mésopotamien fondé sur le matriarcat. Il ne s’agit pas d’une théorie féministe, mais elle a puissamment contribué à promouvoir la parité dans le mouvement kurde. A ce sujet, lire Grojean Olivier, « Théorie et construction des rapports de genre dans la guérilla kurde de Turquie », Critique internationale 3/ 2013 (N° 60), p. 21-35.

Résistance au colonialisme: Canada… de l’hérétique Galilée aux hérétiques Amérindiens

Posted in actualité, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , , on 27 mai 2015 by Résistance 71

Domination et diversité: la leçon de Gallilée au Canada

 

Peter d’Errico

 

23 Mai 2015

 

url de l’article original:

http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2015/05/23/domination-and-diversity-galileos-lesson-canada

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les observations télescopiques de Galilée le convertirent à une vision héliocentrique du systeme solaire, ce qui en fit la cible de l’inquisition de l’église. L’église était quant à elle commise à une vision géocentrique des réalités célestes. La déviance de Galilée du moule de pensée prescrit par l’église préfigura le clash historique du début du XVIIIème siècle sur les visions différentes du monde.

Comme l’a dit Dan Hofstadter dans son livre “La terre bouge”, le clash entre Galilée et l’église alluma la controverse du “voir par opposition au refuser de voir”. Galilée rapporta ce qu’il vit, l’église refusa de le voir.

Qu’est-ce que cela a donc à voir avec les droits des peuples indigènes ?

La récente défaite devant le parlement canadien d’une loi qui aurait vu la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes (DDPI) de l’ONU incorporée dans la loi canadienne démontre un conflit similaire entre le “voir” et le “refus de voir”.

Après le vote, Mark Strahl, un député conservateur au parlement fut cité comme rejetant toute obligation du gouvernement canadien d’obtenir “un consentement libre, informé et préalable des peuples indigènes avant l’adoption et la mise en place de législations ou de mesures administratives qui peuvent les affecter.

Strahl déclara: “Notre gouvernement rejette cette notion avec véhémence… Notre gouvernement pense qu’il a été élu pour servir les intérêts de tous les Canadiens et que nous devrions développer et passer des législations et des initiatives qui sont d’intérêt public et qui bénéficieraient tous les Canadiens.

En disant cela, le député “refuse de voir” que les peuples indigènes ne sont en fait pas Canadiens, même s’ils résident dans les limites géographiques clâmées par l’état du Canada.

Le député conservateur peut penser que les peuples aborigènes ont disparu dans une homogéinisation avec la citoyenneté canadienne. Il peut croire que le gouvernement canadien, créé par des colons européens chrétiens, a éliminé les peuples aborigènes et leurs histoires distincts. Ces croyances sont l’orthodoxie du parti politique conservateur du Canada.

Les représentants des peuples aborigènes défient ces croyances orthodoxes canadiennes. Ils voient les peuples indigènes comme étant originaux et toujours existants.

Romeo Saganash, membre de l’assemblée de Nunavik et l’adjoint critique du Nouveau Parti Démocrate pour les affaires aborigènes intergouvernementales, a proposé cette loi qui ne fut pas votée. Il a décrit cette loi comme un moyen pour le gouvernement canadien de “s’engager dans une véritable relation avec les peuples et nations indigènes”. Il a déclaré que la loi “pourrait bien amener la réconciliation et des droits équivalents pour les peuples et nations indigènes du Canada.

Le mot “partenariat” définit une vue établissant que les peuples aborigènes ne sont pas simplement “canadiens”, mais qu’ils occupent un statut différent. Une “réconciliation” appelle à la réparation d’une relation de partenariat qui a été endommagée ou brisée. “Equivalent” indique qu’aucun des partenaires n’est subordonné à l’autre. Ces mots décrivent une perspective que la majorité du gouvernement canadien a nié et a voté contre.

Retournons à Galilée: Il dessinait bien et était l’ami de nombreux artistes. Son travail d’observation télescopique fut limité par son intérêt en la peinture et à la représentation picturale. Il était familier des dômes à grandes fresques des églises qui mettaient en scène la vision officielle du cosmos comme ayant la Terre en son centre. Il était particulièrement attentif au problème de la perspective défaillante et déformée causé par une tentative de faire le portrait du cosmos au sein d’un dôme.

Hofstadter écrit que l’église faisait peindre les dômes avec pour objectif de “contrer la divulgation de la représentation du monde par Galilée.” Le dôme, peint d’images, d’étoiles et de planètes, présentait aux spectateurs l’image d’un cosmos au centre duquel se trouvait la Terre, respectant ainsi la doctrine de l’église.

Les dômes, quoi qu’il en soit, présentaient un sérieux problème de perspective: Les images n’avaient un sens que si le spectateur se tenait au centre. Pour un spectateur bougeant alentours, les images devenaient bizarres, brisant l’illusion.

Dans un effort pour éviter que l’illusion du dôme ne s’effondre, les églises essayèrent différentes méthodes pour contenir les spectateurs. D’après Hofstadter, “le cantonnement des spectateurs sur un point fixe sous le dôme se transforma en la métaphore du refus de l’église d’accepter le raisonnement copernicien.” Hofstadter appelle cela “le symbole visuel parfait d’une gigantesque auto-déception intellectuelle.

Les responsables de l’église menacèrent Galilée de torture parce qu’il voyait un mouvement et avait dit que la Terre bougeait, donnant ainsi une priorité à l’observation empirique sur la doctrine de l’église. Trois décennies plus tôt, l’inquisition brûla Giordano Bruno au bûcher parce qu’il avait insisté que l’univers consistait en un nombre infini de systèmes solaires en mouvement.

Hofstadter décrit le pape Urbain VIII, chef de l’église catholique apostolique et romaine au temps du procès de Galilée, comme l’”administrateur en chef”, le “gérant”. Le pape, dit Hofstadter, “se préoccupait de manière légitime qu’un chaos doctrinal n’érupte pas sous son pontificat et il n’avait pas de vision bien claire sur ce qui se passait.” Le pape décida que seule l’Inquisition, “le saint office”, pourrait ramener les choses en contrôle.

Hofstadter décrit l’Inquisition comme “ incontestablement une forme de police de la pensée.. une police de la pensée chrétienne, dont le but n’était pas seulement de savoir ce que l’accusé pensait, mais aussi de réformer ses pensées… de le retourner, prêt à la rédemption pour être sauvé par le corps de l’église…

L’affaire centrale du procès de Galilée était son insubordination: son défi à la doctrine officielle de l’église.

Ceci nous ramène en boucle au parlement canadien et à la défaite de la loi qui aurait pu amener le Canada et son système légal, en accord avec la DDPI de l’ONU. Pour le pouvoir dominant dans le gouvernement canadien, la notion qu’il doive “obtenir le consentement libre et informé” de quiconque, sans même parler des peupes indigènes, est une hérésie. Comme l’a stipulé le député Strahl: “notre gouvernement rejette véhémentement cette notion.

La déclaration de l’ONU marque un vrai tournant dans l’histoire des relations internationales. Après plus de 500 ans de gouvernements basés sur la doctrine chrétienne de la “découverte”, le monde fait face à une résurgence de l’auto-détermination indigène (NdT: cette fois-ci avec l’appui d’un nombre croissant de gens comme nous, occidentaux s’émancipant de la doctrine coloniale toujours en vigueur par sa velléité suprématiste et décidés à se serrer les coudes avec les peuples et nations indigènes parce que NOUS SOMMES TOUS DES COLONISES !). La DDPI de l’ONU défie la souveraineté de la “découverte chrétienne” et menace la stabilité doctrinaire des nations basées sur cette notion.

Cette menace, tout comme les observations de Galilée, prend ses racines dans le pouvoir du peuple de voir et de penser pour et par lui-même et spécifiquement dans le pouvoir des peuples indigènes qui donnent des perspectives différentes et indépendantes sur l’organisation politico-économique du monde.

Le “Consentement libre et informé” est une hérésie du point de vue des gouvernements fondés sur la notion d’une simple souveraineté centralisée. Mais d’un point de vue indigène, qui voit chaque territoire comme un centre et où toute limite est un espace fluide de relations changeantes avec les voisins, “le consenement libre et informé” est une partie vitale d’une résolution pacifique de différents entre égaux.

Jose Barrerio a écrit un jour: “Indigène est quasiment synonyme de diversité”. Les peuples aborigènes représentent la diversité dans un monde où les pouvoirs dominants représentent une administation centralisée. L’auto-détermination indigène, le consentement libre et informé, représentent un pas en avant dans un monde emprunt de plus en plus au chaos des pouvoirs centraux en concurrence.

Le pouvoir du gouvernement canadien repose sur la doctrine de la domination centralisée. Le pouvoir des peuples indigènes repose sur le fait empirique de la diversité. Le Canada a loupé une sérieuse opportunité de travailler dans la perspective de la diversité. Peut-être sera t’il prêt à la prochaine…

Peter d’Errico est diplômé de la fac de droit de Yale (1968). Il a été avocat pour Dinebeiina Nahiilna Be Agaditahe Navajo Legal Services, 1968-1970, à Shiprock. Il a enseigné le droit à l’université du Massachussetts, Amherst de 1970 à 2002. Il est avocat consultant pour les affaires légales impliquant les nations premières.

Politique et histoire: Lénine, agent de la City et la trahison du peuple…

Posted in Uncategorized on 27 avril 2015 by Résistance 71

Les « soviets » ou assemblées populaires furent créés depuis le modèle anarchiste du premier soviet qui vît le jour à St Petersbourg en 1905. Ces véritables force et pouvoir révolutionnaires auraient abolis l’État et redonner le pouvoir au peuple si la chance leur en avait été donnée. Lénine et Trotski, agents de la haute finance respectivement de la City de Londres et de Wall Street, s’assurèrent de trahir les soviets et donc le peuple au profit de leurs commanditaires. Regard sur un fragment de leur trahison…

— Résistance 71 —

 

De l’autogestion à la bureaucratie soviétique, 1917-1921

 

Daniel Guérin

 

Novembre 1981

 

Texte de l’intervention de Daniel Guérin lors du colloque «De Kronstadt à Gdansk», organisé en novembre 1981, publié in A la recherche d’un communisme libertaire.

url de l’article:

http://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1981-11-de-lautogestion-a-la-bureaucratie-sovietique-1917-1921-guerin/

 

Après la révolution de février 1917, les ouvriers s’emparent des usines et s’y organisent en comités ou conseils. Ils prennent ainsi à l’improviste les professionnels de la révolution. De l’aveu même de Lénine, les masses ouvrières et paysannes sont alors «cent fois plus à gauche» que les bolcheviks.

Cependant le parti bolchevik, bien qu’encore minoritaire, est la principale force politique révolutionnaire organisée. Il regarde avec méfiance les diverses structures qui lui portent ombrage. La tendance à la socialisation est d’abord canalisée par le contrôle ouvrier. Le décret du 14 novembre 1917 légalise l’ingérence des travailleurs dans la gestion des entreprises, dans le calcul du prix de revient, abolit le secret commercial, oblige les patrons à exhiber leur correspondance et leurs comptes. Les leaders de la révolution ne veulent pas aller au-delà. En avril 1918, ils envisagent encore la construction de sociétés mixtes par actions, auxquelles participerait, avec l’Etat soviétique, le capital russe et étranger.

Pourtant, dès le printemps de 1917, la classe ouvrière, organisée dans ses propres institutions, les comités d’usine, a affirmé concrètement sa volonté de dépasser ces mesures transitoires et opposé souvent dans les faits au contrôle ouvrier des bolcheviks sa propre vision des tâches de l’heure : la gestion ouvrière.

Seuls les anarchistes avançaient alors des mots d’ordre d’occupation des terres et des usines, d’expropriation de la bourgeoisie et de suppression de la propriété privée.

Le 20 octobre 1917, à la première Conférence panrusse des comités d’usine, une motion demande «le contrôle de la production», en précisant: «Les commissions de contrôle ne doivent pas être seulement des commissions de vérification mais […] les cellules de l’avenir qui, dès maintenant, préparent le transfert de la production aux mains des ouvriers.» Quant aux capitalistes, ils opposent la plus vive résistance à l’application du décret sur le contrôle ouvrier et continuent à refuser I’ingérence des travailleurs dans la production. Les ouvriers répondent à ce boycott en s’emparant de l’usine et en la remettant en marche pour leur propre compte. Très vite le contrôle ouvrier doit céder la place à la socialisation.

Pendant plusieurs mois après la révolution ce mouvement, déjà engagé avant octobre, va s’amplifiant. Les travailleurs assument un rôle grandissant dans l’ensemble des problèmes de gestion de nombreuses entreprises. Dans beaucoup d’entre elles, après la fuite des anciens propriétaires ou leur expropriation, ils sont désormais les seuls maîtres.

Ce mouvement spontané de la classe ouvrière est à l’opposé de l’idéologie traditionnelle de Lénine et du Parti bolchevik. De longue date, depuis le Que faire ? de 1902, ce sont des autoritaires, férus des notions d’Etat, de dictateur, de centralisation, de parti dirigeant, de gestion de l’économie par en haut, toutes choses en contradiction avec une conception libertaire de la démocratie soviétique.

Dans la brochure L’Etat et la Révolution, rédigée et non terminée à la veille de l’insurrection d’Octobre, Lénine prend pour modèle le capitalisme d’Etat allemand, l’économie de guerre (Kriegswirtschaft). Il exalte le monopole des Postes : «Quel mécanisme admirablement perfectionné ! Toute la vie économique organisée comme la Poste […] voilà l’Etat, voilà la base économique qu’il nous faut.» Vouloir se passer d’«autorité» et de «subordination», ce sont là, tranche-t-il, des «rêves anarchistes». Tous les citoyens deviennent «les employés et ouvriers d’un seul trust universel d’Etat», toute la société est convertie en «un grand bureau et une grande fabrique».

Seules, donc, des considérations d’ordre tactique ont poussé en 1917 les bolcheviks à soutenir des pratiques qui, telles celles des comités d’usine, heurtent de front leurs convictions les plus profondes. Mais ils vont se retourner contre eux une fois au pouvoir.

La contradiction entre le langage d’apparence libertaire et les traits autoritaires de la pensée léniniste est si flagrante qu’elle va bientôt se traduire dans les faits. Elle est accélérée par la désorganisation des transports, la pénurie de techniciens et, surtout, par les terribles circonstances de la guerre civile, de l’intervention étrangère. Les dirigeants bolcheviks sont poussés à prendre des mesures d’exception, la dictature, la centralisation, le recours à la «poigne de fer».

Le pouvoir à la base n’aura duré en fait que quelques mois, d’octobre 1917 au printemps de 1918. Très vite, les comités d’usine sont dépouillés de leurs attributions.

Ainsi, le décret du 14 novembre 1917 déjà cité, après avoir précisé les pouvoirs des comités d’usine, s’empresse de définir les limites — étroites — de leur autonomie. Le contrôle ouvrier «instauré dans l’intérêt d’une réglementation planifée de l’économie nationale» (article 1) est organisé sur un mode pyramidal et hiérarchisé, les comités d’usine étant soumis au strict contrôle d’un «conseil général du contrôle ouvrier», dont la composition est décidée par le parti.

En fait, les intentions des bolcheviks sont claires : il s’agit pour eux d’intégrer les comités d’usine dans l’ensemble des organisations étatiques, dans leur logique propre d’une économie centralisée et, de fait, bureaucratisée.

Deux conceptions du contrôle ouvrier s’opposent alors : celle des bolcheviks qui pensent à un contrôle exercé par l’Etat, et celle des comités d’usine qui exigent que le contrôle soit exercé par les ouvriers eux-mêmes, et qui affirment ainsi leur volonté autogestionnaire.

Le mouvement des comités d’usine est devenu gênant. Il est rapidement étouffé par les bolcheviks qui l’annexent aux syndicats en attendant de soumettre les syndicats eux-mêmes.

Le prétexte invoqué est que l’autogestion ne tiendrait pas compte des besoins «rationnels» de l’économie, qu’elle entretiendrait un égoïsme d’entreprise se faisant l’une à l’autre concurrence, se disputant de maigres ressources, voulant à tout prix survivre, bien que d’autres usines soient plus importantes «pour l’Etat» et mieux équipées.

En fait les bolcheviks s’opposent à toute tentative faite par les comités d’usine pour former leur propre organisation nationale, allant jusqu’à interdire, par le biais des syndicats, qu’ils contrôlaient déjà, la tenue d’un congrès panrusse des comités. Telle est l’hypocrisie d’un parti qui, d’un côté, reproche aux comités d’usine leur vision soi-disant trop localiste et qui, de l’autre, leur interdit de se fédérer pour s’attaquer précisément aux problèmes de l’économie à un échelon régional et national.

Mais la centralisation n’est qu’un aspect de la conception bolchevik de l’économie de transition. Lénine ne tarde pas à marquer ses préférences pour la «volonté d’un seul» dans la gestion des usines. Les travailleurs doivent obéir «inconditionnellement» à la volonté unique des dirigeants du processus de travail. En même temps il préconise l’introduction du taylorisme et du salaire aux pièces dans les usines soviétiques.

Sous le nom de «spécialistes», d’anciens membres des classes exploiteuses sont réintégrés au sein des entreprises dans leurs fonctions et leurs privilèges.

On a beaucoup épilogué sur ces décisions : pour beaucoup, le recours aux spécialistes bourgeois était nécessaire à la reconstruction de l’économie. Il convient de rappeler ici que le «Manuel pratique pour l’exécution du contrôle ouvrier dans l’industrie» sorte de manifeste des comités d’usine de Petrograd, mentionnait la possibilité d’une participation des techniciens aux instances de contrôle, avec voix consultative. Ce que les ouvriers contestent donc, ce n’est pas la présence de ces spécialistes, ni l’utilité de certaines de leurs compétences, mais bien le rétablissement de leurs positions hiérarchiques et de leurs privilèges, salariaux notamment.

Au surplus l’administration est envahie par de nombreux éléments petits-bourgeois, résidus de l’ancien capitalisme russe, qui s’étant bien vite adaptés aux institutions soviétiques, se sont fait attribuer des postes de responsables dans les divers commissariats et entendent que leur soit confiée la gestion économique.

On assiste à l’immixtion croissante de la bureaucratie étatique dans l’économie. Le Congrès panrusse des conseils de l’économie (26 mai-4 juin 1918) décide la formation de directions d’entreprise dont les deux tiers des membres sont nommés par les conseils régionaux ou le Conseil supérieur de l’économie et le troisième tiers seulement élu sur place par les ouvriers. Le décret du 28 mai 1918 étend la collectivisation à l’ensemble de l’industrie, mais, du même coup, transforme les socialisations spontanées des premiers mois de la révolution en simples nationalisations. C’est le Conseil supérieur de l’économie qui est chargé d’organiser l’administration des entreprises nationalisées. Les directeurs et cadres techniques demeurent en fonction en tant qu’appointés de l’Etat.

Pour la façade, des élections aux comités d’usine continuent à avoir lieu, mais un membre de la cellule communiste donne lecture d’une liste de candidats élaborée à l’avance et l’on procède au vote à main levée, en présence des «gardes communistes», armés, de l’entreprise. Quiconque se déclare contre les candidats proposés se voit infliger des sanctions pécuniaires (déclassement de salaire, etc.). Les rapports entre les ouvriers et ce nouveau patron redeviennent ceux qui ont existé jadis entre le travail et le capital.

«Vous devez devenir les cellules étatiques de base», déclare Lénine le 27 juin 1918, au Congrès des comités d’usine. Ceux-ci n’ont plus l’ombre d’un pouvoir.

Désormais le «contrôle ouvrier» est exercé par un organisme bureaucratique : l’inspection ouvrière et paysanne.

La classe ouvrière ne réagit ni assez vite, ni assez vigoureusement. Elle est disséminée, isolée dans un immense pays arriéré et en grande majorité rural, épuisée par les privations et les luttes révolutionnaires, plus encore, démoralisée. Ses meilleurs éléments l’ont quittée pour les fronts de la guerre civile ou ont été absorbés par l’appareil du parti ou du gouvernement. Cependant, assez nombreux sont les travailleurs qui se sentent frustrés de leurs conquêtes révolutionnaires, privés de leurs droits, mis en tutelle, humiliés par l’ignorance ou l’arbitraire des nouveaux maîtres, et qui commencent à prendre conscience de la véritable nature du prétendu «Etat prolétarien», de la toute théorique «dictature du prolétariat».

= = =

Epilogue sur la révolution russe 1917-1921:

La guerre civile russe se terminera dans le bain de sang de la ville de Cronstadt sur une île au large de St Pétersbourg en Mars 1921. Des grèves massives à Moscou et St Pétersbourg contre la NEP (Nouvelle Politique Economique) de Lénine et Trotski seront violemment réprimées par l’Armée Rouge dont Trotski était le commandant en chef. La sanglante répression des ouvriers par les bolchéviques mena à l’insurrection de Cronstadt qui elle aussi fut réprimée dans un bain de sang. C’est à Cronstadt que les marins et les ouvriers élaboreront un troisième mouvement révolutionnaire, en effet, en Février 1917 une première vague révolutionnaire avait balayé le tsarisme, en Octobre 1917, une seconde vague avait renversé la bourgeoisie et la troisième vague révolutionnaire de 1921 visait à renverser la dictature du parti unique, qui avait trahi le peuple et avait repris le pouvoir aux Soviets (assemblées populaires ouvrières et paysannes décideuses, dont la première fut créée à St Pétersbourg en 1905… par les anarchistes) pour le donner au parti bolchévique autoritaire.

Malheureusement, ce fut trop tard. Les ouvriers et les insurgés de Cronstadt n’eurent pas le soutien populaire voulu, ce qui permît alors à Lénine et Trotski d’écraser dans le sang le restant de la véritable révolution russe et ainsi de consolider la dictature du capitalisme d’état voulu par leurs maîtres de la City de Londres et de Wall Street.

A lire: “Wall Street et la révolution bolchévique”, Antony Sutton, 1976.

Idéologie et pratique du colonialisme: De l’ethnocide au génocide, la voie occidentale du contrôle des sociétés… (Pierre Clastres)

Posted in actualité, altermondialisme, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 21 janvier 2014 by Résistance 71

Texte essentiel de Pierre Clastres pour comprendre les fondements du colonialisme ethnocidaire et génocidaire occidental, dont la source profonde est le capitalisme. L’idéologie génocidaire par excellence.

Emphases dans le texte mises par nos soins.

A lire et diffuser sans aucune modération !

— Résistance 71 —

 

ETHNOCIDE

 

Par Clastres Pierre dans l’Encyclopædia Universalis France (1999)

 

ETHNOCIDE

Le terme d’ethnocide remonte à la fin des années soixante. Bénéficiant des faveurs passagères de la mode et, plus sûrement, de son aptitude à répondre à une demande, à satisfaire un besoin certain de précision terminologique, l’utilisation du mot a largement et rapidement dépassé son lieu d’origine, l’ethnologie, pour tomber en quelque sorte dans le domaine public. Mais la diffusion accélérée d’un mot assure-t-elle à l’idée qu’il a mission de véhiculer le maintien de la cohérence et de la rigueur souhaitables? Il n’est pas évident que la compréhension profite de l’extension et qu’en fin de compte on sache de manière parfaitement claire de quoi l’on parle lorsqu’on se réfère à l’ethnocide. Dans l’esprit de ses inventeurs, le mot était assurément destiné à traduire une réalité qu’aucun autre terme n’exprimait. Si l’on a ressenti la nécessité de créer un mot nouveau, c’est qu’il y avait à penser quelque chose de nouveau, ou bien quelque chose d’ancien mais non encore pensé. En d’autres termes, on estimait inadéquat, ou impropre à remplir cette exigence nouvelle, un autre mot, d’usage depuis plus longtemps répandu, celui de génocide. On ne peut par conséquent inaugurer une réflexion sérieuse sur l’idée d’ethnocide sans tenter au préalable de déterminer ce qui distingue le phénomène ainsi désigné de la réalité que nomme le génocide.

Génocide et ethnocide

Créé en 1946 au procès de Nuremberg, le concept juridique de génocide est la prise en compte au plan légal d’un type de criminalité jusque-là inconnu  . Plus précisément, il renvoie à la première manifestation dûment enregistrée par la loi de cette criminalité: l’extermination systématique des juifs européens par les nazis allemands. Le délit juridiquement défini de génocide s’enracine donc dans le racisme, il en est le produit logique et, à la limite, nécessaire: un racisme qui se développe librement, comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie, ne peut conduire qu’au génocide. Les guerres coloniales qui se sont succédé depuis 1945 à travers le Tiers Monde ont d’autre part donné lieu à des accusations précises de génocide contre les puissances coloniales. Mais le jeu des relations internationales et l’indifférence relative de l’opinion publique ont empêché l’institution d’un consensus analogue à celui de Nuremberg: il n’y eut jamais de poursuites.

Si le génocide antisémite des nazis fut le premier à être jugé au nom de la loi, il n’était en revanche pas le premier à être perpétré. L’histoire de l’expansion occidentale au XIXe siècle, l’histoire de la constitution d’empires coloniaux par les grandes puissances européennes, est ponctuée de massacres méthodiques de populations autochtones. Néanmoins, par son extension continentale, par l’ampleur de la chute démographique qu’il a provoquée, c’est le génocide dont furent victimes les indigènes américains qui retient le plus l’attention. Dès la découverte de l’Amérique, en 1492, une machine de destruction des Indiens se mit en place. Cette machine continue à fonctionner là où subsistent, au long de la forêt amazonienne, les dernières tribus «sauvages». Au cours de ces dernières années, des massacres d’Indiens ont été dénoncés au Brésil, en Colombie, au Paraguay. Toujours en vain.

Or, c’est principalement à partir de leur expérience américaine que les ethnologues, et tout particulièrement Robert Jaulin, ont été amenés à formuler le concept d’ethnocide. C’est d’abord à la réalité indienne d’Amérique du Sud que se réfère cette idée. On dispose donc là d’un terrain favorable, si l’on peut dire, à la recherche de la distinction entre génocide et ethnocide, puisque les dernières populations indigènes du continent sont simultanément victimes de ces deux types de criminalité. Si le terme de génocide renvoie à l’idée de «race» et à la volonté d’extermination d’une minorité raciale, celui d’ethnocide fait signe non pas vers la destruction physique des hommes (auquel cas on demeurerait dans la situation génocidaire), mais vers la destruction de leur culture. L’ethnocide, c’est donc la destruction systématique des modes de vie et de pensée de gens différents de ceux qui mènent cette entreprise de destruction. En somme, le génocide assassine les peuples dans leur corps, l’ethnocide les tue dans leur esprit. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit bien toujours de la mort, mais d’une mort différente: la suppression physique et immédiate, ce n’est pas l’oppression culturelle aux effets longtemps différés, selon la capacité de résistance de la minorité opprimée. Il n’est pas ici question de choisir entre deux maux le moindre: la réponse est trop évidente, mieux vaut moins de barbarie que plus de barbarie. Cela dit, c’est à la vraie signification de l’ethnocide qu’il s’agit de réfléchir.

Il partage avec le génocide une vision identique de l’Autre: l’Autre, c’est la différence, certes, mais c’est surtout la mauvaise différence. Ces deux attitudes se séparent sur la nature du traitement qu’il faut réserver à la différence. L’esprit, si l’on peut dire, génocidaire veut purement et simplement la nier. On extermine les autres parce qu’ils sont absolument mauvais. L’ethnocide, en revanche, admet la relativité du mal dans la différence: les autres sont mauvais, mais on peut les améliorer en les obligeant à se transformer jusqu’à se rendre, si possible, identiques au modèle qu’on leur propose, qu’on leur impose. La négation ethnocidaire de l’Autre conduit à une identification à soi. On pourrait opposer le génocide et l’ethnocide comme deux formes perverses du pessimisme et de l’optimisme. En Amérique du Sud, les tueurs d’Indiens poussent à son comble la position de l’Autre comme différence: l’Indien sauvage n’est pas un être humain, mais un simple animal. Le meurtre d’un Indien n’est pas un acte criminel, le racisme en est même totalement évacué, puisqu’il implique en effet, pour s’exercer, la reconnaissance d’un minimum d’humanité en l’Autre. Monotone répétition d’une très ancienne infamie: traitant, avant la lettre, de l’ethnocide, Claude Lévi-Strauss rappelle dans Race et histoire  comment les Indiens des Isles se demandaient si les Espagnols nouveaux venus étaient des dieux ou des hommes, tandis que les Blancs s’interrogeaient sur la nature humaine ou animale des indigènes.

Ethnocide et christianisme

Qui sont, d’autre part, les praticiens de l’ethnocide? Qui s’attaque à l’âme des peuples? Apparaissent au premier rang, en Amérique du Sud mais aussi en bien d’autres régions, les missionnaires. Propagateurs militants de la foi chrétienne, ils s’efforcent de substituer aux croyances barbares des païens la religion de l’Occident. La démarche évangélisatrice implique deux certitudes: d’abord que la différence – le paganisme – est inacceptable et doit être refusée; ensuite que le mal de cette mauvaise différence peut être atténué, voire aboli. C’est en cela que l’attitude ethnocidaire est plutôt optimiste: l’Autre, mauvais au départ, y est supposé perfectible, on lui reconnaît les moyens de se hausser, par identification, à la perfection que représente le christianisme. Briser la force de la croyance païenne, c’est détruire la substance même de la société. Aussi bien s’agit-il du résultat recherché: conduire l’indigène, par le chemin de la vraie foi, de la sauvagerie à la civilisation. L’ethnocide s’exerce pour le bien du sauvage. Le discours laïque ne dit pas autre chose lorsqu’il énonce, par exemple, la doctrine officielle du gouvernement brésilien quant à la politique indigéniste. «Nos Indiens, proclament les responsables, sont des êtres humains comme les autres. Mais la vie sauvage qu’ils mènent dans les forêts les condamne à la misère et au malheur. C’est notre devoir que de les aider à s’affranchir de la servitude. Ils ont le droit de s’élever à la dignité de citoyens brésiliens, afin de participer pleinement au développement de la société nationale et de jouir de ses bienfaits.» La spiritualité de l’ethnocide, c’est l’éthique de l’humanisme.

L’horizon sur lequel prennent figure l’esprit et la pratique ethnocidaires se détermine selon deux axiomes. Le premier proclame la hiérarchie des cultures: il en est d’inférieures, il en est de supérieures. Quant au second, il affirme la supériorité absolue de la culture occidentale. Celle-ci ne peut donc entretenir avec les autres, et singulièrement avec les cultures primitives, qu’une relation de négation. Mais il s’agit d’une négation positive, en ce qu’elle veut supprimer l’inférieur en tant qu’inférieur pour le hisser au niveau du supérieur. On supprime l’indianité de l’Indien pour en faire un citoyen brésilien. Dans la perspective de ses agents, l’ethnocide ne saurait être par suite une entreprise de destruction: il est au contraire une tâche nécessaire, exigée par l’humanisme inscrit au cœur de la culture occidentale.

Universalité de l’ethnocentrisme

On nomme ethnocentrisme cette vocation à mesurer les différences à l’aune de sa propre culture. L’Occident serait ethnocidaire parce qu’il est ethnocentriste, parce qu’il se pense et se veut la  civilisation. Une question néanmoins se pose: notre culture détient-elle le monopole de l’ethnocentrisme? L’expérience ethnologique permet d’y répondre. Considérons la manière dont les sociétés primitives se nomment elles-mêmes. On s’aperçoit qu’en réalité il n’y a pas d’autodénomination, dans la mesure où, en mode récurrent, les sociétés s’attribuent presque toujours un seul et même nom: les Hommes. Illustrant de quelques exemples ce trait culturel, on rappellera que les Indiens Guarani se nomment Ava, qui signifie les Hommes; que les Guayaki disent d’eux-mêmes qu’ils sont Aché, les Personnes; que les Waika du Venezuela se proclament Yanomami, les Gens; que les Eskimos sont des Innuit, des Hommes. On pourrait allonger indéfiniment la liste de ces noms propres qui composent un dictionnaire où tous les mots ont le même sens: hommes. Inversement, chaque société désigne systématiquement ses voisins de noms péjoratifs, méprisants, injurieux.

Toute culture opère ainsi un partage de l’humanité en deux parts: elle-même, qui s’affirme comme représentation par excellence de l’humain, et les autres, qui ne participent qu’à un moindre titre à l’humanité. Le discours que tiennent sur elles-mêmes les sociétés primitives, qui se trouve condensé dans les noms qu’elles se confèrent, est donc ethnocentriste de part en part: affirmation de la supériorité de son soi culturel, refus de reconnaître les autres comme des égaux. L’ethnocentrisme apparaît alors la chose du monde la mieux partagée, et, de ce point de vue au moins, la culture de l’Occident ne se distingue pas des autres. Il convient même, poussant un peu plus loin l’analyse, de penser l’ethnocentrisme comme une propriété formelle de toute formation culturelle, comme immanent à la culture elle-même. Il appartient à l’essence de la culture d’être ethnocentriste, dans la mesure exacte où toute culture se considère comme la culture par excellence. En d’autres termes, l’altérité culturelle n’est jamais appréhendée comme différence positive, mais toujours comme infériorité sur un axe hiérarchique.

Il n’en reste pas moins que, si toute culture est ethnocentriste, seule l’occidentale est ethnocidaire. Il s’ensuit donc que la pratique ethnocidaire ne s’articule pas nécessairement à la conviction ethnocentriste. Sinon, toute culture devrait être ethnocidaire: or ce n’est pas le cas. C’est à ce niveau, nous semble-t-il, que se laisse repérer une certaine insuffisance de la réflexion que mènent depuis un certain temps les chercheurs que préoccupe à juste titre le problème de l’ethnocide. Il ne suffit pas en effet de reconnaître et d’affirmer la nature et la fonction ethnocidaires de la civilisation occidentale. Tant que l’on se contente de déterminer le monde blanc comme monde ethnocidaire, on reste à la surface des choses, on demeure en la répétition, légitime certes, car rien n’a changé d’un discours déjà prononcé, puisque aussi bien l’évêque Las Casas par exemple, dès l’aube du XVIe siècle, dénonçait en termes fort précis le génocide et l’ethnocide que les Espagnols faisaient subir aux Indiens des Isles et du Mexique. De la lecture des travaux consacrés à l’ethnocide, on retire l’impression que pour leurs auteurs, la civilisation occidentale est une sorte d’abstraction sans racines socio-historiques, une vague essence qui, de tout temps, enveloppa en soi l’esprit ethnocidaire. Or notre culture n’est en rien une abstraction, elle est le produit lentement constitué d’une histoire, elle relève d’une recherche généalogique. Qu’est-ce qui fait que la civilisation occidentale est ethnocidaire? Telle est la vraie question. L’analyse de l’ethnocide implique, au-delà de la dénonciation des faits, une interrogation sur la nature, historiquement déterminée, de notre monde culturel. C’est donc vers l’histoire qu’il s’agit de se tourner.

Pas plus qu’abstraction extratemporelle, la civilisation de l’Occident n’est une réalité homogène, un bloc indifférencié identique en toutes ses parties. C’est pourtant l’image que paraissent en donner les auteurs cités plus haut. Mais, si l’Occident est ethnocidaire comme le soleil est lumineux, alors ce fatalisme rend inutile, et même absurde, la dénonciation des crimes et l’appel à la protection des victimes. Ne serait-ce point au contraire parce que la civilisation occidentale est ethnocidaire d’abord à l’intérieur d’elle-même  qu’elle peut l’être ensuite à l’extérieur, c’est-à-dire contre les autres formations culturelles? On ne peut pas penser la vocation ethnocidaire de la société occidentale sans l’articuler à cette particularité de notre propre monde, particularité qui est même le critère classique de distinction entre les sauvages et les civilisés, entre le monde primitif et le monde occidental: le premier regroupe l’ensemble des sociétés sans État, le second se compose de sociétés à État. Et c’est à cela qu’il faut tenter de réfléchir: peut-on légitimement mettre en perspective ces deux propriétés de l’Occident, comme culture ethnocidaire, comme société à État? S’il en était ainsi, on comprendrait pourquoi les sociétés primitives peuvent être ethnocentristes sans être pour autant ethnocidaires, puisqu’elles sont précisément des sociétés sans État.

Histoire, culture et ethnocide

L’ethnocide, est-il admis, c’est la suppression des différences culturelles jugées inférieures et mauvaises, c’est la mise en œuvre d’un principe d’identification, d’un projet de réduction de l’Autre au même (l’Indien amazonien supprimé comme Autre et réduit au même comme citoyen brésilien). En d’autres termes, l’ethnocide aboutit à la dissolution du multiple dans l’Un. Qu’en est-il maintenant de l’État? Il est, par essence, la mise en jeu d’une force centripète, laquelle tend, lorsque les circonstances l’exigent, à écraser les forces centrifuges inverses. L’État se veut et se proclame le centre de la société, le tout du corps social, le maître absolu des divers organes de ce corps. On découvre ainsi, au cœur même de la substance de l’État, la puissance agissante de l’Un, la vocation de refus du multiple, la crainte et l’horreur de la différence. À ce niveau formel où nous nous situons actuellement, on constate que la pratique ethnocidaire et la machine étatique fonctionnent de la même manière et produisent les mêmes effets: sous les espèces de la civilisation occidentale ou de l’État se décèlent toujours la volonté de réduction de la différence et l’altérité, le sens et le goût de l’identique et de l’Un.

Quittant cet axe formel et en quelque sorte structuraliste pour aborder celui de la diachronie, de l’histoire concrète, considérons la culture française comme cas particulier de la culture occidentale, comme illustration exemplaire de l’esprit et du destin de l’Occident. Sa formation, enracinée dans un passé séculaire, apparaît strictement coextensible à l’expansion et au renforcement de l’appareil d’État, d’abord sous sa forme monarchique, ensuite sous sa forme républicaine. À chaque développement du pouvoir central correspond un déploiement accru du monde culturel. La culture française est une culture nationale, une culture du français. L’extension de l’autorité de l’État se traduit dans l’expansionnisme de la langue de l’État, le français. La nation peut se dire constituée, l’État se proclamer détenteur exclusif du pouvoir lorsque les gens sur qui s’exerce l’autorité de l’État parlent la même langue que lui. Ce processus d’intégration passe évidemment par la suppression des différences. C’est ainsi qu’à l’aurore de la nation française, lorsque la France n’était que la Franchimanie et son roi un pâle seigneur du nord de la Loire, la croisade des Albigeois s’abattit sur le sud pour en abolir la civilisation. L’extirpation de l’hérésie cathare, prétexte et moyen d’expansion pour la monarchie capétienne, traçant les limites presque définitives de la France, apparaît comme un cas pur d’ethnocide: la culture du Midi – religion, littérature, poésie – était irréversiblement condamnée, et les Languedociens devinrent sujets loyaux du roi de France.

La Révolution de 1789, en permettant le triomphe de l’esprit centraliste des Jacobins sur les tendances fédéralistes des Girondins, mena à son terme l’emprise politique de l’administration parisienne. Les provinces, comme unités territoriales, s’appuyaient chacune sur une ancienne réalité, homogène du point de vue culturel: langue, traditions politiques, etc. On leur substitua le découpage abstrait en départements, propre à briser toute référence aux particularismes locaux, et donc à faciliter partout la pénétration de l’autorité étatique. Ultime étape de ce mouvement par lequel les différences s’évanouissent l’une après l’autre devant la puissance de l’État: la IIIe République transforma définitivement les habitants de l’Hexagone en citoyens grâce à l’institution de l’école laïque, gratuite et obligatoire, puis du service militaire obligatoire. Ce qui subsistait d’existence autonome dans le monde provincial et rural y succomba. La francisation était accomplie, l’ethnocide consommé: langues traditionnelles traquées en tant que patois d’arriérés, vie villageoise ravalée au rang de spectacle folklorique destiné à la consommation des touristes, etc.

Pour bref qu’il soit, ce coup d’œil jeté sur l’histoire de notre pays suffit à montrer que l’ethnocide, comme suppression plus ou moins autoritaire des différences socioculturelles, est inscrit d’avance dans la nature et dans le fonctionnement de la machine étatique, laquelle procède par uniformisation du rapport qui la lie aux individus: l’État ne connaît que des citoyens égaux devant la loi.

Affirmer, à partir de l’exemple français, que l’ethnocide appartient à l’essence unificatrice de l’État conduit logiquement à dire que toute formation étatique est ethnocidaire. Examinons rapidement le cas d’un type d’État fort différent des États européens. Les Incas étaient parvenus à édifier dans les Andes une machine de gouvernement qui fit l’admiration des Espagnols, tant par l’ampleur de son extension territoriale que par la précision et la minutie des techniques administratives qui permettaient à l’empereur et à ses nombreux fonctionnaires d’exercer un contrôle presque total et permanent sur les habitants de l’empire. L’aspect proprement ethnocidaire de cette machine étatique apparaît dans sa tendance à incaïser les populations nouvellement conquises: non seulement en les obligeant à payer tribut aux nouveaux maîtres, mais surtout en les contraignant à célébrer en priorité le culte des conquérants, le culte du Soleil, c’est-à-dire de l’Inca lui-même. Religion d’État, imposée par la force, fût-ce au détriment des cultes locaux. Il est vrai également que la pression exercée par les Incas sur les tribus soumises n’atteignit jamais la violence du zèle maniaque avec lequel les Espagnols anéantirent plus tard l’idolâtrie indigène. Pour habiles diplomates qu’ils fussent, les Incas savaient néanmoins utiliser la force lorsqu’il le fallait, et leur organisation réagissait avec la plus grande brutalité, comme tout appareil d’État lorsque son pouvoir est mis en question. Les fréquents soulèvements contre l’autorité centrale du Cuzco, impitoyablement réprimés d’abord, étaient ensuite châtiés par la déportation massive des vaincus dans des régions très éloignées de leur territoire natal, c’est-à-dire marqué par le réseau des lieux de culte (sources, collines, grottes): déracinement, déterritorialisation, ethnocide…

La violence ethnocidaire, comme négation de la différence, appartient bien à l’essence de l’État, aussi bien dans les empires barbares que dans les sociétés civilisées d’Occident: toute organisation étatique est ethnocidaire, l’ethnocide est le mode normal d’existence de l’État. Il y a donc une certaine universalité de l’ethnocide, en ce qu’il est le propre non seulement d’un vague «monde blanc» indéterminé, mais de tout un ensemble de sociétés qui sont les sociétés à État. La réflexion sur l’ethnocide passe par une analyse de l’État. Mais doit-elle s’arrêter là, s’en tenir au constat que l’ethnocide c’est l’État et que, de ce point de vue, tous les États se valent? Ce serait là retomber dans le péché d’abstraction que nous avons précisément reproché à l’«école de l’ethnocide», ce serait encore une fois méconnaître l’histoire concrète de notre propre monde culturel.

Ethnocide et capitalisme

Où se situe la différence qui interdit de placer sur le même plan, ou de mettre dans le même sac, les États barbares (Incas, Pharaons, despotismes orientaux, etc.) et les États civilisés (le monde occidental)? On décèle d’abord cette différence au niveau de la capacité ethnocidaire des appareils étatiques. Dans le premier cas, cette capacité est limitée non pas par la faiblesse de l’État mais, au contraire, par sa force: la pratique ethnocidaire – abolir la différence lorsqu’elle devient opposition – cesse dès lors que la force de l’État ne court plus aucun risque. Les Incas toléraient une relative autonomie des communautés andines lorsque celles-ci reconnaissaient l’autorité politique et religieuse de l’empereur. On s’aperçoit en revanche que dans le second cas – États occidentaux – la capacité ethnocidaire est sans limites, elle est effrénée. C’est bien pour cela qu’elle peut conduire au génocide, que l’on peut en effet parler du monde occidental comme absolument ethnocidaire. Mais d’où cela provient-il? Que contient la civilisation occidentale qui la rend infiniment plus ethnocidaire que toute autre forme de société? C’est son régime de production économique , espace justement de l’illimité, espace sans lieux en ce qu’il est recul constant de la limite, espace infini de la fuite en avant permanente. Ce qui différencie l’Occident, c’est le capitalisme en tant qu’impossibilité de demeurer dans l’en deçà d’une frontière, en tant que passage au-delà de toute frontière; c’est le capitalisme, comme système de production pour qui rien n’est impossible, sinon de ne pas être à soi-même sa propre fin, et cela qu’il soit d’ailleurs libéral, privé, comme en Europe de l’Ouest ou planifié, d’État, comme le connaissait l’Europe de l’Est. La société industrielle, la plus formidable machine à produire, est pour cela même la plus effrayante machine à détruire. Races, sociétés, individus; espace, nature, mers, forêts, sous-sol: tout est utile, tout doit être utilisé, tout doit être productif, d’une productivité poussée à son régime maximal d’intensité.

Voilà pourquoi aucun répit ne pouvait être laissé aux sociétés qui abandonnaient le monde à sa tranquille improductivité originaire; voilà pourquoi était intolérable, aux yeux de l’Occident, le gaspillage représenté par l’inexploitation d’immenses ressources. Le choix laissé à ces sociétés était un dilemme: ou bien céder à la production, ou bien disparaître; ou bien l’ethnocide, ou bien le génocide. À la fin du siècle dernier, les Indiens de la pampa argentine furent totalement exterminés afin de permettre l’élevage extensif des moutons et des vaches, qui fonda la richesse du capitalisme argentin. Au début de ce siècle, des centaines de milliers d’Indiens amazoniens périrent sous les coups des chercheurs de caoutchouc. Actuellement, dans toute l’Amérique du Sud, les derniers Indiens libres succombent sous l’énorme poussée de la croissance économique, brésilienne en particulier. Les routes transcontinentales, dont la construction s’accélère, constituent des axes de colonisation des territoires traversés: malheur aux Indiens que la route rencontre! De quel poids peuvent peser quelques milliers de «sauvages» improductifs au regard de la richesse en or, minerais rares, pétrole, en élevage de bovins, en plantations de café, etc.? Produire ou mourir, c’est la devise de l’Occident. Les Indiens d’Amérique du Nord l’apprirent dans leur chair, tués presque jusqu’au dernier, afin de permettre la production  . Un de leurs bourreaux, le général Sherman, le déclarait ingénument dans une lettre adressée à un fameux tueur d’Indiens, Buffalo Bill: «Autant que je peux l’estimer, il y avait, en 1862, environ 9 millions et demi de bisons dans les plaines entre le Missouri et les montagnes Rocheuses. Tous ont disparu, tués pour leur viande, leur peau et leurs os […]. À cette même date, il y avait environ 165 000 Pawnees, Sioux, Cheyennes, Kiowas et Apaches, dont l’alimentation annuelle dépendait de ces bisons. Eux aussi sont partis, et ils ont été remplacés par le double ou le triple d’hommes et de femmes de race blanche qui ont fait de cette terre un jardin et qui peuvent être recensés, taxés et gouvernés selon les lois de la nature et de la civilisation. Ce changement a été salutaire et s’accomplira jusqu’à la fin.»

Le général avait raison. Le changement s’accomplira jusqu’à la fin, il prendra fin lorsqu’il n’y aura plus rien du tout à changer.

 

= = =

Source:

http://vadeker.net/corpus/ethnocide.html

 

Rubrique Ethnométhodologies, Sciences Sociales et Humaines

Wikileaks est-il ce qu’il paraît être ?… Ami ou ennemi ?

Posted in Uncategorized on 12 janvier 2011 by Résistance 71

Nous reproduisons ici un article publié sur Mondialisation.ca qui est un excellent complémentaire de nos deux articles publiés précédemment sur le cas Wikileaks. Il nous apparait a la lecture de l’article de Julie Lévesque, que la piste du financement de Wikileaks par George Soros a été laissée de côté. Néanmoins, certaines personnes gravitant dans la direction de Wikileaks ont des liens directs avec Soros et sa fondation, notemment Xiao Qiang. John Young a également rapporté qu’Assange cherchait un financement par Soros pour les 5 millions de dollars de financement dont ils avaient « besoin » au départ. Nous e mentionnons dans un de nos articles. La piste Soros et donc du gros business lié au nouvel ordre mondial ne peut pas être négligée et se doit d’être approfondie en conséquence.

Wikileaks n’est en aucun cas ce qu’il paraît être et nous continuerons toujours a promouvoir la prudence quant a endorser aveuglément une cause qui pourrait bien s’avérer être une cause traitresse… Nous espérons l’avenir nous donner tort !

articles sur le sujet sure Résistance 71:

https://resistance71.wordpress.com/2010/12/11/media-et-propagande-affaire-wikileaks-suite-interview-dun-des-fondateurs-john-young/

https://resistance71.wordpress.com/2010/12/05/media-et-propagande-lenigme-wikileaks/

– Résistance 71 –

Wikileaks, un entourage qui souleve des questions

par Julie Lévesque

Note de l’éditeur

Les organisations progressistes ont louangé l’entreprise de WikiLeaks. Notre propre site web, Mondialisation.ca/Global Research, a offert une couverture approfondie des banques de données de WikiLeaks et de leurs implications, particulièrement en ce qui a trait aux crimes de guerre des États-Unis et de l’OTAN.

Le projet WikiLeaks est annoncé comme une victoire incommensurable contre la censure des médias privés, sans que sa structure organisationnelle ne soit examinée.

Il faut distinguer les bases de données de WikiLeaks, lesquelles constituent une source valable d’informations à part entière, et les mécanismes par lesquels les fuites, utilisées par les médias privés comme matériel source, sont ensuite transformées en nouvelles.

Dès le départ, WikiLeaks a collaboré étroitement avec plusieurs médias traditionnels.


Cet article de Julie Lévesque est centré sur la nature et la structure organisationnelle du projet WikiLeaks.


« En politique, rien n’arrive par accident. Si quelque chose se produit, vous pouvez parier que cela a été planifié ainsi. » –Franklin D. Roosevelt

À la suite de la publication d’une série de confirmations plutôt que de révélations, des questions cruciales demeurent sans réponses concernant la nature et la structure organisationnelle de WikiLeaks.

Entouré de secrets, le fameux site de dénonciation et son responsable, Julian Assange, exigent la « transparence » des gouvernements et des entreprises partout dans le monde, tout en omettant de fournir des informations fondamentales relatives à WikiLeaks en tant qu’organisation.

Qui est Julian Assange?
Dans l’introduction du livre Underground: Hacking, Madness and Obsession on the Electronic Frontier (1997), de Julian Assange et Suelette Dreyfus, M. Assange commence avec les citations suivantes :

« L’homme est le moins lui-même quand il est sincère. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité » — Oscar Wilde

« L’essentiel est invisible pour les yeux » — Antoine De Saint-Exupéry

D’entrée de jeu, Assange déclare qu’il a effectué la recherche pour ce livre, sans mentionner toutefois qu’il était également l’un des pirates informatiques étudiés dans ce même livre, portant le nom de Mendax, soit « menteur, faux » en latin.
Bien qu’il soit impossible de confirmer que ces citations faisaient référence à lui, elles suggèrent néanmoins qu’à l’époque, Assange cachait sa véritable identité.

L’on sait peu de choses à propos du cryptographe Julian Assange. Il est en effet très cryptique lorsqu’il est temps de révéler qui il est et où il a travaillé avant le projet WikiLeaks. Sur la liste des membres du conseil d’administration déjà publiée par WikiLeaks, on peut lire que Julian Assange :

–          a « fréquenté 37 écoles et 6 universités ». Aucune d’entre elles n’est mentionnée par son nom;

–          est « le pirate informatique éthique le plus célèbre d’Australie » Une affaire judiciaire de 1996, citée abondamment dans les médias dominants estdisponible sur le site de l’Australian Legal Information Institute. Contrairement aux autres procès listés sur le lien ci-dessus, le texte complet n’est pas disponible;

–          « […] dans la première poursuite du genre, [… il] s’est défendu en cour suprême pour son rôle comme éditeur d’un magazine électronique activiste. » Le nom du magazine, l’année de la poursuite et le pays où elle a eu lieu ne sont pas mentionnés;

–          a prétendument fondé le « groupe des droits civils pour enfants ‘Pickup’. Il ne semble y avoir aucune information disponible sur ce groupe, outre les reportages relatifs à WikiLeaks. Nous ne savons pas s’il existe encore, où il se trouve et quelles sont ses activités.

–          a « étudié les mathématiques, la philosophie et la neuroscience ». Nous ne savons pas où il a fait ses études ni quelles sont ses qualifications;

–          a été « le sujet de plusieurs livres et documentaires ». Si c’est le cas, pourquoi ne pas en mentionner au moins un?

On pourrait bien sûr avancer d’une part qu’Assange désire demeurer secret afin de se protéger, ainsi que les dénonciateurs et les membres de son organisation. D’autre part, il ne peut pas s’attendre de façon réaliste à ce qu’on lui fasse confiance aveuglément si l’on ne sait pas réellement qui il est.

Ce qu’il y a de plus intéressant chez Julian Assange c’est que ses anciens employeurs demeurent inconnus. Sa biographie indique qu’il est un « programmeur prolifique et consultant pour de nombreux projets de code source libre, son logiciel est utilisé par la plupart des grandes organisations et se trouve dans tous les ordinateurs Apple ». Était-il pigiste? Pour qui a-t-il travaillé?

Un vieil échange de courriels de 1994 entre Julian Assange et le lauréat de la NASA Fred Blonder soulève des questions sur les activités professionnelles d’Assange avant le lancement de WikiLeaks. Cet échange est disponible sur le site web du Massachusetts Institute of Technology :

Date: Fri, 18 Nov 1994 03:59:19 +0100

From: Julian Assange <proff@suburbia.apana.org.au>

To: Fred Blonder <fred@nasirc.hq.nasa.gov>

Cc: karl@bagpuss.demon.co.uk, Quentin.Fennessy@sematech.org,

fred@nasirc.hq.nasa.gov, mcn@c3serve.c3.lanl.gov, bugtraq@fc.net

In-Reply-To: <199411171611.LAA04177@nasirc.hq.nasa.gov>

On Thu, 17 Nov 1994, Fred Blonder wrote: [EXCERPT]

>          From: Julian Assange <proff@suburbia.apana.org.au>

>

>                     .

>          Of course, to make things really interesting, we could have n files,

>          comprised of n-1 setuid/setgid scripts and 1 setuid/setgid binary, with

>          each script calling the next as its #! argument and the last calling the

>          binary. 😉

>

> The ‘#!’ exec-hack does not work recursively. I just tried it under SunOs 4.1.3

> It generated no diagnostics and exited with status 0, but it also didn’t execute

> the target binary….
Does under linux (300 deep at least). However, linux doesn’t permit suid

scripts in anyvent. Other platforms I have not as yet tested.
> Proff

Dans ce message, Assange informe Blonder sur des tests qu’il a effectués sur différents systèmes informatiques et ce qui n’a pas fonctionné.

Le courriel de Julian Assange à Fred Blonder a été envoyé à une adresse se terminant par « nasirc.hq.nasa.gov », soit la NASA. Il a également été envoyé en copie conforme à Michael C. Neuman, un expert en informatique du Los Alamos National Laboratory(LANL) au Nouveau Mexique, le principal institut de recherche en sécurité nationale sous l’autorité du département de l’Énergie des États-Unis.

À l’époque, Fred Blonder travaillait sur un programme de cybersécurité appelé NASA Automated Systems Incident Response Capability” (NASIRC) et pour lequel il a gagné le NASA Group Achievement Award en 1995. Un article du 2 juin 1995 explique :

Par des séances d’information continues sur la sensibilisation aux menaces, des ateliers approfondis, des communications et une coopération intercentres et liées au partage opportun d’information sur les incidents, les outils et les techniques, NASIRC a significativement augmenté partout dans l’agence la sensibilisation aux menaces sérieuses et en évolution auxquelles sont confrontés les systèmes informatiques et réseautiques. (Valerie L. Thomas, “NASIRC Receives NASA Group Award”, National Space Science Data Center, 2 juin, 1995)

Y a-t-il un lien quelconque entre le procès d’Assange en 1996 et cet échange?

Collaborait-il avec ces institutions?
Par exemple, dans son courriel Assange informe Blonder sur son travail en faisant des suggestions et en disant qu’il n’a en disant qu’il n’a « pas encore fait de test sur les autres plateformes », indiquant apparemment qu’il collaborait avec l’employé de la NASA. Nous pouvons donc confirmer que Julian Assange était en communication avec des gens travaillant pour la NASA et le laboratoire de Los Alamos dans les années 1990.

L’annuaire de WikiLeaks. Les membres du conseil d’administration

Voici quelques faits intéressants à propos de plusieurs membres inscrits sur le conseil d’administration de WikiLeaks en 2008, incluant les organisations auxquelles ils appartiennent ou sont liés.


Philip Adams

Philip Adams, a entre autres « occupé des postes clés dans l’administration des médias gouvernementaux australiens » (WikiLeaks, Wikileaks.org, 27 mars 2008), présidé le Conseil australien et collaboré au Times, au Financial Times à Londres et au New York Times. Plusieurs reportages confirment qu’il est le représentant de l’Index on Censorship en Australie. Il convient de mentionner que WikiLeaks a reçu le prix de Liberté d’expression de l’Economist Index on Censorship en 2008. (Philip Adams, Milesago.com)

M. Adams a été présentateur de Radio’s Late Night Live à ABC (Australie) et est chroniqueur pour The Australian depuis les années 1960. Ce journal appartient à News Corporation, propriété de Rupert Murdoch, membre du Council on Foreign Relations (CFR).

Adams est également « président du conseil d’administration du Centre for the Mind à l’Université de Sydney et l’Université Nationale d’Australie. Micheal Spence, un membre du CFR siège aussi à ce comité et le fils de Rupert Murdoch, Lachlan Murdoch, était dans ce conseil d’administration jusqu’en 2001. En 2008, le membre distingué du Center for the Mind était l’ancien premier ministre Tony Blair, lequel a fait face à une série d’accusations pour crimes de guerre.

M. Adams a-t-il des allégeances conflictuelles? Il siège au conseil d’administration de WikiLeaks, dont le mandat est d’exposer les crimes de guerre, tout en siégeant à un autre conseil qui honore un homme accusé de crimes de guerre.

Selon un article de l’Australian :

Adams, qui n’a jamais rencontré Assange, affirme qu’il a quitté le conseil en raison de problèmes de santé peu après le lancement de WikiLeaks et n’a jamais assisté à aucune réunion. « Je ne crois pas que le conseil d’administration ait conseillé quoi que ce soit » a-t-il blagué.

CJ Hinke:

CJ Hinke, est « auteur, activiste et vit en Thaïlande depuis 1989. En 2006 il y a fondé Freedom Against Censorship Thailand (FACT) pour faire campagne contre la censure omniprésente dans la société thaïlandaise » (WikiLeaks’ Avisory Board, Wikileaks.org, 27 March 2008)


Ben Laurie

« WikiLeaks est censé avoir un conseil d’administration et j’en serais membre […] Je ne sais pas qui le dirige […] Ben Laurie affirme que sa seule interaction substantielle avec le groupe a été lorsque Assange l’a approché pour l’aider à concevoir un système qui protégerait l’anonymat des dénonciateurs. (David Kushner, Inside WikiLeaks’ Leak Factory, Mother Jones, 6 avril 2010)

Cet article est paru dans Mother Jones en avril 2010. Un article du New York Daily News de décembre 2010 mentionne ceci : « “Julian est un gars brillant et c’est une tactique intéressante” a dit Ben Laurie, un expert en sécurité informatique vivant à Londres ayant conseillé WikiLeaks. »

Bien qu’il nie être un conseiller de WikiLeaks, son nom apparaît sur la liste des membres du conseil d’administration et des reportages le décrivent comme tel. Il convient de noter aussi que Ben Laurie est un « directeur de la sécurité pour The Bunker Secure Hosting, où il travaille depuis 1984 et est responsable de la sécurité, de la cryptographie et de la conception de réseaux ». Il dirige également Open Rights Groupfinancé par Joseph Rowntree Reform Trust Ltd et Open Society Foundation.

Dissidents chinois et tibétains dans le conseil d’administration


Tashi Namgyal Khamsitsang

Tashi Namgyal Khamsitsang, un “activiste tibétain en exil”, a été président de l’Association Washington Tibet et membre du gouvernement tibétain en exil. En juillet 2010 il a été nommé à la State Commission on Asian Pacific American Affairs par le gouverneur de Washington. (A Tibetan Appointed to the Washington State Commission on Asian Pacific American Affairs, Tibetan Association of Washington, 17 juillet 2010)

Wang Youcai

Wang Youcai est le cofondateur du Parti démocrate chinois et un des leaders des manifestations de la place Tiananmen. Emprisonné pour « conspiration visant à renverser le gouvernement chinois […] Il a été exilé en 2004 en raison de pressions politiques, provenant particulièrement des États-Unis. Il est aussi « membre de Chinese Constitutional Democratic Transition Research et de Coordinative Service Platform du Parti démocrate chinois » (WikiLeaks, Wikileaks.org, 27 mars 2008).

Xiao Qiang

Xiao Qiang est le « directeur du Berkeley China Internet Project […] Il est devenu un activiste des droits humains à temps plein après le massacre de Tiananmen en 1989 […] et est à l’heure actuelle vice-président du Steering Committee of the World Movement for Democracy » selon la description de WikiLeaks. Il a reçu le prix MacArthur Fellowship de la Fondation John D. et Catherine T. MacArthur en 2001 et est commentateur pour Radio Free Asia. (WikiLeaks’ Advisory Board, Wikileaks.org, 27 mars 2008)

Xiao Qiang est également le « fondateur et l’éditeur de China Digital Times » (Biographies, National Endowment for Democracy), un site web subventionné par National Endowment for Democracy (NED) (Directives from China’s Ministry of Truth on Liu Xiaobo winning Nobel, Democracy Digest, 8 octobre 2010).

Le Steering Committee of the World Movement for Democracy est une initiative de NED à Washington, DC. (World Movement for Democracy). En 2008 Xiao Qiang a fait partie d’un panel de discussion intitulé « Law Rights and Democracy in China: Perspectives and Leading Advocates », organisé par NED avant la Cérémonie du prix de la démocratie. (2008 NED Democracy Award Honors Heroes of Human Rights and Democracy in China, National Endowment for Democracy, 17 juin 2008).

Radio Free Asia est financé par le Broadcasting Board of Governors (BBG), lequel se décrit comme un organisme « englobant toute la radiodiffusion civile internationale des États-Unis, dont Voice of America (VOA), Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), Radio Free Asia (RFA), Radio et TV Martí, et Middle East Broadcasting Networks (MBN)—Radio Sawa et Alhurra Television ». Huit de ses neufs membres sont nommés par le président et entérinés par le Sénat étasunien et le neuvième est le secrétaire d’État, qui siège comme membre d’office. (Broadcasting Board of Governors)

RFE/RL ne cache plus ses origines clandestines : « À l’origine, RFE et RL étaient principalement financés par le Congrès étasunien par le biais de la Central Intelligence Agency (CIA) […] En 1971, toute implication de la CIA a pris fin et RFE et RL ont par la suite été financés par des crédits du Congrès à travers le Board for International Broadcasting  Broadcasting et le Board of Governors (BBG) après 1995. (A Brief History of RFE/RL)

Fait intéressant, dans un article de 2002, le CFR a suggéré de « créer une Structure de coordination de diplomatie publique (SCDP) afin d’aider à définir les stratégies de communication et rationaliser les structures de diplomatie publique. « À bien des égards, la SCDP serait semblable au Conseil national de sécurité » […] Elle serait composée des secrétaires d’État, de la Défense, du Trésor et du Commerce, ainsi que du directeur de la Central Intelligence Agency (CIA) et du président du BBG », une suggestion à laquelle s’est officiellement objecté le BBG « afin de préserver l’intégrité journalistique ». (BBG Expresses Concern With Report Recommendations on U.S. International Braodcasting, 31 juillet 2002)

Wang Dan

Wang Dan était également un des leaders du mouvement démocratique de la place Tiananmen, ce qui lui a valu « la première position sur la liste chinoise des « 21 leaders étudiants de Pékin les plus recherchés » ». Il a été emprisonné pour ses activités subversives et « exilé aux États-Unis en 1998 en raison de pressions politiques ». (WikiLeaks’ Advisory Board, Wikileaks.org, 27 mars 2008)

Il est président de la Chinese Constitutional Reform Association et membre du comité de rédaction du Beijing Spring, un magazine financé par NED, la « principale fondation vouée à la promotion de la démocratie » selon un article de Judith Miller dans le New York Times. Un des fondateurs de NED aurait dit : « Une grande partie de notre [NED] travail actuel était fait clandestinement par la CIA il y a 25 ans. » (Cité dans William Blum, Rogue State: A Guide to the World’s Only Superpower, 2000, p. 180).

En 1998, Wang Dan a reçu le prix de la démocratie octroyé par NED « parce qu’il représente une alternative pacifique pour l’accomplissement de la démocratie et pour [son] courage et sa loyauté indéfectible envers la cause de la démocratie ». (1998 Democracy Award honors Heroes of Human Rights and Democracy in China, National Endowment for Democracy)

Invitation à siéger au CA

Il convient par ailleurs de noter que dans un article de Technology Daily du 4 janvier 2007, on indique que « WikiLeaks a récemment invité Steven Aftergood, un chercheur en secret gouvernemental à la Federation of American Scientists [FAS], à siéger à son conseil d’administration ».

M. Aftergood est l’un des premiers à avoir écrit un article sur WikiLeaks et ce, avant même que le site ne soit fonctionnel. Il siège au conseil d’administration de Fund for Constitutional Government à Washington DC, lequel administre l’organisme Privacy International aux États-Unis. (About Privacy International, 16 décembre 2009).

Privacy International est un « chien de garde des droits humains centré sur les intrusions des gouvernements et des entreprises dans la vie privée ». Au comité directeur ou au conseil d’administration de Privacy International, on trouve des groupes comme l’American Civil Liberties Union et l’Index on Censorship.
La bataille pour la « transparence »

En 2007 WikiLeaks se décrivait comme un « Wikipedia, impossible à censurer, dédié à la fuite massive et l’analyse de documents ». Sa priorité? « Dénoncer des régimes oppressifs en Asie, dans l’ancien bloc soviétique, en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient. » Tout comme la liste des membres du conseil d’administration, cette description n’apparaît plus sur le site de WikiLeaks. L’organisation affirmait également avoir été « fondée par des dissidents chinois, des journalistes, des mathématiciens et des technologues de jeunes entreprises des États-Unis de Taïwan, d’Europe, d’Australie et de l’Afrique du Sud ». (Wikileaks.org, 17 décembre 2007)

Dans la description disponible actuellement, la référence aux dissidents chinois et à l’origine des autres membres a été enlevée. WikiLeaks met plutôt l’accent sur le fait qu’il n’est pas une opération clandestine.

Assange invite à la confiance aveugle en WikiLeaks en insistant sur la fiabilité de son organisation opaque. Dans ses propres termes :

« Une fois que quelque chose commence à circuler et à être considéré comme digne de confiance dans un certain domaine, et que vous rencontrez quelqu’un qui vous dit « j’ai entendu que c’est fiable » alors soudainement cela reconfirme votre soupçon voulant que la chose est digne de confiance. Voilà pourquoi la marque est si importante, comme pour tout ce en quoi vous devez avoir confiance. » Andy Greenberg, An Interview with WikiLeaks’ Julian Assange, Forbes, 29 octobre 2010, c’est l’auteure qui souligne)

«  » Les gens devraient comprendre que WikiLeaks s’est révélé la source d’information la plus fiable qui soit, car nous publions du matériel source original et de l’analyse basée sur ce matériel source » a confié Assange à CNN. « Les autres organisations, sauf quelques exceptions, ne sont tout simplement pas dignes de confiance« . » (The secret life of Julian Assange, CNN, 2 décembre 2010, c’est l’auteure qui souligne)

Même si WikiLeaks ne dévoile plus les noms des membres de son conseil d’administration, ni ses sources de financement, nous devons avoir confiance en cet organisme puisque selon son fondateur Julian Assange, il « s’est révélé la source d’information la plus fiable qui soit ».

De plus, si nous nous fions à la déclaration d’Assange voulant qu’il n’existe que quelques organes médiatiques dignes de confiance, nous devons assumer que ce sont celles sélectionnées par WikiLeaks pour agir à titre de « partenaires » dans la diffusion et l’édition des fuites, dont le New York Times, Der Spiegel, le Guardian, El País et Le Monde.

Or, le New York Times, qui compte parmi ses employés des membres du CFR, dont le collaborateur de WikiLeaks David E. Sanger, s’est révélé plus d’une fois un instrument de propagande pour le gouvernement étasunien, l’exemple le plus tristement célèbre étant le discours sur les armes de destruction massive mis de l’avant par la récipiendaire du prix Pulitzer Judith Miller.

Dans une entrevue, Assange indique que WikiLeaks a choisi une variété de médias pour éviter que les fuites ne soient utilisées à des fins propagandistes. Il est important de noter que bien que ces médias soient détenus par des groupes différents et qu’ils aient différentes politiques éditoriales ils sont tous contrôlés, sans exception, par d’importantes entreprises médiatiques occidentales.

Travailler avec des médias de différentes régions du monde (par exemple, d’Asie, d’Amérique latine, du Moyen-Orient) et établir des partenariats avec les médias alternatifs aurait été un bien meilleur moyen d’éviter que les fuites ne soient employées en vue de désinformer. En travaillant essentiellement avec des médias en provenance des pays de l’OTAN, WikiLeaks a choisi de soumettre ses fuites à une seule « vision du monde », celle de l’Occident.

Comme l’ont noté quelques critiques de WikiLeaks, ce projet rappelle les « recommandations » de Cass Sunstein, à la tête de l’Office of Information and Regulatory Affairs de l’administration Obama. Sunstein est l’auteur d’un essai de la Harvard Law School faisant autorité : « Conspiracy Theories: Causes and Cures » (Les théories de conspiration : les causes et les remèdes). Daniel Tencer en a exposé brièvement les grandes lignes dans l’article « Un membre de l’administration Obama réclame « l’infiltration cognitive » des « groupes de conspiration sur le 11 septembre » »:

Sunstein « soutient que le gouvernement devrait infiltrer furtivement les groupes présentant des théories alternatives sur des événements historiques par le biais des « forums de discussion, des réseaux sociaux en ligne ou même des groupes en espaces réels et tenter de miner » ces groupes ».

[…] M. Sunstein veut dire que les personnes croyant aux théories de conspiration ont un nombre limité de sources d’information auxquelles elles font confiance. Par conséquent, M. Sunstein avance dans l’article que le simple fait de réfuter les théories de conspiration en public ne fonctionnerait pas : il faudrait infiltrer les sources mêmes en lesquelles les théoriciens de conspiration croient.

M. Sunstein, dont l’article se concentre largement sur les théories de conspiration du 11 septembre, suggère que le gouvernement « enrôle des représentants non gouvernementaux afin de réfuter ces théories. Cela pourrait garantir que ce sont des experts indépendants crédibles qui présentent la contestation plutôt que des administrateurs gouvernementaux. Il existe toutefois un compromis entre la crédibilité et le contrôle. Le prix de la crédibilité est que l’on ne peut pas voir que le gouvernement contrôle les experts indépendants. (C’est l’auteure qui souligne)
Liens avec les services de renseignement

WikiLeaks sent le besoin de rassurer l’opinion publique que l’organisme n’a pas de contacts avec la communauté du renseignement. Ironiquement, il éprouve également le besoin de définir les activités des agences de renseignement et de les comparer à celles de WikiLeaks :

1.5 Les gens derrière WikiLeaks

WikiLeaks est un projet de Sunshine Press. Malgré une rumeur à cet effet, il est probablement assez évident maintenant que WikiLeaks n’est pas une couverture pour quelque agence de renseignement ou gouvernement. Cette rumeur a pris naissance au commencement de WikiLeaks, et vient probablement des agences de renseignement mêmes. WikiLeaks est un groupe international de personnes dédiées depuis longtemps à l’idée d’une presse libre et à la meilleure transparence qu’elle entraîne dans la société. Le groupe comprend des journalistes accrédités, des programmeurs de systèmes, des ingénieurs de réseaux, des mathématiciens et d’autres encore.

Afin de déterminer la véracité de nos déclarations à cet effet, vous n’avez qu’à regarder les preuves. Par définition, les agences de renseignement veulent récolter des informations. WikiLeaks a toutefois démontré qu’il désire faire exactement le contraire. Nos antécédents indiquent que nous en faisons beaucoup pour offrir au monde la vérité, sans distinction. (Wikileaks.org, c’est l’auteure qui souligne)

WikiLeaks est-il une couverture pour la CIA?

WikiLeaks n’est pas une couverture pour la CIA, le MI6, le FSB ou toute autre agence. En réalité, c’est plutôt le contraire […] Par définition les agences d’espionnage veulent dissimuler de l’information. Nous voulons la divulguer au public. (Wikileaks.org, 17, décembre 2007, c’est l’auteure qui souligne)

Plutôt vrai. Toutefois, par définition, une opération clandestine prétend toujours être ce qu’elle n’est pas et ne révèle jamais ce qu’elle est.

L’entourage de WikiLeaks. Qui appuie WikiLeaks?

Les gens qui gravitent autour de WikiLeaks ont des liens et/ou sont affiliés à un certain nombre d’organisations de l’ordre établi et à d’importantes fondations et organisations caritatives privées. Dans WikiLeaks’ leak (les fuites de WikiLeaks) publiées par John Young, une correspondance datée du 4 janvier 2007 révèle un échange avec Freedom House :

Nous cherchons un ou deux membres de FH pour notre conseil d’administration initial qui pourraient nous conseiller sur ce qui suit :

1. les besoins de FH en tant que consommateur de fuites révélant la corruption politique et commerciale

2. les besoins en matière de sources de fuites, tels que vécus par FH

3. les recommandations de FH au sujet d’autres membres du conseil d’administration.

4. des conseils généraux sur le financement, l’établissement d’une coalition, la décentralisation des opérations et l’encadrement politique.

Au départ, ces postes ne seront pas rémunérés, mais nous avons l’impression que ce rôle pourrait s’avérer fort intéressant pour FH

La demande de financement auprès de diverses organisations a semé un certain doute parmi les collaborateurs de WikiLeaks.

John Young est devenu très sceptique à propos du projet WikiLeaks, principalement en ce qui concerne l’objectif initial de 5 millions de dollars de la campagne de financement, les contacts avec des organisations de l’élite, dont Freedom House et NED, ainsi que les prétendus millions de documents :

Le fait d’annoncer un objectif de financement de 5 millions de dollars d’ici juillet va anéantir cet effort. Ça donne l’impression que WL est une escroquerie de Wall Street.

Cette somme ne peut pas être nécessaire si rapidement sauf pour des raisons suspectes.

Je dirais la même chose à propos des soi-disant 1,1 millions de documents prêts à être coulés. Beaucoup trop pour y croire sans preuves. Je ne crois pas au nombre. Jusqu’à présent, un document est de provenance hautement suspecte.

Young a finalement quitté WikiLeaks le 7 janvier 2007. Ses derniers mots : « WikiLeaks est une fraude […] travaillant pour l’ennemi. »

Quatre ans après sa création, nous ne savons toujours pas qui finance le site de dénonciateurs.

WikiLeaks, les pirates informatiques et la première « cyberguerre »

Les circonstances louches entourant l’arrestation de Julian Assange pour « crimes sexuels » ont déclenché ce que certains médias dominants ont qualifié de « première cyberguerre ». Le Guardian, par exemple, un autre partenaire de WikiLeaks nous a prévenus avec ce titre choc : « Contrecoup de WikiLeaks : la première cyberguerre mondiale a commencé, affirment les pirates informatiques »

Certaines personnes doutent que ce soit une opération fausse bannière (false flag) destinée à contrôler Internet.

Ce n’est pas un secret que les autorités gouvernementales recrutent des hackers pour des raisons de cybersécurité. Peiter Zatko, alias « Mudge », est l’un d’eux. Voici un extrait d’entrevue du magazine Forbes avec Julian Assange concernant sa relation avec Peiter Zatko :

Assange: Ouais, je connais Mudge. C’est un gars très brillant.

Greenberg: Mudge est maintenant à la tête d’un projet à la Defense Advanced Research Projects Agency (Agence pour les projets de recherche avancés de défense) du Pentagone visant à mettre au point une technologie pouvant empêcher les fuites, ce qui semble assez lié à votre organisation. Pouvez-vous me parler de votre relation antérieure avec Mudge?

Assange: Bien, je… sans commentaires.

Greenberg: Faisiez-vous partie du même cercle de pirates informatiques? Quand vous étiez un pirate vous l’avez sûrement bien connu.

Assange: Nous étions dans le même milieu. J’ai parlé à tout le monde dans ce milieu.

Greenberg: Que pensez-vous de son travail actuel pour prévenir les fuites numériques au sein des organisations, un projet appelé Cyber Insider Threat ou Cinder?

Assange: Je n’en sais rien.

Peiter Zatko est un expert en cyberguerre. Il a travaillé pour BBN Technologies (une filiale de Raytheon) avec des ingénieurs « effectuant de la recherche et du développement avant-gardiste visant à protéger les données du département de la Défense […] Le travail de M. Zatko consiste à anticiper la prochaine génération de menaces visant les réseaux de sécurité et les informations des réseaux gouvernementaux et commerciaux et à protéger ces derniers de ces menaces ». (Peiter « Mudge » Zatko, Information Security Expert Who Warned that Hackers « Could Take Down the Internet in 30 Minutes » Returns to BBN Technologies, Business Wire, 1 février 2005, c’est l’auteure qui souligne)

Dans une autre entrevue de Forbes, nous apprenons que M. Zatko est l’« un des principaux chercheurs en cybersécurité à la Defense Advanced Research Projects Agency [DARPA], l’aile des savants fous du Pentagone ». Son projet « vise à débarrasser le monde des fuites numériques » (Forbes, c’est l’auteure qui souligne)

Il semble également y avoir un lien entre Zatko et l’ancien pirate informatique Jacob Appelbaum, porte parole de WikiLeaks. Zatko et Appelbaum ont censément fait partie d’un groupe de pirates nommé Cult of the Dead Cow.

Appelbaum travaille actuellement pour Tor Project, une initiative de l’United States Naval Research Laboratory. Les commanditaires de ce projet mentionnés sur son site web son :

NLnet Foundation (2008-2009), Naval Research Laboratory (2006-2010), un fournisseur Internet nord-américain anonyme (2009-2010), ont donné jusqu’à 100 mille dollars. Google (2008-2009), Google Summer of Code (2007-2009), Human Rights Watch, Torfox (2009) et Shinjiru Technology (2009-2010) ont pour leur part donné jusqu’à 50 mille dollars.

On compte parmi les précédents commanditaires : Electronic Frontier Foundation (2004-2005), DARPA et ONR par le biais du Naval Research Laboratory (2001-2006), Cyber-TA project (2006-2008), Bell Security Solutions Inc (2006), Omidyar Network Enzyme Grant (2006)et NSF par le biais de Rice University (2006-2007).

Zatko et Assange se connaissent. Jacob Appelbaum a aussi joué un rôle chez WikiLeaks.

Ces différents liens donnent une idée de l’entourage d’Assange. Ils ne fournissent toutefois pas de preuves que des gens au sein de ces diverses organisations soutenaient le projet WikiLeaks.

Développements récents : le rôle du Frontline Club

Au cours des sept derniers mois, le Frontline Club situé à Londres a servi de « quartier général » à WikiLeaks. Le Frontline Club est une initiative de Henry Vaughan Lockhart Smith, ancien capitaine des gardes grenadier britanniques. Selon l’OTAN, Vaughan Smith est devenu un « vidéojournaliste indépendant […] ayant toujours détesté la guerre, mais demeuré […] amical avec les soldats ». (Across the Wire, New media: Weapons of mass communication, NATO Review, février 2008)

Lors de sa mise en liberté sous caution, Julian Assange a trouvé refuge au Manoir Ellingham de Vaughan Smith à Norfolk.

Le Frontline Club est un groupe médiatique de l’establishment. Vaughan Smith, lui, écrit pour la Revue de l’OTAN. (Voir NATO Web TV Channel and NATO Nations: Accurate, Reliable and Convenient). Ses liens avec l’OTAN remontent à 1998 alors qu’il travaillait comme vidéojournaliste au Kosovo. En 2010, il a été « intégré à un peloton de gardes grenadiers britanniques » durant l’opération Moshtarak dans la province d’Helmand en Afghanistan. (PBS NewsHour, 19 février, 2010). Selon le New York Times, le Frontline Club « a reçu du financement de l’Open Society Institute pour ses événements ». (In London, a Haven and a Forum for War Reporters – New York Times, 28 août 2006)

En conclusion : le discours de la cyberguerre

WikiLeaks est maintenant utilisé par les autorités, particulièrement aux États-Unis, pour promouvoir le discours de la cyberguerre, lequel pourrait changer Internet de façon significative et supprimer la liberté d’expression que WikiLeaks affirme défendre.

Peter Kornbluh, analyste à la National Security Archive, fait valoir qu’« il y aura beaucoup de tapage à propos de WikiLeaks et de la nouvelle loi fédérale vouée à pénaliser, sanctionner et écraser des organisations comme WikiLeaks afin que leurs réactions puissent être considérées illégales ».

Au bout du compte, WikiLeaks pourrait, intentionnellement ou non, donner lieu à de toutes nouvelles lois et règlementations.

Article publié en anglais: Who’s Who at Wikileaks? le 20 décembre 2010.

Julie Lévesque est journaliste et chercheure au Centre de recherche sur la mondialisation (CRM)

Julie Lévesque est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.  Articles de Julie Lévesque publiés par Mondialisation.ca