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Guerres impérialistes: Mensonges et propagande toujours à l’origine des guerres de l’OTAN, entretien avec l’historien suisse Daniele Ganser

Posted in Uncategorized on 8 décembre 2017 by Résistance 71

Une fois de plus, ne jamais oublier que l’OTAN est l’Organisation Terroriste de l’Atlantique Nord, que cette organisation criminelle, bras armé de la mafia étatico-capitaliste, n’existe que pour pousser la violence et le chaos de l’agenda du Nouvel Ordre Mondial fasciste supranational. Pour que toute cette fumisterie criminelle s’arrête, il suffit de dire NON ! Ensemble, en masse et de remplacer ces institutions obsolètes et mortifères par les confédérations des associations libres qui formeront la structure de la société des sociétés du futur. Ceci n’est en rien une utopie, mais la seule voie politico-sociale viable pour l’humanité. Croire que le système peut toujours être réformé de l’intérieur est soit utopique et naïf, soit complice des crimes commis par les oligarques à travers le monde.
Il n’y a pas de solutions au sein du système, il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais. Qu’on se le dise…

~ Résistance 71~

 

La plupart des guerres menées par des membres de l’OTAN commencent par des mensonges (historien suisse Daniele Ganser, spécialiste de l’OTAN)

Daniele GANSER, brillant historien et écrivain suisse allemand – spécialisé dans les opérations secrètes, le terrorisme sous faux pavillon et la géostratégie – expose ici en toute clarté et simplicité le cadre géopolitique conduisant aux conflits dont il est question dans son dernier ouvrage Les Guerres illégales de l’OTAN. Vendu à plus de 50 000 exemplaires en Allemagne, cet ouvrage est le cri d’un citoyen qui n’accepte pas que les règles de l’ONU soient violées, foulées aux pieds. Un ouvrage fort instructif et facile à lire qui devrait, à l’approche des Fêtes où chacun aspire à la paix, trouver sa place sous l’arbre de Noël. [Arrêt sur info].

Entretien traduit de l’allemand par Laurent Bénac et Jonas Lismont le 29 novembre 2017 et repris sur Arrêt sur info

4 décembre 2017

Source: http://www.comite-valmy.org/spip.php?article9273

Question : M. Ganser, vous êtes un historien, spécialiste de l’Histoire contemporaine depuis 1945 et expert en politique internationale. Au sein de l’Institut SIPER que vous avez créé et que vous dirigez, vous vous intéressez à de très nombreux sujets comme l’énergie et la géostratégie, les conflits pour les ressources et la politique économique, les mises en œuvre de guerres secrètes, et (je dirais presque paradoxalement) la paix. Votre nouveau livre est intitulé Les Guerres illégales de l’OTAN ; donc parlons-en pour commencer. Qu’est-ce qui rend une guerre légale, ou illégale ?

Daniele GANSER : De manière générale, toutes les guerres sont illégales. La Charte de l’ONU, signée en 1945, énonce explicitement que les États doivent résoudre leurs différends sans avoir recours à la violence ou aux armes. Les guerres sont donc clairement illégales. Il existe toutefois deux exceptions à cette règle : premièrement, la légitime défense ; si un pays est agressé, il a le droit de se défendre militairement. Deuxièmement, une guerre est légale si le Conseil de Sécurité de l’ONU a voté un mandat explicite en ce sens.

Question : Dans votre livre, vous parlez des États-Unis comme d’un « Empire »… Pourquoi ce terme ? En France, la classe médiatique et/ou politique va immédiatement crier à « l’anti-américanisme primaire ». D’ailleurs, ce réflexe pavlovien a-t-il cours également dans les pays de langue allemande ?

Daniele GANSER : Je suis un historien. Pour moi, le terme d’Empire est celui usité pour décrire le pays le plus puissant à un moment donné. Il y eut ainsi l’Empire romain au début de notre ère ; ce n’est pas je crois « anti-italien » de parler de l’Empire romain ! Au xixe siècle, l’Empire britannique connut son apogée. Il n’est pas « anti-britannique » d’évoquer cet Empire… Depuis 1945, donc depuis plus de 70 ans, les États-Unis sont le pays le plus puissant. Il n’est pas « anti-américain » de dire cela. C’est un fait. Il existe environ 200 pays dans le monde aujourd’hui. Mais si nous examinons les 5 Membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU – sans doute les 5 pays les plus puissants ou influents – une vérité saute aux yeux : les dépenses militaires US s’élèvent à 600 milliards de dollars par an, infiniment plus que n’importe quel autre pays. La Chine dépense environ 200 milliards annuellement, la Russie 70, la France et le Royaume-Uni à peu près 50 milliards chacun. En outre, les États-Unis disposent de 10 porte-avions, la France d’un seul (le Charles de Gaulle) comme la Russie et le Royaume-Uni, et la Chine en a 2 depuis peu (le second n’étant pas encore en service). Les USA entretiennent des bases militaires dans plus de 40 pays (dont par exemple Guantanamo à Cuba, et Ramstein en Allemagne). La France compte des bases militaires dans 11 pays différents (parmi lesquels l’Allemagne, et des pays africains comme le Mali, le Niger, le Tchad, Djibouti, …) Par ailleurs, le dollar américain est la monnaie de référence au niveau mondial. La devise la plus importante dans l’économie mondiale n’est ni l’Euro, ni le Rouble, le Renminbi ou le Franc suisse ! Enfin, depuis 1945, les États-Unis ont bombardé plus de pays que n’importe quel autre État dans le monde. La liste des pays bombardés inclut l’Afghanistan, la Libye, la Syrie, l’Irak, le Soudan, la Serbie, la Corée, le Vietnam, le Laos, le Cambodge, le Nicaragua, le Pakistan, la Somalie, le Yémen, Cuba… et cette liste n’est pas exhaustive. Pour ces raisons, et d’autres encore, les États-Unis sont clairement un Empire ; il n’y a aucun doute à ce sujet. Je ne regarde pas la télévision française, et ne lis pas la presse française, je ne sais donc pas si ce terme est d’usage fréquent en France… Mais les experts en géopolitique français ne peuvent ignorer que les États-Unis sont la seule et unique superpuissance. Ici, en Suisse alémanique où je vis, ce terme d’Empire US n’est pas beaucoup utilisé, parce que les gens ont peur que cela crée des problèmes avec l’Empire, ou nuisent aux relations commerciales.

Question : D’autant que vous allez plus loin : vous affirmez aussi que les États-Unis sont une oligarchie…

Daniele GANSER : Oui, bien sûr. L’ancien Président Jimmy Carter a dit en 2015 que les États-Unis ne sont plus une démocratie mais une oligarchie, c’est-à-dire un pays dirigé par une petite classe supérieure riche qui constitue au plus 1% de la population totale. Carter expliquait qu’un candidat à l’élection présidentielle US avait besoin d’au moins 300 millions de dollars pour concourir. Il y a plus de 320 millions d’habitants aux USA, mais combien d’après vous peuvent disposer d’une telle somme ? Si vous n’appartenez pas à l’oligarchie, vous n’avez aucune chance d’être un jour élu Président des États-Unis. Le Président est toujours choisi parmi les riches. Les 100 sénateurs aussi appartiennent à l’oligarchie : ils ne siègent pas au Sénat qui n’est pas un cénacle de « vieux sages », mais une assemblée de riches ! En moyenne la fortune d’un sénateur est de 3 millions de dollars. Ceux qui occupent des fonctions exécutives sont encore plus riches : certains des membres de l’Administration Trump ne sont pas des millionnaires, mais des milliardaires. Leurs intérêts est de défendre leur fortune et de devenir encore plus riches. Ce qui est classique dans un système oligarchique. C’est donc l’oligarchie US qui dirige l’Empire US.

Question : Pourtant, citoyen suisse, vous n’êtes pas « anti-américain ». Vous expliquez même que vous avez été stupéfait de constater « non sans effroi » que « ce sont les pays de l’OTAN, qui, conduits depuis 70 ans par les États-Unis, ont déclenché le plus de guerres illégales, et ce dans une impunité totale. »

Daniele GANSER : Quand j’étais étudiant en histoire, j’ai voyagé à de nombreuses reprises aux USA. Je suis allé à New York, Boston, Miami, Los Angeles, Seattle, et bien d’autres villes encore. Les paysages américains et la nature en particulier sont merveilleux. La plupart des citoyens aux Etats-Unis sont des gens formidables ; ce sont les oligarques qui initient les guerres. Le citoyen lambda, aux États-Unis comme ailleurs est trompé par la propagande véhiculée par les médias qui répètent sans cesse que l’Amérique combat pour la liberté et la démocratie. Mais c’est un mythe. Cela n’est pas vrai. Les oligarques se battent pour leurs intérêts commerciaux et dans le but d’étendre la puissance de l’Empire US. J’ai beaucoup appris des universitaires américains comme Noam Chomsky ou des journalistes comme William Blum, que j’ai rencontrés, et qui critiquent l’Empire de manière virulente. En fait, les critiques les mieux informés et les plus pertinents vivent aux USA. La liberté d’expression existe, et il leur est donc possible de s’exprimer publiquement et de publier des livres.

Question : Tout au long de votre livre, vous insistez sur l’importance du droit international. Vous citez de nombreux professeurs de droit qui tous sont unanimes… Pourtant, en Occident, la presse acquise à l’OTAN n’en parle jamais. Ou plutôt, elle l’ignore méthodiquement quand des États membres de l’OTAN le viole, et ne fait mine de s’en souvenir que si elle estime que des pays ennemis le bafoue. Pour prendre un exemple, je n’ai pas connaissance d’un média français qui ait expliqué à nos compatriotes que MM. Hollande ou Obama commettent un acte d’agression quand ils ordonnent à leur aviation de bombarder des objectifs en Syrie sans l’aval du gouvernement syrien, alors que M. Poutine reste, lui, dans le strict cadre du droit international quand les avions russes interviennent dans ce même pays, avec l’accord du gouvernement. Autre exemple notable : personne en France ne s’est étonné que trois ministres successifs des Affaires étrangères français (MM. Juppé, Fabius et Ayrault) aient appelé à un changement de régime en Syrie, alors même que cela est en complète violation de la Charte des Nations Unies qui régit le droit international…

Daniele GANSER : Oui, il y a vraisemblablement un problème dans la presse française si le public n’est pas informé qu’il est illégal de renverser un gouvernement étranger, ou même simplement d’essayer de fomenter un changement de régime dans un pays tiers. Les dirigeants français, avec leurs homologues britanniques, états-uniens, saoudiens et qataris ont tenté de renverser le gouvernement syrien. Jusqu’à présent, ces tentatives ont échoué : M. Assad est toujours au pouvoir. Clairement, cela était illégal au regard du droit international. Au cours de l’Histoire, les Russes aussi ont mené des opérations illégales. L’URSS a envahi la Tchécoslovaquie en 1968 et l’Afghanistan en 1979, sans mandat du Conseil de Sécurité. Les guerres illégales sont malheureusement fréquentes… En 1956, la France, en accord avec la Grande-Bretagne et Israël a attaqué l’Égypte durant la crise du canal de Suez, un autre exemple de guerre illégale. Mais la presse le plus souvent n’utilise même pas ce terme, et lorsqu’un concept n’est pas débattu dans les journaux, ou jamais présenté à la télévision, alors il ne faut pas s’étonner que les gens ne se posent pas la question pourtant toute simple de savoir si ces guerres sont légales ou pas… Ou s’il n’est pas illégal d’armer des groupes militants dans des pays comme la Syrie ou le Nicaragua ? Dans mon livre, je montre comment les pays membres de l’OTAN se sont engagés dans de telles guerres dites secrètes, et oui bien sûr, tout cela est souvent absent des journaux (ou complètement falsifié) mais les gens qui lisent des livres peuvent apprendre énormément de choses factuelles.

Question : Les manifestations monstres qui eurent lieu partout dans le monde pour s’opposer à l’invasion de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés britanniques en 2003 ont, depuis, été quelque peu oubliées. Elles ont révélé à la fois l’arrogance de l’Empire US, et l’impuissance du mouvement pacifiste. Depuis, malgré le désastre total qui a suivi la destruction de l’appareil d’État irakien, le revirement des dirigeants français, (mais aussi italiens, allemands, etc.) a été aussi rapide que complet : ces pays ont mené, directement ou indirectement des guerres néocoloniales en Libye puis en Syrie, plongeant au nom des « droits de l’Homme » et de la « défense de la démocratie » deux pays stables et indépendants dans le chaos. Il est très difficile de savoir si l’opinion publique est entièrement dupe de la propagande qui a précédé et accompagné ces guerres illégales… Quelle est votre opinion ?

Daniele GANSER : La France et l’Allemagne se sont en effet opposées à l’attaque illégale de l’Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni en 2003. Et oui, effectivement, il y eut d’énormes manifestations contre la guerre à Paris, New York, Londres, Berlin, Rome et même ici en Suisse. J’ai participé à la manifestation à Berne, l’une des plus imposantes que la Suisse ait jamais connue. Cela montre que des millions de personnes sont contre les guerres illégales d’agression. Et puis, en 2011, quand la France, le Royaume-Uni et les USA ont bombardé la Libye, il n’y eut presque aucune manifestation pacifiste. Pourquoi ? C’est difficile à dire. Car là aussi les règles de l’ONU ont été violées. La France, le Royaume-Uni et les USA avaient un mandat du Conseil de Sécurité pour établir une zone de restriction de vol au-dessus de la Libye. Et ils l’ont détourné pour effectuer un changement de régime au cours duquel Kadhafi a été assassiné. Ce n’était absolument pas ce qu’autorisait le mandat onusien. Ces « jeux d’influence » (pardonnez la litote !) déstabilisent des régions entières. Beaucoup en France pensent qu’il est acceptable que Sarkozy ait fait bombarder la Libye. Mais imaginez un instant la situation inverse : que Kadhafi ait fait bombarder Paris ! La Charte de l’ONU est claire sur ce point : aucun pays n’a le droit d’en bombarder un autre sans avoir un mandat explicite en ce sens du Conseil de Sécurité. Tous les États doivent obéir à ces règles. Sinon, nous courrons le risque que plus personne ne respecte le droit international, ce qui signifierait le chaos.

Question : Vous citez des exemples concrets de mensonges de guerre, et vous vous intéressez aussi à cette propagande pluriquotidienne et multicanaux dont nous sommes bombardés. Vous commentez notamment l’usage qui est fait d’expressions orwelliennes comme « opérations », « frappes chirurgicales », « guerres humanitaires »…

Daniele GANSER : Oui, toutes ces guerres illégales sont vendues à l’opinion publique des pays qui les mènent, en l’occurrence la population des pays membres de l’OTAN, sous la forme appétissante de nobles missions humanitaires. Mais cela n’a aucun sens : il ne peut y avoir de guerres humanitaires, c’est impossible car les deux termes sont absolument contradictoires. Les guerres sont toujours brutales, horribles et meurtrières. Dans certains cas, comme en 2011 en Libye ou en 1999 en Serbie, des commandos des Forces spéciales ont même attisé les tensions en armant des groupes militants dans le pays cible. Le plus souvent, une guerre secrète précède la phase médiatisée de la guerre. Mais les gens assis devant leur téléviseur ne voient rien de cette phase préalable, la guerre secrète et se laissent duper et manipuler. J’ai écrit ce nouveau livre pour expliquer ces choses d’une manière simple mais pas simpliste, agréable, de sorte à ce que même des adolescents puissent le lire et comprendre ce que sont les guerres illégales.

Question : Vous êtes l’auteur des Armées secrètes de l’OTAN [1] un ouvrage traduit dans 10 langues, qui a établi votre réputation auprès de vos pairs, et qui a été salué par des nombreuses personnalités impliquées dans le mouvement pacifiste. Vous avez enseigné à la prestigieuse ETH de Zurich, et à l’Université de Bâle. Puis vous avez publié un article sur le 11-Septembre, critique de la version donnée par l’administration Bush, et à partir de là, les ennuis ont commencé…

Daniele GANSER : C’est vrai. Ma thèse de doctorat portait sur le Réseau Gladio et les armées secrètes de l’OTAN. Je suis donc un historien spécialisé dans les opérations secrètes, le terrorisme sous faux pavillon, et la géostratégie. Ce livre a été bien reçu, mais en 2006, j’ai publié un article dans un journal suisse, dans lequel je plaidais pour une nouvelle enquête sur les attentats du 11-Septembre car la narration de Bush n’est pas crédible. L’ambassade des États-Unis en Suisse m’a immédiatement attaqué en disant que tous ceux qui se posent des questions sur ce sujet colportent des théories complotistes. Aujourd’hui encore, le mot « complotiste » est utilisé pour stigmatiser les chercheurs et les historiens comme moi et les empêcher de poser des questions sur le 11-Septembre. Mais cette interdiction n’est pas acceptable. Les historiens et les scientifiques en général doivent toujours avoir le droit de poser des questions ! Sinon, c’est la fin de la science. Imaginez que l’on ait interdit à Descartes de penser, ou à Galilée ou Socrate de réfléchir. Poser des questions est nécessaire. Dans mon article, j’invitais chacun à s’intéresser au bâtiment 7 du World Trade Center, la 3e tour qui s’est effondrée à New York ce jour-là, bien qu’aucun avion ne l’ait percutée. Pourquoi s’est-il effondré ? Cela n’est pas clair. Il n’y a que 2 possibilités : l’incendie ou la démolition contrôlée. J’ai cité un expert suisse de la sécurité des bâtiments qui disait que cela ressemblait beaucoup à une démolition contrôlée. Deux ans plus tard, en 2008, le NIST (l’Institut national des Normes et de la Technologie) publia un rapport niant cette possibilité et donnant l’incendie comme explication de l’effondrement. Je ne sais pas si cela est vrai ou si c’est un mensonge. A ce jour, plus de 2 000 architectes et ingénieurs regroupés dans l’association AE911Truth de Richard Gage exigent une nouvelle enquête sur les causes de cet effondrement, car selon eux, de nombreux éléments prouvent la thèse de la démolition contrôlée. Je ne sais pas ce qui s’est passé le 11-Septembre, ni les raisons de l’effondrement du WTC 7, mais je soutiens la demande d’une nouvelle enquête car nous avons vraiment besoin de connaître toute la vérité.

Question : La version allemande de Wikipedia (et dans une moindre mesure les versions anglaise et française) vous ont longtemps présenté (voire vous présentent encore) comme une « théoricien du complot ». À ce sujet, le documentaire Le côté obscur de Wikipédia démontre de manière passionnante comment fonctionne « la police de la pensée » en vigueur sur le site. On y comprend comment une poignée de personnes anonymes ont détourné les règles éthiques de l’encyclopédie en ligne pour soi-disant « protéger » les lecteurs du site d’idées qu’ils jugent inadéquates. Dans le chapitre concernant l’Afghanistan, vous revenez à la charge sur les attentats du 11-Septembre, et citez des analyses de David R. Griffin, Richard Gage… Comme l’édition française des Guerres illégales de l’OTAN est publiée aux éditions Demi-Lune, il est évident que les journalistes en France – qui tireraient pourtant grand profit à vous lire ! – vont vous ignorer consciencieusement, même si l’édition originale a été publiée chez l’un des plus anciens et des plus sérieux éditeurs suisses…

Daniele GANSER : Wikipedia attaque toute personne qui pose des questions sur le 11-Septembre. C’est assez étrange. Pendant des années, l’article qui me concerne sur Wikipedia (en allemand) était plutôt bon. Puis j’ai fait part publiquement de mes doutes sur le 11-Septembre et le WTC 7 en particulier, et ai appelé à une nouvelle enquête, et alors soudainement l’article me concernant est devenu accusatoire : j’étais devenu un « théoricien du complot » ! Bien sûr, je ne suis rien de tel : je suis simplement un historien suisse qui fait son boulot. Mais cela doit vraiment vous inciter à réfléchir, quand vous vous rendez compte qu’un tout petit groupe de personnes contrôle l’encyclopédie la plus utilisée dans le monde, et qu’il est capable d’effacer les corrections d’un public beaucoup plus grand s’il en décide ainsi. Le film que vous mentionnez l’explique très bien. Pour ce qui est des médias français, je ne sais pas s’ils parleront du nouveau livre, cela ne dépend pas de moi !

Question : Votre livre est un best-seller dans les pays de langue allemande. La presse s’en est-elle fait l’écho ? Sinon comment expliquez-vous un tel succès, vraiment remarquable pour un ouvrage traitant de géopolitique, d’Histoire militaire et de relations internationales ? J’imagine que vous ne vous attendiez pas à un tel engouement…

Daniele GANSER : Plus de 50 000 exemplaires du livre se sont vendus en moins d’un an. J’en suis évidemment très content, et profite de l’occasion pour remercier mes lecteurs de leur intérêt. Je pense que la raison pour laquelle tant de gens ont acheté et lu ce livre est d’abord qu’il est écrit dans un style simple, accessible à tous. Ensuite, il offre à chacun un regard en coulisses : beaucoup de gens savent que les politiciens leur mentent, que la télévision et les médias leur mentent, mais ils ne savent pas très bien comment sont élaborés ces mensonges ni comment est disséminée la propagande des guerres illégales. Et les gens se sont emparés du livre pour s’instruire, s’informer sur le sujet, ce qui me réjouit profondément. J’ai énormément de retours très positifs, ce qui est toujours plaisant.

Question : Vous donnez en outre des conférences devant des salles combles, et celles qui ont été filmées et mises en ligne sur le Net cartonnent (en VO) avec des centaines de milliers de vues chacune. Cela doit vous réjouir profondément de constater qu’une grande partie de vos lecteurs sont de jeunes adultes, qu’ils cherchent à comprendre le monde dans lequel ils vivent, et que le thème de la paix leur semble de la plus haute importance ? Je serais tenté d’ajouter : contrairement aux médias alignés qui ne sont plus que les porte-paroles de dirigeants bellicistes et qui battent constamment les tambours de guerre (Yougoslavie, Kosovo, Afghanistan, Libye et Syrie).

Daniele GANSER : C’est vrai, beaucoup de jeunes gens, entre 15 et 25 ans, assistent à mes conférences et regardent mes vidéos sur Internet. Ce ne sont pas les médias allemands qui ont fait le succès du livre, plutôt l’Internet et ces présentations données dans les pays de langue allemande et qui sont accessibles sur YouTube. Les compteurs des 10 conférences les plus populaires totalisent plus de 5 millions de vues, ce qui est beaucoup pour ce type de sujets. Cela a aidé fortement à faire connaître le livre. Mais la plupart sont en allemand malheureusement. Je n’ai donné qu’une présentation en français, à Paris en 2016, visible ici. Je ne me sens pas très à l’aise quand je m’exprime en français. Cela m’est plus facile en allemand ou en anglais, et je donne donc la priorité au monde germanophone.

Question : Il semble qu’il y ait également un réel intérêt du public, en Allemagne, pour une profonde remise en cause du bien-fondé de l’existence même de l’OTAN. Vous rappelez d’ailleurs qu’après la chute du mur de Berlin et au moment où l’Allemagne s’est réunifiée, puis à plus forte raison quand l’Union soviétique s’est effondrée et que le Pacte de Varsovie a disparu, de nombreuses voix ont appelé à la dissolution de l’Alliance atlantique. Non seulement cela ne s’est pas produit, mais l’OTAN est alors devenue une Alliance offensive, notamment en Serbie… Puis elle s’est rapidement agrandie (elle compte maintenant 29 États membres) et étendue à l’Est, jusqu’à la frontière avec la Russie. Cette évolution est pour le moins préoccupante…

Daniele GANSER : C’est très juste. L’OTAN s’est agrandie après la chute du mur de Berlin en 1989. À l’origine, l’Alliance Atlantique se présentant comme strictement défensive, affirma qu’elle n’attaquerait jamais un État, mais qu’elle réagirait en cas d’attaque d’un de ses membres. Mais ensuite, l’Empire US a changé de doctrine, et les pays membres lui ont emboîté le pas. La Serbie a été bombardé en 1999. En toute illégalité. En Allemagne, le parti Vert de Joschka Fischer et le Chancelier social-démocrate Gerhard Schröder ont participé à l’attaque, aux côtés du Président Clinton. Cela se fit au grand désarroi de beaucoup de militants à l’intérieur du mouvement pacifiste allemand.

Question : J’ai pu lire dans certaines recensions de votre livre que l’on vous reproche de citer Kadhafi (quelques brefs extraits de son fameux discours à l’ONU)… une critique pour le moins incongrue puisqu’un chapitre des Guerres illégales de l’OTAN traite justement de la Libye. Êtes-vous aussi catalogué comme un ami de Poutine et de « Bachar » du fait que vous portez un regard critique sur l’OTAN et n’adhérez pas entièrement aux récits des médias concernant la crise en Ukraine et la guerre en Syrie ?

Daniele GANSER : Ce que j’explique dans mon livre est simple : des pays puissants comme les États-Unis et la France ne devraient pas en attaquer de plus petits comme la Libye ou la Syrie. Cela n’est ni juste ni légal et n’apporte que le chaos. Je m’exprime en tant que citoyen de la Suisse qui comme vous le savez est un tout petit pays. Nous n’aimons pas voir le droit international foulé aux pieds. Que va-t-il se passer si les grandes puissances décident de ne plus respecter la Charte de l’ONU ? Ou si les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité s’attaquaient, notamment les États-Unis et la Russie par exemple ? Il pourrait en résulter une guerre nucléaire. Personne ne veut cela n’est-ce pas ? Pourtant, en Syrie, chasseurs et bombardiers US et russes évoluent dans le même espace, menant leurs opérations séparément, et il existe des risques de confrontation directe. C’est une situation dangereuse. J’espère que tout se passera bien, mais il est fondamental d’exiger le respect par tous de la Charte onusienne : c’est l’intérêt du mouvement pacifiste partout dans le monde comme de l’humanité dans son ensemble.

Question : En tant qu’historien, comment expliquez-vous que la propagande de guerre fonctionne toujours aussi bien, à la fois avant le conflit pour le préparer, et pendant, pour que la population des États « démocratiques » soutienne des actions non seulement illégitimes mais surtout illégales ? Comment des procédés aussi grossiers (par exemple diaboliser l’ennemi du jour comme le « nouvel Hitler ») peuvent-ils ne pas être totalement éculés ? Je mets « démocratiques » entre guillemets, car vous écrivez que la population allemande n’a pas été consultée par rapport à la décision historique – qui viole la Constitution – de faire participer la Bundeswehr à la guerre en Syrie (pas plus que les populations française, britannique, canadienne, états-unienne, etc. vis-à-vis de leur propre armée).

Daniele GANSER : La base de la propagande de guerre est toujours d’utiliser l’arme de la peur. Les gens sont vulnérables à la peur. C’est pourquoi on a recours à ce sentiment. Qui va de pair avec la haine. En associant les deux, il est facile de mobiliser des populations entières en faveur de la guerre. En divulguant des histoires sur le fait que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive, vous créez de la peur chez les gens, indépendamment du fait que cela soit vrai ou pas. Quand a été pointée du doigt la responsabilité de Saddam dans les attentats du 11-Septembre – un moment de peur intense – c’est le levier de la haine qui était activé. Plus tard, avec le recul, les historiens arrivent et expliquent que M. Hussein n’avait rien à voir avec le 11-Septembre et qu’il ne disposait pas d’ADM, mais évidemment, il est déjà trop tard ! La guerre illégale a commencé et énormément de gens sont morts. Il s’agit d’une véritable politique qui allie la peur à la haine et aux mensonges ; et elle fonctionne très bien. Dans un chapitre de mon livre, je traite de la guerre du Vietnam qui a commencé (pour les USA) en 1964. L’Empire US affirma alors que les Nord-Vietnamiens avaient attaqué un bateau américain dans le Golfe du Tonkin., ce qui contribua à créer un sentiment de peur et de haine dans le pays. Bien des années plus tard, les historiens découvrirent que l’attaque n’avait jamais eu lieu, c’était un autre mensonge. La plupart des guerres illégales commencent par des mensonges. Je consacre également un chapitre à Cuba. En 1961, les États-Unis affirmèrent devant le Conseil de Sécurité de l’ONU que des pilotes cubains avaient bombardé leur propre pays avant de se réfugier aux USA, parce qu’ils haïssaient le régime de Fidel Castro. Cette histoire aussi était fausse.

Question : J’insiste sur votre courage politique, car malheureusement, à part quelques exceptions notables (Mme Lacroix-Riz, MM. Jacques Pauwels ou Michael Parenti viennent – entre autres – immédiatement à l’esprit), les historiens ne se distinguent pas en général par leur intégrité. Le récent documentaire américain (de Burns & Novick) sur la guerre du Vietnam diffusé par Arte en est un exemple caricatural : alors qu’il dure presque 9 heures dans sa version « courte », les réalisateurs réussissent l’exploit de ne pas présenter les incidents du golfe du Tonkin comme une manipulation de l’administration Johnson, et de ne jamais simplement mentionner que la guerre au Vietnam, tout comme les bombardements au Laos et au Cambodge étaient purement et simplement illégaux au regard du droit international. Alors que ces événements datent de 50 ans et plus, ils se contentent ainsi de dire que l’implication des forces armées US au Cambodge fut « gardée secrète », ce qui est très différent. On est donc en droit de penser que ce documentaire – partout présenté comme admirable, radical et presque révolutionnaire car il donne aussi la parole aux Vietnamiens ( !) – tient plus de la propagande de guerre (John Negroponte, présenté comme un diplomate, y intervient de manière récurrente), et est coupable de dissimulations de crimes d’agression (le plus grave selon le Tribunal de Nuremberg)…

Daniele GANSER : Je n’ai pas vu cette série documentaire. Ce que je peux dire, sans risque de me tromper, c’est que si un documentaire sur la guerre du Vietnam n’explique pas à son audience que cette guerre était illégale, et qu’elle a débuté par un mensonge, alors soit le propos est manipulateur soit le travail de recherche est réellement insuffisant.

Question : Malgré tous ces mensonges, et toutes ces guerres, parvenez-vous encore malgré tout à rester optimiste ?

Daniele GANSER : Absolument. Je suis le père de deux jeunes enfants. Je garde l’espoir que la « famille humaine » sera capable de mettre un terme à la plupart des mensonges et à la brutalité qui définissent encore les relations internationales. Je suis pleinement conscient que de nombreux défis se posent à nous en ce xxie siècle. Mais aucun ne pourra être résolu par la violence. Et je réalise que de plus en plus de gens comprennent cela. Des réseaux se créent sur le Net, pour inventer des solutions alternatives, pour en finir avec les cycles et autres spirales de violence, en boycottant les chaines de télévision et les journaux qui appellent à la guerre ou la soutiennent. Donc oui, il y a de l’espoir. L’être humain peut toujours progresser, s’élever dans la voie de la conscience. La France a connu la royauté ; elle vit maintenant en démocratie : c’est un progrès historique. Il fut un temps où les femmes n’avaient pas le droit de vote (en Suisse, en France, en Angleterre, aux USA, etc.). Elles le peuvent maintenant, ce qui est aussi un progrès historique. J’espère que dans un futur proche, nous saurons respecter la Charte onusienne et le progrès historique qu’elle constitue. Cela est possible, et cette excellente idée produirait des bénéfices mutuels pour l’intégralité de la grande famille humaine.

Question : En conclusion, j’aimerais vous poser deux questions en phase avec l’actualité. La présente situation au Venezuela n’est pas sans rappeler celle des mois qui ont précédé le renversement de Salvador Allende au Chili (pays non traité dans le livre) ou celle juste après la Révolution cubaine, avec l’opération Mangouste qui visait à miner la popularité du nouveau pouvoir, en sabotant l’économie de l’île.

Daniele GANSER : C’est certain, la situation au Venezuela aujourd’hui est extrêmement instable. Mais je ne suis pas un expert, et je me garderai donc de tout commentaire. Bien sûr, il est historiquement avéré qu’à maintes reprises, l’Empire US a renversé des gouvernements étrangers en toute illégalité, et le coup d’État de 1973 au Chili en est un exemple flagrant.

Question : Même si le contexte historique (et géopolitique) est très différent, en lisant le chapitre sur Cuba (et le long développement sur la crise des missiles) on ne peut s’empêcher de penser à la crise « actuelle » (si l’on peut dire, car elle a débuté en 1993) entre la Corée du Nord et l’Empire US… Cette crise me semble illustrer le propos même de votre livre, à savoir que la violation récurrente du droit international et de la Charte de l’ONU sur l’interdiction de la violence conduit à toujours plus de conflits. (Le régime nord-coréen – qui a déjà connu une guerre contre les USA, au cours de laquelle l’usage de l’arme atomique a été envisagé – se sentirait sans doute moins menacé dans sa survie si des pays membres de l’OTAN n’étaient pas intervenus pour procéder à des changements de régime en Irak, en Libye et en Syrie, sans compter tous les autres cas que vous décrivez dans le livre.)

Daniele GANSER : Il existe actuellement de fortes tensions entre l’Empire US et la Corée du Nord. Fort heureusement, elles n’ont pas abouti à une guerre entre ces deux pays. Quand ils voient les États-Unis bombarder des pays illégalement et en toute impunité, certains petits États peuvent être tentés de penser que l’arme atomique les protégera, que c’est le seul moyen de se défendre, la seule chose qui arrêtera l’Empire US. Mais je pense que ce n’est pas un bon calcul. Il me semble qu’il serait plus avisé de respecter la Charte des Nations Unies. Neuf pays sont des puissances nucléaires : les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité (USA, Russie, Chine, Royaume-Uni et France) et l’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord. Plus il y aura d’États nucléarisés, et plus le système sera fragile. L’ICAN dénombre actuellement plus de 16 000 têtes nucléaires dans le monde. Une telle puissance de feu est capable de détruire plusieurs fois la planète. Mais nous n’en avons qu’une seule, et je pense que nous ne devons pas la détruire.

Merci à vous, M. Ganser.

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« Si vous avez oublié les noms des nuages, vous avez perdu votre chemin » (Russell Means en pdf)

Posted in Uncategorized on 11 janvier 2017 by Résistance 71

Nous avions traduit de larges extraits du livre testament de l’activiste Lakota Russell Means en plusieurs épisodes, l’infatigable et pugnace Jo nous en a fait un super pdf que voici grand merci à elle ; à lire donc, relire et diffuser sans aucune modération:

si-vous-avez-oublie-le-nom-des-nuages-vous-avez-oublie-votre-chemin

Mitakuye Oyasin

Résistance 71

Salut l’artiste !…

Posted in Uncategorized on 5 décembre 2016 by Résistance 71

gailuron

Le Kurdistan confédéré démocratique: Ce que la Turquie bras armé de l’occident essaie de détruire… la révolution sociale… 2ème partie

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , , , on 2 avril 2016 by Résistance 71

A lire en complément pour mieux comprendre cet article: « Le Confédéralisme Démocratique », manifeste d’Abdullah Öcalan, 2011.

— Résistance 71 —

 

Oui le peuple peut changer quelque chose…

L’expérience kurde du Rojava syrien

 

Zaher Baher

 

28 Octobre 2014

 

url de l’article en français:

http://www.alternativelibertaire.org/?Dossier-Kurdistan-Oui-le-peuple

 

Un reportage de Zaher Baher, du Kurdish Anarchists Forum et du Haringey Solidarity Group (Londres), juillet 2014.

Traduit par Alain KMS, avec Alternative libertaire.

1ère partie
2ème partie

 

L’opposition kurde et chrétienne

Comme je l’ai dit, il y a plus de 20 partis politiques kurdes dans le Rojava. Quelques-uns se sont ralliés à l’auto-administration, mais 16 autres non. Tandis que certains se retiraient de la scène, 12 autres s’unissaient au sein d’une coalition nommée Assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie, plus ou moins pro-Barzani, c’est-à-dire dans l’orbite du Parti démocrate kurde (PDK) et du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en Irak.

Dans les années 1990, le sang a coulé entre le PKK et le PDK. De violents affrontements ont opposé les deux partis au Kurdistan irakien, faisant des milliers de morts. La plaie est encore à vif. Il faut avoir à l’esprit que le gouvernement turc soutenait le PDK dans sa lutte contre le PKK, aux confins de l’Irak et de la Turquie.

Le clan Barzani fait surtout grief à Abdullah Öcalan de se poser comme le leader national de tous les Kurdes.

L’auto-administration démocratique (DSA) mise en place au Kurdistan syrien sous l’égide du PYD et du PKK ne pouvait donc que déplaire à la Turquie et au GRK, son allié.

Tout ceci pour expliquer pourquoi le GRK s’oppose au Tev-Dem et à la DSA au Kurdistan syrien. Le PDK se préoccupe beaucoup de ce qui se passe dans le Rojava et, quoiqu’il advienne, cherche à tirer les marrons du feu. Il fournit donc une aide financière et des armes à certains partis locaux, dans l’idée de déstabiliser la région.

Notre rencontre avec les partis d’opposition a duré plus de deux heures, et la majorité d’entre eux étaient là. Nous leur avons demandé quels étaient leurs rapports avec le PYD, la DSA et le Tev-Dem. Sont-ils libres ? Ont-ils eu des militants persécutés ou arrêtés par les YPG-YPJ ? Disposent-ils de la liberté de s’organiser, de manifester ? Et d’autres questions de la sorte. A chaque fois, leur réponse a été : pas d’arrestation, pas de restriction à la liberté de manifester. Mais pas question pour eux de participer à la DSA.

Ils ont trois contentieux avec le PYD et la DSA.

Selon eux le PYD et le Tev-Dem ont trahi le peuple kurde, parce qu’ils ont laissé la moitié de Hesîçe (Hassaké) et une partie de Qamişlo (Kameshli) aux mains du régime de Damas, même si ses forces y sont limitées. Pour eux, cela revient à une compromission avec Bachar el-Assad.

Nous avons suggéré que cette politique “ni paix ni guerre” visait à stabiliser une situation qui a bénéficié à tout le monde dans la région, y compris aux partis d’opposition. Nous leur avons également dit, et ils devaient le savoir mieux que nous, que le PYD pourrait aisément chasser les soldats d’Assad de ces deux villes, au prix de quelques morts, mais la question est : qu’est-ce qui se passe après ?!

Assad ne veut pas renoncer à Hesîçe et, par conséquent, la guerre recommencerait avec son cortège de crimes, de persécutions, de bombardements, de villes et de villages détruits. Cela faciliterait par ailleurs une attaque de Daech ou d’Al Nosra. Cela provoquerait peut-être un affrontement général entre les troupes d’Assad, l’ASL et les organisations terroristes au sein du Rojava, détruisant tout ce qui a été accompli jusqu’ici. Ils n’ont pas répondu à cet argument.

L’opposition ne veut pas participer à la DSA, ni à la prochaine élection, qui aura lieu dans quelques mois si tout va bien. Primo, ils continuent d’accuser le PYD de collaborer avec le régime Assad, sans en apporter la preuve. Secundo, ils estiment que les élections ne seront pas libres puisque le PYD n’est pas un parti démocratique, mais bureaucratique. Pourtant, nous savons qu’il y a à peu près autant de militants du PYD que d’autres partis au sein de la DSA. Nous leur avons dit que s’ils croient dans le processus électoral, ils devraient y participer, pour une DSA plus démocratique et moins bureaucratique. Ils ont accusé le PYD de s’être retiré de la Conférence nationale kurde, impulsée par le GRK en août 2013 à Erbil.

Interrogés par la suite, les militants du PYD et du Tev-Dem ont protesté qu’ils avaient la preuve écrite qu’ils s’étaient engagés dans ce pacte, contrairement à l’opposition.

L’opposition veut mettre sur pieds ses propres milices, mais n’y est pas autorisée par le PYD. Interrogés, le PYD et le Tev-Dem ont confirmé : l’opposition peut avoir ses propres combattants, à la conditon qu’ils soient sous le commandement des YPG-YPJ. Pour eux, la situation est sensible et très tendue. Ils redoutent des heurts armés entre factions, et veulent pas laisser cela advenir. Le PYD dit qu’il ne veut pas reproduire les erreurs commises au Kurdistan irakien où, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, des organisations kurdes rivales se sont livrées des combats sanglants.

A la fin, ils nous ont demandé de retourner voir les partis d’opposition pour leur proposer, au nom du PYD et du Tev-Dem, tout ce qu’ils voulaient à l’exception de la liberté de créer leurs propres milices.

Quelques jours plus tard, à Qamişlo, nous avons rencontré, pendant près de trois heures, les leaders de trois partis kurdes : la branche syrienne du PDK (Partiya Demokrat a Kurdistanê li Sûriyê), le Parti du Kurdistan pour la démocratie et l’égalité en Syrie (Partiya Wekhevî ya Demokrat a Kurdî li Sûriyê) et le Parti de la démocratie patriotique kurde en Syrie. Ils ont plus ou moins répété leurs griefs contre la DSA et le Tev-Dem. Nous avons longtemps essayé de les convaincre que s’ils voulaient résoudre la question kurde, il fallait il soient indépendant du GRK et du PDK, et travaillent dans le seul intérêt de la population du Rojava. La plupart du temps, ils sont restés silencieux, sans répondre à nos arguments.

Quelques jours après, nous avons également rencontré les représentants de deux partis chrétiens et l’organisation de jeunesse chrétienne de Qamişlo, qui se participaient pas à la DSA ni au Tev-Dem, mais reconnaissaient qu’ils n’avaient rien contre et approuvaient leur politique. Ils reconnaissaient aussi le mérite des YPG-YPJ qui ont protégé la région contre l’armée syrienne et les groupes terroristes.

Malgré tout, les jeunes militants de Qamişlo n’étaient pas contents de la DSA et du Tev-Dem. Ils se plaignaient du manque d’électricité et de possibilité pour la jeunesse de s’impliquer. Ils cherchent donc une alternative à la DSA et au Tev-Dem car si la situation perdure, disent-ils, il n’y aura d’autre choix que l’émigration vers l’Europe.

Un responsable d’un parti présent à la réunion leur a répondu : « Que dis-tu, fils ? Nous sommes en pleine guerre. Ne voyez-vous pas combien de femmes, d’hommes, de personnes âgées et d’enfants sont tués tous les jours ?!! C’est un sujet grave. Dans cette situation, être au pouvoir n’a pas une grande importance ; nous pouvons utiliser d’autres moyens. Ce qui est important en ce moment c’est : être chez soi sans crainte d’être tué, pouvoir laisser nos enfants jouer dans la rue sans qu’ils soient enlevés ou tués. Nous sommes libres de nos activités, comme d’habitude, personne ne nous en empêche, nous ne sommes ni agressés ni insultés. Nous avons la paix, la liberté et la justice sociale… » Les membres des autres partis approuvèrent.

Avant de quitter la région, nous avons parlé avec des commerçants, des hommes d’affaires et des gens sur le marché. Tout le monde avait une opinion plutôt positive sur la DSA et le Tev-Dem. Ils étaient satisfaient de la paix, de la sécurité et de la liberté et pouvaient gérer leurs activités sans subir l’ingérence d’un parti ou d’un groupe.

La tranchée de la honte

En 2013, avec l’aide du gouvernement irakien, le Gouvernement régional kurde (GRK) a creusé une tranchée de deux mètres de profondeur et de deux mètres de large, sur environ 35 kilomètres de long, le long de la frontière avec le Kurdistan syrien. Les 12 premiers kilomètres ont été réalisés par le GRK, les 18 derniers par Bagdad. Sur la portion restante, le fleuve Tigre constitue un obstacle naturel.

Le KRG et le gouvernement irakien prétendent que la tranchée était une mesure de protection nécessaire à la paix et à la sécurité en Irak, y compris au Kurdistan. Ici, les gens se posent beaucoup de questions sur cette « protection ». Contre qui ? Contre quoi ? Daech ? Mais Daech ne peut pénétrer dans cette partie de la Syrie, gardée par les YPG-YPJ.

La majorité des Kurdes voient en réalité deux raisons à cette tranchée. D’une part, empêcher des réfugiés syriens, mais aussi le PKK et le PYD, d’entrer au Kurdistan irakien ; d’autre part, accroître l’efficacité des sanctions économiques prises contre le Kurdistan syrien pour l’obliger à accepter les conditions du GRK. Toutefois, je pense que les Kurdes de Syrie préfèreront subir la famine plutôt que de passer sous les fourches caudines du GRK. C’est pourquoi, dans tout le Kurdistan, a surnommé cette tranchée la « Tranchée de la honte ».

Les sanctions économiques ont fortement perturbé la vie dans la Cizîrê, où l’on manque de tout : médicaments, argent, médecins, infirmières, enseignants, techniciens et ingénieurs de l’industrie, notamment dans le secteur pétrolier. La Cizîrê, qui a des milliers de tonnes de blé à exporter, est contrainte de vendre son grain 200 à 250 dollars la tonne au gouvernement irakien, alors que celui-ci paie 600 à 700 dollars la tonne quand il l’achète ailleurs.

Dans le Rojava, cette attitude du GRK de Massoud Barzani — qui se qualifie lui-même de grand leader kurde — provoque l’incompréhension. Le 9 mai 2014, une grande manifestation pacifique contre la « Tranchée de la honte » a réuni plusieurs milliers de personnes à Qamişlo, à l’appel du Tev-Dem. On a pu y entendre plusieurs forts discours de différentes organisations, maisons du peuple, groupes et comités. Aucun de ces discours n’a créé de tensions. Les gens se rassemblaient principalement autour de l’idée qu’il fallait rétablir la fraternité, la coopération, et une bonne entente de chaque côté de la frontière, que tous les partis devaient se réconcilier et prononcer des paroles de paix et de liberté. La manifestation s’est achevée en fête de rue avec danses, chansons et hymnes.

Attentes et craintes

Où va le mouvement populaire du Rojava ? C’est difficile à dire, mais cela ne doit pas nous empêcher d’analyser et de réfléchir à son avenir. La victoire ou la défaite complète d’une expérience telle que la région n’en a pas connu depuis longtemps dépend de facteurs internes et externes.

Quoi qu’il arrive, nous devrons y faire face ; ce qui compte, c’est de résister, d’être volontaire et ambitieux, de ne pas capituler, de ne pas se décourager et de croire au changement. Rejeter le système actuel, saisir chaque occasion, cela est plus important, je pense, qu’une victoire temporaire. C’est la clef pour atteindre le but final.

[…]

L’affaiblissement du Tev-Dem

Comme nous l’avons vu, le Tev-Dem est l’âme du mouvement populaire, avec ses groupes, ses comités, ses maisons du peuple. Sans le Tev-Dem, pas d’Auto-administration démocratique (DSA). De façon générale, de l’existence du Tev-Dem dépend l’avenir du Rojava, et du modèle qu’il peut représenter pour l’ensemble de la région.

Il est difficile d’évaluer l’équilibre des forces entre le Tev-Dem et la DSA. J’ai eu le sentiment que quand le pouvoir de la DSA croissait, celui du Tev-Dem diminuait. L’inverse peut être vrai aussi.

J’ai soulevé cette question avec les camarades du Tev-Dem. Ils n’étaient pas d’accord. Ils estiment que plus la DSA sera forte, plus le Tev-Dem sera fort. En effet, ils voient la DSA comme un simple organe exécutif, mettant en œuvre les décisions prises par le Tev-Dem et ses organes. J’ai du mal à fixer mon opinion à ce sujet, l’avenir tranchera.

Le PYD et les structures des partis

Ce sont le PYD et le PKK qui sont derrière le Tev-Dem, et ces deux partis présentent toutes les caractéristiques des grands partis dans cette région du monde : hiérarchie dirigeants-dirigés, tous les ordres descendant du sommet vers la base. Les militants sont peu consultés sur les orientations mais sont très disciplinés, ont des règles des ordres à appliquer, et des relations confidentielles avec différents partis, au pouvoir ou non dans différentes régions du monde.

Et pourtant, le Tev-Dem est tout l’inverse. Beaucoup de ses militants ne sont membres ni du PKK ni du PYD. Ils croient à la révolution par en bas, n’attendent rien de l’État et des autorités, et participent aux réunions où les décisions sont prises souverainement, dans l’intérêt supérieur des habitants. Ensuite, ils demandent à la DSA de mettre en application leurs décisions. Et il y a encore beaucoup d’autres différences entre le PYD-PKK et le Tev-Dem.

La question est : comment se fait le compromis ? Est-ce le Tev-Dem qui suit le PYD-PKK, où bien est-ce eux qui suivent le Tev-Dem ? Qui contrôle qui ?

Je n’ai pas la réponse, je cherche encore, mais je pense qu’on sera bientôt fixés.

Une crainte : la sacralisation de l’idéologie et des idéologues

L’idéologie est un point de vue. Tout voir par le prisme de l’idéologie peut conduire à un désastre, car cela peut donner des réponses toutes faites, et des solutions déconnectées de la réalité. La plupart du temps, les idéologues cherchent le juste mot dans de vieux livres qui ne sont plus pertinents pour comprendre la situation actuelle.

Les idéologues peuvent être dangereux quand ils veulent imposer leurs idées tirées de ces vieux livres. Ils peuvent être bornés, rigides, inflexibles. Ils ne respectent pas les points de vue différents. Ils ont beaucoup de points communs avec les religieux, et certains marxistes ou communistes. Pour résumer, ils croient que l’idéologie, ou la pensée, crée l’insurrection ou les révolutions. Pour des non-idéologues comme quoi, c’est le contraire qui est vrai.

Il est regrettable que j’aie trouvé de nombreux idéologues au sein du PYD et du Tev-Dem, surtout quand nous en sommes venus à parler des idées d’Abdullah Öcalan. Il y a des gens qui ramènent Öcalan à tout propos dans les discussions. Ils ont une confiance totale en lui et, dans une certaine mesure, ils le sacralisent. Que ce soit de la foi ou de la crainte envers le leader, c’est effrayant, et cela ne présage rien de bon. Pour moi, rien ne doit être sacré et tout doit pouvoir être critiqué, et rejeté si besoin.

Le pire, c’est à la Maison des enfants et dans les centres de jeunesse, où les enfants apprennent les idées nouvelles, la révolution et beaucoup de choses positives qu’ils devront savoir pour être utiles à la société. Cependant, en plus, ces enfants apprennent l’idéologie et la pensée d’Öcalan, et à quel point il est le leader du peuple kurde. A mon sens, les enfants ne devraient pas être endoctrinés. On ne devrait pas leur enseigner la religion, la nationalité, la race ou la couleur. Ils devraient avoir leur liberté de conscience et qu’on les laisse tranquille jusqu’à ce qu’à l’âge adulte ils fassent leurs propres choix.

Le rôle des communes

J’ai déjà expliqué ce qu’étaient les communes. Leur mission doit évoluer. Elles ne peuvent pas rester cantonnées au traitement des problèmes locaux. Elles doivent accroître leur rôle, leurs prérogatives et leurs pouvoirs. Certes, il est vrai que le Rojava est dépourvu d’usines, d’entreprises et d’une véritable infrastructure industrielle. Mais dans la Cizîrê, qui produit surtout du blé, l’agriculture occupe beaucoup de monde dans les petites villes et les villages. Et la région est riche en pétrole, gaz et phosphates, bien que la plupart des gisements soient hors d’usage du fait de la guerre ou du manque d’entretien avant même le soulèvement.

Les communes pourraient donc investir ces domaines, les placer sous contrôle collectif et distribuer leurs produits aux gens en fonction de leurs besoins. Ce qu’il resterait après la distribution pourrait être soit vendu, soit échangé contre du matériel, soit stocké. Si les communes ne s’élèvent pas à ces tâches et se limitent à ce qu’elles font actuellement, évidemment, leur tâche restera inachevée.

En conclusion

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’expérience du Rojava, et une foule de points de vue, de droite comme de gauche, des indépendantistes, des trotskistes, des marxistes, des communistes, des socialistes, des anarchistes et des libertaires. Pour ma part, en tant qu’anarchiste, je ne vois pas tout en blanc ou tout en noir, je n’ai pas de solution toute faite, et je ne la cherche jamais dans de vieux livres. Je pense que la réalité et les événements créent les idées et la pensée, pas l’inverse. Je les observe avec l’esprit ouvert, et je m’efforce de les relier entre eux.

Quelques mots importants, cependant, au sujet des insurrections et des révolutions. La révolution ne se limite pas à l’expression d’une colère, elle ne se fait pas sur ordonnance ou sur commande, elle ne survient pas en vingt-quatre heures, n’est pas un coup d’État militaire, bolchevique ou une conjuration politicienne. Elle ne se limite pas au démantèlement de l’infrastructure économique et à l’abolition des classes sociales. Tout cela, c’est le point de vue des gauchistes, des marxistes, des communistes et de leurs partis. Ils voient la révolution ainsi parce qu’ils sont dogmatiques et mécanistes. Pour eux, la révolution et l’abolition des classes signifie le socialisme et la fin de l’histoire.

A mon avis, même si la révolution réussit, le désir d’autorité peut survivre au sein de la famille, dans les entreprises, les usines, les écoles, les universités et d’autres lieux et institutions. A cela peut s’ajouter la persistance des différences hommes-femmes et l’autorité des premiers, même sous le socialisme. En outre, il restera nécessairement un résidu de culture égoïste et cupide, hérité du capitalisme. Tout cela ne peut s’évaporer ou disparaître en peu de temps. Cela peut être une menace pour la révolution.

L’évolution de l’infrastructure économique et la victoire sur la société de classe ne garantissent pas la pérennité de la révolution. Je pense qu’une révolution culturelle, éducative et intellectuelle est nécessaire. Les gens n’aiment pas le système actuel et pensent pouvoir le changer. La tendance à la rébellion, le refus d’être exploité, l’esprit de révolte sont des choses très importantes pour maintenir la flamme de la révolution.

A partir de là, que dire de l’expérience du Rojava ?

Cette expérience dure depuis deux ans et marquera des générations. Les Kurdes de Syrie ont l’esprit rebelle, ils vivent en harmonie, dans une atmosphère de liberté, et s’accoutument à une culture nouvelle : une culture du vivre-ensemble dans la paix et la liberté, une culture de tolérance, de partage, de confiance en soi et de fierté, une culture de dévouement et de solidarité. En même temps, il est vrai que la vie est dure, qu’il y a pénurie de biens de première nécessité, et que le niveau de vie est bas, mais les gens sont accueillants, conviviaux, souriants, attentifs et simples. L’écart entre les riches et les pauvres est faible. Tout cela aide les gens à surmonter les difficultés.

Ensuite, les événements et l’environnement actuels ont changé beaucoup de choses. Ils ne supporteront pas une nouvelle dictature ; ils se battront pour leurs acquis ; ils ne tolèreront pas qu’on décide à leur place. Pour toutes ces raisons, ils résisteront au découragement, se dresseront de nouveau, lutteront pour leurs droits et résisteront au retour de l’ordre ancien.

Certains disent que tant que cette expérience aura Abdullah Öcalan, le PKK et le PYD derrière elle, elle court le risque de prendre fin et d’être remplacée par une dictature. C’est possible en effet. Mais même ainsi, je ne pense pas qu’en Syrie ou au Rojava, les gens puissent, plus longtemps, tolérer une dictature ou un gouvernement de type bolchevique. Nous ne sommes plus à l’époque où le gouvernement de Damas pouvait massacrer 30.000 personnes à Alep en quelques jours. Le monde a changé.

Il me reste à dire que tout ce qui s’est passé dans le Kurdistan syrien n’est pas seulement l’idée d’Öcalan, comme beaucoup le croient. En fait, cette idée est très ancienne, et Öcalan l’a développée en prison, en lisant des centaines de livres, en analysant les expériences et les échecs des mouvements nationalistes et communistes dans la région et dans le reste du monde. La base de tout, c’est qu’il est convaincu que l’État, quelle que soit son nom et sa forme, reste l’État, et ne peut disparaître s’il est remplacé par un autre État. Pour cela, il mérite d’être entendu.

 

Notes:

 

[1] Kurdistana Rojava signifie “Kurdistan occidental”.

[2] Cizîrê est le nom kurde de cette région appelée Djézireh en français, et Al Jazera en arabe.

[3] L’opération Anfal, conduite par Ali Hassan al Majid (« Ali le Chimique ») a duré de février à septembre 1988. Environ 2.000 villages ont été détruits et 182.000 personnes assassinées.

[4] Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est le principal parti révolutionnaire kurde en Turquie. Il fait référence pour toute la gauche kurde, qu’elle soit en Syrie (PYD) en Iran (PJAK) ou en Irak (PÇDK).

[5] De fait, le Tev-Dem est une coalition d’organisations dont le PYD est le centre de gravité.

[6] Les communes sont des conseils de quartier qui s’efforcent d’organiser la vie sociale (voir le passage qui leur est consacré.

[7] Élue le 21 janvier, l’Assemblée de la Cizîrê compte 101 sièges. La DSA est en fait une sorte de gouvernement autonome, doté de 22 commissions. Le canton de Kobanê a élu ses propres institutions le 22 janvier 2014 ; celui d’Efrîn, le 29 janvier. Lire Lire : « Les Kurdes syriens formeront leur gouvernement » sur Actukurdes.fr, le 10 juillet 2013, et « Syrie : Une ville libérée et 30 ‘djihadistes’ capturés par les Kurdes », le 17 février 2014.

[8] En réalité le “Contrat social” a été promulgué le 6 janvier 2014, donc avant l’élection de l’auto-administration.

[9] La politique de la “ceinture verte” était également dite de la « ceinture arabe ».

[10] En arabe, Al Ḥasaka ; en français, Hassaké.

[11] En arabe, Al Qāmišlī ; en français, Kameshli.

[12] Notamment l’Armée syrienne libre, le front Al Nosra ou l’État islamique.

[13] Un rapport de Human Rights Watch en date du 19 juin 2014 a en réalité signalé des arrestations arbitraires d’opposants politiques au PYD, des exactions commises à l’encontre de détenus et des affaires non élucidées d’enlèvement et de meurtre.

[14] A partir de la fin des annés 1980, Abdullah Öcalan a élaboré la théorie de la « Femme libre », évoquant un « âge d’or » mésopotamien fondé sur le matriarcat. Il ne s’agit pas d’une théorie féministe, mais elle a puissamment contribué à promouvoir la parité dans le mouvement kurde. A ce sujet, lire Grojean Olivier, « Théorie et construction des rapports de genre dans la guérilla kurde de Turquie », Critique internationale 3/ 2013 (N° 60), p. 21-35.

Résistance au colonialisme: Canada… de l’hérétique Galilée aux hérétiques Amérindiens

Posted in actualité, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , , on 27 mai 2015 by Résistance 71

Domination et diversité: la leçon de Gallilée au Canada

 

Peter d’Errico

 

23 Mai 2015

 

url de l’article original:

http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2015/05/23/domination-and-diversity-galileos-lesson-canada

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les observations télescopiques de Galilée le convertirent à une vision héliocentrique du systeme solaire, ce qui en fit la cible de l’inquisition de l’église. L’église était quant à elle commise à une vision géocentrique des réalités célestes. La déviance de Galilée du moule de pensée prescrit par l’église préfigura le clash historique du début du XVIIIème siècle sur les visions différentes du monde.

Comme l’a dit Dan Hofstadter dans son livre “La terre bouge”, le clash entre Galilée et l’église alluma la controverse du “voir par opposition au refuser de voir”. Galilée rapporta ce qu’il vit, l’église refusa de le voir.

Qu’est-ce que cela a donc à voir avec les droits des peuples indigènes ?

La récente défaite devant le parlement canadien d’une loi qui aurait vu la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes (DDPI) de l’ONU incorporée dans la loi canadienne démontre un conflit similaire entre le “voir” et le “refus de voir”.

Après le vote, Mark Strahl, un député conservateur au parlement fut cité comme rejetant toute obligation du gouvernement canadien d’obtenir “un consentement libre, informé et préalable des peuples indigènes avant l’adoption et la mise en place de législations ou de mesures administratives qui peuvent les affecter.

Strahl déclara: “Notre gouvernement rejette cette notion avec véhémence… Notre gouvernement pense qu’il a été élu pour servir les intérêts de tous les Canadiens et que nous devrions développer et passer des législations et des initiatives qui sont d’intérêt public et qui bénéficieraient tous les Canadiens.

En disant cela, le député “refuse de voir” que les peuples indigènes ne sont en fait pas Canadiens, même s’ils résident dans les limites géographiques clâmées par l’état du Canada.

Le député conservateur peut penser que les peuples aborigènes ont disparu dans une homogéinisation avec la citoyenneté canadienne. Il peut croire que le gouvernement canadien, créé par des colons européens chrétiens, a éliminé les peuples aborigènes et leurs histoires distincts. Ces croyances sont l’orthodoxie du parti politique conservateur du Canada.

Les représentants des peuples aborigènes défient ces croyances orthodoxes canadiennes. Ils voient les peuples indigènes comme étant originaux et toujours existants.

Romeo Saganash, membre de l’assemblée de Nunavik et l’adjoint critique du Nouveau Parti Démocrate pour les affaires aborigènes intergouvernementales, a proposé cette loi qui ne fut pas votée. Il a décrit cette loi comme un moyen pour le gouvernement canadien de “s’engager dans une véritable relation avec les peuples et nations indigènes”. Il a déclaré que la loi “pourrait bien amener la réconciliation et des droits équivalents pour les peuples et nations indigènes du Canada.

Le mot “partenariat” définit une vue établissant que les peuples aborigènes ne sont pas simplement “canadiens”, mais qu’ils occupent un statut différent. Une “réconciliation” appelle à la réparation d’une relation de partenariat qui a été endommagée ou brisée. “Equivalent” indique qu’aucun des partenaires n’est subordonné à l’autre. Ces mots décrivent une perspective que la majorité du gouvernement canadien a nié et a voté contre.

Retournons à Galilée: Il dessinait bien et était l’ami de nombreux artistes. Son travail d’observation télescopique fut limité par son intérêt en la peinture et à la représentation picturale. Il était familier des dômes à grandes fresques des églises qui mettaient en scène la vision officielle du cosmos comme ayant la Terre en son centre. Il était particulièrement attentif au problème de la perspective défaillante et déformée causé par une tentative de faire le portrait du cosmos au sein d’un dôme.

Hofstadter écrit que l’église faisait peindre les dômes avec pour objectif de “contrer la divulgation de la représentation du monde par Galilée.” Le dôme, peint d’images, d’étoiles et de planètes, présentait aux spectateurs l’image d’un cosmos au centre duquel se trouvait la Terre, respectant ainsi la doctrine de l’église.

Les dômes, quoi qu’il en soit, présentaient un sérieux problème de perspective: Les images n’avaient un sens que si le spectateur se tenait au centre. Pour un spectateur bougeant alentours, les images devenaient bizarres, brisant l’illusion.

Dans un effort pour éviter que l’illusion du dôme ne s’effondre, les églises essayèrent différentes méthodes pour contenir les spectateurs. D’après Hofstadter, “le cantonnement des spectateurs sur un point fixe sous le dôme se transforma en la métaphore du refus de l’église d’accepter le raisonnement copernicien.” Hofstadter appelle cela “le symbole visuel parfait d’une gigantesque auto-déception intellectuelle.

Les responsables de l’église menacèrent Galilée de torture parce qu’il voyait un mouvement et avait dit que la Terre bougeait, donnant ainsi une priorité à l’observation empirique sur la doctrine de l’église. Trois décennies plus tôt, l’inquisition brûla Giordano Bruno au bûcher parce qu’il avait insisté que l’univers consistait en un nombre infini de systèmes solaires en mouvement.

Hofstadter décrit le pape Urbain VIII, chef de l’église catholique apostolique et romaine au temps du procès de Galilée, comme l’”administrateur en chef”, le “gérant”. Le pape, dit Hofstadter, “se préoccupait de manière légitime qu’un chaos doctrinal n’érupte pas sous son pontificat et il n’avait pas de vision bien claire sur ce qui se passait.” Le pape décida que seule l’Inquisition, “le saint office”, pourrait ramener les choses en contrôle.

Hofstadter décrit l’Inquisition comme “ incontestablement une forme de police de la pensée.. une police de la pensée chrétienne, dont le but n’était pas seulement de savoir ce que l’accusé pensait, mais aussi de réformer ses pensées… de le retourner, prêt à la rédemption pour être sauvé par le corps de l’église…

L’affaire centrale du procès de Galilée était son insubordination: son défi à la doctrine officielle de l’église.

Ceci nous ramène en boucle au parlement canadien et à la défaite de la loi qui aurait pu amener le Canada et son système légal, en accord avec la DDPI de l’ONU. Pour le pouvoir dominant dans le gouvernement canadien, la notion qu’il doive “obtenir le consentement libre et informé” de quiconque, sans même parler des peupes indigènes, est une hérésie. Comme l’a stipulé le député Strahl: “notre gouvernement rejette véhémentement cette notion.

La déclaration de l’ONU marque un vrai tournant dans l’histoire des relations internationales. Après plus de 500 ans de gouvernements basés sur la doctrine chrétienne de la “découverte”, le monde fait face à une résurgence de l’auto-détermination indigène (NdT: cette fois-ci avec l’appui d’un nombre croissant de gens comme nous, occidentaux s’émancipant de la doctrine coloniale toujours en vigueur par sa velléité suprématiste et décidés à se serrer les coudes avec les peuples et nations indigènes parce que NOUS SOMMES TOUS DES COLONISES !). La DDPI de l’ONU défie la souveraineté de la “découverte chrétienne” et menace la stabilité doctrinaire des nations basées sur cette notion.

Cette menace, tout comme les observations de Galilée, prend ses racines dans le pouvoir du peuple de voir et de penser pour et par lui-même et spécifiquement dans le pouvoir des peuples indigènes qui donnent des perspectives différentes et indépendantes sur l’organisation politico-économique du monde.

Le “Consentement libre et informé” est une hérésie du point de vue des gouvernements fondés sur la notion d’une simple souveraineté centralisée. Mais d’un point de vue indigène, qui voit chaque territoire comme un centre et où toute limite est un espace fluide de relations changeantes avec les voisins, “le consenement libre et informé” est une partie vitale d’une résolution pacifique de différents entre égaux.

Jose Barrerio a écrit un jour: “Indigène est quasiment synonyme de diversité”. Les peuples aborigènes représentent la diversité dans un monde où les pouvoirs dominants représentent une administation centralisée. L’auto-détermination indigène, le consentement libre et informé, représentent un pas en avant dans un monde emprunt de plus en plus au chaos des pouvoirs centraux en concurrence.

Le pouvoir du gouvernement canadien repose sur la doctrine de la domination centralisée. Le pouvoir des peuples indigènes repose sur le fait empirique de la diversité. Le Canada a loupé une sérieuse opportunité de travailler dans la perspective de la diversité. Peut-être sera t’il prêt à la prochaine…

Peter d’Errico est diplômé de la fac de droit de Yale (1968). Il a été avocat pour Dinebeiina Nahiilna Be Agaditahe Navajo Legal Services, 1968-1970, à Shiprock. Il a enseigné le droit à l’université du Massachussetts, Amherst de 1970 à 2002. Il est avocat consultant pour les affaires légales impliquant les nations premières.

Politique et histoire: Lénine, agent de la City et la trahison du peuple…

Posted in Uncategorized on 27 avril 2015 by Résistance 71

Les « soviets » ou assemblées populaires furent créés depuis le modèle anarchiste du premier soviet qui vît le jour à St Petersbourg en 1905. Ces véritables force et pouvoir révolutionnaires auraient abolis l’État et redonner le pouvoir au peuple si la chance leur en avait été donnée. Lénine et Trotski, agents de la haute finance respectivement de la City de Londres et de Wall Street, s’assurèrent de trahir les soviets et donc le peuple au profit de leurs commanditaires. Regard sur un fragment de leur trahison…

— Résistance 71 —

 

De l’autogestion à la bureaucratie soviétique, 1917-1921

 

Daniel Guérin

 

Novembre 1981

 

Texte de l’intervention de Daniel Guérin lors du colloque «De Kronstadt à Gdansk», organisé en novembre 1981, publié in A la recherche d’un communisme libertaire.

url de l’article:

http://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1981-11-de-lautogestion-a-la-bureaucratie-sovietique-1917-1921-guerin/

 

Après la révolution de février 1917, les ouvriers s’emparent des usines et s’y organisent en comités ou conseils. Ils prennent ainsi à l’improviste les professionnels de la révolution. De l’aveu même de Lénine, les masses ouvrières et paysannes sont alors «cent fois plus à gauche» que les bolcheviks.

Cependant le parti bolchevik, bien qu’encore minoritaire, est la principale force politique révolutionnaire organisée. Il regarde avec méfiance les diverses structures qui lui portent ombrage. La tendance à la socialisation est d’abord canalisée par le contrôle ouvrier. Le décret du 14 novembre 1917 légalise l’ingérence des travailleurs dans la gestion des entreprises, dans le calcul du prix de revient, abolit le secret commercial, oblige les patrons à exhiber leur correspondance et leurs comptes. Les leaders de la révolution ne veulent pas aller au-delà. En avril 1918, ils envisagent encore la construction de sociétés mixtes par actions, auxquelles participerait, avec l’Etat soviétique, le capital russe et étranger.

Pourtant, dès le printemps de 1917, la classe ouvrière, organisée dans ses propres institutions, les comités d’usine, a affirmé concrètement sa volonté de dépasser ces mesures transitoires et opposé souvent dans les faits au contrôle ouvrier des bolcheviks sa propre vision des tâches de l’heure : la gestion ouvrière.

Seuls les anarchistes avançaient alors des mots d’ordre d’occupation des terres et des usines, d’expropriation de la bourgeoisie et de suppression de la propriété privée.

Le 20 octobre 1917, à la première Conférence panrusse des comités d’usine, une motion demande «le contrôle de la production», en précisant: «Les commissions de contrôle ne doivent pas être seulement des commissions de vérification mais […] les cellules de l’avenir qui, dès maintenant, préparent le transfert de la production aux mains des ouvriers.» Quant aux capitalistes, ils opposent la plus vive résistance à l’application du décret sur le contrôle ouvrier et continuent à refuser I’ingérence des travailleurs dans la production. Les ouvriers répondent à ce boycott en s’emparant de l’usine et en la remettant en marche pour leur propre compte. Très vite le contrôle ouvrier doit céder la place à la socialisation.

Pendant plusieurs mois après la révolution ce mouvement, déjà engagé avant octobre, va s’amplifiant. Les travailleurs assument un rôle grandissant dans l’ensemble des problèmes de gestion de nombreuses entreprises. Dans beaucoup d’entre elles, après la fuite des anciens propriétaires ou leur expropriation, ils sont désormais les seuls maîtres.

Ce mouvement spontané de la classe ouvrière est à l’opposé de l’idéologie traditionnelle de Lénine et du Parti bolchevik. De longue date, depuis le Que faire ? de 1902, ce sont des autoritaires, férus des notions d’Etat, de dictateur, de centralisation, de parti dirigeant, de gestion de l’économie par en haut, toutes choses en contradiction avec une conception libertaire de la démocratie soviétique.

Dans la brochure L’Etat et la Révolution, rédigée et non terminée à la veille de l’insurrection d’Octobre, Lénine prend pour modèle le capitalisme d’Etat allemand, l’économie de guerre (Kriegswirtschaft). Il exalte le monopole des Postes : «Quel mécanisme admirablement perfectionné ! Toute la vie économique organisée comme la Poste […] voilà l’Etat, voilà la base économique qu’il nous faut.» Vouloir se passer d’«autorité» et de «subordination», ce sont là, tranche-t-il, des «rêves anarchistes». Tous les citoyens deviennent «les employés et ouvriers d’un seul trust universel d’Etat», toute la société est convertie en «un grand bureau et une grande fabrique».

Seules, donc, des considérations d’ordre tactique ont poussé en 1917 les bolcheviks à soutenir des pratiques qui, telles celles des comités d’usine, heurtent de front leurs convictions les plus profondes. Mais ils vont se retourner contre eux une fois au pouvoir.

La contradiction entre le langage d’apparence libertaire et les traits autoritaires de la pensée léniniste est si flagrante qu’elle va bientôt se traduire dans les faits. Elle est accélérée par la désorganisation des transports, la pénurie de techniciens et, surtout, par les terribles circonstances de la guerre civile, de l’intervention étrangère. Les dirigeants bolcheviks sont poussés à prendre des mesures d’exception, la dictature, la centralisation, le recours à la «poigne de fer».

Le pouvoir à la base n’aura duré en fait que quelques mois, d’octobre 1917 au printemps de 1918. Très vite, les comités d’usine sont dépouillés de leurs attributions.

Ainsi, le décret du 14 novembre 1917 déjà cité, après avoir précisé les pouvoirs des comités d’usine, s’empresse de définir les limites — étroites — de leur autonomie. Le contrôle ouvrier «instauré dans l’intérêt d’une réglementation planifée de l’économie nationale» (article 1) est organisé sur un mode pyramidal et hiérarchisé, les comités d’usine étant soumis au strict contrôle d’un «conseil général du contrôle ouvrier», dont la composition est décidée par le parti.

En fait, les intentions des bolcheviks sont claires : il s’agit pour eux d’intégrer les comités d’usine dans l’ensemble des organisations étatiques, dans leur logique propre d’une économie centralisée et, de fait, bureaucratisée.

Deux conceptions du contrôle ouvrier s’opposent alors : celle des bolcheviks qui pensent à un contrôle exercé par l’Etat, et celle des comités d’usine qui exigent que le contrôle soit exercé par les ouvriers eux-mêmes, et qui affirment ainsi leur volonté autogestionnaire.

Le mouvement des comités d’usine est devenu gênant. Il est rapidement étouffé par les bolcheviks qui l’annexent aux syndicats en attendant de soumettre les syndicats eux-mêmes.

Le prétexte invoqué est que l’autogestion ne tiendrait pas compte des besoins «rationnels» de l’économie, qu’elle entretiendrait un égoïsme d’entreprise se faisant l’une à l’autre concurrence, se disputant de maigres ressources, voulant à tout prix survivre, bien que d’autres usines soient plus importantes «pour l’Etat» et mieux équipées.

En fait les bolcheviks s’opposent à toute tentative faite par les comités d’usine pour former leur propre organisation nationale, allant jusqu’à interdire, par le biais des syndicats, qu’ils contrôlaient déjà, la tenue d’un congrès panrusse des comités. Telle est l’hypocrisie d’un parti qui, d’un côté, reproche aux comités d’usine leur vision soi-disant trop localiste et qui, de l’autre, leur interdit de se fédérer pour s’attaquer précisément aux problèmes de l’économie à un échelon régional et national.

Mais la centralisation n’est qu’un aspect de la conception bolchevik de l’économie de transition. Lénine ne tarde pas à marquer ses préférences pour la «volonté d’un seul» dans la gestion des usines. Les travailleurs doivent obéir «inconditionnellement» à la volonté unique des dirigeants du processus de travail. En même temps il préconise l’introduction du taylorisme et du salaire aux pièces dans les usines soviétiques.

Sous le nom de «spécialistes», d’anciens membres des classes exploiteuses sont réintégrés au sein des entreprises dans leurs fonctions et leurs privilèges.

On a beaucoup épilogué sur ces décisions : pour beaucoup, le recours aux spécialistes bourgeois était nécessaire à la reconstruction de l’économie. Il convient de rappeler ici que le «Manuel pratique pour l’exécution du contrôle ouvrier dans l’industrie» sorte de manifeste des comités d’usine de Petrograd, mentionnait la possibilité d’une participation des techniciens aux instances de contrôle, avec voix consultative. Ce que les ouvriers contestent donc, ce n’est pas la présence de ces spécialistes, ni l’utilité de certaines de leurs compétences, mais bien le rétablissement de leurs positions hiérarchiques et de leurs privilèges, salariaux notamment.

Au surplus l’administration est envahie par de nombreux éléments petits-bourgeois, résidus de l’ancien capitalisme russe, qui s’étant bien vite adaptés aux institutions soviétiques, se sont fait attribuer des postes de responsables dans les divers commissariats et entendent que leur soit confiée la gestion économique.

On assiste à l’immixtion croissante de la bureaucratie étatique dans l’économie. Le Congrès panrusse des conseils de l’économie (26 mai-4 juin 1918) décide la formation de directions d’entreprise dont les deux tiers des membres sont nommés par les conseils régionaux ou le Conseil supérieur de l’économie et le troisième tiers seulement élu sur place par les ouvriers. Le décret du 28 mai 1918 étend la collectivisation à l’ensemble de l’industrie, mais, du même coup, transforme les socialisations spontanées des premiers mois de la révolution en simples nationalisations. C’est le Conseil supérieur de l’économie qui est chargé d’organiser l’administration des entreprises nationalisées. Les directeurs et cadres techniques demeurent en fonction en tant qu’appointés de l’Etat.

Pour la façade, des élections aux comités d’usine continuent à avoir lieu, mais un membre de la cellule communiste donne lecture d’une liste de candidats élaborée à l’avance et l’on procède au vote à main levée, en présence des «gardes communistes», armés, de l’entreprise. Quiconque se déclare contre les candidats proposés se voit infliger des sanctions pécuniaires (déclassement de salaire, etc.). Les rapports entre les ouvriers et ce nouveau patron redeviennent ceux qui ont existé jadis entre le travail et le capital.

«Vous devez devenir les cellules étatiques de base», déclare Lénine le 27 juin 1918, au Congrès des comités d’usine. Ceux-ci n’ont plus l’ombre d’un pouvoir.

Désormais le «contrôle ouvrier» est exercé par un organisme bureaucratique : l’inspection ouvrière et paysanne.

La classe ouvrière ne réagit ni assez vite, ni assez vigoureusement. Elle est disséminée, isolée dans un immense pays arriéré et en grande majorité rural, épuisée par les privations et les luttes révolutionnaires, plus encore, démoralisée. Ses meilleurs éléments l’ont quittée pour les fronts de la guerre civile ou ont été absorbés par l’appareil du parti ou du gouvernement. Cependant, assez nombreux sont les travailleurs qui se sentent frustrés de leurs conquêtes révolutionnaires, privés de leurs droits, mis en tutelle, humiliés par l’ignorance ou l’arbitraire des nouveaux maîtres, et qui commencent à prendre conscience de la véritable nature du prétendu «Etat prolétarien», de la toute théorique «dictature du prolétariat».

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Epilogue sur la révolution russe 1917-1921:

La guerre civile russe se terminera dans le bain de sang de la ville de Cronstadt sur une île au large de St Pétersbourg en Mars 1921. Des grèves massives à Moscou et St Pétersbourg contre la NEP (Nouvelle Politique Economique) de Lénine et Trotski seront violemment réprimées par l’Armée Rouge dont Trotski était le commandant en chef. La sanglante répression des ouvriers par les bolchéviques mena à l’insurrection de Cronstadt qui elle aussi fut réprimée dans un bain de sang. C’est à Cronstadt que les marins et les ouvriers élaboreront un troisième mouvement révolutionnaire, en effet, en Février 1917 une première vague révolutionnaire avait balayé le tsarisme, en Octobre 1917, une seconde vague avait renversé la bourgeoisie et la troisième vague révolutionnaire de 1921 visait à renverser la dictature du parti unique, qui avait trahi le peuple et avait repris le pouvoir aux Soviets (assemblées populaires ouvrières et paysannes décideuses, dont la première fut créée à St Pétersbourg en 1905… par les anarchistes) pour le donner au parti bolchévique autoritaire.

Malheureusement, ce fut trop tard. Les ouvriers et les insurgés de Cronstadt n’eurent pas le soutien populaire voulu, ce qui permît alors à Lénine et Trotski d’écraser dans le sang le restant de la véritable révolution russe et ainsi de consolider la dictature du capitalisme d’état voulu par leurs maîtres de la City de Londres et de Wall Street.

A lire: “Wall Street et la révolution bolchévique”, Antony Sutton, 1976.

Idéologie et pratique du colonialisme: De l’ethnocide au génocide, la voie occidentale du contrôle des sociétés… (Pierre Clastres)

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Texte essentiel de Pierre Clastres pour comprendre les fondements du colonialisme ethnocidaire et génocidaire occidental, dont la source profonde est le capitalisme. L’idéologie génocidaire par excellence.

Emphases dans le texte mises par nos soins.

A lire et diffuser sans aucune modération !

— Résistance 71 —

 

ETHNOCIDE

 

Par Clastres Pierre dans l’Encyclopædia Universalis France (1999)

 

ETHNOCIDE

Le terme d’ethnocide remonte à la fin des années soixante. Bénéficiant des faveurs passagères de la mode et, plus sûrement, de son aptitude à répondre à une demande, à satisfaire un besoin certain de précision terminologique, l’utilisation du mot a largement et rapidement dépassé son lieu d’origine, l’ethnologie, pour tomber en quelque sorte dans le domaine public. Mais la diffusion accélérée d’un mot assure-t-elle à l’idée qu’il a mission de véhiculer le maintien de la cohérence et de la rigueur souhaitables? Il n’est pas évident que la compréhension profite de l’extension et qu’en fin de compte on sache de manière parfaitement claire de quoi l’on parle lorsqu’on se réfère à l’ethnocide. Dans l’esprit de ses inventeurs, le mot était assurément destiné à traduire une réalité qu’aucun autre terme n’exprimait. Si l’on a ressenti la nécessité de créer un mot nouveau, c’est qu’il y avait à penser quelque chose de nouveau, ou bien quelque chose d’ancien mais non encore pensé. En d’autres termes, on estimait inadéquat, ou impropre à remplir cette exigence nouvelle, un autre mot, d’usage depuis plus longtemps répandu, celui de génocide. On ne peut par conséquent inaugurer une réflexion sérieuse sur l’idée d’ethnocide sans tenter au préalable de déterminer ce qui distingue le phénomène ainsi désigné de la réalité que nomme le génocide.

Génocide et ethnocide

Créé en 1946 au procès de Nuremberg, le concept juridique de génocide est la prise en compte au plan légal d’un type de criminalité jusque-là inconnu  . Plus précisément, il renvoie à la première manifestation dûment enregistrée par la loi de cette criminalité: l’extermination systématique des juifs européens par les nazis allemands. Le délit juridiquement défini de génocide s’enracine donc dans le racisme, il en est le produit logique et, à la limite, nécessaire: un racisme qui se développe librement, comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie, ne peut conduire qu’au génocide. Les guerres coloniales qui se sont succédé depuis 1945 à travers le Tiers Monde ont d’autre part donné lieu à des accusations précises de génocide contre les puissances coloniales. Mais le jeu des relations internationales et l’indifférence relative de l’opinion publique ont empêché l’institution d’un consensus analogue à celui de Nuremberg: il n’y eut jamais de poursuites.

Si le génocide antisémite des nazis fut le premier à être jugé au nom de la loi, il n’était en revanche pas le premier à être perpétré. L’histoire de l’expansion occidentale au XIXe siècle, l’histoire de la constitution d’empires coloniaux par les grandes puissances européennes, est ponctuée de massacres méthodiques de populations autochtones. Néanmoins, par son extension continentale, par l’ampleur de la chute démographique qu’il a provoquée, c’est le génocide dont furent victimes les indigènes américains qui retient le plus l’attention. Dès la découverte de l’Amérique, en 1492, une machine de destruction des Indiens se mit en place. Cette machine continue à fonctionner là où subsistent, au long de la forêt amazonienne, les dernières tribus «sauvages». Au cours de ces dernières années, des massacres d’Indiens ont été dénoncés au Brésil, en Colombie, au Paraguay. Toujours en vain.

Or, c’est principalement à partir de leur expérience américaine que les ethnologues, et tout particulièrement Robert Jaulin, ont été amenés à formuler le concept d’ethnocide. C’est d’abord à la réalité indienne d’Amérique du Sud que se réfère cette idée. On dispose donc là d’un terrain favorable, si l’on peut dire, à la recherche de la distinction entre génocide et ethnocide, puisque les dernières populations indigènes du continent sont simultanément victimes de ces deux types de criminalité. Si le terme de génocide renvoie à l’idée de «race» et à la volonté d’extermination d’une minorité raciale, celui d’ethnocide fait signe non pas vers la destruction physique des hommes (auquel cas on demeurerait dans la situation génocidaire), mais vers la destruction de leur culture. L’ethnocide, c’est donc la destruction systématique des modes de vie et de pensée de gens différents de ceux qui mènent cette entreprise de destruction. En somme, le génocide assassine les peuples dans leur corps, l’ethnocide les tue dans leur esprit. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit bien toujours de la mort, mais d’une mort différente: la suppression physique et immédiate, ce n’est pas l’oppression culturelle aux effets longtemps différés, selon la capacité de résistance de la minorité opprimée. Il n’est pas ici question de choisir entre deux maux le moindre: la réponse est trop évidente, mieux vaut moins de barbarie que plus de barbarie. Cela dit, c’est à la vraie signification de l’ethnocide qu’il s’agit de réfléchir.

Il partage avec le génocide une vision identique de l’Autre: l’Autre, c’est la différence, certes, mais c’est surtout la mauvaise différence. Ces deux attitudes se séparent sur la nature du traitement qu’il faut réserver à la différence. L’esprit, si l’on peut dire, génocidaire veut purement et simplement la nier. On extermine les autres parce qu’ils sont absolument mauvais. L’ethnocide, en revanche, admet la relativité du mal dans la différence: les autres sont mauvais, mais on peut les améliorer en les obligeant à se transformer jusqu’à se rendre, si possible, identiques au modèle qu’on leur propose, qu’on leur impose. La négation ethnocidaire de l’Autre conduit à une identification à soi. On pourrait opposer le génocide et l’ethnocide comme deux formes perverses du pessimisme et de l’optimisme. En Amérique du Sud, les tueurs d’Indiens poussent à son comble la position de l’Autre comme différence: l’Indien sauvage n’est pas un être humain, mais un simple animal. Le meurtre d’un Indien n’est pas un acte criminel, le racisme en est même totalement évacué, puisqu’il implique en effet, pour s’exercer, la reconnaissance d’un minimum d’humanité en l’Autre. Monotone répétition d’une très ancienne infamie: traitant, avant la lettre, de l’ethnocide, Claude Lévi-Strauss rappelle dans Race et histoire  comment les Indiens des Isles se demandaient si les Espagnols nouveaux venus étaient des dieux ou des hommes, tandis que les Blancs s’interrogeaient sur la nature humaine ou animale des indigènes.

Ethnocide et christianisme

Qui sont, d’autre part, les praticiens de l’ethnocide? Qui s’attaque à l’âme des peuples? Apparaissent au premier rang, en Amérique du Sud mais aussi en bien d’autres régions, les missionnaires. Propagateurs militants de la foi chrétienne, ils s’efforcent de substituer aux croyances barbares des païens la religion de l’Occident. La démarche évangélisatrice implique deux certitudes: d’abord que la différence – le paganisme – est inacceptable et doit être refusée; ensuite que le mal de cette mauvaise différence peut être atténué, voire aboli. C’est en cela que l’attitude ethnocidaire est plutôt optimiste: l’Autre, mauvais au départ, y est supposé perfectible, on lui reconnaît les moyens de se hausser, par identification, à la perfection que représente le christianisme. Briser la force de la croyance païenne, c’est détruire la substance même de la société. Aussi bien s’agit-il du résultat recherché: conduire l’indigène, par le chemin de la vraie foi, de la sauvagerie à la civilisation. L’ethnocide s’exerce pour le bien du sauvage. Le discours laïque ne dit pas autre chose lorsqu’il énonce, par exemple, la doctrine officielle du gouvernement brésilien quant à la politique indigéniste. «Nos Indiens, proclament les responsables, sont des êtres humains comme les autres. Mais la vie sauvage qu’ils mènent dans les forêts les condamne à la misère et au malheur. C’est notre devoir que de les aider à s’affranchir de la servitude. Ils ont le droit de s’élever à la dignité de citoyens brésiliens, afin de participer pleinement au développement de la société nationale et de jouir de ses bienfaits.» La spiritualité de l’ethnocide, c’est l’éthique de l’humanisme.

L’horizon sur lequel prennent figure l’esprit et la pratique ethnocidaires se détermine selon deux axiomes. Le premier proclame la hiérarchie des cultures: il en est d’inférieures, il en est de supérieures. Quant au second, il affirme la supériorité absolue de la culture occidentale. Celle-ci ne peut donc entretenir avec les autres, et singulièrement avec les cultures primitives, qu’une relation de négation. Mais il s’agit d’une négation positive, en ce qu’elle veut supprimer l’inférieur en tant qu’inférieur pour le hisser au niveau du supérieur. On supprime l’indianité de l’Indien pour en faire un citoyen brésilien. Dans la perspective de ses agents, l’ethnocide ne saurait être par suite une entreprise de destruction: il est au contraire une tâche nécessaire, exigée par l’humanisme inscrit au cœur de la culture occidentale.

Universalité de l’ethnocentrisme

On nomme ethnocentrisme cette vocation à mesurer les différences à l’aune de sa propre culture. L’Occident serait ethnocidaire parce qu’il est ethnocentriste, parce qu’il se pense et se veut la  civilisation. Une question néanmoins se pose: notre culture détient-elle le monopole de l’ethnocentrisme? L’expérience ethnologique permet d’y répondre. Considérons la manière dont les sociétés primitives se nomment elles-mêmes. On s’aperçoit qu’en réalité il n’y a pas d’autodénomination, dans la mesure où, en mode récurrent, les sociétés s’attribuent presque toujours un seul et même nom: les Hommes. Illustrant de quelques exemples ce trait culturel, on rappellera que les Indiens Guarani se nomment Ava, qui signifie les Hommes; que les Guayaki disent d’eux-mêmes qu’ils sont Aché, les Personnes; que les Waika du Venezuela se proclament Yanomami, les Gens; que les Eskimos sont des Innuit, des Hommes. On pourrait allonger indéfiniment la liste de ces noms propres qui composent un dictionnaire où tous les mots ont le même sens: hommes. Inversement, chaque société désigne systématiquement ses voisins de noms péjoratifs, méprisants, injurieux.

Toute culture opère ainsi un partage de l’humanité en deux parts: elle-même, qui s’affirme comme représentation par excellence de l’humain, et les autres, qui ne participent qu’à un moindre titre à l’humanité. Le discours que tiennent sur elles-mêmes les sociétés primitives, qui se trouve condensé dans les noms qu’elles se confèrent, est donc ethnocentriste de part en part: affirmation de la supériorité de son soi culturel, refus de reconnaître les autres comme des égaux. L’ethnocentrisme apparaît alors la chose du monde la mieux partagée, et, de ce point de vue au moins, la culture de l’Occident ne se distingue pas des autres. Il convient même, poussant un peu plus loin l’analyse, de penser l’ethnocentrisme comme une propriété formelle de toute formation culturelle, comme immanent à la culture elle-même. Il appartient à l’essence de la culture d’être ethnocentriste, dans la mesure exacte où toute culture se considère comme la culture par excellence. En d’autres termes, l’altérité culturelle n’est jamais appréhendée comme différence positive, mais toujours comme infériorité sur un axe hiérarchique.

Il n’en reste pas moins que, si toute culture est ethnocentriste, seule l’occidentale est ethnocidaire. Il s’ensuit donc que la pratique ethnocidaire ne s’articule pas nécessairement à la conviction ethnocentriste. Sinon, toute culture devrait être ethnocidaire: or ce n’est pas le cas. C’est à ce niveau, nous semble-t-il, que se laisse repérer une certaine insuffisance de la réflexion que mènent depuis un certain temps les chercheurs que préoccupe à juste titre le problème de l’ethnocide. Il ne suffit pas en effet de reconnaître et d’affirmer la nature et la fonction ethnocidaires de la civilisation occidentale. Tant que l’on se contente de déterminer le monde blanc comme monde ethnocidaire, on reste à la surface des choses, on demeure en la répétition, légitime certes, car rien n’a changé d’un discours déjà prononcé, puisque aussi bien l’évêque Las Casas par exemple, dès l’aube du XVIe siècle, dénonçait en termes fort précis le génocide et l’ethnocide que les Espagnols faisaient subir aux Indiens des Isles et du Mexique. De la lecture des travaux consacrés à l’ethnocide, on retire l’impression que pour leurs auteurs, la civilisation occidentale est une sorte d’abstraction sans racines socio-historiques, une vague essence qui, de tout temps, enveloppa en soi l’esprit ethnocidaire. Or notre culture n’est en rien une abstraction, elle est le produit lentement constitué d’une histoire, elle relève d’une recherche généalogique. Qu’est-ce qui fait que la civilisation occidentale est ethnocidaire? Telle est la vraie question. L’analyse de l’ethnocide implique, au-delà de la dénonciation des faits, une interrogation sur la nature, historiquement déterminée, de notre monde culturel. C’est donc vers l’histoire qu’il s’agit de se tourner.

Pas plus qu’abstraction extratemporelle, la civilisation de l’Occident n’est une réalité homogène, un bloc indifférencié identique en toutes ses parties. C’est pourtant l’image que paraissent en donner les auteurs cités plus haut. Mais, si l’Occident est ethnocidaire comme le soleil est lumineux, alors ce fatalisme rend inutile, et même absurde, la dénonciation des crimes et l’appel à la protection des victimes. Ne serait-ce point au contraire parce que la civilisation occidentale est ethnocidaire d’abord à l’intérieur d’elle-même  qu’elle peut l’être ensuite à l’extérieur, c’est-à-dire contre les autres formations culturelles? On ne peut pas penser la vocation ethnocidaire de la société occidentale sans l’articuler à cette particularité de notre propre monde, particularité qui est même le critère classique de distinction entre les sauvages et les civilisés, entre le monde primitif et le monde occidental: le premier regroupe l’ensemble des sociétés sans État, le second se compose de sociétés à État. Et c’est à cela qu’il faut tenter de réfléchir: peut-on légitimement mettre en perspective ces deux propriétés de l’Occident, comme culture ethnocidaire, comme société à État? S’il en était ainsi, on comprendrait pourquoi les sociétés primitives peuvent être ethnocentristes sans être pour autant ethnocidaires, puisqu’elles sont précisément des sociétés sans État.

Histoire, culture et ethnocide

L’ethnocide, est-il admis, c’est la suppression des différences culturelles jugées inférieures et mauvaises, c’est la mise en œuvre d’un principe d’identification, d’un projet de réduction de l’Autre au même (l’Indien amazonien supprimé comme Autre et réduit au même comme citoyen brésilien). En d’autres termes, l’ethnocide aboutit à la dissolution du multiple dans l’Un. Qu’en est-il maintenant de l’État? Il est, par essence, la mise en jeu d’une force centripète, laquelle tend, lorsque les circonstances l’exigent, à écraser les forces centrifuges inverses. L’État se veut et se proclame le centre de la société, le tout du corps social, le maître absolu des divers organes de ce corps. On découvre ainsi, au cœur même de la substance de l’État, la puissance agissante de l’Un, la vocation de refus du multiple, la crainte et l’horreur de la différence. À ce niveau formel où nous nous situons actuellement, on constate que la pratique ethnocidaire et la machine étatique fonctionnent de la même manière et produisent les mêmes effets: sous les espèces de la civilisation occidentale ou de l’État se décèlent toujours la volonté de réduction de la différence et l’altérité, le sens et le goût de l’identique et de l’Un.

Quittant cet axe formel et en quelque sorte structuraliste pour aborder celui de la diachronie, de l’histoire concrète, considérons la culture française comme cas particulier de la culture occidentale, comme illustration exemplaire de l’esprit et du destin de l’Occident. Sa formation, enracinée dans un passé séculaire, apparaît strictement coextensible à l’expansion et au renforcement de l’appareil d’État, d’abord sous sa forme monarchique, ensuite sous sa forme républicaine. À chaque développement du pouvoir central correspond un déploiement accru du monde culturel. La culture française est une culture nationale, une culture du français. L’extension de l’autorité de l’État se traduit dans l’expansionnisme de la langue de l’État, le français. La nation peut se dire constituée, l’État se proclamer détenteur exclusif du pouvoir lorsque les gens sur qui s’exerce l’autorité de l’État parlent la même langue que lui. Ce processus d’intégration passe évidemment par la suppression des différences. C’est ainsi qu’à l’aurore de la nation française, lorsque la France n’était que la Franchimanie et son roi un pâle seigneur du nord de la Loire, la croisade des Albigeois s’abattit sur le sud pour en abolir la civilisation. L’extirpation de l’hérésie cathare, prétexte et moyen d’expansion pour la monarchie capétienne, traçant les limites presque définitives de la France, apparaît comme un cas pur d’ethnocide: la culture du Midi – religion, littérature, poésie – était irréversiblement condamnée, et les Languedociens devinrent sujets loyaux du roi de France.

La Révolution de 1789, en permettant le triomphe de l’esprit centraliste des Jacobins sur les tendances fédéralistes des Girondins, mena à son terme l’emprise politique de l’administration parisienne. Les provinces, comme unités territoriales, s’appuyaient chacune sur une ancienne réalité, homogène du point de vue culturel: langue, traditions politiques, etc. On leur substitua le découpage abstrait en départements, propre à briser toute référence aux particularismes locaux, et donc à faciliter partout la pénétration de l’autorité étatique. Ultime étape de ce mouvement par lequel les différences s’évanouissent l’une après l’autre devant la puissance de l’État: la IIIe République transforma définitivement les habitants de l’Hexagone en citoyens grâce à l’institution de l’école laïque, gratuite et obligatoire, puis du service militaire obligatoire. Ce qui subsistait d’existence autonome dans le monde provincial et rural y succomba. La francisation était accomplie, l’ethnocide consommé: langues traditionnelles traquées en tant que patois d’arriérés, vie villageoise ravalée au rang de spectacle folklorique destiné à la consommation des touristes, etc.

Pour bref qu’il soit, ce coup d’œil jeté sur l’histoire de notre pays suffit à montrer que l’ethnocide, comme suppression plus ou moins autoritaire des différences socioculturelles, est inscrit d’avance dans la nature et dans le fonctionnement de la machine étatique, laquelle procède par uniformisation du rapport qui la lie aux individus: l’État ne connaît que des citoyens égaux devant la loi.

Affirmer, à partir de l’exemple français, que l’ethnocide appartient à l’essence unificatrice de l’État conduit logiquement à dire que toute formation étatique est ethnocidaire. Examinons rapidement le cas d’un type d’État fort différent des États européens. Les Incas étaient parvenus à édifier dans les Andes une machine de gouvernement qui fit l’admiration des Espagnols, tant par l’ampleur de son extension territoriale que par la précision et la minutie des techniques administratives qui permettaient à l’empereur et à ses nombreux fonctionnaires d’exercer un contrôle presque total et permanent sur les habitants de l’empire. L’aspect proprement ethnocidaire de cette machine étatique apparaît dans sa tendance à incaïser les populations nouvellement conquises: non seulement en les obligeant à payer tribut aux nouveaux maîtres, mais surtout en les contraignant à célébrer en priorité le culte des conquérants, le culte du Soleil, c’est-à-dire de l’Inca lui-même. Religion d’État, imposée par la force, fût-ce au détriment des cultes locaux. Il est vrai également que la pression exercée par les Incas sur les tribus soumises n’atteignit jamais la violence du zèle maniaque avec lequel les Espagnols anéantirent plus tard l’idolâtrie indigène. Pour habiles diplomates qu’ils fussent, les Incas savaient néanmoins utiliser la force lorsqu’il le fallait, et leur organisation réagissait avec la plus grande brutalité, comme tout appareil d’État lorsque son pouvoir est mis en question. Les fréquents soulèvements contre l’autorité centrale du Cuzco, impitoyablement réprimés d’abord, étaient ensuite châtiés par la déportation massive des vaincus dans des régions très éloignées de leur territoire natal, c’est-à-dire marqué par le réseau des lieux de culte (sources, collines, grottes): déracinement, déterritorialisation, ethnocide…

La violence ethnocidaire, comme négation de la différence, appartient bien à l’essence de l’État, aussi bien dans les empires barbares que dans les sociétés civilisées d’Occident: toute organisation étatique est ethnocidaire, l’ethnocide est le mode normal d’existence de l’État. Il y a donc une certaine universalité de l’ethnocide, en ce qu’il est le propre non seulement d’un vague «monde blanc» indéterminé, mais de tout un ensemble de sociétés qui sont les sociétés à État. La réflexion sur l’ethnocide passe par une analyse de l’État. Mais doit-elle s’arrêter là, s’en tenir au constat que l’ethnocide c’est l’État et que, de ce point de vue, tous les États se valent? Ce serait là retomber dans le péché d’abstraction que nous avons précisément reproché à l’«école de l’ethnocide», ce serait encore une fois méconnaître l’histoire concrète de notre propre monde culturel.

Ethnocide et capitalisme

Où se situe la différence qui interdit de placer sur le même plan, ou de mettre dans le même sac, les États barbares (Incas, Pharaons, despotismes orientaux, etc.) et les États civilisés (le monde occidental)? On décèle d’abord cette différence au niveau de la capacité ethnocidaire des appareils étatiques. Dans le premier cas, cette capacité est limitée non pas par la faiblesse de l’État mais, au contraire, par sa force: la pratique ethnocidaire – abolir la différence lorsqu’elle devient opposition – cesse dès lors que la force de l’État ne court plus aucun risque. Les Incas toléraient une relative autonomie des communautés andines lorsque celles-ci reconnaissaient l’autorité politique et religieuse de l’empereur. On s’aperçoit en revanche que dans le second cas – États occidentaux – la capacité ethnocidaire est sans limites, elle est effrénée. C’est bien pour cela qu’elle peut conduire au génocide, que l’on peut en effet parler du monde occidental comme absolument ethnocidaire. Mais d’où cela provient-il? Que contient la civilisation occidentale qui la rend infiniment plus ethnocidaire que toute autre forme de société? C’est son régime de production économique , espace justement de l’illimité, espace sans lieux en ce qu’il est recul constant de la limite, espace infini de la fuite en avant permanente. Ce qui différencie l’Occident, c’est le capitalisme en tant qu’impossibilité de demeurer dans l’en deçà d’une frontière, en tant que passage au-delà de toute frontière; c’est le capitalisme, comme système de production pour qui rien n’est impossible, sinon de ne pas être à soi-même sa propre fin, et cela qu’il soit d’ailleurs libéral, privé, comme en Europe de l’Ouest ou planifié, d’État, comme le connaissait l’Europe de l’Est. La société industrielle, la plus formidable machine à produire, est pour cela même la plus effrayante machine à détruire. Races, sociétés, individus; espace, nature, mers, forêts, sous-sol: tout est utile, tout doit être utilisé, tout doit être productif, d’une productivité poussée à son régime maximal d’intensité.

Voilà pourquoi aucun répit ne pouvait être laissé aux sociétés qui abandonnaient le monde à sa tranquille improductivité originaire; voilà pourquoi était intolérable, aux yeux de l’Occident, le gaspillage représenté par l’inexploitation d’immenses ressources. Le choix laissé à ces sociétés était un dilemme: ou bien céder à la production, ou bien disparaître; ou bien l’ethnocide, ou bien le génocide. À la fin du siècle dernier, les Indiens de la pampa argentine furent totalement exterminés afin de permettre l’élevage extensif des moutons et des vaches, qui fonda la richesse du capitalisme argentin. Au début de ce siècle, des centaines de milliers d’Indiens amazoniens périrent sous les coups des chercheurs de caoutchouc. Actuellement, dans toute l’Amérique du Sud, les derniers Indiens libres succombent sous l’énorme poussée de la croissance économique, brésilienne en particulier. Les routes transcontinentales, dont la construction s’accélère, constituent des axes de colonisation des territoires traversés: malheur aux Indiens que la route rencontre! De quel poids peuvent peser quelques milliers de «sauvages» improductifs au regard de la richesse en or, minerais rares, pétrole, en élevage de bovins, en plantations de café, etc.? Produire ou mourir, c’est la devise de l’Occident. Les Indiens d’Amérique du Nord l’apprirent dans leur chair, tués presque jusqu’au dernier, afin de permettre la production  . Un de leurs bourreaux, le général Sherman, le déclarait ingénument dans une lettre adressée à un fameux tueur d’Indiens, Buffalo Bill: «Autant que je peux l’estimer, il y avait, en 1862, environ 9 millions et demi de bisons dans les plaines entre le Missouri et les montagnes Rocheuses. Tous ont disparu, tués pour leur viande, leur peau et leurs os […]. À cette même date, il y avait environ 165 000 Pawnees, Sioux, Cheyennes, Kiowas et Apaches, dont l’alimentation annuelle dépendait de ces bisons. Eux aussi sont partis, et ils ont été remplacés par le double ou le triple d’hommes et de femmes de race blanche qui ont fait de cette terre un jardin et qui peuvent être recensés, taxés et gouvernés selon les lois de la nature et de la civilisation. Ce changement a été salutaire et s’accomplira jusqu’à la fin.»

Le général avait raison. Le changement s’accomplira jusqu’à la fin, il prendra fin lorsqu’il n’y aura plus rien du tout à changer.

 

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Source:

http://vadeker.net/corpus/ethnocide.html

 

Rubrique Ethnométhodologies, Sciences Sociales et Humaines