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Résistance politique avec Ricardo Flores Magon, journaliste, anarchiste et révolutionnaire mexicain (1874-1922) ~ 4ème partie ~

Posted in Uncategorized on 26 septembre 2018 by Résistance 71

Nous publions ci-dessous deux excellents textes très courts mais très explicites de Ricardo Magon, publiés en 1911 et 1912 lors de la révolution sociale mexicaine. Les frères Magon, proches d’Emiliano Zapata et de “Pancho” Villa, deux révolutionnaires qui ont préfiguré en Amérique du nord la révolution makhnoviste paysanne et anarchiste de Nestor Makhno en Ukraine entre 1918 et 1923, furent des piliers politiques de cet évènement politique toujours mal connu et éludé en Europe. Ce fut pourtant un essai majeur de la mise en pratique de la radicalité politique organique de l’Homme dans sa résolution de la question sociale: la question agraire sur toile de fond de la question de la propriété et de l’égalité…

~ Résistance 71 ~

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

 

Bandit !

 

Ricardo Flores Magon*

1911

 

Voilà le nom que nous donnent les gens qui représentent l’ordre. Pourquoi ? Parce que nous enseignons à nos frères de misère que tout ce qui existe doit appartenir à tous et nous les invitons à ce qu’ils en prennent possession. Qui a fait la terre ?… Est-ce que ce sont ces messieurs en habits et à gants blancs qui l’ont faite et qui disent qu’elle leur appartient ?… Non, la terre est un bien naturel, un bien commun à tous les êtres vivants. Qui a fait les maisons, les vêtements, tout ce qui rend notre vie plus confortable ?… Est-ce que ce sont ces messieurs qui vivent dans des palais ou des hôtels de luxe ?… Non, tout ça est sorti des mains des pauvres personnes qui s’amoncellent dans des taudis, qui pourrissent au bagne, qui se vendent dans les bordels et qui meurent dans les hôpitaux, bien avant leur temps, ou dans un échafaudage, peu importe l’endroit… Bandits ! Les bandits sont ceux qui ne veulent pas qu’il y ait de bandits. Non, messieurs les bourgeois ; les bandits ce sont vous qui, sans aucun droit, se sont appropriés les produits du travail des hommes et tous les biens naturels que vous n’avez pas encore transformés. Tout cela sans jamais laisser tomber une goutte de sueur. Ce sont vous les bandits messieurs les bourgeois qui, illégalement, parce que la loi est entremetteuse de votre esprit rapace, avez pris la majeure partie du produit du travail des hommes sans qu’il n’y ait de danger de vous retrouver un jour au bagne. Et bien, entre bandit et bandit, moi je préfère celui qui, couteau à la main et l’esprit résolu, sort d’un coin sombre en criant : « Ton argent ou ta vie ! « . Je préfère, et j’insiste, celui là, que le bandit qui assis à son bureau, froidement, l’esprit tranquille, sereinement, suce le sang de ses travailleurs. Et pour le premier bandit, celui qui attaque audacieusement et courre les risques dans cette aventure, il y a la prison ou le peloton d’exécution ; pour l’autre bandit, celui aux gants blancs, il y a le respect, l’honneur, le bonheur. Voilà comment les choses sont présentement dans ce système d’injustice sociale. Pour ces personnes « honnêtes » et qui respectent l’ordre, voler n’est pas un crime si le vol est considérable. Les banquiers, les commerçants ont des combines qui augmentent la faim et la tristesse dans plusieurs centaines de lieux ; mais ça passe comme une opération financière habillement faite. Un homme qui souffre de faim prend dans un magasin un morceau de pain ; c’est lui qui sera appelé voleur. L’autorité, encore plus vile que la loi puisqu’elle est son exécutrice, soutien tout cela.

Mort à l’autorité !

= = =

Les chefs

 

Ricardo Flores Magon

1912

 

Il ne faut pas former une masse, inutile de reproduire les préjugés, les préoccupations, les erreurs et les coutumes qui caractérisent les foules aveugles. La masse est fermement convaincue qu’il lui faut un chef ou un guide pour la mener à son destin. Vers la liberté ou vers la tyrannie, peu importe : elle veut être guidée, avec la carotte ou avec le bâton.

Cette habitude si tenace est source de nombreux maux nuisibles à l’émancipation de l’être humain : elle place sa vie, son honneur, son bien-être, son avenir, sa liberté entre les mains de celui qu’elle fait chef. C’est lui qui doit penser pour tous, c’est lui qui est chargé du bien-être et de la liberté du peuple en général comme de chaque individu en particulier.

C’est ainsi que des milliers de cerveaux ne pensent pas puisque c’est le chef qui est chargé de le faire. Les masses deviennent donc passives, ne prennent aucune initiative et se traînent dans une existence de troupeau. Ce troupeau, les politiques et tous ceux qui aspirent à des postes publics le flattent au moment des élections pour ensuite mieux le tromper une fois qu’elles sont passées. Les ambitieux le trompent à coups de promesses au cours des périodes révolutionnaires pour récompenser ensuite ses sacrifices à coups de pieds une fois la victoire obtenue.

Il ne faut pas former une masse. Il faut former un ensemble d’individus pensants, unis pour atteindre des fins communes à tous mais où chacun, homme ou femme, pense avec sa propre tête et s’efforce de donner son opinion sur ce qu’il convient de faire pour réaliser nos aspirations communes, qui ne sont autres que la liberté et le bien-être de tous fondés sur la liberté et le bien-être de chacun. Pour parvenir à cela, il est nécessaire de détruire ce qui s’y oppose : l’inégalité. Il faut faire en sorte que la terre, les outils, les machines, les provisions, les maisons et tout ce qui existe, qu’il s’agisse du produit de la nature ou de l’intelligence humaine, passent du peu de mains qui les détiennent actuellement aux mains de tous, femmes ou hommes, pour produire en commun, chacun selon ses forces et ses aptitudes, et consommer selon ses besoins.

Pour y parvenir, nul besoin de chefs. Bien au contraire, ils constituent un obstacle puisque le chef veut dominer, il veut qu’on lui obéisse, il veut être au-dessus de tout le monde. Jamais aucun chef ne pourra voir d’un bon œil la volonté des pauvres d’instaurer un système social basé sur l’égalité économique, politique et sociale. Un tel système ne garantit pas aux chefs la vie oisive et facile, pleine d’honneur et de gloire, qu’ils souhaitent mener aux dépends des sacrifices des humbles.

Ainsi donc, frères mexicains, agissez par vous-même pour mettre en pratique les principes généreux du manifeste du 23 septembre 1911. Nous ne nous considérons pas comme vos chefs, et nous serions attristés que vous voyiez en nous des chefs à suivre sans lesquels vous n’arriveriez pas à agir pour la révolution. Nous sommes sur le point d’aller au bagne, non parce que nous sommes des criminels, mais parce que nous ne nous vendons ni aux riches ni à l’autorité, parce que nous ne voulons pas devenir vos tyrans en acceptant des postes publics ou des liasses de billets de banque pour nous convertir en bourgeois et exploiter vos bras. Nous ne nous considérons pas comme vos chefs mais comme vos frères, et nous irons au bagne le cœur plus léger si, en vous comportant comme des travailleurs conscients [sic], vous ne changiez pas d’attitude face au capital et à l’autorité. Ne soyez pas une masse, mexicains, ne soyez pas la foule qui suit le politique, le bourgeois ou le caudillo militaire. Pensez chacun avec votre tête et œuvrez selon ce que dicte votre pensée.

Ne vous découragez pas lorsque nous serons séparés par les noires portes du bagne, car seules nos paroles amicales vous manqueront, rien de plus. Des compagnons continuent à publier Regeneración : offrez-leur votre aide pour poursuivre cette œuvre de propagande qui doit être toujours plus vaste et plus radicale.

Ne faites pas comme l’année dernière lorsqu’on nous a arrêtés et que votre enthousiasme s’est refroidi, que s’est affaiblie votre volonté de participer par tous les moyens possibles à la destruction du système capitaliste et autoritaire, et que seuls quelques uns sont restés fermes. Soyez fermes à présent ! Ne restez pas focalisés sur nos personnes et, avec un brio renouvelé, offrez votre aide matérielle et personnelle à la révolution des pauvres contre les riches et l’autorité.

Que chacun d’entre vous soit son propre chef pour que nul n’ait besoin de vous pousser à continuer la lutte. Ne nommez pas de dirigeants, prenez simplement possession de la terre et de tout ce qui existe, produisez sans maîtres ni autorité. La paix arrivera ainsi en étant le résultat naturel du bien-être et de la liberté de tous. Si, à l’inverse, troublés par la maudite éducation bourgeoise qui nous fait croire qu’il est impossible de vivre sans chef, vous permettez qu’un nouveau gouvernant vienne une fois encore se poser au-dessus de vos fortes épaules, la guerre continuera parce que les mêmes maux continueront à exister et à vous faire prendre les armes : la misère et la tyrannie.

Lisez notre manifeste du 23 septembre 1911 !

Mort au capital !

Mort à l’autorité !

Terre et Liberté ! (¡Tierra y Libertad!)

 

(*) Ricardo Flores Magon (1874-1922) était un journaliste et activiste anarchiste mexicain, influencé par les pensées de Bakounine, Reclus et surtout Kropotkine dont l’ouvrage “La conquête du pain” fut une grande source d’éveil politique pour lui. A partir des années 1910, il fut impliqué avec la révolution sociale mexicaine d’Emiliano Zapata et Pancho Villa. En exil aux Etats-Unis, il fut un farouche opposant à a première guerre mondiale. Il fut arrêté pour sédition et condamné à 20 ans de réclusion sous la loi scélérate contre “l’espionnage” de 1917. Il mourut des mauvaises conditions de sa détention sur sa santé fragile dans un pénitencier du Kansas en 1922 à l’âge de 48 ans.

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 


Emiliano Zapata

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« Manifeste contre le travail »

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, Uncategorized with tags , , , , , on 15 mars 2018 by Résistance 71

 

Résistance 71

 

15 mars 2018

 

Nous avons récemment mis ce texte et celui d' »Un monde sans argent: le communisme » en parallèle avec notre « Manifeste pour la société des sociétés », car nous pensons qu’ils sont complémentaires et qu’ils offrent une suite logique pratique à notre pensée.

Tout commentaire bienvenu…

Possibilité de commenter aussi sur le blog de Jo qui nous a réalisé les pdf sur sa page spéciale.

 

Manifeste contre le travail

 

Guerres impérialistes: Mensonges et propagande toujours à l’origine des guerres de l’OTAN, entretien avec l’historien suisse Daniele Ganser

Posted in Uncategorized on 8 décembre 2017 by Résistance 71

Une fois de plus, ne jamais oublier que l’OTAN est l’Organisation Terroriste de l’Atlantique Nord, que cette organisation criminelle, bras armé de la mafia étatico-capitaliste, n’existe que pour pousser la violence et le chaos de l’agenda du Nouvel Ordre Mondial fasciste supranational. Pour que toute cette fumisterie criminelle s’arrête, il suffit de dire NON ! Ensemble, en masse et de remplacer ces institutions obsolètes et mortifères par les confédérations des associations libres qui formeront la structure de la société des sociétés du futur. Ceci n’est en rien une utopie, mais la seule voie politico-sociale viable pour l’humanité. Croire que le système peut toujours être réformé de l’intérieur est soit utopique et naïf, soit complice des crimes commis par les oligarques à travers le monde.
Il n’y a pas de solutions au sein du système, il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais. Qu’on se le dise…

~ Résistance 71~

 

La plupart des guerres menées par des membres de l’OTAN commencent par des mensonges (historien suisse Daniele Ganser, spécialiste de l’OTAN)

Daniele GANSER, brillant historien et écrivain suisse allemand – spécialisé dans les opérations secrètes, le terrorisme sous faux pavillon et la géostratégie – expose ici en toute clarté et simplicité le cadre géopolitique conduisant aux conflits dont il est question dans son dernier ouvrage Les Guerres illégales de l’OTAN. Vendu à plus de 50 000 exemplaires en Allemagne, cet ouvrage est le cri d’un citoyen qui n’accepte pas que les règles de l’ONU soient violées, foulées aux pieds. Un ouvrage fort instructif et facile à lire qui devrait, à l’approche des Fêtes où chacun aspire à la paix, trouver sa place sous l’arbre de Noël. [Arrêt sur info].

Entretien traduit de l’allemand par Laurent Bénac et Jonas Lismont le 29 novembre 2017 et repris sur Arrêt sur info

4 décembre 2017

Source: http://www.comite-valmy.org/spip.php?article9273

Question : M. Ganser, vous êtes un historien, spécialiste de l’Histoire contemporaine depuis 1945 et expert en politique internationale. Au sein de l’Institut SIPER que vous avez créé et que vous dirigez, vous vous intéressez à de très nombreux sujets comme l’énergie et la géostratégie, les conflits pour les ressources et la politique économique, les mises en œuvre de guerres secrètes, et (je dirais presque paradoxalement) la paix. Votre nouveau livre est intitulé Les Guerres illégales de l’OTAN ; donc parlons-en pour commencer. Qu’est-ce qui rend une guerre légale, ou illégale ?

Daniele GANSER : De manière générale, toutes les guerres sont illégales. La Charte de l’ONU, signée en 1945, énonce explicitement que les États doivent résoudre leurs différends sans avoir recours à la violence ou aux armes. Les guerres sont donc clairement illégales. Il existe toutefois deux exceptions à cette règle : premièrement, la légitime défense ; si un pays est agressé, il a le droit de se défendre militairement. Deuxièmement, une guerre est légale si le Conseil de Sécurité de l’ONU a voté un mandat explicite en ce sens.

Question : Dans votre livre, vous parlez des États-Unis comme d’un « Empire »… Pourquoi ce terme ? En France, la classe médiatique et/ou politique va immédiatement crier à « l’anti-américanisme primaire ». D’ailleurs, ce réflexe pavlovien a-t-il cours également dans les pays de langue allemande ?

Daniele GANSER : Je suis un historien. Pour moi, le terme d’Empire est celui usité pour décrire le pays le plus puissant à un moment donné. Il y eut ainsi l’Empire romain au début de notre ère ; ce n’est pas je crois « anti-italien » de parler de l’Empire romain ! Au xixe siècle, l’Empire britannique connut son apogée. Il n’est pas « anti-britannique » d’évoquer cet Empire… Depuis 1945, donc depuis plus de 70 ans, les États-Unis sont le pays le plus puissant. Il n’est pas « anti-américain » de dire cela. C’est un fait. Il existe environ 200 pays dans le monde aujourd’hui. Mais si nous examinons les 5 Membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU – sans doute les 5 pays les plus puissants ou influents – une vérité saute aux yeux : les dépenses militaires US s’élèvent à 600 milliards de dollars par an, infiniment plus que n’importe quel autre pays. La Chine dépense environ 200 milliards annuellement, la Russie 70, la France et le Royaume-Uni à peu près 50 milliards chacun. En outre, les États-Unis disposent de 10 porte-avions, la France d’un seul (le Charles de Gaulle) comme la Russie et le Royaume-Uni, et la Chine en a 2 depuis peu (le second n’étant pas encore en service). Les USA entretiennent des bases militaires dans plus de 40 pays (dont par exemple Guantanamo à Cuba, et Ramstein en Allemagne). La France compte des bases militaires dans 11 pays différents (parmi lesquels l’Allemagne, et des pays africains comme le Mali, le Niger, le Tchad, Djibouti, …) Par ailleurs, le dollar américain est la monnaie de référence au niveau mondial. La devise la plus importante dans l’économie mondiale n’est ni l’Euro, ni le Rouble, le Renminbi ou le Franc suisse ! Enfin, depuis 1945, les États-Unis ont bombardé plus de pays que n’importe quel autre État dans le monde. La liste des pays bombardés inclut l’Afghanistan, la Libye, la Syrie, l’Irak, le Soudan, la Serbie, la Corée, le Vietnam, le Laos, le Cambodge, le Nicaragua, le Pakistan, la Somalie, le Yémen, Cuba… et cette liste n’est pas exhaustive. Pour ces raisons, et d’autres encore, les États-Unis sont clairement un Empire ; il n’y a aucun doute à ce sujet. Je ne regarde pas la télévision française, et ne lis pas la presse française, je ne sais donc pas si ce terme est d’usage fréquent en France… Mais les experts en géopolitique français ne peuvent ignorer que les États-Unis sont la seule et unique superpuissance. Ici, en Suisse alémanique où je vis, ce terme d’Empire US n’est pas beaucoup utilisé, parce que les gens ont peur que cela crée des problèmes avec l’Empire, ou nuisent aux relations commerciales.

Question : D’autant que vous allez plus loin : vous affirmez aussi que les États-Unis sont une oligarchie…

Daniele GANSER : Oui, bien sûr. L’ancien Président Jimmy Carter a dit en 2015 que les États-Unis ne sont plus une démocratie mais une oligarchie, c’est-à-dire un pays dirigé par une petite classe supérieure riche qui constitue au plus 1% de la population totale. Carter expliquait qu’un candidat à l’élection présidentielle US avait besoin d’au moins 300 millions de dollars pour concourir. Il y a plus de 320 millions d’habitants aux USA, mais combien d’après vous peuvent disposer d’une telle somme ? Si vous n’appartenez pas à l’oligarchie, vous n’avez aucune chance d’être un jour élu Président des États-Unis. Le Président est toujours choisi parmi les riches. Les 100 sénateurs aussi appartiennent à l’oligarchie : ils ne siègent pas au Sénat qui n’est pas un cénacle de « vieux sages », mais une assemblée de riches ! En moyenne la fortune d’un sénateur est de 3 millions de dollars. Ceux qui occupent des fonctions exécutives sont encore plus riches : certains des membres de l’Administration Trump ne sont pas des millionnaires, mais des milliardaires. Leurs intérêts est de défendre leur fortune et de devenir encore plus riches. Ce qui est classique dans un système oligarchique. C’est donc l’oligarchie US qui dirige l’Empire US.

Question : Pourtant, citoyen suisse, vous n’êtes pas « anti-américain ». Vous expliquez même que vous avez été stupéfait de constater « non sans effroi » que « ce sont les pays de l’OTAN, qui, conduits depuis 70 ans par les États-Unis, ont déclenché le plus de guerres illégales, et ce dans une impunité totale. »

Daniele GANSER : Quand j’étais étudiant en histoire, j’ai voyagé à de nombreuses reprises aux USA. Je suis allé à New York, Boston, Miami, Los Angeles, Seattle, et bien d’autres villes encore. Les paysages américains et la nature en particulier sont merveilleux. La plupart des citoyens aux Etats-Unis sont des gens formidables ; ce sont les oligarques qui initient les guerres. Le citoyen lambda, aux États-Unis comme ailleurs est trompé par la propagande véhiculée par les médias qui répètent sans cesse que l’Amérique combat pour la liberté et la démocratie. Mais c’est un mythe. Cela n’est pas vrai. Les oligarques se battent pour leurs intérêts commerciaux et dans le but d’étendre la puissance de l’Empire US. J’ai beaucoup appris des universitaires américains comme Noam Chomsky ou des journalistes comme William Blum, que j’ai rencontrés, et qui critiquent l’Empire de manière virulente. En fait, les critiques les mieux informés et les plus pertinents vivent aux USA. La liberté d’expression existe, et il leur est donc possible de s’exprimer publiquement et de publier des livres.

Question : Tout au long de votre livre, vous insistez sur l’importance du droit international. Vous citez de nombreux professeurs de droit qui tous sont unanimes… Pourtant, en Occident, la presse acquise à l’OTAN n’en parle jamais. Ou plutôt, elle l’ignore méthodiquement quand des États membres de l’OTAN le viole, et ne fait mine de s’en souvenir que si elle estime que des pays ennemis le bafoue. Pour prendre un exemple, je n’ai pas connaissance d’un média français qui ait expliqué à nos compatriotes que MM. Hollande ou Obama commettent un acte d’agression quand ils ordonnent à leur aviation de bombarder des objectifs en Syrie sans l’aval du gouvernement syrien, alors que M. Poutine reste, lui, dans le strict cadre du droit international quand les avions russes interviennent dans ce même pays, avec l’accord du gouvernement. Autre exemple notable : personne en France ne s’est étonné que trois ministres successifs des Affaires étrangères français (MM. Juppé, Fabius et Ayrault) aient appelé à un changement de régime en Syrie, alors même que cela est en complète violation de la Charte des Nations Unies qui régit le droit international…

Daniele GANSER : Oui, il y a vraisemblablement un problème dans la presse française si le public n’est pas informé qu’il est illégal de renverser un gouvernement étranger, ou même simplement d’essayer de fomenter un changement de régime dans un pays tiers. Les dirigeants français, avec leurs homologues britanniques, états-uniens, saoudiens et qataris ont tenté de renverser le gouvernement syrien. Jusqu’à présent, ces tentatives ont échoué : M. Assad est toujours au pouvoir. Clairement, cela était illégal au regard du droit international. Au cours de l’Histoire, les Russes aussi ont mené des opérations illégales. L’URSS a envahi la Tchécoslovaquie en 1968 et l’Afghanistan en 1979, sans mandat du Conseil de Sécurité. Les guerres illégales sont malheureusement fréquentes… En 1956, la France, en accord avec la Grande-Bretagne et Israël a attaqué l’Égypte durant la crise du canal de Suez, un autre exemple de guerre illégale. Mais la presse le plus souvent n’utilise même pas ce terme, et lorsqu’un concept n’est pas débattu dans les journaux, ou jamais présenté à la télévision, alors il ne faut pas s’étonner que les gens ne se posent pas la question pourtant toute simple de savoir si ces guerres sont légales ou pas… Ou s’il n’est pas illégal d’armer des groupes militants dans des pays comme la Syrie ou le Nicaragua ? Dans mon livre, je montre comment les pays membres de l’OTAN se sont engagés dans de telles guerres dites secrètes, et oui bien sûr, tout cela est souvent absent des journaux (ou complètement falsifié) mais les gens qui lisent des livres peuvent apprendre énormément de choses factuelles.

Question : Les manifestations monstres qui eurent lieu partout dans le monde pour s’opposer à l’invasion de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés britanniques en 2003 ont, depuis, été quelque peu oubliées. Elles ont révélé à la fois l’arrogance de l’Empire US, et l’impuissance du mouvement pacifiste. Depuis, malgré le désastre total qui a suivi la destruction de l’appareil d’État irakien, le revirement des dirigeants français, (mais aussi italiens, allemands, etc.) a été aussi rapide que complet : ces pays ont mené, directement ou indirectement des guerres néocoloniales en Libye puis en Syrie, plongeant au nom des « droits de l’Homme » et de la « défense de la démocratie » deux pays stables et indépendants dans le chaos. Il est très difficile de savoir si l’opinion publique est entièrement dupe de la propagande qui a précédé et accompagné ces guerres illégales… Quelle est votre opinion ?

Daniele GANSER : La France et l’Allemagne se sont en effet opposées à l’attaque illégale de l’Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni en 2003. Et oui, effectivement, il y eut d’énormes manifestations contre la guerre à Paris, New York, Londres, Berlin, Rome et même ici en Suisse. J’ai participé à la manifestation à Berne, l’une des plus imposantes que la Suisse ait jamais connue. Cela montre que des millions de personnes sont contre les guerres illégales d’agression. Et puis, en 2011, quand la France, le Royaume-Uni et les USA ont bombardé la Libye, il n’y eut presque aucune manifestation pacifiste. Pourquoi ? C’est difficile à dire. Car là aussi les règles de l’ONU ont été violées. La France, le Royaume-Uni et les USA avaient un mandat du Conseil de Sécurité pour établir une zone de restriction de vol au-dessus de la Libye. Et ils l’ont détourné pour effectuer un changement de régime au cours duquel Kadhafi a été assassiné. Ce n’était absolument pas ce qu’autorisait le mandat onusien. Ces « jeux d’influence » (pardonnez la litote !) déstabilisent des régions entières. Beaucoup en France pensent qu’il est acceptable que Sarkozy ait fait bombarder la Libye. Mais imaginez un instant la situation inverse : que Kadhafi ait fait bombarder Paris ! La Charte de l’ONU est claire sur ce point : aucun pays n’a le droit d’en bombarder un autre sans avoir un mandat explicite en ce sens du Conseil de Sécurité. Tous les États doivent obéir à ces règles. Sinon, nous courrons le risque que plus personne ne respecte le droit international, ce qui signifierait le chaos.

Question : Vous citez des exemples concrets de mensonges de guerre, et vous vous intéressez aussi à cette propagande pluriquotidienne et multicanaux dont nous sommes bombardés. Vous commentez notamment l’usage qui est fait d’expressions orwelliennes comme « opérations », « frappes chirurgicales », « guerres humanitaires »…

Daniele GANSER : Oui, toutes ces guerres illégales sont vendues à l’opinion publique des pays qui les mènent, en l’occurrence la population des pays membres de l’OTAN, sous la forme appétissante de nobles missions humanitaires. Mais cela n’a aucun sens : il ne peut y avoir de guerres humanitaires, c’est impossible car les deux termes sont absolument contradictoires. Les guerres sont toujours brutales, horribles et meurtrières. Dans certains cas, comme en 2011 en Libye ou en 1999 en Serbie, des commandos des Forces spéciales ont même attisé les tensions en armant des groupes militants dans le pays cible. Le plus souvent, une guerre secrète précède la phase médiatisée de la guerre. Mais les gens assis devant leur téléviseur ne voient rien de cette phase préalable, la guerre secrète et se laissent duper et manipuler. J’ai écrit ce nouveau livre pour expliquer ces choses d’une manière simple mais pas simpliste, agréable, de sorte à ce que même des adolescents puissent le lire et comprendre ce que sont les guerres illégales.

Question : Vous êtes l’auteur des Armées secrètes de l’OTAN [1] un ouvrage traduit dans 10 langues, qui a établi votre réputation auprès de vos pairs, et qui a été salué par des nombreuses personnalités impliquées dans le mouvement pacifiste. Vous avez enseigné à la prestigieuse ETH de Zurich, et à l’Université de Bâle. Puis vous avez publié un article sur le 11-Septembre, critique de la version donnée par l’administration Bush, et à partir de là, les ennuis ont commencé…

Daniele GANSER : C’est vrai. Ma thèse de doctorat portait sur le Réseau Gladio et les armées secrètes de l’OTAN. Je suis donc un historien spécialisé dans les opérations secrètes, le terrorisme sous faux pavillon, et la géostratégie. Ce livre a été bien reçu, mais en 2006, j’ai publié un article dans un journal suisse, dans lequel je plaidais pour une nouvelle enquête sur les attentats du 11-Septembre car la narration de Bush n’est pas crédible. L’ambassade des États-Unis en Suisse m’a immédiatement attaqué en disant que tous ceux qui se posent des questions sur ce sujet colportent des théories complotistes. Aujourd’hui encore, le mot « complotiste » est utilisé pour stigmatiser les chercheurs et les historiens comme moi et les empêcher de poser des questions sur le 11-Septembre. Mais cette interdiction n’est pas acceptable. Les historiens et les scientifiques en général doivent toujours avoir le droit de poser des questions ! Sinon, c’est la fin de la science. Imaginez que l’on ait interdit à Descartes de penser, ou à Galilée ou Socrate de réfléchir. Poser des questions est nécessaire. Dans mon article, j’invitais chacun à s’intéresser au bâtiment 7 du World Trade Center, la 3e tour qui s’est effondrée à New York ce jour-là, bien qu’aucun avion ne l’ait percutée. Pourquoi s’est-il effondré ? Cela n’est pas clair. Il n’y a que 2 possibilités : l’incendie ou la démolition contrôlée. J’ai cité un expert suisse de la sécurité des bâtiments qui disait que cela ressemblait beaucoup à une démolition contrôlée. Deux ans plus tard, en 2008, le NIST (l’Institut national des Normes et de la Technologie) publia un rapport niant cette possibilité et donnant l’incendie comme explication de l’effondrement. Je ne sais pas si cela est vrai ou si c’est un mensonge. A ce jour, plus de 2 000 architectes et ingénieurs regroupés dans l’association AE911Truth de Richard Gage exigent une nouvelle enquête sur les causes de cet effondrement, car selon eux, de nombreux éléments prouvent la thèse de la démolition contrôlée. Je ne sais pas ce qui s’est passé le 11-Septembre, ni les raisons de l’effondrement du WTC 7, mais je soutiens la demande d’une nouvelle enquête car nous avons vraiment besoin de connaître toute la vérité.

Question : La version allemande de Wikipedia (et dans une moindre mesure les versions anglaise et française) vous ont longtemps présenté (voire vous présentent encore) comme une « théoricien du complot ». À ce sujet, le documentaire Le côté obscur de Wikipédia démontre de manière passionnante comment fonctionne « la police de la pensée » en vigueur sur le site. On y comprend comment une poignée de personnes anonymes ont détourné les règles éthiques de l’encyclopédie en ligne pour soi-disant « protéger » les lecteurs du site d’idées qu’ils jugent inadéquates. Dans le chapitre concernant l’Afghanistan, vous revenez à la charge sur les attentats du 11-Septembre, et citez des analyses de David R. Griffin, Richard Gage… Comme l’édition française des Guerres illégales de l’OTAN est publiée aux éditions Demi-Lune, il est évident que les journalistes en France – qui tireraient pourtant grand profit à vous lire ! – vont vous ignorer consciencieusement, même si l’édition originale a été publiée chez l’un des plus anciens et des plus sérieux éditeurs suisses…

Daniele GANSER : Wikipedia attaque toute personne qui pose des questions sur le 11-Septembre. C’est assez étrange. Pendant des années, l’article qui me concerne sur Wikipedia (en allemand) était plutôt bon. Puis j’ai fait part publiquement de mes doutes sur le 11-Septembre et le WTC 7 en particulier, et ai appelé à une nouvelle enquête, et alors soudainement l’article me concernant est devenu accusatoire : j’étais devenu un « théoricien du complot » ! Bien sûr, je ne suis rien de tel : je suis simplement un historien suisse qui fait son boulot. Mais cela doit vraiment vous inciter à réfléchir, quand vous vous rendez compte qu’un tout petit groupe de personnes contrôle l’encyclopédie la plus utilisée dans le monde, et qu’il est capable d’effacer les corrections d’un public beaucoup plus grand s’il en décide ainsi. Le film que vous mentionnez l’explique très bien. Pour ce qui est des médias français, je ne sais pas s’ils parleront du nouveau livre, cela ne dépend pas de moi !

Question : Votre livre est un best-seller dans les pays de langue allemande. La presse s’en est-elle fait l’écho ? Sinon comment expliquez-vous un tel succès, vraiment remarquable pour un ouvrage traitant de géopolitique, d’Histoire militaire et de relations internationales ? J’imagine que vous ne vous attendiez pas à un tel engouement…

Daniele GANSER : Plus de 50 000 exemplaires du livre se sont vendus en moins d’un an. J’en suis évidemment très content, et profite de l’occasion pour remercier mes lecteurs de leur intérêt. Je pense que la raison pour laquelle tant de gens ont acheté et lu ce livre est d’abord qu’il est écrit dans un style simple, accessible à tous. Ensuite, il offre à chacun un regard en coulisses : beaucoup de gens savent que les politiciens leur mentent, que la télévision et les médias leur mentent, mais ils ne savent pas très bien comment sont élaborés ces mensonges ni comment est disséminée la propagande des guerres illégales. Et les gens se sont emparés du livre pour s’instruire, s’informer sur le sujet, ce qui me réjouit profondément. J’ai énormément de retours très positifs, ce qui est toujours plaisant.

Question : Vous donnez en outre des conférences devant des salles combles, et celles qui ont été filmées et mises en ligne sur le Net cartonnent (en VO) avec des centaines de milliers de vues chacune. Cela doit vous réjouir profondément de constater qu’une grande partie de vos lecteurs sont de jeunes adultes, qu’ils cherchent à comprendre le monde dans lequel ils vivent, et que le thème de la paix leur semble de la plus haute importance ? Je serais tenté d’ajouter : contrairement aux médias alignés qui ne sont plus que les porte-paroles de dirigeants bellicistes et qui battent constamment les tambours de guerre (Yougoslavie, Kosovo, Afghanistan, Libye et Syrie).

Daniele GANSER : C’est vrai, beaucoup de jeunes gens, entre 15 et 25 ans, assistent à mes conférences et regardent mes vidéos sur Internet. Ce ne sont pas les médias allemands qui ont fait le succès du livre, plutôt l’Internet et ces présentations données dans les pays de langue allemande et qui sont accessibles sur YouTube. Les compteurs des 10 conférences les plus populaires totalisent plus de 5 millions de vues, ce qui est beaucoup pour ce type de sujets. Cela a aidé fortement à faire connaître le livre. Mais la plupart sont en allemand malheureusement. Je n’ai donné qu’une présentation en français, à Paris en 2016, visible ici. Je ne me sens pas très à l’aise quand je m’exprime en français. Cela m’est plus facile en allemand ou en anglais, et je donne donc la priorité au monde germanophone.

Question : Il semble qu’il y ait également un réel intérêt du public, en Allemagne, pour une profonde remise en cause du bien-fondé de l’existence même de l’OTAN. Vous rappelez d’ailleurs qu’après la chute du mur de Berlin et au moment où l’Allemagne s’est réunifiée, puis à plus forte raison quand l’Union soviétique s’est effondrée et que le Pacte de Varsovie a disparu, de nombreuses voix ont appelé à la dissolution de l’Alliance atlantique. Non seulement cela ne s’est pas produit, mais l’OTAN est alors devenue une Alliance offensive, notamment en Serbie… Puis elle s’est rapidement agrandie (elle compte maintenant 29 États membres) et étendue à l’Est, jusqu’à la frontière avec la Russie. Cette évolution est pour le moins préoccupante…

Daniele GANSER : C’est très juste. L’OTAN s’est agrandie après la chute du mur de Berlin en 1989. À l’origine, l’Alliance Atlantique se présentant comme strictement défensive, affirma qu’elle n’attaquerait jamais un État, mais qu’elle réagirait en cas d’attaque d’un de ses membres. Mais ensuite, l’Empire US a changé de doctrine, et les pays membres lui ont emboîté le pas. La Serbie a été bombardé en 1999. En toute illégalité. En Allemagne, le parti Vert de Joschka Fischer et le Chancelier social-démocrate Gerhard Schröder ont participé à l’attaque, aux côtés du Président Clinton. Cela se fit au grand désarroi de beaucoup de militants à l’intérieur du mouvement pacifiste allemand.

Question : J’ai pu lire dans certaines recensions de votre livre que l’on vous reproche de citer Kadhafi (quelques brefs extraits de son fameux discours à l’ONU)… une critique pour le moins incongrue puisqu’un chapitre des Guerres illégales de l’OTAN traite justement de la Libye. Êtes-vous aussi catalogué comme un ami de Poutine et de « Bachar » du fait que vous portez un regard critique sur l’OTAN et n’adhérez pas entièrement aux récits des médias concernant la crise en Ukraine et la guerre en Syrie ?

Daniele GANSER : Ce que j’explique dans mon livre est simple : des pays puissants comme les États-Unis et la France ne devraient pas en attaquer de plus petits comme la Libye ou la Syrie. Cela n’est ni juste ni légal et n’apporte que le chaos. Je m’exprime en tant que citoyen de la Suisse qui comme vous le savez est un tout petit pays. Nous n’aimons pas voir le droit international foulé aux pieds. Que va-t-il se passer si les grandes puissances décident de ne plus respecter la Charte de l’ONU ? Ou si les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité s’attaquaient, notamment les États-Unis et la Russie par exemple ? Il pourrait en résulter une guerre nucléaire. Personne ne veut cela n’est-ce pas ? Pourtant, en Syrie, chasseurs et bombardiers US et russes évoluent dans le même espace, menant leurs opérations séparément, et il existe des risques de confrontation directe. C’est une situation dangereuse. J’espère que tout se passera bien, mais il est fondamental d’exiger le respect par tous de la Charte onusienne : c’est l’intérêt du mouvement pacifiste partout dans le monde comme de l’humanité dans son ensemble.

Question : En tant qu’historien, comment expliquez-vous que la propagande de guerre fonctionne toujours aussi bien, à la fois avant le conflit pour le préparer, et pendant, pour que la population des États « démocratiques » soutienne des actions non seulement illégitimes mais surtout illégales ? Comment des procédés aussi grossiers (par exemple diaboliser l’ennemi du jour comme le « nouvel Hitler ») peuvent-ils ne pas être totalement éculés ? Je mets « démocratiques » entre guillemets, car vous écrivez que la population allemande n’a pas été consultée par rapport à la décision historique – qui viole la Constitution – de faire participer la Bundeswehr à la guerre en Syrie (pas plus que les populations française, britannique, canadienne, états-unienne, etc. vis-à-vis de leur propre armée).

Daniele GANSER : La base de la propagande de guerre est toujours d’utiliser l’arme de la peur. Les gens sont vulnérables à la peur. C’est pourquoi on a recours à ce sentiment. Qui va de pair avec la haine. En associant les deux, il est facile de mobiliser des populations entières en faveur de la guerre. En divulguant des histoires sur le fait que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive, vous créez de la peur chez les gens, indépendamment du fait que cela soit vrai ou pas. Quand a été pointée du doigt la responsabilité de Saddam dans les attentats du 11-Septembre – un moment de peur intense – c’est le levier de la haine qui était activé. Plus tard, avec le recul, les historiens arrivent et expliquent que M. Hussein n’avait rien à voir avec le 11-Septembre et qu’il ne disposait pas d’ADM, mais évidemment, il est déjà trop tard ! La guerre illégale a commencé et énormément de gens sont morts. Il s’agit d’une véritable politique qui allie la peur à la haine et aux mensonges ; et elle fonctionne très bien. Dans un chapitre de mon livre, je traite de la guerre du Vietnam qui a commencé (pour les USA) en 1964. L’Empire US affirma alors que les Nord-Vietnamiens avaient attaqué un bateau américain dans le Golfe du Tonkin., ce qui contribua à créer un sentiment de peur et de haine dans le pays. Bien des années plus tard, les historiens découvrirent que l’attaque n’avait jamais eu lieu, c’était un autre mensonge. La plupart des guerres illégales commencent par des mensonges. Je consacre également un chapitre à Cuba. En 1961, les États-Unis affirmèrent devant le Conseil de Sécurité de l’ONU que des pilotes cubains avaient bombardé leur propre pays avant de se réfugier aux USA, parce qu’ils haïssaient le régime de Fidel Castro. Cette histoire aussi était fausse.

Question : J’insiste sur votre courage politique, car malheureusement, à part quelques exceptions notables (Mme Lacroix-Riz, MM. Jacques Pauwels ou Michael Parenti viennent – entre autres – immédiatement à l’esprit), les historiens ne se distinguent pas en général par leur intégrité. Le récent documentaire américain (de Burns & Novick) sur la guerre du Vietnam diffusé par Arte en est un exemple caricatural : alors qu’il dure presque 9 heures dans sa version « courte », les réalisateurs réussissent l’exploit de ne pas présenter les incidents du golfe du Tonkin comme une manipulation de l’administration Johnson, et de ne jamais simplement mentionner que la guerre au Vietnam, tout comme les bombardements au Laos et au Cambodge étaient purement et simplement illégaux au regard du droit international. Alors que ces événements datent de 50 ans et plus, ils se contentent ainsi de dire que l’implication des forces armées US au Cambodge fut « gardée secrète », ce qui est très différent. On est donc en droit de penser que ce documentaire – partout présenté comme admirable, radical et presque révolutionnaire car il donne aussi la parole aux Vietnamiens ( !) – tient plus de la propagande de guerre (John Negroponte, présenté comme un diplomate, y intervient de manière récurrente), et est coupable de dissimulations de crimes d’agression (le plus grave selon le Tribunal de Nuremberg)…

Daniele GANSER : Je n’ai pas vu cette série documentaire. Ce que je peux dire, sans risque de me tromper, c’est que si un documentaire sur la guerre du Vietnam n’explique pas à son audience que cette guerre était illégale, et qu’elle a débuté par un mensonge, alors soit le propos est manipulateur soit le travail de recherche est réellement insuffisant.

Question : Malgré tous ces mensonges, et toutes ces guerres, parvenez-vous encore malgré tout à rester optimiste ?

Daniele GANSER : Absolument. Je suis le père de deux jeunes enfants. Je garde l’espoir que la « famille humaine » sera capable de mettre un terme à la plupart des mensonges et à la brutalité qui définissent encore les relations internationales. Je suis pleinement conscient que de nombreux défis se posent à nous en ce xxie siècle. Mais aucun ne pourra être résolu par la violence. Et je réalise que de plus en plus de gens comprennent cela. Des réseaux se créent sur le Net, pour inventer des solutions alternatives, pour en finir avec les cycles et autres spirales de violence, en boycottant les chaines de télévision et les journaux qui appellent à la guerre ou la soutiennent. Donc oui, il y a de l’espoir. L’être humain peut toujours progresser, s’élever dans la voie de la conscience. La France a connu la royauté ; elle vit maintenant en démocratie : c’est un progrès historique. Il fut un temps où les femmes n’avaient pas le droit de vote (en Suisse, en France, en Angleterre, aux USA, etc.). Elles le peuvent maintenant, ce qui est aussi un progrès historique. J’espère que dans un futur proche, nous saurons respecter la Charte onusienne et le progrès historique qu’elle constitue. Cela est possible, et cette excellente idée produirait des bénéfices mutuels pour l’intégralité de la grande famille humaine.

Question : En conclusion, j’aimerais vous poser deux questions en phase avec l’actualité. La présente situation au Venezuela n’est pas sans rappeler celle des mois qui ont précédé le renversement de Salvador Allende au Chili (pays non traité dans le livre) ou celle juste après la Révolution cubaine, avec l’opération Mangouste qui visait à miner la popularité du nouveau pouvoir, en sabotant l’économie de l’île.

Daniele GANSER : C’est certain, la situation au Venezuela aujourd’hui est extrêmement instable. Mais je ne suis pas un expert, et je me garderai donc de tout commentaire. Bien sûr, il est historiquement avéré qu’à maintes reprises, l’Empire US a renversé des gouvernements étrangers en toute illégalité, et le coup d’État de 1973 au Chili en est un exemple flagrant.

Question : Même si le contexte historique (et géopolitique) est très différent, en lisant le chapitre sur Cuba (et le long développement sur la crise des missiles) on ne peut s’empêcher de penser à la crise « actuelle » (si l’on peut dire, car elle a débuté en 1993) entre la Corée du Nord et l’Empire US… Cette crise me semble illustrer le propos même de votre livre, à savoir que la violation récurrente du droit international et de la Charte de l’ONU sur l’interdiction de la violence conduit à toujours plus de conflits. (Le régime nord-coréen – qui a déjà connu une guerre contre les USA, au cours de laquelle l’usage de l’arme atomique a été envisagé – se sentirait sans doute moins menacé dans sa survie si des pays membres de l’OTAN n’étaient pas intervenus pour procéder à des changements de régime en Irak, en Libye et en Syrie, sans compter tous les autres cas que vous décrivez dans le livre.)

Daniele GANSER : Il existe actuellement de fortes tensions entre l’Empire US et la Corée du Nord. Fort heureusement, elles n’ont pas abouti à une guerre entre ces deux pays. Quand ils voient les États-Unis bombarder des pays illégalement et en toute impunité, certains petits États peuvent être tentés de penser que l’arme atomique les protégera, que c’est le seul moyen de se défendre, la seule chose qui arrêtera l’Empire US. Mais je pense que ce n’est pas un bon calcul. Il me semble qu’il serait plus avisé de respecter la Charte des Nations Unies. Neuf pays sont des puissances nucléaires : les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité (USA, Russie, Chine, Royaume-Uni et France) et l’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord. Plus il y aura d’États nucléarisés, et plus le système sera fragile. L’ICAN dénombre actuellement plus de 16 000 têtes nucléaires dans le monde. Une telle puissance de feu est capable de détruire plusieurs fois la planète. Mais nous n’en avons qu’une seule, et je pense que nous ne devons pas la détruire.

Merci à vous, M. Ganser.

« Si vous avez oublié les noms des nuages, vous avez perdu votre chemin » (Russell Means en pdf)

Posted in Uncategorized on 11 janvier 2017 by Résistance 71

Nous avions traduit de larges extraits du livre testament de l’activiste Lakota Russell Means en plusieurs épisodes, l’infatigable et pugnace Jo nous en a fait un super pdf que voici grand merci à elle ; à lire donc, relire et diffuser sans aucune modération:

si-vous-avez-oublie-le-nom-des-nuages-vous-avez-oublie-votre-chemin

Mitakuye Oyasin

Résistance 71

Salut l’artiste !…

Posted in Uncategorized on 5 décembre 2016 by Résistance 71

gailuron

Le Kurdistan confédéré démocratique: Ce que la Turquie bras armé de l’occident essaie de détruire… la révolution sociale… 2ème partie

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , , , on 2 avril 2016 by Résistance 71

A lire en complément pour mieux comprendre cet article: « Le Confédéralisme Démocratique », manifeste d’Abdullah Öcalan, 2011.

— Résistance 71 —

 

Oui le peuple peut changer quelque chose…

L’expérience kurde du Rojava syrien

 

Zaher Baher

 

28 Octobre 2014

 

url de l’article en français:

http://www.alternativelibertaire.org/?Dossier-Kurdistan-Oui-le-peuple

 

Un reportage de Zaher Baher, du Kurdish Anarchists Forum et du Haringey Solidarity Group (Londres), juillet 2014.

Traduit par Alain KMS, avec Alternative libertaire.

1ère partie
2ème partie

 

L’opposition kurde et chrétienne

Comme je l’ai dit, il y a plus de 20 partis politiques kurdes dans le Rojava. Quelques-uns se sont ralliés à l’auto-administration, mais 16 autres non. Tandis que certains se retiraient de la scène, 12 autres s’unissaient au sein d’une coalition nommée Assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie, plus ou moins pro-Barzani, c’est-à-dire dans l’orbite du Parti démocrate kurde (PDK) et du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en Irak.

Dans les années 1990, le sang a coulé entre le PKK et le PDK. De violents affrontements ont opposé les deux partis au Kurdistan irakien, faisant des milliers de morts. La plaie est encore à vif. Il faut avoir à l’esprit que le gouvernement turc soutenait le PDK dans sa lutte contre le PKK, aux confins de l’Irak et de la Turquie.

Le clan Barzani fait surtout grief à Abdullah Öcalan de se poser comme le leader national de tous les Kurdes.

L’auto-administration démocratique (DSA) mise en place au Kurdistan syrien sous l’égide du PYD et du PKK ne pouvait donc que déplaire à la Turquie et au GRK, son allié.

Tout ceci pour expliquer pourquoi le GRK s’oppose au Tev-Dem et à la DSA au Kurdistan syrien. Le PDK se préoccupe beaucoup de ce qui se passe dans le Rojava et, quoiqu’il advienne, cherche à tirer les marrons du feu. Il fournit donc une aide financière et des armes à certains partis locaux, dans l’idée de déstabiliser la région.

Notre rencontre avec les partis d’opposition a duré plus de deux heures, et la majorité d’entre eux étaient là. Nous leur avons demandé quels étaient leurs rapports avec le PYD, la DSA et le Tev-Dem. Sont-ils libres ? Ont-ils eu des militants persécutés ou arrêtés par les YPG-YPJ ? Disposent-ils de la liberté de s’organiser, de manifester ? Et d’autres questions de la sorte. A chaque fois, leur réponse a été : pas d’arrestation, pas de restriction à la liberté de manifester. Mais pas question pour eux de participer à la DSA.

Ils ont trois contentieux avec le PYD et la DSA.

Selon eux le PYD et le Tev-Dem ont trahi le peuple kurde, parce qu’ils ont laissé la moitié de Hesîçe (Hassaké) et une partie de Qamişlo (Kameshli) aux mains du régime de Damas, même si ses forces y sont limitées. Pour eux, cela revient à une compromission avec Bachar el-Assad.

Nous avons suggéré que cette politique “ni paix ni guerre” visait à stabiliser une situation qui a bénéficié à tout le monde dans la région, y compris aux partis d’opposition. Nous leur avons également dit, et ils devaient le savoir mieux que nous, que le PYD pourrait aisément chasser les soldats d’Assad de ces deux villes, au prix de quelques morts, mais la question est : qu’est-ce qui se passe après ?!

Assad ne veut pas renoncer à Hesîçe et, par conséquent, la guerre recommencerait avec son cortège de crimes, de persécutions, de bombardements, de villes et de villages détruits. Cela faciliterait par ailleurs une attaque de Daech ou d’Al Nosra. Cela provoquerait peut-être un affrontement général entre les troupes d’Assad, l’ASL et les organisations terroristes au sein du Rojava, détruisant tout ce qui a été accompli jusqu’ici. Ils n’ont pas répondu à cet argument.

L’opposition ne veut pas participer à la DSA, ni à la prochaine élection, qui aura lieu dans quelques mois si tout va bien. Primo, ils continuent d’accuser le PYD de collaborer avec le régime Assad, sans en apporter la preuve. Secundo, ils estiment que les élections ne seront pas libres puisque le PYD n’est pas un parti démocratique, mais bureaucratique. Pourtant, nous savons qu’il y a à peu près autant de militants du PYD que d’autres partis au sein de la DSA. Nous leur avons dit que s’ils croient dans le processus électoral, ils devraient y participer, pour une DSA plus démocratique et moins bureaucratique. Ils ont accusé le PYD de s’être retiré de la Conférence nationale kurde, impulsée par le GRK en août 2013 à Erbil.

Interrogés par la suite, les militants du PYD et du Tev-Dem ont protesté qu’ils avaient la preuve écrite qu’ils s’étaient engagés dans ce pacte, contrairement à l’opposition.

L’opposition veut mettre sur pieds ses propres milices, mais n’y est pas autorisée par le PYD. Interrogés, le PYD et le Tev-Dem ont confirmé : l’opposition peut avoir ses propres combattants, à la conditon qu’ils soient sous le commandement des YPG-YPJ. Pour eux, la situation est sensible et très tendue. Ils redoutent des heurts armés entre factions, et veulent pas laisser cela advenir. Le PYD dit qu’il ne veut pas reproduire les erreurs commises au Kurdistan irakien où, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, des organisations kurdes rivales se sont livrées des combats sanglants.

A la fin, ils nous ont demandé de retourner voir les partis d’opposition pour leur proposer, au nom du PYD et du Tev-Dem, tout ce qu’ils voulaient à l’exception de la liberté de créer leurs propres milices.

Quelques jours plus tard, à Qamişlo, nous avons rencontré, pendant près de trois heures, les leaders de trois partis kurdes : la branche syrienne du PDK (Partiya Demokrat a Kurdistanê li Sûriyê), le Parti du Kurdistan pour la démocratie et l’égalité en Syrie (Partiya Wekhevî ya Demokrat a Kurdî li Sûriyê) et le Parti de la démocratie patriotique kurde en Syrie. Ils ont plus ou moins répété leurs griefs contre la DSA et le Tev-Dem. Nous avons longtemps essayé de les convaincre que s’ils voulaient résoudre la question kurde, il fallait il soient indépendant du GRK et du PDK, et travaillent dans le seul intérêt de la population du Rojava. La plupart du temps, ils sont restés silencieux, sans répondre à nos arguments.

Quelques jours après, nous avons également rencontré les représentants de deux partis chrétiens et l’organisation de jeunesse chrétienne de Qamişlo, qui se participaient pas à la DSA ni au Tev-Dem, mais reconnaissaient qu’ils n’avaient rien contre et approuvaient leur politique. Ils reconnaissaient aussi le mérite des YPG-YPJ qui ont protégé la région contre l’armée syrienne et les groupes terroristes.

Malgré tout, les jeunes militants de Qamişlo n’étaient pas contents de la DSA et du Tev-Dem. Ils se plaignaient du manque d’électricité et de possibilité pour la jeunesse de s’impliquer. Ils cherchent donc une alternative à la DSA et au Tev-Dem car si la situation perdure, disent-ils, il n’y aura d’autre choix que l’émigration vers l’Europe.

Un responsable d’un parti présent à la réunion leur a répondu : « Que dis-tu, fils ? Nous sommes en pleine guerre. Ne voyez-vous pas combien de femmes, d’hommes, de personnes âgées et d’enfants sont tués tous les jours ?!! C’est un sujet grave. Dans cette situation, être au pouvoir n’a pas une grande importance ; nous pouvons utiliser d’autres moyens. Ce qui est important en ce moment c’est : être chez soi sans crainte d’être tué, pouvoir laisser nos enfants jouer dans la rue sans qu’ils soient enlevés ou tués. Nous sommes libres de nos activités, comme d’habitude, personne ne nous en empêche, nous ne sommes ni agressés ni insultés. Nous avons la paix, la liberté et la justice sociale… » Les membres des autres partis approuvèrent.

Avant de quitter la région, nous avons parlé avec des commerçants, des hommes d’affaires et des gens sur le marché. Tout le monde avait une opinion plutôt positive sur la DSA et le Tev-Dem. Ils étaient satisfaient de la paix, de la sécurité et de la liberté et pouvaient gérer leurs activités sans subir l’ingérence d’un parti ou d’un groupe.

La tranchée de la honte

En 2013, avec l’aide du gouvernement irakien, le Gouvernement régional kurde (GRK) a creusé une tranchée de deux mètres de profondeur et de deux mètres de large, sur environ 35 kilomètres de long, le long de la frontière avec le Kurdistan syrien. Les 12 premiers kilomètres ont été réalisés par le GRK, les 18 derniers par Bagdad. Sur la portion restante, le fleuve Tigre constitue un obstacle naturel.

Le KRG et le gouvernement irakien prétendent que la tranchée était une mesure de protection nécessaire à la paix et à la sécurité en Irak, y compris au Kurdistan. Ici, les gens se posent beaucoup de questions sur cette « protection ». Contre qui ? Contre quoi ? Daech ? Mais Daech ne peut pénétrer dans cette partie de la Syrie, gardée par les YPG-YPJ.

La majorité des Kurdes voient en réalité deux raisons à cette tranchée. D’une part, empêcher des réfugiés syriens, mais aussi le PKK et le PYD, d’entrer au Kurdistan irakien ; d’autre part, accroître l’efficacité des sanctions économiques prises contre le Kurdistan syrien pour l’obliger à accepter les conditions du GRK. Toutefois, je pense que les Kurdes de Syrie préfèreront subir la famine plutôt que de passer sous les fourches caudines du GRK. C’est pourquoi, dans tout le Kurdistan, a surnommé cette tranchée la « Tranchée de la honte ».

Les sanctions économiques ont fortement perturbé la vie dans la Cizîrê, où l’on manque de tout : médicaments, argent, médecins, infirmières, enseignants, techniciens et ingénieurs de l’industrie, notamment dans le secteur pétrolier. La Cizîrê, qui a des milliers de tonnes de blé à exporter, est contrainte de vendre son grain 200 à 250 dollars la tonne au gouvernement irakien, alors que celui-ci paie 600 à 700 dollars la tonne quand il l’achète ailleurs.

Dans le Rojava, cette attitude du GRK de Massoud Barzani — qui se qualifie lui-même de grand leader kurde — provoque l’incompréhension. Le 9 mai 2014, une grande manifestation pacifique contre la « Tranchée de la honte » a réuni plusieurs milliers de personnes à Qamişlo, à l’appel du Tev-Dem. On a pu y entendre plusieurs forts discours de différentes organisations, maisons du peuple, groupes et comités. Aucun de ces discours n’a créé de tensions. Les gens se rassemblaient principalement autour de l’idée qu’il fallait rétablir la fraternité, la coopération, et une bonne entente de chaque côté de la frontière, que tous les partis devaient se réconcilier et prononcer des paroles de paix et de liberté. La manifestation s’est achevée en fête de rue avec danses, chansons et hymnes.

Attentes et craintes

Où va le mouvement populaire du Rojava ? C’est difficile à dire, mais cela ne doit pas nous empêcher d’analyser et de réfléchir à son avenir. La victoire ou la défaite complète d’une expérience telle que la région n’en a pas connu depuis longtemps dépend de facteurs internes et externes.

Quoi qu’il arrive, nous devrons y faire face ; ce qui compte, c’est de résister, d’être volontaire et ambitieux, de ne pas capituler, de ne pas se décourager et de croire au changement. Rejeter le système actuel, saisir chaque occasion, cela est plus important, je pense, qu’une victoire temporaire. C’est la clef pour atteindre le but final.

[…]

L’affaiblissement du Tev-Dem

Comme nous l’avons vu, le Tev-Dem est l’âme du mouvement populaire, avec ses groupes, ses comités, ses maisons du peuple. Sans le Tev-Dem, pas d’Auto-administration démocratique (DSA). De façon générale, de l’existence du Tev-Dem dépend l’avenir du Rojava, et du modèle qu’il peut représenter pour l’ensemble de la région.

Il est difficile d’évaluer l’équilibre des forces entre le Tev-Dem et la DSA. J’ai eu le sentiment que quand le pouvoir de la DSA croissait, celui du Tev-Dem diminuait. L’inverse peut être vrai aussi.

J’ai soulevé cette question avec les camarades du Tev-Dem. Ils n’étaient pas d’accord. Ils estiment que plus la DSA sera forte, plus le Tev-Dem sera fort. En effet, ils voient la DSA comme un simple organe exécutif, mettant en œuvre les décisions prises par le Tev-Dem et ses organes. J’ai du mal à fixer mon opinion à ce sujet, l’avenir tranchera.

Le PYD et les structures des partis

Ce sont le PYD et le PKK qui sont derrière le Tev-Dem, et ces deux partis présentent toutes les caractéristiques des grands partis dans cette région du monde : hiérarchie dirigeants-dirigés, tous les ordres descendant du sommet vers la base. Les militants sont peu consultés sur les orientations mais sont très disciplinés, ont des règles des ordres à appliquer, et des relations confidentielles avec différents partis, au pouvoir ou non dans différentes régions du monde.

Et pourtant, le Tev-Dem est tout l’inverse. Beaucoup de ses militants ne sont membres ni du PKK ni du PYD. Ils croient à la révolution par en bas, n’attendent rien de l’État et des autorités, et participent aux réunions où les décisions sont prises souverainement, dans l’intérêt supérieur des habitants. Ensuite, ils demandent à la DSA de mettre en application leurs décisions. Et il y a encore beaucoup d’autres différences entre le PYD-PKK et le Tev-Dem.

La question est : comment se fait le compromis ? Est-ce le Tev-Dem qui suit le PYD-PKK, où bien est-ce eux qui suivent le Tev-Dem ? Qui contrôle qui ?

Je n’ai pas la réponse, je cherche encore, mais je pense qu’on sera bientôt fixés.

Une crainte : la sacralisation de l’idéologie et des idéologues

L’idéologie est un point de vue. Tout voir par le prisme de l’idéologie peut conduire à un désastre, car cela peut donner des réponses toutes faites, et des solutions déconnectées de la réalité. La plupart du temps, les idéologues cherchent le juste mot dans de vieux livres qui ne sont plus pertinents pour comprendre la situation actuelle.

Les idéologues peuvent être dangereux quand ils veulent imposer leurs idées tirées de ces vieux livres. Ils peuvent être bornés, rigides, inflexibles. Ils ne respectent pas les points de vue différents. Ils ont beaucoup de points communs avec les religieux, et certains marxistes ou communistes. Pour résumer, ils croient que l’idéologie, ou la pensée, crée l’insurrection ou les révolutions. Pour des non-idéologues comme quoi, c’est le contraire qui est vrai.

Il est regrettable que j’aie trouvé de nombreux idéologues au sein du PYD et du Tev-Dem, surtout quand nous en sommes venus à parler des idées d’Abdullah Öcalan. Il y a des gens qui ramènent Öcalan à tout propos dans les discussions. Ils ont une confiance totale en lui et, dans une certaine mesure, ils le sacralisent. Que ce soit de la foi ou de la crainte envers le leader, c’est effrayant, et cela ne présage rien de bon. Pour moi, rien ne doit être sacré et tout doit pouvoir être critiqué, et rejeté si besoin.

Le pire, c’est à la Maison des enfants et dans les centres de jeunesse, où les enfants apprennent les idées nouvelles, la révolution et beaucoup de choses positives qu’ils devront savoir pour être utiles à la société. Cependant, en plus, ces enfants apprennent l’idéologie et la pensée d’Öcalan, et à quel point il est le leader du peuple kurde. A mon sens, les enfants ne devraient pas être endoctrinés. On ne devrait pas leur enseigner la religion, la nationalité, la race ou la couleur. Ils devraient avoir leur liberté de conscience et qu’on les laisse tranquille jusqu’à ce qu’à l’âge adulte ils fassent leurs propres choix.

Le rôle des communes

J’ai déjà expliqué ce qu’étaient les communes. Leur mission doit évoluer. Elles ne peuvent pas rester cantonnées au traitement des problèmes locaux. Elles doivent accroître leur rôle, leurs prérogatives et leurs pouvoirs. Certes, il est vrai que le Rojava est dépourvu d’usines, d’entreprises et d’une véritable infrastructure industrielle. Mais dans la Cizîrê, qui produit surtout du blé, l’agriculture occupe beaucoup de monde dans les petites villes et les villages. Et la région est riche en pétrole, gaz et phosphates, bien que la plupart des gisements soient hors d’usage du fait de la guerre ou du manque d’entretien avant même le soulèvement.

Les communes pourraient donc investir ces domaines, les placer sous contrôle collectif et distribuer leurs produits aux gens en fonction de leurs besoins. Ce qu’il resterait après la distribution pourrait être soit vendu, soit échangé contre du matériel, soit stocké. Si les communes ne s’élèvent pas à ces tâches et se limitent à ce qu’elles font actuellement, évidemment, leur tâche restera inachevée.

En conclusion

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’expérience du Rojava, et une foule de points de vue, de droite comme de gauche, des indépendantistes, des trotskistes, des marxistes, des communistes, des socialistes, des anarchistes et des libertaires. Pour ma part, en tant qu’anarchiste, je ne vois pas tout en blanc ou tout en noir, je n’ai pas de solution toute faite, et je ne la cherche jamais dans de vieux livres. Je pense que la réalité et les événements créent les idées et la pensée, pas l’inverse. Je les observe avec l’esprit ouvert, et je m’efforce de les relier entre eux.

Quelques mots importants, cependant, au sujet des insurrections et des révolutions. La révolution ne se limite pas à l’expression d’une colère, elle ne se fait pas sur ordonnance ou sur commande, elle ne survient pas en vingt-quatre heures, n’est pas un coup d’État militaire, bolchevique ou une conjuration politicienne. Elle ne se limite pas au démantèlement de l’infrastructure économique et à l’abolition des classes sociales. Tout cela, c’est le point de vue des gauchistes, des marxistes, des communistes et de leurs partis. Ils voient la révolution ainsi parce qu’ils sont dogmatiques et mécanistes. Pour eux, la révolution et l’abolition des classes signifie le socialisme et la fin de l’histoire.

A mon avis, même si la révolution réussit, le désir d’autorité peut survivre au sein de la famille, dans les entreprises, les usines, les écoles, les universités et d’autres lieux et institutions. A cela peut s’ajouter la persistance des différences hommes-femmes et l’autorité des premiers, même sous le socialisme. En outre, il restera nécessairement un résidu de culture égoïste et cupide, hérité du capitalisme. Tout cela ne peut s’évaporer ou disparaître en peu de temps. Cela peut être une menace pour la révolution.

L’évolution de l’infrastructure économique et la victoire sur la société de classe ne garantissent pas la pérennité de la révolution. Je pense qu’une révolution culturelle, éducative et intellectuelle est nécessaire. Les gens n’aiment pas le système actuel et pensent pouvoir le changer. La tendance à la rébellion, le refus d’être exploité, l’esprit de révolte sont des choses très importantes pour maintenir la flamme de la révolution.

A partir de là, que dire de l’expérience du Rojava ?

Cette expérience dure depuis deux ans et marquera des générations. Les Kurdes de Syrie ont l’esprit rebelle, ils vivent en harmonie, dans une atmosphère de liberté, et s’accoutument à une culture nouvelle : une culture du vivre-ensemble dans la paix et la liberté, une culture de tolérance, de partage, de confiance en soi et de fierté, une culture de dévouement et de solidarité. En même temps, il est vrai que la vie est dure, qu’il y a pénurie de biens de première nécessité, et que le niveau de vie est bas, mais les gens sont accueillants, conviviaux, souriants, attentifs et simples. L’écart entre les riches et les pauvres est faible. Tout cela aide les gens à surmonter les difficultés.

Ensuite, les événements et l’environnement actuels ont changé beaucoup de choses. Ils ne supporteront pas une nouvelle dictature ; ils se battront pour leurs acquis ; ils ne tolèreront pas qu’on décide à leur place. Pour toutes ces raisons, ils résisteront au découragement, se dresseront de nouveau, lutteront pour leurs droits et résisteront au retour de l’ordre ancien.

Certains disent que tant que cette expérience aura Abdullah Öcalan, le PKK et le PYD derrière elle, elle court le risque de prendre fin et d’être remplacée par une dictature. C’est possible en effet. Mais même ainsi, je ne pense pas qu’en Syrie ou au Rojava, les gens puissent, plus longtemps, tolérer une dictature ou un gouvernement de type bolchevique. Nous ne sommes plus à l’époque où le gouvernement de Damas pouvait massacrer 30.000 personnes à Alep en quelques jours. Le monde a changé.

Il me reste à dire que tout ce qui s’est passé dans le Kurdistan syrien n’est pas seulement l’idée d’Öcalan, comme beaucoup le croient. En fait, cette idée est très ancienne, et Öcalan l’a développée en prison, en lisant des centaines de livres, en analysant les expériences et les échecs des mouvements nationalistes et communistes dans la région et dans le reste du monde. La base de tout, c’est qu’il est convaincu que l’État, quelle que soit son nom et sa forme, reste l’État, et ne peut disparaître s’il est remplacé par un autre État. Pour cela, il mérite d’être entendu.

 

Notes:

 

[1] Kurdistana Rojava signifie “Kurdistan occidental”.

[2] Cizîrê est le nom kurde de cette région appelée Djézireh en français, et Al Jazera en arabe.

[3] L’opération Anfal, conduite par Ali Hassan al Majid (« Ali le Chimique ») a duré de février à septembre 1988. Environ 2.000 villages ont été détruits et 182.000 personnes assassinées.

[4] Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est le principal parti révolutionnaire kurde en Turquie. Il fait référence pour toute la gauche kurde, qu’elle soit en Syrie (PYD) en Iran (PJAK) ou en Irak (PÇDK).

[5] De fait, le Tev-Dem est une coalition d’organisations dont le PYD est le centre de gravité.

[6] Les communes sont des conseils de quartier qui s’efforcent d’organiser la vie sociale (voir le passage qui leur est consacré.

[7] Élue le 21 janvier, l’Assemblée de la Cizîrê compte 101 sièges. La DSA est en fait une sorte de gouvernement autonome, doté de 22 commissions. Le canton de Kobanê a élu ses propres institutions le 22 janvier 2014 ; celui d’Efrîn, le 29 janvier. Lire Lire : « Les Kurdes syriens formeront leur gouvernement » sur Actukurdes.fr, le 10 juillet 2013, et « Syrie : Une ville libérée et 30 ‘djihadistes’ capturés par les Kurdes », le 17 février 2014.

[8] En réalité le “Contrat social” a été promulgué le 6 janvier 2014, donc avant l’élection de l’auto-administration.

[9] La politique de la “ceinture verte” était également dite de la « ceinture arabe ».

[10] En arabe, Al Ḥasaka ; en français, Hassaké.

[11] En arabe, Al Qāmišlī ; en français, Kameshli.

[12] Notamment l’Armée syrienne libre, le front Al Nosra ou l’État islamique.

[13] Un rapport de Human Rights Watch en date du 19 juin 2014 a en réalité signalé des arrestations arbitraires d’opposants politiques au PYD, des exactions commises à l’encontre de détenus et des affaires non élucidées d’enlèvement et de meurtre.

[14] A partir de la fin des annés 1980, Abdullah Öcalan a élaboré la théorie de la « Femme libre », évoquant un « âge d’or » mésopotamien fondé sur le matriarcat. Il ne s’agit pas d’une théorie féministe, mais elle a puissamment contribué à promouvoir la parité dans le mouvement kurde. A ce sujet, lire Grojean Olivier, « Théorie et construction des rapports de genre dans la guérilla kurde de Turquie », Critique internationale 3/ 2013 (N° 60), p. 21-35.

Résistance au colonialisme: Canada… de l’hérétique Galilée aux hérétiques Amérindiens

Posted in actualité, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , , on 27 mai 2015 by Résistance 71

Domination et diversité: la leçon de Gallilée au Canada

 

Peter d’Errico

 

23 Mai 2015

 

url de l’article original:

http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2015/05/23/domination-and-diversity-galileos-lesson-canada

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les observations télescopiques de Galilée le convertirent à une vision héliocentrique du systeme solaire, ce qui en fit la cible de l’inquisition de l’église. L’église était quant à elle commise à une vision géocentrique des réalités célestes. La déviance de Galilée du moule de pensée prescrit par l’église préfigura le clash historique du début du XVIIIème siècle sur les visions différentes du monde.

Comme l’a dit Dan Hofstadter dans son livre “La terre bouge”, le clash entre Galilée et l’église alluma la controverse du “voir par opposition au refuser de voir”. Galilée rapporta ce qu’il vit, l’église refusa de le voir.

Qu’est-ce que cela a donc à voir avec les droits des peuples indigènes ?

La récente défaite devant le parlement canadien d’une loi qui aurait vu la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes (DDPI) de l’ONU incorporée dans la loi canadienne démontre un conflit similaire entre le “voir” et le “refus de voir”.

Après le vote, Mark Strahl, un député conservateur au parlement fut cité comme rejetant toute obligation du gouvernement canadien d’obtenir “un consentement libre, informé et préalable des peuples indigènes avant l’adoption et la mise en place de législations ou de mesures administratives qui peuvent les affecter.

Strahl déclara: “Notre gouvernement rejette cette notion avec véhémence… Notre gouvernement pense qu’il a été élu pour servir les intérêts de tous les Canadiens et que nous devrions développer et passer des législations et des initiatives qui sont d’intérêt public et qui bénéficieraient tous les Canadiens.

En disant cela, le député “refuse de voir” que les peuples indigènes ne sont en fait pas Canadiens, même s’ils résident dans les limites géographiques clâmées par l’état du Canada.

Le député conservateur peut penser que les peuples aborigènes ont disparu dans une homogéinisation avec la citoyenneté canadienne. Il peut croire que le gouvernement canadien, créé par des colons européens chrétiens, a éliminé les peuples aborigènes et leurs histoires distincts. Ces croyances sont l’orthodoxie du parti politique conservateur du Canada.

Les représentants des peuples aborigènes défient ces croyances orthodoxes canadiennes. Ils voient les peuples indigènes comme étant originaux et toujours existants.

Romeo Saganash, membre de l’assemblée de Nunavik et l’adjoint critique du Nouveau Parti Démocrate pour les affaires aborigènes intergouvernementales, a proposé cette loi qui ne fut pas votée. Il a décrit cette loi comme un moyen pour le gouvernement canadien de “s’engager dans une véritable relation avec les peuples et nations indigènes”. Il a déclaré que la loi “pourrait bien amener la réconciliation et des droits équivalents pour les peuples et nations indigènes du Canada.

Le mot “partenariat” définit une vue établissant que les peuples aborigènes ne sont pas simplement “canadiens”, mais qu’ils occupent un statut différent. Une “réconciliation” appelle à la réparation d’une relation de partenariat qui a été endommagée ou brisée. “Equivalent” indique qu’aucun des partenaires n’est subordonné à l’autre. Ces mots décrivent une perspective que la majorité du gouvernement canadien a nié et a voté contre.

Retournons à Galilée: Il dessinait bien et était l’ami de nombreux artistes. Son travail d’observation télescopique fut limité par son intérêt en la peinture et à la représentation picturale. Il était familier des dômes à grandes fresques des églises qui mettaient en scène la vision officielle du cosmos comme ayant la Terre en son centre. Il était particulièrement attentif au problème de la perspective défaillante et déformée causé par une tentative de faire le portrait du cosmos au sein d’un dôme.

Hofstadter écrit que l’église faisait peindre les dômes avec pour objectif de “contrer la divulgation de la représentation du monde par Galilée.” Le dôme, peint d’images, d’étoiles et de planètes, présentait aux spectateurs l’image d’un cosmos au centre duquel se trouvait la Terre, respectant ainsi la doctrine de l’église.

Les dômes, quoi qu’il en soit, présentaient un sérieux problème de perspective: Les images n’avaient un sens que si le spectateur se tenait au centre. Pour un spectateur bougeant alentours, les images devenaient bizarres, brisant l’illusion.

Dans un effort pour éviter que l’illusion du dôme ne s’effondre, les églises essayèrent différentes méthodes pour contenir les spectateurs. D’après Hofstadter, “le cantonnement des spectateurs sur un point fixe sous le dôme se transforma en la métaphore du refus de l’église d’accepter le raisonnement copernicien.” Hofstadter appelle cela “le symbole visuel parfait d’une gigantesque auto-déception intellectuelle.

Les responsables de l’église menacèrent Galilée de torture parce qu’il voyait un mouvement et avait dit que la Terre bougeait, donnant ainsi une priorité à l’observation empirique sur la doctrine de l’église. Trois décennies plus tôt, l’inquisition brûla Giordano Bruno au bûcher parce qu’il avait insisté que l’univers consistait en un nombre infini de systèmes solaires en mouvement.

Hofstadter décrit le pape Urbain VIII, chef de l’église catholique apostolique et romaine au temps du procès de Galilée, comme l’”administrateur en chef”, le “gérant”. Le pape, dit Hofstadter, “se préoccupait de manière légitime qu’un chaos doctrinal n’érupte pas sous son pontificat et il n’avait pas de vision bien claire sur ce qui se passait.” Le pape décida que seule l’Inquisition, “le saint office”, pourrait ramener les choses en contrôle.

Hofstadter décrit l’Inquisition comme “ incontestablement une forme de police de la pensée.. une police de la pensée chrétienne, dont le but n’était pas seulement de savoir ce que l’accusé pensait, mais aussi de réformer ses pensées… de le retourner, prêt à la rédemption pour être sauvé par le corps de l’église…

L’affaire centrale du procès de Galilée était son insubordination: son défi à la doctrine officielle de l’église.

Ceci nous ramène en boucle au parlement canadien et à la défaite de la loi qui aurait pu amener le Canada et son système légal, en accord avec la DDPI de l’ONU. Pour le pouvoir dominant dans le gouvernement canadien, la notion qu’il doive “obtenir le consentement libre et informé” de quiconque, sans même parler des peupes indigènes, est une hérésie. Comme l’a stipulé le député Strahl: “notre gouvernement rejette véhémentement cette notion.

La déclaration de l’ONU marque un vrai tournant dans l’histoire des relations internationales. Après plus de 500 ans de gouvernements basés sur la doctrine chrétienne de la “découverte”, le monde fait face à une résurgence de l’auto-détermination indigène (NdT: cette fois-ci avec l’appui d’un nombre croissant de gens comme nous, occidentaux s’émancipant de la doctrine coloniale toujours en vigueur par sa velléité suprématiste et décidés à se serrer les coudes avec les peuples et nations indigènes parce que NOUS SOMMES TOUS DES COLONISES !). La DDPI de l’ONU défie la souveraineté de la “découverte chrétienne” et menace la stabilité doctrinaire des nations basées sur cette notion.

Cette menace, tout comme les observations de Galilée, prend ses racines dans le pouvoir du peuple de voir et de penser pour et par lui-même et spécifiquement dans le pouvoir des peuples indigènes qui donnent des perspectives différentes et indépendantes sur l’organisation politico-économique du monde.

Le “Consentement libre et informé” est une hérésie du point de vue des gouvernements fondés sur la notion d’une simple souveraineté centralisée. Mais d’un point de vue indigène, qui voit chaque territoire comme un centre et où toute limite est un espace fluide de relations changeantes avec les voisins, “le consenement libre et informé” est une partie vitale d’une résolution pacifique de différents entre égaux.

Jose Barrerio a écrit un jour: “Indigène est quasiment synonyme de diversité”. Les peuples aborigènes représentent la diversité dans un monde où les pouvoirs dominants représentent une administation centralisée. L’auto-détermination indigène, le consentement libre et informé, représentent un pas en avant dans un monde emprunt de plus en plus au chaos des pouvoirs centraux en concurrence.

Le pouvoir du gouvernement canadien repose sur la doctrine de la domination centralisée. Le pouvoir des peuples indigènes repose sur le fait empirique de la diversité. Le Canada a loupé une sérieuse opportunité de travailler dans la perspective de la diversité. Peut-être sera t’il prêt à la prochaine…

Peter d’Errico est diplômé de la fac de droit de Yale (1968). Il a été avocat pour Dinebeiina Nahiilna Be Agaditahe Navajo Legal Services, 1968-1970, à Shiprock. Il a enseigné le droit à l’université du Massachussetts, Amherst de 1970 à 2002. Il est avocat consultant pour les affaires légales impliquant les nations premières.