Archive pour 14 septembre 2022

La nouvelle société des sociétés sera spirituelle ou ne sera pas… Trouver la voie du milieu, aujourd’hui avec Simone Weil (OSRE)

Posted in actualité, politique et social, philosophie, documentaire, militantisme alternatif, altermondialisme, autogestion, résistance politique, terrorisme d'état, pédagogie libération, société des sociétés with tags , , , , on 14 septembre 2022 by Résistance 71

« Le totalitarisme moderne est au totalitarisme catholique du XIIe siècle ce qu’est l’esprit laïque et franc-maçon à l’humanisme de la renaissance. L’humanité se dégrade à chaque oscillation. Jusqu’où cela ira-t-il ? »
~ Simone Weil, “La pesanteur et la grâce”, 1940 ~

« L’enracinement reste peut-être le besoin le plus important de l’âme humaine. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. Participation naturelle, c’est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage. Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle par l’intermédiaire dees milieux dont il fait naturellement partie. »
~ Simone Weil, “L’enracinement”, 1943 ~

“Ecarter les croyances combleuses de vides, adoucisseuses des amertumes. Celle à l’immortalité. Celle à l’utilité des péchés : etiam peccata. Celle à l’ordre providentiel des événements — bref les « consolations » qu’on cherche ordinairement dans la religion.
Aimer Dieu à travers la destruction de Troie et de Carthage, et sans consolation. L’amour n’est pas consolation, il est lumière.”
~ Simone Weil, “La pesanteur et la grâce”, 1940 ~

“Tout ce qui est fait par amour est fait par delà le bien et le mal.”
~ Friedrich Nietzsche, “Le gai savoir”, 1882 ~

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Simone Weil : Rencontre avec dieu

Camille Mordelynch

22 juillet 2022

Source: https://rebellion-sre.fr/simone-weil-rencontre-avec-dieu/

Simone Weil est une météorite dans le ciel de la pensée. Professeur de philosophie, ouvrière, militante syndicale, combattante et mystique chrétienne, elle fût, le temps de sa courte vie, un esprit libre et indocile, aussi lumineux qu’aucun carcan doctrinal ne pût le brider. Au-dessus de tout parti idéologique, à rebours de quelque chapelle dogmatique qui soit, Weil brille par son grand amour – à entendre au sens de quête – pour la vérité : « J’aimais mieux mourir que vivre sans elle.» (S. Weil, Autobiographie spirituelle). Cette vérité, qui a valeur de bien absolu, ne peut être conçue que comme transcendante, surnaturelle, et par là même anhistorique, approchée de plus ou moins près par les différentes civilisations. Passionnée par le génie de l’esprit grec, elle voit dans ses mythes et dans la philosophie antique une anticipation, une préfiguration de ce qui sera pour elle l’image culminante de la vérité : la figure du Christ.

« Le Christ aime qu’on lui préfère la vérité, car avant d’être le Christ il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras » (Autobiographie spirituelle).

Si Simone rejette son judaïsme initial et le Dieu qu’elle présente comme cruel et vengeur dans l’Ancien Testament, elle finit par embrasser un christianisme d’amour qui, bien que n’ayant jamais été concrétisé par le baptême à cause de sa méfiance vis-à-vis de l’Eglise institutionnelle et censeure, l’a rendue chrétienne au sens étymologique du terme : disciple du Christ. Sa spiritualité est la confluence de ses influences qui, par absence de cloisonnement, se sont nourries mutuellement : elle réussit le pari de conjuguer à la fois la pensée grecque comme la sagesse orientale, l’inspiration marxiste et socialiste de ses débuts, et sa fascination profonde pour le Christ et son message, percevant l’ensemble comme autant de réverbérations de la vérité. Celles-ci n’en sont par ailleurs pas restées à de simples spéculations métaphysiques, mais ont raisonné jusque dans son vécu : passée par l’usine pour endurer la condition ouvrière et donner corps à son engagement auprès des travailleurs, elle s’enrôlera dans la guerre d’Espagne en 1936 puis dans la résistance, tout en rencontrant le Christ au cours d’expériences mystiques.

Dans son recueil Attente de dieu, Simone Weil raconte avoir été d’abord touchée par la beauté des chants d’une procession dans un village portugais, voyant l’essence populaire du christianisme : « Là j’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres ». Puis, lors d’une visite dans une chapelle à Assise, elle est submergée par une force qui la pousse à se mettre à genoux. Enfin, à la récitation du poème Amour de George Herbert, elle est saisie par la présence du Christ : « C’est au cours d’une de ces récitations que, comme je vous l’ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m’a prise. Dans mes raisonnements sur l’insolubilité du problème de Dieu, je n’avais pas prévu la possibilité de cela ». Cette révélation, cette levée du voile suivant son étymologie latine revelare, est le geste de la vérité au sens grec et platonien du terme : la vérité, l’alètheia, est dévoilement ; elle transperce le voile des apparences. Dans l’expérience mystique, c’est Dieu qui transperce le voile et se manifeste sous le mode de l’amour ; mais un tel contact, s’il gagne le cœur, est un défi pour la raison. Comment l’intelligence peut-elle consentir à ce qui la dépasse ? Et comment, dès lors, penser ensemble un Dieu qui est absolutisation de l’amour, et le mal sur Terre ? Cette question parcourt la pensée weilienne. Pour quiconque que la souffrance d’autrui affecte, l’écharde de la foi, épine tant conceptuelle que morale, est de faire coexister la perfection d’un Dieu-Bien et omnipotent, avec un monde chaotique qui, même né de Lui, ne connaît que son miroir inverse : un malheur qui s’abat indistinctement sur les bons comme sur les mauvais. Simone Weil concevait ce monde comme le règne de la pesanteur, cette force descendante qui dirige tout vers le bas. Pesanteur matérielle, pesanteur morale : tout ce qui se rapporte à de la bassesse, qu’il s’agisse de la force gravitationnelle qui précipite les corps au sol ou des vicissitudes de l’âme qui la pousse à dominer, à posséder, à se rapporter à soi. La pesanteur nous place à une distance infinie de Dieu : nous sommes infiniment loin de Dieu, parce qu’infiniment loin du Bien. Ici-bas, nous ne connaissons que le mal ; telle est, pour nous, la tragédie de la pesanteur, mais aussi, paradoxalement, notre plus grande chance. Nous sommes au point où le mal est extrême, « point où l’amour est tout juste possible » écrit Simone Weil dans La pesanteur et la grâce (PG). Mais cela ne débouche sur aucun pessimisme existentiel ; au contraire pour elle, il s’agit là d’une faveur : « C’est un grand privilège, car l’amour qui unit est proportionnel à la distance » (PG). L’écart incommensurable qui nous sépare de Dieu donne la mesure de l’amour nécessaire pour s’unir : seul un amour incommensurable peut vaincre un éloignement infini. Plus on est loin, et plus il faut d’amour pour venir jusqu’à l’autre ; Dieu est celui qui a fait le premier pas, et qui n’a cessé de le faire, de son amour sans faille. C’est lui qui, dans la Création, « renonce à tout pour que nous soyons quelque chose » (PG), lui qui, dans l’incarnation, traverse l’épaisseur du temps et de l’espace pour s’abaisser jusqu’à nous. A nous, maintenant, de le recevoir, nous laissant toucher par son amour. Comment ? Simone Weil parle de l’attention, cette mise à disposition de nous-même offerte à la rencontre avec Dieu. Par l’attention, il s’agit d’accueillir Dieu en lui laissant l’espace nécessaire pour venir à notre rencontre. L’attention est comparable à une prière profonde qui n’est qu’attente, et qui exige de faire le vide en et autour de soi :

« L’attention est un effort, le plus grand des efforts peut-être, mais c’est un effort négatif. […] La pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. […] Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus » (PG)

Le vide que réclame l’attention n’est pas un vide privatif, pas une néantisation qui serait pure négation, mais un vide qui accueille la présence de Dieu. Il faut pouvoir endurer et accepter le vide, sans consolation, pour laisser Dieu venir le combler. Pour ce faire, Weil pense un dépouillement extrême, à la fois objectif et spirituel, qui passe par un renoncement aux biens matériels, avec pour seul vêtement intérieur celui de l’humilité : tel est le prix de la vérité. L’attention demande donc de faire taire l’ego : il faut accepter sa condition d’étant né de Dieu, et maintenu à l’existence par lui, pour intégrer le fait de n’être rien en dehors de l’intercession divine. Il faut concéder à n’être, par soi, strictement rien. Simone ira jusqu’à parler du « suicide du je », cet ego encombrant, source d’illusions et d’idolâtrie, qui s’aveugle et s’enorgueilli sur ses capacités. Nous devons être capables de détruire le je pour être pleinement attentifs, autrement dit réceptifs, à la rencontre avec Dieu :

« Il faut reconnaître que rien dans le monde n’est le centre du monde, que le centre du monde est hors du monde, que nul ici-bas n’a le droit de dire je. Il faut renoncer en faveur de Dieu, par amour de Lui et de la vérité, à ce pouvoir illusoire qu’Il nous a accordé de penser à la première personne. Il nous l’a accordé pour qu’il nous soit possible d’y renoncer par amour. » (PG)

Il faut aimer la vérité jusqu’à se mettre à nu, jusqu’à s’anéantir soi-même. Mais cela nécessite de renoncer à ce qui, fatalement, nous commande en ce monde : la pesanteur. Comment déjouer la loi naturelle qui nous pousse à l’expression de notre puissance, à la domination, à l’égoïsme ? Comment renoncer à être, abandonnant tout, y compris soi-même, dans l’attention soutenue ? « Cela est contraire à toutes les lois de la nature : la grâce seule le peut. », écrit Weil. Une seule force est capable de contrer l’implacable pesanteur : la grâce. La grâce est le mouvement ascendant qui lutte contre la descente de la pesanteur, la force qui, comme les plantes qui défient l’attraction terrestre, fait croître vers le haut. Mais cette élévation ne se fait que dans un second temps, qui suit un abaissement : la grâce est la montée, mais une montée qui ne passe que par l’amoindrissement. La pesanteur entraîne tout vers le bas : la grâce, elle, ne va vers le bas que pour grandir. « Abaisser quand on veut élever. » écrit Simone, là réside le cœur du christianisme : la croix est le levier du monde. Elle est le point de renversement où Dieu tout puissant meurt en esclave ; où le Bien absolu, maculé du sang innocent, s’humilie dans la mort infâme. Mais, aussi incompressible que ce pût l’être pour les juifs et les grecs disait Saint-Paul, c’est précisément là que réside toute sa grandeur. A nous, maintenant, d’imiter la kénose divine ; mais cela, on ne le fait pas par nos propres moyens. Assumer le vide, aller à sa néantisation, ce n’est pas l’œuvre de la volonté ; c’est celle de la grâce qui nous pousse à nous « décréer » : la grâce, estime Simone, est un processus de décréation. Dans la Création, Dieu a renoncé à être tout pour que nous puissions être quelque chose : il a permis l’existence d’une réalité extérieure à la sienne, indépendante de lui, et par là même indifférente au Bien. Dieu s’est retiré, et c’est ce qui explique le mal en ce monde. A nous maintenant de consentir au mouvement inverse, d’abdiquer, de « renoncer à être » écrit Simone, pour que Dieu soit tout.

« La création est un acte d’amour et elle est perpétuelle. À chaque instant notre existence est amour de Dieu pour nous. Mais Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être. Notre existence n’est faite que de son attente, de notre consentement à ne pas exister. » (PG)

La mystique weilienne est une prouesse d’humilité, qui pense un don d’amour infini dont nous ne pouvons nous faire que le réceptacle. Dans la Création, Dieu a consenti par amour à se retirer, à renoncer à sa toute-puissance, tolérant un monde sous domination d’une mécanique implacable, à l’épreuve du mal : mais le mal ne peut atteindre le Bien pur. La lumière divine, faisceau de vérité, perce les couches qui nous en sépare pour descendre jusqu’à nous et infiltrer l’âme : à nous, en retour, de l’accueillir, de nous abandonner à la grâce, pour ne faire plus qu’un.

Camille Mordelynch

NOTE

1 « Nous, nous prêchons Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens […] » ( 1 Co 1-23)

2 « La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c’est elle qui fait ce vide. » (PG)

“Dans le péché deux choses se brisent : la communion des hommes entre eux et la communion de l’homme avec dieu. Le souci de l’autre et de l’universel s’enferme dans l’égoïsme et dieu devient le rival d’un trône que l’homme convoite. La communauté de biens de Jérusalem n’est pas seulement une pratique sociale et économique accommodante : elle contient toute la métaphysique de la déchéance de l’humanité, dont elle est une tentative de réparation. 

On peut interpréter le mode de vie des premiers chrétiens comme une remontée de l’homme à son origine, empruntant le chemin inverse à celui de la chute : s’élever du privé au souci du commun et de l’universel, se dresser contre la possession de l’Avoir, pour retrouver l’Être de dieu. La dénaturation du christianisme primitif par l’église elle-même, qui se constituera comme une institution de pouvoir s’alliant aux classes dirigeantes, apparaît dès lors d’autant plus flagrante. Le moment de bascule, celui qui donne à la propriété son statut de droit naturel dans la théologie chrétienne, s’opère certainement après la divinisation de l’homme, où toute l’attention est portée à la place qu’il occupe dans le monde, au sommet de la hiérarchie d’une création qu’il domine…”

~ Camille Mordelynch, “Le Christ contre l’Avoir”, 2020 ~

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Lecture complémentaire sur Résistance 71 :

Léon Tolstoï sur la politique et la religion, textes choisis (PDF)

L’Appel au socialisme de Gustav Landauer et l’anarcho-mysticisme (PDF)

Et l’incontournable et puissant :

“L’Antéchrist” de Friedrich Nietzsche, 1895 (PDF)

yin-yang_univers

L’anarchisme est la rédemption spirituelle et la renaissance de l’humanité…

Astyle

Onfray et le souverainisme : de l’écume des jours politiques franchouillardes et du lâcher-prise nécessaire (Monde Libertaire)

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ne-votons-plus-agissons

Onfray nous refait le coup du “Cercle Proudhon”

Philippe, du groupe Makhno 42

5 septembre 2022

Url de l’article original :
https://www.monde-libertaire.fr/?articlen=6713&article=Onfray_nous_refait_le_coup_du_Cercle_Proudhon

Le philosophe Michel Onfray a déclaré sur C-News le 4 septembre 2022 qu’il allait conduire une liste aux prochaines élections européennes et que son équipe songeait déjà à une candidature aux élections présidentielles de 2027. Le pilier de son programme : le souverainisme ; sa déclinaison : sortir de Maastricht.

Au moment où la Macronie s’agite pour esquisser un successeur au grand patron qui ne pourra pas se représenter (des noms circulent : Édouard Philippe, Bruno Lemaire, Gérald Darmanin…), le moins que l’on puisse dire, c’est que tous ces gens-là voient loin, y compris Michel Onfray. Celui-ci n’a d’ailleurs pas tort de son point de vue compte tenu du contexte politique. 

En effet, sauf booster, Mélenchon ne se représentera pas, et ses dauphins ne font pas trop le poids. Les écologistes sont dans les choux à l’échelon national. S’ils peuvent triompher localement, leur bilan municipal sera néanmoins contrasté puisque les quelques mesures socio-environnementales seront annulées par les politiques de gentrification des centres-villes qui passent par le tout-vélo et les éco-quartiers haut de gamme. Quant à la rhétorique d’une Sandrine Rousseau, elle ne dépassera guère le rang des croisés, bien que pouvant compter sur les jeunes d’Extinction-Rébellion, organisation financée par des milliardaires américains (Trevor Neilson, Aileen Getty, Rory Kennedy). 

Sauf booster, Marine Le Pen ne se représentera pas non plus. Mais son dauphin familial prévisible, Jordan Bardella, l’écolo-postfasciste partisan des circuits courts localistes et de l’électro-nucléaire, sera mordillé par un ou une zemmouriste. 

Le PS continuera à s’effriter, et le parti des Républicains à se demander quelle est la bonne stratégie.

Indiscutablement, il y a un espace politique qui s’ouvre, favorable aux souverainistes de tout bord voulant, au moins dans le discours, transcender le clivage gauche-droite comme je l’écrivais et l’annonçais dans un article du Monde libertaire paru il y a huit ans (« Le Piège du souverainisme », ML hors-série 54, 2012). 

Il s’agit pour eux de mêler des thématiques apparemment anti-capitalistes, de relancer la notion de peuple susceptible de transcender les classes sociales, et de brandir des aspirations à la justice sociale. Cette mixture n’est rien moins que ce qui a fait le lit du fascisme dans les années 1920 qui correspond à l’émergence politique des classes moyennes, avec néanmoins un certain nombre de différences : pas le même poids des syndicats, arrivée de la question écologique, échec des régimes marxistes, décolonisation, question nucléaire, d’autres thèmes encore qui ne seront pas abordés. Mais aussi quelques similitudes inquiétantes comme nous le verrons plus loin.

Onfray, qui s’est intéressé à Bakounine mais qui n’est jamais allé jusqu’à Malatesta ou Rocker, et encore moins la Makhnovtchina ou la Révolution espagnole, est un grand lecteur de Proudhon. Il reprend finalement le flambeau de certains intellectuels des années 1910 qui, en France, avaient constitué le Cercle Proudhon (1911-1914). 

Ce club est lancé par Georges Valois, un ancien syndicaliste anarchiste qui fondera le premier parti fasciste en France en 1925, mais qui, opposé au nazisme et au pétainisme, mourra dans le camp de concentration de Bergen-Belsen. Il regroupe des intellectuels comme le sorélien Edouard Berth ou comme Marius Riquier qui a fondé avec l’anarchiste Emile Janvion et Georges Darien le bimensuel anti-franc-maçon et anti-sémite Terre Libre. Il a pour objectif de combiner le syndicalisme révolutionnaire et le nationalisme, selon une optique idéologique anti-républicaine et anti-démocrate plus ou moins proche du royalisme de l’Action française. 

Il ne s’agit pas ici ni de refaire l’histoire du Cercle Proudhon pour laquelle nous renvoyons à plusieurs auteurs (Manfredonia, Navet, Netter, Sternhell…), ni de dresser contre lui une autre interprétation supposée plus vraie du personnage Proudhon et de sa pensée, mais d’exhiber quelques thèmes qui en orientent la lecture et qui sont susceptibles d’éclairer la démarche d’Onfray. 

Sans tomber dans l’anachronisme, rappelons le contexte de l’apparition du Cercle Proudhon en 1911 : le prolétariat se sent floué au sortir de l’alliance dreyfusarde entre libéraux et républicains qui a bénéficié du soutien de nombreux anarchistes, dupé par l’arrivée au pouvoir de quelques socialistes (Millerand), et heurté par la casse des grèves effectuée par un ancien socialiste (Clemenceau) que le dreyfusisme a remis en selle. Il est inquiet de la menace d’une guerre mondiale renforcée par l’atermoiement de la social-démocratie dont le double caractère confondu — marxiste et allemande — valorise a contrario la pensée d’un autre socialisme. Selon le Cercle, ce socialisme « à la française » serait celui de Proudhon, une sorte de génie français, plébéien, paysan, viril, martial, porteur de valeurs familiales sinon traditionnelles…

Comme la pensée de Proudhon est particulièrement complexe, qu’elle manie la contradiction à hauts risques et qu’elle-même évolue, il fut aisé pour le Cercle d’alors d’en tirer des fragments tronqués et de la surinterpréter, comme cela le reste de nos jours encore. 

Sur le même registre, le girondin Onfray utilise la critique proudhonienne de la centralisation, mais en oubliant son fédéralisme anti-étatique. Le rejet des élites et du grand capital se fait en faveur d’un néo-corporatisme franco-français, à la fois anti-allemand (avatar de « maastrichtien ») et anti-américain (avatar d’« anti-néo-libéralisme »). 

Onfray transmute la référence proudhonienne au peuple ou aux classes ouvrières en une mystique nationaliste dépassant la lutte des classes. Ce nationalisme est débarrassé, au moins au départ, des excès xénophobes ou racistes portés par l’extrême droite mariniste et zemmourienne qui ne peuvent pas amener au pouvoir malgré les apparences et l’agitation de l’épouvantail. 

Onfray tente sa chance pour remplacer le « en même temps » macronien par un souverainisme tout azimut où chacun aurait l’illusion de retrouver des « capacités ». Sur les sujets environnementaux, il lui sera facile de dégommer les idéologues ou les bobios parisianistes. 

Il a bien senti dans le mouvement des Gilets jaunes toutes les tendances contradictoires qui peuvent alimenter son projet. Il constate la décrépitude du syndicalisme incapable de sortir des enjeux politiciens et de comprendre l’évolution de la société française comme l’a révélé son mépris initial vis-à-vis des GJ. Fort de ses origines sous-prolétaires, il sait jouer de la bonne corde. Il a aussi vu les drapeaux français brandis dans les différentes manifestations (GJ, anti-pass…) dont il pense extraire l’histoire révolutionnaire pour en faire une bannière anti-élitiste. 

Face à ce « néo-souverainisme », appelons-le comme cela en vertu de sa prétention à dépasser les clivages habituels, la tâche des anarchistes sera aussi rude que face à l’hégémonie intellectuelle sinon politique de l’écolocratie. 

Ne pas se laisser piéger par la vocabulaire est une première exigence. Le principe de « souveraineté », aussi naïf et généreux apparaisse-t-il, suppose un « souverain » qui ne peut être ni la fiction de la nation, ni celle du peuple, ni celle du prolétariat, mais qui doit être la réalité concrète, non idéologique, des travailleurs-habitants qui vivent dans une commune et qui fédèrent leurs activités d’une commune à l’autre. 

L’idée séduisante d’une « souveraineté alimentaire », par exemple, pourrait tout à fait bénéficier à une agro-industrie française qui renoncerait même à son culte de l’exportation, au moins en partie. Elle ferait passer à l ‘arrière-plan le principe, et l’exigence, que chacune et chacun mange à sa faim, pleinement et sainement. 

Le souverainisme chez Onfray cache de moins en moins un nationalisme. Un nationalisme-nationaliste franco-français, si l’on peut dire, qui respecte le nationalisme de Poutine, de Trump ou de Mohammed VI puisque chacun d’eux « défend son pays » (cf. son entretien à C-News), mais qui entend, lui, être vertueux, correct et sain. 

Le nationalisme — qu’il soit guerrier ou pacifiste (est-ce possible ?) — est donc le point d’attaque : commençons par réclamer le retrait des forces militaires françaises de tous les pays et la diminution du budget militaire français (revendication pour laquelle il faudra aussi ferrailler à propos de la guerre impérialiste en Ukraine).

Le principe d’autonomie, opposable au souverainisme d’Onfray ou d’autres, ne suffit pas en ce qu’il postule que chacun et chacun pourrait être vraiment autonome économiquement, ce qui est un vœu pieu à moins de tomber dans le primitivisme ou de renouer avec le monastère auto-suffisant, avec ou sans Dieu. 

Le fédéralisme libertaire organisant le communalisme semble être la réponse appropriée : sur le plan théorique déjà. Quant au plan pratique, il ne peut passer que par un abandon de l’idéologie surplombante, donc de la démarche sectaire, et par un renoncement à toutes les fausses pistes. Pas simple. 

Philippe (Makhno 42, 5 septembre 2022).

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Il n’y a pas de solution au sein du système ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

BPKM