Retour avec… « Apartheid » de Zénon

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On ne peut se libérer de sa tristesse que si on aime cette terre d’une passion inébranlable, dit Don Juan. Un guerrier est toujours heureux parce que son amour est inaltérable et que sa bien-aimée, la terre, l’embrasse et lui octroie des cadeaux inestimables. La tristesse n’appartient qu’à ceux qui détestent ce qui les abrite. »
~ Castaneda ~

“Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu.”
~ Bertold Brecht ~

“L’État avec ses frontières et les nations avec leurs conflits sont des substituts pour un esprit non existant du peuple et de la communauté ; l’idée de l’État est une imitation artificielle de l’esprit, une illusion.”
~ Gustav Landauer ~

Apartheid

Une double origine et deux destinées

Au commencement était l’harmonie. L’Humanité originelle vivait en parfaite osmose avec les lois naturelles ; dans un respect teinté de vague superstition envers les règnes du minéral, du végétal et de l’animal dont elle était issue et représentait la somme. Cette espèce se nourrissait des fruits de la chasse, de la pêche et de la cueillette, absorbée par l’instant présent et profondément unie à sa tribu et son territoire… Les sociétés de nos lointains ancêtres existaient ainsi, dans l’innocente inconscience de toute notion de « bien » ou de « mal ».

D’incalculables générations se succédèrent. Jusqu’à ce qu’apparaisse, il y a soixante siècles sur le plateau de Sumer, une créature nouvelle, extérieurement apparentée à l’Humain, mais différente dans sa psyché, sa nature profonde et son rapport à l’environnement. Avec elle se développèrent de façon concomitante les premières cités-états, l’écriture, le système sexagésimal, l’usure, entre autres composantes encore actuelles de ce que nous avons coutume d’appeler « civilisation ». De cette époque nous est également échu un héritage spirituel, depuis l’exode à Babylone du peuple Hébreu et les apports de la mythologie sumérienne au livre de la Genèse.

Poussée par un irrépressible instinct expansionniste, cette seconde humanité a essaimé jusqu’à coloniser peu à peu l’ensemble des peuples du monde. Non qu’elle ait « cru et se soit multipliée », comme indiqué dans l’ancien testament, ni qu’elle se soit développée en parallèle et dans l’ombre de la première, comme le pensent nombre d’individus conscients de cette coexistence. Sa lente et inexorable croissance a plus exactement été le fruit d’une hybridation ; d’une fusion génétique et sociale des deux lignées jusqu’à entremêler leurs composantes au fil de notre évolution. Quoique de proportions variables selon les individus, ces deux ascendances et les tendances qui leur sont liées sont depuis des millénaires inscrites en notre psyché, aussi bien individuelle que collective.

Depuis lors n’a cessé de se dérouler en nous une véritable lutte intestine entre nature et culture… Cette dernière aura de victoire en victoire enferré l’espèce originelle dans la domesticité, les lois, les notions, la morale. Lui aura inculqué l’amour de la forge et l’art de la guerre. Aura expurgé les peuples premiers de la richesse de leur vision, de la simplicité de leurs rêves pour leur substituer des murailles pour horizon et l’obsession de l’or comme pulsation dans les veines. Les cités-états se sont agglomérées en nations puis en empires. Les ruches industrieuses ont poussé comme des chancres en lieu et place des forêts primitives. Et l’intuition ancestrale a lentement cédé le pas au rationalisme sectaire des temps modernes.

La prédation d’abord improvisée, puis de plus en plus structurée par les institutions politiques et religieuses fut le moteur de notre évolution depuis la cité d’Ur jusqu’à nos jours. Les conquérants de contrées entières découvrirent la supériorité de l’impôt sur le bénéfice immédiat du pillage. Et la vassalité s’inscrivit dans les mœurs comme nouvelle conformité sociale… Les rapports de force entre possédants et masses laborieuses ont depuis connu plusieurs formes et divers degrés, sans qu’aucun système de gouvernance ne remette en cause le pouvoir des uns sur les autres. Tous les régimes sans exception auront vu fleurir, sous des dehors plus ou moins raffinés, l’exploitation et l’accaparement des fruits du labeur par une caste de décideurs exemptés des devoirs communs.

Le tabou religieux de l’usure fut progressivement levé en Occident entre la fin du Moyen-Âge et le début de la Renaissance. Alors apparurent de nouvelles puissances d’argent, qui concurrencèrent  bientôt les États dans le processus d’émission monétaire, et commencèrent à s’immiscer dans les décisions publiques. La création de la banque d’Angleterre fut l’évènement-pivot à partir duquel le pouvoir politique fut progressivement transféré des couronnes royales aux places financières, qui devinrent en capacité de subventionner des guerres afin de remodeler à leur guise le paysage géopolitique européen.

Ces mêmes banques ont financé toutes les entreprises coloniales, et participé à l’export à travers le globe d’une conception de la société uniquement basée sur le profit, dans laquelle aussi bien la tête couronnée que le chef de village autochtone deviendraient leurs supplétifs. Des pourvoyeurs de main-d’œuvre corvéable à merci, propre à satisfaire leur insatiable appétit de pouvoir, l’argent leur étant déjà acquis. Nous étions entrés dans l’ère moderne… La grande ambition des puissants n’était plus de posséder le monde ou les hommes, mais de les transformer selon leur bon vouloir ou leur caprice du moment.

L’urbanisation galopante, la division et la spécialisation du travail, la technicité toujours accrue et plus récemment, l’informatisation tous azimuts nous ont conduits à une dépendance quasi-totale vis-à-vis des propriétaires de l’appareil de production. Hier instrument pour façonner les choses, la machine est devenue l’outil servant à remodeler l’homme. Et tandis que la concentration entre quelques mains de toutes les ressources mondiales atteint son comble, les possédants annoncent  l’avènement prochain de la fusion humaine avec leur technologie… Six-mille ans d’évolution nous ont ainsi menés à la plus folle croisée des chemins de notre histoire : nous pouvons poursuivre la fuite en avant débutée alors au cœur du Moyen-Orient, ou nous remémorer nos racines et danser autour des flammes de l’incendie des grands centres-villes.

Sous l’apparente uniformité d’une trajectoire commune, deux archétypes humains ont longtemps cohabité sans parvenir à se dégager l’un de l’autre. D’une part celui resté profondément attaché à sa nature et ses origines, à sa lumière intérieure et sa joie enfantine, et de l’autre celui mécanique et froid comme l’acier dont l’unique obsession est d’« avancer », peu importe où il se trouve ni où il aille. Le temps présent des Révélations voit déjà poindre l’apparition au grand-jour de ces deux souches constitutives, et l’inévitable scission de l’Humanité en deux espèces distinctes à l’avenir : la première, qui cherchera et retrouvera une existence en accord avec les lois universelles, puis la seconde, qui poursuivra sa quête matérialiste jusqu’à la perdition définitive du transhumanisme.

Non seulement l’actualité récente, mais aussi nos choix individuels des deux dernières décennies témoignent en ce sens… La ségrégation des technocrates envers les réfractaires, celle des adeptes du tout vaccinal vis-à-vis des sceptiques. Celle des bellicistes à l’égard des acteurs de paix, et celle des gens formatés contre les esprits libres, sont autant d’indices qu’un indéniable fossé se creuse entre les individus liés par un équilibre organique, et les personnes uniquement absorbées par le désir de se répandre au-delà d’elles-mêmes à travers le regard d’autrui.

Peu de gens sont à ce stade pleinement polarisés sur l’une ou l’autre tendance. De là découlent de nombreux dilemmes et conflits intérieurs ou interpersonnels. Mais la spoliation généralisée dont nous assistons aux prémices à l’aube du « grand reset » commence à faire se distinguer ces deux courants : celui de ceux qui suivront ce penchant pour la prédation réciproque jusqu’à la « guerre de tous contre tous ». Et, à l’autre bout du spectre, celui des êtres que ces circonstances invitent à l’entraide ; œuvrant à l’éclosion de nouveaux modes de partage et d’échanges au sein des réseaux de solidarité qui partout s’organisent. À terme, les ruines de l’ancien monde appartiendront à ses  actionnaires pyromanes, tandis que les générations futures redécouvriront que les terres brûlées sont les plus fertiles.

Ces deux modèles seront alors devenus incompatibles. Les raisons-mêmes de leur imbrication au fil de l’Histoire seront celles de leur schisme définitif… L’une de ces deux espèces courra toujours plus avant vers une chimère d’immortalité qui causera sa perte. L’autre se sait condamnée depuis le premier jour, et l’accepte. Ces attitudes d’esprit détermineront le rapport de force à venir entre l’armée des clones du nouvel ordre mondial et les clans de nouveaux sauvages. La génération des cyborgs s’évanouira dans des poussières de nanoparticules et une Humanité nouvelle apparaîtra, transfigurée par cette expérience d’ingénierie cosmique.

Cette révolution n’impliquera pas pour autant un retour au mode de vie de nos ancêtres. On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière. Nous serons en revanche devenus capables de faire le tri des technologies qui nous affranchissent de celles qui nous aliènent, et cesserons alors d’en être esclaves. Mais surtout, nous serons sevrés de cette folle et vaine prétention de maîtriser quoi que ce soit de l’avenir. Nous existerons de nouveau pleinement dans l’instant présent ; conscients que rien ne saurait être gravé dans le marbre, comme l’a merveilleusement illustré la destruction des Georgia Guidestones. Face à ce qui arrive, la première des préparations est mentale et consiste à s’ouvrir sans résistance à l’inconnu.

L’enjeu de ce retour aux fondamentaux n’est rien moins que notre survie à brève échéance. Notre évolution nous a menés au pied d’un mur devant lequel il est impossible de faire demi-tour. Nous devons dès à présent, pour espérer pouvoir le franchir, nous connaître sous toutes les coutures et dans toutes nos dimensions. Assumer aussi bien nos zones d’ombres que nos parties lumineuses. La connaissance de soi est la vocation de notre conscience et la raison d’être du libre-arbitre. Une fois dépassée cette épreuve de maturité collective, nous retrouverons enfin l’harmonie ; non celle inconsciente des origines, mais cette fois née d’une union librement consentie avec le grand Tout. Lorsqu’un jour, les générations futures se pencheront sur cette étrange période de notre histoire, elles constateront que cette longue errance n’avait d’autre but que de nous révéler à nous-mêmes et s’extasieront, pleines de joie, devant l’incommensurable intelligence à l’œuvre dans l’Univers.

Zénon – juillet 2022

Le texte en PDF dans une très belle réalisation de Jo :

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R71 ON NE SE SOUMETTRA PAS

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Une Réponse vers “Retour avec… « Apartheid » de Zénon”

  1. Zénon part de l’hypothèse structuraliste classique de l’histoire de la société humaine comme étant une suite linéaire d’évènements nous ayant mené du « bon sauvage » de Rousseau corrompu par un système, allant inexorablement en une suite logique vers la formation des cités états, de l’État et quasi simultanément, d’une construction économique de l’échange marchand ne pouvant être contrôlée que par le « Léviathan » étatique cher à Hobbes par éviter la « guerre de tous contre tous », l’État y étant présenté comme un monde mal somme toute nécessaire.
    L’archéologie et l’anthropologie modernes ont sérieusement malmené cette théorie et nous y reviendront avant la fin de l’année avec notre traduction (partielle) du pavé iconoclaste et (r)évolutionnaire de David Graeber et David Wengrow « L’aube de tout, une nouvelle histoire de l’humanité », qui taille en pièce un bon nombre de théories de la « linéarité » historico-sociologique de l’humanité.
    Gardons toujours présent à l’esprit les 2 questions essentiels à résoudre pour l’anthropologie politique telles que résumées par Pierre Clastres:
    1- Qu’est-ce que le pouvoir politique, c’est à dire qu’est-ce que la société ?
    2- Comment et pourquoi passe t’on du pouvoir politique non coercitif au pouvoir politique coercitif, c’est à dire qu’est-ce que l’histoire ?
    Quoi qu’il en soit, le message de ce superbe texte de Zénon vaut quelque soit la toile de fond historico-sociologique de l’affaire. Nous tenons simplement à faire cette précision sur la doctrine prévalente de la soi-disante « linéarité historique. »
    A lire et diffuser sans aucune modération.

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