Analyse et réflexions sur la dictature post-moderne : Retour au meilleur des mondes d’Aldous Huxley – 2ème partie –

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Aldous Huxley (1894-1963)

“La science a pour mission unique d’éclairer la vie et non de la gouverner.”
“La vie non la science crée la vie ; l’action spontanée du peuple lui-même peut seule créer la liberté populaire.”
~ Michel Bakounine ~

Le meilleur des mondes revisité (larges extraits)

Aldous Huxley

Essai, 1958

~ Traduction des extraits Résistance 71 ~

Novembre 2021

1ère partie
2ème partie
3eme partie

V – La propagande sous dictature

A son procès après la seconde guerre mondiale, le ministre de l’armement d’Adolf Hitler, Albert Speer, délivra un long discours dans lequel, avec une remarquable précision, il décrivit la tyrannie nazie et analysa ses méthodes. “La dictature d’Hitler”, déclara t’il, “différait en un point fondamental de toutes ses prédécesseuses dans l’histoire. Ce fut la première dictature de la période présente du développement technique moderne ; une dictature qui utilisa totalement tous les moyens de domination de son propre pays. Au moyen d’outils comme la radio et les hauts-parleurs, 80 millions de personnes furent privées de pensée indépendante. Il fut donc alors possible de les soumettre à la volonté d’un homme… Les dictateurs précédents eurent besoin d’assistants hautement qualifiés, ce même au plus bas niveau, d’hommes qui pouvaient penser et agir indépendamment. Le système totalitaire de l’époque du développement technologique moderne peut se dispenser de tels hommes, grâce aux méthodes de communication, il est possible de mécaniser le plus bas leadership. En conséquence de cela, nous avons vu l’avènement d’un nouveau type de récipiendaires non critiques des ordres.

Dans ma fable prophétique du “Meilleur des mondes”, la technologie a avancé bien au-delà de ce qui fut achevé durant la période d’Hitler, en conséquence, les récepteurs d’ordres étaient bien moins critiques que leurs contre-parties nazies, bien plus obéissants à l’élite donneuse d’ordres. De plus, ils ont été génétiquement standardisés et conditionnés après la naissance à faire leur fonctions subordonnées et ainsi agir pratiquement comme des machines.

[…] depuis Hitler, l’armurerie des outils techniques à la disposition des dictateurs en herbe a été considérablement élargie. En plus de la radio, des hauts-parleurs, du cinéma et de la presse écrite, le propagandiste moderne peut maintenant utiliser la télévision afin de diffuser les images et les voix de ses clients et peut même enregistrer les images et les voix sur des bandes magnétiques. Grâce au progrès technologique, Big Brother peut maintenant être aussi présent que dieu…

Depuis le temps d’Hitler, il y a eu une grande avancée dans les domaines de la psychologie appliquée et de la neurologie qui sont la zone d’intérêt particulière des propagandistes, des endoctrineurs et des spécialistes du lavage de cerveau. Auparavant, ces spécialistes  de faire changer d’idée les gens étaient des empiriques qui fonctionnaient avec la méthode de l’essai et de l’erreur appliquée à un certain nombre de techniques et de procédures, qu’ils utilisaient très efficacement sans néanmoins connaître précisément pourquoi elles étaient efficaces. Aujourd’hui, l’art de contrôler les esprits est en phase de devenir une science à part entière. Ceux qui la pratiquent savent ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Ils sont guidés dans leur travail par des théories er des hypothèses solidement établies sur des bases de preuve expérimentale et empirique. Grâce aux nouvelles visions et nouvelles techniques, le cauchemar qui n’était pas encore réalisé sous Hitler et son régime totalitaire deviendra très bientôt de l’ordre du faisable.

[…]

Voyons ce que Hitler pensait des masses qu’il faisait bouger et comment il les faisait bouger. Le premier principe était un jugement de valeur : les masses sont exécrables, incapables de pensée abstraite et désintéressées de tout fait en dehors de leur expérience immédiate. Leur comportement n’est pas déterminé par la connaissance et la raison, mais par les sentiments et les pulsions inconscientes. Ce sont dans ces passions et impulsions que “sont implantées les racines positives et négatives de leurs attitudes.” Pour réussir, le propagandiste  doit apprendre à manipuler ces instincts et émotions.

[…] Une personne entre en contact direct avec la société de deux façons : en tant que membre d’une famille professionnelle ou groupe religieux, ou comme membre d’un groupe communautaire, d’une foule. Les groupes de personnes sont capables d’être aussi intelligents et moraux que les individus qui les forment ; une foule est chaotique, n’a pas de but personnel et est capable de tout sauf d’une action intelligente menée par une pensée réaliste. Assemblée en foule, les gens perdent leur pouvoir de raisonnement et leur capacité de choix moral. […] Une personne dans la foule se comporte comme si elle avait ingurgité une grosse dose d’intoxicant. Elle devient la victime de ce qu’on a appelé “un empoisonnement de troupeau”. Pendant sa longue carrière d’agitateur, Hitler a étudié les effets de cet empoisonnement de troupeau et a appris comment l’exploiter pour son propre but. Il a découvert qu’un bon orateur peut en appeler à ces “forces cachées” qui motivent l’action humaine et ceux de manière bien plus efficace que celle d’un écrivain. Lire est une activité privée et non pas collective. L’écrivain ne parle qu’à des individus séparés assis dans un état de sobriété naturelle. L’orateur lui, parle aux masses d’individus, déjà bien intoxiquées par ce poison de troupeau. Elles sont à sa merci et s’il sait manipuler comme il faut, il peut en faire ce qu’il en veut. Hitler était particulièrement talentueux à cet effet. Il était capable de ses propres mots : “de suivre le chemin des grandes masses de telle façon que des émotions vivantes de ses auditeurs, les bons mots dont il avait besoin lui seraient suggérés et alors cela irait droit au cœur de l’audience.” […] Hitler explorait et exploitait systématiquement les peurs et espoirs secrets, les désirs, les angoisses et les frustrations des masses allemandes. C’est en manipulant les “forces cachées” que les experts de la publicité nous induisent à acheter leurs produits que ce soit un dentifrice, une marque de cigarettes ou un candidat politique. et c’est en appelant à ces mêmes forces cachées, et d’autres trop dangereuses pour que Madison Avenue joue avec, qu’Hitler a induit les masses allemandes à acquérir un Führer, une folle philosophie et la seconde guerre mondiale.

[…] Hitler écrivit : “Toute propagande efficace doit demeurer attachée à quelques nécessités vitales qui doivent ensuite être exprimées en quelques formules stéréotypées. Celles-ci doivent être constamment répétées car seule une répétition constante réussira finalement à imprimer une idée dans la mémoire de la foule.

[…] Comme Bertrand Russel l’a noté : “Des systèmes dogmatiques sans fondations empiriques comme la scolastique, le marxisme et le fascisme, ont l’avantage de produire une grande cohérence sociale au sein de leurs disciples.” Le propagandiste démagogue doit donc toujours être constamment dogmatique. Toutes ses déclarations sont faites sans qualification. Il n’y a pas de gris dans son image du monde tout est soit diaboliquement noir ou d’un blanc céleste. Des propres mots d’Hitler : “le propagandiste doit adopter une attitude uni-dimensionnelle envers chaque problème qu’il doit gérer.” Il ne doit jamais admettre qu’il peut avoir tort ou que des gens ayant une vue différente pourrait avoir partiellement raison. On ne doit pas discuter rationnellement avec les opposants, on doit les attaquer, les réduire au silence ou, s’ils deviennent trop ennuyeux et importants, les liquider.

Telle était donc la vision des masses de Hitler. Il en avait une très basse opinion. Etait-elle incorrecte ? […] Sous le régime nazi, beaucoup de gens furent obligés de marcher au pas d’un point A à un point B… Marcher au pas tue la pensée. Marcher au pas met fin à l’individualité. Marcher au pas est la chose magique indispensable à faire afin d’accoutumer les gens à une activité mécanique quasi-rituelle, jusqu’à ce que cela devienne une seconde nature. De son point de vue et au niveau choisi pour parfaire son travail de sape, Hitler a eu parfaitement raison dans son estimation de la nature humaine. […] Dans un âge de surpopulation et sur-organisation accélérées et de moyens de communication de plus en plus efficaces, , comment pouvons-nous préserver la revalorisation de l’intégrité et réaffirmer la valeur de l’humain en tant qu’individu ? Ceci est une question qu’on peut toujours poser et qui peut toujours être répondue de manière satisfaisante. Mais une génération dans le futur et ce sera peut-être trop tard pour trouver une réponse et peut-être que cela sera même impossible, dans le climat collectif de plus en plus rigide des temps futurs, de même poser la question.

VI – Les arts de vente

La survie de la démocratie dépend de la capacité d’un large groupe de personnes de faire des choix réalistes en fonction d’une information adéquate. Une dictature en revanche se maintient au pouvoir en censurant ou en déformant les faits, en n’appelant jamais à la raison ni à l’intérêt commun, mais à la passion, à l’émotion et au biais, aux “forces cachés” si puissantes, comme les appelait Hitler, présentes dans les profondeurs inconscientes de tout esprit humain.

[…] Après tout, peut-il être avancé “le capitalisme est mort et le consumérisme est roi” et celui-ci demande les services de vendeurs experts versés dans tous les arts (y compris les plus insidieux) de la persuasion. Dans un système de libre-entreprise, la propagande commerciale par tous les moyens est absolument indispensable. Mais l’indispensable n’est pas nécessairement le désirable. Ce qui est prouvé bon dans la sphère économique ne l’est pas nécessairement pour les hommes et les femmes à la fois en tant qu’électeurs et qu’êtres humains.

[…]

Pensez donc”, écrit Mr Clyde Miller de manière jouissive “ce que cela peut vouloir dire pour votre entreprise si vous pouvez conditionner des millions, des dizaines de millions d’enfants, qui vont grandir en des adultes totalement entrainés à acheter vos produits, tout comme les soldats sont entrainés à avancer lorsqu’ils entendent les mots déclencheurs “en avant… marche !’ Pensez à cela !” Pensez également que tous les dictateurs et dictateurs en herbe ont pensé à ce genre de choses pendant des années et que des dizaines, des centaines de millions d’enfants sont en train de grandir au sein d’un tel processus d’acheter dans le produit idéologique de leur despote local, comme de bons petits soldats bien entrainés à répondre aux mots déclencheurs implantés dans leurs esprits avec l’attitude appropriée désirée par les propagandistes du despote.

[…]

Les êtres humains agissent de bien des façons irrationnelles mais tous sont capables semble t’il, si on leur donne une bonne chance de le faire,  de faire un choix raisonnable à la lumière d’une information et preuve disponibles. Les institutions démocratiques ne peuvent véritablement fonctionner que si tous ceux concernés font de leur mieux pour acquérir une connaissance et encourager la rationalité sur l’émotion. Mais aujourd’hui, dans les démocraties les plus puissantes, les politiciens et leurs propagandistes préfèrent des procédures de non-sens en faisant appel presque exclusivement à l’ignorance et à l’irrationalité des électeurs.

[…] Les marchands de politique ne font appel qu’aux faiblesses des électeurs et jamais à leur force potentielle. Ils ne font aucune tentative d’éduquer les masses pour qu’elles deviennent aptes à s’auto-gouverner, ils ne font que les manipuler et les exploiter. A cet effet, toutes les ressources de la psychologie et des sciences sociales sont mobilisées et mises en action.

[…] Sous un nouvel angle, les principes politiques et les plans d’action spécifique en sont venus à perdre la plupart de leur importance. La personnalité du candidat et la manière dont il est projeté par les experts en marketing sont vraiment ce qui compte le plus.

[…] La nature même de l’art oratoire est telle qu’il y a toujours eu une tendance parmi les politiciens et les leaders religieux à sur-simplifier les affaires complexes. Depuis leur pupitre ou leur scène, même les orateurs les plus consciencieux trouvent toujours difficile de dire toute la vérité. Les méthodes utilisées maintenant pour promouvoir le candidat politique de manière marchande comme s’il était un déodorant, garantit de manière positive que l’électorat ne puisse entendre la vérité sur quoi que ce soit.

VII – Lavage de cerveau

Dans les deux chapitres précédents, j’ai décrit les techniques de ce qui pourrait être appelé la manipulation générale et outrancière des esprits, comme pratiquées par le plus grand démagogue et les plus talentueux vendeurs de l’histoire. Mais aucun problème humain ne peut être résolu par juste des méthodes générales. Le fusil y trouve sa place mais également la seringue hypodermique. Dans les chapitres qui suivent, je vais décrire d’autres techniques encore plus efficaces pour manipuler non pas les foules, non pas le public, mais les individus isolés.

[NdT: s’ensuit ici une longue description de plusieurs page des travaux de recherche du russe Ivan Pavlov sur les chiens et les techniques de conditionnement. Information très intéressante au demeurant, mais à lire dans le bouquin…)

[…]

L’efficacité de la propagande politique et religieuse dépend des méthodes employées et non par des doctrines enseignées. Ces doctrines peuvent être vraies ou fausses, complète ou pernicieuse, ceci ne fait que peu ou pas de différence. Si l’endoctrinement est fait de la bonne manière et au bon moment de la fatigue nerveuse induite, elle marchera. Sous des conditions favorables, pratiquement tout le monde peut être converti à pratiquement n’importe quoi.

[NdT : s’ensuit ici une longue description de méthodes de fatigue et d’épuisement physiques et psychologiques mises au point dans les régimes marxistes de domination étatique contre les opposants au régime. A lire dans le bouquin]

Le lavage de cerveau, tel qu’il est maintenant pratiqué, est une technique hybride. Il dépend pour être efficace, partiellement d’une utilisation systématique de la violence, partiellement sur une manipulation précise psychologique. Il représente la tradition de “1984”, en route pour devenir la tradition du “Meilleur des mondes”… Conditionné depuis la prime enfance et peut-être aussi biologiquement prédestiné, l’individu de la caste la plus basse ou de la caste moyenne ne demandera jamais une conversion ni même un rappel de la vraie foi. Les membres de la caste la plus haute devront être capables de penser de nouvelles pensées en réponse à de nouvelles situations, en conséquence leur entrainement sera bien moins rigide en comparaison de celui qui s’adresse aux gens qui n’utilisent pas la raison pour demander le pourquoi des choses, mais plutôt de faire et de mourir avec le minimum de tumulte.

[…] Sur le chemin du Meilleur des Mondes, nos dirigeant devront se reposer sur les techniques transitionnelles et provisionnelles du lavage de cerveau.

soma
Soma pour tous !…

VIII – La persuasion chimique

NdT : Il est bien connu qu’Aldous Huxley était un grand expérimentateur de drogues hallucinogènes notamment il faisait une recherche sur la perception psychédélique et sa relation potentielle avec l’expérience mystique, plus de 20 ans avant l’ère hippie et la consommation de masse du LSD. Huxley consacrait ses expériences à la mescaline (dérivé du cactus peyote) et au LSD, drogue synthétique dérivée de a substance chimique d’une moisissure céréalière. En 1954, il écrivit un livre sur ces expériences “Les portes de la perception”, en anglais “The Doors of Perception”. C’est ce livre qui inspira Jim Morisson et Ray Manzarek pour nommer leur groupe “The Doors”… En 1956, il écrivit un autre livre moins connu, suite logique de ses recherches psychéliques “Heaven and Hell” ou “Paradis et Enfer”. Aldous Huxley était considéré comme un expert des substances hallucinogènes expérimentées sous divers dosages. Certains l’ont considéré comme une sorte de gourou précurseur du mouvement hippie et de l’ère psychédélique de la fin des années 60 et des années 70, ce que réfuta son frère Julian.

Dans le meilleur des mondes de ma fable il n’y avait pas de whisky, pas de tabac, pas de drogues illégales comme l’héroïne ou la cocaïne. Les gens ne buvaient pas, ne fumaient pas, ne sniffaient pas, ni ne s’injectaient. Si quelqu’un se sentait déprimé ou un peu au dessous du par, il ou elle avalait une ou deux tablettes d’un composé chimique appelé “soma”. La soma originale de laquelle j’ai pris le nom pour créer cette drogue hypothétique, était une plante inconnue (possiblement Asclepias acida), utilisée par les anciens envahisseurs aryens de l’Inde dans un de leur plus solennel rite religieux. Le jus intoxicant provenant des tiges de cette plante était bu par les prêtres et les nobles au cours d’une cérémonie très élaborée. Dans les hymnes védiques, on nous dit que les buveurs de soma étaient bénis de bien des façons. Leurs corps étaient plus forts, leurs esprits et leurs cœurs remplis de courage, de joie et d’enthousiasme, leurs esprits étaient illuminés et ils recevaient l’assurance de leur immortalité dans une expérience immédiate de vie éternelle Mais ce jus sacré avait ses inconvénients. Soma était une drogue dangereuse, si dangereuse que même la déesse du ciel Indra, était parfois malade de la boire. Les simples mortels pouvaient même en mourir par overdose ; mais l’expérience en était si enchanteresse et lumineuse que boire la soma était considéré comme un privilège. Et pour ce privilège, aucune prix était trop élevé.

La soma du Meilleur des mondes n’avait rien de ces inconvénients. A petite dose, elle permettait d’atteindre un sentiment euphorique, à plus forte dose, elle avait une capacité hallucinogène et si vous en preniez trois tablettes, vous sombriez alors dans le plus heureux et revigorant des sommeils et ceci sans aucun coût physiologique ou mental. Les membres du Meilleur des Mondes pouvaient prendre congé de leurs humeurs noires et dépressives ou  des ennuis familiers de la vie de tous les jours, sans sacrifier leur santé ni réduire de manière permanente leur efficacité.

Dans le Meilleur des Mondes, l’habitude de la consommation de soma n’était en rien un vice privé. C’était une institution politique, clairement l’essence de la vie. Liberté et poursuite du bonheur comme garanties par les droits civiques. Mais ce plus impérieux privilège inaliénable était aussi le plus puissant des instruments dans l’armurerie des dictateurs. L’intoxication systémique des individus pour le bénéfice de l’État (et bien entendu accidentellement pour leur propre plaisir) était un pilier de la politique des contrôleurs du monde. La ration quotidienne de soma était une assurance contre le mécontentement personnel, social et la divulgation d’idées subversives. Karl Marx a dit que la religion était l’opium du peuple. Dans le Meilleur des Mondes, c’est l’inverse. L’opium, dans ce cas précis, la soma, était devenu la religion du peuple. Tout comme la religion, la drogue avait le pouvoir de consoler et de compenser. elle faisait appel à des visions d’un monde meilleur, elle offrait l’espoir, renforçait la foi et promouvait la charité.

[NdT : ici, Huxley se lance dans un long descriptif sur les différentes drogues, leurs effets, leur niveau d’addiction etc… Il y parle du peyote dont on extrait la mescaline, du cannabis / marijuana, du Lysergic acid diethylamide ou LSD-25, qu’Huxley considère “soma extraordinaire”…]

Qu’un dictateur puisse s’il le désirait utiliser ces drogues à des fins politiques est évident. Il pourrait s’assurer contre le tumulte et la résistance politiques en changeant la chimie du cerveau de ses sujets en les rendant heureux de leur condition de servilité. Il pourrait utiliser des tranquillisants pour calmer les excités et des stimulants pour enthousiasmer les indifférents, des hallucinogènes pour distraire les damnés de leur misère.

[…] Il ne fait aucun doute que si les tranquillisants pouvaient être achetés plus facilement et aussi bon marché que l’aspirine, ils seraient consommés par les masses non pas par milliards de pilules mais par centaines de milliards. Un bon stimulant bon marché serait tout aussi populaire.

Sous dictature, les pharmaciens seront instruits de changer de refrain avec chaque changement de situation. Dans des temps de crise nationale, ils seront ordonnés de pousser à la vente de stimulants. Entre les crises, trop d’énergie et d’éveil peut être un danger pour le tyran. Donc dans les périodes de calme, les gens seront incités à prendre des tranquillisants et des hallucinogènes produisant un paradis artificiel. Avec ces syrops adoucissants, pas de troubles pour leur maître.

[…] Lors d’un récent symposium sur le meprobamate auquel je participais, un éminent biochimiste fit même la remarque amusante de suggérer que les Etats-Unis envoient en cadeau au peuple soviétique 50 milliards de doses de son plus populaire des tranquillisants. La plaisanterie avait un rien de sérieux. […]

La soma de ma fable avait à la fois un effet tranquillisant, hallucinogène et stimulant et avait le pouvoir d’élever la capacité de suggestion et donc renforçait les effets de la propagande gouvernementale.

Moins efficaces et à plus haut coût physiologique existent déjà des drogues dans la pharmacopée qui pourraient être utilisées dans le même but. Il y a la scopolamine par exemple, le principe actif de l’henbane et en larges doses un poison violent, il y a aussi le pentothal (NdT : vulgairement appelé le “sérum de vérité”) et l’amytal de sodium.

[…] La pharmacologie, la biochimie et la neurologie vont de l’avant et nous pouvons être certains que dans les quelques années à venir, de nouvelles et meilleures méthodes chimiques pour augmenter la suggestibilité et réduire la résistance psychologique seront découvertes. Comme tout le reste, ces nouvelles découvertes pourront être ben ou mal utilisées. Elles pourront aider les psychiatres dans leur lutte contre les maladies mentales, ou elles pourront aider les dictateurs dans le bataille contre les libertés. Le plus probablement, puisque la science en elle-même est impartiale, elles feront les deux. Elles réduiront en esclavage et rendront libre, elles guériront et dans le même temps détruiront.

A suivre…

“Un corps scientifique auquel on aurait confié le gouvernement de la société finirait bientôt par ne plus s’occuper du tout de science, mais d’une toute autre affaire. Et cette affaire, l’affaire de tous les pouvoirs établis, serait de s’éterniser en rendant la société confiée à ses soins, toujours plus stupide et par conséquent plus nécessiteuse de son gouvernement et de sa direction.”
“La science étant appelée désormais à représenter la conscience collective de la société, doit réellement devenir la propriété de tout le monde.”
~ Michel Bakounine ~

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