Analyse et résistance politique: Sortir du réformisme citoyenniste et s’émanciper de l’État et de la dictature marchande 2ème partie (Collectif)


… Croire encore en l’Etat et le capitalisme 

 

L’impasse citoyenniste, contribution à une critique du citoyennisme

 

Collectif

2001

 

1ère partie

2ème partie

 

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Impasse_Citoyenniste

 

IV. Citoyennisme et citoyens

Lorsque Ignacio Ramonet parle de désobéissance “civique” et non plus de désobéissance “civile”, il marque une distinction révélatrice du rapport du citoyennisme avec sa propre base. Le mot “civil” se rapporte objectivement, de façon neutre, au citoyen d’un Etat, celui qui n’a pas choisi d’y naître. “Civique” est ce qui est le propre du bon citoyen, c’est à dire celui qui manifeste activement son appartenance à ce même Etat. On voit ici que la distinction est essentiellement d’ordre moral.

Et en effet, une des forces du citoyennisme est bien d’être un mouvement essentiellement moral, pour ne pas dire moralisateur. On voit avec quelle aisance il passe au-dessus des faits et ne s’embarrasse pas d’analyses lorsqu’il s’agit de passer de la dénonciation de la “crise” à la “répartition des fruits de la croissance”. C’est qu’il s’agit à chaque fois d’avoir la position la plus “civique”, c’est à dire la position la plus généreuse, la plus morale. Et en effet, tout le monde est pour la paix, contre la guerre, contre la “mal-bouffe”, pour la “bien-bouffe”, contre la misère, pour la richesse. En somme, il vaut mieux vivre riche et en bonne santé en temps de paix, que pauvre et malade en temps de guerre.

Rien ne se vend mieux que la morale, en ce monde qui se situe résolument, un siècle après Nietzsche, par delà bien et mal. Mais ce besoin de consolation est impossible à rassasier. On peut voir par exemple l’embarras qu’a causé dans les rangs citoyennistes la triste affaire de Givers. Cette révolte avait la particularité d’être à la fois une résurgence archaïque de l’action ouvrière, et la manifestation d’un désespoir bien moderne. Un citoyenniste pendant cette affaire se demandait dans Le Monde si on pouvait qualifier l’action des ouvriers de CELLATEX “d’action citoyenne”.. Nous pouvons lui répondre. Le couteau sur la gorge, absolument déboussolés, et sans le recours de cet optimisme soucieux propre aux lecteurs du Monde Diplomatique, les salariés de Givers n’étaient pas des citoyens, et ils n’ont pas agi en tant que tels. L’impuissance des citoyennistes à réagir dans cette circonstance montre quel type de réactions ils pourront avoir dans d’autres circonstances, à une échelle plus grande. Ils ne tarderont naturellement pas à en appeler à la répression des mauvais citoyens, au nom de la démocratie, de L’Etat de Droit, et de la morale. C’était d’ailleurs bien le propos du citoyenniste du Monde, qui entendait par son insidieux questionnement (tout à fait objectif, bien sûr) couper l’herbe sous le pied d’une sympathie naissante, et rappeler les citoyens à la raison, pour préparer l’éventuelle répression qui naturellement n’a pas eu lieu, puisque, dans la situation actuelle, les salariés ne pouvaient que négocier. Il est en tout cas intéressant de constater comment, dans cette mini-crise, un citoyenniste va s’empresser de proposer à l’Etat ses services de médiateur. Le citoyennisme est potentiellement un mouvement contre-révolutionnaire.

Cet exemple montre également l’incapacité du citoyennisme à trouver une réaction face à un mouvement qu’il n’a pas lui-même créé. l faut aussi souligner que la base sociale du citoyennisme est considérablement plus large et aussi plus floue que les seuls militants associatifs et syndicaux. Le citoyennisme est l’expression des préoccupations d’une certaine classe moyenne cultivée et d’une petite bourgeoisie qui a vu ses privilèges et son influence politique fondre comme neige au soleil, en même temps que disparaissait la vieille classe ouvrière. La restructuration à l’échelle mondiale du capitalisme a laissé sur le carreau l’ancien capital national, et donc la bourgeoisie qui en était détentrice et les classes moyennes qu’elle employait. La vieille société bourgeoise du XIXème siècle, aux relents persistants d’Ancien Régime, a bel et bien disparu. La consolidation de l’Etat et la critique de la mondialisation jouent ici comme nostalgie du vieux capital national et de la société bourgeoise, la critique des multinationales comme nostalgie de l’entreprise familiale. Encore une fois, ils se lamentent sur un monde perdu.

Et deux fois perdu, puisque le terme de citoyen veut aussi se référer à la vieille appellation républicaine, sans doute plus celle des premiers temps de la révolution bourgeoise que celle de la Commune de Paris (encore qu’un film interminable et volontairement anachronique tourné récemment sur ce sujet semble indiquer que l’on voudrait récupérer cela aussi). Mais cette révolution, justement, a été faite, et nous vivons dans le monde qu’elle a créé. Les sans-culottes seraient sans doute étonnés de voir ce qu’est devenue la République qu’ils ont contribué à établir, mais les morts ne reviennent pas plus qu’on ne se baigne deux fois dans le même fleuve. Il n’est par contre pas impossible que de futurs sans-culottes traînent en Nike sur le parking d’une très moderne cité.

Les classes moyennes en déshérence se reconstituent à travers le citoyennisme une identité de classe perdue. Un salon “bio” peut ainsi se déclarer “vitrine des modes de vie et de pensée citoyenne”.. Que ceux qui ne mangent pas “bio” se le disent : ils ne sont pas “citoyens”. Un jeune citoyenniste peut alors synthétiser de façon fulgurante ses doutes sur le prolétariat : “Que veux-tu attendre d’eux ? Ils font leurs courses chez Auchan.” Les citoyennistes ne peuvent en tout cas, sur les bases qu’ils occupent actuellement, récupérer un éventuel mouvement social plus radical, duquel il sont viscéralement coupés. Ils ne pourront à ce moment-là qu’offrir à l’Etat qu’ils défendent une caution morale à la répression. Les pseudo-solutions qu’ils avancent, face à une crise réelle, apparaîtront alors comme ce qu’elles sont, à savoir un moyen de maintenir l’ordre des choses existant. On ne peut se contenter d’opposer abstraitement et à perte de vue l’Etat au capital, la “vraie” démocratie à la démocratie telle qu’elle est, “l’économie solidaire” au libéralisme, lorsque des masses de gens commencent à chercher des réponses à leur situation concrète. Un mouvement né d’une crise majeure, c’est à dire de la remise en question des conditions d’existence mêmes ne saurait se satisfaire durablement de telles amusettes.

Ils pourront tout de même, puisqu’ils sont là, occuper un moment la révolte, qui pourra aussi se manifester par un nationalisme exacerbé, qu’ils auront auparavant contribué à entretenir et développer (on en voit actuellement les prémisses à travers l’anti-américanisme développé par Bové et bien d’autres). Mais la critique du capital mondialisé n’a pas face à elle l’alternative d’un retour au capital national, défendu par l’Etat. Si cette alternative très hautement improbable est mise en jeu, on aura plutôt la guerre.

Nous voyons là que rien ne nous garantit que le prochain mouvement social soit révolutionnaire. Il contribuera en tout cas à démasquer définitivement le citoyennisme, et laissera peut-être le champ libre à une remise en jeu du très vieux projet d’une transformation du monde, au delà de l’Etat et du capital.

V. Citoyennisme et révolution

Tout l’ancien mouvement révolutionnaire reposait sur la reprise en main par les ouvriers du mode de production capitaliste, dont ils se sentaient virtuellement possesseurs en raison de la place effective qu’ils occupaient dans la production. Cette place effective, ce rapport réel du prolétariat avec la production a été laminé dans les années 70 par l’automation et la précarisation. Certains radicaux, comme ceux de l’Encyclopédie des Nuisances ou Camatte (Invariance) on senti ou théorisé cette transformation, mais ils ne pouvaient sortir de cette conception ancienne de la révolution sans abandonner la révolution elle-même, et c’est bien ce qui se passa. L’I.S. après tout ne préconisait qu’un “meilleur emploi des forces productives”, pour la création de situations, par le biais des conseils ouvriers. Ils ne voyaient pas (mais à ce moment-là qui pouvait le voir ?) en quoi le mode de production capitaliste était capitaliste, en quoi l’automation qu’ils vantaient n’était pas un moyen de libérer du temps pour “vivre sans temps mort et jouir sans entraves”, mais une façon de dégager du profit pour le capital. Et après la “contre-révolution” des années 70-80 ils ont simplement identifié cette même production, que les ouvriers avaient échoué à reprendre, comme source de tous les maux.

Au lieu de percevoir la disparition du vieux mouvement ouvrier comme nouvelle condition d’un mouvement révolutionnaire à venir, et surtout comme chance de ce mouvement, il l’ont perçue comme catastrophe. Et ce fut bien une catastrophe pour l’ancien mouvement ouvrier, son arrêt de mort. La plus grande partie de la génération post soixante-huitarde s’est ainsi engloutie dans le vide laissé par cette défaite. Et nous ne songeons certes pas à le leur reprocher, une conception vieille d’un siècle ne s’oublie pas en un jour, ni même en vingt ans. Aujourd’hui ce bilan peut commencer à se faire. Nous avons eu, depuis 1995, le privilège douteux de voir une idéologie se rebâtir sur les ruines de la révolution. Si nous l’avons assez rapidement identifiée dans ce qu’elle avait de nouveau, il a été un peu plus long pour nous de la percevoir dans ce qu’elle avait d’archaïque, c’est à dire d’historiquement déterminé. Nous avons indiqué plus haut que cette idéologie, le citoyennisme, pratiquait l’art “d’accommoder les restes” du vieux mouvement révolutionnaire. C’est parce qu’au fond le vieux mouvement révolutionnaire ne constituait pas un dépassement du capitalisme, mais une gestion de celui-ci par la “classe montante” qu’était censé être le prolétariat, que le citoyennisme se veut aujourd’hui “réformiste”. La “gestion ouvrière” du capital s’est simplement aujourd’hui transformée en “répartition des richesses”, en “taxation du capital”, la production disparaissant derrière le profit, derrière le capital financier, derrière l’argent. “De l’argent, il y en a, dans les poches du patronat”, dit le slogan. Certes oui, mais au nom de quoi cet argent devrait-il atterrir dans les poches des prolétaires, pardon, des “citoyens” ?

Le vieux mouvement ouvrier n’ayant pu aboutir à la communauté humaine se change ainsi en simple intéressement aux profits capitalistes, de façon obscène et révélatrice (il faut toutefois noter que si on ne demande “que” de l’argent au capitalisme, c’est aussi parce que l’on sait ne rien pouvoir en attendre d’autre). Il y a certes là de quoi écoeurer un vieux révolutionnaire, un de ceux qui pensaient pouvoir construire un monde meilleur. Mais s’il était déjà illusoire de penser pouvoir construire ce monde par la gestion ouvrière du capital, ils l’est tout à fait de penser pouvoir contraindre le capitalisme à partager ses profits pour le bonheur de tous les “citoyens”, à supposer même que leur argent puisse faire notre bonheur. Le citoyennisme touche au point central d’une illusion vieille d’un siècle, et cette illusion, déjà morte dans les faits, est sur le point d’être détruite.

“Tout est à nous, rien n’est à eux”, s’obstinent-ils à chanter dans leurs manifestations. Mais le capital, cette masse d’argent ne visant qu’à s’accumuler par la domination de l’activité humaine, et donc par la transformation de cette activité suivant ses propres normes, a créé un monde où “tout est à lui, rien n’est à nous”. Et il ne s’agit pas seulement de la propriété privée des moyens de production, mais également de leur nature et de leurs buts. Le capital ne s’est pas simplement approprié ce qui était nécessaire à la survie de l’humanité, ce qui n’était que le premier moment de sa domination, il l’a également transformé, par l’industrialisation et la technologie, de telle manière qu’aujourd’hui presque plus rien n’est produit pour être consommé, mais simplement pour être vendu. Produire pour nos besoins ne peut être le fait du capitalisme. Presque plus rien ne subsiste de l’activité humaine précapitaliste. Le monde est bel et bien devenu une marchandise.

Le capital n’est pas une force neutre qui, si on “l’orientait” convenablement, pourrait aussi bien faire le bonheur de l’humanité qu’il fait sa perte. Il ne peut pas “dépolluer aussi bien qu’il pollue”, comme l’a prétendu un citoyenniste écologiste, puisque c’est son mouvement même qui l’amène inéluctablement à polluer et à détruire, c’est à dire que le mouvement d’accumulation et de production pour l’accumulation passe par-dessus toute idée de “besoin”, et donc également du besoin vital qu’est pour l’humanité la préservation de son environnement. Le capital ne suit que ses propres fins, il ne peut être un projet humain. Il n’y a pas une “autre mondialisation”. Il n’a pas face à lui les besoins de l’humanité, mais la nécessité de l’accumulation. S’il se met à recycler, par exemple, la branche ainsi créée fera tout pour avoir toujours de quoi recycler. Le recyclage, qui n’est qu’une autre façon de produire de la matière première, crée toujours plus de déchets “recyclables”. En outre, il pollue bien autant que n’importe quelle autre activité industrielle.

Nous devons ici, pour éviter toute confusion, nous porter en faux contre cette idée quelque peu paranoïaque que véhiculent certains “radicaux”, selon laquelle le capital polluerait pour créer un marché de la dépollution, ou en tout cas que chaque dégât provoqué par le capitalisme engendrerait des marchés pour la réparation de ces dégâts, suivant le schéma du “pompier incendiaire” Il y a des dégâts, et ils sont nombreux, que personne ne veut réparer, simplement parce que leur réparation ne constitue pas un marché. La preuve en est que ce sont la plupart du temps les Etats qui doivent assumer seuls le coût d’une dépollution, et le conflit peut se situer là, entre les Etats et les entreprises, et tout le débat sur les “pollueurs-payeurs” en est la manifestation. Limiter la casse, et surtout les frais, sans pour autant faire fuir les investisseurs, telle est la quadrature du cercle que le “capitalisme écologique” doit résoudre, tel est le véritable enjeu des “règlementations écologiques”.

Il ne s’agit en tout cas jamais de ne plus polluer, mais de savoir qui doit payer dans le cas où la pollution est par trop catastrophique et visible. Le prétendu “marché de la dépollution”, contrairement à celui du recyclage, n’existe pas vraiment, parce qu’il ne produit aucun bénéfice en retour, sinon celui très relatif de se mettre en conformité avec certaines réglementations, et n’est donc qu’une pure charge pour les entreprises, charge qu’elles ont intérêt à limiter au maximum. Personne ne veut dépolluer, et on l’a vu à la récente conférence de la Haye.

Nous pourrions développer plus longuement tout ceci, mais cela déborderait notre propos. Nous voyons en tout cas ici qu’il ne saurait être question d’une gestion “humaine” de la production capitaliste, et encore moins de reprendre telle quelle cette production. Tout est à reconstruire. La révolution sera aussi le moment du “grand démantèlement”, et de la reprise sur des bases inédites de l’activité humaine, aujourd’hui presque entièrement dominée par le capital.

Le vieux mouvement ouvrier manifestait le lien unissant capitalisme et prolétariat. Le plus exploité des ouvriers pouvait se sentir dépositaire, à travers son travail, d’un monde futur, où le travail dominerait le capital. Le Parti était à la fois une famille et un Etat ouvrier en germe, chaque chef syndical pouvait se sentir lié à la communauté ouvrière à la fois présente et à venir. Les transformations du mode de production capitaliste au cours des vingt dernières années ont laminé tout ceci, généralisant la séparation des individus.

Dans son expansion, le capitalisme a dû détruire les vieilles communautés de souche paysanne pour créer la classe ouvrière qui lui était nécessaire. A peine cette classe ouvrière créée, il doit de nouveau la détruire, et se trouve face au problème de l’intégration de millions d’individus à son monde.

Les citoyennistes apportent une réponse dérisoire en tentant de reconstituer le lien qui unissait autrefois la “classe ouvrière” par celui qui unirait les “citoyens”, c’est à dire l’Etat. Cette recherche de la reconstitution du lien à travers l’Etat se manifeste dans le nationalisme latent des citoyennistes. Le capital abstrait et sans visage est remplacé par des figures nationales, par la moustache de José Bové, ou la réhabilitation de l’hymne tsariste en Russie (il ne s’agit plus là de citoyennisme, bien sûr, mais de la manifestation d’un nationalisme bien plus général, et également sans issue). Mais l’Etat ne peut offrir que des symboles, des ersatz de lien, parce qu’il est lui même pour ainsi dire saturé de capital, et qu’il ne peut agiter ces symboles que dans le sens qui lui est dicté par la logique capitaliste à laquelle il appartient.

Le “citoyen” comme lien est la manifestation d’un vide, ou plutôt du fait qu’il appartient maintenant au capitalisme, et à lui seul, d’intégrer ces milliards de gens privés de la communauté. Et nous sommes obligés de constater qu’il le fait, jusqu’à présent, tant bien que mal.

Cependant, le capitalisme est toujours confusément perçu comme une force extérieure et hostile à l’humanité, soit qu’il la prive de pain, soit qu’il la prive de “sens”. Dans les sociétés capitalistes avancées, cela se manifeste par la fuite des individus séparés dans ce que les sociologues nomment la “sphère privée”, les loisirs, la famille ou ce qu’il en reste, la bande de copains, etc. Ceci développe très logiquement un marché de la séparation, qui se manifeste à travers les outils de communication-consommation, mais cette consommation de “l’être ensemble” se résout finalement, dans le monde de la marchandise, en un “avoir tout seul” qui replonge dans la séparation qu’elle était censée pallier.

Le travail lui-même, qui est toujours la principale force d’intégration du capital, est de plus en plus perçu comme une contrainte extérieure et il n’est plus que marginalement ce qui décrit l’identité d’individus toujours plus nivelés dans la masse. Et cela n’a rien d’étonnant, à l’heure de la disparition des métiers, remplacés par des fonctions ne réclamant aucune compétence particulière. Le “monde du travail” est aussi devenu celui de l’incompétence. Cette dynamique de déqualification peut-être perçue par certains comme une décadence (et la dynamique de l’intégration par le capital crée bien ses propres “barbares” de l’intérieur), mais elle est également une démoralisation du travail, où celui-ci apparaît réellement à chacun comme vide de sens, pur arbitraire, contrainte extérieure, exploitation. La morale du travail, autrefois partagée également par la bourgeoisie et le prolétariat, est en train de se dissoudre dans le mouvement de l’intégration capitaliste.

L’intégration capitaliste (problème central sur lequel il nous faudra revenir) se fait de plus en plus sentir comme artificielle, elle est en tout cas très problématique, et elle induit ce qu’on pourrait nommer une névrose de masse, liée au sentiment de n’avoir plus aucune prise sur sa vie. Le prochain mouvement révolutionnaire ne pourra faire l’économie de ce constat, puisque cette impuissance, qui est également ce que l’on nommait autrefois aliénation, fait partie intégrante de notre rapport au monde capitaliste.

VI. “Prolétaires de tous les pays, je n’ai pas de conseils à vous donner !”

Nous ne nous donnerons pas le ridicule de présenter ici ce que devra être le prochain mouvement révolutionnaire. Personne ne peut le dire avec certitude, sans tomber dans une idéologie de rechange. Nous pouvons toutefois imaginer, à partir de ce qui est déjà là, ce que ce mouvement pourra être, c’est à dire ce qui dans la situation présente est le germe d’une situation future.

La mondialisation du capital et la dissolution des capitaux nationaux impliquent qu’il s’agira d’un mouvement mondial, et pas sous la forme caricaturale d’une action contre l’OMC ou la CNUCED. Il ne s’agira pas d’aller mettre le feu à Francfort ou à Bruxelles, mais d’agir face au capitalisme tel qu’il se présente ici, là où nous sommes, parce qu’ici, là où nous sommes, c’est là que se joue réellement la mondialisation. La mondialisation du capital est aussi la mondialisation de la lutte, et lorsqu’on décide à New York de ce qui est produit au Mexique et emballé dans le Pas-de-Calais, toute attaque locale a des répercussions globales.

La dissolution de la conscience de classe et du vieux mouvement ouvrier ont également pour conséquence que chacun se trouve, dans sa vie, seul face à tous les aspects de la domination et de l’exploitation, simultanément. Il n’y a plus de refuge, plus de communauté où se replier. L’identité que l’on se construisait à travers le travail tend à se dissoudre, au profit d’une tentative de recomposition autour du privé, de la bande de copains ou la famille, des loisirs. Mais avec les loisirs de masse, la décomposition de la famille et la brutalité des rapports sociaux, le particulier se retrouve à chaque fois réexpulsé vers le général. L’homme moderne est un homme public.

Jamais dans l’histoire de l’humanité les individus n’ont été contraints à se penser de façon aussi globale, en tant qu’humanité, à l’échelle mondiale. Ceci est à la fois une souffrance (et on comprend mieux ici ce qui peut attirer certains chez Zerzan ou Kaczinski, entre autres régressions) et la condition même de la libération. Les primitivistes veulent se libérer de l’humanité, revenir à cette harmonie antérieure de la communauté restreinte isolée. Mais ce retour est impossible. Il n’y a pas d’en dehors du capitalisme.

En 1860, Marx pouvait encore écrire dans le Capital :

“Pour rencontrer le travail commun, c’est à dire l’association immédiate, nous n’avons pas besoin de remonter à sa forme naturelle primitive, telle qu’elle nous apparaît au seuil de l’histoire de tous les peuples civilisés. Nous en avons un exemple tout près de nous dans l’industrie rustique et patriarcale d’une famille de paysans qui produit pour ses propres besoins (…).”

Cet “exemple” a disparu.

Toute l’activité humaine ou presque est désormais régie par le capitalisme, ce qui pousse certains, comme Zerzan ou Kaczinski, et bien d’autres avec eux, à regretter le “bon vieux temps”, qu’il soit primitif-fusionnel, ou patriarcal-artisanal. Mais toutes ces formes d’organisation sociale n’ont pas su résister au capitalisme, et on voit mal dès lors comment elles pourraient être son avenir, à moins de postuler une nature de l’humanité dont ces formes seraient la manifestation, et également une autodestruction catastrophique du capitalisme (c’est à dire du monde), après laquelle elles pourraient tout naturellement retrouver leur place momentanément usurpée. Mais cette “autodestruction ” du capitalisme serait également la nôtre, et c’est donc à partir du capitalisme qu’il nous faut envisager l’avenir, que cela nous plaise ou non.

On a vu que la globalisation des individus déborde largement les limites du travail salarié. Chaque aspect de la vie est soumis à cette globalisation, et c’est donc chaque aspect de la vie qui demandera a être transformé, unitairement. Dit plus simplement, on ne peut aujourd’hui rien changer sans finalement tout changer. Cela sera la principale condition de la révolution à venir.

Très concrètement, chaque problème que le capitalisme nous léguera ne pourra se résoudre qu’à l’échelle d’une société entière. Déchets nucléaires, transports, agriculture, tout ceci nous conduira à des choix et des modes d’organisation qui devront être conduits globalement, hors de la propriété privée et de la division hiérarchique du travail. Et il ne s’agira pas seulement de travail.

Le “monde sans frontières” que le capitalisme a créé pour la marchandise sera bel et bien un monde sans frontières pour l’humanité. Il n’y aura pas de droits de douane. Nous remettrons à plus tard le soin de développer ce que tout cela implique. Nous pourrions également évoquer ce que pourraient être les modes d’organisation que les hommes se donneront alors, mais il nous semble que l’immensité des problèmes pratiques qui se poseront alors sera telle que des solutions inédites devront être alors mises en oeuvre, et sans doute souvent dans l’urgence. L’initiative individuelle sera peut-être alors aussi nécessaire que la concertation générale, et jamais l’une ne saurait remplacer l’autre. Le débat reste ouvert, et c’est aussi sur toutes ces questions qu’il nous faut “savoir attendre”.


A bas l’État, la marchandise, l’argent et le salariat !

VII. Conclusion provisoire

Nous nous sommes efforcés ici d’évoquer les principales limites et faiblesses du citoyennisme, et l’on voit que ce ne sont pas simplement des limites ou des faiblesses “théoriques”, mais qu’elles sont bien réelles et lui seront sûrement fatales, à plus ou moins court terme.

Pour autant, il n’est pas question de rester assis les bras croisés “en attendant” que le citoyennisme s’écroule, pour laisser magiquement la place à la révolution. Ce mouvement a bien des ressources encore, et il est sans doute capable de s’adapter à de nouvelles conditions. Nous avons cependant précisé ici à quelles “conditions” il ne saurait s’adapter. Nous n’avons en tout cas qu’à peine ébauché cette critique, qui sera poursuivie par d’autres. La question à laquelle nous avons aussi voulu tenter de répondre, c’est celle de la manière dont il nous semble qu’il convient d’aborder la critique. Trop souvent, des révolutionnaires critiquent ceux qu’ils prétendent être les “réformistes”, sous le simple prétexte qu’ils ne seraient pas révolutionnaires. C’est présenter les choses comme s’il s’agissait au fond d’un simple débat d’opinions, au fond égales, c’est à dire également vides, paroles creuses face à la toute-puissante objectivité du monde. A ce compte-là, on peut défendre n’importe quoi, et préférer les Indiens de Zerzan aux cow-boys de Kaczynski, la Renaissance à la société industrielle, les prolétaires à casquette aux jeunes rappeurs en Nike.

Le prochain mouvement révolutionnaire devra aussi trouver son propre langage. Il ne s’exprimera sûrement pas dans les termes que nous employons ici, qui sont ceux d’une certaine tradition théorique. Le langage théorique que nous employons est un outil pour comprendre la révolution à venir, il n’est pas cette révolution elle-même. Il nous faudra cependant sortir de l’emploi magique-affectif du langage, qui est le langage de l’aliénation contemporaine, le langage de ceux qui n’ont aucune prise pratique sur le monde, et ne peuvent donc que le rêver. Seuls ceux qui n’ont aucun pouvoir sur le monde peuvent dire n’importe quoi, sans crainte d’être jamais démentis, puisqu’ils savent que leurs propos sont sans conséquences.

Dans le monde de l’intégration capitaliste, il n’y a plus ni vérité ni mensonge, juste des sensations éphémères ; il nous faut cesser d’avoir peur de la vérité. Si souvent nous voyons dans la prétention à dire la vérité une domination, un “fascisme”, une volonté d’hégémonie du discours, c’est que dans le monde capitaliste seuls ceux qui dominent peuvent prétendre à dire la “vérité”, puisqu’ils la créent eux-mêmes, et détiennent le monopole de la “parole vraie”. Mais cette “vérité” est si manifestement fausse, et notre impuissance à y répondre si écrasante, que nous finissons par être dégoûtés de toute tentative de rechercher la vérité, et doutons de la possibilité de dire quoi que ce soit de vrai, c’est à dire de rendre, autant qu’il nous est possible, intelligible le monde où nous vivons. Dans l’arbitraire du spectacle, tout est question de “point de vue”. Chacun, “de son point de vue”, peut avoir à la fois tort et raison, et l’indifférence libérale à autrui se manifeste dans le respect de toutes les “opinions”.

L’appel “révolutionnaire” à la subjectivité, résidu du surréalisme et du situationnisme vaneigemiste, est plus que jamais réactionnaire, à l’heure où le capitalisme lui-même en appelle à la séparation jouissive : “rêvez, nous ferons le reste”. C’est au contraire un langage commun qu’il nous faut retrouver. Notre subjectivité même ne peut se construire réellement que si nous sommes capables, avec d’autres, de saisir l’objectivité du monde que nous partageons. Comprendre, c’est dominer, et donc pouvoir changer le monde. Commencer à tenter de comprendre, c’est rétablir la communication avec ce qui nous entoure, fissurer la glace de la séparation. Nous n’avons pas critiqué ici les citoyennistes parce que nous n’aurions pas les mêmes goûts ou les mêmes valeurs, pas la même subjectivité. Nous n’avons d’ailleurs pas critiqué les citoyennistes en tant que personnes, mais le citoyennisme, en tant que fausse conscience et en tant que mouvement réactionnaire, comme on disait autrefois, c’est à dire qui concourt à étouffer ce qui n’est encore qu’en germe. Nous l’avons critiqué historiquement, ou du moins avons tenté de le faire.

Nous ne doutons d’ailleurs pas que nombre d’individus qui sont aujourd’hui englués dans les contradictions du citoyennisme par louable désir d’agir sur le monde, n’en viennent un jour à rejoindre ceux qui désirent réellement le transformer. Nous ne sommes ni plus ni moins “radicaux” que le moment dans lequel nous sommes.

Fin

= = =

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


GJ Commercy, tout le pouvoir aux ronds-points

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