Gilets Jaunes et lutte sociale syndicale… Une lecture de la situation

 

Les syndicats face aux Gilets Jaunes

 

Louis Alexandre

 

Janvier 2019

 

Source: https://rebellion-sre.fr/les-syndicats-face-aux-gilets-jaunes/

 

Depuis les années 1990, nous vivons une transformation sociale sans précédente. Le glissement progressif vers le modèle libéral mondialisé a transformé les structures de l’économie et les équilibres sociaux. Cela a eu une répercutions directe sur l’environnement syndical ; la baisse régulière des effectifs des grandes centrales et de la participation aux élections professionnelles donne une idée du naufrage. Avec un des taux de syndicalisation les plus bas d’Europe (à peine 11% des employés sont syndiqués selon les sources officielles), les syndicats ne représentent plus une large majorité de travailleurs précaires et en voie « d’uberisation ». A peine 1% des intérimaires et 2% des CDD sont syndiqués, alors que 20 % des fonctionnaires le sont (cette forte représentativité est largement due aux enseignants qui utilisent les syndicats de manière très pratique dans leur évolution de carrière). Le gros des bataillons se regroupant dans le public ou les grandes entreprises, on ne les retrouve pas forcément sur les terrains sociaux chauds.

Les directions syndicales ont compris cette faiblesse et cherchent désormais à maintenir leur rôle de « partenaires sociaux représentatifs ». Le repli sur la cogestion des organismes de la protection sociale garantie par le système paritaire (État, patronats et syndicats étant représentés dans la direction des principales administrations de l’aide sociale) est pour eux le moyen de conserver cette armada de « permanents » et de « détachés » qui offrent des troupes mobilisables alors que les effectifs décroissent. Ce rôle de partenaire s’incarne dans le renforcement des négociations collectives au niveau de l’entreprise voulu dans le cadre de la réforme du Code du Travail. On demande d’avantage l’avis des syndicats, même si on a bien l’intention de ne surtout pas le suivre. Cette démocratie dans l’entreprise est clairement aux mains du patronat qui s’en sert juste pour valider au niveau de la forme ses pires plans sociaux.

La « base » des principaux syndicats doit faire face à une situation paradoxale dans la plupart des récents conflits. Alors que la combativité des travailleurs est forte, elle doit convaincre les directions de la suivre et de la soutenir. Jamais la rupture n’a été aussi profonde entre le sommet des syndicats et la masse des syndicalistes du quotidien. On constate même que les conflits se durcissent quand la présence syndicale est la moins forte. Les syndicats bureaucratiques mettent l’accent sur le maintien des acquis sociaux et non pas sur la conquête de nouveaux droits mais surtout ne proposent pas de sortir du système économique actuel. Ils ont eu d’ailleurs des positions défaitistes voire ont totalement capitulé dans de nombreuses conflits. ArcelorMittal ou Whirlpool à Amiens sont des cas d’école : leurs incapacité à résister a conduit à leur échec dans la mobilisation.

« Touchez pas au grisbi » !

Cela est triste à dire, mais les directions des principaux syndicats sont devenues des partenaire de la restructuration capitaliste dans sa phase mondialiste. Quand le mouvement des Gilets Jaunes apparaît, il est tout immédiatement considéré comme un trouble-fête dans le subtil jeu de donnant-donnant entre les partenaires du « gâteau social ». Même ceux qui ne ramassent que les miettes veulent les garder à tous prix. « Touchez pas au grisbi » est le cri du cœur des dirigeants syndicaux aux gilets jaunes !

Alors que de nombreux syndiqués de « base » se retrouvaient naturellement sur les ronds-points sans afficher leurs couleurs, les directions se sont acharnées à faire passer le mouvement naissant pour une émanation fasciste de l’extrême droite. Les appels à la vigilance de SUD ou de la direction de la CGT étaient d’une bêtise inégalée. Alors que la CFDT, ralliée depuis longtemps au gouvernement, proposait ses services et se voyer congédiée, le monde syndical voyait le monopole de l’expression populaire lui échapper.

La CGT a beaucoup perdu dans cette affaire en crédibilité. Les Gilets Jaunes « inorganisés » ont réussi là où une centrale centenaire à totalement échoué.* Ils incarnent l’opposition extra-parlementaire et populaire à un gouvernement la plus forte de l’histoire contemporaine française, alors que la mobilisation contre la Loi Travail ou la réforme du code du travail avaient été des échecs.

(*) Note de R71: Sachant que ces centrales syndicales, dont la CGT est le fer de lance, sont là pour arrondir les angles et ont abdiqué toute velléité de révolution sociale depuis 1945, on ne peut pas parler d’échec, mais au contraire de succès… pour le système. Ces centrales remplissent leur mission foie jaune de faire perdurer le consensus du statu quo oligarchique. Leurs cadres bouffent de longue date au râtelier du système et trouvent la soupe somme toute assez bonne pour leur pomme… Tout cela bien entendu au détriment de la base, du travailleur et de la travailleuse du quotidien qui voient leurs vies s’éroder dans le chantage permanent à l’emploi aliéné au sein d’une dictature étatico-marchande omniprésente.

La défiance des travailleurs est naturelle envers les syndicats et le refus des « gilets jaunes » de trouver un terrain d’action commun est sans appel pour beaucoup. Les gens ont la mémoire longue dans de nombreux endroits. Après avoir participé à la désintégration de l’économie française (fin des mines, des chantiers navals et de la sidérurgie « made in France »), les syndicats refusent de s’engager dans la vraie lutte pour la dignité du travail représentée par la France des Gilets Jaunes. Toutes les tentatives de récupération du mouvement par les directions syndicales doivent être combattues.

Quel rôle pour les syndicats maintenant ?

Que faire des syndicats dans le contexte actuel ? Peuvent-ils nous être utiles dans l’extension du mouvement radical né des Gilets Jaunes ? Devons-nous reprendre en main les syndicats par la base ? Organiser des coordinations ou des conseils en dehors ? Imposer l’autonomie des luttes ?

Désolé, nous n’avons pas de réponse miracle ou dogmatique pour vous. Mais nous pensons qu’une forme combinée des différents modes d’action va naturellement s’imposer sur le terrain. Que les bases syndicales vont rejoindre naturellement les combats des Gilets Jaunes.

Nous refusons toutes formes d’entrisme à Rébellion depuis l’origine, mais nous constatons que des voix « radicales » s’affirment à la base des grandes centrales pour contester l’étatisme des directions. Certaines sont orientées par des tendances très politiques ( les lambertistes du POI ou la France Insoumise par exemple), mais elles permettent à d’authentiques tenants d’un syndicalisme de combat de s’exprimer. La bureaucratie syndicale étant bien faite, elles auront du mal à se faire entendre dans les appareils verrouillés, mais risquent d’être entendues à leur niveau professionnel. Si elles savent s’adresser aussi aux éléments extérieurs à leur milieu, l’impact de ces voix sera surement un des éléments d’appui des Gilets Jaunes. Amis syndiqués (et vous êtes nombreux parmi nos lecteurs), soutenez-les pour faire bouger les lignes.

Les coordinations et les conseils ouvriers, impliquent un cadre précis qui a relativement disparu (les grands bassins industriels du XXème siècle) mais ce principe de démocratie populaire directe est bon. Il trouve son sens s’il converge en dehors de l’entreprise et touche tous les aspects de la vie.

A l’échelle de la France Périphérique, les conflits sociaux doivent devenir horizontaux. Il n’y a rien à attendre des directions syndicales, mais tout de ses voisins ou collègues d’autres secteurs. Les Gilets Jaunes sont la preuve de la réussite d’une action de solidarité et d’entraide enracinée dans un « terroir ». Les zones ravagées par les plans sociaux doivent s’unir et résister. C’est la convergence des luttes au niveau du peuple qui doit entrainer une sécession de vastes territoires du cadre du système. L’auto-organisation et l’union des luttes est le scénario que craint le plus le gouvernement. Faisons en sorte qu’il se réalise partout.

= = =

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

22 Réponses to “Gilets Jaunes et lutte sociale syndicale… Une lecture de la situation”

  1. Très juste et à voir la tentative de récup par Mélenchon quand d’autres pratique notre autopsie, à vif, alors qu’on est toujours vivant !

    🙂

    Jojo la GJ

    • Foutre toute cette fange politique d’état par dessus bord et reprendre la barre du navire pour et entre nous… Tout le reste n’est que… tu connais la suite. 😉

    • A suivre… un très bon texte sur le « citoyennisme » qui va remettre quelques pendules à l’heure. Il est long on le publiera en 2 parties et pdf dans la foulée ??… 😉

      • Pourquoi pas ?
        J’ai glané de très bonnes illustrations ces derniers temps !
        Pis ça nous changera de toute cette shit et des syndicats-ca-ca !

        • Juste ! Ok ça roule, on publiera la 1ère partie lundi.

          • Pas de souci.
            Figurez-vous que la lecture d’un article lu sur Agoravox m’a poussée à mettre à jour le PDF d’Alain Guillerm : Introduction au Défi Celtique véritable Société CONTRE l’État et du fait que notre « bibliothèque » de PDF s’est considérablement élargie en lien avec votre publication qui datait initialement d’août 2015 et le PDF de Février 2017.

            Tout cela cadrant, parfaitement, avec notre réalité d’aujourd’hui puisque tout est (re)lié !
            Jo

            • MAJ de Guillerm en quel sens ?…

            • Réalisé en Février 2017, toutes les références à Clastres, Sahlins, Sam Mbah et I.E. Igariwey, Proudhon, La Boétie… n’existaient pas au format PDF.

              Je l’ai donc revue, corrigée et complétée par les PDFs et PAGES ad hoc et connexes.

              Je vous l’envoie pour vous permettre d’en juger.
              Jo

            • Ah Ok, on pensait que c’était le texte en lui-même… on se demandait parce qu’on a le bouquin, ce qui a été transcrit est directement du bouquin, ce qui peut être rajouté au texte per se, c’est plus de texte du bouquin vu que notre doc est une compile de larges extraits… 😉
              plus de références en biblio ne peut être que profitable.

            • Jamais je ne touche au texte initial, sauf demande expresse. D’autant que c’est bien parce qu’il m’a imprimée la mémoire, qu’il est ressorti direct en lisant cet article.

              Je vous l’ai envoyé par mail, je suis en cours de rédaction d’un billet de présentation justement.

            • oui, bien reçu merci.

            • Ces lectures sont tout à fait de circonstance, absolument…

            • Plus que jamais.
              Votre conclusion de cette excellente introduction au Défi Celtique d’Alain Guillerm résonne et raisonne particulièrement juste à nos oreilles, comme à nos cœurs. Puisque l’État français, le plus froid des monstres froid, ment froidement et le mensonge qui sort de sa bouche : ‘Moi, l’État, je suis le peuple !’ en déclarant que la réforme des retraites est la volonté du peuple… L’État et le gouvernement-qui-ment nous assènent que, que nous le voulions ou non, cette réforme se fera, elle s’imposera à nous et par la force si besoin est grâce aux syndicats réformistes prêts à négocier et toutes celles et ceux qui pensent impossible, inéluctable et irréversible d’en sortir pour une société SANS/CONTRE l’État.

              https://jbl1960blog.wordpress.com/2019/12/15/societe-contre-letat-societe-celtique-et-gauloise-introduction-au-defi-celtique-dalain-guillerm-dans-une-nouvelle-version-pdf/

              Ce Défi Celtique = 1986…
              Votre analyse = 08/2015.
              1er PDF = 02/2017
              MàJ = 15/12/2019 avec James C. Scott notamment qui explique, ce qui est alors sous-jacent dans le DC, sur les barbares « cuits » & « crus ». Mais également Jean-Paul Demoule, qui est venu juste après, Marshall Sahlin bien sûr, mais surtout l’indispensable Pierre Clastres…

              On n’a pas perdu notre temps, et surtout on est en capacité de tout relier.
              JBL

            • Là réside la cohérence qu’on essaie d’insuffler pour aider à sortir de toute cette fange dogmatique propagandiste pathologique de l’état et de la marchandise. Tu résumes bien cette chaîne cognitive et montre que bien entendu, nous n’avons pas fait tout ce travail par « hasard ».
              Si une personne se posant un minimum de bonnes questions sur notre société lit pas à pas ce qui est publié dans nos biblios pdf, il est inévitable que sa conscience politique grandira pour la rendre apte à agir de concert avec un ensemble de compagnons de route sur le chemin émancipateur. Ce n’est pas un hasard non plus si l’omerta et la censure battent leur plein.. Il suffit ensuite de liguer cette connaissance et cette conscientização pour en faire une force évolutionniste sociale jamais vue auparavant. Avec ou sans nous, la conscience est en marche, le système est cerné et à terme sera annihilé, l’humanité prévaudra contre tous les crimes de l’État et de la marchandise, alliés en une dictature contre-nature mortifère.

            • petite remarque Jo: le titre anglais du bouquin du pr. Finkelstein est « The Bible Unearthed » et non pas « unveiled », nous avons expliqué en préambule pourquoi le titre français « dévoilée » nous paraît erroné, le mot devant être « déterrée » pour rester fidèle à la pensée des pr. Finkelstein et Silberman, ancrée dans la réalité de terrain et non pas dans le « dévoilement » mystico-propagandiste… 😉

            • Corrigée. Je sais pas pourquoi j’ai inclus cette référence…

            • tu t’es emmêlée les pinceaux avec les termes de l’anglais au français et vice versa, pas grave, ça arrive à tout le monde.

            • C’est clair…
              Dès fois, j’me bafferais !

            • hula ! pas de mortification STP… 😉 😀

            • il ira pantoufler dans une administration quelconque, ces guignols là c’est comme les poubelles ça se recycle à l’infini… 😉

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.