Introspection sociale: L’angoisse du journaliste alternatif devant l’indifférence publique…

 

Les mensonges fabriqués par l’occident et qu’il consomme

 

Andre Vltchek*

New Eastern Outlook (NEO) Moscou, VT et l’Institut des Etudes Orientales de l’Académie des Sciences de Russie

 

29 novembre 2019

 

Sources:

https://www.veteranstoday.com/2019/11/29/neo-lies-which-the-west-manufactures-and-then-consumes/

https://journal-neo.org/2019/11/20/lies-which-the-west-manufactures-and-then-consumes/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

(*) Andre Vltchek est un journaliste d’enquête indépendant, essayiste, réalisateur de documentaires. Il est l’auteur de plusieurs livres, il écrit et publie essentiellement pour NEO.

Après avoir fini mon travail au Moyen-Orient, du moins pour le moment, j’attendais mon vol pour Santiago au Chili à Paris. Je pouvais compter sur quelques jours “libres”, ruminant ce que j’avais appris et ce dont j’avais été témoin à Beyrouth. Jour après jour, pendant de longues heures, je m’asseyais dans le grand hall / lobby de l’hôtel tapant sur mon clavier, tapant encore, réfléchissant pour taper de plus belle.

Alors que je travaillais, au dessus de moi, un grand écran plat diffusait en boucle les infos de la chaîne française France 24.

Les gens autour de moi allaient et venaient: des élites d’Afrique de l’Ouest étaient dans un délire de shopping sauvage, hurlant de manière peu cérémonieuse dans leur téléphone portable. Des Coréens et des Japonais “se faisaient Paris”. Des Allemands impolis et des Nord-Américains obèses discutaient d’affaires, riant vulgairement, sans aucune considération pour les “sous-hommes”, en fait pour tout le monde dans leur vicinité immédiate.

Quoi qu’il arrive dans mon hôtel, France 24 passait en boucle et oui précisément 24/24, recyclant les jours et nuits durant les mêmes histoires, faisant de temps en temps une petite mise à jour avec un petit air arrogant de supériorité. Là, la France jugeait le monde, donnait des leçons à l’Asie, au Moyen-Orient, à l’Afrique et à L’Amérique Latine, sur ce qu’ils devaient faire.

Au dessus de moi, devant mes yeux, sur cet écran, le monde changeait. Depuis des mois, je couvrais les émeutes cauchemardesques des ninjas traîtres et violents de Hong Kong.

J’ai été partout au Moyen-Orient, surtout au Liban et je me rendais maintenant dans mon second chez moi: l’Amérique Latine, où le socialisme avait continuellement gagné des élections, mais se faisait battre, terroriser même, par l’empire occidental escroc et corrompu.

Tout ce que continuait de montrer France 24, je l’ai habituellement vu de mes propres yeux et plus, bien plus, d’un point de vue bien différent. Je l’ai filmé, j’ai écrit là-dessus et je l’ai analysé.

Dans bien des pays du monde, des gens ont partagé leurs histoires avec moi. J’ai vu des barricades, photographié et filmé des corps blessés ainsi qu’un enthousiasme et un exitement incroyablement révolutionnaire. J’ai aussi été le témoin de trahisons, de forfaitures, de bassesses et de lâcheté.

Mais dans le lobby de cet hôtel, devant ce poste de télévision, tout apparaissait sympa, classe et très confortant. Le sang avait l’air de couleurs mélangées et les barricades ressemblaient à des décors d’un plateau d’une comédie musicale de Broadway.

Des gens mouraient superbement, leurs cris insonorisés, de manière très théâtrale. La journaliste très élégante dans sa robe très mode souriait béatement dès que des gens sur l’écran osaient montrer quelque émotion forte ou grimaçaient de douleur. Elle était en charge, elle était bien au dessus de tout ça. A Paris, Londres et New York, les émotions fortes, les engagements politiques et les grands gestes idéologiques ont été démodés depuis bien longtemps.

Pendant ces quelques jours que je passais à Paris, bien des choses ont changé sur tous les continents.

Les émeutiers de Hong Kong évoluaient ; commençant à mettre le feu à leurs compatriotes simplement parce qu’ils osaient montrer leur allégeance à Pékin. Des femmes étaient battues vulgairement avec des barres de fer jusqu’à ce que leurs visages fussent couverts de sang.

Au Liban, le poing fermé des manipulations de changement de régime occidentaux Otpor devint soudainement le centre des manifestations anti-gouvernement. L’économie du pays s’effondrait, mais les “élites” libanaises crâmaient un fric fou tout autour de moi à Paris et partout dans le monde.

Les pauvres misérables libanais ainsi que la classe moyenne s’appauvrissant, demandaient la justice sociale. Mais les riches Libanais se gaussaient d’eux et leur montraient. Ils avaient tout prévu: ils avaient pillé leur propre pays, puis l’avaient laissé derrière eux exengue et maintenant ils faisaient la fête ici, dans la “ville des lumières”.

Mais les critiquer ici en occident est devenu tabou, interdit. Le politiquement correct, la puissante arme occidentale utilisée pour maintenir le statu quo, les a rendus intouchables ; parce qu’ils sont Libanais et moyen-orientaux.

La bonne affaire n’est-il pas ? Ils volent leurs propres associés moyen-orientaux pour leurs maîtres occidentaux de Paris, de Washington et de Londres, mais ici à Paris ou à Londres, c’est tabou d’exposer au grand jour leur “culture” de la débauche.

En Irak, les sentiments anti-chiites et donc anti-iraniens ont été introduits clairement et puissamment depuis l’étranger. Ce fut le second épisode de ce qui fut connu sous le nom des “printemps arabes”.

Les Chiliens ont lutté et sont morts en essayant de mettre à bas le système néolibéral dont on les gave depuis la prise de pouvoir par Los Chicago Boys en 1973.

Le gouvernement socialiste bolivien, démocratique, racialement inclusif et ayant eu du succès, a été renversé par Washington et des cadres traîtres boliviens. Il y a eu des morts là-bas aussi, dans les rues d’El Ato, de La Paz et ce Cochabamba.

Israël a remis le couvert à Gaza, plein pot. Damas a été bombardée. J’ai été filmer les Algériens, les Libanais et les Boliviens, des gens qui poussaient leur agenda place de la République. J’ai anticipé les horreurs qui m’attendaient bientôt au Chili, en Bolivie et à Hong Kong. J’écrivais fiévreusement alors que la télé ronronnait.

Des gens entraient et sortaient le lobby de l’hôtel, se rencontrant, se séparant, riant, criant, pleurant et se réconciliant. Rien à voir avec le monde.

Ces éclats de rire indécents éclataient périodiquement, alors même que les bombes explosaient sur l’écran, alors même que les gens chargeaient contre la police et l’armée.

***

Puis, un jour, j’ai compris que personne en fait n’en avait quoi que ce soit à foutre. Comme ça, c’est si simple. Vous voyez ce qui se passe, partout dans le monde ; vous le documentez. Vous risquez votre vie. Vous vous engagez. Vous êtes blessé. Parfois vous êtes près, si près de la mort. Vous ne regardez pas la télé. Jamais ou presque jamais. Vous apparaissez à la télé certes, vous lui fournissez des histoires et des images, mais vous ne voyez jamais le résultat ; quelles émotions votre travail, vos mots et vos images déclenchent-ils vraiment.

Évoquent-ils une émotion quelconque ? Vous ne travaillez que pour des officines anti-impérialistes, jamais pour les merdias de masse. Mais pour qui que ce soit que vous travailliez, vous n’avez aucune idée des expressions de visages que vos rapports des zones de guerre occasionnent sur les spectateurs et lecteurs, ni même ce que déclenche quelque rapport que ce soit en provenance de quelque zone de guerre que ce soit.

Et puis vous vous retrouvez à Paris et vous avez un peu de temps pour regarder vos lecteurs et soudainement vous comprenez. Ca clique : pourquoi si peu d’entre eux vous écrivent, soutiennent votre lutte ou même luttent pour les pays qui sont détruits, décimés par l’empire.

Lorsque vous regardez autour de vous, observant les gens assis dans le lobby de l’hôtel, vous réalisez alors clairement : ils ne ressentent rien. Ils ne veulent rien voir. Ils ne comprennent rien.

France 24 diffuse, mais ce n’est pas la chaîne d’information qu’elle était supposée être il y a plusieurs années. C’est du spectacle qui n’est supposé que produire un bruit de fond et c’est ce qu’elle fait, précisément cela: un bruit de fond, comme une musique d’ascenseur.

C’est pareil pour la BBC, CNN, Fox News et Deutsche Welle.

***

Alors que le président légitimement élu de Bolivie était forcé à l’exil les larmes aux yeux, je me suis emparé de la télécommande de la télé et j’ai zappé sur une chaîne très bizarre de dessins animés archaïques.

Rien ne changea. Les expressions faciales des quelques vingt personnes autour de moi ne changèrent pas d’un iota.

S’il y avait eu des images d’une explosion nucléaire sur cet écran, quelque part dans le sous-continent, personne n’y aurait prêté la moindre attention.

Certaines personnes prenaient des selfies. Alors que je décrivais l’effondrement de la culture occidentale en écrivant mon article sur mon MacBook, nous étions tous occupés d’une certaine manière. Le Cachemire, La Papouasie occidentale, l’Irak, le Liban, Hong Kong, la Palestine, la Bolivie, le Chili étaient en feu… Et alors ?…

A moins de dix mètres de moi, un homme d’affaire américain criait dans son portable: “Vous me réinvitez à Paris en décembre ? Oui ? Ok, nous devons discuter des détails. Combien vais-je toucher par jour ?

Des coups d’état, des soulèvements, des émeutes, partout dans le monde. Et ce sourire plastique et figée de cette fille de la chaîne de télé dans sa robe mode bleue et blanche rétro ; si confiante, si française et si profondément fausse.

***

Récemment, je me suis demandé si les habitants de l’Europe et de l’Amérique du Nord avaient un quelconque droit moral de contrôler le monde. Ma conclusion définitive est: certainement pas ! Ils ne savent pas, et ne veulent pas savoir. Ceux qui accèdent au pouvoir sont obligés de savoir. A Paris, Londres, Berlin, New York, les gens sont bien trop occupés à s’admirer narcissiquement ou à “souffrir” de leurs petits problèmes égoïstes et mesquins. Ils sont trop occupés à prendre ces selfies ou préoccupés par leur orientation sexuelle et bien entendu par leurs “affaires”, leur “business”…

Voilà pourquoi je préfère écrire pour des officines d’information russes ou chinoises, pour m’adresser à des gens qui ont peur, tout comme moi, qui sont inquiets, anxieux pour l’avenir du monde.

Les éditeurs de ce magazine [NEO], loin, à Moscou le sont ; ils sont inquiets et passionnés en même temps. Je sais qu’ils le sont. Moi et mes articles, ne sont pas du “business” pour eux. Tous ces gens dont les villes sont pulvérisées, dont les vies sont ruinées, ne sont en rien une forme de spectacle et d’amusement dans la salle éditoriale de NEO.

Dans bien des pays occidentaux, les gens ont perdu leur capacité de ressentir [compassion], de s’engager et de se battre pour un monde meilleur. A cause de cette perte, ils devraient être forcés d’abandonner leur pouvoir sur le monde.

Notre monde est sévèrement endommagé, balafré, mais il est aussi superbe et précieux. Ce n’est pas un business que de travailler pour son amélioration plus que pour sa survie. Seuls les grands rêveurs et les poètes, les penseurs peuvent avoir notre confiance de se battre pour lui, de le mener de l’avant.

Y a t’il beaucoup de rêveurs et de poètes parmi mes lecteurs ? Ou ressemblent-ils / elles et se comportent-ils / elles comme ces clients dans le lobby de l’hôtel de Paris devant cet écran exhibant France 24 ?…

 

5 Réponses to “Introspection sociale: L’angoisse du journaliste alternatif devant l’indifférence publique…”

  1. Merci pour ce texte puissant, profond et puissamment touchant.
    Jo

  2. Tout ce qui est dit dans ce texte, je le ressens quotidiennement

    • oui, ce « club » s’élargit de jour en jour. Ce qui est important est de ne jamais baisser les bras, de ne pas devenir cynique, de continuer à diffuser toute info utile à l’éveil d’un plus grand nombre. Quand une certaine masse critique sera atteinte, les choses bougeront irrévocablement vers le grand chambardement et… le retour à la vie, tout simplement. 🙂

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