Révolution sociale, organisation et société des sociétés (avec Luigi Fabbri)

 

L’organisation anarchiste

 

Luigi Fabbri

 

Juin 1907

 

Rapport présenté au Congrès anarchiste italien de Rome (16-20 juin 1907)

et au Congrès anarchiste international d’Amsterdam (24-31 août 1907)

D’après Volonté anarchiste n°7 –

Edition du Groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste – 1979 –

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AVERTISSEMENT

Comme conclusion au suivant rapport sur l’action individuelle et collective dans le mouvement anarchiste présenté au 1er Congrès Anarchiste Italien tenu à Rome du 16 au 20 juin 1907, il fut proposé cette motion :

Le Congrès, considérant que dans la lutte contre les forces organisées du capitalisme et des gouvernements il est nécessaire l’union des forces anarchistes, souhaite que cette union se détermine toujours plus forte et plus étendue, sur la base de la solidarité et du concours conscient de toutes les volontés individuelles ; en conséquence retient que les anarchistes, non seulement d’accord sur les idées mais aussi sur les méthodes de lutte, unissent leur force en se constituant de partout en groupes, et tout en associant ces groupes entre eux, conservent naturellement l’autonomie individuelle dans les groupes et l’autonomie des groupes dans leurs unions ; déclare que, tout en retenant nécessaire cette association d’énergies pour l’action collective, il est aussi nécessaire qu’il reste l’action individuelle dans ses explications les plus conscientes, de chacun selon ses forces.

Le congrès, à l’unanimité moins un, approuva cette motion de caractère théorique et prit, pour l’Italie, la délibération suivante d’ordre pratique :

Le congrès recommande aux camarades des différentes localités de former rapidement des groupes pour pouvoir procéder, dans le temps le plus bref possible à la formation d’une Alliance socialiste anarchiste italienne, sur les bases de la plus complète autonomie, chargeant les groupes déjà existants du travail préparatoire.

En présentant le même rapport théorique et tactique au Congrès International Anarchiste d’Amsterdam, je souhaite que des résolutions identiques et encore plus précises y soient prises et que de l’affirmation doctrinaire on passe rapidement sur le terrain des faits à la constitution d’une Association internationale anarchiste.

Vive l’Internationale libertaire !

Rome, 20 août 1907

Luigi FABBRI

Note de R71: Sur la terminologie employée par Fabbri concernant le mot de “propagande” utilisé par les anarchistes. Nous l’avons déjà stipulé et le précisons encore ici: dans les vieux textes, disons dans les textes politiques d’avant 1928, date de publication de “Propaganda” d’Edward Bernays, neveu d’Edmund Freud, qui donna au terme sa connotation de “manipulation des masses par une information ciblée” ; le terme de propagande n’a pas la signification négative et péjorative qu’il a aujourd’hui. Le mot “propagande” vient du verbe “propager” c’est à dire diffuser, informer en l’occurence. Le terme de propagande est ici employé dans le sens de “moyen de diffusion de l’information”, il n’a pas le sens actuel de “matraquage” et de “lavage de cerveau”… Ce texte ne l’oublions pas est publié en 1907 et à cette époque il y avait beaucoup de journaux et de périodiques anarchistes en Italie et dans l’Europe entière et l’information circulait beaucoup directement mais aussi sous le manteau.

CAMARADES,

Cela fait plusieurs années que le mouvement anarchiste – ayant commencé aussi splendidement au sein de l’Internationale se débat dans une crise sans solution, et cela surtout par le manque de bonne volonté entre nous.

Nous, anarchistes, il faut le confesser, si nous n’avons jamais été abattus par les persécutions qui pleuvent sur nous, nous avons toujours eu une peur maudite de quelque phantasme que nous nous sommes créées. Nous nous sommes surtout résignés à êtres des victimes de tous les fous, de tous les extravagants, de tous les exagérés qui avec le prétexte de la logique ont prétendu, non seulement justifier tout ce qu’ils trouvaient d’inconvenant et d’ignoble chez les bourgeois, mais d’empêcher et de démolir tout travail de reconstruction que d’autres camarades tentèrent, laissant en permanence le spectre de l’incohérence avec les idées.

L’idée anarchiste a pour première base la liberté individuelle, mais ceux qui prétendirent que la liberté individuelle en anarchie est infinie et absolue seraient des utopistes dans le sens le plus ridicule du terme, puisque l’infini et l’absolu sont des concepts abstraits, des configurations mentales sans possibilité de réalisation pratique. Maintenant, c’est toujours au nom de la liberté individuelle que de nombreux anarchistes, selon que cela les satisfasse, ou proclament le droit de faire n’importe quoi et aussi celui de porter atteinte à la liberté et au droit d’autrui, ou déclarent comme incohérente toute tentative de réalisation révolutionnaire et d’organisation par la propagande.

Nous entendons nous occuper ici des objections qui sont portées à l’idée d’organisation.

On entend dire que l’organisation est une méthode et non une fin ; c’est une erreur. Le principe de l’organisation n’est pas seulement propagé parce qu’en nous organisant aujourd’hui nous pouvons mieux préparer la révolution, mais aussi parce que le principe d’organisation en soi est un des postulats principaux de la doctrine anarchiste.

Dans la société bourgeoise, que l’Etat et l’Eglise se chargent de tenir unie par la hiérarchie pour l’exploiter à leur avantage, la volonté individuelle est absorbée et souvent annulée par le mécanisme social, qui prétend pourvoir à tout, et régler la vie des individus de la naissance à la mort. Dans cette société dont l’organisation est monopolisée par l’Etat et par le capitalisme, l’unique organisation concevable est celle pour la lutte contre l’oppression et l’exploitation.

Mais la société préconisée par les anarchistes, où il n’y aura ni hommes ni instituts « providentiels », qui se basera sur le concours de tous les individus à la production et à l’association, aura besoin que l’organisation soit étendue jusqu’au dernier individu et que chacun concourt volontairement à l’harmonie générale. Et puisque la participation de chacun doit être spontanée, volontaire, libre, puisque sans qu’il n’y ait de coercition, aucun ne manque au devoir de la solidarité, il faut que soit d’abord répandue la conscience de la nécessité de l’organisation, de façon à ce que l’organisation signifie la satisfaction d’un besoin véritable tant matériel que moral. Voilà pourquoi, selon nous, la propagande de l’organisation doit être faite sans interruption, de la même façon que la propagande de tous les autres postulats de l’idéal anarchiste.

Comme nous critiquons les institutions actuelles de l’Etat, de la propriété, de la famille, pour préconiser l’avènement de l’anarchie, du communisme, de l’amour libre, nous ressentons le besoin d’attaquer et de critiquer le système de l’organisation autoritaire pour propager l’idée de l’organisation libertaire.

Quand nous entendons quelques camarades nous dire « d’en finir avec la question dépassée de l’organisation », nous éprouvons la même impression que si l’on disait d’en finir avec la propagande anarchiste. Malheureusement, nous sommes encore bien loin d’avoir convaincu les anarchistes de la nécessité de l’organisation libertaire : voilà pourquoi nous n’arrêtons pas de discuter avec eux et de faire la propagande dans le sens qui nous semble correspondre à la vérité.

Et puisque, comme cela se sait, la meilleure propagande se fait avec l’exemple – la propagande avec le fait – nous cherchons à nous organiser, à constituer des groupes, à nous fédérer. Nos adversaires nous attendent au tournant sur ce point, critiquant notre travail et les organisations existantes et ayant existé. Chacun de leur défaut, erreur ou incohérence devient une arme efficace pour combattre l’idée. Ils ne s’aperçoivent pas que les erreurs et les défauts sont inévitables dans les détails, puisqu’il n’y a rien de parfait au monde, et que cela du reste ne détruit pas l’utilité générale de l’ensemble, de la même façon que les mésaventures de la vie ne sont pas une raison pour nier la vie.

Sans l’organisation, l’anarchie est aussi inconcevable que le feu sans la matière pour le faire. Et nous propageons non seulement cette idée pour les raisons que nous allons énoncer, mais parce que nous sommes aussi persuadés que les consciences modernes doivent s’imprégner de son esprit, et surtout les consciences des anarchistes. L’organisation pour des buts généraux, avec des personnes d’autres partis et d’autres idées, est utile ; mais pour former la conscience anarchiste, pour la préciser chez ceux qui sont déjà anarchistes, il n’est adopté que l’organisation des anarchistes eux-mêmes, laquelle doit s’efforcer d’être le plus possible libertaire. Et c’est dans cet effort de rendre libertaire l’organisation des anarchistes que consiste l’élaboration de la nouvelle conscience, anti-autoritaire parmi nous, dont l’anarchisme est souvent limité à une conviction seulement doctrinaire.

Je ne sais pas si nous, qui en sommes partisans, réussirons vraiment à construire cette organisation que nous souhaitons, et vaincre cet esprit de réticence qui existe pour faire toute chose à laquelle il faut donner un certain travail, long et patient. Mais nous voulons commencer ce travail patient et long pour ne pas négliger ce fort moyen de propagande qui est la tentative et l’exemple. Il se peut que, malgré toutes nos raisons, beaucoup de choses empêchent l’apparition de véritables organisations anarchistes durables, dans la mesure où le blocage de beaucoup d’anti-organisateurs ne s’arrête pas.

Il se peut que l’on doive continuer encore ce déprimant travail de Sisyphe, de commencer la chose d’un côté, pendant que d’autres la détruisent par ailleurs, comme cela se fait parmi nous depuis quelques années. Je ne sais pas combien de temps pourra durer le fait que nos organisations apparaissent ici et là pour impulser notre propagande, répondant à un besoin pressant, alors que nous avons un caractère sporadique. Elles tombent alors plus fréquemment dans ces erreurs propres à leur jeunesse, qui se répètent car il leur manque la continuité d’existence et d’action…

Qu’importe ? Avant tout le seul fait que les organisations existantes ou ayant existé ont eu une brève existence, l’excuse des erreurs commises, qui ne s’évitent seulement qu’avec l’expérience acquise par la pratique et non seulement avec les notions apprises dans les brochures et les journaux.

Nous pensons que la plus belle et la plus parfaite organisation est destinée à mourir si ses membres, aussi savants que possible en théorie, restent inertes. La bonté de l’organisation consiste dans le fait qu’à égalité de conditions, il est préférable que les personnes décidées à l’action soient organisées que désorganisées. Il est naturel qu’un individu isolé qui agit, vale plus que mille personnes inaptes et non organisées.

Que la propagande pour faire surgir brièvement l’organisation anarchiste dont nous croyons à la nécessité, aboutisse ou non, cela importe jusqu’à un certain point. Il nous déplaira de ne pas réussir parce que nous ne pourrons recueillir tous les fruits que nous espérions ; mais nous aurons au moins fait la propagande d’un concept qui est inséparable de l’idée de l’anarchie, nous aurons jeté les graines qui un jour ou l’autre germeront. La propagande pour l’organisation des anarchistes s’imposera par la nécessité des choses ; et ce sera le mérite de cette propagande si l’organisation devient nôtre, et non une marchandise avariée que nous auraient légué nos adversaires.

Le ridicule dont on cherche à recouvrir nos tentatives tombe par conséquent dans le vide. Nous savons déjà que, tant qu’il y aura la société bourgeoise, nos tentatives ne réussiront pas ou résulteront imparfaites ; mais cette conviction ne nous fait pas renoncer à la « propagande par le fait ».

Au fond, qu’est-ce que la lutte révolutionnaire, sinon une série de tentatives innombrables, dont une seule, la dernière, réussit – qui n’aurait réussi s’il n’y avait eu les précédents échecs ? De même pour l’organisation, nous cherchons de toutes nos forces à réussir ; chaque défaite nous rapprochera de la victoire, mais chaque fois nous cherchons que notre tentative soit meilleure et ait un résultat moins imparfait. Cela servira à former les consciences mille fois mieux que la seule prédication doctrinaire.

D’autre part, ceux qui se déclarent ennemis de l’organisation le sont habituellement parce qu’ils se sentent incapables de la solidarité libertaire et au fond ils ne savent pas sortir de ce dilemme : commander ou être commandés. Ils n’ont pas la conscience « libertaire » et donc ils ne voient pas théoriquement d’autre garantie pour la liberté individuelle que l’isolement, le manque de tout pacte et de tout lien librement accepté. En pratique, ce sont eux qui veulent diriger le mouvement ; et à la première tentative d’autrui de se soustraire à leur directive, au premier signe d’indépendance de celui qui s’obstine à penser et à faire à sa façon, vous les entendez lancer des excommunications, crier à l’incohérence et à la trahison, et affirmer que celui qui ne dit pas et ne fait pas comme eux n’est pas anarchiste. Ainsi ont toujours fait les prêtres de tous les temps et de toutes les religions. Quelqu’un de bonne foi s’élève plus contre la forme que contre la substance.

Ils ne veulent pas d’organisation mais ils parlent d’accord, d’entente, de libre pacte et d’association ! Nous ne nous occupons pas de telles questions de terme, et nous nous limitons à rappeler une fois pour toute qu’organisation ne signifie ni autorité, ni gouvernement, ni vexation, mais seulement : association harmonieuse des éléments du corps social.

Comme nous voulons que tous les hommes soient un jour associés harmonieusement, nous préconisons aujourd’hui dans la lutte pour la préparation d’un tel avenir, l’association harmonieuse des anarchistes. L’organisation est un moyen pour rejoindre la fin, et un moyen le plus en harmonie avec les finalités sociologiques de l’anarchisme.

Je ne perdrai pas trop de temps à démontrer comment, en ligne générale, l’organisation libertaire est une nécessité. J’ai démontré déjà ailleurs que l’organisation, loin de limiter la liberté individuelle, l’étend et la rend vraiment possible, puisqu’elle offre à l’individu une somme majeure de force pour vaincre les obstacles et pour améliorer, ce qui manquerait à chacun pris séparément.

« La plus grande satisfaction possible de son moi – je disais alors [1]le plus grand bien-être matériel et moral, la plus grande liberté, ne sont possibles que lorsque l’homme est lié à l’autre par le pacte de l’aide mutuelle. Un homme en accord avec la société est toujours plus libre que l’homme en lutte contre la société. Les anarchistes combattent l’organisation sociale actuelle, justement parce qu’elle empêche l’existence d’une société relativement utile à tous les individus et œuvrent pour que la société entière ne soit plus régie sur la lutte la plus enragée et féroce, sur l’exploitation et sur la violence tyrannique de l’homme sur l’homme.

Nous pouvons nous rebeller contre cette mauvaise organisation de la société, non contre la société elle-même comme se targuent de le vouloir beaucoup d’individualistes. La société n’est ni un mythe, ni une idée, ni un organe préordonné et fait par quelqu’un, pour qu’il soit possible de ne pas la reconnaître et de tenter de la détruire. Ce n’est même pas, comme nous accusent d’y croire les stirnériens, une chose supérieure aux individus à laquelle il faut faire le sacrifice de son moi comme devant un fétiche. La société est simplement un fait dont nous sommes les acteurs naturels et qui existe dans la mesure où nous sommes là. La société est l’ensemble des individus vivants et chaque individu est, à son tour, tel que les influences externes, sans exclure les sociales, le forment.

Tout cela est un fait naturel, relié à la vie universelle du cosmos. Se rebeller contre ce fait signifierait se rebeller contre la vie, mourir. Chaque individu existe dans la mesure où il est le fruit matériel, moral et intellectuel de l’union d’autres individus ; et ne peut continuer à vivre, ne peut pas être libre, ne peut pas se développer physiquement si non à condition de vivre en société ».

Beaucoup nous objectent que l’homme est égoïste, et que c’est toujours l’égoïsme qui pousse l’homme à agir, même quand en apparence les pensées et les actions semblent altruistes. En niant l’altruisme, ceux-là arrivent logiquement à nier l’esprit de solidarité et d’association.

Il n’y a rien de plus dangereux, d’une certaine façon, spécialement pour les cerveaux sans réflexion de s’emparer de la logique, de foncer avec elle, tant que l’on arrive à tirer toutes les conséquences d’un principe donné. Et cela d’autant plus que l’on peut arriver en partant d’un même principe à des conséquences absolument opposées. Il arrive souvent que se construisent des théories, plus ou moins justes à leur point de départ, qui tout en évoluant avec la logique conduisent à un point que l’on ne croyait ni ne voulait rejoindre. Cela arrive spécialement quand on avance avec des doctrines abstraites, abandonnant complètement le champ expérimental des faits.

Cela arrive en fait à beaucoup d’anarchistes individualistes de toutes les nuances, de l’individualiste stinérien anti-socialiste à l’individualiste communiste anti-organisateur.

Conduits par la logique abstraite, ces camarades arrivent à perdre de vue l’intérêt de la propagande anarchiste et révolutionnaire. Ils s’isolent dans la société jusqu’à ne plus pouvoir y exercer aucune influence ; ce qui équivaut à condamner notre idée à rester perpétuellement au stade de l’utopie. Si en prétendant à tout acte de la propagande et de l’action révolutionnaire, la cohérence absolue avec le principe abstrait de l’anarchie ou de sa propre interprétation de ce principe ; si (et c’est celle-ci la raison la plus véritable) devant la difficulté inégalable d’agir libertairement, on écarte toute forme d’action dans laquelle telle difficulté est la plus forte, on finit par ne plus rien faire ou très peu – comme Origène qui, pour se maintenir pur (ou plutôt parce qu’il n’avait pas la force de se maintenir tel), se coupa les organes sexuels. Toute l’action anarchiste finit par se limiter à la partie critique de l’œuvre d’autrui, à la propagande théorique – souvent chaotique et pleine de contradictions – et à quelque acte isolé de rébellion qui, dans la meilleure hypothèse, a justement le tort de réclamer un effort trop grand pour pouvoir se dérouler et, donc, exercer une influence grandissante sur les événements.

Du reste, autant peut être utile la propagande théorique et celle par le fait (je ne lui nie pas cette utilité), elle ne suffit pas dans sa forme seulement individuelle. Pour que la propagande théorique soit plus efficace il faut qu’elle soit coordonnée, pour que le fait soit plus utile il faut qu’il soit raisonné et raisonnable.

Il est vrai qu’un génie ou un héros font plus de propagande ou développent plus d’énergie que beaucoup de médiocres. Mais le monde est fait de médiocres, pas de génies et de héros ; tant mieux si le génie ou le héros jaillit parmi nous, mais entre-temps notre devoir est, si nous voulons être positifs et avoir l’assurance d’arriver au but, de compter aussi et surtout sur l’action continue, infatigable des plus nombreux. Et les plus nombreux ne sont une force que lorsqu’ils sont unis ; chaque individu forme, complète ou affine sa conscience dans l’union. Nous n’oublions pas que les génies et les héros peuvent aussi se tromper, c’est alors qu’ils font plus de mal que les autres. Il existe des formes d’activités nécessaires dont l’œuvre d’un seul, même exceptionnel, ne suffit pas et qui a besoin de la coopération de plusieurs, activité auquel souvent un génie ou un héros ne sait se plier. La coopération, l’organisation sur la base d’une idée et d’une méthode, acceptées librement et qui n’en excluent pas de meilleures mais les présupposent, sont des méthodes que plusieurs anarchistes de tendance individualiste nient. Ils les nient seulement parce que, ou d’accord avec les adorateurs de l’Etat ils ne croient possible aucune organisation sans autorité, ou ils n’ont pas le courage d’affronter la difficulté de commencer à être anarchiste en s’organisant sur des bases anarchistes, ayant la crainte des premières chutes inévitables.

Quand l’enfant apprend à marcher, il commence par tomber, mais cela n’est pas une raison suffisante pour soutenir que marcher est nocif et a pour conséquence de se rompre la tête. Les anarchistes qui arrivent de l’affirmation individualiste à la négation de l’organisation pensent, au contraire, comme cela : qu’à partir du moment où l’on s’organise on peut tomber et l’on tombera dans l’erreur ou l’incohérence, ils en concluent que l’organisation est elle-même une erreur et une incohérence.

En niant l’organisation on nie au fond la possibilité de la vie sociale et aussi de la vie en anarchie. Dire qu’on la nie seulement aujourd’hui ne signifie rien, la nier aujourd’hui signifie supprimer le moyen de la préparer pour demain. Et du reste, même sur ce terrain, la logique joue de sales tours. Tandis que l’on nie l’organisation ouvrière, quelqu’un a déjà commencé à nier la possibilité d’une organisation communale dans la société future. Simplement parce que l’on ne sait pas concevoir, par la même erreur d’optique, que la commune ne sera demain rien d’autre que le complexe des organisations librement fédérées en elle, du genre du mir patriarcal russe, qui pourra aussi avoir ses assemblées de discussion pour les intérêts de la communauté, mais qui n’aura pas du tout de caractère autoritaire, d’imposition violente, ce ne sera en rien la commune bureaucratique d’aujourd’hui avec ses taxes, ses gardes municipaux, ses gardes champêtres et… son maire nommé par la monarchie.

La question que l’homme est égoïste et que cela suffit pour nier l’association, s’appuie sur l’absurde interprétation d’un vrai concept. Oui, tous les hommes sont égoïstes, mais de façon différente. L’homme qui se retire le pain de la bouche pour nourrir son semblable est un égoïste dans la mesure où il ressent intimement, en se sacrifiant, une satisfaction majeure que de tout manger sans ne rien donner à l’autre. Il en va ainsi pour tous les autres sacrifices, même les plus sublimes que l’histoire se rappelle. Mais la satisfaction de l’exploiteur bourgeois que fait mourir de faim ses ouvriers, plutôt que de se sacrifier un soir à ne pas aller au théâtre est aussi de l’égoïsme.

L’un et l’autre sont de l’égoïsme mais, parbleu ! personne ne niera que ce sont là deux égoïsmes différents l’un de l’autre. Cette différence a trouvé son expression dans le langage humain, en baptisant la forme la plus noble de l’égoïsme du nom d’altruisme.

Cet altruisme est une manifestation de la solidarité humaine, répondant au besoin d’entraide – qui existe parmi les hommes comme dans plusieurs société animales.

Quelques individualistes ne nient pas la solidarité ; ils nient pourtant l’organisation qui est un moyen de se manifester et de s’exercer à la solidarité. La solidarité est un sentiment et l’organisation le fait qui correspond à ce sentiment ; le fait au moyen duquel la solidarité devient l’élément actif de la révolution dans les consciences et dans les événements.

La solidarité est une liqueur pleine de force et d’arôme qui a besoin d’un vase pour la contenir afin de ne pas se répandre, se rendre inutile et s’évaporer.

Ce vase, cette forme, cette explication de la solidarité, c’est l’organisation libertaire, où les consciences non seulement ne se détériorent pas mais se complètent lorsqu’elles ne sont pas bien formées, et lorsqu’elles sont formées se raffinent. Organisation ne signifie pas, je le répète, diminution du moi, mais possibilité pour celui-ci de rejoindre, avec l’aide des autres, le maximum de ses satisfactions. Elle ne signifie pas compression et violation de l’égoïsme naturel des individus, mais bien plus qu’un parfait contentement, son anoblissement de façon à provoquer une jouissance chez l’individu, ayant besoin du bien d’autrui et non du mal.

Puisque l’on appelle une telle forme d’égoïsme dans le langage commun altruisme, pour la distinguer de l’autre forme brutale existant dans la société présente de patron et d’esclaves, de gouvernement et de leurs sujets et consistant dans la satisfaction de soi-même au détriment de tous les autres, et sans aucun critère de proportion et de relativité, sans faire tant de sophismes et de finesses philosophiques je conclus que l’altruisme est bien quelque chose de positif et de concret qui s’est formé et existe en l’homme.

Cette divagation doctrinaire était nécessaire pour que je puisse démontrer comment cette question de l’organisation non seulement par la méthode, mais aussi par sa finalité, s’enlace et se conforme avec l’idée-mère de l’anarchisme ; pour que l’on comprenne que la division qui existe sur ce point chez les anarchistes est beaucoup plus profonde qu’on ne le croit et suppose aussi une inconciliable discordance théorique.

Je dis cela pour répondre aux bons amis de l’entente à tout prix qui affirment : « Nous ne faisons pas de problème de méthode ! L’idée est une seule, le but est le même ; nous sommes donc unis sans nous déchirer pour un petit désaccord sur la tactique ». Et, au contraire, je me suis rendu compte depuis longtemps que nous nous déchirions justement parce que nous sommes trop voisins, et que nous le sommes artificiellement. Sous le vernis apparent de la communauté de trois ou quatre idées – abolition de l’Etat, abolition de la propriété privée, révolution, antiparlementarisme – il y a une différence énorme dans la conception de chacune de ces affirmations théoriques. La différence est telle qu’on ne peut pas prendre la même route sans se quereller, sans neutraliser notre travail réciproquement, ou, si l’on veut, rester en paix, sans renoncer chacun à ce qu’il croit être la vérité. Je répète : non seulement différence de méthode mais aussi forte différence d’idées.

Beaucoup objectent d’être seulement des adversaires de l’organisation dans la société actuelle, parce qu’ils la considèrent impossible dans un sens vraiment libertaire avant la révolution. Mais alors ils oublient que la révolution ne viendra pas d’elle-même comme la manne du ciel, seulement en vertu des trompes de Jéricho de la propagande théorique et encore moins au bruit d’une bombe isolée. Ils oublient qu’après la révolution l’anarchie n’apparaîtra pas d’elle-même comme un champignon, si elle ne trouve pas des organismes adaptés à répondre à la nécessité de la vie sociale et les substituer aux vieux organismes abattus. Il est possible que par l’absence d’organismes libertaires, la nécessité de vivre suggère aux hommes le rétablissement des autoritaires.

Mais les ennemis de l’organisation négligent surtout – et le négligent aussi trop souvent les amis – de considérer la question du point de vue de la préparation révolutionnaire.

Certainement, ceux qui se sont mis en tête que les révolutions ne sont pas faites par les hommes mais viennent naturellement comme les cataclysmes et les tremblements de terre [2] peuvent bien être contraires à toute organisation et se contenter de la propagande verbale et écrite et d’un beau geste isolé tous les deux ou trois ans. Or maintenant il est reconnu que les idées avancent avec les hommes et que les révolutions sont engendrées par leur pensée et réalisées de leurs bras, elles sont aussi provoquées par des facteurs sociaux économiques devenus inévitables par l’enchaînement des effets, dont les causes remontent à des époques bien antérieures à nous.

Une révolution artificielle faite à l’avantage d’un parti ou d’une seule classe, d’autre part, serait inévitablement destinée au fiasco, si elle ne se tournait pas vers des intérêts plus généraux et si elle ne supposait pas des conditions qui pourraient être favorables à un renversement dont la nécessité se ferait universellement sentir.

On sait que la question sociale assume actuellement l’aspect presque exclusif du problème ouvrier, et c’est à lui qu’il faut consacrer toutes les forces afin de soulever réellement le monde en cherchant de ne pas dévier dans les sentiers de la politique, de l’intellectualisme et du sport révolutionnaire et libertaire.

Cela ne retire pas le fait que pour que la question ouvrière soit résolue, que pour que soit aussi résolue, ensemble et intégralement, la question du pain et de la liberté, sans sombrer misérablement dans l’égoïsme de classe que produit le réformisme, elle ne doit pas être considérée dans le plus large sens possible.

Il faut montrer que de l’émancipation du prolétariat et du monopole capitaliste dépend aussi la résolution de la liberté individuelle de l’homme et de tous les problèmes qui oppriment la conscience contemporaine.

Il faut aussi que les intéressés à ce renversement, les prolétaires, deviennent conscients de leurs droits, des besoins de la force qu’ils ont en main, à condition qu’ils le veuillent. Pour que l’atmosphère d’une révolution y soit, il faut que les travailleurs ressentent la privation énorme dans laquelle ils vivent et ne restent pas dans une nonchalance et une résignation musulmane. Il faut de même qu’ils aient une vision relativement claire du remède à apporter au mal dont ils souffrent – et surtout une conception nette et précise sur la façon de détruire et d’abattre l’ordre actuel des choses. Nous devons avant tout nous occuper à former cette conscience dans le prolétariat, le moyen le plus efficace reste la propagande, c’est l’exercice continu de la lutte contre le capital et l’Etat.

Mais il faut aussi préparer les moyens pour renverser le capital et l’Etat et voilà où se présente la nécessité de l’organisation révolutionnaire. Le premier moyen le plus important c’est l’union non chaotique, irrégulière, locale et morcelée, mais continue dans le temps et l’espace.

Ceux qui ne tolèrent pas aussi ce lien moral qui résulte de l’engagement pris pour s’aider réciproquement dans un but donné, diront que cela diminue leur autonomie individuelle, cela peut se faire. Mais liberté et autonomie absolue sont des concepts abstraits ; nous devons retourner aux faits, à ce que nous voulons réellement et pouvons obtenir de cette autonomie et liberté.

L’autorité, contre la quelle nous combattons, du prêtre, du patron et du carabinier, mérite bien, pour que l’on s’en débarrasse, que nous faisions un minimum de sacrifice volontaire de notre orgueil individuel, pour travailler avec d’autres à nous débarrasser de la domination bourgeoise et étatique, aussi avec ceux qui n’ont pas notre force et notre conscience, ainsi que nous nous la sommes formée.

Je ne sais pas si l’humanité réussira à être un jour un ensemble d’individus aussi libres l’un de l’autre, à ne devoir dépendre réciproquement d’aucune façon ni par intérêts matériels ni moraux. Il est certain que le but de la révolution sociale et libertaire qui s’annonce, et dont nous désirons l’avènement, ne sera rien d’autre pour le moment que l’émancipation du prolétariat du privilège du monopole capitaliste et de tous les individus de l’autorité violente et coercitive de l’homme sur l’homme.

Pour réaliser cela nous avons à lutter contre des forces formidables, la coalition des patrons, soutenue par les prêtres, la bureaucratie, l’armée, la magistrature et la police. Pour les combattre, pour détruire tous ces épouvantables rouages immaculés de sang de l’engrenage capitaliste autoritaire, il est bon de s’unir entre les opprimés en pacte mutuel et solidaire, et volontairement accepté – pour ceux qui ne tolèrent pas de liens -, une discipline morale.

Il ne suffit pas que les hommes soient conscients de leurs droits et besoins et sachent quel est le moyen pour les revendiquer ; il faut aussi qu’ils se mettent en mesure d’adopter ces moyens de revendication.

La volonté des révolutionnaires prend dans cette direction toute son importance. Une révolution d’inconscients peut être presque inutile ; mais la conscience reste certainement aussi inutile, dans la collectivité et chez les individus, de leurs besoins et droits, s’il n’y a pas la force, la volonté d’agir et de mettre en pratique ce que l’on a compris en théorie. Voici pourquoi il faut s’unir et s’organiser pour discuter d’abord, puis rassembler les moyens pour la révolution et enfin pour former un tout organique qui, armé de ses moyens et fort de son union, puisse, alors que sonne le moment historique, balayer du monde toutes les aberrations et les tyrannies de la religion, du capital et de l’Etat.

« L’organisation que les socialistes anarchistes défendent n’est naturellement pas l’autoritaire qui va de l’Eglise catholique à l’Eglise marxiste, mais bien l’organisation libertaire, volontaire, des nombreuses unités individuelles associées en vue d’un but commun et employant une ou plusieurs méthodes considérées bonnes et librement acceptées par chacun. Une telle organisation reste impossible si les individus qui la composent ne sont pas habitués à la liberté et ne sont pas débarrassés des préjugés autoritaires. Il est nécessaire, d’autre part, de s’organiser pour s’exercer à vivre librement associés » [3], et cela pour s’habituer à l’usage de la liberté.

Ainsi la nécessité de s’organiser demeure. Par organisation nous entendons l’union des anarchistes en groupes et l’union fédérale des groupes entre eux, sur la base des idées communes et d’un travail pratique commun à accomplir. Cette organisation laissant naturellement l’autonomie de l’individu dans les groupes et, des groupes dans la fédération, avec la pleine liberté pour les groupes et les fédérations de se former selon l’opportunité et les circonstances par métier ou par quartier, par province ou par région, par nationalité ou par langue, etc.

L’organisation fédérale ainsi conçue, sans organes centraux et sans autorité, est utile et nécessaire. Utile simplement parce que l’union fait la force ; nécessaire parce que… Nous nous efforcerons de donner ici d’autres raisons, outre celles déjà énoncées, sans pour cela avoir la prétention de les avoir toutes énumérées.

Il y a tant de personnes qui se disent anarchistes dans le monde, mais on baptise avec le nom d’anarchie tellement d’idées de nos jours, d’opinion et de tactiques différentes, qu’il s’impose à qui lutte d’en choisir une et de savoir quels sont ceux qui ont des aspirations communes aux siennes, et certaines qui tout en se disant anarchistes sont complètement opposées. Si quelques-uns suivent une voie contraire en tout à la nôtre, et usent de moyens de lutte qui sont contradictoires, neutralisants et destructeurs des effets que nous avons obtenus – ces diversités, ces contradictions dépendent de significations et d’interprétations différentes et souvent complètement opposées que l’on donne au terme d’anarchie.

Maintenant, si l’on ne parlait de faire que de la pure académie scientifique et philosophique il n’y aurait pas le besoin de trop se différencier dans les formes et de séparer groupe par groupe. Il n’y aurait même pas besoin de se regrouper. Mais l’anarchisme, selon moi, et je crois aussi selon beaucoup, s’il est dans la théorie une tendance scientifique et philosophique, une doctrine spéculative, il veut être aussi dans la pratique un mouvement humain de lutte et de révolution. Un mouvement qui a des moyens définis et qui a fixé comme point de départ des vérités données, autour desquelles concordent tous ceux qui agissent dans ce sens. Eh bien, comment sera-t-il possible d’annoncer un mouvement énergique et aussi résolu si nous, qui croyons être plus que les autres dans la vérité et qu’il nous semble plus que les autres devoir proposer de bonnes méthodes de révolutions pour avancer vers l’intégrale liberté de l’anarchie, si nous ne nous regroupons pas, nous ne nous organisons d’aucune façon afin que l’œuvre des uns ne soit pas contredite et neutralisée par celle des autres ; que par nous-mêmes on ne puisse savoir qui, tout en se disant anarchiste, est avec nous et qui est contre nous ?

Si nous voulons bouger, si nous voulons faire quelque chose de plus que ce qu’isolément peut chacun de nous, nous devons savoir avec lesquels de ces soit-disant camarades nous pouvons être d’accord, et ceux avec lesquels nous sommes en désaccord. Cela est spécialement nécessaire quand on parle d’actions, de mouvement, de méthodes autour desquelles il faut travailler à plusieurs, pour réussir à obtenir quelques résultats allant dans notre sens.

Puisqu’il y a des initiatives, des mouvements, des actions qui ne sont pas possibles sans le concours de nombreux individus, de légions ou de nations entières, voici qu’apparaît la nécessité, non seulement d’individu à individu et de groupe à groupe d’une même ville, mais aussi de groupes d’une ville à ceux d’une autre et – pourquoi pas ? – de ceux d’une nation à une autre.

La nécessité de se différencier, en s’organisant entre anarchistes qui ont en commun des formes et des méthodes de lutte collective et de propagande, s’impose aussi par la clarté des idées face aux adversaires. Tant que nous permettrons que l’on nous prenne tout en bloc sous la commune dénomination d’anarchistes, on aura toujours raison de nous demander qu’elle n’a jamais été notre anarchie. Il y a celui qui dit que c’est une école du socialisme et qui, au contraire, la baptise comme sa négation ; il y a celui qui cherche en elle le triomphe de l’individu contre l’humanité et l’interprète comme une lutte continuelle dentibus et rostius entre les hommes, et celui qui l’interprète comme la solidarité humaine par excellence.

Les pires extravagances sont développées comme la quintessence de la philosophie anarchiste ; quelqu’un affirmait dernièrement la fonction sociale utile du délit en anarchie [4]

Nous ne prétendons pas à l’infaillibilité, nous pouvons aussi avoir tort, néanmoins nous croyons avoir raison. Et tant que nous penserons avoir raison, nous chercherons à ce que l’on ne croit pas que notre idée est le contraire de ce qu’elle est. Nous ressentons le besoin de dépenser nos faibles moyens pour faire la propagande que nous croyons bonne, et nous refusons d’aider celle que nous considérons mauvaise.

Même de loin nous ne voulons pas nous rendre solidaires d’idées et de méthodes qui ne sont pas les nôtres, en conséquence nous désirons éviter la confusion qui nous unit pêle-mêle et rend notre propagande chaotique, contradictoire et sans résultat.

Il apparaît que les différentes interprétations de l’anarchie se reconnaissent dans des méthodes et des voies de fait, elles aussi très différentes et contradictoires – certaines tellement antisociales et antilibertaires qu’elles font plus obstacle à notre propagande que la plus féroce des réactions.

Vous, par exemple, qui êtes partisans de l’organisation syndicale, vous allez faire une conférence pour conseiller les ouvriers de s’organiser ! Eh bien, sur la même place ou vous aurez parlé en faveur de l’organisation, de la grève générale, de l’agitation révolutionnaire pour les huit heures, au nom de l’anarchie, voici que le lendemain, toujours au nom de l’anarchie, un autre viendra dire que l’organisation ouvrière est un emplâtre inutile, que la grève générale est une utopie ou un miroir aux alouettes, que la conquête des huit heures est une réformette indigne d’être défendue par les révolutionnaires, tout cela je l’ai souvent lu dans les journaux anarchistes de tendance anti-organisatrice.

Ecrivez pour exprimer votre opinion dans le journal, au prochain numéro un autre la contredira complètement ; et si vous n’avez pas la chance d’être le manipulateur suprême du journal… vous n’aurez pas même la liberté qu’il faut pour discuter.

Mais après, même si vous pouvez discuter librement, vous ne réussirez qu’à faire de la bonne académie, puisque vous ne pourrez agir ni rassembler autour de vous pour l’action ceux qui approuvent votre idée, et faire approuver votre idée par un nombre de personnes indispensables. Il faut vous différencier, vous associer avec ceux avec qui vous êtes en accord et en disant : « Voilà, nous sommes des anarchistes qui voulons faire cela et cela, et sur tel point nous pensons ainsi, ainsi et ainsi. Mettons-nous au travail ! »

Il ne faut pas l’oublier, l’organisation est un moyen de se différencier, de préciser un programme d’idées et de méthodes établies, une sorte de bannière de rassemblement pour partir au combat en sachant sur qui l’on peut compter et en ayant la conscience de la force que l’on puisse déployer.

Les formes de cette organisation comptent peu, le nom est souvent la seule et unique forme qui la distingue de l’organisation inavouée de ceux qui disent ne pas être organisés. Nous assumons le nom parce qu’il précise notre idée et nos propositions parce qu’il a la valeur d’un programme. Nous disons, par exemple, parti anarchiste en entendant simplement l’ensemble de tous ceux qui combattent pour l’anarchie. Lorsque nous précisons fédération socialiste-anarchiste nous pensons à l’union préétablie des individus et des groupes adhérents qui se sont mis d’accord dans une localité donné autour d’un programme d’idées et de méthodes.

Il est curieux que l’on trouve à redire sur ce terme de fédération plus que sur le générique de parti ; nous l’avions justement choisi parce qu’il implique historiquement (comme c’était aussi dans l’intention de Bakounine) le concept d’organisation décentralisée, de bas en haut, ou mieux (puisqu’il ne doit y avoir ni bas, ni haut) du simple au composé. Nous disions précisément nous fédérer parce que ce terme a désormais acquis une signification opposée et négative de la centralisation. Dans un sens beaucoup plus relatif, il existe des républicains fédéralistes face aux républicains unitaires.

Nous, anarchistes, qui en quelques endroits, comme à Rome, nous nous sommes organisés , nous avons formulé un programme. Tous ceux qui l’acceptent forment l’organisation dont le programme a été établi par eux-mêmes, qu’ils soient groupes ou individus ; chaque groupe et chaque fédération décide par l’intermédiaire de sa correspondance, des journaux, des congrès, etc, de la façon dont ils s’entendent pour développer l’action commune, les formes d’organisation fédérale et des groupes et les modalités internes. Un groupe ou une fédération pourra exagérer certains formalismes, même si des erreurs sont commises, elles sont telles que même ceux qui sont contraires à l’organisation, qui s’unissent seulement une fois pour faire une action, peuvent en commettre.

Nous croyons nécessaire de nous mettre franchement en route pour une voie bien définie, avec nos moyens et la seule responsabilité de nos actions, de façon que ce que nous faisons ne soit pas détruit par les autres. Ils sont plusieurs ceux qui dans la propagande théorique et dans l’action disent et font une quantité d’idées et de choses qui ne nous semblent pas anarchistes, ou tout au moins ne sont pas utiles selon nous, tout au contraire.

Cela de façon à ce que nos idées et nos méthodes apparaissent sous leur véritable signification sans équivoques ni confusion, aussi bien aux yeux des camarades et des sympathisants qui pourront ainsi rompre avec autant d’incertitudes qu’avec le public afin qu’il sache que nos idées sont celles-là et non leur contraire.

Ceux qui ne se décident pas à rester avec nous par la peur d’un mot, tout en faisant comme nous pratiquons, seulement pour ne pas dégoûter ceux qui, au fond, sont nos adversaires, font preuve de faiblesse et perpétuent l’équivoque. Ils couvrent sous leur bannière, avec leur bonne intention, beaucoup de marchandise avariée. Alors il est préférable qu’ils se soient séparés de nous.

Pourtant, s’organiser et se différencier de ceux qui ne sont pas, sur quelque chose d’essentiel, d’accord avec nous dans l’interprétation du terme et des méthodes de l’anarchie, ne signifie pas que nous prétendons au monopole du terme et du mouvement anarchiste ou que l’on veut exclure qui que ce soit de la grande famille libertaire. Mais être tous d’une même famille ne signifie pas que l’on ait tous les mêmes idées et le même tempérament, que l’on veuille faire la même chose et être d’accord sur tout. Dans la majorité des familles, c’est plutôt le contraire qui arrive.

Il se peut que non seulement les idées nous divisent dans la tactique mais aussi un peu le tempérament et qu’il détermine l’union ou la désunion de certains. Je me sens, personnellement, assez maître de moi-même, c’est-à-dire assez individu, il me semble être plus fort quand je sens derrière, devant et à côté de moi la solidarité des autres. Il ne me semble pas que je me diminue en me serrant autour d’un pacte mutuel avec mes camarades de route. Cette question du tempérament renforce, au lieu de l’affaiblir, ma thèse. S’il y a des courants qui ne peuvent même pas être unis à cause de leur tempérament, il vaut mieux que chacun prenne sa voie et qu’ils se différencient.

J’insiste pour soutenir la nécessité de l’organisation même face à ceux qui, tout en l’admettant dans les faits et la pratique, en repoussent la théorie et le nom. J’ai la conviction – et je ne crois pas me tromper – que nombreux de ceux qui disent être en désaccord avec nous le sont plus dans les termes que dans les idées, plus dans l’apparence que dans les faits. Ils sont un peu victimes d’une illusion, leur peur du terme n’est qu’un indice d’une certaine contrariété inconsciente et aussi inconfessée pour la substance.

Mais beaucoup de camarades, qui ont peur du terme plus que de la substance, sacrifient parfois l’une à l’antipathie de l’autre. Ils disent qu’il n’y a pas besoin de faire l’organisation, mais qu’elle existe déjà par elle-même.

C’est vrai. L’homme qui pense et qui lutte est un être sensible, organisable et organisé par excellence. Donc, même ces camarades qui se disent opposés à l’organisation sont, au fond, organisés.

Seulement, cette organisation, n’ayant pas de nom et de formes extérieures, fait semblant de ne pas exister et sert pour pouvoir nous dire : Voyez ? Sans organisation nous allons très bien ! Cela sert aussi à masquer et à dissimuler ce qu’il peut y avoir de peu cohérent avec le concept d’autonomie intégrale dans le fonctionnement interne d’une telle organisation. De telles incohérences sont inévitables dans la société d’aujourd’hui, et je ne m’en sers pas pour combattre la méthode anti-fédéraliste, mais il me presse de faire observer que où manquent les formes extérieures de l’organisation, il manque aussi un moyen important de contrôle pour voir jusqu’à quel moment une telle organisation reste libertaire. Quand au contraire l’organisation est visible, sa substance est dénoncée par la forme, elle se prête mieux à la critique ; on peut en conséquence mieux combattre et éliminer, dans la mesure du possible, en son sein les manifestations antilibertaires.

L’organisation consciente est utile parce qu’elle est le meilleur moyen, – quand elle est réelle et substantielle et non seulement formelle – pour empêcher un individu ou un groupe de concentrer en lui tout le travail de propagande et d’agitation et devienne trop l’arbitre du mouvement.

Les non-organisés, ou mieux ceux qui sont organisés sans le savoir et qui pour cela se croient plus autonomes que les autres peuvent plus être la proie que les organisés du conférencier qui passe, du camarade le plus actif, du groupe le plus entreprenant, et du journal le mieux fait. Ils sont inconsciemment organisés par le conférencier, l’agitateur et le journal. Tant que ceux-là font du travail tout va bien, mais s’ils prennent une fausse direction… bonne nuit ! Avant de s’en apercevoir il passera beaucoup de temps. Au contraire, les anarchistes qui se sont organisés, en sachant ce qu’ils font déjà parce que les formes-mêmes extérieures leur rappellent qu’ils sont associés, qui discutent avec parti-pris de toute proposition, d’où qu’elle vienne, sont moins exposés aux surprises. Justement parce que l’union fait la force, ils peuvent opposer une plus grande force de résistance à la suggestion des camarades plus intelligents, plus sympathiques ou plus actifs. Ils savent être organisés, et il est reconnu qu’il est plus difficile de manipuler une masse de personnes conscientes de leur situation, qu’une quantité innombrable d’inconscients.

Seulement, les organisés sont aussi des hommes et l’entière vertu de l’organisation ne peut les empêcher de tomber dans l’erreur. Dans la société actuelle, la parfaite cohérence libertaire d’une organisation est impossible (sera-t-elle même possible en anarchie ?). Eux aussi dans une moindre mesure offriront souvent le flanc à la critique des purs en théorie. Il arrivera aussi à leur organisation d’assumer plus d’une fois des aspects incohérents et de produire quelque manifestation de centralisme et d’autoritarisme.

Mais leur tort, à la différence des anti-organisateurs, consiste dans le fait que la paille qu’ils ont dans l’œil est visible parce qu’il y a une organisation publique, tandis que la poutre placée dans l’œil des autres ne se voit pas immédiatement – ce qui ne retire pas que cela fasse un plus grand dommage au principe de l’anarchie.

On n’insistera jamais assez sur cette vérité : l’absence d’organisation, visible, normale et voulue par chacun de ses membres rend possible l’établissement d’organisations arbitraires encore moins libertaires, qui croient avoir vaincu tout danger d’autoritarisme seulement en niant leur propre essence. Ces organisations inconscientes constituent un danger majeur puisqu’elles mettent le mouvement anarchiste à la disposition et au service des plus habiles et des plus intrigants.

Aujourd’hui, l’ensemble des anarchistes est désorganisé ; cette désorganisation formelle fait justement que la masse des camarades subit la domination intellectuelle sans contrôle d’un directeur de journal ou d’un conférencier… C’est aussi une forme d’organisation mais moins anarchiste parce que plus centralisée et plus personnelle.

Nous voulons en fait une organisation consciente qui dépende de notre volonté, pour ne pas être contraints à subir une organisation inconsciente et inavouée. Devant faire triompher quelque chose de déterminé et de précis, il y a la nécessité de s’organiser de fait, non seulement de nom, parce qu’il n’y a pas seulement besoin de conscience, mais aussi de quantité. Etre nombreux ne gâte rien… Que l’on ne pense pas que nous voulions mettre en antithèse les termes : conscience et quantité. On peut être nombreux tout en étant conscients et du reste, même si les conscients sont peu nombreux, se faire aider par les moins conscients ne les fera certainement pas devenir inconscients. Sans compter que les moins conscients, dans l’organisation au contact des conscients, acquièrent la conscience qui leur manque, plus ou moins selon l’intelligence et la bonne volonté. Même quand on n’est pas organisé, n’arrive-t-il pas que beaucoup, attirés dans l’orbite de l’action par un individu ou par un groupe plus sympathique, intelligent ou actif, soient eux aussi inconscients ? Seulement, dans ce cas, nombreux sont ceux qui pourraient être attirés sur le terrain de la lutte, l’aider et par la suite devenir conscients de l’absence d’organisation, mais sont laissés dans l’obscurité et dans l’inertie…

Entendons-nous bien sur cette conscience bénie !

Si l’on nous dit : « ou votre organisation ne rassemble que des conscients, elle est alors inutile (erreur là aussi, mais… laissons) ou elle rassemble des inconscients et alors elle est dangereuse parce qu’elle détourne et devient centralisée, autoritaire », etc.

Nous rappelons aussitôt que même ceux qui se disent anti-organisateurs, dans la pratique, s’ils ne veulent pas s’isoler de la vie et de la lutte, sont obligés de s’organiser, l’objection vaut aussi pour ceux qui s’en servent. Pourtant elle est elle-même une fausse objection. Il n’y a pas de conscients ou d’inconscients de façon absolue ; la conscience est une chose relative et multiforme. Il y a des plus conscients et des moins conscients ; et entre l’absolu (inexistant du reste) de la vertu-conscience et du vice-inconscience, il y a une échelle de graduation aussi longue que celle de Jacob. On peut être ainsi un révolutionnaire conscient et en même temps un anarchiste peu cohérent ; et un anarchiste cohérent jusqu’au scrupule bigot peut être directement la négation du révolutionnaire. Et pourtant l’un autant que l’autre est utile à l’anarchie.

Du reste, si un des soit-disants inconscients accepte de rester dans une organisation anarchiste et nous aide dans la lutte, ce sera toujours mieux et autant de gagné que s’il n’y était pas ; il sera de toute façon plus conscient que ceux qui sont dans l’obscurantisme et gisent dans l’inaction, ou pire, militent contre nous, force brute aux mains du prêtre et du chef des carabiniers. Si l’organisation ne servait qu’à faire le nombre (et elle sert au contraire à faire tant d’autres choses) , sans tenir compte de la culture qu’elle diffuse, des connaissances d’idées qui avec le contact continuel augmentent parmi les organisés, pour cela seulement elle serait utile comme facteur de conscience individuelle et collective.

Mais la propagande déterminée par les anarchistes organisateurs est aussi une forme, une manifestation pour préparer la société future, une collaboration dans le but de la constituer, un moyen pour influencer le milieu et en changer les conditions. D’autres aussi travaillent en accord à la même œuvre. Nous voulons travailler de la façon que nous croyons la plus efficace, nous choisissons certaines formes de lutte plus conformes à notre façon de voir et si l’on veut à notre tempérament. Après tout, ce sera là un mode comme un autre de la division du travail.

Justement, pour contribuer plus puissamment à la formation d’un milieu libre, pour influencer le prolétariat et le lancer dans la lutte contre le capital de la façon la plus profitable et organique, nous qui avons une conception spéciale de la lutte et du mouvement, nous entendons auparavant nous accorder comment, sans perte de forces, nous pouvons donner une telle contribution et exercer une telle influence.

Si cela attirait le prolétariat dans nos rangs, dans notre parti, tant mieux ; cela signifie que nous aurons bien su faire la propagande et que nous aurions su nous rapprocher de la révolution et du triomphe de l’anarchie.

L’organisation anarchiste doit être la continuation de nos efforts, de notre propagande ; elle doit être la conseillère libertaire qui nous guide dans notre action de combat quotidien. Nous pouvons nous baser sur son programme, pour diffuser notre action dans les autres camps, dans toutes les organisations spéciales de luttes particulières dans lesquelles nous pouvons pénétrer et porter notre activité et action : par exemple dans les syndicats, dans les sociétés antimilitaristes, dans les regroupements anti-religieux et anti-cléricaux, etc… Notre organisation spéciale peut servir aussi comme terrain de concentration anarchiste (pas de centralisation !) d’accord, d’entente, de solidarité la plus complète possible entre nous. Plus nous serons unis, moins il y aura de danger à ce que l’on soit entraîné dans des incohérences et dévier de la fougue de la lutte, dans les batailles et les escarmouches, ou autrement les autres qui ne sont en tout et pour tout d’accord avec nous, pourraient nous couper la main.

Et si notre organisation devient telle non seulement de nom mais de fait ; si elle réussit à établir de solides et de sûrs liens d’amitié et de camaraderie entre tous les anarchistes et obtient leur entente active sur les principaux postulats de notre programme ; alors elle sera un puissant et utile organe d’action, après l’avoir été de préparation. Une organisation adaptée à un tel but ne s’improvise pas ; à attendre pour la faire les événements au lieu de les prévoir, nous courrons deux dangers, ou de devoir tout d’un coup nous mettre d’accord sur des bases peu sûres et peu libertaires ou de nous laisser surprendre (ce qui malheureusement est même plus probable) comme des nigauds, par les événements eux-mêmes.

Une des objections les plus répétées au concept d’organisation non seulement local, mais régional et national, faites à l’aide de la méthode fédéraliste peut nous faire tomber dans l’incohérence avec le concept anti-autoritaire de l’anarchie.

Pour parler de cette cohérence bénie, il faut que nous en précisions le contenu ! Nombreux sont ceux qui possèdent la « cohérence », rendue si élastique qu’on l’élargisse et la restreigne suivant celui qui l’adapte.

On peut souvent appliquer, en le paraphrasant, aux anarchistes des différentes fractions, la devise connue que Ferrero fait exprimer aux sauvages : « Ce que je fais, moi et mes amis, est cohérent, ce que font ceux qui pensent différemment de moi est incohérent. Et de cette façon on peut s’excommunier jusqu’à l’infini, parce que chacun saura trouver la façon de démontrer que son adversaire est incohérent avec les idées, et pour cela n’est pas un bon anarchiste » – d’autant plus que les principes de l’anarchie que l’on prend pour base varient tant d’une interprétation d’un individu et d’un groupe à un autre.

Que signifie cette cohérence que l’on arbore à tout moment, spécialement par ceux qui ne font rien, contre ceux qui aiment bouger et agir ? Cela signifie ne rien faire dans la pratique qui soit en contradiction avec la théorie. Une prohibition comme l’on voit, que les individualistes sont les premiers à ne pas reconnaître, eux qui se réclament de façon scrupuleuse ou plutôt au pied de la lettre du « fais ce que tu veux » mal compris de Rabelais. – 13/18 –

Pour qu’il y ait cohérence entre théorie et pratique, il faut avant tout que soit défini le programme théorique, dans les limites duquel la pratique s’entoure pour ne pas le contre-dire. Et notre programme a été plusieurs fois dit et redit parce que nous nous étendions trop à en parler.

L’anarchie signifie absence de gouvernement, absence de toute organisation autoritaire et violente pour qui avec la violence et la menace de la violence on oblige l’homme à faire ce qu’il ne veut pas, et à ne pas faire ce qu’il veut faire. Absence donc non seulement de l’organisme gouvernemental dont les lois interdisent et imposent de faire ce que les législateurs ont établi , mais absence aussi du patron qui impose sa volonté en donnant selon son plaisir plus ou moins de pain aux estomacs des prolétaires ; absence du prêtre qui pousse tous à se pencher vers lui et pousse spécialement le peuple à obéir au gouvernement et au patron, avec la violence morale de la religion (menace d’une violence terrible, l’enfer après la mort).

Maintenant, pour être incohérent, dans une organisation d’anarchistes, avec les principes de l’anarchie il faudrait que cette organisation s’oppose à un tel programme, créant en son sein une autorité qui ait l’autorisation et la possibilité d’imposer aux associés avec la violence sa volonté ou voir la volonté de la majorité. Chacun voit que dans nos organisations la chose est rendue pratiquement impossible, pour ne pas dire absolument impossible. Comment voulez-vous qu’une collectivité d’anarchistes autorise une ou plusieurs personnes à imposer leur volonté ? Dans l’absurde hypothèse qu’ils le voudraient (ce ne serait plus alors une association d’anarchistes par le seul fait que ceux-là voudraient une telle chose) où pourraient-ils jamais trouver le moyen de constituer une autorité qui puisse contraindre avec la violence ses subordonnées à faire ce qu’ils ne veulent pas ?

Le mouvement révolutionnaire anarchiste est une lutte contre la manifestation violente et coercitive de l’autorité. Et les partis dans lesquels une telle coercition ne s’exerce pas, – et pour qu’elle ne se sophistique pas, je n’entends pas par vio-lence que la violence matérielle directe ou la menace d’une violence matérielle avec qui la contrainte s’exerce -, ces partis ne sont pas autoritaires dans la pratique. Pour l’être, tout en n’ayant pas en soi des organismes violents, il faut qu’ils le soient par parti pris, délibérément, par programme et par principe.

Par exemple, le parti républicain, le parti socialiste et de nombreuses organisations ouvrières, sont autoritaires, pas vraiment parce qu’elles exercent une violente autorité, et non parce qu’elles sont organisées, mais simplement parce que leur but est autoritaire, leurs idées et leurs programmes admettent et même réclament comme nécessaire l’autorité, leurs méthodes de lutte politique s’appuyant à travers le légalitarisme et le parlementarisme, avec l’autorité en action des gouvernements et de la société bourgeoise.

Pour les anarchistes la chose est impossible, du moment qu’une barrière insurmontable les sépare doublement des milieux gouvernementaux et bourgeois : l’idée anti-autoritaire et la pratique intransigeante, extralégale, antiparlementaire et révolutionnaire.

Il est arrivé avec l’organisation, un peu comme avec tant d’autres choses. On a vu dégénérer les partis politiques existant jusqu’à maintenant et l’on a trouvé la raison dans le fait qu’ils étaient organisés. Mais on a échangé la cause avec l’effet. L’organisation républicaine socialiste et ouvrière en général a subi une dégénérescence dans un sens autoritaire et légaliste pour la simple raison qu’elle contenait en elle le germe de tant de mal. L’idée même que sans autorité on ne puisse rester ensemble, ce germe a été cultivé intensivement avec la pratique légaliste de la participation aux fonctions autoritaires des organismes étatiques et bourgeois.

L’organisation anarchiste possède un fort antidote contre ce germe maléfique de l’autoritarisme : la tactique antiparlementaire et antilégislative, intransigeante envers tous les organismes gouvernementaux. Pour cela je suis antiparlementariste intransigeant parce que tant que les anarchistes ne céderont pas même d’une ligne – sans aucun prétexte d’opportunisme et d’utilité momentanée – ils pourront affaiblir un peu, pour d’autres raisons, leur esprit révolutionnaire, mais ils resteront toujours anarchistes dans l’âme et aussi en parole ; et d’abord ou après l’esprit révolutionnaire resurgira par la poussée même de l’idée. Si leur organisation a comme fondement un programme qui précise l’action, il n’est pas possible que l’idée devienne autoritaire -, parce qu’elle n’en a pas besoin, ni la possibilité, ni l’opportunité – sans devoir complètement renier l’idée, toute la pratique, toute l’histoire et le terme même de l’anarchie.

Pour le faire, il faudrait être de parti pris, a priori changer totalement de route, faire face à la théorie et au mouvement, et dire : nous ne sommes plus anarchistes.

L’organisation n’est pas un organe conscient en elle-même, qui guide ses membres ; ce sont ces membres qui la font selon leurs propres critères théoriques et pratiques. L’organisation ne peut pas changer les anarchistes en non-anarchistes ; mais plutôt les anarchistes qui en changeant eux-mêmes peuvent rendre l’organisation anarchiste en une organisation autoritaire. Eh bien, tant que les anarchistes, tout en étant organisés, restent anarchistes, conservent l’idée anarchiste et continuent à lui faire de la propagande, poursuivent la tactique jusque-là soutenue, la peur de déviations et d’incohérences par le seul fait de l’organisation, reste irréaliste et tout à fait puéril.

J’ai déjà dit comment il faut concevoir la cohérence avec l’idée de façon relative, comme il faut concevoir toutes les choses et toutes les idées de façon relative, parce que je ne veux pas exclure, même si cela me paraît impossible, la possibilité d’erreurs.

En parlant d’abolition de l’autorité et de la liberté, il y a quelques anarchistes qui entendent aussi l’élimination de l’autorité non coercitive, de la discipline morale qui apparaît de la nécessité de l’union de plusieurs personnes, sur le terrain d’un pacte réciproque de convivialité et d’entraide.

Ils ne pensent pas que la liberté absolue de l’homme n’existe pas, qu’elle est une chose toute relative, déterminée par des causes extérieures et soumises à celles-ci.

Elle est en somme la possibilité de pouvoir satisfaire tous nos besoins physiques et psychiques et de ne supporter aucune prédominance de la part des autres. Cette liberté est impossible sans l’organisation.

Et faites attention, je ne me réfère pas seulement aux temps bien heureux dans lesquels nous vivrons en anarchie ! Je veux dire qu’en nous organisant nous pouvons aujourd’hui même jouir d’une plus grande liberté qu’en étant isolés. Unis nous pouvons mieux résister à la domination du patron et du gouvernement, unis nous pouvons mieux satisfaire notre besoin d’action propagandiste et révolutionnaire, nous avons ainsi un plus vaste champ de luttes et de plus grands moyens à notre disposition, cela ne nous empêche pas à chacun d’expliquer la même chose et mieux les formes d’activité qui sont essentiellement individuelles.

Lorsque nous affirmons vouloir nous organiser, nous fixons aussi le pourquoi de notre organisation ; celle-ci doit servir à agir là où isolés ou en petit nombre la chose serait impossible et moins facile. Naturellement, là où peut suffire la force d’un seul, celui-ci, tout en étant organisé, agit de lui-même sans recourir aux autres, ce pourquoi ses forces suffisent. Et de même le groupe ne recourt pas aux autres groupes fédérés avec lui pour ce qu’il peut réaliser de lui-même.

Toute organisation libertaire apparaît dans la mesure où il y a nécessité de s’unir en groupe pour réaliser un but donné ; pour en réaliser d’autres, de fédérer les groupes entre eux ; et ainsi de suite.

On nous oppose que toute collectivité est susceptible de se diviser en majorité et en minorité, et qu’en de nombreux cas l’organisation fera en sorte que la minorité doive se soumettre à la majorité. Au contraire, nous n’admettons pas de domination de ce genre, et pour cela nous ne donnons ni à la majorité, ni à la minorité le droit ni les moyens de pouvoir s’imposer.

Certainement, une division d’avis et d’opinions peut surgir. Si la discorde naît sur les idées et la tactique fondamentale, il est nécessaire que les deux parties se séparent, puisqu’elles constituent maintenant deux partis distincts. Ainsi nous, anarchistes, quand la différence est apparue irrémédiable et trop grande, nous nous sommes divisés au sein de l’Internationale des socialistes autoritaires.

Au contraire, s’il y a des divisions sur des questions de peu d’importance, qui n’intéressent pas le mouvement et les idées générales, chacun pense et agit hors de l’organisation à sa façon, sans faire obstacle au travail commun de l’organisation elle-même.

Mais si c’est au sein-même de l’organisation que le désaccord apparaît, que la division en majorité et en minorité survient pour des questions secondaires, sur des modalités pratiques, sur des cas spéciaux, alors on ne pourra crier à l’incohérence de l’une ou de l’autre ; plus facilement la minorité se plie à faire comme veut la majorité. Et comme cette condescendance ne peut être que volontaire, tout caractère d’autorité et de coercition est absent. Si le parti veut faire un congrès et que tous soient unanimes pour vouloir se retrouver ensemble entre anarchistes du monde entier, qu’il y ait seulement différence sur le lieu où se rassembler, les uns proposant Rome et les autres Paris, il faudra bien que ou les uns ou les autres cèdent. Et naturellement ils céderont, si est fort en eux le besoin et le désir de se rassembler ; comme il est naturel que ce soit d’abord les moins nombreux qui cèdent, puisque même ceux-là seront de l’opinion qu’il est préférable pour l’économie générale des forces, que ce soit une minorité plutôt qu’une majorité à supporter un inconvénient donné.

Il est connu le fait que les adversaires de l’organisation fédérale, par opposition à nous, se déclarent autonomistes, et appellent autonomes leurs groupes ; il est bon de rappeler une fois pour toutes que nous sommes autonomistes, c’est-à-dire partisans de l’autonomie individuelle dans les groupes, et des groupes autonomes dans la fédération et dans le parti. Cela pour éviter, même sous les formes linguistiques, les dernières apparences de formalisme que l’on nous reproche.

Ce terme de formalisme est employé à tort à notre encontre : ou il veut dire besoin de donner forme aux idées et à la lutte, et cela est tellement naturel que tous au monde sont contraints d’y recourir ; ou alors elle signifie adoration des formes avec négligence de la substance, et alors nous, anarchistes, ne méritons pas ce reproche, non justifié par aucun fait positif.

Ce sont justement ces vagues accusations de « formalisme », d’«autoritarisme », d’«artificialisme » qui forment le patrimoine polémique des adversaires de l’organisation. Et ces paroles abstraites ont une signification aussi large et une interprétation aussi vaste qu’on peut les lancer contre n’importe quel adversaire, contre qui on n’ait pas d’autres arguments à faire valoir. Elles font un certain effet, et on est toujours embarrassé à s’en défendre ; elles sont utiles à celui qui a l’habilité de s’en servir en premier. Mais ce sont des paroles vides de sens, du moment que personne ne précise quel formalisme, quel autoritarisme est vraiment nocif et contrastant avec les doctrines anarchistes, et possibles dans une organisation anarchiste. Ce n’est donc pas l’épouvantail vague du formalisme, mais certaines formes autoritaires et déterminées d’organisation que nous connaissons bien, que nous devons combattre en nous comme dans la critique des autres partis. Ces formes sont tellement visibles, qu’il n’y a pas à craindre qu’elles séduisent le moins conscient des anarchistes -, encore moins une collectivité anarchiste.

Un grave reproche que l’on fait à l’organisation fédérale des anarchistes est d’être « artificielle ». Mais toutes les choses qui se font, qui sont faites par les hommes, excepté les mouvements totalement irréfléchis, sont artificiels ; parce que les choses naturelles ne suffisent pas, et sont souvent dangereuses. La foudre est naturelle, mais contre elle nous préférons adopter l’artificiel paratonnerre, et malgré que le cancer et la tuberculose soient naturels des milliers de médecins s’épuisent à chercher un moyen artificiel pour les guérir. Et ils font bien. La propagande elle aussi est une chose artificielle ; au contraire plus elle est faite avec art, d’autant plus elle est profitable. Pourquoi ne pourrait-il pas exister une organisation dans un but de propagande, du moment que celle-ci peut devenir plus importante ?

Toute la peur des anti-organisateurs vient de la forme, de l’artifice, de la méthode ; ils observent qu’une forme d’organisation, un nom, une méthode ont été adoptés par nos ennemis et ils en concluent par la condamnation en bloc de ceux- ci. Ils ne réussissent pas à faire le très simple raisonnement que nombre de ces formes, de ces termes et de ces méthodes sont inoffensifs en eux-mêmes, et n’ont d’autre valeur que celle du contenu. Donnez-leur un contenu anarchiste et ils seront en parfaite cohérence avec l’anarchie. Il existe aussi, naturellement, des formes qui ne font qu’un avec la substance, et elles sont ou ne sont pas anarchistes ; mais ce n’est pas le cas de l’organisation qui ne suffit pas pour l’apparition d’une autorité et au contraire composée d’anarchistes elle en est un obstacle.

On trouve un autre motif d’incohérence dans la prétendue facilité que dans l’organisation les individus plus intelligents, plus sympathiques, plus actifs ou voire… plus fourbes peuvent devenir de véritables autorités sur la masse, présentant le danger de la faire dévier. J’ai démontré plus haut que ce danger est plus grand parmi les non-organisés et qu’au contraire l’organisation sert à combattre et non à faciliter un tel danger.

De toute façon, le danger reste, même s’il est réduit et même si l’élément déterminant n’est pas l’organisation. Mais y a-t-il là une véritable incohérence avec l’idée anarchiste ? Je ne crois pas, parce que si c’était ça, l’anarchie serait impossible. Les hommes ne seront jamais psychiquement et physiquement tout à fait égaux et même si certaines disparités énormes tendent à disparaître, il y aura toujours des hommes de talent et des hommes médiocres, actifs et inactifs, sympathiques et antipathiques – les uns auront toujours sur les autres une indiscutable supériorité morale, et peut-être plus quand il n’y aura plus de tyrannies matérielles.

L’anarchie comme aspiration positive de bataille, c’est la destruction des tyrannies matérielles, elle n’a rien d’autre à opposer aux autorités morales que la science. La science en elle-même représente une source d’autorités morales. Qui ne reconnaîtra pas en anarchie l’autorité du médecin pour l’hygiène et de l’architecte pour les constructions murales. Ainsi il y aura l’autorité morale de l’homme de génie, de l’homme sympathique, actif, etc., l’anarchie ne cessant pas pour cela d’exister, du moment que ni le médecin, ni l’architecte, ni l’homme génial ou actif, ni le fourbe ne pourront faire valoir leur autorité quand les autres ne voudront pas la subir. L’organisation sociale anarchiste ne mettra à leur disposition aucun moyen de contraindre la volonté d’autrui. Ce phénomène apportera certainement des inconvénients, mais… nous n’avons jamais pensé qu’en anarchie il n’y aura plus d’inconvénients de ce genre et qu’alors on retournera au paradis terrestre.

Nous ne rêvons pas pour affirmer que dans les organisations anarchistes, au sein de la société d’aujourd’hui, ne peuvent pas se présenter plusieurs inconvénients. Au contraire, ils ne sont pas le fruit de l’organisation, parce que sans celle-ci on en aurait, comme on en a plus. Ils ne représentent pas en eux-mêmes une incohérence avec l’idée anarchiste.

« Mais les charges sociales ?, nous objectera-t-on, dans les organisations anarchistes nous assistons à la nomination de comités exécutifs, de commissions de correspondance, de secrétaires, etc. N’est-ce pas là de véritables autorités, de petits gouvernements ? ». Je réponds non, avant tout parce qu’ils n’ont aucun moyen pour imposer aux associés leur volonté, étant donné qu’ils entendent faire que ce auquel ils furent autorisés. Ce ne sont pas des autorités, parce que si c’en était, l’existence de la société civile et humaine ne serait pas possible.

Dans toute convivance il existe la division du travail parmi les associés ; et certains d’entre eux doivent se charger de fonctions sociales nécessaires et utiles à tous. Ces fonctions ont aujourd’hui un caractère autoritaire, parce qu’elles sont exercées en grande partie par des organismes autoritaires ; mais elles ne sont pas l’autorité.

Beaucoup tombent dans l’équivoque suivant : ils voient une fonction indiscutablement utile exercée d’une manière dominatrice et mauvaise par le gouvernement ou par le capitaliste ; ils concluent que l’origine de cette mauvaise chose et de cette domination est la fonction et ils en demandent la suppression. Et je crois qu’aucun anarchiste ne soutiendra qu’en anarchie on devra abolir le service postal ou ferroviaire, seulement parce qu’aujourd’hui la poste et les chemins de fer sont exercés de façon infâme par l’Etat capitaliste. Ce qui vaut pour la société future, vaut pour les organisations anarchistes, lesquelles délèguent quelques-uns de leurs membres pour accomplir une fonction déterminée, non pour exercer un pouvoir. Délégation de fonction, non délégation de pouvoir. On ne peut faire plus que la délégation de fonction, du moment que dans un cercle tous les camarades ne peuvent être en même temps le trésorier ou le secrétaire, et tous ne peuvent se mettre à réaliser une fonction donnée à laquelle suffit un seul.

La nécessité de ces mandatements s’élargit et devient plus fort lorsque l’organisation est plus importante et son champ d’activité plus large. Mais il suffit de supprimer tout danger d’autoritarisme, de limiter et de bien définir les fonctions qu’ils doivent accomplir ; qu’ils ne puissent agir au nom de l’association que lorsque ses membres les en aient autorisés ou soient consentants ; qu’ils doivent exécuter ce que les associés décident, et non dicter aux associés la voie à suivre. Ainsi, la plus lointaine suspicion d’incohérence est éloignée.

Si jamais une larve d’autorité puisse se personnifier dans ces représentants d’association, on parle toujours d’autorité morale sans danger qu’elle puisse se transformer en autorité coercitive dans les faits. Une telle autorité ne pourra jamais être aussi forte que celle que peut développer dans un milieu désorganisé un camarade actif et intelligent. Aujourd’hui c’est jusque dans les associations bourgeoises qu’un trésorier, un secrétaire ou un comité exécutif même s’ils sont mis en avant dans les journaux – n’ont en réalité pratiquement aucun pouvoir. Pourquoi veut-on le supposer possible dans une association anarchiste ? N’est-ce pas là un inutile sophisme doctrinaire ?

C’est une bêtise de dire que les anarchistes veulent s’organiser pour singer les partis autoritaires, parce qu’ils croient que ceux-là doivent leur progrès au fait d’être organisés.

La vérité c’est que les partis autoritaires ont non seulement fait des progrès dans la façon d’être organisés, mais aussi dans l’organisation en elle-même ; l’un n’exclut pas l’autre et l’union quelle qu’elle soit est toujours une force appréciable.

L’organisation ne possède pas, il est vrai, une vie magique, mais elle peut ajouter force et capacité d’action à ses adhérents pourvu que ceux-là soient « des hommes et non des moutons ». Une organisation faite d’anarchistes dans un but anarchiste, quel que soit le terme sous lequel elle se définit, vieux ou neuf, ne présuppose en soi aucun esprit autoritaire inhérent. Elle devra le chemin qu’elle fera seulement en partie à l’organisation parce que suit l’idée libertaire ; de la même façon que les partis autoritaires, après avoir fait tant de chemin à l’aide de l’organisation, commencent maintenant à reculer non à cause de l’organisation, mais simplement parce que leur but était dans le moyen et dans la fin délibérément autoritaire et anti-révolutionnaire.

Ainsi, par exemple, l’insurrection sera utile à la révolution, mais il peut aussi y avoir des insurrections réactionnaires. Il y a eu des insurrections sanfédistes ou pour les Bourbons, mais était-ce là une raison pour que les patriotes italiens nient l’utilité de l’insurrection pour la libération de la patrie de l’étranger ? L’organisation et ses formes sert les autoritaires, mais il n’y a rien de contradictoire qui nous interdise de nous en servir aussi.

Toutes les difficultés dans le fond résident dans les dénominations ; aux uns ne plaît pas le terme de « parti », aux autres celui d’«organisation ». Ainsi certains ont trouvé à redire du fait que des anarchistes aient constitué une fédération du Latium et veulent en former une italienne, qu’il y ait des fédérations et des partis anarchistes allemands, hollandais, de Bohème, etc. Comme si l’on voulait de cette façon reconnaître le principe de nationalité ! Mais cela est vraiment du formalisme, et du plus mauvais !…

En aucune façon le concept de l’organisation fédérale d’individus en groupes, et des groupes en fédérations régionales, nationales et internationales, est contradictoire avec les principes de liberté de l’anarchisme. Cette cohérence avec la méthode libertaire au sein de la société bourgeoise n’est pas réservé aux organisations anarchistes. Il existe et il peut exister des associations composées aussi par des non-anarchistes, qui dans leur fonctionnement interne soient libertaires, cela ne nuit pas au contraire, facilite leur but particulier. Elisée Reclus a trouvé des exemples de regroupements libertaires chez des peuples primitifs qui ne sont pas régis en véritable anarchie ; Pierre Kropotkine nous parle d’associations libertaires parmi les animaux, les sauvages, les artisans, et dans les communes du Moyen-âge. Pour démontrer l’existence dans la société moderne d’une forte tendance au communisme et à l’anarchie, Kropotkine et Elisée Reclus apportent de nombreux exemples d’associations commerciales, industrielles, de bienfaisance, scientifiques et artistiques, qui tout en ayant un but tout autre qu’anarchiste, sont dans leur organisation interne exactement libertaires ou presque. Si une telle possibilité n’est pas exclue pour des individus non-anarchistes, associés pour des buts absolument bourgeois, pourquoi devrions-nous l’exclure pour nous ? Pourquoi devrions-nous nier la possibilité de nous associer sur des bases libertaires, pour nous qui sommes anarchistes et qui nous proposons un but essentiellement anti-bourgeois et anti-autoritaire ?

Autonomie et organisation sont loin d’être des termes contradictoires : au contraire ils expriment avec précision le concept que les anarchistes ont de l’individu et de la société. « Autonomie et fédération sont les deux grandes formules de l’avenir – dit notre ami Charles Malato [5]à partir de maintenant c’est sur cette direction que s’orienteront les mouvements sociaux ». Et c’est là aussi notre idée, car nous pensons que l’organisation trouve dans la forme fédérative la meilleure façon pour s’expliquer dans un sens vraiment anarchiste.

Rome, 15 juin 1907.

[1] L. Fabbri : L’Organisation ouvrière et l’Anarchie.

[2] Jean Grave : « La Société mourante et l’anarchie ».

[3] L. Fabbri : L’Organisation ouvrière et l’Anarchie.

[4] Dans l’« Aurora » de Ravenne.

[5] C. Matato : « Philosophie de l’Anarchie » (édition P.V. Stock, Paris), p. 185.

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Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Dieu et lEtat_Bakounine

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

 

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