Gilets Jaunes et résistance politique: L’action directe contre l’illusion démocratique parlementaire…

 

Action directe contre parlementarisme

 

George Barrett

publié en 1920

 

Source:

https://robertgraham.wordpress.com/2019/09/22/george-barrett-direct-action-v-parliamentarianism/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

A lire : Appel à la grève générale illimitée (et expropriatrice ?) pour décembre 2019

 

Le parlement et la loi ont été utilisés par la classe dominante actuelle pour satisfaire leurs intérêts ; pourquoi ne pourraient-ils pas être utilisés pour les nôtres ?

Cette question est fondée sur un énorme malentendu. Il semblerait qu’ils soit acquis que le capitalisme et le mouvement des travailleurs aient la même finalité, le même objectif en vue. Si cela était le cas, ils pourraient  peut-être utiliser les mêmes moyens ; mais comme le capitaliste est là pour perfectionner son système d’exploitation et de gouvernement, tandis que le travailleur est là pour s’émanciper et gagner sa liberté, il est bien évident que les mêmes moyens ne peuvent pas être employés pour les deux objectifs.

Ceci répond à la question sûrement aussi loin que ce soit une question bien définie. Mais dans la mesure où elle contient la vague suggestion que le gouvernement est l’agent de réformes, de progrès et de révolution, elle touche le point sensible sur lequel les anarchistes diffèrent de tous les partis politiques quels qu’ils soient. Cela vaut donc la peine d’analyser la suggestion d’un peu plus près.

Les politiciens enthousiastes pensent qu’une fois qu’ils ont capturé le gouvernement, de leur position de pouvoir ils pourront façonner la société dans la forme voulue. Passons des lois idéales, pensent-ils, et la société idéale en sera le résultat. Simple non ? Nous devrions donc obtenir la révolution dans les termes que nous avaient promis le merveilleux Blatchford: “sans effusion de sang et sang perdre un jour de travail”, mais hélas ! Le raccourci vers l’âge d’or n’est qu’une illusion. D’abord, toute société façonnée par des lois ne saurait être idéale. Ensuite, la loi ne peut pas façonner la société, du reste c’est plutôt l’inverse qui est vrai. C’est ce second point qui est très important.

Ceux qui comprennent les forces qui sont derrière le progrès verront la loi boiter à la traîne et jamais réussir à rester au contact du progrès réalisé par les peuples; en fait toujours résistant à toute avancée, toujours essayant de commencer une réaction, mais sur le long cours, toujours devoir abandonner et permettre toujours plus de liberté. Même les champions du gouvernement reconnaissent ce fait lorsqu’ils veulent opérer des changements drastiques, ils peuvent ensuite balancer la prétention de la loi et se tourner vers des méthodes révolutionnaires. (NdT: qui boucleront la boucle et réétabliront des lois [révolutionnaires] pour repartir pour un tour de manège de la division et de la domination de caste… bref, le changement pour que rien ne change vraiment)

La classe régnante actuelle, qui est supposée être la preuve vivante que le gouvernement peut tout faire, est elle-même quelque peu candide dans son admission qu’elle ne peut pas faire grand chose. Quiconque étudiera son arrivée au pouvoir verra que pour en arriver là, elle prêche en théorie et établit dans les faits, le principe de la résistance à la loi. De fait, il est tout à fait pertinent de noter qu’immédiatement après la révolution, il devint séditieux de prêcher contre la résistance de la loi tout comme aujourd’hui il est séditieux de prêcher en faveur de la résistance à la loi.

Pour résumer, s’il y avait une logique dans la question, mais il n’y en a pas, nous pourrions la reformuler ainsi: “Alors que la classe dominante actuelle n’a pas été capable de remplir ses objectifs en utilisant le parlement et la loi, pourquoi devrions-nous espérer gagner les nôtres par ce système ?

L’action directe

Pour clarifier la signification de l’expression “action directe”, illustrons-la. Il n’y a pas si longtemps, s’il y avait une calamité d’ordre national, comme par exemple une épidémie de peste, les religieux déclaraient de manière générale que le seul remède possible était de prier dieu pour qu’il retire sa malédiction. Ces mêmes personnes furent choquées lorsque vinrent des scientifiques qui prirent des mesures sanitaires de base afin d’éradiquer la maladie.

La première était une méthode indirecte: on envoyait des prières aux cieux pour que dieu puisse agir de sa bonne influence contre la peste. Ceci constituait une route bien indirecte pour atteindre une maladie qui était en quelque sorte, juste “voisine”. Le scientifique quant à lui étudia la maladie en elle-même, étudia sa nature et essaya de trouver des moyens pour l’éradiquer. Ceci constitue une action directe.

De la même façon aujourd’hui, les gens sont confrontés à deux méthodes. Dans leurs maisons et leurs lieux de travail, ils sont mécontents et certains proposent d’influencer le chef de la société: le parlement, afin qu’il exerce le pouvoir pour améliorer les choses et fixer les problèmes. Ceux-ci sont à leur tour choquer d’entendre et de voir d’autres personnes étudier la nature des problèmes et de proposer d’appliquer des solutions directes à ces problèmes, sans passer par un intermédiaire. Les premiers croient en une méthode indirecte: celle de la gouvernance par voie parlementaire, les seconds sont des gens de l’action directe qui pensent que si on doit corriger les problèmes du travail et de la politique, les meilleurs qui peuvent s’en occuper sont les gens qui sont directement impliqués dedans et non pas les politiciens, détachés des réalités.

Imaginez l’incroyable absurdité d’un groupe de politiciens siégeant au parlement et discutant à bâton rompu du bien-être des gens, du peuple. Dans le même temps où ils font cela, n’y a t’il pas dans les rues un nombre conséquent d’ouvriers, de boulangers, de constructeurs et de tailleurs, qui sont sans travail, maintenus à l’écart par ces mêmes lois que les politiciens ont votées, des moyens de production, de la machinerie et des outils avec lesquels ils pourraient produire ce dont ils ont quotidiennement besoin ?… Briser les lois et permettre à ces gens de produire ce qu’ils ont besoin pour leur nécessité première et ce en toute égalité avec les autres travailleurs, est la façon d’abolir la pauvreté. (NdT: ainsi qu’en supprimant, l’argent, la marchandise et la division qui en découle…)

Il est clair que si nous voulons nous débarrasser des troubles qui nous dominent jusqu’à présent, nous devons organiser un tout nouveau système de distribution des biens. Je ne veux pas dire par là que nous devons partager équitablement, mais que la richesse produite doit cesser d’être pompée vers le riche qui ne produit absolument rien ; le flot doit être changé de façon à ce que cela vienne directement aux producteurs.

Mais qui distribue les biens et la richesse ? Est-ce le politicien ? Certainement pas ; de fait, ce sont les travailleurs du transport. Si donc les travailleurs producteurs désirent une altération dans la manière actuelle de distribution, à qui doivent ils demander ? A leurs camarades du transport et certainement pas aux politiciens qui n’ont absolument rien à voir là dedans. De la même manière quand de nouvelles conditions sont nécessaires dans les usines, qui sont les gens capables de faire, de transformer cela ? Ce sont les ouvriers qui ont besoin de ces changements, ce sont donc eux qui doivent les faire, directement.

La tache qui se présente aux travailleurs aujourd’hui est la même que dans le passé: la classe des esclaves doit se sortir du diktat de la classe dominante, c’est à dire de ceux en position d’autorité.

Telle est la simple logique du pratiquant de l’action directe et il est très clair de comment cela mène nécessairement à une révolution anarchiste. Nous devenons toutefois faire attention en suivant ce principe, non pas que nous ayons peur que cela nous mène trop loin mais au contraire pas assez loin. L’expression a tant été utilisée en contradiction à la législation, que quiconque jette une brique dans une vitrine est généralement supposé être un partisan de l’action directe. Cette personne peut ou ne pas l’être.

Pour être logique et vrai au sens réel du terme, tout acte devrait bien entendu, être sur le chemin direct vers l’objectif désiré et dans notre cas, la révolution sociale. Il est parfois difficile d’être entièrement constant mais il est néanmoins d’une extrême importance qu’au moins une minorité de travailleurs comprenne ce qu’est la voie directe, ainsi chaque escarmouche peut être transformée en un pas supplémentaire vers le renversement définitif du capitalisme.

Au risque de me répéter, laissez-moi reformuler cette position plus clairement. Nous avons deux classes: la classe dominante, gouvernante et possédante d’un côté et ceux gouvernés sans rien ou peu s’en faut de l’autre ; en un mot: une classe de maîtres et une classe d’esclaves.

Quand la classe d’esclaves est mécontente et résiste, elle a plusieurs choses à considérer avant de décider ce qui donnera de meilleures conditions. On peut discuter de ceci:

  1. Comme les maîtres actuels ne nous donnent pas suffisamment de bonnes choses de la vie, on doit les sortir et choisir un nouveau panel depuis la classe des esclaves ou
  2. Comme la classe des esclaves est composée de producteurs et que la classe des maîtres en est de ce fait dépendante, la première est donc en position de force pour demander à ce que les maîtres leur donnent plus de ce qu’ils désirent ou
  3. Comme la classe des esclaves est la productrice de toutes les nécessités de la vie, il n’y a aucun besoin de demander quoi que ce soit aux maîtres. La classe des esclaves doit simplement couper les vivres à la classe des maîtres et commencer à satisfaire ses propres besoins pleinement.

Le premier argument est celui des politiciens et peut-être rejeté sans aucun autre commentaire, car il ne comprend en rien la réalité des choses. Ceci n’est pas une question de savoir qui sera le maître, mais de la relation maître/esclave et donc peu importe qui est qui.

Le second argument est celui du syndicaliste non parlementaire mais non révolutionnaire. Il est juste dans le fait qu’il reconnait où réside le véritable pouvoir, celui des travailleurs dans leur lutte contre le capitalisme, mais il a tort dans la mesure où il ne propose aucune changement de rapport entre les deux.

Si la classe des esclaves serait mieux logée, habillée, nourrie depuis les magasins des maîtres, cela veut dire que les esclaves seront de plus en plus la possession des maîtres. Ceci n’est en rien révolutionnaire car la proposition maintien le rapport maître/esclave et ne fait qu’à peine tenter d’améliorer les conditions de cette dernière. (NdT: on est là dans le réformisme, on arrondit certains angles mais on ne change surtout rien, on œuvre à rendre ls système plus “vertueux” ce qui est impossible par sa construction même, fondée sur la division et la domination/oppression/exploitation…)

Le troisième argument est bien entendu celui du révolutionnaire. Il est d’accord avec le second sur l’arme à utiliser mais il dit que la tache se présentant aux gens est celle de se loger, de se nourrir et de s’habiller par eux-mêmes et non pas de se préoccuper de rendre les maîtres de meilleurs capitalistes.

Couper les vivres aux capitalistes et conserver ce qui est produit pour l’usage des travailleurs sont les points essentiels de la lutte révolutionnaire. Dans toutes les disputes industrielles, il n’y en a vraiment que deux qui sont essentielles. D’un côté il y a les usines, les hangars, les chemins de fer, les mines etc… qu’on peut nommer “propriété industrielle” et de l’autre côté les travailleurs. Unifier les deux, c’est accomplir la révolution sociale, car ce sont ces deux éléments seuls qui construiront une nouvelle société.

La classe capitaliste des maîtres ne peut en général maintenir sa position qu’aussi longtemps qu’elle peut maintenir les travailleurs en dehors des hangars de stockages et des usines, car en leur sein réside la substance de la vie matérielle (NdT: nécessaire à la vie biologique, on parle ici de produits et services de bases et non pas de gadgets style smartphone et autres…) et que les travailleurs ne sont autorisés à utiliser ces moyens de production et de distribution que sous la stricte condition qu’ils comprennent qu’ils doivent tirer un bénéfice [pour le maître] et doivent se soumettre aux conditions dictées par le système capitaliste. Faire la grève et sortir est donc considéré comme une rébellion et n’est pas une révolution quelque soit la rigueur qui y est appliquée. Rester dans les usines et les lieux de travail et travailler en condition égalitaire, libre de tout diktat d’une classe de maîtres inutile et parasite, est le véritable objectif du révolutionnaire.

Ainsi, l’action directe, dans son sens strictement révolutionnaire, veut dire prendre possession des moyens de production et de distribution et des nécessités de la vie, par les travailleurs qui produisent et la réorganisation de l’industrie et de la production / distribution en accord avec les principes de liberté. (NdT: travail non aliéné)

La doctrine de l’action directe ne comporte pas une clause de sauvetage facile des travailleurs. Elle est en fait la reconnaissance du fait si terriblement simple que rien ne peut nous sauver si ce n’est notre propre intelligence et notre propre pouvoir. Nous, les travailleurs, sommes la force créative, car n’est-ce pas nous qui avons produit toute la nourriture, les vêtements et les habitations ? Et tout aussi sûrement, nous en avons besoin. Qu’est-ce que le politicien a à voir avec tout cela ? Rien, absolument rien !…

Pourquoi rendre à la classe des maîtres tout ce que nous produisons et continuer à nous disputer sur la quantité qui doit nous revenir ? Au lieu de cela, nous devons bloquer l’approvisionnement, réorganiser les industries, non pas depuis le haut mais depuis la base productrice et voir que dans le futur tout ce qui est produit aille aux producteurs et non pas à la classe dominante (NdT: qui sera de facto abolie puisque n’ayant plus aucune raison de demeurer). Voilà ce qu’est l’action directe, et ça… c’est l’Anarchie.

Mais hélas ! Il est plus facile de faire la révolution sur le papier au moyen d’une froide logique que de la faire dans la réalité. Nous devons aussi lutter contre le manque de compréhension de la part des travailleurs et l’habileté des politiciens à entretenir cette ignorance. Nous savons aussi que la classe dominante résistera tout changement profond avec le seul argument qui reste de son côté: la force brutale (NdT: de son bras armé: l’État et son monopole de la “violence légitime”…)

Alors qu’il est important de comprendre que l’action directe proprement utilisée est de fait la “conquête du pain” et la prise de possession des usines et des moyens de production et de distribution, nous devrons sans doute nous contenter pendant encore un petit moment d’utiliser l’action directe dans le cadre des deux premiers arguments donnés ci-dessus, pour demander de meilleures conditions à la classe capitaliste.

Ce n’est pas trop d’espérer que dans un futur proche, les anarchistes formeront une bonne part militante chez les travailleurs, ce qui finira par donner à toute lutte et rébellion industrielle son véritable sens révolutionnaire.  [NdT: ceci s’est réalisé en Espagne 36 même si trop d’erreurs furent commises contre la coalition des états capitalistes, URSS incluse…) Les travailleurs comme les capitalistes commencent à comprendre qu’il y a un meilleur plan pour nourrir les grévistes, ce serait de se saisir des boulangeries et ceci constitue sans doute le premier pas de la révolution sociale: la réappropriation des moyens de se nourrir et des premières nécessités.

En plus de ce véritable problème, simple mais important, les promesses des politiciens paraissent si vides et dérisoires. A quel point paraît absurde l’idée d’acquérir la liberté aux travers des urnes. Ces pathétiques hommes et femmes de gouvernement, qui parlent avec une si sublime imbécilité de nourriture, de logement, d’habillement, ne font qu’ajouter l’insulte à la douleur du peuple. La bâtisse dans laquelle ils se tiennent pour tenir leurs minables discours fut construite par les ouvriers du bâtiment et ce sont les travailleurs du peuple qui les logent et les nourrissent.

Au delà de nos doutes et de nos hésitations, qu’est-ce qui nous fait obstacle ? Inspirons-nous de la vaine position de nos ennemis. Ne sont-ils pas vains ? La matraque du policier n’est-elle pas façonnée par l’ouvrier et son ridicule uniforme cousu par des ouvrières sous-payées ? Le fusil du soldat (NdT: Le LBD du flic…) n’est certainement pas fait des mains de la classe dirigeante, dans tous les secteurs que nous puissions analyser, nos “maîtres” sont de fait totalement dépendants de nous.

Chaque instrument de notre oppression leur est fourni par nous et nous les maintenons en vie en les nourrissant tous les jours. Il devient alors certainement pleinement apparent que ce changement DOIT venir. Ceux d’en haut sont sans pouvoir pour le bien ou la malfaisance ; la révolution ne peut provenir que d’un soulèvement du bas, de la seule section vitale et active de la société humaine: ses travailleurs.

= = =

Lectures complémentaires:

voltairine-de-cleyre-une-anarchiste-americaine (action directe en page 37)

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Pierre_Kropotkine_L’anarchie-dans-l’evolution-socialiste-2eme-edition-1892

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Il y a 50 ans… Mai 68

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Du_Principe_Federatif_Proudhon

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

James_C_Scott_Lart_de_ne_pas_etre_gouverne

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Notre page « Illusion Démocratique »

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.