Falsification historique: le cas de la non-épuration de la France de 1943 aux années 50 (avec Annie Lacroix-Riz)


L’historienne Annie Lacroix-Riz

 

Ô toi, historien, qui d’encre non menteuse
Écris de notre temps l’histoire monstrueuse,
Raconte à nos enfants tout ce malheur fatal,
Afin qu’en te lisant ils pleurent notre mal,
Et qu’ils prennent exemple aux pêchés de leurs pères,
De peur de ne tomber en pareilles misères.
~ Ronsard, extrait du Discours des misères de ce temps, 1562 ~

 

La non-épuration de la France de 1943 aux années 50 : la leçon magistrale d’Annie Lacroix-Riz

 

Comité Valmy

 

29 septembre 2019

 

url de l’article original:

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11490

 

En marge de ses tentatives pour comprendre, ou plus modestement pour proposer quelques contrechamps aux discours dominants sur les crises internationales, prochetmoyen-orient.ch a choisi, cette semaine, de parler d’un livre-événement (1) dont la grande presse n’a pas parlé et, sans doute, ne parlera plus davantage. Certes, le maniement de cette somme de plus de 600 pages requiert une bonne musculation, mais aussi une lecture attentive, sinon symptômale, tant le sujet sonde en profondeur l’un des virages les plus obscurs de notre histoire contemporaine. Davantage encore, l’entreprise de l’historienne Annie Lacroix-Riz constitue une leçon magistrale de politique générale.

Si on ne la voit guère sur les plateaux de télévision, parce qu’elle passe plus de temps à déchiffrer les archives que dans les dîners en ville, Annie Lacroix-Riz n’est pas n’importe quelle historienne. Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Paris-7, on lui doit nombre d’ouvrages importants, notamment : Le Vatican, l’Europe et le Reich ; Le Choix de la défaite ; De Munich à Vichy ; Industriels et banquiers sous l’occupation ; Les Elites françaises – 1940/1944 ; De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine ; Aux origines du carcan européen – 1900/1960.

Annie Lacroix-Riz est aujourd’hui l’un de nos grands historiens de la Seconde guerre mondiale et de ses filiations à la fois plus anciennes et tellement actuelles. Impossible de résumer l’ouvrage, mais voyons plutôt quelques-unes de ses importantes découvertes.

« MIEUX VAUT HITLER QUE STALINE ! »

« Mieux vaut Hitler que Staline » : le mot d’ordre a non seulement inspiré bien des opposants au Front populaire – qui, de nombreuses façons, préparaient une débâcle de Mai 1940 acceptée comme une sorte de moindre mal avant de justifier Vichy et la collaboration avec l’occupant – ; mais il a aussi constitué l’un des fils rouges de la Libération, puis de la restauration de la France. Plus encore, la formule a aussi inspiré une machinerie à remonter le temps, servant à fabriquer une souveraine détestation de la Révolution française, de Robespierre et d’autres grands inventeurs de la République.

Sous les plumes de François Furet et Ernest Nolte notamment, la même machinerie a popularisé l’improbable équivalence entre nazisme et communisme théorisée par Hannah Arendt, confidente de Martin Heidegger qui venait de s’installer dans la chaire de philosophie qu’Edmund Husserl avait dû quitter pour fuir le régime nazi. Jusqu’à nos jours, cette imposture idéologique a survécu à travers les pantomimes médiatiques d’une « nouvelle philosophie » qui va traquer les « maîtres penseurs » initiateurs du Goulag, de Marx/Engels, de Hegel jusqu’à Platon et Aristote : leurs tentatives de « pensée totale » n’ayant été que de successives anticipations des totalitarismes de l’époque contemporaine.

Dans ce contexte idéologique très clivé, qui se transforme mais perdure depuis La Nuit de l’abolition des privilèges, les événements allant de 1943 aux années 1950 ont donné lieu à passablement de déformations, de contresens, sinon de trahisons. Durant cette période tourmentée, peut-on vraiment parler d’« épuration », celle promise sur les ondes de Londres et d’Alger contre les collaborationnistes et « assassins de patriotes » ? A l’appui d’une étude approfondie d’archives multiples, Annie Lacroix-Riz apporte les preuves que cette « épuration » n’a jamais eu lieu.

Alors que s’est imposée la fable dominante d’une « épuration sauvage » et spontanée persécutant les femmes coupables de « collaboration horizontale » – « femmes tondues » en place publique – et des notables ayant sciemment choisi Vichy et la collaboration avec l’occupant, le général de Gaulle et ses alliés politiques ont plutôt opté pour une « non-épuration » favorable au statu quo général des élites, inauguré par le Comité français de libération nationale d’Alger (CFLN). Cette posture bénéficia même à une multitude de criminels de sang tandis qu’étaient inquiétés nombre d’authentiques résistants !

Le mot d’ordre « Mieux vaut Hitler que Staline » survit aux conditions historiques de son émergence pour alimenter une mythologie (2) dont nous sommes aujourd’hui loin, très loin d’être sortis.

MYTHOLOGIES DE L’EPURATION

La première de ces mythologies recouvre les « approximations contemporaines sur la chronologie et les effectifs ». Selon Jean-Paul Cointet, il n’y aurait eu en France qu’un maximum de 1500 à 2000 collaborateurs « de sang », d’ailleurs exécutés « sommairement » en 1944 (avant ou après la Libération ?), pour dénoncer les parias, remplir les prisons, torturer, déporter, fusiller, massacrer, et parvenir à un bilan civil que la statistique officielle chiffra après-guerre à près de 150 000 morts. Les « pertes humaines » civiles furent fixées en mai 1947 à 30 000 fusillés, 150 000 déportés « morts ou disparus, sur un effectif (incluant une fraction des 766 000 travailleurs « déportés » en Allemagne) de 95 000 « déportés politiques » et de 100 000 « déportés raciaux ».

« Les recherches en cours nous rapprochent de cet effectif » , estime Annie Lacroix-Riz ; « les décès en Allemagne de travailleurs forcés (dont l’effectif total n’a pas varié depuis la statistique officielle de 1947) sont estimés à environ 30 000, soit moins de 5% du total déporté ; le chiffre de 75 000 déportés juifs fait consensus général. Celui des fusillés après condamnation atteint « sans doute 15 000 à 20 000 exécutés et massacrés », dont 36% de « communistes ». Encartés, c’est possible, FTP, c’est invraisemblable : ce pourcentage, avancé sans source, est incompatible avec la correspondance policière française et allemande, monomaniaque sur les FTP. Les « exécutés sommaires sont bien plus nombreux que les fusillés par condamnations », surtout dans les régions de « maquis puissants », auxquels s’ajoutèrent les liquidés en masse de « nettoyage des prisons au moment du départ des Allemands », et tant d’autres, tués « lors des libérations des villes, condamnés en France et exécutés en Allemagne », massacrés en masse de la fin de l’hiver 1943/44 à l’été 1944.

Elle conclut : « on peut évaluer le nombre de morts par balles dans une volonté de répression entre 15 et 20 000, sans compter les autres morts en camp de concentration et au combat. Bien plus nombreux : de combien ? Deux fois plus que les 20 000 condamnés ». Sur ces évaluations, la recherche n’a pas dit ses derniers chiffres…

Largement reprise par les historiens officiels de la Seconde guerre mondiale, une deuxième mythologie vise à réduire l’importance opérationnelle de la Résistance française. Exemple : Olivier Wieviorka, spécialiste déclaré de la Résistance française semble considérer que celle-ci n’a eu qu’un rôle militaire négligeable. Seuls les Anglais et surtout les américains auraient, depuis le débarquement de Normandie, assumé la dimension militaire du territoire français comme dans toute l’Europe occidentale. Annie Lacroix-Riz de commenter : « cette dépréciation de la Résistance et de ses combats attire logiquement les éditeurs champions de « l’épuration sauvage .. et de la réhabilitation de Vichy ».

De cette caricature témoigne l’un des ouvrages de la collection que dirige M. Wieviorka – Le Maquis des Glières -, de son ancien doctorant et disciple Claude Barbier. L’auteur s’y propose d’abattre le « mythe (du) maquis des Glières » ou de démontrer à la fois que « la bataille des Glières n’a(vait) pas eu lieu » et que les « réprimants « (sic) français des Glières étaient de braves gens, miliciens taraudés par « un cas de conscience », répugnant « à combattre aux côtés de la Wehrmacht ».

L’ouvrage, tiré en 2014 de sa thèse, devait valider le postulat de son directeur de recherches et éditeur sur la débilité militaire d’une Résistance française (surtout FTP) par ailleurs politiquement féroce : il était donc logique que les « miliciens ne (vissent) aux Glières que des partisans de Staline prêts à employer les méthode (du) NKVD pour assassiner des milliers d’officiers polonais » à Katyn sans les distinguer (…) des membres de l’AS (Armée secrète) » dignes de plus de ménagements.

La correspondance d’Otto Abetz, ambassadeur à Paris, exprime par exemple une grande inquiétude vis-à-vis des nombreux sabotages, assassinats ou « attaques perfides contre des soldats isolés » allemands perpétrés sur tout le territoire français. Et vers la fin de la guerre, le « commandant ouest » de la Wehrmacht, Gerd von Rundstedt, confirme lui-aussi la « gravité » de la situation pour les troupes allemandes dont les petites unités sont constamment attaquées « par des bandits en uniforme ou en civil », obligeant à mobiliser d’importantes forces de protection pour chacun de leurs déplacements.

Baptisée par Albert Speer – le ministre de l’armement de Hitler -, « l’armée des partisans », la résistance intérieure inquiéta assez les Allemands pour les convaincre de porter en France leurs troupes de 27 à 48 divisions entre novembre 1943 et avril 1944. En témoigne l’impressionnant bilan des FTP en matière de sabotages principalement dirigés contre le rail. D’avril à septembre 1943, en effet « 278 opérations contre les voies ferrées et les transports de troupes et de matériels allemands, avaient provoqué 138 déraillements, mettant hors d’usage 357 locomotives et 1698 wagons, et détruisant 38 wagons-citernes pleins d’essence ».

Les combattants patriotes responsables de ces attentats, rappelons-le, pratiquaient non des actes de terrorisme mais des « actes de guerre » définis comme tels par la jurisprudence du Comité de la France libre à Londres (qui s’était déclaré en guerre contre l’Allemagne en 1941).

Troisième mythe récurrent : le vieux distinguo entre « vilains SS » et une « Wehrmacht propre », légende que l’historiographie ouest-allemande a tardivement mais totalement liquidée pour l’Est occupé. Ce mythe s’était effrité à l’Ouest, contre les communistes et les juifs depuis l’été 1941. Il avait perdu tout son sens depuis 1943. Le Feld-Maréchal Hugo Sperrle et le général Gerd Von Rundsedt affichaient début 1944 la couleur dans « la guerre contre les partisans » conduite en France.

« SECTIONS SPECIALES » BLANCHIES

Retour à « l’épuration », engagée après la guerre sous le gouvernement gaulliste : le livre d’Annie Lacroix-Riz démontre qu’elle fut pratiquement inexistante, non en raison d’un climat de risque de guerre civile intérieure, ni de la menace extérieure soviétique, mais bien à cause d’un consensus établi à Alger entre le général de Gaulle et les Américains – pourtant à couteaux tirés (3).

A Alger, personne ne souhaitait une épuration massive de l’appareil économique, politique et militaire de Vichy. Annie Lacroix-Riz montre que, si des commissions d’épuration furent bien mises en place, ainsi que cela avait été prévu dès le début de l’Occupation au sein de la Résistance, elles furent aussitôt réduites à l’impuissance par différents subterfuges (absence de crédit, de personnel, non-transmission des dossiers, requalifications des chefs d’accusation, mesures dilatoires, etc.) avec l’assentiment des premiers ministres et hauts responsables de la Justice de la France libérée – dont François de Menthon, Pierre-Henri Teitgen et Robert Schuman.

A contrario, l’inventivité pour transformer les « épurables » en résistants semble ne pas avoir connu de limites. L’ardeur pour soustraire à l’examen des collaborationnistes notoires ou faire libérer ceux que les avocats décrivaient comme des « Français non coupables, injustement incarcérés » fut sans limite. Les efforts pour les disculper – qu’ils aient été responsables politiques, patrons de presse, banquiers, administrateurs de biens juifs, etc.) – se déployèrent sans relâche. Illustrés dans le livre par de nombreux extraits de lettres, de circulaires et autres, ils sont frappants de cynisme.

L’obstination des ministères et de la haute administration pour blanchir leurs membres donne une idée vertigineuse de la solidarité de « caste » ou de « classe » régissant alors la France de la Libération. Grâce à un système très ramifié de protections, peu de ceux qui devaient répondre « d’actes de trahison, collaboration avec l’ennemi et de menées antinationales » furent en effet condamnés. « Entre 44 et les années 1950 », souligne Annie Lacroix-Riz, « les pratiques d’Occupation indiscutablement établies ne pesèrent rien face aux témoignages dithyrambiques post-Liberationem, aux « certificats de résistance » ou médicaux, le plus souvent évidemment tarifés ».

Dans le domaine de ce blanchiment morbide, un seul exemple suffira, concernant l’appareil judiciaire : tous les dossiers des magistrats des « sections spéciales » qui avaient condamné à mort des résistants furent classés sans suite. Dans cette logique léviathanesque qui donne froid dans le dos, le cas de Maurice Papon est l’arbre qui cache la forêt !

Il faudra 17 années de batailles juridiques pour qu’il soit condamné le 2 avril 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l’humanité pour les actes d’arrestation et de séquestration – lors de l’organisation de la déportation des Juifs de la région bordelaise vers le camp de Drancy d’où ils furent ensuite acheminés vers le camp d’extermination d’Auschwitz – commis lorsqu’il était secrétaire général de la préfecture de Gironde, entre 1942 et 1944. Mais, estimant qu’il n’existait pas de preuve que Papon ait eu connaissance – à l’époque – de l’extermination des Juifs, il fut acquitté pour toutes les charges de « complicité d’assassinat » et des « tentatives de complicité d’assassinat ».

Paradoxalement, ce furent les Résistants qui furent soupçonnés et attaqués. En 1948, le philosophe Vladimir Jankélévitch écrivait que sous l’égide de « la démocratie américaine » et du « libérateur de la France » (de Gaulle), « la défense de classe » avait « vite » permis aux « amis (français) du docteur Goebbels (…) redevenus les bien-pensants », de se remettre « de leur frayeur (…). Tout rentrait dans l’ordre », avec le retour en force de « l’ennemi numéro un : le communisme ». Il prévoyait aussi que « demain la Résistance devra(it) se justifier d’avoir résisté ».

LE « TOURNANT OBSCUR »

Dans sa jeunesse, l’auteur de ces lignes a eu la chance de partager l’amitié et les récits de plusieurs Résistants haut-savoyards. Issus des communautés de pêcheurs du lac Léman et des fermes de moyenne montagne, plus précisément de Rives (Thonon-les-Bains), d’Anthy-sur-Léman, de Meillerie et des villages de la Vallée Verte (Boëge), ces derniers avaient rejoint les Brigades internationales d’Espagne, se retrouvant intégrés à des unités républicaines soit de la FAI (Fédération anarchiste ibérique), soit du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste/Trotskiste) et d’autres groupes.

Leur crédo unanime était d’interroger sans cesse l’arrestation de Jean Moulin et son remplacement à la tête du CNR (Conseil national de la Résistance) par le démocrate-chrétien Georges Bidault (nom de guerre : Bip), qualifié par eux de « tournant obscur », reprenant ainsi le titre des mémoires du révolutionnaire russo-belge Victor Serge. « Tournant », expliquaient-ils parce qu’après la « neutralisation » de Jean Moulin – qui avant d’être préfet de Chartres fut nommé par Pierre Cot sous-préfet de Thonon-les-Bains (c’est durant cette période qu’il noue une relation forte avec le Rassemblement universel pour la Paix/RUP soutenant les effort de la Société des Nations/SDN contre la guerre de Mussolini en Ethiopie puis en appui de la République espagnole) – s’ensuivit une reprise en main opérationnelle et politique de la Résistance.

Sous la direction de Jean Moulin, les mouvements gardent une grande autonomie opérationnelle, adoptant le plus souvent les techniques asymétriques de la guérilla. Une fois les opérations terminées, ils se replient dans des régions boisées et montagneuses, prenant soin d’éviter les confrontations massives et frontales. Pour l’occupant, les fragmentations fluides de cet ennemi invisible donc insaisissable sont redoutables. Dans ces circonstances, les groupes de maquisards cultivent toutes leurs spécificités politiques et projettent leur combat dans la perspective de la reconstruction du pays. Pour Churchill et une partie de l’entourage du général de Gaulle, cette situation est insupportable. Anticipant les évolutions de la résistance en Grèce où la majorité des mouvements ancrés à gauche identifiait Libération et révolution sociale, ou celle prévalant en Yougoslavie avec les partisans de Tito, le commandement allié – selon les amis de l’auteur – a clairement privilégié une reprise en main « politique » de la Résistance française au détriment de son efficacité opérationnelle.

Ainsi, les parachutages d’armes furent attribués seulement aux maquis jugés « sûrs », alignés sur les directives de Londres. « Assez rapidement après l’arrestation de Caluire, les MURs (Mouvement unis de résistance) imposèrent leurs vues par l’intermédiaire de jeunes officiers et cadres issus, pour la plupart, des Chantiers de jeunesse de Vichy », expliquaient mes amis ; « la consigne était claire : il s’agissait impérativement de mettre sous tutelle nos groupes de guérilla, une tutelle d’encadrement et de commandement militaire classique pour reprendre la main idéologique. Les résultats se révélèrent rapidement dramatiques. Poursuivant leur obsession de reconstituer des corps d’armée classique centralisés, les responsables des MURs offraient ainsi des cibles faciles pour l’armée allemande. Début 1944 et sans surprise, suivirent les désastres du plateau des Glières au-dessus d’Annecy et des maquis du Vercors au-dessus de Grenoble. L’important pour Londres était bien-sûr de neutraliser Jean Moulin qui aurait pu faire de l’ombre au général de Gaulle dans une France libérée ».

Le récit de mes vieux amis – aujourd’hui disparus – correspond en tous points aux résultats des recherches bénédictines d’Annie Lacroix-Riz.

JEAN MOULIN TRAHI PAR LES SIENS

Le paroxysme de l’ignominie et du déshonneur culminera avec « l’affaire Jean Moulin » : l’arrestation du créateur et chef du CNR à Caluire (dans la banlieue lyonnaise) le 21 juin 1943 par le nazi Klaus Barbie (chef de la section IV (SIPO-SD) des services de la sûreté allemande basée à Lyon), se soldera par son supplice et sa mort officiellement datée du 8 juillet 1943 en gare de Metz durant son transfert à Berlin.

Comme Jean Multon, résistant retourné par la Gestapo, René Hardy est arrêté par Klaus Barbie, mais relâché juste avant la réunion de Caluire où Jean Moulin doit réorganiser la direction des maquis après l’arrestation à Paris du général Delestraint, le 9 juin 1943. D’après Pierre Péan, « c’est certainement René Hardy qui a vendu Jean Moulin, sur l’incitation de hauts responsables du plus proche entourage londonien du général de Gaulle » (4).

Annie Lacroix-Riz : « Pierre de Bénouville, Fradin et Dubost au secours des collaborationnistes notoires. Bénouville, passé sans transition de la Cagoule d’avant-guerre au MSR d’Occupation, faux gaulliste inféodé à Allen Dulles (NDLR : patron de l’OSS-117 qui deviendra la CIA) et anti-communiste obsessionnel avait depuis la Libération fait l’objet de rapports de police forts complaisants (…). Ami de Frenay, chef de file avec lui de la cohorte bigarrée des protecteurs d’Hardy, Bénouville fit la pluie et le beau temps à la justice où régnait son ami Fradin. Il y avait porte ouverte depuis l’automne 1944 pour soustraire les plus grands coupables à la prison et au jugement, à commencer par ses amis de la Cagoule, d’Eugène Schueller à Jean de Castellance ».

Encore : « le rôle des deux chefs de Combat est d’une autre portée que celui des « traîtres » avérés Multon et Hardy. Il explique la cohésion du bloc anticommuniste soudé autour d’Hardy pour nier les preuves formelles entassées de 1943 à 1947 contre l’exécutant et ses donneurs d’ordres. Et ce, plusieurs décennies avant les aveux partiels de Barbie et Hardy en 1983 et de Bénouville en 1997/98 qui ont convaincu Péan de la responsabilité des chefs de Combat dans les arrestations du général Delestraint et Jean Moulin ».


Le « trombone » avant le « Condor »

Dès la Libération, le nazi Klaus Barbie fut recyclé dans les services spéciaux américains et protégé par les autorités de Washington au plus haut niveau. Comme les ingénieurs allemands – concepteurs des V1 et V2, ayant semé la mort dans les villes britanniques – se retrouvèrent à la NASA et dans les laboratoires de la bombe atomique américaine, Klaus Barbie et de nombreux autres nazis, criminels de guerre notoires, se recyclèrent dans les services secrets des Etats-Unis. On retrouvera plusieurs d’entre eux – dont Barbie -comme conseillers de la CIA au cœur du « plan Condor » : une campagne d’assassinats, de lutte anti-guérilla et de coups d’Etat menée conjointement par les services secrets du Chili, de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay au milieu des années 1970.

La leçon magistrale d’Annie Lacroix-Riz nous permet de relier et de comprendre ces événements, de la non-épuration à la domination d’une grande partie du monde : une grande leçon d’épistémologie historique et de politique générale. A lire bien-sûr, à faire lire et à diffuser le plus largement possible.

La semaine prochaine, nous poursuivrons notre rentrée studieuse en faisant retour aux Proche et Moyen-Orient avec un autre livre-événement très important : celui de Régina Sneifer (5) consacré à la « Grande Syrie » et au « Croissant fertile » d’Antoun Saadé, d’après les mémoires de sa femme Juliette. Safia Antoun Saadé, leur fille sera présente à la présentation-signature du livre de Régina Sneifer, le 26 septembre dès 18 heures dans les locaux des éditions Riveneuve – 85, rue de Gergovie, 75014 Paris (téléphone : 01 45 42 23 85 – M/Ligne 4/Alésia, M/Ligne 13/Plaisance). La rédaction de prochetmoyen-orient.ch y sera !

Richard Labévière 16 septembre 2019

1 Annie Lacroix-Riz : La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950. Editions Armand Colin, août 2019.

2 Dans le sens de ce que Roland Barthes conceptualise dans ses Mythologies (Editions du Seuil, 1957), à savoir vider la réalité de sa dimension historique pour la transformer en une espèce de « nature éternelle » vouée au bons sens populaire, à la morale et à la haine du politique !

3 Eric Branca : L’ami américain – Washington contre De Gaulle 1940 – 1969. Editions Perrin, août 2017.

4 Entretiens avec Pierre Péan. Lire son livre : Vies et morts de Jean Moulin – éléments d’une biographie. Editions Fayard – 1998, abondamment cité (plus d’une vingtaine de fois) par Annie Lacroix-Riz.

5 Regina Sneifer : Une femme dans la tourmente de la Grande Syrie. D’après les mémoires de Juliette Antoun Saadé. Editions Riveneuve, septembre 2019.

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Lectures complémentaires:

Compilation Howard Zinn

Sutton_Le_meilleur_ennemi_quon_puisse_acheter

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Dans ce livre, l’historien anglais Antony Sutton en 1976 (Professeur à l’université de Stanford), fait le boulot côté anglo-américain qu’Annie Lacroix-Riz a fait côté français avec ses recherches sur la collusion de la synarchie industrio-banquière française avec l’Allemagne nazie:

Sutton_Wall_Street_et_la_montée_d’Hitler

 


« La vraie passion du XXème siècle, c’est la servitude »
~ Albert Camus, 1957 ~

13 Réponses to “Falsification historique: le cas de la non-épuration de la France de 1943 aux années 50 (avec Annie Lacroix-Riz)”

  1. Salutations

    Cet article me fait penser que je ne vous ai jamais posé cette question…

    La Shoah…
    6 millions ou pas ?

    • Moins sans aucun doute, faudrait que des historiens sérieux puissent mettre le nez dans les chiffres, qu’on fasse sauter les verrous une fois pour toute.
      Il n’empêche que ce fut un crime contre l’humanité, qu’il y a eu aussi bien d’autres gens morts dans ces camps et que le plus grand holocauste de l’histoire de l’humanité, comme nous le répétons sans cesse, est celui des peuples natifs du continent américain, celui dont personne ne veut vraiment parler, parce que jugé par l’occident chrétien comme un détail de son histoire de conquête.
      Qui est entré dans une compétition victimaire ?… Une personne massacrée pour raison raciale, ethnique, politique ou religieuse est une ignominie. Toute violence résultant de la division sectaire et fictive de la société humaine est une ignominie anti-naturelle. Et notre histoire n’est que cela… malheureusement.
      Temps d’y remédier… 😉

      • Pas des historiens…
        Des mathématiciens…
        Car l’ infaisabilité est mathématique…

        La crémation d’un corps est un acte technique…

        Avec un four crématoire actuel il faut entre 80 et 90 minutes pour réduire un corps en cendres sans prendre en compte…

        Le temps de chargement des corps…
        La baisse de température des fours dû à l’ouverture des portes pour le chargement des corps et l’évacuation des cendres…
        Qu’un corps décharné est plus difficile à incinérer…

        Donc…sans prendre en compte ces éléments…
        On ne peut pas incinérer plus de 16 cadavres par journée de 24 heures avec des fours actuels…

        Des maths du niveau cm2 résolvent le problème…

        • suffiraient aussi de pouvoir lire les archives… ou leur… manque.
          Annie Lacroix-Riz donne déjà une piste dans son livre… Ses grands-parents étaient juifs, elle cite des sources et des fonds qui font « consensus » dit-elle.
          L’enfumage (sans mauvais jeu de mot…) est total sur cette période de l’histoire.
          Quand on lit ALR sur l’ensemble de ses recherches (on n’a pas tout lu mais pas mal quand même) sur la question de la synarchie, de la collaboration, de la falsification historique avérée par les fonds étudiés en détail, alors on ne peut que se poser cette question toute simple:
          Sur quoi d’autre nous a t’on menti ? Sur tout ?… possible… en tous les cas, c’est suffisant pour douter de tout et déjà là c’est un grand pas en avant. 😉

        • P.S: un truc aussi (on ne défend pas la « thèse » des 6 millions mais juste par souci d’exactitude), le chiffre officiel dit: 6 millions de morts, pas 6 millions d’incinérés, ça aussi c’est à prendre en compte. Après la thèse officielle a répondu à l’aspect technique par inversion : on ne peut pas se poser la question de la faisabilité technique, parce que comme ça c’est produit, donc c’était techniquement possible… Touche sur la ligne des 50m… 😉

          • Le four crématoire est chauffé à plus de 1 800°F (1000°Celsius), Il mesure 8 pieds de longueur par 4 pieds de largeur par 3 pieds de hauteur, ce qui ne laisse aucun espace pour incinérer deux corps en même temps.

            Il faut attendre environ 90 minutes pour ne retrouver que des bouts d’os. Ceux-ci sont ensuite récupérés et déposés dans une espèce de broyeur qui réduit les restes osseux en fine poudre que l’on appelle les cendres.

            http://www.charronetfils.com/fr/chroniques/incineration.php

            … « Les deux grands crématoires 1 et 2 ont été construits au cours de l’hiver 1942-1943 et mis en exploitation au printemps 1943. Ils avaient chacun cinq fours à trois creusets et pouvaient incinérer en vingt-quatre heures environ 2 000 cadavres. Ils comportaient au sous-sol des pièces de déshabillage et de gazage. On pouvait les aérer ou y faire le vide. Les cadavres étaient montés par un ascenseur jusqu’aux fours qui se trouvaient au-dessus. »

            « D’après les estimations du constructeur, la firme Topf d’Erfurt, les deux crématoires plus petits, 3 et 4, pouvaient incinérer chacun 1 500 cadavres en vingt-quatre heures. La rareté des matières premières due à la guerre obligea la direction des travaux à construire ces deux crématoires à l’économie. On édifia en surface les salles de déshabillage et de gazage et les fours furent construits en matériaux légers. Mais bientôt il se révéla que cette construction légère des fours, chacun à quatre creusets, n’était pas à la hauteur des exigences. Il fallut arrêter à plusieurs reprises le 4, car, après une courte durée de fonctionnement de quatre à six semaines, les fours ou les cheminées étaient brûlés. La plupart du temps, on incinérait les gazés dans les fosses situées derrière le crématoire 4 »

            http://www.encyclopedie.bseditions.fr/article.php?
            pArticleId=23&pChapitreId=37353&pSousChapitreId=37372

            90 minutes à 1000°… avec les fours actuels…

            Une journée de 24 heures compte 1440 minutes

            En 24 heures avec un four moderne on peut donc incinérer 16 cadavres…(1440/90)

            Les deux crématoires 1 et 2 à auchwitz avaient chacun 5 fours à 3 creusets…
            Soit 30 creusets…

            Donc en disposant de 30 fours actuels on pourrait incinéré 480 cadavres…par jours…

            16 x 30…

            Pour incinérer 2000 cadavres avec les moyens actuels il faut donc 4,2 jours….

            Sans prendre en compte bien sûr le temps de chargement du cadavre…

            La remise en température du four suite à la perte de chaleur dû à l’ouverture de la porte…

            Et toute la maintenance inhérente au bon fonctionnement du four…

  2. Patrice Sanchez Says:

    Ce n’est pas à une Question de question de quelques millions de malheureuses victimes à laquelle les historiens devraient être soumis, mais plutôt, à la question létale, la QUESTION qui tue : Sabbataï et Jacob, Ben Laden et Zbigniew Brezinsky ??? Tsevi et Frank !!! les frères plus que machiavéliques coupe et coupe, les  » Gillette siamois  » de perversion et d’inversion du catholicisme et de l’islam…
    J’ai regardé une tripotée de vidéo de cette historienne magnifique, il est dommage qu’elle se soit laissée aveugler par son idéologie communiste, les idéologies qui sont aussi des perversions venant se surajouter aux coupe et coupe ! …

    Dernièrement je relisais le discours de Soljenitsyne à propos du déclin du courage !
    Le propos de Soljenitsyne est condensé dans la célèbre phrase de Bernanos: «on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure»
    A l’aune du foutoir cataclysmique auquel nous assistons, il faudrait plutôt se demander si ce ne serait pas une invitation à se respiritualiser, une spiritualité universelle de la libre pensée, de l’amour et de l’entraide.

    http://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2018/08/03/31005-20180803ARTFIG00173-relire-soljenitsyne-pour-retrouver-la-source-de-verite-et-du-courage.php

    • On est d’accord oui. ALR devrait aussi faire une recherche minutieuse sur la révolution russe, qui était Lénine et Trotsky et une recherche approfondie sur le PCF et son financement… Cela n’enlève rien à la qualité de son travail, mais elle devrait analyser et balayer aussi son pas de porte, comme tous les dinosaures marxistes du reste…
      Soljenitsyne a repris en grande partie ce que disait déjà Tolstoï, dont les romans fleuves sont assez pénibles, mais il faut lire ses essais et ses nouvelles qui valent le détour.

      « Le révolté ne voulait en principe que conquérir son être propre et le maintenir à la face de dieu. Mais il perd la mémoire de ses origines et, par la loi d’un impérialisme spirituel, le voici en marche pour l’empire du monde à travers des meurtres multiples à l’infini. Il a chassé dieu de son ciel, mais l’esprit de révolte métaphysique rejoignant alors franchement le mouvement révolutionnaire, la revendication irrationnelle de la liberté va prendre paradoxalement pour arme la raison, seul pouvoir de conquête qui lui semble purement humain. Dieu mort, restera les Hommes, c’est à dire l’histoire qu’il faut comprendre et bâtir. »
      ~ Albert Camus, conclusion de la révolte métaphysique, 1957 ~

  3. Patrice Sanchez Says:

    Camus le dernier grand humaniste, le système s’étant chargé de la génération 68 en l’idéologisant et la zombifiant au delà de toute espérance orwellienne !

  4. Patrice Sanchez Says:

    Et puis je me permets de vous joindre un texte passionnant sur la première guerre de religion et le poète Ronsard qui avait pris fait et cause pour la religion catholique !

    Cliquer pour accéder à 1259328521_doc.pdf

    • oui très intéressant et montre l’imbécilité outrancière des querelles religieuses sur des fables mythologiques. Maintenir la division de la société coûte que coûte est la condition sine qua non de la survie de l’oligarchie, de tout temps. Ce qui fit dire à George Carlin : « Dieu est la première cause au monde de mort violente ».

      Nous utilisons de temps en temps cet extrait du « Discours des misères de ce temps » de Ronsard.
      Ces vers vont comme un gant à Annie Lacroix-Riz ou à Howard Zinn.

      Ô toi, historien, qui d’encre non menteuse
      Écris de notre temps l’histoire monstrueuse,
      Raconte à nos enfants tout ce malheur fatal,
      Afin qu’en te lisant ils pleurent notre mal,
      Et qu’ils prennent exemple aux pêchés de leurs pères,
      De peur de ne tomber en pareilles misères.
      ~ Ronsard, extrait du Discours des misères de ce temps, 1562 ~

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