La résistance passe par faire face à la réalité: Expliquer l’horrible nouvelle (Kevin Annett)

“Au bout du compte, notre véritable ennemi n’est pas le risque de briser la glace de fureur mais en fait notre incapacité à le faire.”

~ Kevin Annett ~

Lectures connexes:

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le bouclier du lanceur d’alerte

 

Confessions d’un soi-disant homme en colère: Expliquer l’horrible nouvelle

 

Kevin Annett

 

1er octobre 2017

 

url de l’article original:

http://kevinannett.com/2017/10/01/confessions-of-an-allegedly-angry-man-breaking-the-awful-news/

 

~ Traduit de l’anglais par résistance 71 ~

 

L’autre jour, une de mes lectrices la plus creuse que j’appellerai ici Shirley, s’est offusquée au sujet de quelque chose que j’avais écrit. Avec une passion peu commune pour une pâle canadienne, Shirley m’a expliqué comment je pourrais avoir plus de soutien du public si je n’étais pas aussi “amer et en colère” contre mon pays et si j’apprenais pour changer à “voir le positif dans les gens”. Elle mentionna aussi un truc au sujet de dieu.

L’accusation des plus ferventes de Shirley m’a d’abord rendu quelque peu perplexe, dans la mesure où ce à quoi elle se référait concernait quelque chose que j’avais écrit pour me moquer un peu de la capacité morbide des Canadiens de vouloir couper les cheveux en quatre tout en avalant des couleuvres, dans ce cas précis un sordide déni collectif de crime impliquant énormément de morts d’enfants bronzés. Après tout, on ne peut que rire d’une énorme tragédie car elle défie notre entendement.

En fait, la censure acerbe de mes écrits par cette femme est tombée à pic, car pas même une heure avant ses remarques, un interviewer m’avait demandé de faire plus que de commenter sur le meurtre d’une petite fille de 9 ans nommée Vicky Stewart. Mon interlocuteur m’avait demandé comment je ressentais sa mort et la vérité était que je ne ressentais rien.

Je me suis parfois demandé quelle situation j’aurai dans la vie si j’étais de fait cette néfaste personne que mes critiques disent que je suis. Je serai bien plus riche, c’est sûr. Dans le cas de Shirley, si j’étais celui qu’elle pense que je suis, je m’éclaterais passionnément au sujet de la mort de la petite Vicky, battue à mort par une matrone de l’Eglise Unifiée du Canada répondant au nom de Ann Knitzky. Si seulement j’avais cette rage en moi ! Mais manque de pot, je suis trop canadien pour ne pas regarder par dessus mon épaule de manière concernée de savoir comment les gens pourraient interpréter ma dernière tirade colérique d’indignation. Chacun de ceux qui a fait face à la vilification publique officielle sait que dans notre pays, le problème n’est pas ce qui a été fait de mal, mais que quelqu’un en parle. Demandez à Shirley…

Mis à part les critiques idiotes, j’ai passé la journée à réfléchir sur mon absence de sentiment quant à l’assassinat de la petite Vicky. J’ai vu sa photo et ai rencontré sa sœur Beryl qui fut témoin de coup fatal. Je connais les détails de la mort brutale de la petite Vicky comme je connais les détails des morts de milliers d’autres victimes dont on ne parle jamais, victimes sans visages dont j’ai documenté l’extermination et partagé ce savoir avec un monde incrédule et stupéfait.. Peut-être ceci explique t’il l’épaisse couche d’amortisseur que j’ai construit autour de mon cœur et les larmes contenues qui ne peuvent couler. Sans aucun doute que le fait d’avoir eu mes deux filles arrachées à ma présence lorsqu’elles n’étaient encore que de très jeunes enfants, a aidé à mon exil dans cette zone morte de l’émotion, endroit où ma rage ne peut plus trouver sa voix. En cela, je ne suis pas comme mes pâles compatriotes ; car à l’instar de l’héroïne grecque Antigone, si je suis mort c’est pour pouvoir peut-être aider ceux qui sont aussi morts: mes compatriotes canadiens.

A part une flexibilité qui part en sucette et une libido qui s’estompe, mon entrée dans la soixantaine m’a apporté une clarté inattendue sur ce que j’ai accompli ces deux dernières décennies. J’ai longtemps pensé que tout était au sujet d’exposer au grand jour un terrible crime commis par mon propre peuple et appelé génocide, le tout dans mon propre jardin et ainsi de pouvoir donner la parole à ses survivants trébuchants. En fait, il s’est avéré que ceci ne fut que le préambule à l’évènement principal.

Personne n’aime se voir présenter l’horrible vérité, particulièrement lorsque la fin est en vue. Par exemple, dès que je fut ordonné prêtre (NdT: Kevin Annett fut prêtre, révérend de l’Eglise Unifiée du Canada pendant plusieurs années avant de se faire expulser suite à sa prise de position concernant le génocide des enfants autochtones dans les pensionnats gérés, entre autre, par l’Eglise Unifiée…), on a demandé ma présence au chevet d’une femme mourante du nom de Carol, qui était la jeune mère de trois enfants. Elle n’avait plus que quelques jours à vivre. Ses parents et ses frères étaient là en compagnie de son mari effondré. Aucun d’eux ne voulaient faire face à la réalité: Carol allait mourir. Ils essayèrent de la réconforter et lui dirent qu’elle allait bientôt se sentir mieux. Mais elle savait la vérité, tout comme ils le savaient tous, quelque part sous le déni et la terreur.

Alors que l’état de Carol empirait et qu’elle sombrait peu à peu dans le coma, j’ai finalement dit le plus gentiment possible à tout le monde présent dans la pièce: “Maintenant semble être un bon moment pour vous tous de dire adieu à Carol…”

Ils se tournèrent tous vers moi, choqués. La mère de Carol aboya à mon encontre: “Comment osez-vous ?…”

“Elle n’a plus beaucoup de temps”, répliquais-je, mais la femme ne pouvait m’entendre. La mère n’a jamais dit adieu à sa fille ; au lieu de cela, elle sortit comme une furie de la chambre d’hôpital. Mais éventuellement, tous ceux qui restèrent firent face à la réalité et c’est alors que commencèrent les larmes et le chagrin, ainsi que les adieux à leur chère Carol. Pourtant, aucun membre de la famille ne m’a jamais plus adressé la parole, m’évitant, me lançant des regards hostiles, comme si j’étais responsable de sa mort.

Sur le même plan, voici une histoire racontée par un survivant des camps nazis. L’homme était un médecin polonais envoyé à Auschwitz dans un des wagons à bestiaux en compagnie de centaines d’enfants et leurs parants, grands-parents et leurs enseignants. Alors que le train approchait de sa destination du camp de la mort, une ancienne, vieille dame qui enseignait la musique dans le ghetto de Cracovie d’où ils venaient tous, commença à raconter aux enfants de joyeuses histoires sur une belle terre et de l’éternelle jeunesse qui les attendait. Elle commença à les faire chanter. Bientôt, les enfants furent calmes et sereins, alors même qu’on entendait les sirènes hurlantes du camp d’Auschwitz qui approchait.

Le médecin se souvint avoir été en colère au sujet de l’attitude de la vieille femme et lui demanda:

“Pourquoi racontez-vous tous ces mensonges à ces enfants, en de telles circonstances ?” demanda t’il. La vieille femme sourit alors tristement et dit: “Ce n’est pas le moment pour la vérité.”

Une partie de moi est d’accord avec cette femme: la part infantile de ma personne qui a connu auparavant le pouvoir curateur de l’amour et la puissance narcotique des câlins et embrassades, les vœux de bonheur. Mais mon être d’expérience comprend que la vérité n’est jamais de mise surtout dans les moments de grande souffrance et que tout amour qui nie la vérité n’est qu’un analgésique de pacotille et éphémère. Seule la vérité peut nous permettre de grandir au delà de nos besoins infantiles de protection et nous faire maturer au delà de cette roue de l’injustice. L’expérience nous montre que l’univers désire moins notre bonheur que notre croissance mentale.

Les peuples comme les Canadiens, dont la culture a le sang d’innocents sur les mains et qui sont coincés dans un énorme mensonge collectif que leur crime demande, sont incapables de grandir. Comme toute petite frappe prise l’arme du crime à la main, les Canadiens blancs ne sont pas émus ni ne se sentent concernés par ces légions d’enfants qui furent torturés à mort par leurs églises, c’est différent pour ceux qui montrent les cadavres. Comme me l’a dit un jour un vieux de la vieille de l’Eglise Unifiée du Canada: “Nous savons tout çà. Le seul problème c’est que tu en parles…”

Les mots officiels sont une parfaite image de la banalisation de la malfaisance institutionnalisée: du fait que ceux immergés dans un crime collectif ne sont pas tant intentionnellement mauvais qu’ils sont morts émotionnellement et se sont dissociés de leurs propres sentiments. Cette condition fut mise en exergue par le prêtre anglican qui confronta quelques uns d’entre nous alors que nous distribuions des tracts à ses ouailles au sujet des plus de 50 000 enfants autochtones qui moururent aux mains de l’état entrepreneurial colonial. L’homme nous cria: “Nous avons déjà dit que nous étions désolés… Que veulent ces gens de plus ?..”

Et le pasteur fut véritablement choqué et troublé lorsque je lui répondis: “Imaginez que ce soit votre enfant qui soit violé, assassiné et enterré quelque part. Que voudriez-vous ?”

Ma question l’a totalement pris au dépourvu simplement parce que toute cette “affaire” de la complicité de son groupe dans un crime de masse dans leur propre jardin n’a jamais été internalisée ni par lui ni par quiconque. Des enfants violés et assassinés n’étaient pas une réalité pour lui, ni pour son groupe. Ils n’étaient pas une réalité ni pour lui ni pour son groupe, mais une abstraction, quelque chose de complètement déconnecté d’avec sa vie, leurs vies quotidiennes. C’est exactement ce type de capacité morale scellée et anesthésiée qui est requise pour qu’un crime collectif ne soit jamais reconnu et encore moins puni, pour qu’il puisse de surcroit continuer. Plus grande est l’atrocité, plus le déni et la distanciation personnelle sont conséquents, que ce soit à Auschwitz ou aux pensionnats pour Indiens d’Alberni.

La passion et la colère n’ont aucune place dans la rigide distanciation morale de criminels collectifs comme le sont les Canadiens, car de telles faiblesses menacent de craquer l’arrangement minutieux de fausse humanité et d’auto-absolution personnelle qui sont la caractéristique des vainqueurs de toute guerre génocidaire. Finalement, cette névrose explique le comportement de mon antagoniste, Shirley, qui s’est tant offusquée de ma moquerie du déni et des illusions de mon peuple ; car pour un chrétien blanc au Canada, il n’y a pas de pire crime que de causer la controverse ou la division. Clairement, ils ne lisent pas beaucoup leur propre bible.

Au bout du compte, notre véritable ennemi n’est pas le risque de briser la glace de fureur mais en fait notre incapacité à le faire. Nos froids sentiments et notre captivité au sein d’un arrangement de mort et de mensonges est autant une menace à la fibre et à l’être du pasteur anglican qu’ils ne le sont pour vous et moi. Le génocide condamne l’assassin et les victimes de la même façon. Celui qui torture à mort quelqu’un et le fait en toute impunité, emporte avec lui une sentence de mort et est éventuellement tué de l’intérieur. Le Canada blanc, se languissant dans son crime collectif et son mensonge de “cicatrisation et de réconciliation”, meurt de l’intérieur parce qu’il doit toujours faire face à lui-même, se regarder dans la glace.

Il n’y a pas prescription pour la condition terminale de mon peuple parce qu’il n’y a pas de remède. Aussi loin que les Canadiens refusent de voir leur propre condition, viendra le fait de la mort elle-même. Ce n’est pas le crime de passage appelé le Canada chrétien que nous devons gérer, mais ceux qui viendront après lui: Les prochaines générations, natives ou blanches, qui devront savoir toute la vérité sous peine de continuer le mal.

Peut-être qu’un jour j’apprendrai à laisser mon propre chagrin s’écouler et trouverai-je cette voix de la rage qui explosera les barreaux des prisons. Mais si je puis recevoir une telle grâce ou quelque autre Canadien ce sera parce que et non pas malgré le fait que nous ayons regardé la vérité en face et lutté pour en parler. Comme nous le rappelle Alice Miller:

“La vérité au sujet de notre enfance est stockée dans notre corps et bien que nous puissions le réprimer, nous ne pouvons jamais l’altérer. Notre intellect peut être trompé, nos sentiments manipulés et nos conceptions brouillées, notre corps trompé par des substances médicamenteuses. Mais un jour, notre corps présentera sa facture, car il est aussi incorruptible qu’un enfant, qui, toujours entier d’esprit, n’acceptera aucun compromis ni excuses et il ne cessera de nous tourmenter jusqu’à ce que nous cessions enfin de fuir la vérité.”

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6 Réponses to “La résistance passe par faire face à la réalité: Expliquer l’horrible nouvelle (Kevin Annett)”

  1. Waouhhh…
    KA livre une analyse au scalpel de l’état dans lequel se tiennent les Canadiens et Québecois de papier eux-mêmes !
    Je sais qu’il est très ami avec Thahoketoteh et qu’ils font pas mal d’opérations assez musclées pour informer les endormis.
    Ce texte rejoint sur bien des points nos analyses conjointes et notamment votre Manifeste de la société des sociétés.

    Je ne suis toujours pas d’accord avec sa création de la République de Kanata, mais c’est un véritable lanceur d’alerte, et en se tenant côte côté gageons que nous avancerons ensemble, sur le chemin de la vérité suffisamment pour devenir le chemin…

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