Changement de paradigme politique: L’anarchie dans l’évolution socialiste (Pierre Kropotkine) ~ 2ème partie ~

L’ANARCHIE

Dans l’Évolution Socialiste

2ème Édition

 

Pierre Kropotkine

 

Prix : 10 centimes

PARIS

Au bureau de la Révolte

140, rue Mouffetard, 14ème

1892

1ère partie

2ème partie

Avons-nous besoin, en effet, d’un gouvernement pour instruire nos enfants ? que le travailleur ait seulement le loisir de s’instruire, — et vous verrez comme partout surgiront, de par la libre initiative des parents, des personnes aimant la pédagogie, des milliers de sociétés d’instruction, d’écoles de tout genre, rivalisant entre elles pour la supériorité de l’enseignement. Si nous n’étions pas écrasés d’impôts et exploités par nos patrons comme nous le sommes, ne saurions-nous pas le faire infiniment mieux nous-mêmes ? Les grands centres prendraient l’initiative du progrès et prêcheraient d’exemple ; et le progrès réalisé — personne de vous n’en doute — serait incomparablement supérieur à ce que nous parvenons à obtenir de nos ministères.

L’État est-il nécessaire même pour défendre un territoire ? Si des brigands armés viennent attaquer un peuple libre, ce peuple armé, bien outillé, n’est-il pas le rempart le plus sûr à opposer aux agresseurs étrangers ? Les armées permanentes sont toujours battues par les envahisseurs, et — l’histoire est là pour le dire — si on parvient à les repousser, ce n’est jamais que par un soulèvement populaire.

Excellente machine pour protéger le monopole, le gouvernement a-t-il su nous protéger contre les quelques individus qui parmi nous seraient enclins à mal faire ? En créant la misère, n’augmente-t-il pas le nombre de crimes, au lieu de les diminuer ? En créant les prisons, où des populations entières d’hommes et d’enfants viennent s’engouffrer pour en sortir infiniment pires que le jour où ils y sont entrés, l’État n’entretient-il pas, aux frais des contribuables, des pépinières de vices ?

En nous obligeant à nous décharger sur d’autres du soin de nos affaires, ne crée-t-il pas le vice le plus terrible des sociétés, — l’indifférence en matière publique ?

Et d’autre part, si nous analysons tous les grands progrès de notre siècle, — notre trafic international, nos découvertes industrielles, nos voies de communication, — est-ce que à l’État ou à l’initiative privée que nous les devons ?

Voici le réseau de chemins de fer qui couvre l’Europe. À Madrid, par exemple, vous prenez un billet direct pour Pétersbourg. Vous roulez sur des routes qui ont été construites par des millions de travailleurs mis en mouvement par des vingtaines de compagnies ; des locomotives espagnoles, françaises, bavaroises, russes, viendront s’atteler à votre wagon. Vous roulez sans perdre nulle part vingt minutes, et les deux cents francs que vous avez payés à Madrid se répartiront équitablement, à un sou près, entre les compagnies qui ont contribué à votre voyage.

Eh bien, cette ligne de Madrid à Petersbourg s’est construite par petits tronçons isolés qui ont été reliés peu à peu. Les trains directs sont le résultat d’une entente entre vingt compagnies différentes. Je sais qu’il y a eu des froissements au début, que des compagnies, poussées par un égoïsme mal compris, ne voulaient pas s’entendre avec les autres. Mais je vous demande : Qu’est-ce qui valait mieux ? Subir ces quelques froissements, ou bien attendre qu’un Bismarck, un Napoléon ou un Tchinghiz Khan eût conquis l’Europe, tracé les lignes au compas et ordonné la marche des trains ? Nous en serions encore aux voyages en diligence.

Le réseau de vos chemins de fer est l’œuvre de l’esprit humain procédant du simple au composé, par les efforts spontanés des intéressés ! et c’est ainsi que se sont faites toutes les grandes entreprises de notre siècle. Nous payons, il est vrai, trop cher les gérants de ces entreprises. Raison excellente pour supprimer leurs rentes ; mais non pour confier la gérance des chemins de fer de l’Europe à un gouvernement européen.

Quels milliers d’exemples ne pourrait-on pas citer à l’appui de cette même idée ! Prenez toutes les grandes entreprises : le canal de Suez, la navigation transatlantique, le télégraphe qui relie les deux Amériques. Prenez enfin cette organisation du commerce qui fait qu’en vous levant vous êtes sûrs de trouver le pain chez le boulanger — si vous avez de quoi le payer, ce qui n’arrive pas toujours aujourd’hui, — la viande chez le boucher et tout ce qu’il vous faut dans les magasins. Est-ce l’œuvre de l’État ? Certainement, aujourd’hui nous payons abominablement cher les intermédiaires. Eh bien, raison de plus pour les supprimer ; mais non pas de croire qu’il faille confier au gouvernement le soin de pourvoir à notre nourriture et à notre vêtement.

Mais, que dis-je ! Si nous suivons de près le développement de l’esprit humain à notre époque, ne sommes-nous pas frappés surtout pour satisfaire la variété infinie des besoins d’un homme de notre siècle : sociétés pour l’étude, pour le commerce, pour l’agrément et le délassement ; par la multiplicité des sociétés qui se fondent : les unes toutes petites, pour propager la langue universelle ou telle méthode de sténographie, les autres, grandioses, comme celle qui vient de se créer pour la défense des côtes d’Angleterre, pour éviter les tribunaux, et ainsi de suite. Si on voulait cataloguer les millions de sociétés qui existent en Europe, on ferait des volumes, et on verrait qu’il n’y a pas une seule branche de l’activité humaine qu’elles ne visent. L’État lui-même y fait appel dans son attribution la plus importante — la guerre. Il a dit : « Nous nous chargeons de massacrer, mais nous sommes incapables de songer à nos victimes ; faites une société de la Croix-Rouge pour les ramasser sur les champs de bataille et les soigner ! »

Eh bien, citoyennes et citoyens, que d’autres préconisent la caserne industrielle et le couvent du Communisme autoritaire, nous déclarons que la tendance des sociétés est dans une direction opposée. Nous voyons des millions et des millions de groupes se constituant librement pour satisfaire à tous les besoins variés des êtres humains, — groupes formés, les uns, par quartier, par rue, par maison ; les autres se donnant la main à travers les murailles des cités, les frontières, les océans. Tous composés d’êtres humains qui se recherchent librement et après s’être acquittés de leur travail de producteur, s’associent, soit pour consommer, soit pour produire les objets de luxe, soit pour faire marcher la science dans une direction nouvelle.

C’est là tendance du xixe siècle, et nous la suivons ; nous ne demandons qu’à la développer librement, sans entraves de la part des gouvernements.

Liberté à l’individu ! « Prenez des cailloux, disait Fourier, mettez-les dans une boîte et secouez-les ; ils s’arrangeront d’eux-mêmes en une mosaïque que jamais vous ne parviendriez à faire si vous confiiez à quelqu’un le soin de les disposer harmoniquement. »

III

Maintenant, citoyennes et citoyens, laissez-moi passer à la troisième partie de mon sujet, — la plus importante au point de vue de l’avenir.

Il n’y a pas à en douter : les religions s’en vont. Le xixe siècle leur a porté un coup de grâce. Mais les religions, toutes les religions, ont une double composition. Elles contiennent d’abord une cosmogonie primitive, une explication grossière de la nature ; et elles contiennent ensuite un exposé de la morale populaire, née et développée au sein de la masse du peuple.

En jetant par dessus bord les religions, en reléguant dans les archives à titre de curiosité historique, leurs cosmogonies, allons-nous aussi reléguer dans les musées les principes de morale qu’elle contiennent ?

On l’a fait, et nous avons vu toute une génération déclarer que, ne croyant plus aux religions, elle se moquait aussi de la morale et proclamait hautement le « Chacun pour soi » de l’égoïsme bourgeois.

Mais, une société, humaine ou animale, ne peut pas exister sans qu’il s’élabore dans son sein certaines règles et certaines habitudes de morale. La religion peut passer, la morale reste.

Si nous arrivions à considérer que chacun fait bien de mentir, de tromper ses voisins, de les dépouiller s’il le peut (c’est la morale de la bourgeoisie dans ses rapports économiques), nous arriverions à ne plus pouvoir vivre ensemble. Vous m’assurez de votre amitié, — mais ce n’est peut-être que pour mieux me voler. Vous me promettez de faire telle chose, — et c’est encore pour me tromper. Vous vous promettez de transmettre une lettre, et vous me la volez, comme un simple directeur de prison !

Dans ces conditions, la société devient impossible, et tout le monde le sent si bien que la négation des religions n’empêche nullement la morale publique de se maintenir, de se développer, de se poser un but de plus en plus élevé.

Ce fait est si frappant que les philosophes cherchent à l’expliquer par les principes d’utilitarisme ; et récemment Spencer cherchait à baser cette moralité qui existe parmi nous sur les causes physiologiques et les besoins de conservation de la race.

Quant à nous, pour mieux dire ce que nous en pensons, permettez-moi de l’expliquer par un exemple :

Voilà un enfant qui se noie, et quatre hommes sur le rivage qui le voient se débattre dans les flots. L’un d’eux ne bouge pas — c’est un partisan de « Chacun pour soi » de la bourgeoisie commerçante, c’est une brute, — n’en parlons pas !

Un autre fait cette réflexion : « Si je sauve l’enfant, un bon rapport en sera fait à qui de droit dans les cieux, et le Créateur me récompensera en doublant mes troupeaux et mes serfs. » — Et il se jette à l’eau. — Est-ce un homme moral ? Évidemment non ! C’est un bon calculateur, voilà tout.

Un troisième — l’utilitaire, — réfléchit ainsi (ou du moins les philosophes utilitaires le font ainsi raisonner) : « Les jouissances peuvent être classées en deux catégories : les jouissances inférieures et les jouissances supérieures. Sauver quelqu’un, c’est une jouissance supérieure, infiniment plus intense et durable que toutes les autres ; — donc, sauvons l’enfant ! » En admettant que jamais homme ait raisonné ainsi, cet homme ne serait-il pas un terrible égoïste ? et puis, serions-nous jamais sûrs qu’à un moment donné son cerveau de sophiste ne fasse pencher sa volonté du côté des jouissances inférieures, c’est-à-dire du laisser-faire ?

Et voici enfin le quatrième. Dès son enfance, il a été élevé à se sentir un avec tout le reste de l’humanité. Dès l’enfance, il a toujours pensé que les hommes sont solidaires. Il s’est habitué à souffrir quand d’autres souffrent à côté de lui et à se sentir heureux quand tout le monde est heureux ! Dès qu’il a entendu le cri déchirant de la mère, il a sauté à l’eau sans réfléchir, par instinct, pour sauver l’enfant. Et lorsque la mère le remercie, il lui répond : « Mais de quoi donc, chère dame ! je suis si heureux de vous voir heureuse. J’ai agi tout naturellement, je ne pouvais faire autrement ! »

Vos regards me le disent, citoyennes, — voilà l’homme vraiment moral, et les autres ne sont que des égoïstes à côté de lui.

Eh bien, citoyens, toute la morale anarchiste est là. C’est la morale du peuple qui ne cherche pas midi à quatorze heures. Morale sans obligation ni sanction, morale par habitude. Créons les circonstances dans lesquelles l’homme ne soit pas porté à mentir, à tromper, à exploiter les autres ; et le niveau moral de l’humanité, de par la force même des choses, s’élèvera à une hauteur inconnue jusqu’à présent.

Ah, certes, ce n’est pas en enseignant un catéchisme de morale qu’on moralise les hommes. Ce ne sont pas les tribunaux et les prisons qui diminuent le vice ; ils le déversent à flots dans la société. Mais c’est en les mettant dans une situation qui contribue à développer les habitudes sociales et à atténuer celles qui ne le sont pas.

Voilà l’unique moyen de moraliser les hommes. 

Morale passée à l’état de spontanéité, — voilà la vraie morale, la seule qui reste toujours, pendant que les religions et les systèmes philosophiques passent.

Maintenant, citoyennes et citoyens, combinez ces trois éléments, et vous aurez l’Anarchie et sa place dans l’évolution socialiste :

Affranchissement du producteur du joug du capital. Production en commun et consommation libre de tous les produits du travail en commun.

Affranchissement du joug gouvernemental. Libre développement des individus dans les groupes et des groupes dans les fédérations. Organisation libre du simple au composé, selon les besoins et les tendances mutuelles.

Affranchissement de la morale religieuse. Morale libre, sans obligation ni sanction, se développant de la vie même des sociétés et passée à l’état d’habitude.

Ce n’est pas un rêve de penseurs de cabinet. C’est une déduction qui résulte de l’analyse des tendances des sociétés modernes. Le Communisme anarchiste, c’est la synthèse des deux tendances fondamenta les de nos sociétés : tendance vers l’égalité économique, tendance vers la liberté politique.

Tant que le Communisme se présentait sous sa forme autoritaire, qui implique nécessairement un gouvernement armé d’un pouvoir autrement grand que celui qu’il possède aujourd’hui, puisqu’il implique le pouvoir économique en plus du pouvoir politique, — le Communisme ne trouvait pas d’écho. Il a pu passionner un moment le travailleur d’avant 1848 prêt à subir n’importe quel gouvernement tout-puissant pourvu qu’il le fît sortir de la situation terrible qui lui était faite. Mais il laissait froids les vrais amis de la liberté. Aujourd’hui, l’éducation en matière politique a fait un si grand progrès que le gouvernement représentatif, qu’il soit limité à la Commune ou étendu à toute la nation, ne passionne plus les ouvriers des villes.

Le Communisme anarchiste maintient cette conquête, la plus précieuse de toutes — la liberté de l’individu. Il l’étend davantage et lui donne une base solide, — la liberté économique, sans laquelle la liberté politique reste illusoire.

Il ne demande pas à l’individu, après avoir immolé le dieu-maître de l’univers, le dieu-César et le dieu-Parlement, de s’en donner un plus terrible que les précédents, — le dieu-Communauté, d’abdiquer sur son autel son indépendance, sa volonté, ses goûts et de faire le vœu d’ascétisme qu’il faisait jadis devant le dieu crucifié.

Il lui dit, au contraire : « Point de société libre, tant que l’individu ne l’est pas ! Ne cherche pas à modifier la société en lui imposant une autorité qui nivellerait tout. Tu échoueras dans cette entreprise comme le Pape et César. — Mais modifie la société en sorte que tes semblables ne soient pas forcément tes ennemis. Abolis les conditions qui permettent à quelques-uns de s’accaparer le fruit du labeur des autres. Et, au lieu de chercher à bâtir la société de haut en bas, du centre à la périphérie, laisse-la se développer librement du simple au composé, par la libre union des groupes libres.

« Cette marche, gênée aujourd’hui, c’est la vraie marche de la société. Ne cherche pas à l’entraver, ne tourne pas le dos au progrès, marche avec lui ! — Alors le sentiment de sociabilité commun aux êtres humains, comme il l’est à tous les animaux vivant en société, pouvant se développer librement lorsque nos semblables cesseront d’être nos ennemis, — nous arriverons à un état de choses où chacun pourra donner libre essor à ses penchants, voire même à ses passions, sans autre contrainte que l’amour et le respect de ceux qui l’entourent. »

Voilà notre idéal. C’est l’idéal caché dans les cœurs des peuples, de tous les peuples.

Nous savons que nous n’arriverons pas à cet idéal sans de fortes secousses.

La fin de ce siècle nous prépare une formidable révolution. Qu’elle parte de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne ou de la Russie, elle sera européenne. Elle se répandra avec cette même rapidité que celle de nos aînés, les héros de 1848 ; elle embrasera l’Europe.

La révolution ne se fera pas au nom d’un simple changement de gouvernement. Elle aura un caractère social. Il y aura des commencements d’expropriation, des exploiteurs seront chassés. Que vous le vouliez ou non, — cela se fera, indépendamment de la volonté des individus, et, si l’on touche à la propriété privée on sera forcé d’en arriver au Communisme ; il s’imposera. Mais le Communisme ne peut être ni autoritaire, ni parlementaire. Il sera anarchiste, ou il ne sera pas. La masse populaire ne veut plus se fier à aucun sauveur : elle cherchera à s’organiser elle-même.

Ce n’est pas parce que nous imaginons les hommes meilleurs qu’ils ne sont, que nous parlons Communisme et Anarchie. S’il y avait des anges parmi nous, nous pourrions leur confier le soin de nous organiser. Et encore les cornes leur pousseraient bien vite ! Mais c’est précisément parce que nous prenons les hommes tels qu’ils sont, que nous concluons : « Ne leur confiez pas le soin de vous gouverner. Tel ministre abject serait peut-être un excellent homme si on ne lui avait pas donné le pouvoir. L’unique moyen d’arriver à l’harmonie des intérêts, c’est la société sans exploiteurs, sans gouvernants. » Précisément parce qu’il n’y a pas d’anges parmi les hommes, nous disons : Faites en sorte que chaque homme voit son intérêt dans le intérêts des autres, alors vous n’aurez plus à craindre ses mauvaises passions.

Le Communisme anarchiste étant le résultat inévitable des tendances actuelles, c’est vers cet idéal que nous devons marcher, au lieu de dire : « Oui, l’Anarchie est un excellent idéal », et ensuite de lui tourner le dos.

Et si la prochaine révolution ne parvenait pas à réaliser cet idéal entier, — tout ce qui sera fait dans la direction de l’idéal restera ; tout ce qui sera fait en sens contraire sera condamné à disparaître un jour ou l’autre.

Règle générale. — Une révolution populaire peut être vaincue, mais c’est elle qui donne le mot d’ordre du siècle d’évolution qui lui succède. La France expire sous le talon des alliés en 1815, et c’est la France qui impose à l’Europe l’abolition du servage, le régime représentatif. Le suffrage universel est noyé dans le sang, et c’est le suffrage universel qui devient le mot d’ordre du siècle.

La Commune expire en 1871 dans les mitraillades, et c’est la Commune libre qui est aujourd’hui le mot d’ordre en France.

Et si le communisme anarchiste est vaincu dans la prochaine révolution, après s’être affirmé au grand jour, non-seulement il en restera l’abolition de la propriété privée ; non-seulement le travailleur aura conquis sa vraie place dans la société, non-seulement l’aristocratie foncière et industrielle aura reçu un coup mortel ; mais ce sera le Communisme anarchiste qui deviendra le point de mire de l’évolution du vingtième siècle.

Il résume ce que l’humanité a élaboré de plus beau, de plus durable : le sentiment de la justice, celui de la liberté, la solidarité devenue un besoin pour l’homme. Il garantit la liberté d’évolution de l’individu et de la société. Il triomphera.

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15 Réponses to “Changement de paradigme politique: L’anarchie dans l’évolution socialiste (Pierre Kropotkine) ~ 2ème partie ~”

  1. Hervé Hum Says:

    « Mais, une société, humaine ou animale, ne peut pas exister sans qu’il s’élabore dans son sein certaines règles et certaines habitudes de morale. La religion peut passer, la morale reste. »

    Exactement !

    J’aime bien son exemple, mais il fait un mauvais procès à la religion, car il confond celle ci avec le religieux se servant de la religion pour percevoir l’impôt comme le bourgeois se sert de la propriété économique. En fait, l’anarchie ne peut pas plus supprimer le mauvais calculateur que la religion, elle peut uniquement lui interdire d’abuser ses semblables et limiter son calcul à savoir s’exploiter lui même. Ce qui par contre coule de source et Kropotkine suit la raison pure en cela, c’est que plus la société sera à l’image de l’éthique (la morale est religieuse) qu’elle professe, plus elle fera des individus attachés à cette éthique et donc, plus faible sera le nombre de mauvais calculateurs.

    Kropotkine fait une erreur en parlant d’égalité économique plutôt que d’équité économique, ceci, parce que l’égalité économique a une tendance autoritaire bien plus marqué que l’équité. Parce que l’éthique met la notion du mérite individuel devant la notion d’égalitarisme. Comprendre que les talents et les aspirations ne sont pas égales, et qu’on ne peut pas parler en même temps de liberté individuelle en matière économique et d’égalité. Sauf à penser que tout le monde aspire aux mêmes choses et produisent de manière égale. Ce qui est faux et contredit ce que Kropotkine dit avant. Même en considérant un tel mode de pensée, il faudra quand même et plus encore un système permettant la gestion de la production pour ne pas produire de manière chaotique et inapproprié avec les risques tant de pénuries que de surplus et de gaspillage que cela comporte. De plus, une telle société tend à penser la notion de gain de productivité en terme de diminution du temps travaillé et d’augmentation du temps d’activité choisie (comme pour les sociétés dites primitives décrites par Clastres).

    Son exemple est un cas particulier, mais ne peut être posé en généralité. Le même homme peut ainsi avoir agit pour les raisons qu’il dit et sur la même base éthique, considérer que chacun doit recevoir selon son mérite personnel. Sa solidarité sera ainsi totale envers celui ou celle qui se trouve limité ou empêché de participer à la production, mais sera réduite à peu de chose envers celui qu’il voit recevoir sans donner. Car qu’on le veuille ou non, la nature est calculatrice et si elle ne l’était pas, elle ne saurait pas se développer et évoluer. Mais il faut distinguer entre calculer contre autrui et avec autrui, donc, pour la communauté et non contre elle.

    Contrairement à ce que nous dit Kropotkine, le 4ème homme a aussi calculé, mais pas dans les mêmes termes que les trois autres. Il a aussi tiré un profit, mais pas de même nature que les autres. Ce profit, c’est la joie de voir une mère étreindre son enfant et jouir de ce spectacle de la vie, le plus grandiose qui soit donné. C’est un calcul qui ne se réfléchit pas ou plus car devenu une habitude. Un calcul que les trois autres doivent faire pour ne plus faire de mauvais calcul.

    A suivre…

    • Le problème est que le concept d’équité conçoit l’inégalité et tente de la « gérer » au mieux. C’est un non sens dans une société anarchiste où seule l’égalité se doit de prévaloir. Il faut aussi considérer une fois de plus que lorsqu’on parle de ce genre de concept, ce doit être appliqué sur un plan politique et une fois de plus « l’économique » suivra…
      L’économique a été, pour des raisons oligarchiques évidentes, poussé pour assujettir, phagocyter le politique. Ceci est induit, absolument pas inéluctable et totalement réversible. L’économique, la chaîne du « pouvoir » sont des fabrications humaines. Tout ce qui a été fait peut-être défait pour l’améliorer, en l’occurence, changer radicalement de système pour sauver l’humanité.
      Le concept d’équité justifie le réformisme, qui n’est qu’un leurre. Il n’y a pas de solutions au sein du système. Il est irréformable et bien au-delà de toute rédemption possible.
      La solution est de rediluer le pouvoir dans le peuple, ce qui rétablira l’égalité originelle, de là l’économique retournera à la place qui lui est impartie et qui répond au critère du « à chacun selon ses besoins, à chacun selon sa capacité », ce qui est la base d’une société coopérante et égalitaire. Pas de retour au « chasseur-cueilleur », une adaptation de ces concepts au fond technologique moderne.
      Là est le seul et véritable « progressisme », tant galvaudé par la gauche bobo…
      😉

      • Hervé Hum Says:

        Non, vous ne suivez pas la logique, vous la faites coller à votre propre volonté

        Seule l’équité permet de dire « à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses capacités », l’égalité ne dit pas du tout cela, elle consiste à dire »à tous la même chose indépendamment de ses besoins et de ses capacités ». c’est ce que dit Kropotkine qui ne maîtrisant pas les règles élémentaires de l’économie ne cesse de se contredire et dont les solutions sont totalement incohérente. Je partage sa philosophie, mais sa mise en pratique oblige à respecter ce qu’impose la réalité physique et là, c’est ni lui, ni moi ni quiconque qui décide, ce sont les lois de la physique seule.

        L’équité contient en elle même l’égalité puisque l’étymologie du mot est « égal », mais bel et bien relative aux capacités et besoins de chacun et non une égalité absolue, aveugle.

        désolé, mais même les sociétés primitives considèrent le principe d’équité, ainsi, le chef est celui qui s’exprime le mieux et les femmes iront vers les hommes les plus capables et non se répartir de manière égalitaire.

        L’équité à donc pour base fondamentale l’égalité, mais permet de l’affiner afin de pouvoir dire « à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses capacités ».

        Le leurre, c’est vous qui prenez l’égalité pour l’équité, parce que vous refusez de critiquer Kropotkine, alors même que l’anarchisme consiste à ne pas suivre aveuglément la pensée de quelqu’un, mais de la confronter à la réalité des faits.

        Sur le plan pratique, ce que dit Kropotkine ne relève pas de l’utopie, mais de l’aberration.

        « Pas de retour au « chasseur-cueilleur », une adaptation de ces concepts au fond technologique moderne. »

        Je vous ai maintes fois demandé de m’expliquer comment vous faites en pratique, mais j’attends toujours !

        • Hervé Hum Says:

          Petite correction quand j’écris « à tous la même chose indépendamment de ses besoins et de ses capacités »

          Ce n’est pas ce que dit Kropotkine. celui ci écrit que l’accès aux ressources doit être indépendant de l’apport de chacun et le rationnement être le même pour tous.

          Mais écrire « à chacun selon ses capacités » ne consiste pas à donner la même chose à tous, mais selon son apport. Et contrairement à ce que vous dites, il ne s’agit pas d’une simple réforme, mais refondation au sens où cela implique l’abolition de la propriété économique, puisque celle ci consiste à percevoir selon sa propriété et non selon son apport.

          Maintenant, il ne s’agit pas de faire une surenchère au progressisme, c’est ridicule. Il s’agit de définir ce qu’est une société juste et démocratique où peu importe Kropotkine, Clastre, Marx, Smith, moi ou vous. Ce n’est là que continuer dans le même mode de pensé capitaliste où l’égo importe plus que l’idée. Où la propriété continue de vouloir s’imposer en contradiction totale avec ce que dit très justement Kropotkine dans le texte que vous recopiez en 1ère partie.

          Cessez donc d’opposer les personnes, mais uniquement les idées avec leurs arguments

          • on n’oppose aucune personne, on ne fait que connecter des pensées qui se complètent pour arriver à une vision d’ensemble de l’affaire. Bien des choses intéressantes ont été dites dans le temps en provenance d’horizons bien différents. Tu as ton mode de pensée et opératoire, nous avons le notre, mais pour bien des personnes, il est utile d’avoir des références, cela aide à comprendre qu’il y a une ligne de pensée et d’action en provenance de bien des endroits et des époques et que ces personnes se rejoignent dans ce qu’on peut appeler une universalité.
            On va poster une vidéo de Francis Cousin, qui pour nous est emblématique de ce que nous disons là: lui et nous sommes parvenus aux mêmes conclusions par des chemins assez différents.
            Intéressant… en tout cas pour nous… 😉

        • on comprend ton pinaillement, mais l’équité implique une inégalité qui se veut (voudrait) contrôlée, certains pourraient avoir plus que d7autres, le principe d’équité essayant d’en minimiser l’impact.
          Il n’y a pas de « recettes » pratiques, chaque communauté appliquera ce qui convient le mieux pour elle et s’associera librement avec d’autres.
          Dans la pratique, ce sera un mélange et une amélioration progressive de ce qui a été fait ancestralement et tenté plus récemment.
          Il y a des concepts fondamentaux que la société ou la communauté future respectera, l’agencement politico-social du quotidien se mettra en place spontanément. On n’est pas dans une structure aux plans quinquennaux 😉 on est dans l’avènement de la communauté organique qui retrouve ses racines profondes, notamment celle de la terre.
          Personne ne décidera quoi que ce soit pour les gens, ils feront tout eux-même et l’entraide sera évidemment un pilier de toute l’affaire. Débarrassée de ses dogmes aliénataires tels que l’État, l’argent, l’économie de marché, la société humaine retrouvera instinctivement sa nature profonde. Elle est enfouie, mais n’a pas disparu. Elle est inscrite en nous.

          • Hervé Hum Says:

            La seule solution ne repose pas sur l’arbitraire de la pensée humaine, celle ci est trop rempli de natures différentes. La solution ne peut reposer que sur la loi naturelle, celle qui permet à la réalité physique d’exister et d’évoluer jusqu’à produire la vie telle que nous la connaissons. Sur ce point, tant Kropotkine que Marx et les vraies philosophes sont d’accord. Il n’y a que la loi de la nature pour s’imposer à tous de manière tant impartiale que juste.

            Autrement dit, tant qu’il subsistera une majorité de gens pour vouloir décider de ce que doit être la loi, l’arbitraire règnera.

            Le principe du mérite découle de la loi naturelle et non de la loi humaine, car il repose sur l’égalité entre droit et devoir. En cela, il n’est ni bourgeois, ni communiste, ni anarchiste, car il pose bel et bien l’égalité relative de chacun vis à vis d’autrui quand à son apport à la communauté.

            Par contre, aller au delà de cette égalité dépend effectivement de l’arbitraire humain. Pour le cas bourgeois, il s’agit d’inclure dans le principe la plus-valu de manière à tromper et surtout exploiter le prolétaire. c’est évidemment frauduleux. Maintenant, aller dans l’autre sens qu’est l’altruisme n’est pas interdit, mais par définition ne peut reposer que sur la volonté libre et non contrainte. Pour cette raison, Kropotkine est dans le vrai, mais il n’en reste pas moins que la base fondamentale, inaliénable, reste l’égalité entre droit et devoir qui fonde l’équité relationnelle. La nature pose toujours un centre de gravité autour duquel on peut s’éloigner ou se rapprocher, mais pas sans centre de gravité qui sert d’équilibre, de balance.

            Pour finir, l’aphorisme « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » me posait problème et comme je suis un cerveau lent, il m’a fallut un certain temps pour l’identifier (ce que j’ai écrit plus haut est donc caduque !).

            En fait, cette phrase est un sophisme pur jus, elle veut tout et rien dire.

            En effet, telle quelle, elle est parfaitement applicable au système capitaliste. Si on s’en tient à ce que nous dit Adam Smith, le capitaliste se doit d’employer le prolétaire selon ses capacités et de le rémunérer selon ses besoins, qui par définitions sont toujours primaires.

            De plus écrire « selon ses capacités » implique la coercition, celle d’obliger la personne à travailler non pas selon sa volonté, mais selon ce qu’elle est capable de produire.

            Bref, cet aphorisme traite de tout, sauf de l’anarchisme !

            Je préfère donc l’aphorisme en forme d’axiome suivant

            « nul ne peut exiger plus de droits qu’il peut remplir de devoirs et nul ne peut se voir exiger plus de devoirs qu’il ne réclame de droits. »

            Ici, la liberté individuelle est garantie sans pour autant nuire à autrui. Et elle est indépendante de l’arbitraire humain, car fondé sur le strict équilibre entre deux énergies opposés et indissociables formant système.

            • mais « devoirs » et « droits » sont encore des notions/concepts humains.
              Il n’y a pas de coercition dans l’aphorisme « à chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » car dans une société anarchiste ou communiste réelle ou peut importe le nom qu’on lui donne, il n’y a plus de « marché », plus d’argent, plus rien n’a une étiquette de prix, la production (locale et librement associée) n’a pour but que la satisfaction des besoins des gens et l’amélioration constante des conditions de vie, tout le monde profitant égalitairement de ce qui est disponible, bien entendu en prenant en considération les besoins de chacun (une famille de 5 personnes mangent plus et a besoin de plus de place qu’un couple seul etc…). Tout ceci est basé sur le principe naturel de la satisfaction des besoins en toute responsabilité et sans abus et il n’y aura plus d’abus parce qu’il n’y aura plus d’intérêt à ce qu’il y en ait, ni de mécanismes du reste. Argent, profit, spéculation, accumulation, accaparement ne pouvant plus exister, inventaire et contrôle se faisant par les gens eux-mêmes. L’autogestion c’est çà, ce n’est pas autogérer des mécanismes capitalistes persistants. La société s’occupe de ses membres qui en retour lui fournissent la capacité de son développement et de son harmonie, le tout en symbiose retrouvée avec une Nature généreuse et bienveillante, hors système coercitif autoritaire (l’État) et hors de la dictature de la marchandise et ses étiquettes de prix aliénatrices.
              Ce qu’on peut voir, c’est qu’on n’est très proche dans nos aspirations et solutions, au bout du compte, on passe notre temps à pinailler sur des mots ou des expressions. Notre point de différence semble être sur la question de savoir quelle place accorder à l’État, entité artificielle, outil de coercition totalement issu de l’imagination humaine et anti-naturelle par essence. 😉

  2. Dès les premières lignes on croirait ce texte écrit de la veille tant il est d’actualité…

  3. Il est impossible de ne pas penser à La Morale Anarchiste que Kropotkine avait écrite en 1889 et à sa conclusion : Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grandes que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité. C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. À toi de choisir.

    Et que j’avais mis en version PDF car ce long texte, à mon sens ainsi réunifié n’en avait que plus de portée et de sens ► https://jbl1960blog.files.wordpress.com/2017/03/pdfpkropotkinelamoraleanarchiste1889.pdf

  4. Et par ailleurs, on retrouve dans ce texte de Kropotkine, notamment sur la nécessité de l’expropriation, les idées forces de l’Édito de la CNT que vous avez relayé ce matin.

    Et en lisant ces textes, celui de Mohawk Nation News de juin 2016 « Brexit The Matrix » m’est revenu en mémoire surtout dans sa conclusion : En fin de compte, tout le monde se pliera à la vérité. Tous les agents seront vaincus. Le Brexit est de la même veine que Neo voyageant au cœur même de la matrix pour mettre fin à la guerre. Nous serons libres de choisir l’amour et la paix. Le Brexit est le commencement de la fin de la guerre sur nos esprits.

    En relayant cette seconde partie j’ai rappelé ce billet de MNN que vous aviez traduit et que j’avais relayé dans mon style ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/06/27/debranchons-nous-de-la-matrix/

    Je trouve vraiment très intéressant de pouvoir jeter des passerelles entre nous, les textes politiques fondateurs et les peuples autochtones ce qui tend à prouver que nous sommes bien « Inter-reliés » ► Mitakuye Oyasin en y mettant de la bonne volonté…

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