Résistance au colonialisme: Nations indigènes et domination politique (Steven Newcomb)

« En point de départ, je suggèrerais de conceptualiser ce qu’on pourrait appeler l’anarcho-indigénisme […] Le mot indigène qui évoque l’enracinement spirituel et culturel dans cette terre et la lutte pour la justice et la liberté d’Onkwe’hon:weh ; combiné au mouvement politique et philosophique qui est fondamentalement anti-institutionnel, radicalement démocratique et dévoué à prendre action afin d’amener le changement: l’anarchisme. »
~ Taiaiake Alfred, 2005 ~

A lire également: « La grande loi du changement », Taiaiake Alfred (extrait de son livre « Wasase », traduction R71)

et « Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte » (traduction R71)

 

La souveraineté indigène et la subordination politique de nos nations

La véritable signification de la souveraineté indigène n’est pas ce que nous en savons ou croyons savoir

 

Steven Newcomb

 

27 mars 2017

 

url de l’article original:

https://indiancountrymedianetwork.com/news/opinions/indigenous-sovereignty-political-subordination-nations/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

La langue anglaise est profondément problématique pour les nations originelles de l’Île de la Grande Tortue (“Amérique du Nord”). En toute précaution, nous ne devrions pas assumer que nous comprenons un mot particulier simplement parce qu’il est devenu un terme coutumier de l’art. Un exemple probant est le mot “souveraineté”, un terme qu’on dit avoir été inventé par l’absolutiste et philosophe politique français Jean Bodin, qui a défini alors sa signification comme étant “la suprématie sur des citoyens ou des sujets sans restriction de la loi.

En d’autres termes, ceux appelés “citoyens” ou “sujets” sont considérés “sujets” aux “lois du souverain”. Mais, “le souverain” est vu comme “le sujet d’aucune loi” parce qu’il est mentalement imaginé comme existant “au dessus” ou “a un niveau supérieur” de tout le monde et de toute chose. Comme c’est un concept ou une idée qui n’existe pas pas physiquement, il vaut ici d’être noté que “le souverain” n’existe pas physiquement “au dessus” ou “à un niveau supérieur” de tout le monde et de toute chose. Néanmoins, ceux qui agissent au nom du “souverain” sont capables d’exercer un degré de force en relation à ceux qui sont désignés être citoyens ou sujets, ceci résultant parfois en de terribles ou mortelles conséquences pour ceux contre qui cette force est exercée.

On peut illustrer ceci avec les sites de massacres de l’époque jusqu’à l’utilisation traumatique des forces de police militarisées de nos jours à Standing Rock, dans un effort pour l’état “souverain” d’utiliser la force qui accompagne la “souveraineté” quand il veut imposer sa volonté pour les intérêts banquiers et corporatistes coloniaux.
Dans son livre “Captives of Sovereignty” (2011), le philosophe politique Jonathan Havercroft note que des philosophes politiques tels Hannah Arendt, Michel Foucault, Giorgio Agamben, Michael Hardt et Antonio Negri concourrent pour dire que la “souveraineté” est, comme le dit Agamben, “une forme injuste de domination qui limite la liberté humaine”. De ce point de vue, il devient raisonnable de dire que placer le mot “indigène” devant celu de “souveraineté”, résulte en l’idée d’une “forme indigène de domination qui limite la liberté humaine”. Pourtant, je ne connais personne impliqué dans la défense des droits des nations et peuples indigènes, qui travaille pour un droit de domination autochtone. Ceci veut pourtant dire qu’il y a une confusion à la base qui n’est pas adressée.

C’est aussi plus compliqué que cela. Dans le contexte des Nations-Unies, le terme “indigène” veut dire originellement libre mais maintenant existant sous une dominance ou domination. Ceci contredit directement le sens de “souveraineté”, à savoir qui est au dessus de tout le monde et de toute chose. Il est impossible pour quelque chose qui est dit au dessus de tout et de tout le monde, d’exister aussi sous la domination d’un pouvoir politique.

Ainsi, l’expression “souveraineté indigène” est un oxymore ; c’est la combinaison de deux termes qui s’auto-excluent, qui s’annulent l’un l’autre. C’est incohérent. La même chose vaut pour l’expression “souveraineté tribale” dans le contexte de la loi et de la politique fédérales indiennes, invoquant la “souveraineté tribale” dans un effort d’être du bon côté de la lutte, mais ceci est équivalent à dire “ne pas être souverain”, parce que le mot “tribal” indique que c’est une forme moindre ou non-suprème de “suprématie”, ce qui est un non sens.

Au nom des nations originelles de l’Île de la Grande Tortue, les gens ont tenté de combiner un terme indiquant une identité politique subordonnée: “indigène”, avec une identité politique suprêmement dominante: “souveraineté”. Ils ont fait cela dans un effort de nous libérer d’une subordination politique imposée à tort. Ils ont fait cela dans un effort de libérer nos nations et peuples d’une position conceptuellement imposée qui est faite pour exister sous la domination du pouvoir de l’état et de son affirmation au droit de domination.

Ce que la plupart d’entre nous n’ont pas remarqué est l’impossibilité d’être libéré d’une identité politique subordonnée en continuant d’invoquer une identité politique subordonnée. Utiliser le mot “souveraineté” précédé du mot “indigène” n’enlève pas ni n’élève le niveau de subordination politique, cela ne fait que renforcer la subordination. De plus, comme mentionné ci-dessus, cela adopte le concept de domination elle-mieme comme un mondèle d’existence qui contredit en tous points nos systèmes realtionnels traditionnels.

Nous avons tenté de nous défendre contre ceux qui affirment une “souveraineté” sur nous au nom de concepts tels que ceux de la “couronne”, des “Etats-Unis”, du “Canada”, de “L’État” et autres catégories de domination. Mais quoi qu’il en soit, le système conceptuel dominant utilisé pour nous défendre a été fait de façon à ce que tout défi au système renforce ces catégories de domination. Le défier au nom de la “souveraineté indigène”, c’est en fait le renforcer, ne pas le défier est le renforcer. Vous êtes baisés si vous le faites et baisés si vous ne le faites pas, la classique double-liaison.

Une alternative est d’approcher notre défense conceptuellement, ce qui veut dire de nommer et de directement défier le Code de la domination à sa source, afin de défier ses racines profondes. Faire cela revient à travailler depuis la position qui affirme qu’il n’y a aucun droit à la domination ni aucun droit corollaire à la déshumanisation. Ceux qui autrefois considéraient l’esclavage comme étant une institution sacro-sainte utilisèrent aussi un code de domination, un système de rationalisation (idées + arguments) afin de le justifier. (NdT: comme la rédaction de “codes noirs” par exemple pour la France sous Louis XIV et sous le 1er empire, car n’oublions pas que Napoléon a rétabli officiellement l’esclavage que la révolution avait aboli… L’abolition officielle définitive datant de 1848, c’est à dire il y à moins de 170 ans pour la France… “pays des lumières et de la liberté”… qui dans la foulée augmenta son empire colonial…) Ceux qui défièrent l’esclavage ne furent couronnés de succès que lorsqu’ils attaquèrent la fondation conceptuelle de la domination: le concept de dire que certaines personnes ont un droit de domination sur d’autres.

Ceux qui officient maintenant la loi et politique fédérale indienne pour le gouvernement des Etats-Unis sur la base de catégories de domination, ont un système de ratinalisation pour justifier l’affirmation par les Etats-Unis d’un “droit de domination chrétienne” sur nos nations, Un “droit” faussement appelé “conquête”. Ce système de rationalisation a été clairement stipulé dans le verdict et son rendu de l’affaire Johnson c. M’Intosh, Cour Suprême des Etats-Unis sous l’autorité du juge John Marshall, 1823.

Le défi auquel nous avons maintenant à faire face est celui de libérer nos esprits de la confusion qui résulte du point très mal et peu compris qui dit que le terme de “souveraineté” est une forme de domination et le terme “indigène” veut dire “existant sous une forme de domination”. Ainsi la souveraineté indigène est une forme de souveraineté sous un système de domination. Pour nous libérer, nous devons d’abord libérer nos esprits.

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17 Réponses to “Résistance au colonialisme: Nations indigènes et domination politique (Steven Newcomb)”

  1. Waouh ! Newcomb encore une fois monte d’un cran, il ascensionne grave… Il utilise depuis quelque temps l’expression « baisé si on le fait, baisé si on le fait pas ! » Et c’est tout à fait ça !
    Comme vous le dites, fort justement depuis le début, et que j’ai repris souvent dans mes billets = Seule la vérité libèrera les peuples, et à tout jamais ! Il est donc parfaitement utile de comprendre que les Natifs prisonniers en leurs terres ne cherchent pas à « recouvrer leur souveraineté » mais leur liberté de vivre.
    Comme l’a exprimé T. Alfred, qui explique très clairement qu’il est question d’anarcho-indigénisme (comme le voyait Landauer dans l’appel au socialisme : pour la société des sociétés, d’ailleurs) il ne s’agit pas de récupérer notre terre et de vous demander de quitter les lieux, mais de penser différemment et de vivre ensemble. Côte à côte, càd, personne devant, personne derrière, et surtout personne au-dessus ! Ni sur Terre, ni dans le ciel… Et cela est plus facile à envisager pour les Natifs, Indigènes, Autochtones, Aborigènes… Que pour les descendants des colons, envahisseurs, exterminateurs et tutti quanti… Jo

    • c’est effectivement exactement l’esprit…
      Pour l’expression de Newcomb on l’a « francisé », car l’expression anglaise précise qu’il utilise est celle-ci: « damned if we do and damned if we don’t », qui se traduirait par « damnés si nous le faisons et damnés si nous ne le faisons pas »… ce qui en français n’a pas vraiment de sens. Notre choix de traduction certes plus « trivial », a le mérite d’être plus imagé et aussi au passage de laisser « dieu » et le « diable » en dehors de tout çà… Assez de mythologie ! 😉

      • Très juste ! Le fait est que ça nous parle plus. Vous êtes des coquins, mais c’est bien vu !

        • exactememt… çà « parle » plus de cette façon là. On rétablit la chose puisque tu en parles, parce qu’en anglais pour traduire directement comme on l’a traduit il aurait fallu qu’il écrive « Fucked if we do and fucked if we don’t ! » chose qu’il ne fait pas parce qu’en anglais, « fucked » est bien plus fort que son équivalent français de « baisé ». Y a un petit côté truculent dans le parler français qui n’existe pas en anglais.
          Voilà pour le petit côté « technique » de l’affaire…

          • Explications tout à fait utiles ! C’est cela adapter un texte pour que la compréhension en soit faite par le plus grande nombre, et que l’idée force soit comprise et intégrée, comme si elle sortait de chacun d’entre nous !
            C’est ainsi, à mon sens, vous me direz si vous en êtes d’accord, que l’on peut adapter les grands textes fondateurs, comme la Grande Loi de la Paix qui date du 12ème siècle. Et pourquoi ces grands textes, tout comme Kropotkine, Bakounine, ou Marat, sont parfaitement d’actualité parce qu’ils contiennent une « temporalité » universelle, non ?

            • oui ces textes quelque soit leur provenance, touchent à quelque chose qui existe en l’Homme au delà du temps et de l’espace, c’est le côté appelé « universel » oui. Il y a aussi eu une charte confédérative en Afrique qui date aussi de très très longtemps, le nom nous échappe, tous ces textes touchent au tronc commun de l’humanité, à la véritable nature organisationnelle humaine fondée non pas sur la division, la domination, la coercition et l’inégalité, mais sur l’égalité, la coopération, l’entraide et la communauté communaliste/communiste originelle. Retrouver cette nature est l’objectif tout en adaptant notre monde bien sûr plus moderne au tronc solide de ce vieux chêne ancestral de la vie.

            • Oui ça me dit quelque chose cette charte confédérative Africaine, on en a parlé, ici-même il y a un bail ! Je suis entrain de rédiger la conclusion de mon billet et c’est exactement ce que j’étais entrain d’écrire… Interreliés ! Kahwatsire = Pour que tous nos feux soient connectés…

            • oui çà remonte à un moment, l’info doit se trouver dans notre traduction du bouquin de Sam Mbah et de I.E. Igariwey: « African anarchism, the history of a movement ».. très possible…
              La connexion rend tout possible…
              C’était bien rendu dans un excellent film du réalisateur australien Peter Weir: « La dernière vague »: les feux, les flammes, les braises… les étoiles… A (re)voir impérativement…

            • Oui ! J’ai vu ce film au cinéma, j’avais 18/20 ans et il m’a marquée à jamais ! Chamberlain personnalise une sorte de « dieu blanc » qui déclenche le moment de la dernière vague « Mulkurul »…
              Tenez, plus modestement, j’ai relayé ce dernier Newcomb ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2017/04/01/la-souverainete-indigene-et-la-subordination-politique-de-nos-nations-par-steven-newcomb/ Et fait un lien en incise, vers la publication de Annett. J’ai également rappelé le PDF sur Means « Introduction à la philosophie et la pensée amérindiennes, car cela si prêtait bien. Excellente introduction de Alfred sur l’anarcho-indigénisme, on a là du concret pour vaincre l’inertie de départ ! Jo

            • Dans l’esprit de Crazy Horse… 😉

  2. Tenez, l’extrait de sketch de Carlin sous-titré français dans lequel il explique qui sont les vrais maitres et pourquoi les gouvernements ne veulent pas de gens bien informés et instruits ni capables d’esprit critique

  3. Tenez, dans celui-ci, un peu plus long il explique également sous-titrés français, pourquoi il ne vote pas, et pourquoi c’est ceux qui votent qui ne peuvent venir se plaindre une fois qu’ils ont voté :

  4. Inclus dans ce billet, la vidéo de G. Carlin, sous-titrés français, dans laquelle il demande pourquoi il faut sans cesse jurer sur la Bible !

    https://jbl1960blog.wordpress.com/2015/12/25/droits-privileges-by-g-carlin/

    Et au passage il rappelle que les Zunies avaient des camps d’internement pour sino-américains en 1942 !!!

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