Résistance au colonialisme: Les conditions dans le camp de prisonniers de guerre #44: la réserve de Pine Ridge… Du Dakota à Gaza !

“un régime criminel possède tous les traits de caractère d’un psychopathe non traité: une cruauté permanente et une violence envers les faibles, un besoin inextinguible pour toujours plus de pouvoir et une incapacité à reconnaître ou à corriger sa propre attitude criminelle. Que ces caractéristiques soient celles d’un individu ou d’une nation, elles ne peuvent être traitées qu’en découvrant les torts originels et non exprimès faits au psychopathe dans son enfance qui l’incitent à perpétrer et perpétuer un règne de terreur chez les autres.
La vérité au sujet de notre passé, en tant que nations ou peuple, est stockée dans notre corps, et bien que nous ne pouvons pas l’exprimer, nous ne pouvons pas la changer. Notre intelligence peut être trompée, nos sentiments manipulés et nos conceptions des choses rendues confuses, notre corps peut être trompé par des médicaments ; mais un jour notre corps présentera la facture, car il est aussi incorruptible qu’un enfant, qui, toujours entier en esprit, n’acceptera aucun compromis ou excuses et ne cessera pas de nous tourmenter jusqu’à ce que nous arrêtions de fuir la vérité.”
~ Alice Miller, psychologue (Ph.D), spécialiste de la psychologie traumatique enfantine, auteure de 13 ouvrages traduits en 30 langues ~

Dans la citation qui suit, remplacez le mot “Africain” par le mot “Indien” ou « Palestinien » et observez l’interchangeabilité de la méthodologie colonisatrice. De fait la méthodologie n’est effective que par l’idéologie qui la gouverne…
“Pour l’Africain en particulier, la société blanche a brisé son ancien monde sans lui en donner de nouveau. Elle a détruit les bases tribales traditionnelles de son existence et barre la route de l’avenir après avoir fermé la route du passé…” (Frantz Fanon, 1952).
En 1951, Albert Camus dans son exceptionnel “Homme révolté” clâmait: “L’empire est en même temps guerre, obscurantisme et tyrannie, affirmant désespérément qu’il sera fraternité, vérité et liberté : la logique de ses postulats l’y oblige.”

Rien n’a changé, mais nous entrons dans une ère propice à une mise en phase des concepts et des idées, parce que les écrans de fumée se lèvent et que cœurs et esprits ressurgissent enfin des abîmes léthargiques.

L’article ci-dessous, paru sur Al Jazeera en anglais et traduit en français sur Chroniques de Palestine, est à lire et à diffuser sans aucune modération et tout comme nous avons pu remplacer le mot « Africain » par le mot « Indien » dans la citation de Fanon ci-dessus, remplaçons également le mot de « Pine Ridge » par celui de « Gaza ». Interchangeable on vous dit !… Amérindiens, Palestiniens… même combat ! 

~ Résistance 71 ~

 

La vie dans la réserve indienne de Pine Ridge

 

Patrick O. Strickland

 

18 novembre 2016

 

url de l’article en français:

http://chroniquepalestine.com/vie-reserve-indienne-pine-ridge/

 

Article original paru en anglais sur Al Jazeera le 2 novembre 2016

 

La maison d’une pièce de Donald Morrison, cachée derrière une rangée d’arbres, ne peut être jointe que par un chemin de terre d’un demi-kilomètre de long.

Il vit sur les terres ancestrales de sa famille. La remorque où vivaient son oncle et son frère est à proximité. La cour de Donald est parsemée de voitures rouillées – décomposées et à moitié démembrées, fouillées pour les pièces de rechange.

A quelques mètres de l’escalier en bois menant à sa porte d’entrée se trouve la structure décrépite – fabriquée à partir d’une remorque, de ferraille et de bâches – où il a vécu pendant deux décennies avant que les familles ne décident en 2011 de vivre ensemble.

Donald, âgé de 60 ans, a vécu sur la terre de sa famille toute sa vie. Le temps passe lentement dans son coin de la Réserve de Pine Ridge, et à aucun moment dans ces 60 dernières années, les autorités locales n’ont connecté sa minuscule communauté familiale de cabanes et de remorques au réseau électrique de la réserve, ni fourni l’eau courante.

Ils utilisent des batteries de voiture et des générateurs pour quelques heures d’électricité par jour, et Donald chauffe un seau d’eau de cinq gallons sur un poêle à bois pour se baigner et laver ses vêtements quelques fois par semaine.

La Réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud, qui englobe plus de 2,8 millions d’acres, a été créée en 1889, sous le nom de Camp 334, pour les prisonniers de guerre indigènes que les colons blancs ont poussé vers l’ouest à travers le continent nord-américain.

Elle abrite l’Oglala Lakota, une tribu qui fait partie intégrante du peuple Sioux.

Tout comme les réserves amérindiennes à travers les États-Unis, la communauté autochtone de 38 000 personnes est déconnectée des circuits économique de l’État et n’a pas été touchée par le développement.

Une des plus démunies de ces réserves, Pine Ridge, est affectée par un taux de chômage de 80 à 90%, avec un revenu moyen par personne de 4000 dollars par an d’après l’étude réalisée en 2007 par l’ONG Re-Member.

Le Bureau du recensement des États-Unis a révélé en 2014 que plus de 52% des résidents à Oglala Lakota, le plus grand des trois comtés de Pine Ridge, vivaient en-dessous du seuil de pauvreté.

Dans ce contexte de pauvreté et de chômage, la santé publique a souffert, selon Re-Member. Plus de 80% des résidents souffrent d’alcoolisme. Un quart des enfants sont nés avec un syndrome d’alcoolisme fœtal ou des conditions similaires. L’espérance de vie – 48 ans pour les hommes, 52 ans pour les femmes – est la deuxième plus basse de l’hémisphère occidental, juste derrière Haïti, le pays des Caraïbes.

Les taux de tuberculose et de diabète sont huit fois plus élevés que les moyennes nationales, tandis que le taux de cancer du col de l’utérus est cinq fois plus élevé que la moyenne américaine.

Par cette après-midi lumineuse mais froide de fin octobre, Donald traverse sa cour, passe devant la dépendance, fait le tour de la vieille berline rouillée à laquelle son chien est enchaîné, et arrive au paquet de bois qu’il a coupé plus tôt dans la semaine. Il emporte quelques morceaux de bois à l’intérieur de sa maison et en ressort après un court instant.

Un faisceau de fils relie la batterie de sa camionnette Ford à un générateur électrique grondant sur son porche. Cette source d’électricité lui permet de regarder quelques heures de télévision chaque soir avant de se coucher.

Donald et ses frères et sœurs ne sont jamais allés à l’école. Et bien qu’il comprenne une bonne quantité d’anglais, il n’a jamais appris à parler couramment une autre langue que sa langue maternelle, le Lakota.

Bien que les Channels 5, 9 et 12 ont diffusé les débats présidentiels très médiatisés entre la candidate démocrate Hillary Clinton et son homologue républicain Donald Trump, Donald explique qu’il a seulement été en mesure de regarder les faits les plus marquants dans les nouvelles.

« Cela ne fait pas vraiment une différence pour nous ici », dit-il en parlant des prochaines élections.

Étant donné que ni Trump ni Clinton ne répondent à leurs besoins spécifiques, de nombreux résidents de Pine Ridge disent qu’ils ont été oubliés par la société dominante, abandonnés par les politiciens et négligés par les institutions de l’État.

Après des années de requêtes auprès du gouvernement tribal local – qui administre la réserve sur une base semi-autonome – et les autorités du comté pour l’eau courante et l’électricité, Donald s’est résigné à passer les dernières années de sa vie sans l’une ni l’autre. « J’ai finalement abandonné », se souvient-il.

« Ils disent simplement qu’ils ne peuvent pas m’aider. C’est une perte de temps. »

Donald et son frère Roland, âgé de 67 ans qui vit dans une remorque à cinq minutes de marche sur les collines qui coupent en deux la terre de leur famille, survivent les deux premières semaines de chaque mois grâce aux bons d’alimentation.

Au cours de la deuxième moitié de chaque mois, ils se partagent la viande en conserve et les pâtes offertes par des organismes de bienfaisance et des gens du pays. Lorsque les dons ne suffisent pas et qu’ils disposent d’assez d’argent pour faire le trajet de 48 kilomètres jusqu’à la ville la plus proche, ils reçoivent des boîtes de conserves provenant d’une usine de transformation de la viande.

Roland a quitté la réserve pour la première fois de sa vie en avril, lorsqu’il a été transporté par avion dans un hôpital de Rapid City pour une opération chirurgicale d’urgence après avoir glissé dans la neige et s’être brisé la hanche alors qu’il coupait du bois de chauffage.

Uniquement capable de se déplacer avec un déambulateur, Roland, qui porte une veste couverte de saleté et tire régulièrement sur son jean trop grand qui ne cesse de glisser, dit qu’il ne sera jamais en mesure de payer les 2000 dollars de factures médicales, avec les petites sommes d’argent qu’il obtient avec ses petits boulots pour les voisins et les éleveurs. « Je ne pourrai pas travailler jusqu’au printemps maintenant », dit-il.

Roland s’est rendu à un point d’inscription des électeurs en ville le mois dernier pour avoir un café gratuit, mais lui et ses frères affirment qu’aucun d’entre eux n’a l’intention de voter le 8 novembre.

Le bureau de John Yellowbird Steele, le président des autorités de la tribu sioux Oglala à Pine Ridge, n’a pas répondu aux nombreux appels d’Al Jazeera pour commenter cet article.

Le gouvernement tribal exerce la juridiction sur les crimes commis par les membres tribaux et d’autres peuples autochtones sur la réserve. Au fil des ans, cependant, les autorités fédérales ont réduit la souveraineté tribale sur les réserves des Amérindiens par le biais de diverses lois.

« Les dures conditions du colonialisme »

Plus de 5,1 millions de personnes aux États-Unis se reconnaissent comme totalement ou partiellement Natifs Américains ou Natifs Alaska, selon le US Census Bureau. Jusqu’à 2,5 millions de personnes se sont identifiées comme totalement indigènes ou autochtones de l’Alaska. De ce total, plus de la moitié ne vivent pas dans des réserves.

Malgré des conditions très différentes dans les communautés autochtones, le Groupe de travail international pour les affaires autochtones estime que « le revenu par habitant dans les régions indiennes est environ la moitié de celui de la moyenne américaine, et le taux de pauvreté est environ trois fois plus élevé ».

Les réserves, dont celle de Pine Ridge, exercent également divers degrés de semi-souveraineté sous l’autorité du gouvernement fédéral américain.

Nick Estes, un doctorant de l’Université du Nouveau-Mexique dont les recherches portent sur l’histoire et la décolonisation des autochtones, soutient que les problèmes qui persistent aujourd’hui – et qui découlent de la pauvreté intergénérationnelle de Pine Ridge – sont enracinés dans l’histoire coloniale de l’Amérique.

Clinton, Trump et le reste de l’establishment politique américain sont incapables de fournir des solutions durables pour les Lakota de Pine Ridge ou le reste des 566 entités tribales reconnues au niveau fédéral aux États-Unis, dit-il.

La pauvreté actuelle qui préoccupe de nombreuses communautés autochtones – dans et en dehors des réserves – est fermement enracinée dans la liste historique des massacres, du nettoyage ethnique, du vol de terres et des traités violés dont ont été victimes les autochtones en Amérique du Nord, dit Estes. « Le fait est que les autochtones sont pauvres non pas parce qu’ils n’ont su accéder à la civilisation. Avant que les colonisateurs ne viennent, nous n’étions pas considérés comme pauvres ».

Le 29 décembre 1890, l’armée américaine a commis à Wounded Knee l’un des massacres les plus sanglants infligés aux peuples indigènes en Amérique du Nord, quand des soldats ont massacré entre 150 et 300 indiens Lakota dirigés par le Chef Spotted Elk (également connu sous le nom de Chief Big Foot) qui étaient sortis des frontières de la réserve imposées par les autorités américaines.

Des civils ont ensuite été engagés pour transporter les corps dans une fosse commune.

Plus de 100 000 indigènes ont été contraints d’intégrer des internats chrétiens qui sont apparus à l’époque du Président Ulysse Grant en 1869 et ont continué à exister jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Séparés de leur famille, les enfants de ces écoles « ont subi une litanie dévastatrice d’abus, d’assimilation forcée et de travail éreintant, ainsi qu’une violence sexuelle et physique généralisée », rapporte une étude d’Amnesty International publiée en 2007.

En 1973, à Pine Ridge, environ 200 membres du Mouvement des Indiens d’Amérique (AIM), une organisation de défense des droits civils fondée en 1968, et des militants de la communauté d’Oglala Lakota ont occupé Wounded Knee pour protester contre la répression politique du président tribal Dick Wilson.

Wilson, qui avait créé une milice privée pour réprimer les dissidents, était soutenu par les organismes chargés de l’application des lois américaines, dont le Federal Bureau of Investigation. Les militants ont exigé que Wilson démissionne et que le gouvernement américain respecte les traités.

Après un blocage de 71 jours de ces organismes, les militants ont mis fin à l’occupation sans obtenir la démission de Wilson. Des dizaines d’opposants du gouvernement tribal ont été tués dans les années suivantes et le gouvernement américain a refusé de s’impliquer, arguant qu’il ne pouvait pas forcer le chef autocratique à démissionner.

En 1977, Leonard Peltier, militant de l’AIM, a été condamné à deux peines de prison consécutives deux ans plus tôt, accusé d’avoir tué deux agents du FBI à Oglala, une ville de Pine Ridge. Amnesty International et d’autres groupes de défense des droits de l’homme ont fait part de leurs « préoccupations concernant l’équité » de son procès et de sa condamnation, et de nombreux militants considèrent que Peltier est un prisonnier politique.

« Ne pas comprendre pour quelles raisons les autochtones sont pauvres et criminalisés fait qu’il est impossible de comprendre la structure du colonialisme comme une condition préalable à cette pauvreté », dit Estes.

Citant « les conditions intenses du colonialisme », Estes relie cette histoire à la pauvreté actuelle, ainsi qu’à l’augmentation des taux de meurtres et d’incarcérations policières. « Ce n’est pas seulement quelque chose qui s’est produit dans le passé. On ne peut pas guérir d’une blessure qui continue à vous faire souffrir, et le traumatisme est continuellement infligé. »

Les enfants paient le prix de la pauvreté

Cheryl Locke, une enseignante locale, vit dans une petite maison en bois, de couleur bleue et blanche, dans un cul-de-sac au sommet d’une colline dans le quartier Evergreen au nord de Porcupine, à 38 kilomètres de la ville principale de Pine Ridge, du même nom que la réserve. Elle partage deux chambres avec ses quatre enfants adultes et deux petits-enfants.

Cheryl, enseignante depuis plus de 16 ans à Pine Ridge, a été témoin d’une succession d’enfants qui subissent les conséquences de la pauvreté, de l’alcoolisme et de la consommation croissante de drogues.

Pendant qu’elle parle, son petit-fils de six ans, Tyrell, est assis sur le sol de linoléum gris du salon et s’efforce de lacer ses chaussures. Sur le mur derrière lui est accroché un tableau de Sitting Bull, un chef indien qui a uni les tribus Sioux au 19ème siècle.

Née à proximité de Wounded Knee, Cheryl a déménagé de la réserve pour l’université et est ensuite revenue pour tenter d’aider sa communauté par le biais de conseils et de l’enseignement. En expliquant que beaucoup de ses élèves vivent dans des foyers où il y a des familles nombreuses et où la surveillance des parents est faible, elle dit: « Il y a un surpeuplement et aucune fourniture à la maison, même pas de lits, certains d’entre eux dorment sur les planchers ou n’importe où, et ils sont censés être 100% performants… »

Au cours des premières années où elle était enseignante, Cheryl se sentait frustrée lorsque les élèves venaient en classe fatigués et sans avoir fait leurs devoirs. « Après un certain temps, j’ai compris d’où ils venaient et de ce qu’étaient leurs conditions de vie à la maison. »

Pour aggraver les choses, les enseignants comme Cheryl se battent souvent contre le manque d’argent et de fournitures scolaires, se tournant vers les organisations caritatives pour trouver de l’aide.

« Certains d’entre eux – peut-être leurs parents étaient-ils absents et sont-ils restés sans surveillance … doivent se lever seuls et prendre le bus … L’un d’eux a mentionné [récemment] qu’il n’y avait pas assez de place dans leur maison …. Il lui a dit: « Il y a des gens qui dorment sur le plancher de la cuisine ».

Avec de nombreux parents d’élèves dans la Réserve de Pine Ridge souffrant d’alcoolisme et un nombre croissant d’habitant devenus dépendants aux stupéfiants et stimulants, comme les méthamphétamines, Cheryl doit assurer le rôle de travailleuse sociale en même temps que d’enseignante.

La partie la plus difficile de la semaine scolaire, dit-elle, sont les deux premiers jours, lorsque de nombreux écoliers reviennent de week-ends sans s’être reposés.

« Jeudi et vendredi, ils se mettent à redouter de rentrer à la maison, parce que certains d’entre eux vont retrouver des lieux où l’on boit et où ils seront négligés, livrés à eux-mêmes », dit Cheryl, expliquant également que de nombreux élèves n’ont pas d’autre réel repas que celui de la cafétéria de l’école.

Les enseignants de la réserve de Pine Ridge font tout ce qu’ils peuvent pour donner de l’espoir aux jeunes générations, malgré le manque d’opportunités éducatives et professionnelles. Le taux de suicide dans la réserve est deux fois supérieure à la moyenne nationale, toutes les tranches d’âges confondues, et quatre fois la moyenne nationale pour les adolescents selon l’organisation Re-Member.

Cheryl dit aussi avoir éprouvé un sentiment écrasant d’impuissance et de chagrin quand une de ses anciennes élèves s’est suicidée l’année dernière.

L’étudiante, qui était arrivée à la huitième année, a été retrouvée par son frère cadet, qui était dans la classe de Cheryl à l’époque. « L’élève, que je ne vais pas nommer, était une fille très intelligente. Elle était au top de la classe », se souvient-elle avec émotion. « Son frère l’a trouvée … ça l’a vraiment affecté et il a [plus tard] essayé de faire la même chose. »

Entre décembre 2014 et février 2015, cinq jeunes de la réserve, âgés de 12 à 15 ans, se sont suicidés, ont rapporté à l’époque les médias locaux. La série de suicides a incité les fonctionnaires tribaux à déclarer l’état d’urgence.

Mais les suicides ne se limitent pas aux jeunes.

En bas de la route qui mène à la maison de Cheryl, son frère Darrell travaille sur sa voiture tandis qu’une puissante rafale de vent souffle la poussière sur sa pelouse desséchée.

Darrell, qui survit de subsides du gouvernement fédéral en raison d’une blessure à la jambe qui l’a rendu incapable de travailler il y a plus de 10 ans, claudique à travers la cour et s’assied sur une chaise de jardin en plastique.

Il ouvre un journal datant de décembre 2014, montrant la photo de face de son fils de 30 ans Allen, qui a été abattu par la police à sa maison à Rapid City où il avait déménagé 10 ans plus tôt pour trouver du travail.

Debout avec son jeune fils Sincere, Allen porte une casquette de base-ball tournée vers l’arrière, un polo bleu rayé, des jeans noirs et des bottes de travail beige. Il y a un sourire sur le visage de Sincere et une chemise trop grande retombe de ses épaules. « Un autre natif tué par la police à Rapid City, » dit le titre.

« Allen était un homme qui travaillait … il aimait sa famille », dit Darrell.

« Je pensais que j’allais être le premier à mourir – au moins avant mes enfants, je ne pensais pas que cela arriverait, rien de tout cela, c’était un grand choc pour moi. »

La police avait été appelée à la maison par la femme d’Allen, qui était inquiète parce qu’il était ivre, sous l’influence de la drogue et assis sur le plancher de la cuisine avec un couteau.

Une déclaration diffusée plus tard par la police a prétendu qu’Allen tenait un couteau et a attaqué l’officier. Des témoins ont admis que Allen avait un couteau.

« C’est une bonne journée pour mourir », aurait dit Allen, selon le rapport de la police. L’incident était qualifié de « suicide par flic » et l’analyse toxicologique aurait révélé de l’alcool, de la marijuana et les méthamphétamines dans le système sanguin d’Allen.

 « Un génocide liquide »

Le long des routes sinueuses à la périphérie du village d’Oglala, il y a de petits quartiers d’une douzaine de cabanes et de remorques à moitié ruinées. Nombre d’entre elles sont financées par le gouvernement fédéral.

Des voitures s’arrêtent à côté de la route et attendent le passage d’une file de véhicules précédés d’hommes à cheval. Les hommes tiennent des drapeaux de la nation d’Oglala Lakota, du Mouvement indien américain et de l’Île de la Tortue, le nom que beaucoup d’indigènes emploient en parlant de l’Amérique du Nord.

Olowan Martinez est assis sur le porche arrière de la maison de sa tante à Oglala, alors que le soleil couchant disparaît peu à peu derrière les sommets des collines.

Olowan, âgée de 43 ans et la mère de trois enfants, ne prête guère d’attention à l’élection présidentielle en cours.

« Les politiciens emploient de grands mots et font de grandes promesses », dit-elle. « Quand on en vient à ce qui se passe ici, les gens [que vous voyez] sur ces chemins de terre sont oubliés. »

Olowan dit qu’elle a lutté avec l’alcoolisme pendant des années avant de finir par totalement abandonner l’alcool 11 ans après la mort de sa mère.

L’alcool a infligé une série de tragédies dans sa famille et continue de le faire. Ses deux parents sont morts d’une cirrhose du foie due à l’alcool. Son frère a été tué par un homme ivre. Le petit ami de sa fille de 16 ans a été tué par un conducteur ivre lors d’une collision frontale l’an dernier.

En disant que l’alcool est « la pisse de l’homme blanc », elle fait valoir que l’usage répandu de l’alcool et des drogues a été exploité pour empêcher les peuples autochtones de s’organiser politiquement: « L’alcool a été utilisé comme outil de manipulation pour prendre nos terres. Nous buvons et nous sommes floués. »

Depuis la mort de ses parents, Martinez est devenue l’une des militantes Lakota qui mènent le combat contre les magasins d’alcool à Whiteclay, une ville sur la frontière entre le Dakota du Sud et le Nebraska, à seulement trois kilomètres du village de Pine Ridge.

Whiteclay est juste route entre deux rangées de magasins décrépits, la plupart d’entre eux fermés. Parmi les magasins se trouvent quatre petits magasins d’alcool qui vendent une moyenne de 13 000 canettes par jour, soit plus de quatre millions par an selon le groupe de surveillance Alcohol Justice. La plupart de ces ventes se font en contrebande à Pine Ridge, où l’alcool a été interdit par le gouvernement tribal.

Avec une population de 12 âmes, Whiteclay est enregistrée comme une ville, avec quelques petits bâtiments et aucun quartier. Le poste de police le plus proche est situé à plus de 30 kilomètres.

En 2013, Martinez a été arrêtée à Whiteclay car les manifestants avaient bloqué la route pour empêcher les camions de livraison de prendre la bière dans les magasins. On lui a infligé une série d’accusations de vandalisme, de méfait criminel et de menaces. La procédure judiciaire est en cours.

Citant les taux élevés d’alcoolisme et de syndrome d’alcoolisme foetal, elle déclare que les magasins d’alcool de Whiteclay provoquent un « génocide liquide » contre les Lakota de Pine Ridge, en vendant de l’alcool à des personnes souffrant d’alcoolisme intergénérationnel.

« Whiteclay est là depuis plus de 100 ans avec une intention claire : nous vendre de l’alcool, et c’est ce qu’il fait », dit-elle, portant le blâme d’une augmentation de la violence sur les propriétaires des magasins.

En août, Sherry Wounded Foot, une femme Lakota de Pine Ridge, s’est rendue dans Whiteclay. Le lendemain matin, cette femme âgée de 50 ans a été retrouvée battue à mort et agonisante.

La police soupçonne qu’elle ait été attaquée et agressée, même si aucun officier n’était à Whiteclay au moment de l’incident.

Sherry Wounded Foot est morte 12 jours plus tard. Sa famille craint que le mystère entourant sa mort ne soit pas résolu, selon les médias locaux.

Pour aggraver les choses, l’avènement des drogues – à savoir les méthamphétamines – ces dernières années a littéralement horrifié Olowan. Elle raconte qu’au cours de l’été, elle a fait tous les revendeurs dans son quartier et dans les villages voisins pour les avertir de ne pas adresser la parole à ses enfants. « Nous allions dans les maisons et nous nous assurions qu’ils ne parleraient pas à mes enfants », dit-elle.

Le 16 octobre, le neveu d’Olowan, Vinnie Brewer, a été abattu dans ce qui était censé être une dispute au sujet d’un trafic de méthamphétamines. Plusieurs hommes se sont approchés de lui dans le parking d’un centre de jeunesse et ont ouvert le feu, le tuant sur place.

En réponse à la mort de Brewer, la police tribale a mis en vigueur des couvre-feux, pour les moins de 18 ans, à 21 heures les soir d’école et à 22 heures le week-end. Il n’y a que 24 policiers sur la réserve, mais 20 autres agents ont été demandés au Bureau des affaires indiennes, un organisme du gouvernement fédéral des États-Unis.

John Yellowbird Steele, le président de la tribu, a déclaré: « Si une personne prend ici le temps de réfléchir, elle peut relier tous les points. Dans plusieurs incidents, des membres de notre tribu ont été assassinés et tout est lié à la drogue ».

De retour chez elle le lendemain du meurtre de son neveu, Olowan allume une cigarette tandis qu’elle parle de sa mort. « J’ai peur pour mon peuple, j’espère que nous nous réunirons et commencerons à surveiller nos quartiers », dit-elle.

« La question de Whiteclay étant déjà présente, j’espère qu’il y aura assez de conscience pour sauver les jeunes [en ce qui concerne les méthamphétamines] ».

« Que puis-je faire pour améliorer les choses ? »

Jerome High Horse, âgé de 66 ans et habitant le village de Wanblee à Pine Ridge, aide ses voisins âgés à monter la garde à l’extérieur de leurs maisons quand il semble y avoir un pic dans les vols commis par des trafiquants de drogue et des criminels.

C’est un homme de grande taille avec une seule tresse qui déborde de sous son chapeau de cow-boy. Sur son avant-bras gauche, il a un tatouage qu’il a dû faire lui-même, passé du noir au gris au cours des quatre dernières décennies : « Jethro N ‘Theresa », lit-on.

Jérôme est assis sur son porche, fumant un cigare. Derrière lui, une tête de cheval est peinte sur le flanc de sa maison. Ce père de sept enfants estime que monter la garde fait partie de son devoir d’assurer un environnement plus sûr pour toutes ces personnes qui se débattent déjà avec la pauvreté et d’autres problèmes.

Sa vie d’adulte a été divisée entre le travail en tant qu’ingénieur hors de la réserve et le retour chez lui pour de longues périodes afin d’y construire des projets caritatifs.

Avec ses parents et ses neuf frères et sœurs, il a grandi dans une cabane de deux pièces sur un sol de terre battue. Bien qu’il ait pu en partir, il rappelle que le niveau de pauvreté et de négligence des institutions à l’égard de la réserve rend impossible pour la plupart des gens d’être aussi chanceux qu’il l’a été.

Quand Jérôme était adolescent, il a été envoyé dans un pensionnat chrétien. Le premier jour, raconte-t-il, les enseignants et les religieuses ont forcé les enfants à tremper leur tête dans des cuves de produits chimiques. « Ils ont emmené tous les garçons derrière un des bâtiments [de l’école]. Ils ont plongé notre tête dans [les bacs]. Ils pensaient que parce que nous étions des Indiens, nous étions pouilleux et avions de la vermine », se souvient-il en hochant la tête.

Le lendemain matin, les têtes des écoliers ont été rasées. Chaque fois qu’il parlait en Lakota, les religieuses frappaient le dessus de ses mains avec une règle.

« Quand j’avais 14 ans, j’ai décidé qu’il fallait qu’il y ait une meilleure façon de vivre, parce que j’ai vu les luttes, les délabrements. Ce qui nous a tenu ensemble, c’était [de faire des choses comme] couper du bois pour la communauté. »

Après avoir terminé ses études secondaires et quitté la réserve, Jérôme a servi deux ans, de 1970 à 1971, dans l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam.

En 2010, Jérôme et son épouse Theresa prirent leur retraite et retournèrent à Pine Ridge. En deux ans, ils ont fondé Families Working Together, un organisme de bienfaisance pour aider les habitants les plus démunis de la réserve. « Je me suis demandé, ‘Que puis-je faire pour améliorer les choses?’ » se rappelle-t-il.

Cette organisation recueille des dons dans tout le pays, y compris de l’argent, de la nourriture, des matériaux de construction, des médicaments et d’autres nécessités. Une maison est actuellement en construction pour un père et un fils sans abri à Wanblee sur un bout de terre acquis par le gouvernement tribal.

« Nous apportons toujours des camions chargés de nourriture et de tout ce que vous pouvez imaginer. Et nous avons beaucoup de gens qui n’ont ni électricité ni eau », dit Jérôme. Son organisation construit aussi de minuscules maisons et effectue des réparations à domicile pour les personnes vivant dans des maisons en ruine.

« Nous sommes tous les uns avec les autres, j’ai grandi avec ce concept et j’ai toujours été amené à croire qu’en tant qu’Indiens, nous serons traités différemment en raison de qui nous sommes. La valeur que nous avons, c’est de veiller les uns sur les autres. Cette façon de vivre est une bonne façon de vivre. »

De retour chez elle, Olowan Martinez dit que la réserve de Pine Ridge ne devrait pas être un objet de pitié. « Les gens regardent nos communautés ici sur la réserve indienne de Pine Ridge … et tout ce que vous voyez, c’est la pauvreté, la violence et le mal. Mais il y a tellement de bien qui est venu d’ici – non seulement pour notre patrie mais pour toutes les nations autochtones, » dit-elle.

« Ils ont essayé de nous effacer, ils nous ont collés dans cette réserve, ce camp de prisonniers de guerre, et ils ont pensé que nous allions mourir, mais c’est notre terre, nous sommes faits de cette terre. Et aujourd’hui, nous sommes toujours là. »

* Patrick O. Strickland est un journaliste et grand reporter américain indépendant spécialiste des questions de justice sociale et des droits humains au Moyen-Orient et spécialement en Palestine. Il écrit pour de nombreux médias notamment al-Jazira, Alternet, VICE News, Deutsche Welle, Syria Deeply, AlterNet, Electronic intifada, Socialist Worker etc …
Son compte Twitter : @P_Strickland_

11 Réponses to “Résistance au colonialisme: Les conditions dans le camp de prisonniers de guerre #44: la réserve de Pine Ridge… Du Dakota à Gaza !”

  1. Waouhhh ! La conclusion est « mortelle » ! Aaaahhh !
    Tenez, Kahentinetha vient elle de publier cela sur son blog en lien bien sûr avec l’affaire du Dakota Access Pipe Line = http://mohawknationnews.com/blog/2016/11/19/the-corporation-is-unraveling/
    Il est indéniable que quelque chose de différent est né à Standing Rock comme tous nous l’avons souligné. Il faut absolument s’engouffrer dans cette brèche, mordre le cul de l’Hydre et ne plus le lâcher ! Jo

  2. Je tiens régulièrement à jour mon billet « MEURTRE PAR DÉCRET » avec les billets en lien avec la lutte des Natifs et c’est chose faite avec mes derniers billet, pour ceux qui prendraient en cours de route = https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/06/25/meurtre-par-decret/ Ce billet est lié à votre page. JBL

  3. Tenez, j’ai choisi d’intégrer la totalité de cet article de cette manière là = https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/11/20/changez-tout/

  4. Dans mon billet de ce jour = https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/11/21/si-voter-fillon-pouvait-changer-quelque-chose/
    J’intègre la liste des licenciements mondiaux tenue à jour par Pierre Jovanovic. Je rappelle celui d’hier, incluant l’article ci-dessus. Mais je mets en lien vers vos 2 articles sur Pelloutier, et Laundauer plus-bas dans les solutions à adapter pour sortir de ce Système qui prend l’eau de toute part et avec humour j’explique que la rustine FILLON pètera comme les autres ! A+ Jo

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