Pour un changement radical de paradigme politique…

Le principe anarchiste

Pierre Kropotkine

Les Temps Nouveaux, 1913

 

Pierre Kropotkine sur Résistance 71 

 

À ses débuts, l’Anarchie se présenta comme une simple négation. Négation de l’État et de l’accumulation personnelle du Capital. Négation de toute espèce d’autorité. Négation encore des formes établies de la Société, basées sur l’injustice, l’égoïsme absurde et l’oppression, ainsi que de la morale courante, dérivée du Code romain, adopté et sanctifié par l’Église chrétienne. C’est sur une lutte, engagée contre l’autorité, née au sein même de l’Internationale, que le parti anarchiste se constitua comme parti révolutionnaire distinct.

Il est évident que des esprits aussi profonds que Godwin, Proudhon et Bakounine, ne pouvaient se borner à une simple négation. L’affirmation — la conception d’une société libre, sans autorité, marchant à la conquête du bien-être matériel, intellectuel et moral — suivait de près la négation ; elle en faisait la contre-partie. Dans les écrits de Bakounine, aussi bien que dans ceux de Proudhon, et aussi de Stirner, on trouve des aperçus profonds sur les fondements historiques de l’idée anti-autoritaire, la part qu’elle a joué dans l’histoire, et celle qu’elle est appelée à jouer dans le développement futur de l’humanité.

« Point d’État », ou « point d’autorité », malgré sa forme négative, avait un sens profond affirmatif dans leurs bouches. C’était un principe philosophique et pratique en même temps, qui signifiait que tout l’ensemble de la vie des sociétés, tout, — depuis les rapports quotidiens entre individus jusqu’aux grands rapports des races par-dessus les Océans, — pouvait et devait être réformé, et serait nécessairement réformé, tôt ou tard, selon les grands principes de l’anarchie — la liberté pleine et entière de l’individu, les groupements naturels et temporaires, la solidarité, passée à l’état d’habitude sociale.

Voilà pourquoi l’idée anarchiste apparut du coup grande, rayonnante, capable d’entraîner et d’enflammer les meilleurs esprits de l’époque.

Disons le mot, elle était philosophique.

Aujourd’hui on rit de la philosophie. On n’en riait cependant pas du temps du Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui, en mettant la philosophie à la portée de tout le monde et en invitant tout le monde à acquérir des notions générales de toutes choses, faisait une œuvre révolutionnaire, dont on retrouve les traces, et dans le soulèvement des campagnes, et dans les grandes villes de 1793, et dans l’entrain passionné des volontaires de la Révolution. À cette époque là, les affameurs redoutaient la philosophie.

Mais les curés et les gens d’affaires, aidés des philosophes universitaires allemands, au jargon incompréhensible, ont parfaitement réussi à rendre la philosophie inutile, sinon ridicule. Les curés et leurs adeptes ont tant dit que la philosophie c’est de la bêtise, que les athées ont fini par y croire. Et les affairistes bourgeois, — les opportunards blancs, bleus et rouges — ont tant ri du philosophe que les hommes sincères s’y sont laissé prendre. Quel tripoteur de la Bourse, quel Thiers, quel Napoléon, quel Gambetta ne l’ont-ils pas répété, pour mieux faire leurs affaires ! Aussi, la philosophie est passablement en mépris aujourd’hui.

Eh bien, quoi qu’en disent les curés, les gens d’affaires et ceux qui répètent ce qu’ils ont appris, l’Anarchie fut comprise par ses fondateurs comme une grande idée philosophique. Elle est, en effet, plus qu’un simple mobile de telle ou telle autre action. Elle est un grand principe philosophique. Elle est une vue d’ensemble qui résulte de la compréhension vraie des faits sociaux, du passé historique de l’humanité, des vraies causes du progrès ancien et moderne. Une conception que l’on ne peut accepter sans sentir se modifier toutes nos appréciations, grandes ou petites, des grands phénomènes sociaux, comme des petits rapports entre nous tous dans notre vie quotidienne.

Elle est un principe de lutte de tous les jours. Et si elle est un principe puissant dans cette lutte, c’est qu’elle résume les aspirations profondes des masses, un principe, faussé par la science étatiste et foulé aux pieds par les oppresseurs, mais toujours vivant et actif, toujours créant le progrès, malgré et contre tous les oppresseurs.

Elle exprime une idée qui, de tout temps, depuis qu’il y a des sociétés, a cherché à modifier les rapports mutuels, et un jour les transformera, depuis ceux qui s’établissent entre hommes renfermés dans la même habitation, jusqu’à ceux qui pensent s’établir en groupements internationaux.

Un principe, enfin, qui demande la reconstruction entière de toute la science, physique, naturelle et sociale.

Ce côté positif, reconstructeur de l’Anarchie n’a cessé de se développer. Et aujourd’hui, l’Anarchie a à porter sur ses épaules un fardeau autrement grand que celui qui se présentait à ses débuts.

Ce n’est plus une simple lutte contre des camarades d’atelier qui se sont arrogé une autorité quelconque dans un groupement ouvrier. Ce n’est plus une simple lutte contre des chefs que l’on s’était donné autrefois, ni même une simple lutte contre un patron, un juge ou un gendarme.

C’est tout cela, sans doute, car sans la lutte de tous les jours — à quoi bon s’appeler révolutionnaire ? L’idée et l’action sont inséparables, si l’idée a eu prise sur l’individu ; et sans action, l’idée même s’étiole.

Mais c’est encore bien plus que cela. C’est la lutte entre deux grands principes qui, de tout temps, se sont trouvés aux prises dans la Société, le principe de liberté et celui de coërcition : deux principes, qui en ce moment même, vont de nouveau engager une lutte suprême, pour arriver nécessairement à un nouveau triomphe du principe libertaire.

Regardez autour de vous. Qu’en est-il resté de tous les partis qui se sont annoncés autrefois comme partis éminemment révolutionnaires ? — Deux partis seulement sont en présence : le parti de la coërcition et le parti de la liberté ; Les Anarchistes, et, contre eux, — tous les autres partis, quelle qu’en soit l’étiquette.

C’est que contre tous ces partis, les anarchistes sont seuls à défendre en son entier le principe de la liberté. Tous les autres se targuent de rendre l’humanité heureuse en changeant, ou en adoucissant la forme du fouet. S’ils crient « à bas la corde de chanvre du gibet », c’est pour la remplacer par le cordon de soie, appliqué sur le dos. Sans fouet, sans coërcition, d’une sorte ou d’une autre, — sans le fouet du salaire et de la faim, sans celui du juge et du gendarme, sans celui de la punition sous une forme ou sur une autre, — ils ne peuvent concevoir la société. Seuls, nous osons affirmer que punition, gendarme, juge, faim et salaire n’ont jamais été, et ne seront jamais un élément de progrès ; et que sous un régime qui reconnaît ces instruments de coërcition, si progrès il y a, le progrès est acquis contre ces instruments, et non pas par eux.

Voilà la lutte que nous engageons. Et quel jeune cœur honnête ne battra-t-il pas à l’idée que lui aussi peut venir prendre part à cette lutte, et revendiquer contre toutes les minorités d’oppresseurs la plus belle part de l’homme, celle qui a fait tous les progrès qui nous entourent et qui, malgré dela, pour cela même fut toujours foulée aux pieds !

— Mais ce n’est pas tout.

Depuis que la divison entre le parti de la liberté et le parti de la coërcition devient de plus en plus prononcée, celui-ci se cramponne de plus en plus aux formes mourantes du passé.

Il sait qu’il a devant lui un principe puissant, capable de donner une force irrésistible à la révolution, si un jour il est bien compris par les masses. Et il travaille à s’emparer de chacun des courants qui forment ensemble le grand courant révolutionnaire. Il met la main sur la pensée communaliste qui s’annonce en France et en Angleterre. Il cherche à s’emparer de la révolte ouvrière contre le patronat qui se produit dans le monde entier.

Et, au lieu de trouver dans les socialistes moins avancés que nous des auxilliaires, nous trouvons en eux, dans ces deux directions, un adversaire adroit, s’appuyant sur toute la force des préjugés acquis, qui fait dévier le socialisme dans des voies de traverse et qui finira par effacer jusqu’au sens socialiste du mouvement ouvrier, si les travailleurs ne s’en aperçoivent à temps et n’abandonnent pas leurs chefs d’opinion actuels.

L’anarchiste se voit ainsi forcé de travailler sans relâche et sans perte de temps dans toutes ces directions.

Il doit faire ressortir la partie grande, philosophique du principe de l’Anarchie. Il doit l’appliquer à la science, car par cela, il aidera à remodeler les idées : il entamera les mensonges de l’histoire, de l’économie sociale, de la philosophie, et il aidera à ceux qui le font déjà, souvent inconsciemment, par amour de la vérité scientifique, à imposer le cachet anarchiste à la pensée du siècle.

Il a à soutenir la lutte et l’agitation de tous les jours contre oppresseurs et préjugés, à maintenir l’esprit de révolte partout où l’homme se sent opprimé et possède le courage de se révolter.

Il a à déjouer les savantes machinations de tous les partis, jadis alliés, mais aujourd’hui hostiles, qui travaillent à faire dévier dans des voies autoritaires, les mouvements nés comme révolte contre l’oppression du Capital et de l’État.

Et enfin, dans toutes ces directions il a à trouver, à deviner par la pratique même de la vie, les formes nouvelles que les groupements, soit de métier, soit territoriaux et locaux, pourront prendre dans une société libre, affranchie de l’autorité des gouvernements et des affameurs.

La grandeur de la tâche à accomplir n’est-elle pas la meilleure inspiration pour l’homme qui se sent la force de lutter ? N’est-elle pas aussi le meilleur moyen pour apprécier chaque fait séparé qui se produit dans le courant de la grande lutte que nous avons à soutenir ?V

8 Réponses to “Pour un changement radical de paradigme politique…”

  1. Salutations,
    À toi et aux autres…

    Mon cher ami R71,
    Comme d’habitude vous éludez la nature profonde des hommes.

    L’anarchie paradoxalement n’est vivable
    qu’avec des gens profondément chrétiens,
    Et conformant leurs vies aux règles des 10 commandements.

    Et je ne te parle pas d’églises ,tu le sais bien.

    Sans cette condition sinéquanone
    Voilà ce que sera ton anarchie…

    Affectueusement ,
    mon frère.
    (Ça faisait un moment qu’ t’avais pas pris ta pilule,hein.)

    • non l’Anarchie ne sera pas cela du tout !
      Vidéo propagandiste, prônant le nihilisme marchand en y associant à des fins politiques propagandistes et de manière explicite l’anarchisme, qui n’a ABSOLUMENT rien à voir avec cette dégénérescence apologétique de la violence.
      Tout y est dans cette pathétique vidéo: le gugusse dans un bain de sang, sur un sol à damier (franc maçonnerie), les bougies et le logo de feu (satanisme), logo anarchiste qui s’associe donc de facto selon les propagandistes de service à l’explicite (violence) et l’implicite (symbolique).
      Tout çà c’est l’anti-anarchisme par excellence, une construction négative de commande pour marquer les esprits simples et ignorants des faits historiques.
      La realité est que l’oligarchie tremble devant l’anarchie et elle fait dans son froc rien qu’à l’idée d’un réveil anarchiste des peuples, qui ne serait qu’une ouverture sur l’universel humain, le mode de fonctionnement libre pour lequel il est fait et qu’il a pratiqué déjà des millénaires durant et qu’il ne faudrait qu’adapter à notre monde moderne.
      Ce type de vidéo grotesque n’est que le reflet de l’angoisse des marionnettistes et il leur fait manipuler les foules à croire que l’anarchie c’est violence et chaos et l’État outil de la société marchande c’est ?…. amour et harmonie n’est-il pas ?…😉

  2. Si nos « etats » ne peuvent endiguer cette nature profonde humaine,
    Fasciné par le vice plutôt que la vertu,
    argent facile, bagnoles et putes de luxe,

    Crois tu sincèrement que l’anarchie y arrivera.
    Ce clip dépeint tout de même une réalité bien actuelle.

    Qu’il y est une manipulation de ces « chances pour la France » est un secret bien gardé,et ce,depuis la première vague d’immigration
    de Gaulle.
    Tout vient à point nommé…

    Avec eux tu fais comment ?

    D’autant que quand ils se « réveillent » c’est par l’islam radical.
    Et l’islam n’est pas sur un modèle anarchiste…

    Nous ne sommes pour la grande majorité d’entre-eux
    Que des kouffars, des gwers, ou des babtous.

    Comment rétablir la confiance ?
    Et d’ailleurs a t’elle déjà été établie ?
    Le racisme marche dans les deux sens,
    Ceux qui nient le racisme anti blancs,
    Extrêmement ancré,
    ne sont que des laquais du système.

    Tout est trop tard R71,
    Le mal est trop profond.
    Il est dans l’ADN.

    • Le mal est profond.
      Il est sociétal et non pas dans l’ADN.
      La religion, quelle qu’elle soit est une tare et un cancer de la société tout comme l’Etat, qui est en lui-même aussi une religion.
      La seule liberté est en nous-mêmes.
      Nous ne nous libérerons qu’en lâchant-prise de la fange marchande et idéologique.
      Le racisme n’existe que par la division induite, forcée en nos esprits par les mêmes ordures qui tirent les marrons du feu.
      S’il est trop tard para… nous ne voyons qu’une seule solution pour ceux qui pensent ainsi:
      s’allonger, se relaxer et… attendre la mort tranquillement.
      Nous, on a encore quelques boules de neige à lancer…😉

  3. Une question:
    Quelle est l’avis des organisations anarchistes à propos de l’usage des drogues ?
    Notamment l’usage du cannabis ?

    • La position est le plus souvent individuelle, il n’y a pas de ligne de pensée anarchiste en tout et pour tout, le consensus est en général le suivant à quelques nuances près:
      Pas d’état, pas de lois (sauf naturelles), pas de réglementations, alcool et drogues seront obsolètes dans une société anarchiste qui n’aura aucunement besoin de masquer ses névroses, ni n’offrira de possibilité de s’enrichir puisqu’il n’y aura plus de valeur marchande.
      Le cannabis, tout comme les opiacés seront utilisés pour leur valeur médicinale.
      Dans les collectifs anarchistes espagnols de 1936-39, les débits de boisson furent transformés en bibliothèque ou en restaurant.
      Pas besoin de paradis artificiels dans une société égalitaire et équilibrée où il est devenu techniquement impossible de s’enrichir sur le dos et la misère résultante de l’exploitation des autres.

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