Nature humaine, préhistoire de la violence et de la guerre… détruire les fallacies de la pensée oligarchique en place… 1ère partie

« En réalité, cette supposée violence “primordiale”, si chère à René Girard, est un mythe qui procède non d’une réalité objective, mais souvent d’une propagande intéressée comme celle en vogue actuellement, qui voudrait nous faire croire que victimes et bourreaux sont interchangeables car humains trop humains… »
~ Marylène Patou-Mathis ~

« Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les histoires de chasse glorifieront toujours les chasseurs. »
~ Proverbe africain ~

« La guerre est un acte de pouvoir, de meurtre, de vol. Elle est l’expression la plus claire et la plus précise de l’État. »
~ Gustav Landauer ~

 

Présentation, extraits et analyse du livre “Préhistoire de la violence et de la guerre” de la paléontologue Marylène Patou-Mathis

 

Résistance 71

 

Juillet 2016

 

“Préhistoire de la violence et de la guerre”, éditions Odile Jacob, 2013, 165 pages + 27 pages de notes et bibliographie

Auteure: Marylène Patou-Mathis, Docteur en préhistoire, directrice de recherche au CNRS, vice-présidente du conseil scientifique du Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Elle est paléontologue spécialiste du Paléolithique Moyen et de l’homme de Néanderthal. Elle est l’auteure d’un ouvrage de référence sur celui-ci: “Néanderthal, une autre humanité”, Perrin, 2006, réédition 2011, ouvrage qui a battu en brèche tous les préjugés tenus sur notre ancêtre néanderthalien, elle a publié 4 autres ouvrages.

1ère partie

2ème partie

Dans notre quête de connaissance de la nature humaine pour mieux comprendre le chemin politique à suivre et ayant rejeté comme prouvée de facto invalide la thèse hobbésienne de “la guerre de tous et de chacun contre tous” impliquant une nature humaine violente et sujette à une agressivité primordiale incontrôlable, thèse allant de toute évidence comme un gant à la démarche de justification de toute violence politique et sociale infligée par une minorité privilégiée à une majorité subjuguée ; nous nous tournons logiquement, après avoir sorti du placard l’anthropologie politique raisonnée et novatrice des Marcel Mauss, Pierre Clastres, Robert Jaulin, Marshall Sahlins et David Graeber, vers le monde plus ancien, source de nos sociétés originelles et ce que nous en disent les voix tout aussi raisonnables d’une nouvelle génération de paléontologues dont fait partie la professeure Marylène Patou-Mathis.

Au-delà de la brillance et de la simplicité de ses explications ainsi que de sa compréhension scientifique de l’origine de nos sociétés, c’est sa vision organique de la société humaine, que nous partageons totalement, et qui nous a incité à rendre compte de son travail et à encourager à la lecture de l’ouvrage complet. En exergue du livre, Patou-Mathis cite cette remarquable pensée de Friedrich Nietzsche: “Féconder le passé en engendrant l’avenir, tel est le sens du présent.”, qui au-delà du temps et de l’espace fait écho à ce proverbe africain ancestral: “Si tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi, retourne-toi et regarde d’où tu viens.”, démarche que nous avons entreprise depuis quelque temps déjà sur ce blog. Patou-Mathis s’emploie au fil du livre à nous faire féconder le passé afin que nous ne nous trompions pas de chemin pour l’avenir. Nous avons dit bien souvent ici même que comprendre le passé ne veut pas dire s’y enfermer mais le comprendre pour anticiper et mieux construire le futur tant il ne fait plus aucun doute que reconstruire notre société est devenu une priorité absolue. Pour ce faire, il faut pomper les écrans de fumée et la manipulation de la science sous influence, tous deux mis en place pour mieux masquer les réalités qu’une certaine oligarchie dominante depuis des siècles ne veut pas que nous, les peuples remettions en cause.

Le livre de Patou-Mathis s’inscrit dans cette démarche et fait tomber le masque de la manipulation scientifico-préhistorique. Il est une bouffée d’air pur dans la cacophonie “scientifique” ambiante de la propagande muselant l’humanité par la falsification volontaire de ce qu’est l’humain et du pourquoi il agit tel qu’il le fait.

L’ouvrage est divisé en trois parties:

  • Première partie: La préhistoire: âge d’or ou “aubes cruelles”
  • Deuxième partie: Les causes de l’apparition de la violence et de la guerre
  • Troisième partie: De la construction de la violence

Nous citerons quelques extraits choisis de chaque partie que nous commenterons.

Laissons sans plus attendre la parole à Marylène Patou-Mathis qui donne le ton de l’ouvrage dans son préambule et introduction (Notez que toute emphase dans le texte est de notre cru et non de celui de l’auteure. Nous procédons de la sorte afin de faire remarquer ce qui nous semble essentiel à comprendre et à retenir, ceci est bien entendu subjectif et nous encourageons une fois de plus nos lecteurs à lire ce livre en entier, il en vaut vraiment la peine):

-[]- “Préhistorienne, travaillant depuis de nombreuses années sur les comportements de nos ancêtres, il m’a paru naturel de vouloir comprendre les origines de la guerre: tâche difficile, j’en conviens, mais combien stimulante. D’autant que certains postulats assénés comme des vérités motivent à eux seuls la prise de la plume. Ainsi de celui qui soutient que la violence serait intrinsèque à la nature humaine. La preuve: nos ancêtres étaient violents et guerriers ! A cet égard, le titre d’un article du magazine “Le Point” daté du 19 juillet 2012 est assez éloquent: “L’homme, ce tueur en série”. Le journaliste y recensait les extinctions, dues soi-disant aux Hommes préhistoriques, de plusieurs espèces animales (mammouths, ours des cavernes, kangourous géants, etc) mais aussi humaines (Néanderthal, Denisovien, Hommes de Florès). Aujourd’hui pour être dans l’air du temps, ceux qui défendent cette thèse accusent leurs adversaires d’être “politiquement corrects”. Pour eux, la vision de nos lointains prédécesseurs comme des êtres pacifistes ne serait qu’un “fantasme d’intello de la fin du XXème siècle” ! Sauf que, comme l’écrit l’auteur de l’article: “Aucune preuve de guerre ni même de bataille n’a pu être relevé sur les fossiles.”

Sanglante, violente et… fascinante: telle est la guerre dans notre imaginaire hanté par la mort et abreuvé de scènes de combats et d’images chocs.

[…] Perçue longtemps comme un mal naturel, parfois nécessaire voire indispensable au développement de l’humanité, la guerre produit tout au long de l’histoire humaine des figures exaltantes, celles de héros souvent morts au combat et crée des mythes, dont celui des peuples supérieurs puisque toujours vainqueurs.

[…] En réalité, cette supposée violence “primordiale”, si chère à René Girard, est un mythe qui procède non d’une réalité objective, mais souvent d’une propagande intéressée comme celle en vogue actuellement, qui voudrait nous faire croire que victimes et bourreaux sont interchangeables car humains trop humains… Démontrer que les thèses, voire les idéologies, qui considèrent la violence comme inscrite dans la nature humaine ne rennent pas en compte les données archéologiques et historiques, tel a été l’objectif de ce livre. En effet, non héréditaire, la violence n’est pas une fatalité. C’est ce que nous allons tenter d’établir au fil des pages en remontant aux origines de l’humanité.

La lecture de cet avant-propos et surtout son dernier paragraphe nous a non seulement mis en adéquation avec l’esprit de l’auteure, mais nous a aussi décidé de rendre compte de son travail et de contribuer à sa divulgation au plus large.

“Violence primordiale”, “l’Homme est un loup pour l’Homme”, l’histoire de l’humanité qui ne serait que la lutte incessante de “tous et de chacun contre tous”, ne sont que des mythes, des conceptions erronées non innocentes, des idéologies qui ont servi et servent toujours un agenda politico-économico-social bien précis: celui de la légitimisation de la division, de l’inégalité, de la domination des uns par les autres, évènements induits qui profitent au petit nombre au détriment du vaste grand nombre.

Patou-Mathis poursuit:

“L’approche de la guerre développée par les anthropologues et les archéologues s’est approfondie au cours des quarante dernières années. Devenues un sujet public, les origines de la guerre suscitent aujourd’hui encore de vifs débats au sein de nos sociétés, opposant deux conceptions radicalement opposées: celle de “la guerre de tous contre tous”, depuis l’aube des temps, du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) et celle défendue par Jean-Jacques Rousseau (1712-1753) d’un “homme sauvage sujet à peu de passion…” qui va être entraîné dans “le plus horrible état de guerre… par la société naissante”.

[…] Que l’on penche pour Hobbes ou Rousseau, la question qu’ils posent est essentielle: la violence, consubstantielle à la guerre, est-elle innée (“primordiale”) ou induite par la culture ?

Patou-Mathis donne ensuite quelques définitions de la guerre dont celle de Von Clauswitz. Puis elle poursuit sur la voie anthropologique, citant des chercheurs avec lesquels notre lectorat est familier:

“Si pour l’ethnologue Pierre Clastres (1934-1977), spécialiste des Indiens d’Amérique du Sud, en particulier ceux du Paraguay, la guerre est un phénomène inhérent aux sociétés primitives où elle joue un rôle essentiel, pour Claude Lévi-Strauss (1908-2009) elle est due à des échanges avortés et serait donc accidentelle. Pour le père du structuralisme, la guerre et le commerce sont les deux faces d’un même processus, celui de l’échange inter-groupe […] De même dans son “Essai sur le don” (1925), l’anthropologue Marcel Mauss (1872-1950) dépeint l’échange comme une guerre pacifiquement résolue et les guerres comme le résultat de transactions non réussies… Cependant pour Clastres, ayant des idéaux d’autarcie économique (ce qui exclut la nécessité de relations économiques avec les voisins) et d’indépendance politique (ce qui se perçoit notamment dans le droit exclusif à un territoire circonscrit), ces sociétés tendent au contraire, à réduire au minimum les échanges entre communautés, en particulier par la guerre. Les alliances ne seraient donc pour lui, qu’une tactique pour éviter une défaite aux conséquences néfastes: dépendance des vaincus et divisions sociales.

En résumé, les sociétés traditionnelles pratiquaient des guerres généralement codifiées par la coutume et souvent très ritualisées.

[…] En outre, particulièrement chez les chasseurs-cueilleurs, les conflits étaient brefs et peu sanglants; ils cessaient souvent lorsqu’un homme était tué, voire seulement blessé et les flèches de guerre étaient souvent moins efficientes que celles utilisées pour la chasse. […] Pour autant la guerre s’enracine t’elle profondément dans l’histoire de l’humanité ? La violence est-elle inscrite dans nos gènes ou résulte t’elle d’une construction sociale ? Quelle dynamique peut avoir conduit des peuples à instaurer la guerre comme institution sociale ?”

[…]

Première partie: La préhistoire âge d’or ou “aubes cruelles”

“Les Hommes ont-ils toujours fait la guerre ? Les opinions des anthropologues et des archéologues divergent.

[…] Les marques de blessures observées sur les squelettes humains découverts dans les sites paléolithiques sont rares et souvent difficiles à interpréter car elles peuvent tout aussi bien être le résultat d’un coup porté intentionnellement que d’un accident, en particulier de chasse. L’étude de plusieurs centaines d’ossements humains datant de plus de 12 000 ans a permis de constater que les marques de blessures consécutives à un acte de violence sont extrêmements rares: un peu moins d’une douzaine. Les blessures résultent d’un choc porté à la tête par un objet contondant, ou de l’impact d’un objet pointu en bois ou en pierre, certaines se sont cicatrisées, d’autres plus rares, ont entraîné la mort du sujet.”

Patou-Mathis énumère ensuite une assez longue série d’exemples d’ossements, essentiellement de Néanderthaliens, présentant des traces traumatiques. Certains ont pu être victimes de violences, mais pour l’essentiel:

“… D’après le paléoanthropologue américain Erik Trinkaus, la distribution des lésions sur les corps de plusieurs Néanderthaliens de Shanidar, principalement à la tête et aux bras, correspond à celle observée sur les os de professionnels du rodéo et révèle des traumatismes résultant de chutes violentes sur le sol: Les Néanderthaliens étaient des chasseurs de grands mammifères, leurs armes nécessitaient l’approche, voire le corps à corps avec l’animal. Il est donc fort probable que des accidents survenaient lors des chasses. De même, lorsqu’ils lançaient leurs armes, celles-ci pouvaient manquer leur cible et venir toucher un des chasseurs. […] Par aileurs, dans plusieurs des cas mentionnés, on remarque que certaines blessures résultant de chocs ou de coups portés à la tête sont cicatrisées (Maba, Krapina, Sala, Saint-Césaire). Ces personnes n’ont donc pas été achevées, ce qui tendrait à prouver que ces blessures résultent plutôt d’un accident ou d’une querelle interpersonnelle.

[…] Durant le paléolithique, trop d’interrogations subsistent pour affirmer l’existence de conflits intra ou intercommunautaires. Il est plus probable qu’à ses époques reculées on ait eu affaire à des violences interpersonnelles qui n’ont été, apparemment, que rarement mortelles. En ce qui concernent les conlits intergroupes, il est à souligner qu’en Europe, la démographie était très réduite (de l’ordre de quelques milliers d’individus au paléolithique supérieur) et les groupes humains étaient dispersés sur de vastes territoires. La probabilité que des affrontements aient eu lieu est donc très faible, d’autant plus qu’une bonne entente entre ces petites communautés était indispensable à leur survie, en particulier pour assurer la reproduction, donc la descendance.

[…] En Europe, dès la sédentarisation des groupes chasseurs-cueilleurs à la charnière du paléolithique et du néolithique entre 12000 et 7000 ans avant le présent selon les régions, les traces de violence deviennent de plus en plus abondantes.

[…] En Europe, ce n’est qu’au cours du Néolithique, surtout à partir de 5500 ans avant le présent, que les traces de conflits entre communautés deviennent plus fréquentes. […] Les conflits entre communautés, présents au Néolithique, ils ne deviennent fréquents qu’à l’âge du bronze, qui débute il y a environ 4000 ans. Par exemple, il y a 1500 ans, le village situé à Schwerin-Demmin au nord de Berlin, a subi une attaque qui a conduit à la mort d’au moins 50 personnes, majoritairement des hommes jeunes, mais aussi des enfants et des femmes, dont l’une, âgée de 20 à 30 ans, a reçu un violent coup de gourdin en bois sur la tête. C’est aussi durant cette période, marquée par l’apparition de véritables armes de guerre en métal et de trésors (caches d’objets métalliques tels que des haches considérées comme des biens de luxe), que la guerre est institutionnalisée.

Si la guerre apparait tardive, l’usage de la violence semble plus ancien, comme l’atteste des marques observées sur des restes humains du Paléolithique….”

Dans le chapitre suivant l’auteure s’intéresse au cannibalisme en distingant le cannibalisme endogène (consommation ritualisée des membres décédés d’une famille ou d’un clan) et le cannibalisme exogène ou alimentaire (impliquant la mise à mort et la consommation de personnes externes à l’environnement usuel).

“Il y a 780 000 ans, à la Gran Dolina, Espagne, 6 individus de moins de 18 ans appartenant à l’espèce Homo antecessor, ont été consommés. C’est actuellement, la plus ancienne trace de pratique du cannibalisme au monde. Dans la caverne de l’Arago (Tautavel dans les Pyrénées Orientales), 330 000 ans plus tard, ce sont des Homo erectus qui ont été mangés. Leurs restes, associés à de nombreux ossements d’animaux, indiqueraient d’après les archéologues qu’il s’agirait comme dans le site précédent, d’un cannibalisme alimentaire. En outre, l’absence sur ces humains de traces de blessures dues à l’impact de projectiles ou de chocs, conforterait l’hypothèse que les victimes appartenaient à la communauté: il s’agirait donc d’endocannibalisme, l’exocannibalisme étant généralement précédé d’une mise à mort violente des victimes.

[…] La pratique du cannibalisme chez les Néanderthaliens est attestée sans conteste, sur plusieurs sites: en Croatie, en Belgique, en Espagne et en France. Il y a environ 130 000 ans, des Néanderthaliens sont venus à plusieurs reprises dans la grotte de Krapina pour y pratiquer un rite cannibalique. D’après l’estimation de l’âge des individus, ce sont surtout des jeunes qui y ont été consommés.

[…] La pratique du cannibalisme est aussi attestée chez les premiers hommes anatomiquement modernes (Homo sapiens), certains ayant même utilisés des os humains pour la confection d’objets domestiques ou de parures […] La plus ancienne trace de cannibalisme chez Homo sapiens a été retrouvée sur le site de Bodo en Ethiopie daté d’environ 60 000 ans.

[…] Le cannibalisme persiste chez les premiers agro-pasteurs du Néolithique.

[…] Que pouvons-nous conclure à partir de ces données ? Il ressort que si une forme de violence existait déjà au travers des rites cannibales, aucune preuve archéologique n’atteste de la pratique de la guerre au Paléolithique. Alors pourquoi et comment des peuples “pacifiques” du Paléolithique se sont-ils mués en sociétés guerrières ?

Deuxième partie: Les causes de l’apparition de la violence et de la guerre

En exergue de cette deuxième partie Patou-Mathis nous dit ceci:

“La période charnière entre le Paléolithique et le Néolithique est marquée par de nombreux changements de nature différente: environnementaux (réchauffement climatique), sociaux (sédentarisation, explosion démographique locale, apparition du patriarcat, des castes et d’une élite), économiques (quêtes de nouveaux territoires, domestication des plantes puis des animaux, surplus et stockage des denrées, augmentation du commerce de biens de prestige) et de croyances (apparition des dieux masculins). L’augmentation d’actes violents et l’apparition de conflits meurtriers sont-elles liées à un ou plusieurs de ces changements majeurs ? L’analyse des données archéologiques, enrichie par celle des sources ethnographiques, permet d’apporter quelques éléments de réponse à cette question.”

Dans cette seconde partie, l’auteure puise dans son domaine d’expertise afin de démontrer que la très vaste majorité des comportements humains et à plus forte raison ceux qui sont liés à la violence, sont des comportements induits, socialement dérivés et ne sont en rien “innés”. Elle nous relate de manière intéressante et novatrice la rencontre entre nos ancêtres Néanderthal et Homo sapiens (dit de Cro-Magnon) puisque ces deux “espèces” humaines se sont croisés sur terre et ont co-existés pendant plusieurs milliers d’années. Puis elle nous parle des changements économiques et des conditions sociales (entre le Paléolithique et le Néolithique), de la hiérarchisation des sociétés, des changements internes à la société et de l’apparition du patriarcat et de l’État. Patou-Mathis termine cette seconde partie sur un gros temps fort, celui de l’analyse de l’altruisme dans les sociétés humaines en tant que catalyseur de l’humanisation. Le décorticage des concepts établis et l’exposé des données archéologiques en ces domaines, font voler en éclat la doxa sociale-darwiniste et socio-biologique et nous fait comprendre que des gens comme Pierre Kropotkine et son “Entraide mutuelle, facteur de l’évolution” avaient eu raison dès la fin du XIXème siècle.

“Pour certains chercheurs”, nous dit Patou-Mathis, “les sociétés primitives, confrontées à une nature hostile, n’auraient connu qu’une économie de survie et l’acquisition de ressources, supposées rares, serait la raison principale des conflits. Or le postulat de départ, celui d’un ‘économie de survie’, ne repose sur aucune réalité, qu’elle soit archéologique ou ethnologique. De nombreux travaux attestent du contraire, au point au’on a pu voir en elles des sociétés autosuffisantes, d’abondance, voire de loisirs. Selon l’anthropologue américain Marshall Sahlins, les sociétés de chasseurs-cueilleurs, limitées dans leurs désirs, n’avaient pas besoin de beaucoup travailler. Il précise en outre que la croissance du travail suit le développement de la culture et que celle-ci régit la détermination des besoins.”

[…]

“…l’hypothèse de conflits entre les premiers hommes anatomiquement modernes et les derniers Néanderthaliens a été émise par certains préhistoriens pour expliquer la disparition de ces derniers. Alors les Néanderthaliens ont-ils été les victimes du premier génocide de notre longue histoire d’Hominidés ?”

Pour remettre cette question en contexte, il convient ici de dire quelques mots de l’homme de Néanderthal.

L’homme de Néanderthal (appelé ainsi car ce fut dans la vallée allemande de Neanderthal que fut trouvé et identifié le premier spécimen de cette espèce humaine en 1856) apparaît il y a environ -140 000 ans et disparaîtra complètement vers -24 000 ans. Notre ancêtre (il est aujourd’hui prouvé que nous avons environ 4% de code génétique néanderthalien en nous) a donc vécu sur terre pendant environ 115 000 ans. Les premiers Homo sapiens dits de “Cro-Magnon” apparaissent vers -35 000 ans. Néanderthal et Cro-Magnon ont donc cohabités en Europe pendant environ 11 000 ans.

Sur un éventuel “conflit entre Néanderthal et Cro-Magnon, Patou-Mathis nous dit ceci:

“… d’Après la nature des campements, de très courte durée, les Néanderthaliens semblent avoir choisi l’évitement plutôt que le conflit. C’est peut-être cette mobilité accrue qui, entraînant une baisse de la natalité et une augmentation de la mortalité, aurait provoqué une chute démographique qui leur aurait été fatale.

[…] Quoi qu’il en soit, l’hypothèse selon laquelle des conflits entre les deux populations auraient mené à l’élimination des Néanderthaliens n’est étayée par aucun fait archéologique.

[…] En résumé, au Paéolithique et au Néolithique, les preuves archéologiques attestant de guerres entre migrants et autochtones sont rares. La compétition entre communautés pour l’acquisistion des ressources ou de nouveaux territoires semblent n’avoir joué qu’un rôle marginal dans l’origine de la guerre. Voyons à présent si le changement d’économie et ses conséquences sociales ont tenu un rôle plus important.”

“Les idées développées par les anthropologues évolutionnistes du XIXème siècle rejoignent celes de Rousseau: la guerre aurait progressé en même temps que la civilisation s’est étendue et développée.

[…] Pour les anthropologues évolutionnistes du XIXème siècle, la guerre institutionnalisée, c’est à dire universelle, rationalisée et chronique, serait le produit de la civilisation. Comme nous allons le voir, d’après les données archéologiques, son appartion semble en effet corrélée au développement de l’économie de production qui très tôt entraîna un changement radical dans les structures sociales. La domestication des plantes et des animaux va ériger des frontières moins fluides qu’auparavant et, étant à la source de surplus (bien stockés), engendrer la notion de propriété privée et par conséquent favoriser les inégalités, terreau de la violence organisée.

[..] Le passage d’une économie de prén à une économie de production aurait entraîné une hiérarchisation au sein des sociétés devenues agro-pastorales avec l’apparition d’une élite et de castes, dont celle des guerriers et son corollaire, celes des esclaves (souvent des prisonniers de guerre). Cependant selon une étude récente, une forme de hiérarchisation aurait exigé au sein de certains groupes de chasseurs-cueilleurs qui vivaient en Europe il y a peut-être 30 000 ans (cultures aurignaciennes) et plus probablement 16 000 ans (cultures magdaléniennes).

[…] Avec l’apparition du “chef de guerre” et du “chef”, le pouvoir et la coercition sociale s’appuient désormais sur la répression et la guerre. A l’Âge du Bronze, la guerre et l’armement font l’objet d’un véritable culte et les guerriers aux qualités morales et physiques spécifiques, sont des personnes importantes de la société. […] La caste des guerriers serait apparue au Proche-Orient il y a environ 4000 ans et peut-être même avant il y a 6500 ans, en même temps que les esclaves qui étaient le plus souvent constitués de prisonniers de guerre.

[…] Cependant comme l’ont démontré les études sur les sociétés traditionnelles, les sociétés primitives n’étaient pas des sociétés de subsistance, mais d’abondance. En outre, dotées de dispositifs politiques, ele n’était pas sans État comme le proposait Engels, mais plutôt “contre” l’État et luttaient contre la division sociale (P. Clastres).”

Patou-Mathis s’attaque ensuite à un mythe vivace et propagé depuis la moitié du XIXème siècle par l’ethnologue écossais John F. McLennan dans son ouvrage “Primitive Marriage” (1865), celui du rapt des femmes. L’image propagée justifiant de la violence voudrait que les hommes préhistoriques fussent des être violents, en guerre perpétuelle, qui tuaient les petites filles (infanticides) car elle ne pouvaient pas combattre et étaient des sauvages violeurs et incestueux. Ceci aurait été une grande source de violence et de conflit inter-groupes. Voici ce que nous en dit Marylène Patou-Mathis:

“… Aujourd’hui, l’hypothèse de la capture des femmes est rejetée par la majorité des archéologues et des ethnologues, qui lui préfèrent celle, ardemment défendue par Claude Lévi-Strauss dans ‘Les structures élémentaires de la parenté’, de l’échange. Thèse déjà présentée au VIIIème siècle avant l’ère commune à travers le mythe de Pandore raconté par le poète grec Hésiode dans ‘Théogonie’: ‘afin de maintenir les liens sociaux, la fonction première des femmes est d’être données ou échangées.’ Ainsi, l’échange de femmes permettaient de sceller des alliances entre groupes, alliances nécessaires à la survie de la société traditionnelle. Mais l’échange sous-entend la réciprocité. En effet selon Marcel Mauss, le don est obligatoirement suivi d’un contre-don selon des codes préétablis: donner-recevoir-rendre. Dans les sociétés primitives, le système du don et du contre-don permettrait la recréation permanente du lien social et éviterait les conflits.”

Il convient aussi ici de noter que dans le cadre de groupes parfois démographiquement restreints, l’échange de femmes permettaient également d’éviter la consanguinité et donc de maintenir une lignée génétique saine. Les sociétés amérindiennes fonctionnant comme les Celtes, en système de clans (groupes empathiques de familles), le code de conduite interdisait souvent les unions au sein d’un même clan. Chez les Iroquois par exemple, une femme Mohawk du clan de l’ours ne peut pas épouser un homme du même clan, les époux se choisiront dans des clans différents et la matrilinéarité étant de mise, l’homme migrera de son clan pour aller vivre dans le clan de son épouse. Il ne changera néanmoins pas de clan. Ce schéma peut-être étendu à des nations alliées ou confédérées comme c’est le cas de la confédération iroquoise Haudenosaunee. A ceci s’ajoute la confrérie des clans qui rend impossible toute guerre inter-nations, en effet, un Mohawk du clan de l’ours est considéré de la même famille que tous les membres des clans de l’ours des nations confédérées, en l’occurence: Seneca, Onondaga, Oneida, Tuscarora et Cayuga. Les familles ne s’entretuent pas, les relations inter-relationnelles familiales de clans empêchent la guerre. De fait, si des différents sont apparus entre les nations de la confédération, les nations iroquoises ne se sont historiquement plus combattues depuis le XIIème siècle, date de la mise en application de Kaianerekowa, la Grande Loi de la Paix unificatrice donnant les bases fonctionnelles de la société. Les forces coloniales (françaises et anglaises) ont tout fait pour briser ces alliances et forcer la division et la guerre au sein de la confédération, en vain. Il est vrai qu’aujourd’hui même il existe des divisions politiques notoires entre les individus, mais l’intégrité confédérale iroquoise n’a jamais été mise en danger par les forces coloniales. Les infiltrations empêchent une forte union, mais la structure même clanique et confédérative s’est maintenue contre vents et marée coloniaux.

Ainsi, Patou-Mathis poursuit sur la matriarcat:

“Le matriarcat aurait donc historiquement précédé le patriarcat: c’est ce que pensant dès 1861 le philologue et sociologue suisse Johann J. Bachofen.

[…] Si l’existence de sociétés matrilinéaires est généralement acceptée, celle de sociétés matriarcales stricto sensu fait débat… Pour cetains anthropologues et historiens les descriptions du “matriarcat” des anthropologues évolutionnistes de la fin du XIXème siècle sont des “constructions mythologiques savantes” relevant du romantisme d’un “âge d’or” disparu où la domination d’un sexe sur l’autre n’existait pas.

[…] Cependant, de récentes recherches archéologiques, en particulier celles de Gimbutas semblent confirmer l’existence de sociétés matriarcales. Pour cet archéologue, la présence dans le passé de sociétés “matristiques”, terme pour elle moins discriminartoire que “matriarcales”, est prouvée par l’abondance de représentations féminines découvertes dans les sites archéologiques de la civilisation pré-indo-européenne, qu’elle dénomme ‘culture préhistorique de la déesse’… Ces sociétés ‘matristiques’ auraient perduré des dizaines de millénaires, depuis l’Aurignacien jusqu’à l’Âge du Bronze, il y a 3000 ans, où elles auraient peu à peu été supplantées par les sociétés ‘androcratiques’ ou patriarcales.

A suivre…

14 Réponses to “Nature humaine, préhistoire de la violence et de la guerre… détruire les fallacies de la pensée oligarchique en place… 1ère partie”

  1. Que c’est intéressant, fin et tellement instructif ! Ah ça nous change des Potus en Trumpette, Brexit et autres footage de tronches…
    Déjà dans son dernier article que vous aviez relayé et moi de même = https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/02/09/lhomme-nest-pas-un-loup-pour-lhomme/ On avait compris que rien, et surtout pas la violence et la guerre, n’était inné ou inscrit dans nos gênes finalement. Je cherche la meilleure façon de le relayer celui-là ! JBL

  2. Et en parlant d’homme du Néant D’Hertal avez-vous vu que Valls demande à tout le monde d’arrêter de jouer et sort sont colt 49.3 comme c’était à prévoir du reste depuis le début = https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/05/31/sous-la-menace-du-49-3/

    Bon sur le vrai faux Brexit qui n’aura jamais lieu, 20 intellos du Paléolithique ont lancé cet appel = https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/07/05/lappel-des-20/ qu’Annie Lacroix-Riz a rapidement démonté quand même. Alors on comprend mieux pourquoi le Sarkozy sautait partout pour demander un nouveau traité… Et là on se dit que c’est vraiment pas gagné… JBL1960

    • oui on a lu le papier d’ALR sur LGS tout à l’heure, bien… bien apprécié aussi son recadrage des historiens révisionnistes dont faisait partie bien entendu Howard Zinn. De fait, la seule histoire possible est une histoire continuellement révisionniste, c’est à dire qui révise les positions établies et éclaire les faits sous de nouveaux angles d’appréciation.
      Les Yankees font la différence entre révisionnisme et négationnisme, ce qui ne se fait pas en France… et pour cause…
      On aimerait tant qu’ALR révise l’histoire du marxisme-léninisme, du trotkisme et qu’elle cherche comme elle sait si bien le faire dans les archives du PCF pour y retrouver les traces des financements étrangers et du pilotage d’une grande partie de la « gauche » française par la CIA et le département d’état yankee…

  3. présentation du livre par l’auteure:

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