Anthropologie politique: Société du don, société contre l’économie de marché… Pas de fatalité économique ni politique (Marcel Mauss)

Essai sur le don

 

Extraits de l’essai de Marcel Mauss (1925)

 

Compilation Résistance 71

 

Avril 2016

 

Anthropologie politique

 

Avant de passer à la réflexion de Marcel Mauss (1872-1950) sur la “forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques”, laissons l’anthropologue politique David Graeber présenter succintement Marcel Mauss et son œuvre, qu’il connaît très bien, depuis son ouvrage de 2004: “Fragments of an Anarchist Anthropology”.

Voici ce que dit Graeber p. 16-18 et 21-25: (traduction Résistance 71)

“… Marcel Mauss fut l’inventeur de l’anthropologie française. Il est le neveu du fondateur de la sociologie française Emile Durkheim. Mauss fut aussi un socialiste révolutionnaire. Durant une grande partie de sa vie, il géra une coopérative de consommation à Paris et écrivait constamment et abondamment dans des journaux et périodiques socialistes français, recherchant sans cesse sur les projets de coopératives existant dans d’autres pays et essayant de créer des liens entre les coops afin de construire une alternative viable et anti-capitaliste pour l’économie.

Son ouvrage le plus célèbre “Essai sur le don” fut écrit en 1925 en réponse à la crise du socialisme qu’il vit avec la réintroduction de l’économie de marché par Lénine en URSS dans les années 1920 (avec la NEP): S’il n’était simplement pas possible de légiférer la sortie de l’économie monétaire, même en Russie, le pays le moins monétarisé d’Europe, alors peut-être que les révolutionnaires avaient besoin de commencer à observer l’historique ethnographique pour voir et comprendre quelle genre de créature était le “marché” et quelle pourrait bien être le visage des alternatives viables au capitalisme. C’est ainsi que naquis sa réflexion sur le don en 1925 dans laquelle il argumentait (entre autres choses), que l’origine de tous les contrats repose sur le communisme, un engagement sans faille et inconditionnel aux besoins des autres, et malgré bien des livres d’économie prêchant le contraire, qu’il n’y a jamais eu d’économie fondée sur le troc: que les sociétés existant réellement n’employant pas d’argent ont été en fait des économies du don dans lesquelles les distinctions que nous faisons maintenant entre intérêt et altruisme, personne et propriété, liberté et obligation, n’existaient tout simplement pas.

Mauss pensait que le socialisme ne pourrait jamais être construit par l’état factice mais seulement de manière graduelle, par le bas, qu’il était tout à fait possible de commencer à construire une nouvelle société fondée sur l’entre aide mutuelle et l’autogestion, le tout “dans la coquille de l’ancien”. Il sentit que les pratiques populaires existantes fournissaient la base à la fois de la critique morale du capitalisme et des aperçus possibles de ce que serait la société future. Tout ceci représente des positions anarchistes des plus classiques, toutefois, Mauss ne se proclamait pas anarchiste…

En fin de compte, Mauss a probablement eu plus d’influence sur les anarchistes que tous les autres combinés ; en fait, si des fragments d’une anthropologie anarchistes existent déjà, celles-ci dérivent grandement de lui.

Avant Mauss, la supposition quasi universelle avait été que les économies sans argent ou les marchés avaient été opérationnels au moyen d’accord de troc, d’échanges non monétaire. Ces sociétés essayaient de s’engager dans une ”attitude de marché” (c’est à dire d’acquérir des biens et des services utiles à moindre coût pour elles-mêmes tout en devenant riches si possible…), mais qu’elles n’avaient juste pas développé de méthodes très sophistiquées pour y parvenir. Mauss démontra qu’en fait, de telles économies étaient en fait des “économies du don”. Elles n’étaient aucunement fondées sur le calcul, mais sur le REFUS de calculer ; elles étaient enracinées dans un système éthique qui rejetait consciemment tout ce qui pourrait être considéré comme les principes de base de l’économie.”

Note de Résistance 71: Tout comme l’anthropologue Pierre Clastres démontra cinquante ans plus tard environ, que les sociétés originelles (“primitives” en terme anthropologique, du latin primere: premier, originel) avait en elles des mécanismes intégrées de refus et de protection contre la division politique de la société, cause avérée de la formation de l’État. Ainsi comme Mauss démontra que les sociétés primitives étaient des sociétés du don contre l’économie de marché, Clastres démontra que les sociétés primitives, si elles étaient sans État, ce n’était pas par manque de développement, mais par refus, et qu’elles étaient donc des sociétés contre l’État en cela qu’ elle refusait la division politique de la société et la séparation du pouvoir en un organe distinct.

Graeber poursuit en disant: “Il est très significatif que l’un (des peu nombreux) anthropologues ouvertement anarchiste de mémoire récente, un autre français, Pierre Clastres, devint célèbre pour avoir argumenté et démontré une thèse similaire au niveau politique…

Pour les objectifs présents, je pense qu’à la fois Mauss et Clastres ont réussi, même si parfois malgré eux-mêmes, à établir les fondations pour une théorie de contre-pouvoir tout à fait révolutionnaire…

En fait, l’argument de Mauss et de Clastres suggère quelque chose de radical. Il suggère que le contre-pouvoir, du moins dans son sens le plus élémentaire, existe en fait lorsque l’État et les marchés ne sont même pas présents.”

* * *

Essai sur le don

 

Marcel Mauss (1925) ~ larges extraits ~

Référence: éditions PUF, réédition 2012

Existe en format électronique (mettre le lien suivant: http://classiques.uqac.ca/classiques/mauss_marcel/socio_et_anthropo/2_essai_sur_le_don/essai_sur_le_don.pdf )

 

Introduction: du don et de l’obligation à rendre les présents

 

[…] Depuis des années, notre attention se porte à la fois sur le régime du droit contractuel et sur le système de prestations économiques entre les diverses sections ou sous-groupes dont se composent les sociétés dites primitives et aussi celles que nous pourrions dire archaïques. Il y a là tout un ensemble de faits et ils sont eux-mêmes très complexes. Tout s’y mêle, tout ce qui constitue la vie proprement sociale des sociétés qui ont précédé les nôtres, jusqu’à celles de la proto-histoire.

[…] De tous ces thèmes très complexes et de cette multiplicité de choses sociales en mouvement, nous ne voulons ici ne considérer qu’un des traits, profond, mais isolé: le caractère volontaire, pour ainsi dire, apparemment libre et gratuit et cependant contraint et intéressé de ces prestations. Elles ont revêtu presque toujours la forme du présent, du cadeau offert généreusement même quand, dans ce geste qui accompagne la transaction, il n’y a que fiction, formalisme et mensonge social et quand il y a, au fond, obligation et intérêt économique.

[…] Quelle est la règle de droit et d’intérêt qui, dans les sociétés de type arriéré ou archaïque, fait que le présent reçu est obligatoirement rendu ? Quelle force y a-t’il dans la chose qu’on donne qui fait que le donataire la rend ?

[…] Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesse et de produits au cours d’un marché passé entre individus. D’abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s’obligent mutuellement, échangent et contractent les personnes présentes au contrat sont des personnes morales, clans, tribus, familles, qui s’affrontent et s’opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l’intermédiare de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. De plus, ce qu’ils échangent, ce n’est pas exclusivment des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n’est qu’un des moments et où la circulation des richesses n’est qu’un des termes du contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. Enfin, ces prestations et contre-prestations s’engagent sous une forme plus volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu’elles soient au fond rigoureusement obligatoires sous peine de guerre privée ou publique. Nous avons choisi de proposer d’appeler tout ceci le système des prestations totales.

[…] Par exemple dans des tribus du nord-ouest américain et dans toute cette région, apparaît une forme typique certes, mais évoluée et relativement rare, de ces prestations totales. Nous avons proposé de l’appeler potlatch, comme le font du reste les auteurs américains se servant du nom Chinook devenu partie du langage courant des blancs et des Indiens de Vancouver à l’Alaska. “Potlatch” veut essentiellement dire “nourrir”, “consommer”. Ces tribus fort riches, qui vivent dans les îles ou sur la côte ou entre les montagnes rocheuses et la côte pacifique, passent leur hiver dans une fête perpétuelle: banquets, foires et marchés, qui sont en même temps l’assemblée solennelle de la tribu. Celle-ci y est rangée selon ses confréries, ses sociétés secrètes, souvent confondues avec les premières et avec les clans où tout, clans, mariages, initiations, séances de shamanisme et du culte des grands dieux, des totems ou des ancêtres collectifs ou individuels du clan, tout se mêle en un inextricable lacis de rites, de prestations juridiques et économiques, de fixations de rang politique dans la société des hommes, dans la tribu et dans les confédérations de tribus et même internationalement. Mais ce qui est remarquable dans ces tribus, est le principe de rivalité et de l’antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va jusqu’à la bataille, jusqu’à la mise à mort des chefs et nobles qui s’affrontent ainsi. On y va d’autre part, jusqu’à la destruction purement somptuaire des richesses accumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu’associé (d’ordinaire grand-père, beau-père ou gendre). Il y a prestation totale en ce sens qe c’est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu’il possède et pour tout ce qu’il fait, par l’intermédaire de son chef. Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique très marquée. Elle est essentiellement usuraire et somptuaire et l’on assiste avant tout à la lutte des nobles pour assurer entre eux une hiérarchie dont ultérieurement profite leur clan.

Nous proposons de réserver le nom de potlatch à ce genre d’institution que l’on pourrait avec moins de danger et plus de précision, mais aussi plus longuement appeler: prestations totales de type agonistique.

[…] Des recherches appronfondies font maintenant apparaître un nombre assez considérable de formes intermédiaires entre ces échanges à rivalité exaspérée, à destruction de richesses comme ceux du nord-ouest américain et de Mélanésie et d’autres, à émulation plus modérée où les contractants rivalisent de cadeaux. […]

Note de Résistance 71: s’ensuit ici par Mauss le descriptif de ce type de prestation totale dans les sociétés mélanésiennes (Samoa, Maori de Nouvelle-Zélande), des îles Andaman (Inde) pour revenir aux sociétés du nord-ouest américain (de l’Oregon états-unien à la Colombie Britannique et Yukon au Canada jusqu’à l’Alaska). Puis Mauss explique les trois obligations que sont “donner, recevoir et rendre”…

[…] Le potlatch est bien plus qu’un phénomène juridique, il est un de ceux que nous proposons d’appeler “totaux”. Il est religieux, mythologique et shamanistique, puisque les chefs qui s’y engagent, y représentent, y incarnent les ancêtres et les dieux, dont ils portent le nom, dont ils dansent des danses et dont les esprits les possèdent. Il est économique et il faut mesurer sa valeur, l’importance, les raisons et les effets de ces transactions énormes, même actuellement, quand on les chiffre en valeurs européennes. Le potlatch est aussi un phénomène de morphologie sociale: la réunion des clans, des tribus et des familles, même celle des nations y produit une nervosité, une excitation remarquables. On fraternise et cependant on reste étranger ; on communique et on s’oppose dans un gigantesque commerce et tournoi constant.

Les trois obligations: donner, recevoir, rendre

L’obligation de donner est l’essence même du potlatch. Un chef doit donner des potlatch, pour lui-même, pour son fils, son gendre ou sa fille, pour ses morts. Il ne conserve son autorité (Note de R71: ici prise au sens d’aura, de “mana” comme dirait les Mélanésiens) sur sa tribu et son village, voire sur sa famille. Il ne maintient son rang entre chefs nationalement et internationalement que s’il prouve qu’il est hanté et favorisé des esprits et de la fortune ; qu’il est possédé par elle et qu’il la possède et il ne peut trouver cette fortune qu’en la dépensant, en la distribuant, en humiliant les autres, en les mettant “à l’ombre de son nom”.

[…] Dans toutes ces sociétés on se presse à donner. Il n’est pas un instant dépassant l’ordinaire où on ne soit pas obligé d’inviter des amis, de leur partager les aubaines de chasse ou de cueillette qui viennent des dieux et des totems ; où on ne soit obligé de redistribuer tout ce qui vous vient d’un potlatch dont on a été le bénéficiaire et où on ne soit obligé de reconnaître par des dons n’importe quel service, ceux des chefs, ceux des “vassaux”, ceux des parents ; le tout sous peine, au moins pour les chefs de violer l’étiquette et de perdre leur rang.

L’obligation d’inviter est tout à fait évidente quand elle s’exerce de clans à clans ou de tribus à tribus.

[…]

L’obligation de recevoir ne contraint pas moins. On n’a pas le droit de refuser un don, de refuser un potlatch. Agir ainsi, c’est manifester qu’on craint d’avoir à rendre, c’est craindre d’être aplati tant qu’on n’a pas rendu. C’est perdre de “poids de son nom” ; c’est de s’avouer vaincu d’avance. […]

L’obligation de rendre est tout le potlatch ; dans la mesure où il ne consiste pas en une pure destruction [de la richesse]. Ces destructions, elles, très souvent sacrificielles et bénéficiaires pour les esprits, n’ont pas, semble t’il, besoin d’être rendues sans conditions, surtout quand elles sont l’œuvre d’un chef supérieur dans le clan. Mais normalement le potlatch doit toujours être rendu de façon usuraire et même tout don doit être rendu de façon usuraire. Les taux sont en général de 30 à 100% par an, même si pour un service rendu un sujet reçoit une couverture de son chef, il lui en rendra deux à l’occasion du mariage de la famille du chef, de l’intronisation de son fils etc. Il est vrai que celui-ci à sont tour redistribuera tous les biens qu’il obtiendra dans les prochains potlatch où les clans opposés lui rendront ses bienfaits.

L’obligation de rendre dignement est impérative. On perd la face à jamais si on ne rend pas, ou si on ne détruit pas les valeurs équivalentes.

[…]

La survivance de ces principes dans les droits anciens et les économies anciennes

Tous les faits précédents ont été recueuillis dans ce domaine qu’on appelle l’ethnographie… Cependant, ils ont une valeur sociologique générale, puisqu’ils nous permettent de comprendre un moment de l’évolution sociale. Des institutions de ce type ont réellement fourni la transition vers nos formes à nous, de droit et d’économie. Elles peuvent servir à expliquer historiquement nos propres sociétés. La morale et la pratique des échanges usités par les sociétés qui ont immédiatement précédé les nôtres gardent encore des traces plus ou moins importantes de tous les principes que nous venons d’analyser. Nous croyons pouvoir démontrer en fait, que nos droits et nos économies se sont dégagés d’institutions similaires aux précédentes.

Note de Résistance 71: A ce sujet voici ce que nous dit l’historien Alain Guillerm dans son ouvrage “Le défi celtique”, 1986, p.77-79: “c’est pour assurer le prestige des chefs [gaulois], qui par une sorte de potlatch permanent, sont censés ainsi justifier leurs fonctions… Mais écoutons Camille Jullian nous décrire ainsi un chef averne: ‘… pour lui, la vie était un triomphe perpétuel. En temps de paix, il faisait naître sous ses pas le bruit, la gaieté, l’orgie. Luern du haut de son char distribuait à la foule or et argent avec cet orgueil et cette richesse qu’on retrouve douze siècles plus tard chez les seigneurs du midi. Il réunissait des banquets inouïs durant des jours entiers où venaient manger et se saoûler à ses frais tous ceux qui le voulaient et l’enclos du festin faisait plus de deux heures de marche.’ La magnificence qui caractérise le chef celtique nous rappelle là encore celle qui caractérise le chef amérindien: le chef n’est pas celui qui, en temps de paix, donne des ordres, mais celui qui avant tout se ruine en dépenses de prestige pour sa “cité”. En outre c’est aussi un beau parleur… Le discours celtique vise à magnifier les ancêtres et le passé, à rappeler leur gloire, eux qui ont pris Rome et Delphes et qu’on appelle les “rois du monde”…”

Nous vivons dans des sociétés qui distinguent fortement les droits réels et les droits personnels, les personnes et les choses. Cette séparation est fondamentale ; elle constitue la condition même d’une partie de notre système de propriété, d’aliénation et d’échange.

[…] Les grandes civilisations ne sont-elles pas passées par une phase antérieure, où elles n’avaient pas cette mentalité froide et calculatrice ? L’analyse de quelques traits des droits indo-européens va nous permettre de montrer qu’ils ont bien traversé eux-mêmes cet avatar.

[…]

Note de Résistance 71: Ici Mauss détaille le droit romain ancien, puis d’autres exemple de droits indo-européens, puis le droit hindou et le droit germanique et pour finir le droit celtique et le droit chinois. Nous référons nos lecteurs au texte intégral pour ces exemples. Le dernier chapitre est un chapitre de conclusion où Marcel Mauss injecte ses conclusions morales, sociologiques économiques, et politico-économiques et enfin ses conclusions de sociologie générale.

Conclusions morales

Il est possible d’étendre ces observations à nos propres sociétés.

Une partie considérable de notre morale et de notre vie elle-même stationne toujours dans cette même atmosphère du don, de l’obligation et de la liberté mêlés. Heureusement tout n’est pas encore classé exclusivement en termes d’achat et de vente (Note: Mauss écrit ceci en 1925 rappelons-le, où en sommes-nous aujourd’hui ? La société de consommation est-elle le dernier clou dans le couvercle du cercueil de notre civilisation, de notre humanité ancestrale ?…). Les choses ont encore une valeur de sentiment en plus de leur valeur vénale, si tant est qu’il y ait des valeurs qui soient seulement de ce genre. Nous n’avons pas qu’une morale de marchands. Il nous reste des gens qui ont encore les mœurs d’autrefois et nous nous y plions presque tous, au moins à une certaine époque de l’année ou à certaines occasions.

Le don non rendu rend encore inférieur celui qui l’a accepté, surtout quand il est reçu sans esprit de retour… La charité est encore blessante pour celui/celle qui l’accepte et tout l’effort de notre morale tend à supprimer le patronage inconscient et injurieux du riche “aumônier”.

L’invitation doit être rendue tout comme la “politesse”. On voit ici sur le fait, la trace du vieux fond traditionnel, celle des vieux potlatch nobles et aussi on voit affleurer ces motifs fondamentaux de l’activité humaine: l’émulation entre individus du même sexe, cet impérialisme foncier des hommes, fond social d’une part, fond animal et psychologique de l’ autre, voilà ce qui apparaît.

Dans cette vie à part qu’est notre vie sociale, nous-mêmes, nous ne pouvons pas “rester en reste” comme on dit encore chez nous. Il faut rendre plus qu’on a reçu. La “tournée” est toujours plus chère et plus grande. Ainsi telle famille villageoise de notre enfance en Lorraine, qui se restreignait à la vie la plus modeste en temps courant, se ruinait pour ses hôtes à l’occasion de fêtes patronales, de mariage, de communion ou d’enterrement. Il faut être “grand seigneur” dans ces occasions. On peut même dire qu’une grande partie de notre population se conduit ainsi constamment et dépense sans compter quand il s’agit de ses hôtes, de ses fêtes et de ses “étrennes”.

L’invitation doit être faite et elle doit être acceptée.

[…]

Ainsi on peut et on doit revenir à de l’archaïque, à des éléments ; on retrouvera les motifs de vie et d’action que connaissent encore des sociétés et de nombreuses classes: la joie de donner en public, le plaisir de la dépense artistique généreuse, celui de l’hospitalité et de la fête privée et publique. L’assurance sociale, la sollicitude de la mutualité, de la coopération, celle du groupe professionnel, de toutes ces personnes morales que le droit anglais décore du nom de “Friendly Societies” valent mieux que la simple sécurité personnelle que garantissait le noble à son tenancier, mieux que la vie chiche que donne le salaire journalier assigné par le patronat et même mieux que l’épargne capitaliste, qui n’est fondé que sur un crédit changeant.

Il est même possible de concevoir une société où règneraient de pareils principes… L’honneur, le désintéressement, la solidarité corporative n’y sont pas un vain mot, ni ne sont contraires aux nécessités du travail. Humanisons de même les autres groupe professionnels et perfectionnons encore ceux-là. Ce sera un grand progrès fait, que Durkheim a souvent préconisé.

Ce faisant, on reviendra selon nous, au fondement constant du droit, au principe même de la vie sociale normale. Il ne faut pas souhaiter que le citoyen soit, ni trop bon et trop subjectif, ni trop insensible et trop réaliste. Il faut qu’il ait un sens aigu de lui-même mais aussi des autres, de la réalité sociale (y a t’il même, en ces choses de morale, une autre réalité ?). Il faut qu’il agisse en tenant compte de lui, des sous-groupes, et de la société. Cette morale est éternelle, elle est commune aux sociétés les plus évoluées, à celles du proche futur et au sociétés les moins élevées que nous puissions imaginer. Nous touchons le roc. Nous ne parlons même plus en termes de droit, nous parlons d’hommes et de groupes d’hommes parce que ce sont eux, c’est la société, ce sont des sentiments d’hommes en esprit, en chair et en os, qui agissent de tout temps et ont agi partout.

Démontrons cela. Le système que nous proposons d’appeler le système des prestations totales, de clan à clan, celui dans lequel individus et groupes échangent tout entre eux, constitue le plus ancien système d’économie et de droit que nous puissions constater et concevoir. Il forme le fond sur lequel s’est détachée la morale du don-échange. Or il est exactement, toute proportion gardée, du même type que celui vers lequel nous voudrions voir nos sociétés se diriger.

[…] Ainsi, d’un bout à l’autre de l’évolution humaine, il n’y a pas deux sagesses. Qu’on adopte donc comme principe de notre vie ce qui a toujours été un principe et le sera toujours: sortir de soi, donner, librement et obligatoirement ; on ne risque pas de se tromper. Un beau proverbe maori de Nouvelle-Zélande dit ceci:

Ko Maru kai atu

         Ko Maru kai mai

         Ka ngohe ngohe

 

         “Donne autant que tu prends, tout sera très bien.”

Note: la traduction littérale est probablement la suivante: “Autant Maru donne, autant Maru prend, et ceci est bien, bien.” (Maru est le dieu de la guerre et de la justice)

Conclusions de sociologie économique et d’économie politique

[…] La notion de valeur fonctionne dans ces sociétés; des surplus très grands, absolument parlant, sont amassés. Ils sont dépensés en pure perte, avec un luxe relativement énorme et qui n’a absolument rien de mercantile. Il y a des signes de richesse, des sortes de monnaies qui sont échangés.

[…] Entre l’économie relativement amorphe et désintéressée, à l’intérieur des sous-groupes, qui règle la vie des clans australiens ou américains du Nord (Est et les grandes prairies), d’une part; et l’économie individuelle et du pur intérêt que nos sociétés ont connu du moins en partie, dès qu’elle fut trouvée par les populations sémitiques et grecques d’autre part ; entre ces deux types dis-je, s’est étagée toute une immense série d’institutions et d’évènements économiques et cette série n’est pas gouvernée par le rartionalisme économique dont on fait si volontiers la théorie.

[…] Ce sont nos société d’occident qui ont, très récemment, fait de l’Homme un “animal économique”. Mais nous ne sommes pas tous encore des êtres de ce genre. Dans nos masses et dans nos élites, la dépense pure et irrationnelle est de pratique courante : elle est encore caractéristique des quelques fossiles de notre noblesse. L’homo oeconomicus n’est pas derrière nous, il est devant nous, comme l’Homme de la morale et du devoir., comme l’Homme de la science et de la raison. L’Homme a été longtemps autre chose: et il n’y a pas bien longtemps qu’il est une machine, compliquée d’une machine à calculer.

Conclusion de sociologie générale et de morale

Qu’on nous permette encore une remarque de méthode à propos de celle que nous avons suivie.

Non pas que nous voulions proposer ce travail comme un modèle. Il est tout d’indications. Il est insuffisamment complet et l’analyse pourrait encore être poussée plus loin. Au fond ce sont plutôt des questions que nous posons aux historiens, aux ethnographes, ce sont des objets d’enquêtes que nous proposons plutôt que nous ne résolvons un problème et ne rendons une réponse définitive. Il nous suffit pour le moment d’être persuadés que, dans cette direction, on trouvera de nombreux faits.

Mais s’il en est ainsi, c’est qu’il y a dans cette façon de traiter un problème un principe heuristique que nous voudrions dégager. Les faits que nous avons étudiés sont tous, qu’on nous permette l’expression, des faits sociaux totaux, ou, si l’on veut, mais nous aimons moins ce mot, généraux: c’est à dire qu’ils mettent en branle dans certains cas la totalité de la société et de nos institutions (potlatch, clans affrontés, tribus se visitant, etc.) et dans d’autres cas, seulement un très grand nombre d’institutions, en particulier lorsque ces échanges et ces contrats concernent plutôt des individus.

Tous ces phénomènes sont à la fois juridiques, économiques, religieux et même esthétiques, morphologiques etc.

[…] Toutes les sociétés que nous avons décrites ci-dessus, sauf nos sociétés européennes, sont des sociétés segmentées. Même les sociétés indo-européennes, la romaine d’avant les Douze Tables, les sociétés germaniques encore très tard, jusqu’à la rédaction de l’Edda, la société irlandaise (celto-chrétienne) jusqu’à la rédaction de sa principale littérature étaient encore à base de clans et tout au moins de grandes familles plus ou moins indivises à l’intérieur et plus ou moins isolées les unes des autres à l’extérieur. Toutes ces sociétés sont, ou étaient, loin de notre unification et de l’unité qu’une histoire insuffisante leur prête. D’autre part, à l’intérieur de ces groupes, les individus, même fortement marqués, étaient mois tristes, moins sérieux, mois avares et moins personnels que nous ne le sommes, ils étaient ou sont plus généreux, plus donnants que nous. […] Dans toutes les sociétés qui nous ont précédé immédiatement et encore nous entourent et même dans de nombreux usages de notre moralité populaire, il n’y a pas de milieu: se confier entièrement ou se défier entièrement, déposer ses armes et renoncer à sa magie, ou donner tout depuis l’hospitalité fugace jusqu’aux filles et aux biens.

[…]

Voilà donc ce que l’on trouverait au bout de ces recherches. Les sociétés ont progressé dans la mesure où elles-mêmes, leurs sous-groupes et enfin leurs individus, ont su stabiliser leurs rapports, donner, recevoir et enfin, rendre. Pour commercer, il fallut d’abord savoir poser les lances. C’est alors qu’on a réussi à échanger les biens et les personnes, non plus seulement de clan à clan, mais de tribus à tribus et de nations à nations et , surtout, d’individus à individus. C’est seulement ensuite que les gens ont su se créer, se satisfaire mutuellement des intérêts et enfin, les défendre sans avoir à recourir aux armes. (Note de R71: ce qui n’est plus le cas depuis la fin du XVème siècle et la poussée hégémonique culturo-coloniale de l’occident sur le monde…) C’est ainsi que le clan, la tribu, les peuples, ont su et c’est ainsi que demain, dans notre monde dit civilisé, les classes et les nations et aussi les individus, doivent savoir s’opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux autres. C’est là un des secrets permanents de leur sagesse et de leur solidarité.

Il n’y a pas d’autre morale, ni d’autre économie, ni d’autres pratiques sociales que celles-là. Les Bretons, les Chroniques d’Arthur, racontent comment le roi Arthur, avec l’aide d’un charpentier de Cornouailles, inventa cette merveille de sa cour: la “Table Ronde” miraculeuse autour de laquelle les chevaliers ne se combattirent plus. Auparavant, “par sordide envie”, dans des échauffourées stupides, des duels et des meurtres ensanglantaient les plus beaux festins. Le charpentier dit à Arthur: “Je te ferai une table très belle, où ils pourront s’assoir seize-cents et plus et tourner autour et dont personne ne sera exclu… Aucun chevalier ne pourra livrer combat, car là, le haut placé sera sur le même pied d’égalité que le bas placé.” Il n’y eut plus de “au bout” [de la table] et partant plus de querelles. Partout où Arthur transporta sa table, joyeuse et invincible resta sa noble compagnie. C’est ainsi qu’aujourd’hui encore se font les nations fortes, riches, heureuses et bonnes. Les peuples, les classes, les familles, les individus, pourront s’enrichir, ils ne seront heureux que quand ils pourront s’assoir, tels les chevaliers d’Arthur, autour d’une table, d’une richesse, commune. Il est inutile d’aller chercher bien loin quel est le bien et le bonheur. Il est là, dans la paix imposée, dans le travail bien rythmé, en commun et solitaire alternativement, dans la richesse amassée puis redistribuée dans le respect mutuel et la générosité réciproque que l’éducation enseigne.

On voit comment on peut étudier, dans certains cas, le comportement humain total, la vie sociale toute entière et on voit aussi comment cette étude concrète peut mener non seulement à une science des mœurs, à une science sociale partielle, mais même à des conclusions de morale, ou plutôt, pour reprendre le vieux mot, de “civilité”, de “civisme”, comme on dit maintenant. Des études de ce genre permettent en effet d’entrevoir, de mesurer, de balancer les divers mobiles esthétiques, moraux, religieux, économiques, les divers facteurs matériels et démographiques dont l’ensemble fonde la société et constitue la vie en commun et dont la direction consciente est l’art suprême, la Politique au sens socratique du mot.

Fin

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