Média et manipulation: Cryptome sur Snowden et la NSA… Questions pour un espion…

Critique aigüe de Snowden Inc. par l’équipe fondatrice de Cryptome

 

Tim Shorrock

 

13 février 2016

 

url de l’article original:

http://timshorrock.com/?p=2354

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

“Le modèle actuel de business médiatique corporatiste de célébrité comme producteur de revenus et de la célébrité comme un outil de spectacle titillant afin d’augmenter la valeur du contenu est ce que nous fuyons comme la peste. Il est profondément cynique de sensasionaliser cette transaction de confiance lorsque quelqu’un vient vers vous avec un document et vous l’offre.”

— Deborah Natsios, Cryptome —

Cette semaine, John Young et Deborah Natsios, les fondateurs de Cryptome, un des plus anciens et plus connus sites de publication de documents secrets fuités, ont discrètement posté un lien vers un entretien URL to an interview qu’ils ont eu le 6 février courant lors d’une conférence à Berlin en Allemagne.

Young et Natsios sont correctement présentés comme des “figures très connues au sein d’une plus grande communauté de personnes intéressées de rendre les gouvernements et leurs institutions responsables de leurs actes et d’utiliser des documents pour ce faire.” Mais ils offrent aussi une profonde vision sur les médias et comment ceux-ci ont géré les révélations au sujet du renseignement américain et de la National Security Agency (NSA). Leurs remarques, comme celle citée ci-dessus, ont souvent pris leur hôte au dépourvu.

A la 18ème minute de l’entretien, ils diffusent une critique des plus acerbes sur le journalisme de “célébrité” comme il est pratiqué, à leur avis, par The Intercept, la publication de First Look Media de Pierre Omidyar (NdT: créateur et patron de Paypal, autre jeune milliardaire du système…). L’entretien en anglais vaut la peine d’être écouté dans sa totalité et je conseille fortement quiconque a des questions et des préoccupations sur Edward Snowden et sa relation avec The Intercept et ses éditeurs Glenn Greenwald, Jeremy Scahill et Laura Poitras, d’écouter cet entretien et de bien considérer leurs arguments.

Pourquoi ? Parce que Cryptome pose de sérieuses questions dont personne ni dans les médias ni dans la “gauche” ne veut parler, incluant comment Omidyar a créé une affaire juteuse de la cache de Snowden ; que faisait exactement Snowden lorsqu’il travaillait pour la CIA avant de passer quelque temps à la NSA (et quoi d’autre faisait-il à la NSA elle-même ?) et pourquoi Snowden and The Intercept continue le prosélytisme pour Tor, l’outil d’anonymité ( Tor, the anonymization tool,), malgré son énorme financement par le gouvernement US, le Pentagone et l’état de sécurité national (NdT: Tor a été créé et est utilisé par l’équipe cybernétique de l’US Navy. Le Cyberwarfare Command du Pentagone échoit à… l’US Navy…)

Un des grands moments de l’entretien survient lorsque l’hôte, Pit Schultz, devient très nerveux au sujet du comment ses questions sont répondues. C’est une triste vision de voir comment la gauche libertarienne répond à toute critique de ses héros et de voir l’arrogance et le vitriol jetés aux gens qui osent poser des questions au sujet de Snowden, Tor ou Omidyar et ses opérations “médiatiques”. A son crédit, Schultz ne plie pas, mais seulement après que Natsios lui assure qu’un “robuste débat” est toujours crucial à la démocratie.

Comme exprimé dans l’entretien, la critique de Cryptome n’est pas nouvelle. Depuis que Greenwald a publié les premiers documents de Snowden dans le quotidien britannique du Guardian en 2013, l’organisation a fait un décompte attentif de la vitesse extrêmement lente à laquelle les documents sont publiés ainsi que de leur préoccupation sur le quasi contrôle par The Intercept de la cache électronique où ces documents sont entreposés. Le dernier décompte montre que 6 318 pages des 58 000 clâmées par le Guardian ont été diffusées.

Dès le départ, Young and Natsios ont été très clairs sur leur désaccord total sur le fait que cette cache n’ait pas été rendue publique et postée pour toutes et tous à lire et étudier, comme ils l’ont fait pour les dizaines de milliers de fichiers de renseignement qu’ils ont publiés depuis la fin des années 1990 et comme Daniel Ellsberg le fit pour les fameux “documents du Pentagone”. Regardez comment Gawker, une publication très sympathisante de The Intercept, fit un reportage sur Cryptome en Juin 2013:

Lorsque le Guardian et le Washington Post ont publié leurs incroyables rapports sur la NSA basés sur les fuites de documents d’Edward Snowden, les journalistes se sont agglutinés pour les féliciter sur ces scoops. Mais pas Cryptome. Au lieu de cela, le site tueur de secrets engueula le Guardian et le Post pour n’avoir publié que 4 des 41 diapositives que Snowden leur avait donné au sujet de PRISM, le système de surveillance internet utilisé par la NSA pour espionner dans le monde.

“Mr Snowden, envoyez SVP vos 41 diapos sur PRISM et autre information à des entreprises commerciales moins facilement influençables et sur-protectrices que le Washington Post et le Guardian”, avait écrit Cryptome dans une brève du 10 juin 2013 intitulée: “Snowden censuré par des médias couards.”

Pour ceux qui suivent Cryptome depuis longtemps, cette réponse n’est pas surprenante. Avant Wikileaks, avant Snowden, il y avait Cryptome. Les architectes basés à Manhattan John Young and Deborah Natsios ont fondé Cryptome.org en 1996 comme un site de publication de documents que personne d’autre ne voulait publier, incluant des listes d’agents de la CIA, des schémas techniquement très détaillés d’installations ayant un caractère de sécurité nationale et des matériaux soumis aux droits d’auteurs. Comme le fuitage a créé un écosystème médiatique assez vibrant des dernières années, avec ses facilités en ligne, ses journalistes et ses sources, Cryptome s’est positionné comme un contrôleur grincheux, discrètement mais efficacement critiquant le blablatage de sa concurrence tout en se faisant l’avocat d’une forme de transparence radicale aussi directe que son site internet dépouillé sur cryptome.org

Quoi qu’il en soit, jusque maintenant, je n’ai jamais vu une analyse comme celle-là. Ce qui suit est ma transcription des points clefs de l’entretien.

L’hôte Schultz, commence avec une discussion impliquant Natsios, qui a grandi dans une “famille CIA”, au sujet de son art, et ensuite focalise sur les racines de Cryptome, la guerre froide et sa fondation en 1996 (Young fut aussi actif avec Julian Assange de Wikileaks au sein du mouvement des Cypherpunks au début des années 1990 ~ Note de Résistance 71: Assange étant bien plus jeune, il vint sur le tard, Young étant un “pilier” des Cypherpunks à cette époque… En 2010, nous avions publié ceci sur Wikileaks) Au travers de notre existence explique Young, “nous n’avons jamais recherché la célébrité. Nous avons pensé que nous devions faire du service public discrètement et sans ostentation. Nous n’aimons pas les activités à haut-profil parce que nous pensons que cela perturbe le processus.”

Ceci est déjà un énorme contraste avec l’approche prise par les fondateurs de The Intercept. Mais ce qui suit est impressionnant. Après que Natsios eut fait sa déclaration au sujet de “célébrité en tant que productrice de revenus”, Young ouvre le feu, d’abord sur l’ACLU (American Civil Liberties Union)

Young: Laissez-moi nommer quelques noms. L’ACLU, une des organisations les plus corrompues de la ville de New York et dans le monde. Nous détestons la façon dont ils gèrent Snowden. Ils l’utilisent à des fins de levée de fonds. Dans le même temps, ils refusent des gens qui en ont plus besoin simplement parce qu’ils ne sont pas matière à faire lever des fonds. Regardez les salaires de ces gens. Ils se paient des salaires faramineux. Des salaires faramineux sont payés aux gens de The Intercept. Ce sont ce genre d’organisations corrompues qui se paient grassement tandis que d’autres qui donnent l’info vont soit en prison ou ne reçoivent jamais rien. Je pense que ceci représente le schéma de base dans ce monde de sécurité nationale.

Maintenant je devrais dire que les archives de la sécurité nationale et la Federation of American Scientists ne font pas cela. Mais certains de ces nouveaux venus dans le domaine de la sécurité nationale le font. L’ACLU est une organisation ancienne. Mais nous connaissons des gens qui ont quitté l’ACLU à cause de cela, parce qu’ils sont devenus serviteurs du fric et non plus du public et ils ne veulent plus rien voir à faire avec l’ACLU, ce qui est bien dommage, c’est une tragédie parce qu’elle a eu une très belle histoire. Maintenant la question est: qui d’autre est sur la liste ? Il y en a plein d’autres qui sentent l’odeur du café faiseur de fric…

L’entretien glisse ensuite vers le journalisme bénévole, comme pratiqué par First Look.

Natsios: Comme vous le savez, le modèle économique néo-libéral inclut le monde du bénévolat, mais ce monde est maintenant dans une pensée de groupe en termes de ses pratiques opérationnelles.

Young: Vous n’ignorez pas que vous bénéficiez d’une bonne exonération d’impôts quand vous montez une organisation de journalisme a but-non lucratif parce que c’est considéré comme une “industrie dure”. N’est-ce pas complètement absurde ? Omidyar a économisé pas mal d’argent en créant First Look parce qu’il bénéficie d’une réduction d’impôts pour industrie difficile, comme si c’était quelque chose comme être fermier. Ainsi quand vous voyez le proprio d’Amazon Jeff Bezos et d’autres personnes investir, c’est pour une exonération d’impôts. Donc un paquet de gens dans les médias à but non-lucratif disent “Oh c’est le déclin du journalisme d’enquête, blablabla, et bien il s’agit de ce que c’est le résultat d’un lobbying extrême pour être déclaré “industrie difficile” et Bingo !…

La section suivante de l’entretien (pas transcrite ici) focalise sur le système d’anonymisation Tor, qui est lourdement promu par Snowden, Poitras et Greenwald et financé par le gouvernement des Etats-Unis, principalement par le Pentagone, et par Omidyar lui-même, un sujet sur lequel je parlerai plus longuement dans un prochain article. La discussion semble perturber l’interviewer.

Shultz: Nous sommes loyaux ici à cette communauté ; mais quelques critiques internes peuvent-être constructrices. Ces questions sont importantes. Je suppose que vous pouvez dire ce que vous dites. Nous avons la liberté de parole ici.

Natsios: Vous dites cela de manière très hésitante et avec précaution, vous devriez le dire de manière robuste, que ne pas être d’accord au sein de quelque organisation que ce soit est crucial dans un contexte démocratique. Ne vous excusez surtout pas pour cela.

Après cet échange, la conversation pivote sur une discussion au sujet de Snowden et de son rôle en tant qu’espion. Young mentione l’expérience de Snowden avant la NSA à Hawaii comme agent du contre-espionage pour la CIA.

Shultz: A la conférence il fut fait référence à Snowden en tant que héros des droits civils. Mais il ne fut pas mentionné qu’il était un espion. Comment pouvez-vous faire confiance à un espion ?

Young: Vous ne pouvez pas. Vous ne pouvez faire confiance à personne qui a une classification secret défense (NdT: nous avons adapté la traduction à la langue française, le texte anglais stipule “security clearance”, c’est du kif…).., Ces personnes doivent vous mentir. Ce n’est pas un rôle bien glorieux, c’est un sale rôle.

Young retourne ensuite à la relation entre The Intercept et Snowden. Il mentionne deux journalistes qui sont venus bien avant Greenwald & Co et qui ont très tôt exposé les opérations de la NSA outremer: Duncan Campbell et Nicky Hager.

Young: Je ne sais pas pourquoi Snowden ne les a pas contacté au lieu de ces trous du cul avec lesquels ils s’est acoquiné. Il y a une histoire là dessous qui n’a pas été dite. Pourquoi a t’il contacté ces gens électroniquement et technologiquement illettrés pour leur révéler ces choses ? Quelqu’un lui a raconté des sacs. Nous ne savons pas qui l’a introduit dans ce groupe.

Shultz: Vous êtes donc critiques du fait qu’il donne la bacquée aux médias de masse ?

Natsios: C’est un second régime secret qui a été imposé par les médias par procuration. La supposition serait qu’il y ait un passage, qu’il devrait y avoir un passage médiatique vers le public. Cela pourrait être une erreur.. Si nous devons en croire les médias par procuration de Snowden et son témoignage à travers eux, il a été très prudent et contrôle bien ses fuites d’info. Il veut aussi avoir sa part du gâteau. Il est très particulier au sujet de ce qu’il désire qui soit fuité et ce qu’il tient en réserve. C’est son choix. Mais tout ceci sont des documents payés par l’argent du contribuable et qui appartiennent au domaine public. Quelle autorité a t’il de contrôler l’ouverture du robinet de où il est maintenant et de maintenir une façon autoritaire et doctrinaire sur ce qui va arriver à son coffret doré, à sa cache ?…

Young: Snowden dit qu’il les a donné au public ; non, il ne l’a pas fait. Il les a donné à une clique de journalistes veules qui ont décidé de faire passer une certaine histoire avec, à savoir aussi d’expliquer aux gens. Et leur putain d’explication a vraiment un problème.

Natsios: C’est un sérieux conflit d’intérêts. Ils s’inscrivent eux-mêmes dans l’histoire en tant que héros, co-héros. Conflit d’intérêts. Ils n’ont pas de distance avec leur source. Ils se sont inscrits eux-mêms dans le narratif, et donc toutes les décisions prises ne peuvent être que très suspectes parce qu’ils profitent du résultat du narratif dans tous les sens du terme.

Young: Ils devraient consulter des gens qui peuvent lire ces documents, ne pas rapporter sur ceux-ci. Rapporter n’est pas honnête. C’est faire la manchette des journaux, c’est de l’hyperventilation et ils appellent cela du journalisme alors qu’en fait tout ceci est hautement sélectif. C’est une attitude criminelle. [note: dans ce contexte, il est assez incroyable de voir ce tweet de Snowden lui-même attaquant un journaliste de Washington pour être dirigé dans son écriture par un fonctionnaire de la Maison Blanche, ce qui est exactement ce que fit Snowden avec ses sténographes…]

Pour en avoir la saveur complète, j’encourage une fois de plus les lecteurs d’aller écouter l’entretien entièrement ( listen). Après l’avoir écouté, j’ai passé une partie de cette transcription à Bill Binney, le légendaire analyste de la NSA qui fut à une époque le directeur technique du directorat des opérations de la NSA. Il est très connu pour avoir lancé l’alerte sur la corruption corporatrice et la surveillance illégale de la NSA, une histoire que j’ai documenté dans The Nation en 2013 ( I documented in The Nation in 2013), avant l’apparition de Snowden sur la scène internationale dois-je préciser.

Binney, jamais avare de blagues, m’a rappelé une des célèbres déclarations de Sam Visner, un haut-fonctionnaire de la NSA, qui disait à un groupe de contractants après les attaques du 11 septembre 2001: “On va pouvoir traire cette vache jusqu’en 2015.” Dans le courriel de Binney qu’il m’a adressé au sujet des arguments de Young et Natsios, il y dit ceci: “Comme l’a si bien dit Sam, on va pouvoir traire cette vache pendant bien 15 ans, c’est juste du business…

Cryptome le dit de cette façon là: “A la vitesse actuelle de Snowden, cela prendra entre 20 et 60 ans pour obtenir tous les documents”. Si çà ce n’est pas non plus de la traite de vaches à long terme… Alors oui, “l’argent ne parle pas, il insulte.”

Pour une biographie complète de Young et Natsios, cliquez here.

5 Réponses to “Média et manipulation: Cryptome sur Snowden et la NSA… Questions pour un espion…”

  1. « Binney, jamais avare de blagues, m’a rappelé une des célèbres déclarations de Sam Visner, un haut-fonctionnaire de la NSA, qui disait à un groupe de contractants après les attaques du 11 septembre 2001: “On va pouvoir traire cette vache jusqu’en 2015.” Dans le courriel de Binney qu’il m’a adressé au sujet des arguments de Young et Natsios, il y dit ceci: “Comme l’a si bien dit Sam, on va pouvoir traire cette vache pendant bien 15 ans, c’est juste du business…”

    Eh ben ! Tout est dit dans cette phrase, non ?

      • On est nombreux, le jour même du 11/9/2001 a avoir pressenti qu’on en prenait pour une bonne cinquantaine d’années, au moins, avec les zuniens… Enfin, je me souviens que Bruno Gaccio avait osé le dire, une fois, et que perso, en regardant les images le jour même, c’est précisément ce que j’avais pensé… Alors, pour le coup on a pas le cul sorti des ronces, non ?

  2. Tenez, je viens pour ma part d’insérer l’analyse du Saker Us, traduite par le saker francophone, dans un billet de blog, ici ; https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/02/19/la-guerre-est-declaree/
    L’ambiance est pourrie sur cette planète, non ? Ou c’est moi qui psychotte ?😐

  3. […] Je ne sais si YT ne me supprimera pas cette vidéo, c’est une création de Peter Gabriel pour le film d’Oliver Stone sur « Snowden« … […]

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