Colonialisme et occupation des terres en Oregon: La milice dit aux Feds « rendez-nous nos terres », les Indiens disent: « Vos terres ?… Vraiment ?… »

Bien que notre position sur la question de l’occupation des « terres fédérales » en Oregon par une milice soit: « Dégagez TOUS des terres indiennes ! » Nous avons préféré attendre la prise de position des experts légaux en la matière. Ci-dessous la traduction de l’article de Peter d’Errico (professeur de droit et conseiller légal de nations amérindiennes depuis plusieurs décennies) qui explique les tenants de l’affaire… Pas mieux !

— Résistance 71 —

 

Malheur ou une invasion armée de terres indiennes

 

Peter d’Errico

 

8 janvier 2016

 

url de l’article original:

http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2016/01/08/malheur-armed-invasion-indian-lands

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Des hommes blancs armés saisissant le QG du parc national Malheur National Wildlife Refuge dans l’Oregon le 2 janvier 2016, ne fit que répéter une histoire bien plus longue que personne n’a bien voulu faire remarquer.

L’occupation de Malheur se connecte avec les bulles pontificales du XVème siècle créant la “découverte chrétienne”. Une ligne historique se déroule allant de la découverte chrétienne au travers de l’invasion coloniale du “nouveau monde”, se poursuivant à travers le continent au nom de la destinée manifeste des Etats-Unis et culmine avec la saisie des terres indiennes en tant que “terre publique” (sujette aux “réserves” tenues fiduciairement a nom des Indiens déplacés).

Les envahisseurs de Malheur disent qu’ils veulent mettre sous contrôle les terres publiques dans les mains de ranchers (éleveurs de bétail) et des gouvernments locaux. Ils appellent ces terres “nos terres” ; mais l’occupation de Malheur fait écho à des invasions préalables sur ces mêmes terres, d’où les habitants originaux, les Paiute du nord, furent déplacés.

La réserve Burns Paiute d’environ 5500 ha constitue le dernier vestige du contrôle indien dans la région. Leurs terres ancestrales incluaient originellement plus de 83 000 km2. (NdT: A titre comparatif, le région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, la plus grande région de France, fait … 84 000 km2…)

En 1872, le président Ulysse Grant mit à disposition la réserve indienne de Malheur pour la nation des Paiute du nord et “toutes les bandes d’Indiens errantes dans l’Est et le sud-est de l’Oregon, qui peuvent venir s’établir là.” Ceci ne dura que sept ans. Ce fut terminé en 1879 après la soi-disante guerre de Bannock.

Comme le stipule Wikipedia. La réserve indienne de Malheur fut mise hors d’existence après que “les ranchers et les colons eurent commencé à faire brouter leurs troupeaux sur les meilleurs pâturages de la réserve de Malheur et que l’armée américaine fut reluctante à faire déménager les empiéteurs.

La reluctance marque une fois de plus l’application de la loi des Etats-Unis. Le New York Times rapporta le 4 janvier courant qu’”aucun effort n’a été fait pour empêcher les occupants d’aller et venir comme il leur plaisait.” Le Guardian de Londres rapportait le 5 janvier que les autorités fédérales considéraient des moyens pour couper l’électricité et placer le refuge sous siège.

Que les occupants soient virés ou non, ils insistent sur le fait que le probleme sous-jacent à cette occupation demeurera: l’éleveur du Nevada Cliven Bundy, père des leaders de l’occupation a dit au Guardian: “Ils sont montés là-haut parce que nous avons un système fédéral abusif et hors de contrôle. Nous sommes là pour soutenir les familles d’éleveurs qui sont harcelées par le gouvernement fédéral depuis des années là-bas.

Bundy fut au cœur d’une crise similaire en 2014 lorsqu’il chassa les rangers du Bureau de Gestion du Territoire (NdT: le BLM ou Bureau of Land Management fédéral) qui, agissant sur décision de justice, essayèrent de confisquer 500 têtes de bétail (bovidées) qui broutaient sans permis depuis 1993. Le gouvernement recula et annula son effort de confiscation du bétail.

Le chef du conseil Western Shoshone National Council Raymond Yowell n’a pas eu tant de chance lorsqu’en 2002 il essaya d’empêcher les rangers du BLM de confisquer son bétail. Le chef Yowell avait arrêté de payer des droits de broutage au gouvernement en 1984, après que le BLM fut incapable de produire la documentation nécessaire prouvant que les terres en question où broutait son bétail, étaient des “terres publiques” plutôt que des terres appartenant à la nation des Shoshone de l’Ouest.

Après avoir vendu le bétail de Yowell, le BLM lui envoya une facture pour frais de broutage, avec arriérés et amende. Lorsque Yowell leur dit qu’il était retraité et que ce bétail était sa seule source de revenus, le BLM se saisît alors de son chèque de sécurité sociale.

En 2011, Yowell poursuivit en justice le BLM. Lorsque le juge du tribunal de district ordonna au BLM de ne pas percevoir le recouvrement de la dette de frais de broutage, le gouvernement fit appel et, en 2013, la cour d’appel du 9ème circuit renversa la décision du tribunal de district.

La cour du 9ème circuit cita la décision de la Cour Suprème des Etats-Unis de 1985 dans l’affaire de l’ État Fédéral contre Dann, jugeant que “le titre de propriété aborigène de la tribu des Shoshone de l’ouest sur les terres impliquées dans cette affaire présente a été géré depuis bien longtemps. Les Etats-Unis détiennent maintenant le titre et le BLM gère ces terres maintenant pour l’état fédéral.

L’affaire Dann fut décidée sur la base de la loi fédérale indienne et sa doctrine “fiduciaire”. Dans une décision digne d’Alice au pays des merveilles. La Cour Suprême maintint que la nation Shoshone de l’Ouest (NdT: que la sémantique colonialiste a transformé dans les textes en “tribu”… tellement plus facile…) ne possédait plus ses terres parce que le gouvernement des Etats-Unis avaient pris possession de ces terres, se payant à eux-même la somme de 26 millions de dollars en tant “que fiduciaire de la tribu bénéficiaire”. Comme précédent, jurisprudence de la décision dans l’affaire Dann, la Cour Suprême cita deux des trois affaires fondatrices de la découverte chrétienne: Johnson contre McIntosh et Nation Cherokee contre l’état de Georgie.

Le Malheur National Wildlife Refuge fut nommé ainsi d’après les noms éponymes du lac Malheur et de la rivière Malheur, qui reçurent leurs noms des trappeurs français du tout début XIXème siècle qui dirent que des fourrures de castors furent stockées dans des caches et qu’elles furent volées par les Indiens. Le soi-disant vol fut étiqueté comme étant un “malheur” (NdT: en français dans le texte), une “catastrophe” pour les Français.

Nous n’avons aucune archive ni aucun mot de ce que représentaient les fourrures entreposées pour les Indiens. Une manne trouvée ? Des réparations ? Un paiement pour l’extraction de ressources naturelles ? Ce que nous savons en revanche c’est que la rivière et le refuge sont bien sur les terres ancestrales des Paiute du Nord.

La “réserve indienne” initiale de 1872 était autant un camp d’internement, un camp de concentration que les autres et servaient à maintenir les Indiens hors du chemin des routes commerciales des hommes blancs.

La malchance des Paiute fut d’être sur le chemin d’envahisseurs armés et dangereux qui avaient l’intention de se saisir des terres indiennes pour leur propre usage. Les Américains invoquèrent la “destinée manifeste” pour soutenir leur politique d’expansion territoriale.

Comme Robert Miller l’a expliqué dans son livre « Native America, Discovered and Conquered, » (2006), la notion de destinée manifeste a consisté en trois éléments essentiels:

  • La “vertu spéciale” du peuple américain et leurs institutions.
  • La mission de l’Amérique pour la “rédemption et la recréation” du monde et
  • Une “destinée divine” sous la direction de dieu.

La destinée manifeste, à son tour, fut enracinée dans le concept fondateur de la doctrine chrétienne de la découverte.

Miller cita une lettre de la société de l’ Oregon Provisional Emigration Society dans un rapport du comité des affaires étrangères de la chambre basse au congrès des Etats-Unis, datant de 1839. La société y détaillait son plan “d’expansion de la civilisation et du christinianisme chez les Indiens et dans les territoires sauvages.” La chambre distribua 10 000 copies du rapport et focalisa la discussion publique sur la doctrine chrétienne de la découverte comme base fondamentale de l’extinction du titre de propriété indien sur les terres.

Une fois que l’on comprend l’ensemble de l’affaire et la longue histoire menant à aujourd’hui, nous pouvons voir que l’invasion de Malheur en 2016 fait écho à l’invasion de la terre au XIXème siècle, qui elle même fait écho à l’invasion du continent des Amériques au XVème siècle: Une seule chaîne d’évènements et de pensée, bien que complexes, le tout dévoué à un mode de vie appelé “civilisation et christianisme”, le tout étant mis en pratique par les saisies de terres des peuples indigènes.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui: un groupe armé d’hommes blancs veut “réclamer et récupérer la terre publique pour le peuple”. Bien des commentateurs expriment leur stupéfaction. L’un d’entre eux écrit: “Quand la terre est tenue par le gouvernement fédéral… cette terre appartient à nous tous. On ne peut pas “récupérer” le territoire “pour le peuple” si celui-ci le possède déjà.” (NdT: même à tort…)

Une autre commentatrice, se référant à la version des éleveurs blancs comme étant “mythique”, a appelé à l’attention “les complexités du passé.” Elle a argumenté pour “la dure collaboration pour rassembler la communauté locale, les tribus, les groupes écolos et les gouvernements de l’état et fédéral” de façon à ce que soit “respecter l’histoire de la région tout en montrant la voie pour un futur durable.”

Les Burns Paiute ont coopéré pour un futur durable et ce malgré le fait de leur marginalisation par les envahisseurs. Dans une conférence de presse du 8 janvier, Charlotte Rodrigue, la présidente du conseil tribal de Burns, a dit qu’ils n’avaient jamais cédé en quoi que ce soit leurs droits sur la terre : “Nous évaluons que ceci est toujours notre terre qui que ce soit vivant dessus.” Elle a décrit la relation avec le Refuge fédéral comme étant “une bonne relation de travail”.

Dans une déclaration passionnée, le membre du conseil tribal Burns Paiute, Jarvis Kennedy, a posé “une question au monde” : “Qu’en serait-il si c’était une bande d’indigènes qui s’était barricadée là-bas ou n’importe quelle autre terre fédérale ? Que se passerait-il ? Pensez-y.” Il ajouta: “Nous avons survécu sans eux avant et nous survivrons sans eux longtemps après qu’ils soient partis.

Les Etats-Unis ont un long chemin à parcourir pour parvenir à quoi que ce soit de durable. Rien ne se passera tant qu’ils n’abandonneront pas leurs affirmations d’exceptionalisme et de supériorité.

6 Réponses to “Colonialisme et occupation des terres en Oregon: La milice dit aux Feds « rendez-nous nos terres », les Indiens disent: « Vos terres ?… Vraiment ?… »”

  1. C’est tout à fait ça ! Je suis tombée de ma chaise quand j’ai lu cette info et je n’avais pu résister à écrire un article sur mon blog, je vous le remets, mais l’analyse de Peter d’Errico est vraiment fouillée. Je me la sauvegarde sous word celle-ci aussi… Merci à vous R71 pour la traduc. https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/01/04/malheur-de-malheur/

  2. Puis-je vous demander une précision, dans le paragraphe ; “les ranchers et les colons eurent commencé à faire brouter leurs troupeaux sur les meilleurs pâturages de la réserve de Malheur et que l’armée américaine fut reluctante à faire déménager les empiéteurs.” Fut reluctante ; est-ce dans le sens de renâcla ?
    Car plus bas, il est écrit ; « La reluctance » et cela s’entent-il dans le sens de « résistance » ? Merci par avance de me dire… A+

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