Changement de paradigme politique: Pensée et pratique anarchiste avec Errico Malatesta part 2

Errico Malatesta l’anarchisme de la théorie à la pratique (II)

 

Compilation d’écrits 1919~1931

 

Source: “Écrits choisis”, Errico Malatesta, éditions du Monde Libertaire, 1978

 

Errico Malatesta (1853-1932), théoricien et militant anarchiste italien, créateur en 1920 de l’Union Anarchiste Italienne (UAI), qui fut à la pointe de la grève générale expropriatrice des usines du nord de l’Italie en 1920, mouvement trahi par les communistes et les socialistes au profit du patronat et de l’État qui appelèrent Mussolini au pouvoir en conséquence. La pensée et l’action directe de Malatesta ont donné au mouvement anarchiste son expression politique sans doute la plus achevée. Il élabora toute sa vie durant une praxis cohérente tant dans les moyens que dans les objectifs de la révolution sociale. Ancré profondément dans la dimension sociale et dans la volonté de réalisation du bien-être commun, Malatesta nous a laissé un riche héritage théorique et militant qui mérite d’être plus connu.

Nous avons beaucoup à apprendre d’Errico Malatesta. Sa pensée et son action sont au cœur de l’anarchisme moderne.

Nous avons compilé ces textes courts dans les rubriques suivantes, qui seront autant de parties à la publication sur le blog

 

 

~ Résistance 71, Octobre 2015 ~

 

3ème partie: L’organisation anarchiste

L’organisation qui n’est autre que la pratique de la coopération et de la solidarité, est la condition naturelle et nécessaire de la vie sociale ; elle est un fait inéluctable qui s’impose à tous, dans la société humaine en général comme dans n’importe quel groupe de personnes qui ont en commun un but à atteindre.

L’oppression millénaire des masses par un petit nombre de privilégiés a toujours été la conséquence de l’incapacité du plus grand nombre à s’entendre et à s’organiset avec les autres travailleurs dans le domaine de la production, des loisirs et pour se défendre au besoin contre qui voudrait les exploiter et les opprimer… L’anarchisme est né pour remédier à cet état de choses…

~ Il Risveglio, Octobre 1927 ~

Le fait est qu’il peut exister une collectivité organisée sans autorité (sans État), c’est à dire sans coercition. Les anarchistes admettent cela car à défaut, l’anarchisme n’aurait aucun sens.

Les bases d’une organisation anarchiste doivent être les suivantes à mon sens:

Pleine autonomie, pleine indépendance et donc, pleine responsabilité des individus et des groupes ; libre accord entre ceux qui croient utile de s’unir pour coopérer dans un but commun ; devoir moral de tenir les engagements pris et de ne rien faire qui contredise le programme accepté de tous. Ces bases posées, on adopte ensuite les formes pratiques et les rouages adéquats pour donner une vie réelle à l’organisation. D’où les groupes, les fédérations de fédérations, les réunions, les congrès, les comités chargés de la correspondance et autres. Mais tout cela doit se faire librement, de façon à ne pas entraver la pensée ni l’initiative de chacun et dans le seul but d’augmenter la portée d’efforts qui, isolés, seraient impossibles ou de peu d’efficacité.

~ Il Risveglio, Octobrer 1927 ~

L’ouvrier ne peut arriver d’un coup à l’anarchisme. Pour devenir vraiment anarchiste, et pas seulement de nom, il faut encore qu’il sente la solidarité qui l’unit à ses compagnons, qu’il apprenne à coopérer avec les autres pour défendre leurs intérêts communs et à comprendre, dans la lutte contre les patrons et les gouvernements, qui sont là pour les maintenir en place, que patrons et gouvernements sont des parasites totalement inutiles et que les travailleurs pourraient bien mener eux-mêmes toute l’entreprise sociale. Ce n’est que quand il aura compris cela que le travailleur sera un anarchiste, même s’il n’en prend pas le nom.

De fait, un parti politique autoritaire dont le but est de s’emparer du pouvoir pour imposer ses idées est intéressé à ce que le peuple reste une masse amorphe, incapable de se débrouiller toute seule et, donc, toujours facile à dominer.

Mais nous, anarchistes, nous voulons émanciper le peuple, nous voulons que le peuple s’émancipe lui-même. Nous ne croyons aucunement au bien qui serait fait d’en haut et imposé par la force ; nous voulons que la forme nouvelle de vie sociale naisse des entrailles du peuple, qu’elle corresponde au degré de développement atteint par les hommes et puisse progresser à mesure que les hommes progressent. Ce qui nous importe à nous, c’est que tous les intérêts et toutes les opinions trouvent dans une organisation consciente, la possibilité de s’exprimer de façon valable et d’avoir sur la vie collective une influence en proportion de leur importance.

~ L’Agitazione, Juin 1897 ~

L’anarchie n’est pas, pour nous anarchistes, un beau rêve à faire au clair de lune, c’est un mode de vie individuel et social à réaliser, pour le plus grand bien de tous ; notre problème est de régler notre action de façon à obtenir le maximum de résultat utile dans les différentes circonstances que l’histoire crée autour de nous.

~ Pensiero e Volonta, Janvier 1924 ~

Production et distribution

 La rareté artificielle des produits est une caractéristique du système capitaliste et le devoir de la révolution est d’utiliser rationnellement la terre et tous les instruments de travail, de façon à augmenter la production jusqu’à pouvoir satisfaire les besoins de tous.

A partir du moment où les moyens de production (terre, instruments de travail etc..) appartiennent à un petit nombre de personnes et qu’elles s’en servent pour faire travailler les autres et en tirer profit, il s’ensuit que la production croît tant que le profit du propriétaire croît et qu’elle est artificiellement arrêtée quand son accroissement ne fait produire qu’autant qu’il peut vendre avec bénéfice et fait cesser la production dès que son bénéfice ou l’espoir d’en faire cesse.

C’est pourquoi toute la vie économique de la société dépend non pas de la nécessité de satisfaire les besoins de tous mais des intérêts des propriétaires et de la concurrence qu’ils se font entre eux. D’où la limitation de la production pour garantir des prix élevés ; d’où le phénomène du chômage, même quand les besoins à couvrir sont urgents ; d’où les terres incultes ou mal cultivées ; d’où la misère et l’assujettissement de la grande masse des prolétaires.

~ Umanita Nova, Mars 1920 ~

Les socialistes démocrates ont trouvé un grand écho dans les masses en leur faisant croire que, pour s’émanciper, il leur suffisait de mettre un bout de papier dans une urne et de confier à d’autres leur propre sort ; de même, certains anarchistes entraîneraient d’autres masses en leur disant qu’un seul jour de lutte épique suffisait pour qu’ils puissent ensuite jouir sans effort, ou avec un effort minime, du paradis de l’abondance dans la liberté.

Or c’est juste l’inverse de la vérité.

~ Pensero et Volonta, Mai 1924 ~

Nous devons penser au danger auquel nous aurons à faire face après la révolution: la faim. Ce n’est pas une raison suffisante pour remettre la révolution à plus tard, étant donné que, tant que durera le régime capitaliste, l’état de la production sera toujours le même, avec quelques changements en mieux ou en pire.

Nous voulons que dans l’acte même de la révolution et dès que la défaite du pouvoir militaire bourgeois le permettra, toutes les organisations ouvrières et tous les groupes conscients, tous les volontaires du mouvement, sur leur libre initiative, pratiquent rapidement et immédiatement l’expropriation et la mise en commun de toute la richesse existante, pour procéder, sans aucun délai, à l’organisation de la distribution et à la réorganisation de la production en fonction des besoins et des désirs des différentes régions, des différentes communes, des différents groupes. Afin d’arriver ainsi, sous la poussée de l’Idée et des besoins, aux ententes, aux pactes, aux accords que requiert la vie sociale.

~ Umanita Nova, Mai 1920 ~

4ème partie: De la propriété

 Le problème de la terre est peut-être le probème le plus grave et le plus gros des dangers que la révolution devra résoudre.

En toute justice (la justice abstraite résumée par l’expression: “à chacun son dû”), la terre est à tous et doit être à la disposition de quiconque veur la travailler, quele que soit la façon dont il/elle préfère le faire, soit individuellement ; soit dans des associations, grandes ou petites ; pour son propre compte ou pour le compte de la communauté.

Mais la justice ne suffit pas pour assurer la paix civile et si elle n’est pas tempérée et presque annulée par l’esprit de fraternité et la conscience de la solidarité humaine, elle aboutit, à travers la lutte de chacun contre tous, à l’assujettissement et à l’exploitation des vaincus, c’est à dire à l’injustice dans les rapports sociaux.

A chacun son dû. Ce dû qui revient à chacun devrait être la quote part qui lui correspond des biens naturels et des biens accumulés par les générations précédentes, pus ce qui est produit pas ses propres efforts.

Comment diviser en toute justices les bien naturels, comment déterminer ce qui est le produit d’un individu ? Comment mesurer la valeurs des produits en vue de l’échange ?

Si on part de ce prinicipe: chacun pour soi, avoir confiance dans la justice est une totale utopie et la réclamer une hypocrisie, peut-être inconsciente, qui sert à masquer l’égoïsme le plus mesquin, le désir d’exaction, l’avidité de chaqe individu.

Le communisme apparaît donc comme la seule solution possible: fondé sur la solidarité naturelle qui lie les Hommes entre eux, et sur la solidarité voulue qui les fait fraterniser, il est le seul système qui puisse concilier les intérêts de tous et être à la base d’une société garantissant à tous le maximum de bien-être possible, le maximum de liberté possible.

Pour nous qui ne voulons pas de gouvernement et qui pensons que la possession individuelle du sol cultivable n’est ni possible, ni souhaitable sur le plan économique et moral, la seule solution est donc le communisme. C’est pourquoi nous sommes communistes.

Mais ce doit être un communisme volontaire, librement désiré et accepté (principe anarchiste), car s’il devait être imposé (principe marxiste), il donnerait la plus monstrueuse des tyrannies pour finir par provoquer le retour à l’individualisme bourgeois.

Quel est concrètement notre programme agraire à mettre en pratique immédiatement après la révolution ?

La protection légale de la propriété privée de la terre, des moyens de production et de distribution étant éliminée, les travailleurs devront prendre possession de toute la terre qui n’est pas directement cultivée de leurs propres mains par les actuels propriétaires (Note de R71: Un propriétaire cultivateur garde sa terre qui est une “possession” et non pas une propriété privée exploitant autrui…), se constituer en associations et organiser eux-mêmes la production en utilisant toutes les aptitudes, toutes les capacités techniques que peuvent offrir ceux qui ont toujours été des travailleurs, ainsi que les ex-bourgeois qui, par la force des choses, seront devenus aussi des travailleurs, puisqu’ils auront été expropriés et qu’ils ne pourront plus vivre du travail des autres. Des ententes s’établiront rapidement entre les associations de travailleurs de l’industrie pour des échanges de produits, soit sur une base communiste, soit selon divers critères qui pourront prévaloir dans les différentes localités.

Pendant ce temps, tous les produits alimentaires auront été saisis par le peuple révolté et leur répartition aux différentes localités et aux particuliers, assurée sur l’initiative des groupes révolutionnaires. Les semences, les engrais, les instruments agraires, les bêtes, seront fournis aux cultivateurs. Le libre accès à la terre sera garanti à quiconque veut la travailler.

Il reste le problème des paysans propriétaires. S’ils se refusaient à s’associer aux autres, il n’y aurait absolument aucune raison de les harceler, pourvu qu’ils fassent eux-mêmes le travail et n’exploitent pas le travail d’autrui. Du reste, des travailleurs à exploiter ils n’en trouveraient sans doute plus: tous ayant la possibilité de travailler pour leur propre compte dans des associations libres, personne ne voudrait plus travailler pour eux. Les avantages offerts par la collectivité et la quasi impossibilité de travailler isolé les attireraient rapidement dans l’orbite de la collectivité.

~ Umanita Nova, Mai 1920 ~

Il n’est pas vrai que les banques soient, ou soient essentiellement, un moyen de faciliter l’échange, comme semble le croire certains ; elles sont le moyen de spéculer sur les échanges et sur les changes, pour placer des capitaux et leur faire produire un intérêt et pour remplir d’autres fonctions merveilleusement capitalistes qui disparaîtront le jour où triomphera ce principe: personne n’a le droit ni la possibilité d’exploiter le travail d’autrui.

Ce qui paraît essentiel, c’est que soit immédiatement considérés comme sans valeur et même détruits matériellement, dans toute la mesure du possible, l’argent actuellement en circulation, les actions industrielles, les titres hypothécaires, les titres de la dette publique et tous les autres titres qui présentent le droit et le moyen de vivre sur le travail d’autrui.

~ Umanita Nova, Octobre 1922 ~

Nos adversaires, bénéficiaires et défenseurs du système social actuel, disent généralement, pour justifier le droit à la propriété privée, que la propriété est la condition et la garantie de la liberté.

Nous sommes d’accord avec eux. Est-ce que nous ne disons pas sans cesse que celui qui est pauvre est esclave ?

Mais alors pourquoi sommes-nous adversaires ?

La raison en est claire: la propriété qu’ils défendent en réalité, c’est la propriété capitaliste, c’est à dire la propriété qui permet de vivre sur le travail d’autrui et qui implique donc une classe de déshérités, de non-possédants, contraints de vendre aux propriétaires leur propre travail à un prix inférieur à sa valeur.

La cause première de la mauvaise exploitation de la nature, des souffrances des travailleurs, des haines et des luttes sociales, c’est le droit à la propriété qui donne aux détenteurs de la terre, des matières premières et de tous les moyens de production et de service, la faculté d’exploiter le travail d’autrui et d’organiser la production pour s’assurer le meilleur profit possible et non pas pour donner à tous le plus de bien-être possible.

Il faut donc abolir le droit de propriété.

~ Umanita Nova, Mai 1922 ~

L’abolition de la propriété individuelle au sens absolu du terme, viendra, si elle vient, pas la force des choses, quand les avantages de la gestion communiste (Note de R71: au sens de commune, de bien commun pas au sens marxiste bien évidemment…) seront démontrés et qu’il y aura plus d’esprit de fraternité. Mais ce qui doit être aboli immédiatement, y compris par la violence si besoin est, c’est la propriété capitaliste, c’est à dire que certains disposent de richesses naturelles et des instruments de travail et puissent ainsi contraindre les autres à travailler pour eux.

Le communisme de force serait la tyrannie la plus odieuse que l’esprit humain puisse concevoir et parler de comunisme libre et volontaire serait de l’ironie si on n’a pas le droit ni la possibilité de vivre sous un autre régime de collectivisme, mutualisme, individualisme ou comme on voudra, à condition toujours de n’opprimer ni d’exploiter personne.

La destruction des titres de propriété ne nuirait pas au travailleur indépendant pour qui le vrai titre, c’est la possession du travail qu’il exerce. Il s’agit de détruire les titres des propriétaires qui exploitent le travail d’autrui et surtout, de les exproprier de fait, pour mettre les terres, les maisons, les usines et tous les instruments de travail à la disposition immédiate de ceux qui travaillent.

Inutile de dire que les propriétaires actuels n’auraient plus qu’à contribuer eux aussi à la production, comme ils le pourront, s’ils veulent être considérés comme égaux parmi les autres travailleurs.

~ Umanita Nova, Avril 1922 ~

Quelles formes prendront la production et l’échange ? Qu’est-ce qui triomphera: le communisme (production en commun et répartition libre pour tous… Note de R71: tendance Kropotkine, qui est la notre également…) ? le collectivisme (production en commun et répartition des produits en fonction du travail de chacun… Note de R71: tendance Bakounine…) ? L’individualisme (possession individuelle, par chacun, des moyens de production et jouissance pour chacun du produit intégral de son propre travail… Note de R71: tendance Max Stirner et “libertarienne”) ? Ou d’autres formes combinées que pourront suggérer l’intérêt individuel et l’instinct social éclairé par l’expérience ?

Tous ces modes possibles de possession et d’utilisation des moyens de production et tous ces modes de répartition des produits seront probablement expérimentés simultanément dans une même localité ou dans différentes localités (Note de R71: Malatesta avait vu juste puisque tout ceci fut testé avec succès durant la révolution sociale espagnole entre 1936 et 1939…) et ils se combineront et s’interpénétreront les uns les autres de différentes façons, jusqu’à ce que la pratique ait montré qu’elle est la meilleure forme ou quelles sont les meilleurs formes.

Quelle est selon moi, la meilleurs solution ou celle dont on devrait chercher à se rapprocher ?

Personnellement je dis que je suis communiste parce que le communisme me paraît-être l’idéal dont se rapprochera à termes l’humanité, à mesure qu’il y aura plus d’amour entre les Hommes et qu’une production plus abondante délivrera de la peur d’avoir faim, détruisant ainsi le principal obstacle qui s’oppose à ce que les Hommes soient frères. (Note de R71: obstacle qui est savamment entretenu bien sûr par l’oligarchie en place.. C’est leur fond de commerce à ces ordures !…)

Mais plus que les formes pratiques d’organisation économique, qui doivent nécessairement s’adapter aux circonstances et seront toujours en évolution continuelle, ce qui m’importe le plus véritablement, c’est l’esprit qui anime ces organisations et la méthode pour y parvenir: l’important je le répète, c’est d’être guidé par l’esprit de justice et par le désir du bien de tous et qu’on y parvienne toujours librement et volontairement.

S’il y a réellement liberté et esprit de fraternité, toutes les formes tendent alors au même but: l’émancipation et l’élévation de l’humain et elles finiront par se concilier, par se fondre les unes dans les autres. Si au contraire, la liberté manque ainsi que le désir du bien de tous, alors toutes les formes d’organisation peuvent engendrer l’injustice, l’exploitation et le despotisme.

~ Il Resveglio, Novembre 1929 ~

A suivre…

 

 

 

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