Organisation politique contre l’État: L’exemple du confédéralisme démocratique kurde du Rojava…

L’autonomie démocratique au Rojava et au Bakur

 

Par Sarah Caunes et Anouk Colombani*

 

10 Octobre 2015

 

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Merci aux rédactrices de leur accord pour la publication de cet article sur ce blog.

 

Le Rojava désigne la région historiquement kurde de Syrie. Dans les affres de la révolution syrienne, y est née une forme d’organisation que les habitant-e-s par « révolution ». Cette révolution n’arrive pas de n’importe où, elle est le résultat du mouvement kurde de Turquie et des réflexions d’A. Öcalan. L’organisation porte le nom de confédéralisme démocratique.

Traduire vers l’imaginaire politique européen ce qu’est la révolution du Rojava demande de comprendre les bouleversements idéologiques et pratiques qui ont eu lieu depuis une quinzaine au Kurdistan et plus spécifiquement dans la lutte lancée par le PKK à la fin des années 1970. Première précision, on n’y parle pas d’autogestion, mais d’autonomie démocratique, de démocratie radicale et de confédéralisme démocratique.

Les Kurdes, comme entité historique, ont été bafoués du droit à l’autodétermination, alors même qu’il s’agit de leur territoire historique. Ils-elles sont resté-e-s exclu-e-s du concert des États-nations nées dans la première moitié du XXe siècle après que les empires français et britanniques aient trahi la promesse de permettre la création d’un État kurde. Ils se sont alors trouvés séparés entre quatre États : Iran, Irak, Turquie, Syrie, dans lesquels ils ont été opprimés au fil du siècle sous des modalités différentes bien qu’ayant des points communs. De multiples partis kurdes sont nés dans ces pays pour lutter à la libération des Kurdes. La révolution du Rojava est issue à divers niveaux des mouvements politiques kurdes et s’inscrit plus spécifique dans le mouvement pour le confédéralisme démocratique. Cependant le mot de peuple pose question dans une région où les État-nation datent de la première moitié du XXe siècle. Le mot de peuple ne se confond pas avec l’État, et encore moins avec la nation. Dans le mouvement, l’appellation kurde tend à être remplacée par celle de peuples du Kurdistan quand il est question du projet politique et du futur.

Le modèle du confédéralisme démocratique (Demokratik Özerklik) repose sur un paradoxe. Il est né dans le carcan du marxiste-léniniste PKK (parti des travailleurs du Kurdistan), né en 1978 en Turquie et devenu un parti de lutte armée en 1984. Ses objectifs étaient alors la formation d’un État-nation kurde. Le parti était constitué en avant-garde et fondé sur un fonctionnement hiérarchique. À la fin des années 1990, le mouvement kurde connaît un processus de bilan et de remise en questions à la fois du « socialisme réel » critiqué pour son absence de démocratie et de la forme État-Nation comme mode de résolution des luttes de libération nationale, considéré comme une impasse. C’est de ce processus que va émerger le nouveau paradigme du Confédéralisme Démocratique, dont la révolution du Rojava est l’une des mises en œuvre les plus abouties.

Nous présenterons d’abord la mise en place du confédéralisme démocratique au Kurdistan du nord (celui de Turquie), terre où il nait, à travers le DTK, puis après une re-contextualisation des luttes en Syrie, nous présenterons les avancées des cantons autonomes du Rojava.

  1. La fondation du congrès pour une société démocratique

La Révolution du Rojava est la réalisation la plus avancée d’un projet de société né dans le Kurdistan du nord (Bakur) dénommé « confédéralisme démocratique ». L’idée du confédéralisme démocratique est d’Öcalan, leader du mouvement kurde qui, à la fin des années 1990, va se lancer dans la refonte du modèle démocratique proposée par le mouvement politique kurde. Plusieurs causes peuvent participer à expliquer ce changement. Des raisons contextuelles : l’effondrement de l’Union soviétique et la guerre civile qui dure et touche très durement la population kurde. Des raisons idéologiques : les stratégies et modes d’organisation du marxisme-léninisme sont remis en cause. La structure du parti est elle-aussi réformée, pour notamment revenir sur les pratiques de purge, d’auto-critique ou la hiérarchie. D’un autre côté, Öcalan inspiré par un penseur du nom de Murray Bookchin va entreprendre une remise en cause de l’État et de la stratégie de la prise du pouvoir d’État. La libération nationale qui a pour objectif de prendre le pouvoir est écartée comme solution viable.

Öcalan va inventer deux concepts : celui de modernité capitaliste qui décrit l’état du capitalisme actuel. Cette modernité repose sur le nationalisme, l’exploitation économique, l’individualisme et le patriarcat. Autant de rapports à déconstruire. Le confédéralisme démocratique est pensé comme objection donc alternative à la modernité capitaliste. C’est une organisation par « le peuple lui-même », la voie qui permet de reconnaître la pluralité culturelle, sociale et religieuse des peuples qui vivaient dans cette région. Le confédéralisme démocratique serait une actualisation des formes sociales et des habitudes du Moyen – Orient. Il s’agit de construire une contre-hégémonie au rapport destructeur de l’État-nation, au capitalisme et au patriarcat.

Au Kurdistan du nord, le paradigme de l’autonomie démocratique est tenté d’être expérimenté par l’Union des communautés du Kurdistan (KCK) à partir de 2005, qui est réseau de conseils de village, villes et régions. Entre 2009 et 2011, l’État turc lance les « opérations KCK » et arrête plus de 10 000 personnes pour « appartenance à une organisation terroriste ». Ces arrestations visaient des cadres du parti légal, des avocats, des syndicalistes, des étudiant-e-s, des journalistes portent un coup dur à la réalisation de l’autonomie démocratique du Bakur. En 2007 était le congrès pour une société démocratique (DTK). Son objectif était de rassembler les structures qui veulent militer pour une société démocratique. Il s’agit en quelque sorte du « parlement » auto-organisé du Kurdistan du Nord. Il n’a pas de liens avec l’État turc et ne bénéficie d’aucune reconnaissance de sa part.

« Nous voulons nous auto-gouverner en nous organisant dans les différentes parties de la population sous formes d’assemblée. Le DTK est l’assemblée du Kurdistan et fait converger diverses assemblées par quartier ou corporation, ainsi que les mouvements existants. La spécificité de ce système d’autonomie démocratique que nous voulons créer est que ces mécanismes d’assemblées permettent un auto-gouvernement. Dans le système dominant en Turquie, l’existence même des Kurdes est niée. L’enseignement en langue maternelle est interdit par les lois en vigueur. Nous avons comme objectif d’éliminer tous ces interdits. Nous voulons vivre de manière égale, juste et libre avec tous les peuples de Turquie. Nous considérons qu’une constitution démocratique qui s’appuie sur les droits humains universels est une condition indispensable pour que les Kurdes puissent accéder à leur droit. Le DTK se compose des différents partis politiques et organisations de la société civiles et de diverses personnes influentes (comme les chefs religieux). Il s’agit d’un chapeau dans lequel se regroupe diverses organisations. Toutes les décisions prises dans les assemblées générales s’appliquent aux organisations qui le composent. Les gouvernements locaux (municipalités) en sont membres. Le DTK s’est constitué de règles démocratiques. 501 délégués dont 301 délégués du peuple, qui ont été choisis dans des assemblées. Les 200 autres délégués sont des représentant-es de diverses institutions : membres de partis politiques, d’organisations de la société civile, chefs religieux progressistes, chefs de tribus. Ces deux cents délégués ont été choisis par des élections dans leurs institutions. Le DTK est dirigé par deux co-dirigeants (un homme et une femme) accompagné-es de 11 membres d’un comité de direction élu par l’AG. Tous les deux ans, le DTK se réunit en « congrès ». Ils se réunissent tous les trois mois en AG. L’AG des 501 délégué-es est le lieu central de décision. Le comité de direction applique les décisions. Les décisions sont prises suite au travail de commissions. Chaque commission discute et définit les besoins, fait son compte-rendu. Si la commission en a le besoin, elle soumet une motion à l’AG. La motion est discutée par les 501 délégué-es, puis soumise au vote. Elle est acceptée à la majorité simple. L’AG peut ajouter ou ôter des parties des motions. Le lieu de prise de décisions est cette AG[1]. »

La structure du DTK est donc horizontale, mais aussi représentative. Il ne s’agit pas d’en faire une institution « de pouvoir » ou «étatique». Tous les délégués sont révocables et doivent suivre les décisions prises. Personne ne peut décider seul. L’horizontalité s’exerce par les commissions qui sont au centre du travail du DTK. Elles émanent des assemblées locales, mais chaque commission existe aux divers niveaux : quartier, ville, département, région. Ces commissions travaillent sur des sujets liés aux problèmes de la population du Kurdistan. Elles sont au nombre de 14 (sociale, écologie, politique, diplomatie, droit, économie, droits humains, femmes, jeunesse, savoir (recherche et enseignement), peuples et croyances, internationale, soin et santé). Chaque commission a ses propres assemblées et mène ses activités au sein des assemblées.

Malgré le changement de paradigme, il demeure un paradoxe dans le fait qu’une organisation-parti essaye de mettre en place des espaces d’auto-organisation. Comment cohabitent le congrès, les partis légaux ou électoraux et la branche illégale ? Il n’y a pas de liens organiques entre les groupes. Chacun-e paraît intervenir sur un terrain qui lui est propre, quitte parfois à s’opposer entre eux-elles. Par exemple, la gestion des municipalités fait débat parmi de nombreuses assemblées – associations du DTK. Les « montagnes » ont de leur côté la légitimité de la lutte illégale et armée – les guérillas sont perçus comme la protection du peuple, donc des assemblées du DTK – ce qui leur permet de faire de temps à autre des déclarations coup de poing pour recadrer si nécessaire certaines dérives estimées anti-révolutionnaires. Le mouvement se construit donc à la fois dans un rapport de force entre les divers groupes et une cohabitation – co-aide des un-e-s et des autres : si la guérilla défend la population, sans la population, la guérilla ne peut pas survivre. Ainsi tout en occupant aussi le terrain de la politique légale et institutionnelle (parlement et mairies), le mouvement kurde est essentiellement tourné vers la réalisation d’une auto-organisation du peuple.

  1. Quelques éléments sur les Kurdes en Syrie

Rojava signifie ouest en kurde, il désigne la partie ouest du Kurdistan qui se trouve dans les frontières de la Syrie. En Syrie, les régions kurdes ont été la proie d’une politique étatique d’assimilation et de morcellement des territoires kurdes (Hassakeh, Kobane et Efrin) par ce que le régime syrien nommait la politique de la « ceinture arabe » qui commence en 1962 : des populations « arabes » furent déplacées pour créer des villages encerclant les villages kurdes. A travers la loi sur le recensement de 1962, le gouvernement syrien a aussi privé de leur nationalité plus de 300 000 kurdes, créant des apatrides dans leur propre pays, et des personnes sans droits et sans reconnaissance. Paradoxalement la Syrie a aussi été la terre d’accueil du leader kurde Abdullah Öcalan, qui après le début de la lutte armée en 1984 contre la Turquie, s’y réfugia et y forma des camps d’entraînement et ce jusque 1998, date à laquelle il est expulsé de la Syrie par le pouvoir de Assad, soit un an avant son arrestation. Le régime d’Hafiz El-Assad soutient le PKK, mais aussi le PDK irakien, contre des ennemis communs la Turquie et l’Irak. Les menaces de la Turquie contre la Syrie finissent par avoir raison de la terre d’asile du PKK et la reprise du pouvoir par le fils Bachar El-Assad marque le début d’un conflit ouvert entre les Kurdes et le régime. En 2003, le mouvement kurde se réactive et s’oppose au régime baassiste pour la première fois. En 2003 est créé en Syrie le PYD qui prend le relais du PKK et s’inscrit immédiatement dans le paradigme du confédéralisme démocratique, mais se trouve aussi immédiatement soumis à une répression systématique[2]. De surcroît, l’État syrien réagit à la réorganisation politique des Kurdes par des répressions comme celle de 2004 à Qamishlo. Le 12 mars 2004, dans la ville kurde syrienne de Qamishlo, un match de football dégénère en affrontement entre « Arabes » et « Kurdes ». Des supporteurs « arabes » scandaient des slogans en faveur de Saddam Hussein (alors déchu, mais responsable de plusieurs massacres contre des populations kurdes d’Irak). Dans le même match, des hommes commencent à lapider un joueur kurde. Les policiers en civil présents dans le stade tirent sur la foule faisant de nombreux blessés. De nombreux affrontements ont lieu les jours qui suivent, les forces de l’ordre interviennent : le bilan est d’une trentaine de morts, 2000 arrestations, 160 blessés graves, tous étant essentiellement des Kurdes. Après que les forces de l’ordre aient tiré lors d’enterrements des victimes de la répression, la révolte kurde se propage à toute la Syrie. La répression contre les Kurdes s’amplifie encore puis un embargo économique est mis en place par le régime de Damas pour étouffer la zone. Dans la révolution qui éclate en mars 2011, les Kurdes seront très présents dans les soulèvements à travers toute la Syrie. [SEVE, 2012[3]]

  1. Auto-organisation au Rojava

Alors que la révolution syrienne éclate puis se transforme en guerre civile, les Kurdes présents dans le Rojava vont décider de mettre en œuvre ce qu’ils nomment une « troisième voie ». Le PYD s’il n’est pas autorisé en Syrie, a de nombreux militant-e-s sur le terrain, qui œuvre dans le sens de l’autonomie démocratique depuis plusieurs années. Ce travail et l’existence de leur force d’autodéfense (YPG) vont faciliter l’emprise du PYD sur les régions de peuplement kurde. Ils décrètent trois cantons qui forment le Rojava (Efrin, Kobané, Djezireh) et déclarent l’Autonomie Démocratique en décembre 2013 sur la base d’un « contrat social », expression choisie pour éviter le caractère étatique de « constitution ». Ils créent alors un système d’auto-gouvernement populaire, fondé sur des assemblées communales de voisinage (comprenant plusieurs centaines de ménages chacune), auxquelles n’importe qui peut participer et avec le pouvoir s’exerçant de bas en haut par des députés élus au niveau de la ville et des cantons. Les trois cantons sont unis par ce contrat, mais ne fonctionnent pas nécessairement de la même manière. Le contrat social stipule des principes anti-étatiques, anti-nationalistes, pluriculturels, multilingues et pour l’égalité hommes/femmes. La représentante des « Rojavans », comme les appellent Janet Biehl dans ses carnets de voyage, est une assemblée dénommée le Tev-Dem (Tevgera Civaka Demokratîk). Elle regroupe une centaine de personnes qui sont désignées par les assemblées locales ainsi que les représentant-es de partis et associations de chaque canton. C’est à la fois une assemblée et une coalition. Le Tev-dem a établi des dizaines de comités et groupes dans les quartiers, les villages, les campagnes et les villes avec l’objectif de faire se rencontrer et discuter entre eux-elles les habitant-e-s. Des « maisons du peuple », lieu de sociabilité et d’assemblée, sont créés par quartier.

Tous les paradoxes qui existaient en Turquie se retrouvent ici concernant la place des partis politiques à l’intérieur du mouvement d’auto-organisation. Mais la puissance du mouvement permet de résoudre plus vite les contradictions qui lui sont inhérentes. A contrario, l’état de guerre et l’embargo subit par le Rojava complique les réalisations de la révolution.

Dans ces conditions, voici quelques grands traits, que nous pouvons retenir du projet du Rojava : il n’y a pas d’État. Il n’y a plus de « minorités » au sens où il n’y a pas de caractère national décidé. Chaque langue est reconnue si des citoyens en expriment le besoin. Chaque religion peut être pratiquée mais elle n’intervient pas dans les affaires politiques. L’égalité homme-femme est au centre du projet. Chaque poste à responsabilité, chaque représentation est gérée par deux personnes : un homme et une femme. Cela permet à la fois l’égalité des sexes et le contrôle démocratique. Dans les instances représentatives, 40 % sont obligatoirement des femmes. Les femmes ont des assemblées en non-mixité. Elles y traitent des sujets qu’elles estiment les concerner et s’occupent de problèmes concrets comme les violences faites aux femmes. Elles ont aussi créées une force militaire non-mixte qui est aussi une force d’autodéfense contre les violences domestiques, les YPJ.

3.1. Auto-organisation des forces armées YPG / YPJ (Yekîneyên Parastina Jinê)

Les YPG / YPJ sont composées en grande partie de la population du Rojava, mais des renforts nombreux-s-es de Qandil et des Kurdes du nord y ont été envoyé-e-s. L’organisation de la lutte armée relève aussi de formes d’auto-organisation, et ce malgré un commandement installé dans les monts Qandil, au QG du KCK. C’est dans ces montagnes que s’effectue la formation militaire qui dure en général trois mois. Cette formation est proche de ce qu’on trouve dans les académies avec, par ailleurs, l’idée de travailler sur l’ego de chacun-e. Les combattant-e-s s’engagent dans une vie collective, qui peut être qualifiée de « camaraderie ». A Qandil, comme au Rojava, il y a une guérilla de femmes et une guérilla mixte. Toute relation amoureuse est proscrite. Les YPG/YPJ fonctionnent par petit groupe, qui décide chacun-e de son coordinateur-trice. Le coordinateur-trice peut changer et son rôle n’implique pas qu’il-elle soit au-dessus des autres. Chaque combattant.e possède ses armes et les entretient. A côté des guérilleros qui s’engagent pour longtemps et sont formés, le Rojava a vu la naissance de combattant-e-s plus « temporaires ». Bien souvent ces personnes ne restent pas plus de deux mois. Aussi les organisations socialistes et révolutionnaires de Turquie ont créé des unités de combat. Enfin, il y a actuellement des Brigades Internationales qui regroupent environ 130 personnes venues du monde entier pour aider à la reconstruction de Kobane, à la logistique, etc. La camaraderie est très présente face à la mort. Les YPG / YPJ n’abandonnent jamais les corps de leurs camarades et de nombreux cimetières pour les martyrs ont vu le jour au Rojava.

3.2. L’éducation dans le Rojava

Dans le projet de l’autonomie démocratique, l’éducation est centrale. D’une part parce que la création d’un système d’éducation auto-organisé permet de soustraire cette question de la tutelle de l’État, permet d’enseigner dans les langues maternelles et de créer des contenus d’enseignement en accord avec l’autonomie démocratique.

Tout le monde (c’est-à-dire filles comme garçons) est obligé d’aller à l’école à partir de l’âge de 6 ans. L’éducation doit pouvoir se faire dans la langue maternelle des enfants. Par ailleurs, de nombreuses académies ont vu le jour à travers la région. Elles sont destinées aux adultes. Le mot académie a été choisi à la place de celui d’université : « Bien que les universités lors de leur création pensaient s’organiser de manière indépendante du système central, aujourd’hui le mot université résonne bien plus avec un lieu de formation de cadres pour les États. Les académies quant à elles sont un espace dans lequel la société construit elle-même sa force intellectuelle. Et elles existent encore comme des lieux dans lesquels sont produits le savoir et les sciences.[4] » déclare Dorşin Akif, qui enseigne à l’académie des femmes et à celle des sciences sociales. L’éducation doit prendre aussi ses distances vis-à-vis d’un modèle étatique et nationaliste. Les académies servent à l’émancipation des individu-e-s et du collectif. C’est flagrant dans le cas des académies des femmes, dans lesquels toutes les femmes viennent discuter entre elles, suivre des cours ou des formations. Une académie de « droit » existe aussi dans laquelle des discussions sont faites autour d’un modèle de justice axé sur la médiation et non la vengeance de l’État et la punition.

La séparation enseignant-e / étudiant-e n’est pas à proprement parlée existante. Il s’agit plutôt de formation auto-organisée. L’apprentissage par cœur et la vérité tout crue y sont plutôt mal vus. Toute personne qui sait quelque chose ou veut présenter quelque chose peut se trouver enseignante. Ces enseignements comprennent à la fois de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, une critique du droit. Le modèle des académies de femmes est le mieux connu et le plus abouti actuellement. Les femmes y travaillent les rapports historiques avec les hommes, l’inégalité à travers les siècles. Y sont développées des critiques du système patriarcal, qui dans les théories d’Öcalan fonctionne main dans la main avec l’État. Cet ensemble a même pris un nom : la jinéalogie (formée à partir de « logie » et jîn (femme) / Jiyan (vie)). Mais les académies sont aussi et surtout des espaces où les femmes s’émancipent et apprennent à fonctionner par elles-mêmes et surtout en égal des hommes.

3.3 L’économie

Le Rojava subit un embargo. Son économie est une économie de guerre. Personne ne se fait payer à l’exception de ceux et celles qui continuent à travailler pour l’État syrien. La nourriture est distribuée et chaque espace tente d’avoir un potager, voire des animaux pour faire du fromage notamment. L’économie commence à prendre forme après des mois de flou dus à la guerre essentiellement. Cependant le contrat social institue que « le système économique dans les provinces doit viser à assurer le bien-être général et en particulier l’octroi du financement de la science et de la technologie. Elle visera à garantir les besoins quotidiens des personnes et à assurer une vie digne. Le monopole est interdit par la loi. Les droits des travailleurs et le développement durable sont garantis. » Le Rojava vit en autosuffisance et des coopératives ont été fondées pour assurer les besoins de chacun. Par ailleurs, l’économie est adossée à un autre grand principe du confédéralisme démocratique : l’écologie. La refonte de l’économie est probablement l’un des plus gros chantiers à venir pour la révolution. A la fois pour permettre effectivement une vie digne, mais aussi pour refuser le capitalisme. Les menaces et pressions en cours à la fois de certains partis kurde, organisés autour du PDK (Irak) et de la communauté internationale augurent d’un combat qui est loin d’être terminé.

Conclusion

Le modèle d’auto-organisation du mouvement kurde a donc aujourd’hui une quinzaine d’années, sa mise en œuvre a été très rapide, même si elle est encore loin d’être aboutie. Cette auto-organisation repose au Bakur comme au Rojava sur un mouvement populaire de masse, ce qui permet qu’elle s’enrichisse par la pluralité de ceux et celles qui y apportent des choses. Il faut rappeler que pour les Kurdes, les frontières entre les pays sont celles de la colonisation, donc n’ont de réalité qu’oppressive. De nombreuses familles se sont trouvé séparées de part en part de la frontière. La révolution du Rojava a donc un impact sur toute la région et constitue une source d’inspiration. Cela montre aussi qu’il ne s’agit pas d’un modèle figé. L’évolution spectaculaire du PKK et du mouvement kurde depuis 20 ans donne un aperçu des évolutions possibles d’un mouvement dont la force transcende aujourd’hui tout ce que les révolutionnaires critiques et les autogestionnaires auraient pu imaginer.

Il faut noter qu’un troisième congrès existe expérimentant lui aussi l’autonomie démocratique, mais au niveau de la Turquie : le Congrès Démocratique des Peuples (HDK) qui regroupe un certain nombre de syndicats, organisations LGBTI, organisations féministes, collectifs et parti écologistes, une partie des organisations révolutionnaires de Turquie, et le mouvement kurde. Cette évolution constitue un tournant majeur au Moyen-Orient. Mais tant que la guerre durera en Syrie, l’autonomie démocratique sera en danger. Les velléités d’autres groupes de créer un État-nation kurde constitue aussi une menace pour le confédéralisme démocratique. Ce débat concerne à la fois les Kurdes « entre eux-elles » et les gauches du Moyen-Orient. La situation de la région fait que les groupes divers doivent avancer ensemble vers un projet démocratique qui permette à toutes les cultures de vivre. Cet horizon suppose nécessairement la fin des nationalismes et entrent en contradiction avec les nationalismes arabes tout particulièrement.

Sarah Caunes et Anouk Colombani sont membres de Solidaires Etudiants.

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